«Le cadavre fut jeté sur une claie et traîné devant la tour de Saint-Lambert, où étaient préparés trois paniers de fer. Arrivé là, on l'attacha avec des chaînes dans l'un de ces paniers, et les paysans le hissèrent au haut de la tour, où il fut suspendu à un crochet.»—Le supplice de Knipperdolling et de Krechting fut le même que celui du roi. Ils persistèrent jusqu'à la fin dans tout ce qu'ils avaient dit. «Pendant l'exécution ils n'invoquèrent que le Père, sans faire mention du Christ, comme c'était l'usage de leur secte. Ni l'un ni l'autre, ne dit rien de remarquable: peut-être leur silence était-il la suite des tourmens qu'ils avaient endurés dans la prison, car ils semblaient déjà plus morts que vifs. Leurs corps furent mis dans les deux autres paniers de fer, et hissés par les paysans, l'un à la droite, l'autre à la gauche du roi, mais plus bas de la hauteur d'un homme. Alors on rouvrit les portes de la ville, et il y entra une grande foule de gens venus trop tard pour voir l'exécution[a28].»
Préface de Luther aux Nouvelles, sur les affaires de Munster[r12]. «Ah! que dois-je, et comment dois-je écrire contre ou sur ces pauvres gens de Munster! N'est-il pas visible que le diable y règne en personne, ou plutôt qu'il y a là toute une bande de diables?
»Reconnaissons pourtant ici la grâce et la miséricorde infinies de Dieu. Après que l'Allemagne, par tant de blasphèmes, par le sang de tant d'innocens, a mérité une si rude férule, le père de toute miséricorde ne permet pas encore au diable de frapper son vrai coup, il nous avertit d'abord paternellement par ce jeu grossier que Satan fait à Munster. La puissance de Dieu contraint l'esprit aux cent ruses à s'y prendre d'abord avec gaucherie et maladresse, afin de nous laisser le temps d'échapper par la pénitence, aux coups mieux calculés qu'il nous réservait.
»En effet, l'esprit qui veut tromper le monde ne doit pas commencer par prendre des femmes, par étendre la main vers les honneurs et le glaive royal, ou bien par égorger les gens; ceci est trop grossier. Chacun s'aperçoit que cet esprit ne veut autre chose que s'élever lui-même et opprimer les autres. Ce qu'il faut pour tromper, c'est de mettre un habit gris, de prendre un air triste et piteux, de pencher la tête, de refuser l'argent, de ne pas manger de viande; de fuir les femmes à l'égal du poison, de repousser comme damnable tout pouvoir temporel, de rejeter le glaive; puis de se baisser tout doucement vers la couronne, le glaive et les clés, pour les ramasser et s'en saisir furtivement. Voilà qui pourrait réussir, voilà qui tromperait même les sages, les hommes tournés au spirituel. Ce serait là un beau diable, à plumes plus belles que plumes de paon et de faisan.
»Mais saisir la couronne si impudemment, prendre non-seulement une femme, mais autant de femmes que dit le caprice et le plaisir. Ah! c'est le fait d'un diablotin écolier, d'un diable à l'A B C; ou bien c'est le véritable Satan, le Satan docte et habile, mais garrotté par la main de Dieu de chaînes si puissantes qu'il n'a pu agir plus adroitement. C'est pour nous menacer tous et nous exhorter à craindre ses châtimens, avant qu'il ne laisse le champ libre à un diable savant qui nous attaquerait, non plus avec l'A B C, mais avec le véritable texte, le texte difficile. S'il fait de telles choses comme diablotin à l'école, que ne pourrait-il faire comme diable raisonnable, sage, savant, légiste, théologien?
»... Lorsque Dieu est en colère et qu'il nous prive de sa parole, nulle tromperie du diable n'est trop grossière. Les commencemens de Mahomet aussi furent grossiers; cependant, Dieu n'y mettant obstacle, il en est sorti un empire damnable et infâme, comme tout le monde sait. Si Dieu ne nous eût pas été en aide contre Münzer, il se fût élevé par lui un empire turc, comme celui de Mahomet. En somme: nulle étincelle n'est si petite, que Dieu y laissant souffler le diable, il n'en puisse sortir un feu qui dévore le monde, et que personne n'éteigne. La meilleure arme contre le diable c'est le glaive de l'esprit, la parole de Dieu; le diable est un esprit et il se moque des cuirasses, des chevaux et des cavaliers.
»Mais nos seigneurs évêques et princes, ne veulent pas souffrir que l'on prêche l'Évangile, et que, par la parole divine, l'on arrache les âmes au diable; ils pensent qu'il suffit d'égorger. De cette manière ils prennent au diable les corps, ils lui laissent les âmes; ils réussiront comme les Juifs, qui croyaient exterminer Christ en le crucifiant.....
