Et vous qui avez vos amies,17553
Faites-leur bonnes compagnies;
Confiez-leur donc, au besoin,
De quelques intérêts le soin.
Mais êtes-vous prudent et sage?
Lorsque pris d'amoureuse rage,
Les accolez et les baisez,
Taisez-vous, taisez-vous, taisez.
Quand des secrets sont familières
Tant sont orgueilleuses et fières,
Que rien de bon n'en peut venir,
Sachez donc vos langues tenir;
Car leurs langues sont trop cuisantes
Et venimeuses et nuisantes.
Mais quand les fous sont là venus,
Qu'ils sont entre leurs bras tenus,
Qu'elles les accolent et baisent
En mille jeux qui tant leur plaisent,
Ils n'ont plus rien lors de celé,
Et tout secret est révélé.
Les sages seuls leurs pensers voilent,
Les fous à l'envi les dévoilent;
Là se trahissent les maris
Dont puis sont dolents et marris.
Dalila la malicieuse,
Par sa caresse venimeuse,
Tondit à Samson le vaillant,
Le preux, le fort, le bataillant,
Tous les cheveux avec ses forces,
Dont il perdit toutes ses forces,
Un jour que le tenait dormant
En son giron paisiblement.
Trop fol il fut quand à la belle,
N'ayant rien de caché pour elle,

Que li fox contés li avoit,17371
Qui riens celer ne li savoit.
Mès n'en vuel plus d'exemples dire,
Bien vous puet ung por tous soffire.
Salemon néis en parole,
Dont ge vous dirai la parole
Tantost, por ce que ge vous ain:
De cele qui te dort où sain
Garde les portes de ta bouche,
Por foïr péril et reprouche[18].
Cest sermon devroit préeschier
Quicunques auroit homme chier,
Que tuit de fames se gardassent,
Si que jamès ne s'i fiassent.]
Si n'ai-ge pas por vous ce dit,
Car vous avés sans contredit
Tous jors été loiale et ferme.
L'Escriture néis afferme,
Tant vous a donné Diex sens fin,
Que vous estes sages sans fin.

L'Acteur.

Genius ainsinc la conforte,
Et de quanqu'il puet li enhorte
Qu'el laist du tout son duel ester:
Car nus ne puet riens conquester
En duel, ce dist, ne en tristece:
C'est une chose qui moult blece,
Et qui, ce dist, riens ne profite.
Quant il ot sa volenté dite,
Sans plus faire longue prière,
Il s'asiet en une chaiere

Tous ses secrets il ne cela;17587
Car tous elle les révéla,
Et la traîtresse, la parjure,
Le pela de sa chevelure.
Or cet exemple vous suffit;
Autant que tous seul il en dit.
Et Salomon parle de même;
Je vais, parce que je vous aime,
Citer son précepte divin:
«A celle qui dort sur ton sein
Les portes de ta bouche accroche,
Pour fuir et péril et reproche[18b]
Oui, quiconque aurait l'homme cher
Lui devrait ce sermon prêcher
Que tous des femmes se gardassent
Et que jamais ne s'y fiassent.]
Mais ceci pour vous n'ai pas dit,
Car vous avez, sans contredit,
Toujours été loyale et pure.
Du reste, affirme l'Écriture,
Tant Dieu vous a donné sens fin
Que vous êtes sage sans fin.

L'Auteur.

Génius ainsi la conforte
Et tant qu'il peut Nature exhorte
A sa peine et ses pleurs tarir;
Car nul ne peut rien obtenir
Par deuil, dit-on, ni par tristesse.
C'est une chose qui moult blesse
Et qui jamais n'a profité.
Quand il eut dit sa volonté,
Sans plus faire longue prière,
Il s'assied dedans une chaire

De jouste son autel assise,17401
Et Nature tantost s'est mise
A genous devant le provoire.
Mès sans faille, c'est chose voire,
Qu'el ne puet son duel oblier,
N'il ne l'en vuet jà plus prier,
Qu'il i perdroit sa poine toute;
Ains se taist, et la Dame escoute,
Qui dit par grant devocion,
En plorant, sa confession,
Que ge ci vous aporte escrite
Mot à mot si comme el l'a dite.

XCVI


Entendez icy par grant cure
La confession de Nature.


Cil Diex qui de bonté habonde,
Quant il si bien fist ce biau monde.
Dont il portoit en sa pensée
La belle forme porpensée
Tous jors en pardurableté
Ains qu'ele éust dehors esté:
Car là prist-il son exemplaire,
Et quanqu'il li fu necessaire;
Car s'il aillors le vosist querre,
Il n'i trovast ne ciel ne terre,
Ne riens dont aidier se péust,
Que nule riens dehors éust.
Car de noient fist tout saillir
Cil à qui riens ne puet faillir;
N'onc riens ne le mut à ce faire
Fors sa volenté debonnaire,

Près de l'autel, serein et doux.17619
Et tantôt s'est mise à genoux
Nature devant le bon prêtre.
Mais las! il faut le reconnaître,
Son deuil ne sait-elle oublier,
Et lui ne l'en veut plus prier,
Car il perdrait sa peine toute,
Mais se tait et la dame écoute,
Qui dit, par grand' dévotion,
En pleurant, sa confession
Qu'ici je vous rapporte écrite
Mot à mot, comme elle l'a dite.

XCVI


Entendez ici par grand' cure
La confession de Nature.


Quand Dieu, qui est toute bonté,
Fit le monde et l'immensité,
Dont il portait en sa pensée
La belle figure tracée,
Toujours de toute éternité,
Avant qu'elle eût parfaite été
(C'est là qu'il puisa son modèle
Et la matière originelle,
Car ciel ni terre il n'eût trouvé,
En vain eût-il tout observé,
Ni rien dont chose pût éclore,
Puisque rien n'existait encore;
Car du néant fit tout jaillir
Dieu à qui rien ne peut faillir.
Et rien non plus ne lui fit faire
Fors sa volonté débonnaire,

Large, cortoise, sans envie,17431
Qui fontaine est de toute vie.
Et le fist au commencement
D'une mace tant solement
Qui toute ert en confusion,
Sans ordre et sans distinccion:
Puis la devisa par parties
Qui puis ne furent departies,
Et tout par nombres asomma,
Et set combien en la somme a;
Et par raisonnables mesures
Termina toutes les figures,
Et les fist en rondece estendre
Por miex movoir, por plus comprendre,
Selonc ce que movables furent,
Et comprenables estre durent;
Et les mist en leus convenables,
Selonc ce qu'il les vit metables.
Les legieres en haut volerent,
Les pesans où centre avalerent,
Et les moiennes où mileu.
Ausinc sunt ordené li leu
Par droit compas, par droite espace.
Cis Diex méismes, par sa grace,
Quant il i ot, par ses devises,
Ses autres creatures mises,
Tant m'ennora, tant me tint chiere,
Qu'il m'establi sa chamberiere;
Servir m'i laisse et laissera
Tant cum sa volenté sera.
Nul autre droit ge n'i reclame,
Ains le merci quant il tant m'ame,
Que si très povre damoisele
A si grant maison et si bele.

