[a1] Page 1, ligne 7.—Les Turcs...
Luther crut voir d'abord dans les Turcs un secours que Dieu lui envoyait. «Ce sont, dit-il, les ministres de la colère divine, 1526. (Prœliari adversus Turcas, est repugnare Deo, visitanti iniquitates nostras per illos.)»—Il ne voulait point que les protestans s'armassent contre eux pour défendre les papistes, «car ceux-ci ne valent pas mieux que les Turcs.»
Il dit dans la préface qu'il mit à un livre du docteur Jonas, que les Turcs égalent les papistes, ou les surpassent plutôt, dans les choses que ceux-ci regardent comme essentielles au salut, tels que les aumônes, les jeûnes, les macérations, les pélerinages, la vie monastique, les cérémonies et les autres œuvres extérieures, et que c'est pour cette raison que les papistes ne parlent pas du culte des mahométans. Il prend occasion de ceci pour élever au-dessus de ces pratiques mahométanes ou «romanistes, la religion pure du cœur et de l'esprit, enseignée par l'Évangile.»
Ailleurs, il fait un parallèle entre le pape et le Turc, et conclut ainsi: «S'il faut combattre le Turc, il faut aussi combattre le pape.»—Cependant quand il vit les Turcs menacer sérieusement l'indépendance de l'Allemagne, il exprima plusieurs fois le désir qu'on entretînt une armée permanente sur les frontières de la Turquie, et répéta souvent que tout ce qui portait le nom de chrétien devait implorer Dieu pour le succès des armes de l'Empereur contre les infidèles.
Luther exhorta l'Électeur, dans une lettre du 29 mai 1538, à prendre part à la guerre qui se préparait contre les Turcs. Il l'engagea à oublier les querelles intestines de l'Allemagne, pour tourner ses armes contre l'ennemi commun.
Un homme digne de foi, qui avait été en ambassade chez les Turcs, dit un jour à Luther que le sultan lui avait demandé quel homme était Luther, et de quel âge, et qu'ayant appris qu'il avait environ quarante-huit ans, il disait: Je voudrais qu'il ne fût pas si âgé; il a en moi un gracieux seigneur, dites-le-lui bien. «Que Dieu me préserve de ce gracieux seigneur, s'écria Luther, en faisant le signe de la croix.» (Tischreden, p. 432, verso.)
[a2] Page 3, ligne 25.—Le Landgrave... se croyant menacé, leva une armée...
Luther, dans une lettre au chancelier Brück, dit, en parlant des préparatifs de guerre du Landgrave: «Une pareille agression de la part des nôtres, serait la plus grande honte pour l'Évangile. Ce ne serait point une révolte de paysans, mais une révolte de princes, qui préparerait à l'Allemagne les maux les plus terribles. Satan ne désire rien autant.» (mai 1528.) Il écrivit plusieurs lettres dans le même sens à l'Électeur.—Cependant il est quelquefois tenté de lâcher lui-même la bride au Landgrave. Ayant lu une lettre de Mélanchton, qui était au Colloque, il dit: «Ce que Philippe écrit, cela a des pieds et des mains, de l'autorité et de la gravité. Il dit des choses importantes en peu de mots; je conclus de sa lettre que nous avons la guerre....... Le lâche de Mayence fait tout le mal. Ils devraient nous donner une prompte réponse. Si j'étais le Landgrave, je tomberais dessus, je périrais ou je les exterminerais, puisque dans une affaire si juste, ils ne veulent pas nous donner la paix.» (Tischreden, p. 151.)
[a3] Page 26, ligne 3.—Le duc George...
Ce prince se montra de bonne heure opposé à la Réforme. Dès l'année 1525 (22 décembre), Luther avait écrit au duc pour le prier instamment de renoncer à ses persécutions contre la nouvelle doctrine. «... Je me jette à vos pieds pour vous supplier de cesser enfin vos entreprises impies. Non que je craigne le préjudice qui en pourrait résulter pour moi, car je n'ai plus qu'à perdre ce misérable corps de chair que dans tous les cas la terre va bientôt recevoir. Si je recherchais mon avantage, je ne devrais rien tant désirer que la persécution. On a vu comme elle m'a servi jusqu'ici au-delà de toute attente. Si je prenais plaisir à rendre votre Grâce malheureuse, je l'exciterais de toutes mes forces à continuer ses violences; mais c'est mon devoir de songer au salut de votre Grâce et de la supplier à genoux de cesser ses criminelles offenses envers Dieu et sa parole...»
[a4] Page 4, ligne 3.—Le docteur Pack...
«Mon cher Amsdorf, voici Otton Pack, pauvre exilé que j'offre à ta miséricorde; il sera plus en sûreté à Magdebourg que chez moi; je craindrais que le duc George ne me forçât de le remettre entre ses mains.» (29 juillet 1529.)
[a5] Page 5, ligne 1.—Le grand-maître de l'ordre Teutonique avait sécularisé la Prusse...
«Lorsque je parlai la première fois au prince Albert, comme il me consultait sur la règle de son ordre, je lui conseillai de mépriser cette règle stupide et confuse, de prendre femme et de réduire la Prusse à une forme politique, en principauté ou en duché. Philippe, partageait cette opinion, et donnait le même conseil... Cela pourrait s'exécuter aisément, si le peuple de Prusse et les grands unissaient leurs prières pour qu'il osât l'entreprendre; il aurait ainsi un motif nécessaire et puissant de faire ce qu'il désire.... C'est à toi avec Speratus, Amandus et les autres ministres, d'y amener le peuple, de l'enflammer, de l'animer pour qu'il invoque la main de Dieu, afin qu'au lieu de cette abominable principauté hermaphrodite, qui n'est ni laïque ni ecclésiastique, il désire et réclame une principauté véritable.—Je voudrais persuader la même chose à l'évêque ***; lui aussi, il cèderait à nos raisons, si le peuple le pressait de ses prières.» (4 juillet 1524.)
Il y avait six mois alors que cet évêque prêchait ouvertement la réforme. «Ainsi, écrivait Luther en avril 1525, pendant le fort de la guerre des paysans, l'Évangile court à pleine course et à pleines voiles en Prusse, où il n'était pas appelé, tandis que dans la haute et basse Allemagne, où il est venu et entré de lui-même, on le blasphème avec fureur.» (T. II, p. 649.)
[a6] Page 6, ligne 25.—Le duc George...
«Prie avec moi le Dieu de miséricorde, pour qu'il convertisse le duc George à son Évangile, ou que, s'il n'en est pas digne, il soit tiré de ce monde.» (27 mars 1526.)
Luther écrivit à l'Électeur, au sujet de ses querelles avec le duc George (31 décembre 1528): «... Je prie votre Grâce électorale de m'abandonner entièrement à la décision des juges, au cas où le duc George le demanderait, car il est de mon devoir d'exposer ma tête plutôt que de faire éprouver le moindre préjudice à votre Grâce. Jésus-Christ, je l'espère, me donnera les forces nécessaires pour résister tout seul à Satan.»
[a7] Page 7, ligne 14.—Où s'arrêtera la superbe de ce Moab...
Le duc George était, après tout, un persécuteur assez débonnaire. Ayant chassé de Leipzig quatre-vingts luthériens, il leur accorda la permission de garder leurs maisons, d'y laisser leurs femmes et leurs enfans, et même d'y venir trois fois par an au temps des foires.—Dans une autre circonstance, Luther ayant conseillé aux protestans de Leipzig de résister aux ordres de leur duc, celui-ci se contenta de prier l'électeur de Saxe d'interdire à Luther toute communication avec ses sujets. (Cochlæus, p. 230.)
[a8] Page 7, ligne 23.—Diète à Spire...
Quelque temps après cette diète, Luther écrivit la consultation suivante: «D'abord il serait bon que notre parti, à l'exclusion des zwingliens, parlât pour lui seul.
»En second lieu, qu'on écrivît à l'Empereur, et que les bienfaits du prince (l'électeur de Saxe), envers l'Église et l'État, fussent amplifiés, célébrés, etc. Il faudrait rappeler: 1o Qu'il a fait enseigner, de la manière la plus pure, le Christ et sa foi, comme on ne l'a jamais enseigné depuis mille ans; qu'il a aboli une foule d'abus et de monstruosités nuisibles à l'Église et à l'État, comme les marchés de messes, les abus des indulgences, les violences de l'excommunication, et tant d'autres choses qui leur ont paru à eux-mêmes intolérables, et dont la noblesse a exigé l'abolition à Worms.
»2o Qu'il a résisté aux séditieux, à ceux qui violaient les images et les églises.