»..... Ceux de Munster, entre autres blasphèmes, parlent de la naissance de Jésus-Christ, comme s'il ne venait pas (c'est leur langage) de la semence de Marie et que cependant il fût de la semence de David. Mais ils ne s'expliquent pas clairement. Le diable garde la bouillie ardente dans la bouche et ne fait que grommeler: mum, mum, voulant probablement dire pis. Toutefois ce que l'on comprend, c'est que, d'après eux, la semence ou la chair de Marie ne pourrait pas nous racheter. Eh bien! diable, grommèle et crache tant que tu voudras, le seul petit mot: né, renverse tout cela. Dans toutes les langues, sur toute la terre, on appelle né l'enfant de chair et de sang qui sort des entrailles de la femme, et non autre chose. Or l'Écriture dit partout que Jésus-Christ est né de sa mère Marie, qu'il est son fils premier né: ainsi Isaïe, Gabriel, et ailleurs: «Tu seras enceinte en ton corps,» etc. Mon cher, être enceinte ne signifie pas: être un tuyau par lequel il coule de l'eau (selon les blasphèmes de Manichée); mais cela veut dire qu'un enfant est pris de la chair et du sang de sa mère, qu'il est nourri en elle, qu'il y prend croissance, qu'il est à la fin mis au monde.
»L'autre proposition de ces gens, celle par laquelle ils condamnent le baptême des enfans et en font une chose païenne, est de même assez grossière. Ils regardent comme mauvais tout ce que les impies ont et donnent. Pourquoi donc alors ne tiennent-ils pas pour mauvais l'or, l'argent et les autres biens qu'ils ont pris aux impies dans Munster. Ils devraient faire de l'or et de l'argent tout neuf.....
»Leur méchant royaume est si visiblement un royaume de grossière imposture et de révolte qu'il n'est pas besoin d'en parler. J'en ai déjà trop dit: Je m'arrête.»[a29]
Dernières années de la vie de Luther.—Polygamie du landgrave de Hesse, etc.
Les catholiques et les protestans réunis un instant contre les anabaptistes, n'en furent ensuite que plus ennemis[a30]. On parlait toujours d'un concile général; personne n'en voulait sérieusement. Le pape le redoutait, les protestans le récusaient d'avance.
«On m'écrit de la diète, que l'Empereur presse les nôtres de consentir à un concile, et qu'il se courrouce de leur refus. Je ne comprends pas ces monstruosités. Le pape nie que des hérétiques comme nous puissent avoir place à un concile: l'Empereur veut que nous consentions au concile et à ses décrets. C'est peut-être Dieu qui les rend fous... Mais voici sans doute leur folle combinaison. Comme jusqu'à présent ils n'ont pu, sous le nom du pape, de l'Église, de l'Empereur, des diètes, rendre redoutable leur mauvaise cause, ils pensent maintenant à se couvrir du nom de concile afin de pouvoir crier contre nous: que nous sommes des gens tellement perdus et désespérés que nous ne voulons écouter ni le pape, ni l'Église, ni l'Empereur, ni l'Empire, ni le concile même que nous avons tant de fois demandé. Voyez l'habileté de Satan contre ce pauvre sot de Dieu, qui aura sans doute de la peine à se tirer de piéges si bien dressés?... Non, c'est le Seigneur, qui se jouera de ceux qui se jouent de lui. S'il nous faut consentir à un concile ainsi disposé pour nous, pourquoi, il y a vingt-cinq ans, ne nous sommes-nous pas soumis au pape, seigneur des conciles, et à toutes ses bulles?» (9 juillet 1545.)
Ce concile aurait pu resserrer l'unité de la hiérarchie catholique, mais non rétablir celle de l'Église. Les armes devaient seules décider[a31]. Déjà les protestans avaient chassé les Autrichiens du Wurtemberg. Ils dépouillaient Henri de Brunswick, qui exécutait à son profit les arrêts de la chambre impériale. Ils encourageaient l'archevêque de Cologne à imiter l'exemple d'Albert de Brandebourg, en sécularisant son archevêché, ce qui leur eût donné la majorité dans le conseil électoral. Cependant il y eut encore quelques tentatives de conciliation. Des conférences s'ouvrirent à Worms et à Ratisbonne (1540—1541)[a32]. Elles furent aussi inutiles que celles qui les avaient précédées. Luther ne s'y trouva point et donna même peu d'attention à ces disputes qui de jour en jour prenaient un caractère plus politique que religieux.
«Il ne m'est rien venu de Worms, si ce n'est ce que m'écrit Mélanchton, qu'il s'y est réuni une telle multitude de doctes personnages de France, d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, que dans aucun synode pontifical on n'en pourra jamais voir un aussi grand nombre.» (27 novembre 1540.)
«J'ai reçu des nouvelles de Worms. Les nôtres procèdent avec force et sagesse, nos adversaires, comme gens sots et ineptes, n'usent que de ruses et de mensonges. On croirait voir Satan lui-même, quand se lève l'aurore, courir çà et là cherchant, sans pouvoir trouver, quelque sombre repaire pour échapper à cette lumière qui le poursuit.» (9 janvier 1541.)
Après une nouvelle conférence de théologiens des deux partis, on voulut avoir l'opinion de Luther sur dix articles dont on était convenu. «Notre prince apprenant que l'on venait directement à moi sans s'adresser à lui, accourut avec Pontanus, et tous deux arrangèrent la réponse à leur façon[a33].»
Quelques années auparavant, cette intervention du prince aurait soulevé l'indignation de Luther. Ici il en parle sans colère, le dégoût et la lassitude commencent à s'emparer de lui. Il voit bien qu'en travaillant à rétablir l'Évangile dans sa pureté primitive, il n'a fait que fournir aux puissans du siècle les moyens de satisfaire leurs ambitions terrestres, et qu'ils font chaque jour bon marché de son Christ.