Large, courtoise et sans dépit,17649
Source unique de ce qui vit),
Il le fit à travers l'espace,
D'abord seulement d'une masse
Qui n'était que confusion,
Sans ordre et sans distinction.
Puis la divisa par parties,
Qui puis ne furent désunies,
Et tout par ordre les rangea,
Et sait combien il y en a:
Et par raisonnables mesures
Termina toutes les figures
Et les fit en un cercle asseoir
Pour plus comprendre et mieux mouvoir,
Selon ce que muables furent
Et comprenables être durent,
Puis mit en convenables lieux
Selon que devaient être mieux.
Les légères en haut volèrent,
Lourdes au centre dévalèrent
Et les moyennes au milieu.
Ainsi le monde ordonna Dieu
Par droit compas, par droit espace.
Enfin quand il eut par sa grâce
Tout le reste distribué
Des créatures, à son gré,
Tant il m'honora, me tint chère,
Qu'il m'établit sa chambrière;
Servir m'y laisse et laissera
Tant que sa volonté sera.
Nul autre droit je ne réclame,
Mais le bénis de ce que dame
Si pauvre ait, en toute saison,
Si grande et si belle maison.

Il si grant sire tant me prise,17465
Qu'il m'a por chamberiere prise.
Por chamberiere! certes vaire,
Por connestable, et por vicaire[19],
Dont ge ne fusse mie digne,
Fors par sa volenté bénigne.
Si gart, tant m'a Diex honorée,
La bele chaéne dorée[20]
Qui les quatre elemens enlace
Tretous enclins devant ma face;
Et me bailla toutes les choses
Qui sunt en la chaéne encloses,
Et commanda que ges gardasse,
Et les formes continuasse;
Et volt que toutes m'obéissent,
Et que mes rieules ensivissent,
Si que jamès nes obliassent,
Ains les tenissent et gardassent
A tous jors pardurablement.
Si font-il voir communément:
Toutes i metent bien lor cure,
Fors une sole créature[21].
Du ciel ne me doi-ge pas plaindre,
Qui tous jors torne sans soi faindre,
Et porte en son cercle poli
Toutes les estoiles o li,
Estincelans et vertueuses
Sor toutes pierres précieuses.
Va-s'en le monde déduiant,
Commençant son cours d'orient,
Et par occident s'achemine,
Ne de torner arrier ne fine,
Toutes les roës ravissant
Qui vont contre li gravissant

Lui, si grand sire, tant me prise17683
Qu'il m'a pour chambrière prise.
Sa chambrière! oui, par ma foi,
Son connétable, son bras droit[19b],
Jamais je n'en eusse été digne,
Fors par sa volonté bénigne.
Voyez donc, je garde d'abord
La belle chaîne aux anneaux d'or[20b],
Qui les quatre éléments enlace
Tous inclinés devant ma face;
Puis toute chose il me bailla
Qu'emmi la chaîne il enferma
Et voulut que je les gardasse
Et les formes continuasse;
Toutes me doivent obéir,
Par mes lois se laisser régir
Sans jamais en oubli les mettre,
Mais les garder et s'y soumettre
A toujours éternellement.
Elles le font communément,
Toutes y mettent bien leur cure,
Fors une seule créature[21b].
Ainsi, du beau ciel, tout d'abord,
Si je me plaignais, j'aurais tort,
Lui qui toujours tourne sans feindre
Et sans jamais mes lois enfreindre,
Et porte en son cercle poli
Les étoiles avecque lui,
Plus brillantes, plus lumineuses
Que toutes pierres précieuses.
Son cours commence à l'orient;
Il s'en va le monde égayant
Et vers l'occident s'achemine,
Et son cours oncques ne termine,

Por son movement retarder;17499
Mès ne l'en puéent si garder
Que jà por eus corre si lans,
Qu'il n'ait en trente-six mil ans[22],
Por venir au point droitement
Où Diex le fist premierement,
Ung cercle acompli tout entier
Selonc la grandeur du sentier
Du zodiaque à la grant roë,
Qui sor li d'une forme roë.
C'est li ciex qui cort si à point,
Que d'error en son cors n'a point.
Aplanos por ce l'apelerent
Cil qui point d'error n'i troverent:
Car aplanos vaut en gregois
Chose sans error en françois.
Si n'est-il pas véu par homme
Cis autres ciex que ge ci nomme;
Mès Raison ainsinc le li prueve,
Qui les desmonstroisons i trueve.
Ne ne me plaing des sept planetes,
Cleres et reluisans et netes
Par tout le cors de soi chascune.
Si semble-il as gens que la lune
Ne soit pas bien nete ne pure,
Por ce qu'el pert par leus oscure;
Mès c'est par sa nature double,
Qu'el pert par leus espesse et trouble.
D'une part luit, d'autre part cesse,
Por ce qu'ele est clere et espesse[23];
Si li fait sa luor perir,
Si que ne puet pas referir[24]
La clere part de sa sustance,
Les rais que li solaus i lance,