»3o Que la dignité impériale a été par lui honorée, glorifiée, réformée, plus qu'on ne l'avait fait en plusieurs siècles.
»4o Que nous avons fait et supporté les plus grandes choses contre les partisans de Münzer, pour sauver la majesté et la paix publique.
»5o Que c'est nous, et non d'autres, qui avons réprimé les sacramentaires; que sans nous les papistes eussent été écrasés.
»6o Que nous avons de même réprimé les anabaptistes.
»7o Qu'en outre, nous avons étouffé les mauvais germes que de méchantes gens avaient répandus en divers endroits sur la sainte Trinité, sur la foi du Christ, etc. Je parle d'Érasme, d'Egranus et de leurs pareils.» (mai 1529.)
[a9] Page 7, ligne 28.—Le parti de la Réforme éclata...
Luther essaya encore de retenir les siens; le 22 mai 1529, il écrivit à l'Électeur pour le dissuader d'entrer dans aucune ligue contre l'Empereur, et l'exhorter à s'en remettre à la protection divine. Dans une lettre à Agricola, il approuva la conduite prudente de l'Électeur à l'égard de l'Empereur: «Notre prince a bien fait de reconnaître un seigneur dans une ville étrangère, et de n'avoir point cherché à être le maître, comme il aurait pu le faire. Christ a dit: Si vous êtes persécuté dans une ville, fuyez dans une autre; et encore: Sortez de cette maison. Ainsi je pense que notre prince, comme un membre qui ne peut se séparer du corps, ne devait point rompre avec César. Mais par son silence il a comme fui dans une autre ville, il est sorti de cette maison.» (30 juin 1530.)
[a10] Page 8, ligne 11.—Le Landgrave essaya de réconcilier Luther et les sacramentaires...
Au landgrave de Hesse. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Sérénissime seigneur! j'ai reçu la lettre par laquelle votre Altesse veut bien m'engager à me rendre à Marbourg, pour conférer avec Œcolampade et les siens, au sujet de nos opinions sur le saint Sacrement. Je ne saurais cacher à votre Altesse que je mets peu d'espoir dans une pareille conférence, et que je doute qu'on en voie sortir la paix et l'union. Néanmoins il faut rendre grâce à votre Altesse, de la sollicitude qu'elle montre en cette affaire, et je suis disposé, pour ma part, à me rendre au lieu désigné, bien que je regarde cette démarche comme inutile. Je ne veux pas laisser non plus à nos adversaires la gloire de pouvoir dire qu'ils aiment plus que nous la paix et la concorde. Mais je vous prie humblement, gracieux prince et seigneur, de vouloir bien, avant que nous nous réunissions, vous informer s'ils sont disposés à céder quelque point de leurs doctrines, autrement je craindrais fort que le mal ne fît qu'empirer par cette conférence, et que le résultat ne fût précisément le contraire de ce que votre Altesse recherche si loyalement et si sérieusement. A quoi servirait-il de se réunir et de discuter, si les deux parties arrivaient avec la résolution de ne céder en quoi que ce fût?...» (23 juin 1529.)
Dans une consultation qui nous reste sur le même sujet, et que l'on attribue généralement à Luther, il exprime le désir que quelques papistes, «hommes graves et instruits,» assistent à la conférence comme témoins.
A sa femme. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Cher seigneur Catherine! Apprenez que notre conférence amicale de Marbourg est finie, et que nous sommes d'accord en tout point, si ce n'est que nos adversaires persistent à ne voir que du pain dans l'Eucharistie, et à n'admettre qu'une présence spirituelle de Jésus-Christ. Aujourd'hui le Landgrave nous parlera encore une fois, pour tâcher de nous unir ou de nous porter du moins à nous reconnaître pour frères et membres du même corps. Il y travaille avec ardeur. Nous leur accordons la paix et la charité, mais nous ne voulons pas de ce nom de frères. Demain ou après-demain, je pense, nous partirons pour nous rendre au Voigtland, où l'Électeur nous a appelés.
»Dis à Pommer que les meilleurs argumens de Zwingli ont été: Que le corps ne peut exister sans espace, et que, par conséquent, le corps du Christ n'est pas dans le pain, et le meilleur d'Œcolampade: Que le saint Sacrement est un signe du corps du Christ. Dieu les a vraiment aveuglés; ils n'ont su que nous répondre.—Adieu. Le messager me presse. Priez pour nous. Nous sommes bien portans et vivons comme les princes. Embrasse pour moi Leinette (Madeleine) et le petit Jean. Le jour de saint François. Votre dévoué serviteur, Martin Luther.» (4 octobre 1529.)
Luther écrivit au landgrave de Hesse dans une autre lettre (20 mai 1530), au sujet de ses tentatives de conciliation: «... J'ai supporté de si grands dangers et de si longs tourmens pour ma doctrine, que certes j'ai lieu de désirer de n'avoir pas travaillé en vain. Ce n'est donc point par haine ou par orgueil que je leur résiste; il y a bien long-temps que j'aurais adopté leur doctrine, Dieu, mon Seigneur, le sait, s'ils avaient pu m'en montrer la vérité; mais les raisons qu'ils donnent sont trop faibles pour que j'y puisse engager ma conscience...»
[a11] Page 11, ligne 18.—L'Électeur amena...
Il partit de Torgaw le 3 avril, et arriva à Augsbourg le 2 mai. Sa suite se composait de cent soixante chevaux. Les théologiens qu'il avait avec lui furent Luther, Mélanchton, Jonas, Agricola, Spalatin et Osiander. Luther, excommunié et mis au ban de l'Empire, resta à Cobourg. (Ukert, t. I, p. 232.)
[a12] Page 11, ligne 19.—L'Électeur amena Luther le plus près possible d'Augsbourg.
«Je suis sur les confins de la Saxe, à moitié chemin entre Wittemberg et Augsbourg. Il y aurait eu trop de danger pour moi dans cette dernière ville.» (juin 1530.)
[a13] Page 13, ligne 22.—Les nobles seigneurs qui forment nos comices...
«Ma résidence est maintenant au milieu des nuages, dans l'empire des oiseaux. Sans parler de la foule des autres oiseaux, dont les chants confus feraient taire une tempête, il y a près d'ici un certain bois tout peuplé, de la première à la dernière branche, de corbeaux et de corneilles. Du matin au soir, et quelquefois pendant toute la nuit, il y a là une crierie si infatigable, si incessante, que je doute qu'en aucun lieu du monde tant d'oiseaux se soient jamais réunis. Pas un qui se repose un instant; bon gré mal gré, il faut les entendre, vieux et jeunes, mères et filles, glorifier à qui mieux mieux, par leurs croassemens, le nom de corbeaux. Peut-être, par ces chants si harmonieux, veulent-ils faire descendre doucement le sommeil sur mes paupières; avec la grâce de Dieu, j'en ferai cette nuit l'expérience. C'est une noble race d'oiseaux, et, comme tu le sais, fort utiles au monde. Il me semble, en les voyant, que j'ai sous les yeux toute l'armée des sophistes et des Cochleistes, réunis de toutes les parties du monde, afin que j'apprécie mieux leur sagesse et leur doux langage, et que je voie à mon aise ce qu'ils sont et ce qu'ils peuvent pour le monde de l'esprit et pour le monde de la chair. Jusqu'à ce jour, personne n'a entendu philomèle, et cependant le coucou, qui annonce et accompagne son chant, s'enorgueillit magnifiquement dans la gloire de sa voix. De la résidence des corbeaux.» (22 avril 1530.)
[a14] Page 14, ligne 23.—Luther le tançait rudement...
Quelquefois cependant il compâtit à ses douleurs. «Vous avez confessé Christ, offert la paix, obéi à César, souffert les injures, épuisé les blasphèmes. Vous n'avez point rendu le mal pour le mal; enfin vous avez dignement travaillé à la sainte œuvre de Dieu, comme il convient à des saints; réjouissez-vous donc dans le Seigneur. Assez long-temps vous avez été contristés par le monde. Regardez et levez la tête, votre rédemption approche. Je vous canoniserai comme de fidèles membres de Christ; que faut-il de plus à votre gloire?» (15 septembre 1530.)
[a15] Page 19, ligne 15.—J'aurais voulu être la victime sacrifiée par ce dernier concile, comme Jean Huss...
«Plaise à Dieu que nous soyons dignes d'être brûlés ou égorgés par lui (par le pape.) Cependant si nous ne méritons pas de rendre témoignage par notre sang, implorons du moins Dieu pour qu'il nous accorde cette grâce de témoigner par notre vie et nos paroles que Jésus-Christ est seul notre Seigneur, et que nous l'adorerons dans tous les siècles des siècles. Amen.» (T. II des œuvres latines, p. 270.)