«Notre excellent prince m'a donné à lire les conditions qu'il veut proposer pour avoir la paix avec l'Empereur et nos adversaires. Je vois qu'ils regardent toute cette affaire comme une comédie qui se joue entre eux, tandis que c'est une tragédie entre Dieu et Satan, où Satan triomphe et où Dieu est humilié[a34]. Mais viendra la catastrophe où le Tout-Puissant, auteur de cette tragédie, nous donnera la victoire. Je suis indigné qu'on se joue ainsi de si grandes choses[a35].» (4 avril 1541.)
Nous avons vu de bonne heure dans quelle triste dépendance la Réforme s'était trouvée à l'égard des princes qui la protégeaient; Luther eut le temps de voir les conséquences où cette dépendance devait aboutir. Ces princes, c'étaient des hommes; il fallut les servir, non-seulement comme princes, mais comme hommes, dans leurs caprices, dans les besoins de leur humanité. De là, des concessions qui sans être contraires aux principes de la Réforme, semblèrent peu honorables aux réformateurs.
Le chef le plus belliqueux du parti protestant, l'impétueux et colérique landgrave de Hesse, fit représenter à Luther et aux ministres que sa santé ne lui permettait pas de se contenter d'une femme. Les instructions qu'il donna à Bucer[r13] pour négocier cette affaire avec les théologiens de Wittemberg, sont un curieux mélange de sensualité, de craintes religieuses et de naïveté hardie.
«Depuis mon mariage, écrit-il, je vis dans l'adultère et la fornication; et comme je ne veux point abandonner cette vie, je ne puis m'approcher de la Sainte-Table; car saint Paul a dit que l'adultère ne possèdera pas le royaume des cieux.» Il énumère ensuite les raisons qui le forcent à vivre ainsi. «Ma femme, dit-il, n'est ni belle, ni aimable; elle sent mauvais, elle boit, et mes chambellans savent bien comment elle se comporte alors, etc.»—Je suis d'une forte complexion, les médecins peuvent le témoigner, souvent je vais aux diètes impériales. «Ubi lautè vivitur et corpus curatur; quomodo me ibi gerere queam absque uxore, cùm non semper magnum gynæceum mecum ducere possim?...» Comment puis-je punir la fornication et les autres crimes, lorsque moi-même je m'en rends coupable, lorsque tous pourraient me dire: Maître, commence par toi... Si nous prenions les armes pour la cause de l'Évangile, je ne le ferais qu'avec une conscience troublée, car je me dirais: Si tu meurs en cette guerre, tu vas au démon... J'ai lu avec soin l'Ancien et le Nouveau Testament, et je n'y ai trouvé d'autre remède que de prendre une seconde femme, car je ne puis, ni ne veux changer la vie que je mène. Je l'atteste par-devant Dieu, ce qu'Abraham, Jacob, David, Lamech et Salomon ont fait, pourquoi ne le puis-je faire?» Cette question de la polygamie avait été agitée déjà dans les premières années du protestantisme; on la trouvait partout dans l'Écriture à laquelle la Réforme disait vouloir ramener le monde. Les réformateurs considéraient d'ailleurs le mariage ut res politica, et sujette aux réglemens du prince. En présence de cette question, Luther recula d'abord; la chose lui répugnait, mais il n'osait condamner l'Ancien Testament. D'ailleurs la doctrine que le Landgrave invoquait, était précisément celle que Luther avait adoptée en principe dès les commencemens de la Réforme, quoiqu'il ne conseillât pas de la pratiquer; il avait écrit en 1524: «Il faut que le mari soit certain par sa propre conscience et par la parole de Dieu, que la polygamie lui est permise. ..... Pour moi, j'avoue que je ne puis mettre d'opposition à ce qu'on épouse plusieurs femmes, et que cela ne répugne pas à l'Écriture sainte. Cependant je ne voudrais pas que cet exemple s'introduisît parmi les chrétiens, à qui il convient de s'abstenir même de ce qui est permis, pour éviter le scandale et pour maintenir l'honestas que saint Paul exige en toute occasion. Il est tout-à-fait indigne d'un chrétien de courir avec tant d'ardeur pour son propre avantage jusqu'aux dernières limites de la liberté, et de négliger pourtant les choses les plus vulgaires et les plus nécessaires de la charité. Aussi je n'ai point voulu, dans mon sermon, ouvrir cette fenêtre.» (13 janvier 1524.)
«La polygamie permise autrefois aux Juifs et aux gentils, ne peut, d'après la foi, exister chez les chrétiens si ce n'est dans un cas d'absolue nécessité, comme quand on est obligé de se séparer de sa femme lépreuse, etc. Tu diras donc à ces hommes de chair que s'ils veulent être chrétiens, il leur faut maîtriser la chair et ne point lui lâcher la bride. S'ils veulent être gentils, qu'ils le soient, mais à leurs risques et périls.» (21 mars 1527.)
Un jour Luther demanda au docteur Basilius si, d'après les lois, le mari dont la femme aurait quelque maladie incurable, et serait, pour ainsi dire, plus morte que vivante, pourrait être autorisé à prendre une concubine. Le docteur Basilius ayant répondu que dans certains cas, cette permission serait probablement accordée, Luther dit: «C'est là une chose dangereuse, car si l'on admet les cas de maladie, l'on pourrait venir chaque jour inventer de nouvelles raisons de dissoudre les mariages.» (1539).