Tretous les cercles ravissant17717
Qui vont contre lui gravissant
Afin d'attarder sa carrière.
Mais, vains efforts! ils ont beau faire,
Ils n'empêcheront à nul temps
Qu'il n'ait en trente-six mille ans[22b],
Pour regagner la même place
Où Dieu le créa dans l'espace,
Un cercle accompli tout entier,
Suivant la largeur du sentier
Du zodiaque au cercle immense
Qui, sans changer, sur lui s'avance.
Le ciel marche si bien à point
Que d'erreur en son cours n'a point.
Aplanos pour ce l'appelèrent
Ceux qui point d'erreur n'y trouvèrent;
Car aplanos vaut en grégeois
Chose sans erreur en françois.
Oncques certes n'aperçut l'homme
Cet autre ciel qu'ici je nomme,
Mais le lui prouve ainsi Raison
Par pure démonstration.
Je ne me plains des sept planètes
Non plus, claires, luisantes, nettes,
Car chacune suit son droit cours.
La lune semble certains jours,
Il est vrai, ni nette, ni pure,
Car sa face est parfois obscure;
Mais sa double nature fait
Qu'épaisse et trouble nous parait.
Un jour elle luit, l'autre cesse;
Elle est à la fois claire, épaisse[25b];
Tantôt fait sa lueur périr,
Parce que ne peut réfléchir

Ains s'en passent parmi tout outre:17533
Mès l'espesse luor demoustre
Qu'el puet bien as rais contrester
Por sa lumière conquester.
Et por faire entendre la chose,
Bien en puet-l'en, en leu de glose,
A briez moz ung exemple metre,
Por miex faire esclarcir la letre.


Si cum li voirres tresparens,
Où li rais s'en passent par ens,
Qui par dedens ne par derriere.
N'a riens espés qui les refiere,
Ne puet les figures monstrer,
Quant riens n'i puéent encontrer
Li rais des yex qui les retiengne,
Par quoi la forme as yex reviengne,
Mès plonc ou quelque chose espesse
Qui les rais trespasser ne lesse,
Qui d'autre part metre vorroit,
Tantost la forme retorroit,
Ou s'aucuns cors polis i ere,
Qui poïst referir lumiere,
Et fust espés d'autre ou de soi,
Retorroit-ele, bien le soi:
Ainsinc la lune en sa part clere,
Dont est resemblable à l'espere,
Ne puet pas les rais retenir,
Par quoi luor li puist venir,
Ains passent outre, mès l'espesse
Qui passer outre ne les lesse,
Ains les refiert forment arriere,
Fait à la lune avoir lumiere:

Les rais que le soleil lui lance17751
La claire part de sa substance,
Car ils passent tout au travers;
Par contre l'épaisse, au revers,
Prouve que les rais elle arrête,
Et par là son éclat conquête.
Pour vous faire comprendre mieux,
En guise de glose je veux,
En deux mots, un exemple mettre
Pour bien faire éclaircir la lettre.
Voyez le verre transparent;
Quand le soleil le va perçant,
S'il n'a rien, devant ni derrière,
D'épais qui fixe la lumière,
Il ne peut figures montrer,
Quand les rais des yeux rencontrer
N'y peuvent rien qui les retienne,
Par quoi la forme aux yeux revienne.
Mais du plomb, ou maint corps épais
Qui ne laisse passer les rais,
Qu'en l'autre face quelqu'un pose,
Reproduite il verra la chose:
Ou bien prenez un corps poli
Mat de lui-même ou par autrui,
Qui réfléchisse la lumière,
La chose y verrez nette et claire.
Ainsi la lune, astre inégal,
Est, de même que le cristal,
D'un côté transparente et claire,
Tout en ayant forme de sphère,
Et les rais ne peut retenir
D'où lueur lui puisse venir,
Outre ils passent; de l'autre épaisse,
Outrepasser les rais ne laisse,

Por ce pert par leus lumineuse,17565
Et par leus semble tenebreuse.


Et la part de la lune oscure
Nous représente la figure
D'une trop merveilleuse beste;
C'est d'ung serpent qui tient sa teste
Vers occident adès encline,
Vers orient sa queue afine;
Sor son dos porte ung arbre estant,
Ses rains vers orient estant;
Mès en estendant les bestorne,
Sor ce bestornéis sejorne
Uns hons sor ses bras apuiés,
Qui vers occident a ruiés
Ses piez et ses cuisses andeus,
Si com il pert au semblant d'eus.
Moult font ces planetes bonne euvre,
Chascune d'eles si bien euvre,
Que toutes sept point ne sejornent;
Par lor douze maisons s'en tornent[25],
Et par tous les degrez s'en corent,
Et tant cum doivent i demorent.
Et por bien la besoingne faire,
Tornans par movement contraire,
Sor le ciel chascun jor acquierent
Les porcions qui lor afierent
A lor cercles enteriner,
Puis recommencent sans finer,
En retardant du ciel le cors,
Por faire as élemens secors:
Car s'il pooit corre à délivre,
Riens ne porroit desouz li vivre.

Mais arrière les réfléchit17785
Et vivement à nos yeux luit:
Ainsi parfois est lumineuse
Et parfois semble ténébreuse.
Le côté de la lune épais
A nos yeux présente les traits
D'une trop merveilleuse bête.
C'est un long serpent qui sa tête
Toujours incline à l'occident,
Sa queue expire à l'orient;
Sur son dos un arbre il supporte,
Qui ses rameaux au levant porte
En les retournant à l'envers,
Et séjourne sur le revers
Appuyé sur ses bras, un homme,
Quelque chose comme un fantôme,
Ses pieds et ses cuisses ruant
A la fois contre l'occident.
Moult font ces planètes bonne œuvre,
Et chacune si bien manœuvre,
Que toutes sept, sans séjourner,
Par leurs douze maisons tourner[25b]
Voit-on, sans rester en arrière,
Gravir les degrés de la sphère,
Et, pour leur œuvre bien mener,
Dans le contraire sens tourner.
Puis sur le ciel chaque jour prennent
Les portions qui leur reviennent
Pour leur cercle entier accomplir,
Puis recommencent sans finir.
Du ciel ainsi le cours retardent
Et les éléments sauvegardent;
Car à sa guise, s'il courait,
Rien sous lui vivre ne pourrait.