[a16] Page 19, ligne 19.—La profession de foi des protestans...
«A la diète d'Augsbourg, le duc Guillaume de Bavière, qui était fort opposé à la doctrine évangélique, ayant dit au docteur Eck: «Peut-on renverser cette opinion par l'Écriture sainte?» «Non, dit-il, mais par les Pères.» L'évêque de Mayence se mit à dire: «Voyez! nos théologiens nous défendent joliment! Les luthériens montrent leur opinion dans l'Écriture, et nous la nôtre hors de l'Écriture.» Le même évêque disait alors: «Les luthériens ont un article auquel on ne peut contredire, quand même tous les autres ne vaudraient rien; c'est celui du mariage.» (Tischreden, p. 99.)
[a17] Page 20, ligne 10.—L'archevêque de Mayence est très porté pour la paix...
Luther, pour l'exhorter à montrer des sentimens pacifiques, lui avait écrit une lettre qui se terminait ainsi: «Je ne puis cesser de penser à la pauvre Allemagne, si malheureuse, si abandonnée, si méprisée, vendue à tant de traîtres en même temps. C'est ma chère patrie; je désirerais tant la voir heureuse!» (6 juillet 1530, de Cobourg.)
[a18] Page 21, ligne 7.—Si l'Empereur veut faire un édit, qu'il le fasse; après Worms aussi il en fit un...
Luther a conscience de sa force. «Si j'étais tué par les papistes, ma mort protégerait nos descendans, et ces bêtes féroces en seraient peut-être plus cruellement punies que je ne voudrais moi-même. Car, il y a quelqu'un qui dira un jour: Où est ton frère Abel? Et celui-là les marquera au front, et ils erreront fugitifs par toute la terre... Notre race est maintenant sous la protection du Seigneur, puisqu'il est écrit: Je ferai miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui m'ont aimé. Et moi je crois à ces paroles.» (30 juin 1530.)
«Si j'étais tué dans une émeute papiste, j'emmènerais à ma suite un grand nombre d'évêques, de prêtres, de moines, si bien que tous diraient: «Le docteur Martin Luther est conduit au sépulcre avec une grande procession; certes, c'est un grand docteur, au-dessus de tous évêques, prêtres, moines; aussi faut-il qu'à son enterrement, ils aillent avec lui, étendus sur le dos.» C'est ainsi que nous ferions ensemble notre dernier voyage.» (1531. Cochlæus, p. 211. Extrait du livre de Luther intitulé: Avis aux Allemands.)
Les catholiques, lui disait-on, vous reprochent plusieurs fausses interprétations dans votre traduction de l'Écriture. Il répondit: «Ils ont encore de trop longues oreilles, et leur hihan! hihan! est trop faible pour juger une traduction du latin en allemand... Dis-leur que le docteur Martin Luther veut qu'il en soit ainsi, et qu'un papiste et un âne c'est la même chose.
(Passage cité par Cochlæus, 201, verso.)
[a19] Page 21, ligne 15.—Qu'ils nous rendent Léonard Keiser...
«Non-seulement le titre de roi, mais celui de César lui est bien mérité, puisqu'il a vaincu celui dont le pouvoir ne trouve point d'égal sur la terre. Ce n'est pas seulement un prêtre, c'est un souverain pontife et un véritable pape, celui qui a offert ainsi son corps en sacrifice à Dieu. Avec juste raison l'appelait-on Léonhard, c'est-à-dire force du lion; c'était un lion fort et intrépide.» (22 octobre 1527.)
A Hausmann. «Je pense que tu auras vu l'histoire de Gaspard Tauber, le nouveau martyr de Vienne, qui a été décapité et brûlé dans cette ville pour la parole de Dieu. Il en est arrivé autant à un libraire de Bude, en Hongrie, qu'on a brûlé au milieu de ses livres.» (12 novembre 1524.)
Il y avait à Vienne des partisans de la nouvelle doctrine. «Lorsqu'après la diète d'Augsbourg le cardinal Campeggio entra dans la ville avec le roi Ferdinand, on habilla un petit homme de bois en cardinal, on lui attacha au cou des indulgences et le sceau du pape, et on le mit sur un chien qui avait à la queue une vessie de porc pleine de pois. On fit courir ce chien à travers toutes les rues.» (Tischr., p. 251.)
[a20] Page 21, ligne 16.—Qu'ils nous rendent Keiser et tant d'autres qu'ils ont fait injustement mourir...
Si l'on en croyait Cochlæus, Luther se serait montré persécuteur à son tour. En 1532, un luthérien s'étant éloigné de ses opinions, Luther le fit enlever et conduire à Wittemberg, où il fut emprisonné; un procès fut commencé. Comme on ne trouva pas de charges suffisantes, il fallut le relâcher. Mais il fut toujours depuis sourdement persécuté par les luthériens. (Cochlæus, p. 218.)
[a21] Page 22, ligne 22.—On se prépare à combattre...
Cependant on craignait tant de part et d'autre l'issue de la lutte, que, contre toute probabilité, la paix se maintint. «J'admire ce miracle de Dieu, que tant de menaces soient allées en fumée. Tout le monde en effet croyait qu'au printemps éclaterait en Allemagne une guerre atroce.» (juin 1531.)
La crainte d'un nouveau soulèvement des paysans contribuait à entretenir les intentions pacifiques des princes. «Les paysans, écrit Luther, recommencent à s'assembler. Une soixantaine d'entre eux ont cherché à surprendre la nuit le château de Hohenstein. Tu vois que malgré la présence de l'Empereur, il faut prendre des précautions contre cette révolte; que serait-ce si les papistes commençaient la guerre?» (19 juillet 1530.)
[a22] Page 22, ligne 25.—Luther fut accusé d'avoir poussé les protestans à prendre cette attitude hostile...
Bien loin de là, il avait dès 1529 dissuadé l'Électeur d'entrer dans aucune ligue dirigée contre l'Empereur... «Nous ne saurions approuver une pareille alliance; s'il en résultait quelque malheur, peut-être même la guerre ouverte, tout retomberait sur notre conscience, et nous aimerions mieux être dix fois morts que d'avoir à nous reprocher du sang versé pour l'Évangile. Nous sommes ceux qui devons souffrir, comme dit le prophète, ceux qui ne doivent pas se venger eux-mêmes, mais tout remettre entre les mains de Dieu... Je supplie donc humblement votre Grâce électorale de ne pas se laisser abattre par ce danger. Nous allons élever nos prières à Dieu; mais nos mains doivent rester pures de sang et de crime. S'il arrivait (contre mon opinion) que l'Empereur allât jusqu'à me réclamer moi ou mes amis, nous irions, sous la protection de Dieu, comparaître devant lui, plutôt que de causer préjudice à votre Grâce électorale, comme je l'ai plusieurs fois déclaré à votre auguste frère, feu l'électeur Frédéric....» (18 novembre 1529.)
[a23] Page 22, ligne 28.—Résistance à l'Empereur...
Dans le livre des Propos de table (p. 397, verso et suiv.) Luther parle plus explicitement: «Ce n'est point pour la religion que l'on combattra. L'Empereur a pris les évêchés d'Utrecht et de Liége; il a offert au duc de Brunswick de lui laisser prendre Hildesheim. Il est affamé et altéré des biens ecclésiastiques; il les dévore. Nos princes ne le souffriront pas; ils voudront manger avec lui. Alors on en viendra à se prendre aux bonnets.» (1530.)
«J'ai souvent été interrogé par mon gracieux seigneur, sur la question de savoir ce que je ferais si un voleur de grand chemin, un meurtrier, venait m'attaquer. Je résisterais, dans l'intérêt du prince dont je suis sujet et serviteur; je puis tuer le voleur, mettre le couteau sur lui, et même ensuite recevoir les sacremens. Mais si c'est pour la parole de Dieu, et comme prédicateur, que l'on m'attaque, je dois souffrir et recommander la vengeance à Dieu. Aussi je ne prends point de couteau en chaire, mais sur la route. Les anabaptistes sont des coquins désespérés, ils ne portent aucune arme et se vantent d'une grande patience.»
(1536.) «Comme je parlais pour la paix, le landgrave de Hesse me disait: Seigneur docteur, vous conseillez très bien; mais quoi? Si nous ne suivons pas vos conseils?»
(1539.) Luther répond sur la question du droit de résistance «que, selon le droit public, le droit naturel et la raison, la résistance à l'autorité injuste est permise. Il n'y a de difficulté que dans le domaine de la théologie.