Le message du Landgrave jeta Luther dans un grand embarras. Tout ce qu'il y avait de théologiens protestans à Wittemberg, se réunit pour dresser une réponse; on résolut de composer avec ce prince. On lui accorda le double mariage, mais à condition que sa seconde femme ne serait point reconnue publiquement. «Votre Altesse comprend assez d'elle-même la différence qu'il y a d'établir une loi universelle ou d'user de dispense en un cas particulier pour de pressantes raisons. Nous ne pouvons introduire publiquement et sanctionner comme par une loi la permission d'épouser plusieurs femmes... Nous prions Votre Altesse de considérer dans quel danger serait un homme convaincu d'avoir introduit en Allemagne une telle loi, qui diviserait les familles et les engagerait en des procès éternels..... Votre Altesse est d'une complexion faible, elle dort peu; de grands ménagemens lui sont nécessaires... Le grand Scanderbeg exhortait souvent ses soldats à la chasteté, disant qu'il n'y avait rien de si nuisible à leur profession que le plaisir de l'amour... Qu'il plaise donc à Votre Altesse d'examiner sérieusement les considérations du scandale, des travaux, des soins, des chagrins et des infirmités qui lui ont été représentées... Si cependant Votre Altesse est entièrement résolue d'épouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire secrètement... Fait à Wittemberg, après la fête de saint Nicolas, de l'an 1539[a36]. Martin Luther, Philippe Melanchton, Martin Bucer, Antoine Corvin, Adam, Jean Lening, Justin Wintfert, Dyonisius Melanther.»
C'était une chose dure que de forcer Luther qui, comme théologien et père de famille, tenait à la sainteté du mariage, de déclarer qu'en vertu de l'Ancien Testament, deux femmes pouvaient s'asseoir avec leurs jalousies et leurs haines au même foyer domestique. Cette croix, il la sentit douloureusement. «Quant à l'affaire macédonique, ne t'en afflige pas trop, puisque les choses en sont venues au point que ni joie ni tristesse n'y peuvent rien. Pourquoi nous tuer nous-mêmes? pourquoi souffrir que la tristesse nous ôte la pensée de celui qui a vaincu toutes les morts et toutes les tristesses? Celui qui a vaincu le diable et jugé le prince de ce monde, n'a-t-il pas en même temps jugé et vaincu ce scandale?... A leurs yeux, nos vertus sont des vices quand nous n'adorons point Satan avec eux. Que Satan triomphe donc, et n'en concevons ni chagrin, ni tristesse; mais réjouissons-nous en Christ, qui brisera les efforts de tous nos ennemis.» (18 juin 1540).
Il semble qu'il ait espéré, pour éviter ce scandale, l'intervention de l'Empereur.
«Si César et l'Empire le voulaient, comme ils seront forcés de le vouloir, ils feraient bientôt cesser par un édit ce scandale, afin que cela ne puisse devenir pour l'avenir un droit ou un exemple.»
Depuis cette époque, les lettres de Luther, comme celles de Mélanchton, sont pleines de dégoût et de tristesse[a37].
Quelqu'un demandant à Luther de l'appuyer par une lettre près de la cour de Dresde, Luther lui répond qu'il a perdu tout crédit, toute influence. Dans les lettres précédentes, il se trouve parfois des expressions amères contre cette cour. Mundana illa caula.
«J'assisterai à tes noces, mon cher Lauterbach, mais en esprit et par la prière. Car que j'y aille de corps, ce n'est pas seulement la multitude des affaires qui m'en empêche, mais le danger d'offenser ces mamelucks et la reine de ce royaume (la duchesse Catherine de Saxe?); car qui n'est offensé de la folie de Luther?»
«Tu me demandes, mon cher Jonas, de t'écrire de temps à autre quelques mots de consolation. Mais c'est moi plus que personne qui ai besoin que tes lettres viennent rendre quelque vie à mon esprit, moi qui comme Loth ai tant à souffrir au milieu de cette infâme et satanique ingratitude, de cet horrible mépris de la parole du Seigneur. Il faut que je voie Satan posséder les cœurs de ceux qui croient qu'à eux seuls sont réservées les premières places dans le royaume de Christ!»
Les protestans commençaient déjà à se relâcher de leur sévérité. On rouvrait les maisons de débauches. Il vaudrait mieux, dit Luther, ne pas avoir chassé Satan que de le ramener en plus grande force. (13 septembre 1540.)
«Le pape, l'Empereur, le Français, Ferdinand, ont envoyé auprès du Turc, pour demander la paix, une ambassade magnifique chargée de riches présens. Et ce qu'il y a de plus beau, c'est que pour ne pas blesser les yeux des Turcs, ils ont tous quitté le costume de leur pays, et se sont parés de longues robes à la mode turque... J'espère que ce sont les signes bienheureux de la fin imminente de toutes choses.» (17 juillet 1745.)
A Jonas. «Je te dis à l'oreille que j'ai de grands soupçons qu'on nous enverra seuls, nous autres luthériens, à la guerre contre le Turc. Le roi Ferdinand a enlevé de Bohême l'argent de la guerre, et a défendu qu'on fît partir un seul soldat. L'Empereur ne fait rien. Et si c'était leur dessein que nous fussions exterminés par le Turc?» (29 décembre 1542.)