Li biaus solaus qui le jor cause,17597
Qui est de toute clarté cause,
Se tient où mileu comme rois,
Trestous reflamboians de rois:
Où mileu d'aus a sa maison,
Ne ce n'est mie sans raison,
Car Diex li biaus, li fors, li sages,
Volt que fust ilec ses estages:
Car s'il plus bassement corust,
N'est riens qui de chaut ne morust;
Et s'il corust plus hautement,
Froit méist tout a dampnement.
Là départ sa clarté commune
As estoiles et à la lune,
Et les fait aparoir si beles,
Que la Nuit en fait ses chandeles,
Au soir, quant ele met sa table,
Por estre mains espoentable
Devant Acheron son mari
Qui moult en a le cuer mari,
Qu'il vosist miex sans luminaire
Estre avec la Nuit toute naire,
Si cum jadis ensemble furent,
Quant de premier s'entrecongnurent,
Que la Nuit en lor drueries
Conçut les trois forceneries
Qui sont en enfer justicieres,
Gardes felonesses et fieres.
Mès toutevois la Nuit se pense,
Quant el se mire en sa despense,
En son celier, ou en sa cave,
Que trop seroit hideuse et have,
Et face auroit trop tenebreuse,
S'el n'avoit la clarté joieuse

Le beau soleil qui le jour cause,17819
Qui est de toute clarté cause,
Comme un roi se tient au milieu
Flamboyant de rais et de feu.
Au milieu d'eux splendide il trône,
Et ce n'est pas sans raison bonne,
Car Dieu, le sage et tout-puissant,
Marqua sa place au firmament.
Car si plus basse était sa course,
Chaud brûlerait tout sans ressource,
Et s'il courait plus hautement,
Froid tuerait tout pareillement.
Ses feux il prodigue à chacune
Des étoiles, comme à la lune,
Et tant les fait belles que Nuit
Pour ses chandelles les choisit,
Au soir, quand elle met sa table,
Pour être moins épouvantable
Devant Achéron son mari,
Qui moult en a le cœur marri,
Et voudrait, sans lumière voire,
Être avec sa Nuit toute noire,
Comme ils se trouvèrent jadis
Quand d'abord ils s'étaient unis,
Et quand de leurs galanteries,
Nuit concevait les trois Furies,
Ces justicières de l'enfer,
Au cœur impitoyable et fier.
Mais toutefois Nuit de se dire,
Quand dans sa cave elle se mire,
Dans son cellier, dans son buffet,
Que trop hideuse elle serait,
Et face aurait trop ténébreuse,
N'était la clarté si joyeuse

Des cors du ciel reflamboians17631
Parmi l'air obscurci raians,
Qui tornoient en lor esperes,
Si cum l'establi Diex li peres.
Là font entr'eus lor armonies[26],
Qui sunt causes des melodies
Et des diversités de tons,
Que par acordance metons
En toutes manieres de chant:
N'est riens qui par celes ne chant,
Et muent par lor influences
Les accidens et les sustances
Des choses qui sunt souz la lune;
Par lor diversité commune
S'espoissent li cler élément,
Cler font les espés ensement;
Et froit, et chaut, et sec, et moiste,
Tout ainsinc cum en une boiste,
Font-il à chascuns cors venir,
Por lor pez ensemble tenir;
Tout soient-il contrariant,
Les vont-il ensemble liant;
Si font pez de quatre anemis,
Quant si les ont ensemble mis
Par atrempance covenable
A complexion raisonnable,
Por former en la meillor forme
Toutes les choses que ge forme.
Et s'il avient que soient pires,
C'est du deffault de lor matires.


Mès qui bien garder i saura[27],
Jà si bonne pez n'i aura,

Des astres du ciel flamboyants17853
Dans l'air obscurci rayonnants,
Et qui s'en vont emmi leur sphère
Tournoyants, comme Dieu le père
L'a dans sa sagesse établi.
Là tous, à travers l'infini,
Ils font entre eux leurs harmonies[26b]
Qui sont cause des mélodies
Et des diversités de tons
Que par accordance mettons
En tous nos chants, et sans lesquelles
Ne peuvent être chansons belles.
Par leur influence les corps
Ils corrigent et leurs rapports,
Et tout ce qui vit sous la lune
Par leur diversité commune,
Épais font les clairs éléments
Et font les épais transparents;
Le froid, le chaud, le sec, le moite,
Tout ainsi comme en une boîte,
Ils font à chaque corps venir
Pour leur paix ensemble tenir,
Et, si contraires qu'ils nous semblent,
Ils les joignent et les assemblent.
Amis font ces quatre ennemis,
Quand ils les ont ensemble mis,
Par tempérance convenable
A complexion raisonnable,
Pour en l'état parfait former
Tout ce que je dois transformer,
Et quand une chose est mal faite
C'est qu'est sa matière imparfaite.
Mais qui bien regarder saura[27b]
Onc si bon accord n'y verra

Que la chalor l'umor ne suce,17663
Et sans cessier gâte et manjuce
De jor en jor, tant que venuë
Soit la mort qui lor est déuë
Par mon droit establissement,
Se Mort ne lor vient autrement,
Qui soit par autres cas hastée,
Ains que l'umor soit dégastée.
Car, jà soit ce que nus ne puisse
Par medicine que l'en truisse,
Ne par riens que l'en sache ongier,
La vie du cors alongier,
Se sai-ge bien que de legier
La se puet chascuns abregier.
Car mains acorcent bien lor vie
Ains que l'umor soit defaillie,
Par eus faire noier ou pendre,
Ou par quelque peril emprendre,
Dont ains qu'il s'en puissent foïr,
Se font ardoir, ou enfoïr;
Ou par quelque meschief destruire,
Par lor faiz folement conduire,
Ou par lor privés anemis
Qui mains en ont sans coupe mis
Par glaive à mort, ou par venins,
Tant ont les cuers faus et chenins;
Ou par chéoir en maladies
Par maus governemens de vies,
Par trop dormir, par trop veillier,
Trop reposer, trop traveillier,
Trop engressier, et trop sechier,
Car en tout ce puet-l'en pechier;
Par trop longuement géuner,
Par trop de deliz aüner,

Que la chaleur toujours n'épuise17887
L'humeur, et ne suce et tamise,
De jour en jour, jusqu'au moment
Où Mort vient qui les corps attend,
A leur naturelle échéance,
A moins que Mort ne la devance
Par quelque hâtif accident
Avant complet épuisement.
Car au pouvoir n'est de personne,
Par médecine que l'on donne,
Ni par baume, ni par onguent,
D'allonger la vie un instant,
Tandis que chacun au contraire
Peut mettre fin à sa carrière.
Avant que l'humeur n'ait son cours
Fini, maints abrégent leurs jours,
Et courent se noyer ou pendre,
Ou quelque péril entreprendre,
Et devant que leurs jours finir,
Se font brûler ou enfouir,
Ou par quelque accident détruire,
Pour n'avoir pas su se conduire,
Ou par leurs mortels ennemis,
Qui peut-être en ont déjà mis
Maintes fois, sans raison ni trève,
Bien d'autres à mort par le glaive,
Les embûches et le poison,
Tant le cœur ont lâche et félon.
D'autres meurent de maladie
Pour avoir mal réglé leur vie,
Pour trop dormir, pour trop veiller,
Trop reposer, trop travailler,
Trop engraisser, trop maigrir même
(La conséquence en est la même),