»La question n'eût pas été difficile à résoudre au temps des apôtres, car toutes les autorités étaient alors païennes et non chrétiennes. Mais maintenant que tous les princes sont chrétiens ou prétendent l'être, il est difficile de conclure, car un prince et un chrétien sont les plus proches parens.—Qu'un chrétien puisse se défendre contre l'autorité, il y a là matière à de grandes réflexions.—... Au fond, c'est au pape que j'arrache l'épée, et non à l'Empereur.»
Il résume ainsi lui-même les argumens qu'il eût pu adresser aux Allemands, s'il eût fait une exhortation à la résistance:
«1. L'Empereur n'a ni droit ni puissance pour ordonner cela; c'est chose certaine, s'il l'ordonne, on ne doit point lui obéir. 2. Ce n'est pas moi qui excite le trouble, je l'empêche et je m'y oppose. Qu'ils voient s'ils n'en sont pas les auteurs, lorsqu'ils ordonnent ce qui est contre Dieu. 3. Ne badinez pas tant. Si vous faites boire le fou (narren Luprian), prenez garde qu'il ne vous crache au visage. Il est, d'ailleurs, assez altéré, et ne demande pas mieux que de boire son soûl. 4. Eh bien! vous voulez combattre; courbez vos têtes pour recevoir la bénédiction. Ayez bon succès! Dieu vous donne joyeuse victoire! Moi, docteur Martin Luther, votre apôtre, je vous ai parlé, je vous ai avertis, comme c'était mon devoir!»
Il dit encore ailleurs: «Vous méprisez ma doctrine. Vous voulez prendre le Luther dans ses paroles, comme faisaient les Pharisiens au Christ. Mais si je voulais (je ne le veux point), j'aurais une glose pour vous embarrasser; je dirais que cette résistance n'est point contre l'Empereur, mais contre Dieu. D'un autre côté: qu'un politique, un citoyen, un sujet, n'est pas un chrétien, que ce n'a pas été la pensée de Christ de détruire les droits, la police et le gouvernement du monde. Rends à Dieu ce qui est à Dieu, et à César ce qui est à César. N'obéis point dans ce qui est contre Dieu et sa parole.
»Je condamne la révolte au péril de mon corps, de ma vie, de mon honneur et de mes biens. Je voudrais bien vous arrêter et vous retenir. Si vous commencez, je me tairai et périrai avec vous. Vous irez en enfer au nom de tous les diables, et moi au ciel au nom du Christ. Ils veulent abuser de notre doctrine, mais ils verront du moins qu'elle n'est point erronée en soi.
»... Tuer un tyran n'est pas chose permise à l'homme qui n'est dans aucune fonction publique, car le cinquième commandement dit: Tu ne dois pas tuer. Mais si je surprends un homme près de ma femme ou de ma fille, quoiqu'il ne soit point un tyran, je pourrai fort bien le tuer. Item, s'il prend par force à celui-ci sa femme, à l'autre sa fille, au troisième ses terres et ses biens, que les bourgeois et sujets s'assemblent, ne sachant plus comment supporter sa violence et sa tyrannie, ils pourront le tuer, comme tout autre meurtrier ou voleur de grand chemin.» (Tischr., p. 397, verso, sqq.)
»Le bon et vraiment noble seigneur Gaspard de Kokritz m'a demandé, mon cher Jean, que je t'écrivisse mon jugement sur le cas où César voudrait faire la guerre à nos princes, au sujet de l'Évangile. Serait-il alors permis aux nôtres de résister et de se défendre? J'avais déjà écrit mon opinion sur ce sujet, du vivant du duc Jean. Aujourd'hui il est un peu tard pour me demander mon avis, puisqu'il a été décidé parmi les princes qu'ils peuvent et veulent résister et se défendre, et qu'on ne s'en tiendra pas à mon dire... Ne fortifie pas le bras des impies contre nos princes; laisse le champ libre à la colère et au jugement de Dieu; ils l'ont cherché jusqu'à ce jour avec fureur, avec rire et avec joie. Cependant intimide les nôtres par cet exemple, que les Machabées ne suivirent pas ceux qui voulaient se défendre contre Antiochus, mais que dans la simplicité de leur cœur ils se laissèrent plutôt tuer.» (8 février 1539.)
Dans son livre De seculari potestate, dédié au duc de Saxe, il dit: «En Misnie, en Bavière et en d'autres lieux, les tyrans ont promulgué un édit pour qu'on ait à livrer partout aux magistrats les Nouveaux Testamens. Si les sujets obéissent à l'édit, ce n'est pas un livre, qu'ils remettent au péril de leur salut, c'est Christ lui-même qu'ils livrent aux mains d'Hérode. Cependant, si on veut les enlever par la violence, il faut le souffrir; on ne doit point résister à la témérité.—Les princes sont du monde, et le monde est ennemi de Dieu.»
«On ne doit pas obéir à César s'il veut faire la guerre à notre parti. Le Turc n'attaque pas son Alcoran, l'Empereur ne doit pas davantage attaquer son Évangile.» (Cochlæus, p. 210.)
[a24] Page 22, ligne 30.—Voici mon avis...
L'Électeur avait demandé à Luther s'il serait permis de résister à l'Empereur les armes à la main. Luther répondit négativement, en ajoutant seulement: «Si cependant l'Empereur, non content d'être le maître des états des princes, allait jusqu'à exiger d'eux de persécuter, de mettre à mort, ou de chasser leurs sujets pour la cause de l'Évangile, les princes convaincus que ce serait agir contre la volonté de Dieu, devront lui refuser l'obéissance; autrement ils violeraient leur foi et se rendraient complices du crime. Il suffit qu'ils laissent faire l'Empereur, qui aura à en rendre compte, et qu'ils ne défendent pas leurs sujets contre lui.» Plus loin il dit, en parlant de la guerre civile: «Quel carnage et quelles lamentations couvriraient alors la terre allemande! Un prince devrait mieux aimer perdre trois fois ses états, ou mourir trois fois, que d'être la cause de si horribles bouleversemens, ou seulement d'y consentir. Quelle conscience pourrait le supporter! Le diable verrait cela avec plaisir; Dieu veuille nous en préserver à jamais!» (6 mars 1530.)
[a25] Page 26, ligne 8.—Que l'on m'accuse ou non d'être trop violent...
L'Électeur avait réprimandé Luther au sujet de deux écrits (Avertissement à ses chers Allemands, et Gloses sur le prétendu édit impérial) qu'il trouvait trop violens. Luther lui répondit (16 avril 1531) qu'il n'avait fait que repousser les attaques plus violentes encore de ses ennemis, et qu'il serait injuste de lui imposer silence lorsqu'on laissait tout dire à ses adversaires... «Il m'a été impossible de me taire plus long-temps dans cette affaire qui me concerne plus que tout autre. Si je gardais le silence devant une telle condamnation publique de ma doctrine, ne serait-ce pas l'abandonner, la renier? Plutôt que de le souffrir, je braverais la colère de tous les diables, celle du monde entier, sans parler de celle des conseillers impériaux.—On dit que mes deux écrits sont tranchans et bien affilés; l'on a raison: je ne les ai pas non plus faits pour être doux; le seul regret que j'aie c'est qu'ils ne soient pas plus tranchans encore. Si l'on considère la violence de mes adversaires, l'on sera forcé d'avouer que j'ai été trop bénin... Tout le monde crie contre nous; l'on vocifère les calomnies les plus odieuses; et moi, pauvre homme, j'élève la voix à mon tour, et voilà que personne n'aura crié que Luther... En somme, tout ce que nous disons et faisons est injuste, quand même nous ressusciterions les morts; tout ce qu'ils font, eux, est juste, quand même ils noieraient l'Allemagne dans les larmes et dans le sang.»
[a26] Page 26, ligne 16.—Eh bien! puisqu'ils sont incorrigibles..... je romps avec eux. ...
«Toujours jusqu'à présent (1534), particulièrement à la diète d'Augsbourg, nous avons humblement offert au pape et aux évêques de recevoir d'eux la consécration et l'autorité spirituelle, et de les aider à conserver ce droit; ils nous ont toujours repoussés. Et s'il arrive un jour, pour la consécration sacerdotale, ce qui est arrivé pour les indulgences, à qui sera la faute. J'ai offert aussi de me taire sur les indulgences si l'on voulait se taire sur ce que j'avais écrit; ils n'ont pas voulu, et aujourd'hui il n'y a plus assez de mépris par tout le monde pour les indulgences; indulgences, lettres papales, sceaux brisés gisent à terre. Ainsi disparaîtra le pouvoir de consacrer et le chrême et les tonsures, de sorte qu'on ne reconnaîtra plus où est l'évêque, où est le prêtre.» (Cochlæus, p. 245, extrait du De angulari missâ, Luth., op. lat., VII, p. 220.)