«Rien de nouveau ici, sinon que le margrave de Brandebourg se fait une mauvaise réputation par tout le monde au sujet de la guerre de Hongrie. Ferdinand n'en a pas une meilleure. Je vois un concours de tant de motifs et de très vraisemblables, que je ne puis m'empêcher de croire que tout cela indique une horrible et funeste trahison.» (26 janvier 1542.)
«Je le demande, qu'arrivera-t-il enfin de cette horrible trahison des princes et des rois?» (16 décembre 1543.)
«Puisse Dieu nous venger des incendiaires (presque tous les mois il parle d'incendies qui ont lieu à Wittemberg)! Satan a trouvé un nouveau moyen de nous tuer. On jette du poison dans le vin, du plâtre dans le lait[a38]. A Iéna, douze personnes ont été empoisonnées dans du vin. Peut-être sont-elles mortes seulement pour avoir trop bu. Cependant on assure qu'à Magdebourg et à Northuse, on a trouvé des marchands vendant du lait empoisonné.» (avril 1541.) Dans une des lettres suivantes, il fait mention d'une histoire d'hosties empoisonnées.—A Amsdorf, à l'occasion de la peste de Magdebourg. «Ce que tu me mandes de la frayeur que l'on a aujourd'hui de la peste, j'en ai fait aussi l'épreuve il y a quelques années; et je m'étonne de voir que, plus se répand la prédication de la vie en Jésus-Christ, plus augmente dans le peuple la peur de la mort, soit qu'auparavant, sous le règne du pape, un faux espoir de vie diminuât pour eux la crainte de la mort, et que maintenant la véritable espérance de vie étant mise devant leurs yeux, ils sentent combien la nature est faible pour croire au vainqueur de la mort, soit que Dieu nous tente par ces faiblesses et laisse prendre à Satan, au milieu de cette frayeur, plus de hardiesse et de force. Tant que nous avons vécu dans la foi du pape, nous étions comme des gens ivres, endormis ou fous, prenant la mort pour la vie, c'est-à-dire ignorant ce que c'est que la mort et la colère de Dieu. Maintenant que la lumière a brillé et que la colère de Dieu nous est mieux connue, la nature est sortie du sommeil et de la folie. De là vient qu'ils ont plus de peur qu'autrefois... J'ajoute et j'applique ici ce passage du psaume LXXI: Ne me rejetez pas dans le temps de ma vieillesse; lorsque ma force succombera, ne m'abandonnez pas. Car je pense que ce temps suprême est la vieillesse du Christ et le temps de l'abattement, c'est-à-dire que c'est le grand et dernier assaut du diable, comme David, dans ses derniers jours, affaibli par l'âge, eût été tué par le géant, si Abisaï ne fût venu à son aide... J'ai appris presque toute cette année à chanter avec saint Paul: Quasi mortui et ecce vivimus. Et ailleurs: Per gloriam vestram quotidiè morior. Et quand il dit aux Corinthiens, In mortibus frequenter, ce n'a pas été chez lui spéculation ou méditation sur la mort, mais sentiment de la mort elle-même, comme s'il n'y avait plus d'espérance de vie.» (20 novembre 1538.)
«J'espère qu'au milieu du déchirement du monde, le Christ va hâter son jour et fera écrouler l'univers, Ut fractus illabatur orbis.» (12 février 1538.)
Conversations de Luther.—La famille[a39], la femme[a40], les enfans. La nature.
Arrêtons-nous dans cette triste histoire des dernières années de la vie publique. Réfugions-nous, comme Luther, dans la vie privée; asseyons-nous à sa table, à côté de sa femme, au milieu de ses enfans et de ses amis; écoutons les paroles graves du pieux et tendre père de famille[a41].
«Celui qui insulte les prédicateurs et les femmes ne réussira pas bien[r14]. C'est des femmes que viennent les enfans par quoi se maintient le gouvernement de la famille et de l'état. Qui les méprise, méprise Dieu et les hommes.
»Le droit saxon est trop dur, lorsqu'il donne seulement à la veuve un siége et une quenouille[r15]. Par le premier mot, il faut entendre la maison; par le second, l'entretien, la subsistance. On paie bien un valet. Que dis-je? on donne plus à un mendiant.
»Il n'y a point de doute que les femmes en mal d'enfant, qui meurent dans la foi, sont sauvées, parce qu'elles meurent dans la charge et la fonction pour laquelle Dieu les a créées[r16].
»C'est l'usage dans les Pays-Bas, que chaque nouveau et jeune prêtre se choisisse une petite fille qu'il tient pour sa fiancée, et cela, pour honorer le saint état du mariage.»
On disait à Luther[r17]: Si un prédicateur chrétien doit souffrir la prison et la persécution pour l'amour de la parole, ne doit-il pas, à plus forte raison, se passer du mariage? Il répondit à cela: «Il est plus facile de supporter la prison que de brûler: je l'ai éprouvé moi-même. Plus je macérais mon corps, plus je tâchais de le dompter, et plus je brûlais. Quand on aurait le don de rester chaste dans le célibat, on doit encore se marier pour faire dépit au pape... Si j'étais mort à l'improviste, j'aurais voulu pour honorer le mariage, faire venir à mon lit de mort une pieuse fille que j'aurais prise comme épouse, et à laquelle j'aurais donné deux gobelets d'argent pour don de noces et présent de lendemain (morgengabe).»