Par trop de mesaises avoir,17697
Trop esjoïr, et trop doloir;
Par trop boivre, par trop mangier,
Par trop lor qualité changier,
Si cum il pert méismement
Quant il se font soudainement
Trop chaut avoir, trop froit sentir,
Dont à tard sunt au repentir;
Ou par lor coustumes muer,
Qui moult de gens refait tuer,
Quant sodainement les remuent;
Maint s'en griévent et maint s'en tuent.
Car les mutacions sodaines
Sunt trop à Nature grevaines,
Si qu'il me font en vain pener
D'eus à naturel mort mener.
Et jà soit ce que moult mesfacent,
Quant contre moi tel mort porchacent,
Si me poise-il moult toutevoies,
Quant il demorent entre voies,
Comme chetis et recréans,
Vaincuz par mors si meschéans[28],
Dont bien se péussent garder,
S'il se vosissent retarder
Des outrages et des folies
Qui lor font acorcir lor vies
Ains qu'il aient atainte et prise
La bonne que ge lor ai mise.

Ou pour trop longuement jeûner,17921
Aux plaisirs trop s'abandonner,
Trop avoir de douleur, de joie,
De la misère être la proie,
Ou pour trop boire ou trop manger,
Ou pour trop brusquement changer,
Comme on voit en mainte occurrence,
Quand ils se font par imprudence
Trop chaud avoir, trop froid sentir,
Dont plus tard sont au repentir,
Ou pour changer leurs habitudes,
Ce sont là changements trop rudes
Et qui font maintes gens périr,
Au moins grièvement pâtir.
Car tous ces changements rapides
Sont trop à Nature perfides,
Si bien qu'ils me font trop peiner
Pour jusqu'à la fin les mener.
Or combien que ceux-ci me fassent
Grand deuil, quand telle mort pourchassent,
J'ai trop grand' peine toutefois
Lorsqu'en chemin rester les vois
Chétifs, languissants, pitoyables,
Vaincus par les mœurs déplorables
Dont bien se pouvaient-ils garder,
S'ils avaient voulu s'écarter
Des grands excès et des folies
Qui leur font abréger leurs vies,
Avant d'avoir atteint et pris
Le but que j'avais pour eux mis.

XCVII


Comment Nature se plaint cy17725
Des deuils qu'ils firent contre luy.


Empedocles mal se garda[29],
Qui tant ès livres regarda,
Et tant ama Philosophie,
Plains, espoir, de melancolie,
C'oncques la mort ne redouta,
Mès tout vif el feu se bouta,
Et joinz piez en Ethna sailli,
Por monstrer que bien sunt failli
Cil qui la mort vuelent douter,
Por ce s'i volt de gré bouter.
N'en préist or ne miel, ne sucre,
Ains eslut ilec son sepucre
Entre les sulphureux boillons.
Origenes, qui les coillons[30]
Se copa, moult poi me prisa,
Quant à ses mains les encisa,
Por servir en devocion
Les dames de religion,
Si que nus souspeçon n'éust
Que gesir o eles péust.
Si dit-l'en que les destinées
Lor orent tex mors destinées,
Qui tel éur lor ont méu
Dès lors qu'il furent concéu,
Et qu'il pristrent lor nacions
En teles constellacions,
Que par droite nécessité,
Sans autre possibilité,

XCVII


Comment se plaint ici Nature17951
Du deuil que pour l'homme elle endure.


Empédocle mal se garda[29b];
Tant les livres il regarda
Et tant aima philosophie,
Que tout plein de mélancolie
La mort oncques ne redouta,
Mais tout vif pieds joints se jeta
Dans l'Etna, brûlantes abîmes,
Montrant combien pusillanimes
Sont ceux qui redoutent la Mort.
Pour ce le fit; mais il eut tort;
Car il n'en prit ni miel ni sucre,
Mais choisit sans plus son sépulcre
Emmi les sulfureux bouillons.
Origène, qui les couillons[30b]
Se coupa, m'insultait de même,
Quand il se mutilait lui-même
Pour servir en dévotion
Les dames de religion,
Et dissuader les fidèles
Qu'il eût pu coucher avec elles.
Or dit-on bien, c'est que le sort
Pour eux assignait telle mort,
Car écrite est la destinée
D'une personne aussitôt née;
C'est qu'eut lieu leur conception
Sous telle constellation,
Qu'en dépit de la résistance,
Combien soit dure la sentence,

C'est sans pooir de l'eschever,17755
Combien qu'il lor doie grever,
Lor convient tel mort recevoir:
Mès ge sai bien tretout de voir,
Combien que li ciel i travaillent,
Qui les meurs naturiex lor baillent
Qui les enclinent à ce faire,
Qui les font à cele fin traire
Par la matiere obeissant,
Qui lor cuer va si flechissant.
Si puéent-il bien par doctrine,
Par norreture nete et fine,
Par sivre bonnes compaignies
De sens et de vertuz garnies,
Ou par aucunes medicines
Por qu'el soient bonnes et fines,
Et par bonté d'entendement,
Procurer qu'il soit autrement,
Por qu'il aient, comme senés,
Lor meurs naturez refrenés.
Car quant de sa propre nature
Contre bien et contre droiture
Se vuet homme, ou fame atorner,
Raison l'en puet bien destorner,
Por qu'il la croie solement;
Lors ira la chose autrement.
Car autrement puet-il bien estre,
Que que facent li cors celestre
Qui moult ont grant pooir sans faille,
Por que Raison encontre n'aille.
Mès n'ont pooir contre Raison,
Car bien set chascuns sages hon
Qu'il ne sunt pas de Raison mestre,
N'il ne la firent mie nestre.