[a27] Page 28, ligne 3.—Anabaptistes.
Il y avait déjà long-temps qu'ils remuaient en Allemagne. «Nous avons ici une nouvelle espèce de prophètes, venus d'Anvers, qui prétendent que l'Esprit saint n'est autre chose que le génie et la raison naturelle. (27 mars 1525.)
»Il n'y a rien de nouveau, sinon que l'on dit que les anabaptistes augmentent et se répandent de tous côtés. (28 décembre 1527.)
»La nouvelle secte des anabaptistes fait d'étonnans progrès; ce sont des gens qui mènent une vie d'excellente apparence, et qui meurent avec grande audace par l'eau ou par le feu. (31 décembre 1527.)
»Il y a beaucoup de troubles en Bavière.... il ne me semble pas à propos que tu les livres aux magistrats; ils se livreront eux-mêmes, et alors le conseil les bannira de la ville. Je vois partout la tradition de Münzer, sur la perdition future des impies et le règne des justes sur la terre. C'est ce que prophétise Cellarius dans un livre qu'il vient de publier; cet esprit est un esprit de révolte. (27 janvier 1528.)»
Le 12 mai 1528 il écrit à Link: «Tu as vu, je pense, mon Antischwermerum et ma dissertation sur la bigamie des évêques. Le courage des anabaptistes mourans, ressemble à celui des donatistes dont parle Augustin, ou à la fureur des juifs dans Jérusalem dévastée. Les saints martyrs, comme notre Léonard Keiser, meurent avec crainte, humilité, et en priant pour leurs bourreaux; l'opiniâtreté de ceux-ci au contraire, lorsqu'ils vont à la mort, semble augmenter avec l'indignation de leurs ennemis.»
[a28] Page 51, ligne 2.—Exécution...
Extrait d'un ancien livre de chant des anabaptistes. «Les paroles d'Algérius sont des miracles: «Ici, dit-il, les autres gémissent et pleurent, et moi j'y ressens de la joie. Dans ma prison, l'armée du ciel m'apparaît; je ne sais combien de martyrs habitent avec moi tous les jours. Dans la joie, dans les délices, dans l'extase de la grâce, je vois le Seigneur sur son trône.»
»Mais ta patrie, lui disaient-ils, tes amis, tes parens, ta profession, peux-tu les quitter volontiers? Il dit aux envoyés: «Nul homme ne me bannit de ma patrie; elle est aux pieds du trône céleste, là où mes ennemis deviendront mes amis pour chanter le même cantique.
»Médecins, artistes, ouvriers, ne peuvent ici-bas réussir; qui ne reconnaît la force de Dieu, n'a qu'une force aveugle.» Les juges furieux le menacèrent du feu. «Dans la puissance des flammes, dit Algérius, vous reconnaîtrez la mienne.» (Wunderhorn, t. I.)
[a29] Page 55.—Fin du chapitre...
Les passages suivans de Ruchat (Réformation de la Suisse), font bien connaître le bizarre enthousiasme des anabaptistes. «L'an 1529, neuf anabaptistes furent saisis à Bâle, et mis en prison. On les fit venir devant le sénat, et on appela aussi les ministres pour conférer avec eux. D'abord Œcolampade leur expliqua en deux mots le symbole des apôtres et celui de saint Athanase, et leur représenta que c'était là la véritable et indubitable foi chrétienne, que Jésus-Christ et ses apôtres avaient prêchée. Ensuite le bourgmeistre, Adelbert Meyer, dit aux anabaptistes, qu'ils venaient d'entendre une bonne explication de la foi chrétienne, et que, «puisqu'ils se plaignaient des ministres, ils devaient présentement parler à cœur ouvert et exposer hardiment ce qui leur faisait de la peine.» Mais il n'y en eut pas un seul qui lui répondît un mot, ils se contentèrent de se regarder les uns les autres. Alors le premier huissier de la chambre dit à l'un d'eux, qui était tourneur de sa profession: «D'où vient que tu ne parles pas présentement, après avoir tant jasé ailleurs, dans la rue, dans les boutiques, et dans la prison?» Comme ils gardaient encore le silence, Marc Hedelin, chef des tribus, s'adressa au principal de ces gens-là, et lui dit: «Que réponds-tu, frère, à ce qui t'a été proposé?» L'anabaptiste lui répondit: «Je ne vous reconnais point pour frère.» «Comment?» lui dit ce seigneur. «Parce, dit l'autre, que vous n'êtes point chrétien. Amendez-vous premièrement, corrigez-vous, et quittez la magistrature.» «En quoi penses-tu donc, lui dit Hedelin, que je pèche tant?» «Vous le savez bien,» lui répondit l'anabaptiste.
»Le bourgmeistre prit la parole, lui ordonna de répondre avec modestie et avec douceur, et le pressa vivement de parler sur la question dont il s'agissait. Sur quoi il répondit: «Qu'il ne croyait pas qu'un chrétien pût être dans une magistrature mondaine, parce que celui qui combat avec l'épée, périra par l'épée: Que le baptême des enfans est du diable, et une invention du pape; on doit baptiser les adultes, et non les petits enfans, selon l'ordre de Jésus-Christ.»
»Œcolampade entreprit de le réfuter, avec toute la douceur possible, et de lui faire voir, que les passages qu'il avait cités, avaient un autre sens, comme tous les anciens docteurs en faisaient foi. «Mes chers amis, dit-il, vous n'entendez pas l'Écriture sainte et vous la maniez fort grossièrement.» Et comme il allait leur montrer le véritable sens de ces passages, l'un d'entre eux, qui était meunier, l'interrompit, le traitant de séducteur, qui caquetait beaucoup, et dit: «Que ce qu'il avait là allégué contre eux, ne faisait rien au sujet. Qu'ils avaient entre les mains la pure et propre parole de Dieu, et qu'ils voulaient s'y attacher toute leur vie, que le Saint-Esprit parlait maintenant par lui. Il s'excusait en même temps de ne pas parler éloquemment, disant qu'il n'avait pas étudié, qu'il n'avait été dans aucune université, et que dès sa jeunesse il avait haï la sagesse humaine, qui est pleine de tromperies. Qu'il connaissait bien la ruse des scribes, qui cherchaient perpétuellement à offusquer les yeux des simples.» Après quoi il se mit à crier et à pleurer, disant: «Qu'après avoir ouï la parole de Dieu, il avait renoncé à sa vie déréglée; et que maintenant que par le baptême il avait reçu le pardon de ses péchés, il était persécuté de chacun, au lieu que dans le temps qu'il était plongé dans toutes sortes de vices, personne ne l'avait châtié, ni mis en prison, comme on faisait présentement. Qu'on l'avait enfermé dans la tour, comme un meurtrier; quel était donc son crime? etc. La conférence ayant duré jusqu'à l'heure du dîner, le sénat se leva.
»Après dîner, le sénat s'étant rassemblé, les ministres entrèrent en conférence avec les anabaptistes, au sujet de la magistrature. Et comme l'un d'eux eut donné des réponses assez satisfaisantes sur les questions qu'on lui avait proposées, cela fit chagrin aux autres, de ce qu'il n'était pas ferme dans leur doctrine. C'est pourquoi ils l'interrompirent. «Laisse-nous parler, lui dirent-ils, nous qui entendons mieux l'Écriture; nous pourrons mieux répondre sur ces articles, que toi, qui es encore un novice, et qui n'es pas capable de défendre notre foi contre les renards.» Alors le tourneur entrant en dispute, soutint que saint Paul (Rom. XIII) parlant des puissances supérieures, n'entend point les magistrats, mais les supérieurs ecclésiastiques. Œcolampade lui nia cela, et lui demanda en quel endroit de la Bible il le trouvait, et comment il le prouverait? L'autre lui dit: «Feuilletez aussi tout l'Ancien et le Nouveau Testament, et vous y trouverez que vous devez recevoir une pension; vous avez meilleur temps que moi, qui suis obligé de me nourrir du travail de mes mains, pour n'être à charge à personne.» Cette saillie fit un peu rire les assistans. Œcolampade leur dit: «Messieurs, il n'est pas temps maintenant de rire: si je reçois de l'Église mon entretien et ma nourriture, je puis prouver par l'Écriture, que cela est raisonnable: ainsi ce sont là des discours séditieux. Priez plutôt pour la gloire du Seigneur, afin que Dieu amollisse leurs cœurs endurcis et les éclaire.»