Lettre à un ami qui lui demande conseil pour se marier[r18]: «Si tu brûles, il faut prendre femme... Tu voudrais bien en avoir une, belle, pieuse et riche. Très bien, mon cher; on t'en donnera une en peinture, avec des joues roses et des jambes blanches. Ce sont aussi les plus pieuses; mais elles ne valent rien pour la cuisine ni pour le lit... Se lever de bonne heure et se marier jeune, personne ne s'en repentira.
»Il n'est guère plus possible de se passer de femme que de boire ou de manger[r19]. Conçu, nourri, porté dans le corps des femmes, notre chair est à elles dans sa plus grande partie, et il nous est impossible de nous en séparer tout-à-fait.
»Si j'avais voulu faire l'amour, il y a treize ans, j'aurais pris Ave Schonfeldin, qui est aujourd'hui au docteur Basilius, le médecin de Prusse. Je n'aimais pas alors ma Catherine; je la soupçonnais d'être fière et hautaine; mais il a plu ainsi à Dieu; il a voulu que j'eusse pitié d'elle, et cela m'a fort bien tourné; Dieu soit loué!
»La plus grande grâce de Dieu est d'avoir un bon et pieux époux, avec qui vous viviez en paix, à qui vous puissiez confier tout ce que vous avez, même votre corps et votre vie, et avec qui vous ayez de petits enfans[r20]. Catherine, tu as un homme pieux qui t'aime, tu es une impératrice. Grâce soit rendue à Dieu!»
Quelqu'un excusait ceux qui courent après les filles, le docteur Luther répondit: «Qu'ils sachent que c'est mépriser le sexe féminin. Ils abusent des femmes qui n'ont pas été créées pour cela. C'est une grande chose qu'une jeune fille puisse toujours être aimée; le diable le permet rarement... Elle disait bien, mon hôtesse d'Eisenach, quand j'y étais aux écoles: Il n'est sur terre chose plus douce que d'être aimé d'une femme.»
«Au jour de la Saint-Martin, anniversaire de la naissance du docteur Martin Luther, maître Ambrosius Brend vint lui demander sa nièce...[r21] Un jour qu'il les surprit dans un entretien secret, il se mit à rire, et dit: «Je ne m'étonne pas qu'un fiancé ait tant à dire à sa fiancée; pourraient-ils se lasser jamais? Mais on ne doit point les gêner; ils ont privilége par dessus Droit et Coutume.»—En la lui accordant, il dit ces paroles: «Monsieur et cher ami, je vous présente cette jeune fille telle que Dieu me l'a donnée dans sa bonté. Je la remets entre vos mains; Dieu vous bénisse, de sorte que votre union soit sainte et heureuse!»
Le docteur Martin Luther était à la noce de la fille de Jean Luffte[r22]. Après le souper, il conduisit la mariée au lit, et dit à l'époux, que d'après le commun usage il devait être le maître dans la maison... quand la femme n'y était pas; et pour signe, il ôta un soulier à l'époux et le mit sur le ciel du lit, afin qu'il prît ainsi la domination et le gouvernement.
«Fais comme moi, cher compagnon, quand je voulus prendre ma Catherine, je priai notre Seigneur, mais je priai sérieusement. Fais-en autant, tu n'as pas encore sérieusement prié.»
En 1541, Luther fut un jour extrêmement gai et enjoué à table[r23]. «Ne vous scandalisez pas de me voir de si bonne humeur, dit-il à ses amis, j'ai reçu aujourd'hui beaucoup de mauvaises nouvelles et je viens de lire une lettre très violente contre moi. Nos affaires vont bien, puisque le diable tempête si fort.»
Il riait du bavardage de sa femme, et lui demandait si, avant de prêcher si bien, elle avait dit un Pater. Si elle l'eût fait, Dieu lui aurait sans doute défendu de prêcher.
«Si je devais encore faire l'amour, je voudrais me tailler dans la pierre une femme obéissante; sans cela je désespère d'en trouver.
»La première année du mariage, on a d'étranges pensées[r24]. Si on est à table, on se dit: Auparavant tu étais seul; aujourd'hui tu es à deux (Selbander). Au lit, si l'on s'éveille, on voit une autre tête à côté de soi. Dans la première année, ma Catherine se tenait assise à côté de moi quand j'étudiais, et comme elle ne savait que dire, elle me demandait: «Seigneur docteur, en Prusse, le maître-d'hôtel n'est-il pas frère du margrave?»
»Il ne faut pas mettre d'intervalle entre les fiançailles et les noces... Les amis mettent des obstacles, comme il m'est arrivé avec maître Philippe et pour le mariage d'Eisleben (Agricola). Tous mes meilleurs amis criaient: Point celle-là, mais une autre.»
Lucas Cranach l'aîné avait fait le portrait de la femme de Luther[r25]. Lorsque le tableau fut suspendu à la muraille et que le docteur le vit: «Je veux, dit-il, faire peindre aussi un homme, envoyer à Mantoue les deux portraits pour le concile, et demander aux saints pères s'ils n'aimeraient pas mieux l'état du mariage, que le célibat des ecclésiastiques.»