Et par droite nécessité,17981
Sans autre possibilité,
Devait ainsi finir leur vie.
Mais la fatalité je nie.
Tout ce que peut faire le ciel,
C'est leur donner mœurs et cœur tel
Qu'ils soient enclins à faire chose
Qui de leur trépas soit la cause,
Par la matière dominés
Dont les cœurs sont esclaves nés.
Mais tous ils peuvent par doctrine,
Éducation nette et fine,
Par un bon commerce d'amis
De sens et de vertus garnis,
Ou par aucunes médecines,
Pourvu que soient bonnes et fines,
Et par bonté d'entendement
Obtenir qu'il soit autrement.
Il suffit que sages se tiennent
Et leurs mœurs natives refrènent.
Oui, car Raison peut détourner
Homme ou femme, lorsque tourner
Il veut de sa propre nature
Contre bien et contre droiture;
Qu'il l'écoute tant seulement,
Lors ira la chose autrement;
Car autrement peut-il bien être.
Les astres qui nous ont vu naître
Ont, c'est vrai, grand pouvoir sur nous,
Mais Raison les domine tous.
Contre elle nulle est leur puissance;
Car ne tenant d'eux sa naissance,
A leur joug point ne se soumet
Raison, le sage bien le sait.

Mès de soldre la question17789
Comment predestinacion[31]
De la divine prescience,
Pleine de toute porvéance,
Puet estre o volenté délivre,
Fort est as gens laiz à descrivre;
Et qui vodroit la chose emprendre,
Trop lor seroit fort à entendre,
Qui lor auroit néis soluës
Les raisons encontre méuës.
Mais il est voirs, que qu'il lor semble,
Que s'entre-soffrent bien ensemble;
Autrement cil qui bien feroient,
Jà loier avoir n'en devroient,
Ne cis qui de pechier se paine
Jamès n'en devroit avoir paine,
Se tele estoit la vérité
Que tout fust par necessité:
Car cil qui bien faire vorroit,
Autrement faire ne porroit;
Ne cil qui le mal vorroit faire,
Ne s'en porroit mie retraire:
Vosist ou non, il le feroit,
Puisque destiné li seroit.
Et si porroit bien aucun dire,
Por desputer de la matire,
Que Diex n'est mie decéus
Des faiz qu'il a devant séus;
Dont avendront-il sans doutance
Si cum il sunt en sa science;
Mès il set quant il avendront,
Comment et quel chief il tendront:
Car s'autrement estre péust,
Que Diex avant ne le séust,

Mais ce qui confond le vulgaire,18015
C'est d'allier de façon claire
Le libre arbitre de Raison
Et la prédestination[31b]
De la divine prescience
Pleine de toute prévoyance.
Et qui la chose entreprendrait
A peine entendre lui ferait,
Une fois toutes réfutées
Les raisons encontre objectées.
On ne peut nier tout d'abord
Qu'elles vivent en bon accord;
Car autrement la bienfaisance
Nul droit n'aurait à récompense,
Si telle était la vérité
Que tout fût par nécessité;
Pas plus que ne serait blâmable
D'aucune faute le coupable,
Puisque tel qui le bien ferait
Autrement faire ne pourrait,
Ni tel qui le mal voudrait faire
Ne pourrait au mal se soustraire,
Bon gré, malgré le mal ferait
Qui prédestiné lui serait.
Il est vrai que maints pourraient dire
Pour ce mien argument détruire:
«Non, Dieu jamais ne s'est déçu,
Et le fait qu'il a préconçu
Doit advenir tel, sans doutance,
Qu'il l'avait en sa connaissance;
Car il sait quand il adviendra,
Comment, quelle fin il aura.
Car autrement s'il pouvait être
Qu'avant Dieu ne pût tout connaître,

Il ne seroit pas tous-poissans,17823
Ne tous bons, ne tous congnoissans,
N'il ne seroit pas soverains,
Li biaus, li douz, li premerains;
N'il ne sauroit nés que nous fommes[32],
Ains cuideroit avec les hommes
Qui sunt en douteuse créance,
Sans certaineté de science.
Mès tel error en Diex retraire,
Ce seroit déablie à faire:
Nus hons ne la devroit oïr
Qui de Raison vosist joïr.
Dont convient-il par vive force,
Quant voloir d'omme à riens s'efforce,
De quanqu'il fait qu'ainsinc le face,
Pense, die, voille ou porchace:
Donc est-ce chose destinée
Qui ne puet estre destornée,
Dont se doit-il, ce semble, ensivre
Que riens n'ait volenté délivre.


Et se les destinées tiennent
Toutes les choses qui aviennent,
Si cum cist argument le prueve,
Par l'aparence qu'il i trueve,
Cil qui bien euvre, ou malement,
Quant il ne puet faire autrement,
Quel gré l'en doit dont Diex savoir,
Ne quel poine en doit-il avoir?
S'il avoit juré le contraire,
N'en puet-il autre chose faire.
Donc ne feroit pas Diex justice
De bien rendre et de pugnir vice.

Il ne serait pas tout-puissant18049
Ni tout bon, ni tout connaissant,
Ni de tout le souverain maître,
Source de tout ce qui doit naître;
Il ne pourrait même savoir
Ce qu'il nous plairait de vouloir[32b],
Et compterait avec les hommes
Douteux, ignorants que nous sommes,
Sans certitude et sans savoir.
Telle erreur en Dieu concevoir,
Lors diront-ils, n'en doutez mie,
Ce serait trop grand' diablerie
Qu'oncques nul ne devrait ouïr
Qui de raison voudrait jouir.
Donc quand un homme quelque chose
Veut faire, quoi qu'il se propose
Ou dise, ou pense, malgré lui
Il faudra qu'il le fasse ainsi;
Donc c'est chose prédestinée
Qui ne peut être détournée,
Et clairement vous pouvez voir
Que nul n'a son libre vouloir.»
Or donc, si le destin s'impose
Dans l'avenir à toute chose,
Comme le prouve l'argument
(En apparence évidemment),
Qui le bien ou le mal préfère,
Quand il ne peut autrement faire,
Quel gré Dieu lui doit-il savoir?
Quelle peine en doit-il avoir?
Se fût-il juré le contraire,
Autre chose il ne saurait faire.
Dieu serait injuste en rendant
Le bien, le vice punissant.