«Après plusieurs autres discours, comme le temps de se lever approchait, il y en eut un, qui n'avait rien dit de tout le jour, qui se mit à hurler et à pleurer. «Le dernier jour est à la porte, disait-il, amendez-vous, la cognée est déjà mise à l'arbre; ne noircissez donc pas notre doctrine sur le baptême. Je vous en prie, pour l'amour de Jésus-Christ, ne persécutez pas les gens de bien. Certainement le juste juge viendra bientôt, et fera périr tous les méchans.»
«Le bourgmeistre l'interrompit pour lui dire qu'on n'avait pas besoin de cette lamentation; qu'il devait raisonner sur les articles dont il était question. Il voulut continuer sur le même ton, mais on ne le lui permit pas. Enfin le bourgmeistre justifia la conduite du sénat, à l'égard des anabaptistes: il représenta qu'on les avait arrêtés, non pas à cause de l'Évangile, ni à cause de leur bonne conduite, mais à cause de leurs déréglemens, de leur parjure et de leur sédition. Que l'un d'eux avait commis un meurtre; un autre avait enseigné qu'on ne doit point payer les dîmes: un troisième avait excité des troubles, etc. Que c'était pour ces crimes qu'on les avait saisis, jusqu'à ce qu'on eût décidé quel traitement on leur ferait, etc.
»Dans ce moment, l'un d'entre eux se mit à crier: «Mes frères, ne résistez point au méchant. Quand même l'ennemi serait devant votre porte, ne la fermez pas. Laissez-les venir, ils ne peuvent rien faire contre nous, sans la volonté du Père, puisque nos cheveux sont comptés. Je dis bien plus: il ne faut pas même résister à un brigand dans un bois. Ne croyez-vous pas que Dieu ait soin de vous?» On lui imposa silence. (Ruchat, Réforme suisse, II, p. 498.)
Autre dispute.—«Le ministre zwinglien leur parla amiablement et avec douceur, leur remontrant que, s'ils enseignaient la vérité, ils avaient tort de se séparer de l'Église, et de prêcher dans les bois, et dans d'autres lieux écartés. Ensuite il leur exposa en peu de mots la doctrine de l'Église. Un des anabaptistes l'interrompit, pour lui dire: «Nous avons reçu le Saint-Esprit par le baptême, nous n'avons pas besoin d'instruction.» Un des seigneurs députés leur dit: «Nous avons ordre de vous dire, qu'on veut bien vous laisser aller sans autre châtiment, pourvu que vous quittiez le pays et que vous promettiez de n'y plus revenir, à moins que vous ne vous amendiez.» L'un des anabaptistes lui répondit: «Quel ordre est-ce-là? le magistrat n'est point maître de la terre pour nous ordonner de sortir ou d'aller ailleurs. Dieu a dit: Habite le pays. Je veux obéir à ce commandement, et demeurer dans le pays où je suis né, où j'ai été élevé, et personne n'a le droit de s'y opposer.» Mais on lui fit bientôt éprouver le contraire. (Ruchat, t. III, p. 102.)
«On vit à Bâle un anabaptiste nommé Conrad in Gassen, qui proférait des blasphèmes étranges, par exemple: «Que Jésus-Christ n'était point notre Rédempteur; qu'il n'était point Dieu, et qu'il n'était point né d'une Vierge.» Il ne faisait aucun cas de la prière, et comme on lui représentait que Jésus-Christ avait prié sur la montagne des Oliviers, il répondait avec une brutale insolence: «Qui est-ce qui l'a ouï?» Comme il était incorrigible, il fut condamné à avoir la tête tranchée.—Cet impie fanatique me fait souvenir d'un autre de nos jours, qui a séduit certaines personnes de notre voisinage, il y a quelques années, en leur persuadant qu'il ne fallait user ni de pain ni de vin. Et comme on lui objectait un jour à Genève, que le premier miracle de Jésus-Christ avait été de changer l'eau en vin, il répondit: «Que Jésus-Christ était encore jeune dans ce temps-là, et que c'était une petite faute qu'il fallait lui pardonner.» (Ruchat, Réforme suisse, t. III, p. 104.)
La Réforme, née dans la Saxe, avait promptement gagné les bords du Rhin, et était allée, remontant le fleuve, s'associer dans la Suisse au rationalisme vaudois; elle osa même passer dans la catholique Italie. Mélanchton, qui entretenait correspondance habituelle avec Bembo et Sadolet, tous deux secrétaires apostoliques, fut d'abord beaucoup plus connu que Luther des érudits italiens. C'est à lui qu'on rapportait la gloire des premières attaques contre Rome. Mais la réputation de Luther grandissant avec l'importance de sa réforme, il apparut bientôt aux Italiens comme le chef du parti protestant. C'est à ce titre qu'Altieri lui écrit en 1542 au nom des églises protestantes du nord-est de l'Italie:
«Au très excellent et très intègre docteur et maître dans les saintes Écritures, le seigneur Martin Luther, notre chef (princeps) et notre frère en Christ, les frères de l'église de Venise, Vicence et Trévise.
»Nous avouons humblement notre faute et notre ingratitude, pour avoir tardé si long-temps à reconnaître ce que nous te devions à toi qui nous as ouvert la voie du salut... Nous sommes exposés à toute la rage de l'Antichrist, et sa cruauté augmente de jour en jour contre les élus de Dieu... Errans, dispersés, nous attendons que vienne le fort du Seigneur... Vous que Dieu a placé à la garde de son troupeau, jusqu'à sa venue, veillez, nous vous en supplions, chassez les loups qui nous dévorent... Sollicitez les sérénissimes princes de l'Allemagne qui suivent l'Évangile, d'écrire pour nous au sénat de Venise, afin de modérer et de suspendre les mesures violentes que l'on prend contre le troupeau du Seigneur, à la suggestion des ministres du pape.... Vous savez quel accroissement ont pris ici vos églises; combien est large la porte ouverte à l'Évangile... travaillez donc encore pour la cause commune.» (Seckendorf, lib. III, p. 401.)
Charles-Quint contribua lui-même à répandre dans la péninsule le nom et les doctrines de Luther, en appelant sans cesse dans cette contrée de nouvelles bandes de landsknechts, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de protestans. On sait que George Frundsberg, le chef des troupes allemandes du connétable de Bourbon, jurait d'étrangler le pape avec la chaîne d'or qu'il portait au cou.—L'auteur d'une histoire luthérienne rapporte qu'un de ces Allemands se vantait de manger bientôt un morceau du pape (ut ex corpore papæ frustum devoret). Il ajoute qu'après la prise de Rome plusieurs hommes d'armes changèrent une chapelle en écurie, et firent des bulles du pape une litière pour leurs chevaux, puis, se revêtant d'habits sacerdotaux, ils proclamèrent pape un landsknecht qui, dans son consistoire, déclara faire abandon de la papauté à Luther. (Cochlæus, p. 156).—Luther fut même solennellement proclamé. «Un certain nombre de soldats allemands s'assemblèrent un jour dans les rues de Rome, montés sur des chevaux et des mules. Un d'eux, nommé Grunwald, remarquable par sa taille, s'habilla comme le pape, se mit sur la tête une triple couronne, et monta sur une mule richement caparaçonnée; d'autres s'étaient habillés en cardinaux, avec une mitre sur la tête, et vêtus d'écarlate ou de blanc, suivant les personnages qu'ils représentaient. Ils se mirent ainsi en marche au bruit des tambours et des fifres, entourés d'une foule innombrable, et avec toute la pompe usitée dans les processions pontificales. Lorsqu'ils passaient devant quelques maisons où se trouvait un cardinal, Grunwald bénissait le peuple. Il descendit ensuite de sa mule, et les soldats, le plaçant sur un siége, le portèrent sur leurs épaules. Arrivé au château Saint-Ange, il prend alors une large coupe et boit à la santé de Clément, et ceux qui l'environnent suivent son exemple. Il prête ensuite serment à ses cardinaux, et ajoute qu'il les engage à rendre hommage à l'Empereur comme à leur légitime et unique souverain; il leur fait promettre qu'ils ne troubleront plus la paix de l'Empire par leurs intrigues, mais que, suivant les préceptes de l'Écriture et l'exemple de Jésus-Christ et des apôtres, ils demeureront soumis au pouvoir civil. Après une harangue dans laquelle il récapitula les guerres, les parricides et les sacriléges des papes, le prétendu pontife promit solennellement de transférer, par voie de testament, son autorité et sa puissance à Martin Luther. Lui seul, disait-il, pouvait abolir tous ces abus et réparer la barque de saint Pierre, de sorte qu'elle ne fût plus le jouet des vents et des flots. Élevant alors la voix, il dit aux assistans: «Que tous ceux qui sont de cet avis, le fassent connaître en levant la main.» Aussitôt la multitude des soldats leva la main en s'écriant: «Vive le pape Luther!» Toute cette scène se passait sous les yeux de Clément VII. (Macree, Réf. en Italie, p. 66-7.)