«... Un signe certain que Dieu est ennemi de la papauté, c'est qu'il lui a refusé cette bénédiction du fruit corporel (la génération des enfans...).
»Quand Ève fut amenée devant Adam, il devint plein du Saint-Esprit et lui donna le plus beau, le plus glorieux des noms; il l'appela Eva, c'est-à-dire la mère de tous les vivans; il ne l'appela point sa femme, mais la mère, la mère de tous les vivans. C'est là la gloire et l'ornement le plus précieux de la femme: elle est Fons omnium viventium, la source de toute vie humaine. Cette parole est brève, mais ni Démosthènes ni Cicéron n'aurait pu dire ainsi. C'est le Saint-Esprit lui-même qui parle ici par notre premier père, et comme il a fait un si noble éloge du mariage, il est juste que nous couvrions et cachions ce qu'il y a de fragile dans la femme[a42]. Jésus-Christ, le fils de Dieu, n'a pas non plus méprisé le mariage; il est lui-même né d'une femme, ce qui est un grand éloge du mariage.»
«On trouve l'image du mariage dans toutes les créatures, non-seulement dans les animaux de la terre, de l'air et des eaux, mais encore dans les arbres et les pierres[r26]. Tout le monde sait qu'il est des arbres, tels que le pommier et le poirier, qui sont comme mari et femme, qui se demandent réciproquement, et qui prospèrent mieux quand ils sont plantés ensemble. Parmi les pierres on remarque la même chose, surtout dans les pierres précieuses, le corail, l'émeraude et autres. Le ciel est aussi le mari de la terre. Il la vivifie par la chaleur du soleil, la pluie et le vent, et lui fait ainsi porter toutes sortes de plantes et de fruits.»
Les petits enfans du docteur se tenaient debout devant la table[r27], en regardant avec bien de l'attention les pêches qui étaient servies; le docteur se mit à dire: «Qui veut voir l'image d'une âme qui jouit dans l'espérance, la trouvera bien ici. Ah! si nous pouvions attendre avec autant de joie la vie à venir!»
On amena au docteur sa petite fille Magdalena[r28], pour qu'elle chantât à son cousin le chant qui commence ainsi: Le pape invoque l'Empereur et les rois, etc. Mais elle ne le voulut point, quoique sa mère l'en priât fort. Le docteur dit à ce sujet: «Rien de bien par force. Sans la grâce, il ne résulte rien de bon des œuvres de la loi.»
«Servez le Seigneur avec crainte et réjouissez-vous avec tremblement[r29]. Il n'y a pas là, pour moi, de contradiction. C'est ce que mon petit Jean fait à l'égard de son père. Mais je ne puis en faire autant à l'égard de Dieu. Si je suis à ma table, et que j'écrive ou que je fasse autre chose, Jean me chante une petite chanson; s'il chante trop haut et que je l'avertisse, il continue, mais en lui-même et avec quelque crainte. Dieu veut aussi que nous soyons toujours gais, mais d'une gaîté mêlée de crainte et de réserve.»
Au premier jour de l'an[r30], un petit enfant du docteur pleurait et criait, au point que personne ne pouvait le calmer: le docteur avec sa femme en fut triste et chagriné une grande heure, ensuite il dit: «Tels sont les désagrémens et les charges du mariage... C'est pour cela qu'aucun des Pères n'a rien écrit de remarquablement bon à ce sujet. Jérôme a parlé assez salement, je dirais presque anti-chrétiennement, du mariage, etc. Au contraire saint Augustin...»
Après qu'il eut joué avec sa petite Magdalena[r31], sa femme lui donna le plus jeune de ses enfans, et il dit: «Je voudrais être mort à l'âge de cet enfant; j'aurais bien renoncé à tout l'honneur que j'ai et que je puis obtenir encore en ce monde.» Et comme l'enfant l'eut sali, il dit: «Oh! combien notre Seigneur doit en souffrir de nous plus qu'une mère de son enfant!»
Il disait à son petit enfant[r32]: «Tu es l'innocent petit fou de notre Seigneur, sous la grâce et non sous la loi. Tu es sans crainte, sans inquiétude; tout ce que tu fais est bien fait.»
«Les enfans sont les plus heureux[r33]. Nous autres vieux fous nous nous tourmentons et nous affligeons par nos éternelles disputes sur la parole. «Est-ce vrai? Est-ce possible? Comment est-ce possible?» nous demandons-nous sans cesse... Les enfans, dans la simplicité et la pureté de leur foi, ont la certitude et ne doutent en rien de ce qui fait leur salut... Pour être sauvés, nous devons, à leur exemple, nous en remettre à la simple parole. Mais le diable, pour nous empêcher, nous jette sans cesse quelque chose en travers. C'est pourquoi le mieux c'est de mourir sans différer et de nous en aller vite sous terre.»
Une autre fois que son petit enfant Martin prenait le sein de sa mère, le docteur dit[r34]: «Cet enfant, et tout ce qui m'appartient, est haï du pape et du duc George, haï de leurs partisans, haï des diables. Cependant tous ces ennemis n'inquiètent guère le cher enfant, il ne s'inquiète pas de ce que tant et de si puissans seigneurs lui en veulent, il suce gaîment la mamelle, regarde autour de lui en riant tout haut, et les laisse gronder tant qu'ils veulent.»