Car comment faire le porroit?17855
Qui bien regarder i vorroit,
Il ne seroit vertus, ne vices,
Ne sacrefier en calices,
Ne Diex prier riens ne vaudroit,
Quant vices et vertus faudroit;
Ou se Diex justice faisoit,
Cum vices et vertus ne soit,
Il ne seroit pas droituriers,
Ains clameroit les usuriers,
Les larrons et les murtriers quites,
Et les bons et les ypocrites
Tous peseroit à pois oni.
Ainsinc seroient bien honi
Cil qui d'amer Diex se travaillent,
S'il à s'amor en la fin faillent;
Et faillir les i convendroit,
Puisque la chose à ce vendroit
Que nus ne porroit recovrer
La grâce Diex por bien ovrer.
Mès il est droituriers sans doute,
Car bontés reluit en li toute;
Autrement seroit en defaut
Cil en cui nule riens ne faut.
Donc rent-il, soit gaaing ou perte,
A chascun selonc sa deserte;
Donc sunt toutes euvres meries,
Et les destinées peries
(Au mains si cum gens laiz entendent),
Qui toutes choses lor presentent,
Bonnes, males, fauces et vaires,
Par avenemens necessaires;
Et franc voloir est en estant,
Que tex gens vont si mal traitant.

Car comment le pourrait-il faire?18083
Pour celui qui bien considère,
Vertu ni vice ne serait;
Donc prier Dieu rien ne vaudrait,
Ni sacrifier en calice,
S'il n'y avait vertu ni vice.
Et quand Dieu justice rendrait,
Vice et vertu s'il ne comptait,
Il ferait certes fausse route,
Car il tiendrait quittes, sans doute,
Usuriers, meurtriers, larrons;
Les hypocrites et les bons
Pèserait en même balance,
Et frapperait par ignorance
Ceux qui, cultivant son amour,
A la fin failliraient un jour.
Et certe ils n'en seraient pas cause,
Puisqu'à ce point viendrait la chose
Que nul, pour sa grâce obtenir,
A son gré ne pourrait agir.
Mais Dieu est juste sans nul doute,
Car en lui bonté reluit toute;
Autrement faillirait celui
Qui pourtant jamais n'a failli.
Il rend au juste, à l'hypocrite,
A chacun selon son mérite;
Donc tous les actes sont payés,
Et sont tous les destins niés
Comme les entend le vulgaire,
Qui, par une loi nécessaire,
Tout leur impute sans raison,
Soit vrai, soit faux, mauvais ou bon,
Et la libre volonté reste
Que cette gent si fort moleste.

Mès qui revoldroit oposer,17889
Por destinées aloser,
Et casser franche volenté,
(Car maint en ont esté tenté);
Et diroit de chose possible,
Combien qu'el puisse estre faillible,
Au mains quant ele est avenuë,
S'aucuns l'avoit devant véuë,
Et déist, tel chose sera,
Ne riens ne l'en destornera,
N'auroit-il pas dit verité?
Donc seroit-ce nécessité.
Car il s'ensieut, se chose est vaire,
Donques est-ele nécessaire
Par la convertibilité
De voir et de nécessité:
Donc convient-il qu'el soit à force,
Quant nécessité s'en efforce.
Qui sor ce respondre vorroit,
Eschaper comment en porroit?
Certes il diroit chose vaire,
Mès non pas por ce nécessaire:
Car comment qu'il l'ait ains véuë,
La chose n'est pas avenuë
Par nécessaire avenement,
Mès par possible solement.
Car s'il est qui bien i regart,
C'est nécessité en regart,
Et non pas nécessité simple:
Si que ce ne vaut une guimple,
Et se chose à venir est vaire,
Donc est-ce chose nécessaire;
Car tele vérité possible
Ne puet pas être convertible

Mais pour la libre volonté18117
Détruire (dont maint fut tenté),
Et la fatalité défendre,
J'en vois autre argument répandre,
Chose possible discutant,
Quoique incertaine cependant,
Jusqu'à ce que soit advenue:
«Or si quelqu'un, l'ayant prévue,
Disait: Telle chose sera,
Et rien ne l'en détournera;
Ne serait-ce vérité claire
Que c'était chose nécessaire?
Donc sont une, en réalité,
Certitude et nécessité,
D'où l'on doit forcément conclure
Qu'est nécessaire chose sûre;
Car rien n'est sûr absolument
Qui n'advient nécessairement.»
Pour ce bel argument confondre,
Voici ce qu'il faudrait répondre:
Qu'il ait dit chose sûre, bon,
Mais pour ce nécessaire, non.
Car malgré qu'il l'ait bien prévue,
La chose n'est pas advenue
Par nécessaire avènement,
Mais par possible seulement.
Car, pour peu que ma glose on suive,
C'est nécessité relative
Et non pure nécessité;
Donc c'est folie en vérité
Que chose qui se doive faire
Soit absolument nécessaire.
Or si possible vérité,
Avec pure nécessité

Avec simple nécessité,17923
Si comme simple vérité:
Si ne puet tel raison passer
Por franche volenté casser.
D'autre part, qui garde i prendroit,
Jamès as gens ne convendroit
De nule chose conseil querre,
Ne faire besoingnes en terre:
Car porquoi s'en conseilleroient,
Ne besoingnes por quoi feroient,
Se tout iert avant destiné
Et par force déterminé?
Por conseil, por euvres de mains,
Jà n'en seroit ne plus ne mains,
Ne miex ne pis n'en porroit estre,
Fust chose née ou chose à nestre,
Fust chose faite ou chose à faire,
Fust chose à dire ou chose à taire.
Nus d'aprendre mestier n'auroit,
Sans estuide des ars sauroit
Quanqu'il saura, s'il estudie,
Par grant travail toute sa vie.
Mès ce n'est pas à otroier,
Donc doit-l'en plainement noier
Que les euvres d'umanité
Aviengnent par nécessité:
Ains font bien ou mal franchement
Par lor voloir tant solement;
N'il n'est riens fors eus, au voir dire,
Qui tel voloir lor face eslire,
Que prendre ou laissier les poïssent,
Se de raison user vosissent.
Mès or seroit fort à respondre
Por tous les argumens confondre