Les ouvrages de Zwingli étant écrits en langue latine, circulaient plus facilement en Italie que ceux des réformateurs du nord de l'Allemagne, qui n'écrivaient point toujours dans la langue savante et universelle. Cette circonstance est sans doute une des causes du caractère que prit la réforme italienne, particulièrement dans l'académie de Vicence, où naquit le socinianisme. Cependant les livres de Luther passèrent de bonne heure les Alpes. Le 14 février 1519, le premier magistrat lui écrit: «Blaise Salmonius, libraire de Leipzig, m'a présenté quelques-uns de vos traités; comme ils ont eu l'approbation des savans, je les ai livrés à l'impression, et j'en ai envoyé six cents exemplaires en France et en Espagne. Ils se vendent à Paris, et mes amis m'assurent que même, dans la Sorbonne, il y a des gens qui les lisent et les approuvent. Des savans de ce pays désiraient aussi depuis long-temps voir traiter la théologie avec indépendance. Calvi, libraire de Pavie, s'est chargé de faire passer une grande partie de l'édition en Italie. Il nous promet même un envoi de toutes les épigrammes composées en votre honneur par les savans de son pays. Telle est la faveur que votre courage et votre habileté ont attirée sur vous et sur la cause de Christ.»
Le 19 septembre 1520, Burchard Schenk écrit de Venise à Spalatin: «J'ai lu ce que vous me mandez du seigneur Martin Luther; il y a déjà long-temps que sa réputation est arrivée jusqu'à nous, mais on dit par la ville qu'il se garde du pape! Il y a deux mois, dix de ses livres furent apportés dans notre ville, et aussitôt vendus... Que Dieu le conduise dans la voie de la vérité et de la charité.» (Seckendorf, p. 115.)
Quelques ouvrages de Luther pénétrèrent même dans Rome, et jusque dans le Vatican, sous la sauve-garde de quelque pieux personnage dont le nom remplaçait en tête du livre celui de l'auteur hérétique. C'est ainsi que plusieurs cardinaux eurent à se repentir d'avoir loué hautement le Commentaire sur l'Épître aux Romains, et le Traité sur la justification d'un certain cardinal Fregoso, qui n'était autre que Luther. Il en advint de même pour les Lieux communs de Mélanchton. (Maccree, Réforme italienne, p. 39.)
«Je m'occupe, dit Bucer dans une lettre à Zwingli, d'une interprétation des psaumes. Les instances de nos frères de la France et de l'Allemagne intérieure, me décident à les publier sous un nom étranger, afin que les libraires puissent les vendre. Car c'est un crime capital d'introduire dans ces deux pays des livres qui portent nos noms. Je me donnerai donc pour un Français, et je ferai paraître mon livre sous le nom d'Aretius Felinus.»—Il dédia ce livre au Dauphin. (Lugduni iii idus julii anno MDXXIX.)
[a30] Page 56, ligne 5.—Les catholiques et les protestans réunis un instant contre les anabaptistes...
Pour repousser les reproches des catholiques qui attribuaient aux prédicateurs protestans la révolte des anabaptistes, les Réformés de toutes les sectes cherchèrent encore une fois à se réunir. Une conférence eut lieu à Wittemberg (1536). Bucer, Capiton et plusieurs autres s'y rendirent au mois de mai, pour conférer avec les théologiens saxons. La conférence dura du 22 au 25, jour où fut signée la Formule de concorde rédigée par Mélanchton. Le 28, Luther et Bucer prêchèrent à Wittemberg, et proclamèrent l'union qui venait de se conclure entre les deux partis. (Ukert, I, 307.)
Avant de signer la formule de concorde, Luther voulut qu'elle fût approuvée explicitement par les réformés de la Suisse, «de peur, dit-il, que par des réticences, cette Concorde ne donne lieu dans la suite à des discordes encore plus fâcheuses.» (janvier 1535.) Cette approbation fut donnée. «Les Suisses, écrit-il au duc Albert de Prusse, les Suisses, qui jusqu'ici n'étaient pas d'accord avec nous sur la question du saint Sacrement, sont en bon chemin; Dieu veuille ne pas nous abandonner! Bâle, Strasbourg, Augsbourg, Berne et plusieurs autres villes, se sont rangées de notre côté. Nous les recevons comme frères, et nous espérons que Dieu finira le scandale, non pas à cause de nous, car nous ne l'avons pas mérité, mais pour glorifier son nom et faire dépit à cet abominable pape. La nouvelle a beaucoup effrayé ceux de Rome. Ils sont dans la terreur et n'osent assembler un concile.» (6 mai 1538.)
Dans le même temps, des négociations étaient entamées avec Henri, duc de Brunswick, pour le rattacher aux doctrines luthériennes, mais elles restèrent sans résultat.—Le 23 octobre 1539, Luther écrivit à l'Électeur pour lui annoncer que les négociations avec les envoyés du roi d'Angleterre étaient également infructueuses. La lettre est signée de Luther, de Mélanchton, et de plusieurs autres théologiens de Wittemberg.
[a31] Page 57, ligne 25.—Les armes seules pouvaient décider...
«Le docteur Jean Pommer m'a dit une fois qu'à Lubeck, dans la maison de ville, on avait trouvé dans une vieille chronique, une prophétie d'après laquelle en l'an 1550, il s'élèverait dans l'Allemagne un grand tumulte à cause de la religion; et que, lorsque l'Empereur s'en serait mêlé, il perdrait tout ce qu'il avait. Mais je ne crois point que l'Empereur commence la guerre pour la cause du pape; la guerre coûte trop d'argent.»
L'éditeur Aurifaber ajoute que Charles-Quint, dans sa retraite de Saint-Just, avait fait tendre les murs d'une vingtaine de tapisseries qui représentaient les principales actions de son règne; qu'il aimait à se promener en les regardant, et que, lorsqu'il s'arrêtait devant celle qui représentait la prise de l'électeur de Saxe à Muhlberg, il soupirait et disait: «Si je l'eusse laissé tel qu'il était, je serais resté tel que j'étais.» (Tischred., p. 6.)—Ce mot que l'éditeur a l'air de ne pas comprendre, peut-être à dessein, est fort raisonnable; car rien ne fut plus funeste à Charles-Quint que d'avoir donné l'électorat au jeune Maurice.
[a32] Page 58, ligne 7.—Ratisbonne...
«Je veux devancer tes lettres et te prédire ce qui se passe à Ratisbonne même. Tu as été appelé par l'Empereur, il t'a dit de songer aux conditions de la paix. Toi, tu lui as répondu en latin, tu as fait tout ce que tu as pu, mais tu es resté au-dessous d'un si grand sujet. Eck, selon son habitude, a vociféré: «Très gracieux Empereur, je prétends prouver que nous avons raison et que le pape est la tête de l'Église.» Voilà votre histoire.» (25 juin 1541.)
[a33] Page 59, ligne 3.—Notre prince... accourut avec Pontanus et tous deux arrangèrent la réponse à leur façon...
La cour cherchait à exercer une sorte de contrôle, de haute surveillance sur les ouvrages même de Luther. En 1531, il avait écrit un livre intitulé: Contre l'hypocrite de Dresde, sans en avoir fait part à l'Électeur; il lui fallut s'en excuser auprès du chancelier Brück.
«... Si mes petits ouvrages, dit-il, étaient envoyés à la cour, avant de paraître, ils y rencontreraient tant de critiques et de censures qu'ils ne paraîtraient jamais, et, s'ils paraissaient, nos ennemis soupçonneraient chaque fois une foule de gens d'y avoir pris part. De cette manière, l'on sait et l'on voit qu'ils sont tout uniment de Luther; et c'est à lui seul de s'en justifier.»