Comme maître Spalatin et maître Lenhart Beier, pasteur de Zwickaw, étaient chez le docteur Martin Luther[r35], il jouait bonnement avec son petit enfant Martin, qui babillait et caressait tendrement sa poupée. Le docteur dit: «Telles étaient nos pensées dans le Paradis, simples et naïves; innocentes, sans méchanceté ni hypocrisie; nous eussions été véritablement comme cet enfant quand il parle de Dieu et qu'il en est si sûr.»
«Quels ont dû être les sentimens d'Abraham, lorsqu'il a consenti à sacrifier et égorger son fils unique[r36]? Il n'en aura rien dit à Sara. La chose lui eût trop coûté. Vraiment, je disputerais avec Dieu, s'il m'imposait et m'ordonnait une telle chose.» Alors la femme du docteur prit la parole et dit: «Je ne puis croire que Dieu demande à personne qu'il égorge son enfant.»
«Ah, combien mon cœur soupirait après les miens, lorsque j'étais malade à la mort dans mon séjour à Smalkalde. Je croyais que je ne reverrais plus ma femme ni mes petits enfans[a43]; que cette séparation me faisait de mal!... Il n'est personne assez dégagé de la chair pour ne pas sentir ce penchant de la nature. C'est une grande chose que le lien et la société qui unissent l'homme et la femme!»
Il est touchant de voir comme tout ramenait Luther à des réflexions pieuses sur la bonté de Dieu, sur l'état de l'homme avant sa chute, sur la vie à venir[r37]. Ainsi une belle branche chargée de cerises que le docteur Jonas met sur table, la joie de sa femme qui sert des poissons du petit étang de leur jardin, la simple vue d'une rose, etc. Le 9 avril 1539, le docteur se trouvait dans son jardin et regardait attentivement les arbres tout brillans de fleurs et de verdure[r38]. Il dit avec admiration: «Gloire à Dieu qui de la créature morte fait ainsi sortir la vie au printemps. Voyez ces rameaux, comme ils sont forts et gracieux; ils sont déjà tout gros de fruits. Voilà une belle image de la résurrection des hommes. L'hiver est la mort et l'été la résurrection. Alors tout revit, tout est verdoyant.»
«Philippe et moi, nous sommes accablés d'affaires et d'embarras. Moi qui suis vieux et emeritus, j'aimerais mieux maintenant prendre un plaisir de vieillard dans les jardins, à contempler les merveilles de Dieu dans les arbres, les fleurs, les herbes, les oiseaux, etc.; c'est ce plaisir et ce loisir qui me reviendraient, si mes péchés ne m'avaient mérité d'en être privé par ces affaires importunes et souvent inutiles.» (8 avril 1538.)
Le 18 avril 1539, sur le soir, il y eut un orage très fort, suivi d'une pluie bienfaisante qui rendit la verdure à la terre et aux arbres[r39]. Le docteur Martin dit en regardant le ciel: «Voilà un beau temps! Tu nous l'accordes, ô mon Dieu! à nous qui sommes si ingrats, si pleins de méchanceté et d'avarice. Tu es un Dieu de bonté. Ce n'est pas là une œuvre de Satan; non, c'est un tonnerre bienfaisant qui ébranle la terre et l'ouvre pour lui faire porter des fruits et répandre un parfum semblable à celui que répand la prière du chrétien pieux.»
Un autre jour, sur la route de Leipzig, le docteur voyant la plaine couverte de blés superbes, se mit à prier avec ferveur; il disait: «O Dieu de bonté, tu nous donnes une année heureuse! Ce n'est pas à cause de notre piété; c'est pour glorifier ton saint nom. Fais, ô mon Dieu, que nous nous amendions et que nous croissions dans ta parole! Tout en toi est miracle. Ta voix fait sortir de la terre, et même du sable aride, ces plantes et ces épis si beaux qui réjouissent la vue. O mon père, donne à tous tes enfans leur pain quotidien!»
«Supportons les difficultés qui accompagnent nos fonctions, avec égalité d'âme, et attendons secours du Christ[r40]. Considère, dans ces violettes et ces pensées que tu foules en te promenant sur la lisière de nos jardins, un emblème de notre condition. Nous consolons le peuple (?) lorsque nous remplissons l'Église; il y a là la robe de pourpre, la couleur des afflictions, mais au fond la fleur d'or rappelle la foi qui ne se flétrit pas.»
Un soir le docteur Martin Luther voyait un petit oiseau perché sur un arbre et s'y posant pour passer la nuit[r41]; il dit: «Ce petit oiseau a choisi son abri et va dormir bien paisiblement; il ne s'inquiète pas, il ne songe point au gîte du lendemain; il se tient bien tranquille sur sa petite branche, et laisse Dieu songer pour lui.»
Vers le soir, vinrent deux oiseaux qui faisaient un nid dans le jardin du docteur[r42]. Ils étaient souvent effrayés dans leur vol par ceux qui passaient. Il se mit à dire: «Ah! cher petit oiseau, ne fuis point, je te souhaite du bien de tout mon cœur; si tu pouvais seulement me croire! C'est ainsi que nous refusons de nous confier en Dieu, qui bien loin de vouloir notre perte, a donné pour nous son propre fils.»[a44]