Dans une autre circonstance plus sérieuse, il eut encore à lutter contre l'intervention de la cour. Albert, archevêque de Mayence, avait fait mettre à mort l'un de ses officiers, nommé Schanz, contrairement aux lois, et à en croire la voix publique, par haine personnelle. Luther lui adressa à cette occasion deux lettres pleines d'indignation. Il commençait ainsi la première (31 juillet 1535): «Je ne vous écris plus, cardinal, dans l'espoir de changer votre cœur profondément perverti. C'est une pensée à laquelle j'ai renoncé. Je vous écris pour satisfaire à ma conscience devant Dieu et les hommes, et ne pas approuver, par mon silence, l'acte horrible que vous venez de commettre.» Dans ce qui suit, il l'appelle cardinal d'enfer, et le menace du bourreau éternel qui viendra lui demander compte du sang versé. Dans la seconde lettre (mars 1536), il dit: «L'écrit ci-joint vous fera voir que le sang de Schanz ne se tait pas en Allemagne comme dans les appartemens de votre Grâce électorale, au milieu de vos courtisans. Abel vit en Dieu et son sang crie contre les meurtriers!... J'ai reconnu par la lettre de votre Grâce à Antoine Schanz que vous allez jusqu'à accuser sa famille d'être cause de sa mort. J'ai vu et entendu raconter mainte scélératesse de cardinal, mais je n'aurais jamais cru que vous fussiez une si cruelle et impudente vipère pour railler encore les malheureux, après cette abominable, cette infernale action!... J'ai recueilli les derniers cris de Schanz, au moment de sa détresse, ses dernières protestations contre la violence, lorsque votre Sainteté lui fit arracher les dents pour tirer de lui un faux aveu; je publierai ces paroles, et Dieu aidant, votre Sainteté dansera une danse qu'elle n'a jamais dansée!... Si Caïn sait dire: Suis-je fait pour garder mon frère? Dieu sait aussi lui répondre: Sois maudit sur la terre... Je vous recommande à Dieu, dit-il à la fin de la lettre, si toutefois le chapeau de sang (le chapeau rouge de cardinal) vous laisse désirer de lui être recommandé.»
L'électeur de Saxe et le duc Albert de Prusse, parens du cardinal, trouvèrent trop violent l'écrit dont Luther parlait dans cette lettre. Ils lui firent dire qu'il attaquait l'honneur de la famille dans la personne de l'archevêque, et lui commandèrent d'user de ménagemens. Luther n'en publia pas moins son écrit quelque temps après.
[a34] Page 59, ligne 18.—Ils regardent toute cette affaire comme une comédie...
Dès le commencement des conférences, Luther avait prévu qu'elles ne mèneraient à rien. Il se défiait même de la fermeté de Bucer et du landgrave de Hesse. Il dit dans une lettre au chancelier Brück: «Je crains que le Landgrave ne se laisse entraîner trop loin par les papistes, et qu'il ne veuille nous entraîner avec lui. Mais il nous a déjà suffisamment tiraillés et je ne me laisserai plus mener par lui. Je reprendrais plutôt tout le fardeau sur mes épaules, et je marcherais seul, à mes risques et périls, comme dans le commencement. Nous savons que c'est la cause de Dieu; c'est lui qui nous a suscités, qui nous a conduits jusqu'ici, il saura bien faire triompher sa cause. Ceux qui ne voudront pas nous suivre, n'ont qu'à rester en arrière. Ni l'Empereur, ni le Turc, ni tous les Démons ensemble, ne pourront rien contre cette cause, quoi qu'il en puisse advenir de nous et de ce corps mortel.—Je m'indigne qu'ils traitent ces affaires comme des affaires mondaines, des affaires d'Empereur, de Turcs, de princes, dans lesquelles on puisse transiger à volonté, avancer ou reculer. C'est une cause dans laquelle Dieu et Satan combattent avec tous leurs anges. Ceux qui ne le croient pas, ne peuvent pas la défendre.» (avril 1541.)
[a35] Page 59, ligne 24.—Je suis indigné qu'on se joue ainsi de si grandes choses...
«Je vais à Haguenau; je verrai de près ce formidable Syrien, ce Behemoth dont se rit, au psaume II, l'habitant du ciel... Mais ils ne comprendront point ce rire, jusqu'au moment où finira ce chant funèbre: Vous périrez dans la route, quand se lèvera sa colère, parce qu'ils ont refusé un baiser au Fils (peribitis in viâ, cum exarserit ira ejus, quia Filium nolunt osculari).—Amen, amen, que cela arrive. Ils l'ont mérité, ils l'ont voulu.» (2 juillet 1540.)
[a36] Page 64, ligne 15.—Fait à Wittemberg...
On trouve dans les Propos de table, p. 320:
«Le mariage secret des princes et des grands seigneurs est un vrai mariage, devant Dieu; il n'est pas sans analogie avec le concubinat des patriarches.» (Ceci expliquerait la consultation en faveur du Landgrave.)
[a37] Page 65, ligne 19.—Depuis cette époque, les lettres de Luther, comme celles de Mélanchton, sont pleines de dégoût et de tristesse.
«L'ingratitude des hommes, c'est le cachet d'une bonne œuvre; si nos efforts plaisaient au monde, à coup sûr ils ne seraient point agréables à Dieu.» (6 août 1539.)
«La tristesse et la mélancolie viennent de Satan; c'est pour moi une chose sûre. Dieu n'afflige, ni n'effraie, ni ne tue; il est le Dieu des vivans. Il a envoyé son fils unique, pour que nous vivions par lui, pour qu'il surmonte la mort. C'est pourquoi l'Écriture dit: Soyez contens et joyeux, etc.» (Tischreden, p. 205, verso.)
Sur la tristesse.—«Vous ne pouvez empêcher, disait un sage, que les oiseaux ne volent au-dessus de votre tête; mais vous empêcherez qu'ils ne fassent leurs nids dans vos cheveux.» (19 juin 1530.)
Jean de Stockhausen avait demandé à Luther des remèdes contre les tentations spirituelles et la mélancolie. Luther lui conseilla dans une lettre d'éviter la solitude et de fortifier sa volonté par une vie active, laborieuse. Il lui recommanda, outre la prière, la lecture du livre de Gerson: De cogitationibus blasphemiæ. (27 novembre 1532.)
Il donna des conseils semblables au jeune prince Joachim d'Anhalt, «La gaîté, dit-il, et le bon courage (en tout bien et tout honneur) sont la meilleure médecine des jeunes gens, disons mieux, de tous les hommes. Moi-même qui ai passé ma vie dans la tristesse et les pensées sombres, j'accepte aujourd'hui la joie partout où elle se présente, je la recherche même. La joie criminelle vient de Satan, il est vrai, mais la joie qu'on trouve dans le commerce d'hommes honnêtes et pieux, celle-là plaît au Seigneur..... Montez à cheval, allez à la chasse avec vos amis, amusez-vous avec eux. La solitude et la mélancolie sont un poison; c'est la mort des hommes, et surtout des hommes jeunes.» (26 juin 1534.)
Mélanchton raconta un jour à la table de Luther la fable suivante: «Un paysan traversant une forêt, rencontra une caverne où se trouvait un serpent. Une grande pierre roulée devant, empêchait l'animal d'en sortir. Il supplia le paysan d'enlever la pierre, lui promettant la plus belle récompense. Le paysan se laissa tenter, délivra le serpent, et lui demanda le prix de sa peine. A quoi le serpent répondit qu'il allait lui donner la récompense que le monde donne à ses bienfaiteurs, qu'il allait le tuer. Tout ce que le paysan put obtenir par ses supplications, fut qu'ils remettraient leur différend au jugement du premier animal qu'ils rencontreraient. Ce fut d'abord un vieux cheval qui n'avait plus que la peau et les os. Pour toute réponse, il dit: «J'ai consumé tout ce que j'avais de force au service de l'homme; pour récompense, il va me tuer, m'écorcher.» Ils rencontrèrent ensuite un vieux chien que son maître venait de rouer de coups; ce nouvel arbitre donna même décision. Le serpent voulait alors tuer son bienfaiteur. Celui-ci obtint qu'ils prendraient un nouveau juge, et que la sentence de ce dernier serait décisive. Après avoir marché quelques pas, ils virent venir à eux un renard. Dès que le paysan l'aperçut, il invoqua son secours, et lui promit tous ses poulets, s'il rendait une décision favorable. Le renard ayant entendu les parties, dit qu'avant de prononcer, il fallait remettre toutes choses dans leur premier état; que le serpent devait retourner dans la caverne pour entendre le jugement. Le serpent consentit, et, dès qu'il y fut, le paysan boucha le trou de son mieux. Le renard vint la nuit suivante prendre les poulets qui lui étaient promis; mais la femme et les valets du paysan le tuèrent.» Mélanchton ayant fini ce conte, le docteur dit: «Voilà bien l'image de ce qu'on voit dans le monde. Celui que vous avez sauvé de la potence vous fait pendre. Si je n'avais d'autre exemple, je n'aurais qu'à penser à Jésus-Christ qui, après avoir racheté le monde entier du péché, de la mort, du diable et de l'enfer, fut crucifié par les siens mêmes.» (Tischreden, p. 56.)