Ni vérité toute absolue18151
Ne peut être oncques confondue,
Tel argument ne peut passer
Pour le libre arbitre casser.
D'autre part, pour qui bien raisonne,
Jamais sur la terre personne
Ne voudrait nul projet bâtir,
A nul travail s'assujettir.
Car pourquoi tant de peine prendre,
Tant de vains projets entreprendre,
Si tout était prédestiné
Et par force déterminé?
Soit chose née ou chose à naître,
Ni mieux, ni pis n'en pourrait être,
Ni plus, ni moins, et nos projets,
Nos efforts ne mûraient jamais
Soit chose faite ou chose à faire,
Soit chose à dire ou chose à taire.
Nul besoin d'apprendre il n'aurait;
Des arts sans étude il saurait
Ce qu'il saura s'il étudie,
Par grand travail, toute sa vie.
Mais ce point ne peut s'octroyer;
Donc on doit pleinement nier
Que jamais aucune œuvre humaine
Par nécessité pure advienne.
Bien ou mal, l'homme librement
Agit, de son gré seulement,
Et fors lui, rien n'est, à vrai dire,
Qui tel vouloir lui fasse élire:
Il peut le prendre ou le laisser
De sa raison s'il veut user.
Mais on aurait trop à répondre
Pour tous les arguments confondre

Que l'en puet encontre amener.17957
Maint se voldrent à ce pener,
Et distrent, par sentence fine,
Que la prescience devine
Ne met point de nécessité
Sor les euvres d'umanité:
Car bien se vont aparcevant,
Por ce que Diex les sot devant,
Ne s'ensieut-il pas qu'il aviengnent
Par force, ne que tex fins tiengnent;
Mès por ce qu'eles avendront
Et tex chief ou tex fin tendront,
Por ce les set ains Diex, ce dient.
Mès cist mauvesement deslient
Le neu de ceste question:
Car qui voit lor entencion
Et se vuet à raison tenir,
Li fait qui sunt à avenir,
Se cist donnent voire sentence,
Causent en Diex la prescience,
Et la font estre nécessoire.
Mès moult est grant folie à croire
Que Diex si foiblement entende,
Que son sens d'autrui fait despende;
Et cil qui tel sentence sivent,
Contre Diex malement estrivent,
Quant vuelent par si fabloier
Sa prescience afébloier.
Ne Raison ne puet pas entendre
Que l'en puisse à Diex riens aprendre:
N'il ne porroit certainement
Estre sages parfaitement,
S'il ert en tel defaut trovés,
Que cis cas fust sor li provés.

Que l'on peut encontre amener.17185
Or maints s'y voulurent peiner,
Et dirent, par sentence fine,
Que la prescience divine
N'implique point nécessité
Pour les œuvres d'humanité.
Ce n'est pas parce que l'a sue
Dieu devant, ou qu'il l'a prévue,
Que doit telle chose advenir,
Ou de telle façon finir;
C'est parce qu'il faut qu'elle arrive
Et que telle marche elle suive
Que Dieu le sait auparavant.
Ceux-là tranchent mauvaisement
La question. Pour l'âme fine
Qui leur intention devine
Et se veut à raison tenir,
Tretout ce qui doit advenir,
Si véritable est leur sentence,
En Dieu cause la prescience
Qui tout rend nécessaire alors.
Mais fol est de croire dès lors
Que Dieu si faiblement entende
Que son sens d'un autre dépende,
Et telle thèse soutenir,
C'est Dieu mauvaisement honnir;
C'est amoindrir sa prescience
Par vains discours, vaine science,
Et Raison ne peut concevoir
Que Dieu puisse par nous savoir.
Si cette chose était prouvée
Contre sa science éprouvée,
Il ne pourrait certainement
Être sage parfaitement.

Donc ne vaut riens ceste response,17991
Qui la Diex prescience esconse,
Et repont sa grant porvéance
Soz les ténebres d'ignorance,
Qu'el n'a pooir, tant est certaine,
D'aprendre riens par euvre humaine:
Et s'el le pooit, sans doutance,
Ce li vendroit de non-poissance,
Qui rest dolor à recenser,
Et pechiés néis du penser.
Li autre autrement en sentirent,
Et selonc lor sens respondirent,
Et s'acorderent bien sans faille
Que des choses, comment qu'il aille,
Qui vont par volenté délivre,
Si comme eleccion les livre,
Set Diex quanqu'il en avendra,
Et quel fin chascune tendra,
Par une adicion legiere,
C'est assavoir en tel maniere
Cum eles sunt à avenir;
Et vuelent par ce sostenir
Qu'il n'i a pas nécessité,
Ains vont par possibilité,
Si qu'il set quel fin eus feront,
Et s'eus seront ou non seront.
Tout si set-il bien de chascune,
Que de deus voies tendra l'une:
Ceste ira par négacion,
Ceste par affirmacion,
Non pas si terminéement
Que n'aviengne espoir autrement:
Car bien puet autrement venir.
Se franc voloir s'i vuet tenir.

Donc rien ne vaut telle sentence,18219
Qui de Dieu voile la science,
Et sa Providence obscurcit
De l'ignorance sous la nuit.
Elle ne peut, tant est certaine,
Apprendre rien par œuvre humaine;
Car (chose horrible à prononcer,
Péché rien que de le penser!)
S'elle le pouvait, sans doutance,
Cela lui viendrait d'impuissance.
D'autres pensèrent autrement,
Et d'après eux voici comment
Il faut comprendre la matière.
Pour accorder chaque manière,
Ils dirent que, dans tous les cas,
De toutes choses ici-bas
Qui de notre volonté naissent,
Puis à notre gré vont et cessent,
Dieu sait tout ce qu'il adviendra
Et quelle fin chacune aura
Par une addition légère:
Or c'est assavoir la manière
Comme elles doivent advenir.
Ils veulent par là soutenir
Qu'il sait la fin de toute chose,
Si ce sera, pour quelle cause,
Non de toute nécessité,
Mais bien par possibilité.
Ce qu'il sait, c'est que chose toute
Prendra par l'une ou l'autre route:
Ce sera par négation
Ou bien par affirmation;
Mais non de si définitive
Façon, que par l'autre n'arrive,

Mais comment osa nus ce dire,18025
Comment osa tant Diex despire,
Qu'il li donna tel prescience,
Qu'il n'en set riens fors en doutance,
Quant il n'en puet aparcevoir
Determinablement le voir?
Car quant d'un fait la fin saura,
Jà si séuë ne l'aura,
Quant autrement puet avenir.
S'il li voit autre fin tenir
Que cele qu'il aura séuë,
Sa prescience iert decéuë,
Comme mal certaine, et semblable
A opinion decevable,
Si comme avant monstré l'avoie.
Li autre alerent autre voie,
Et maint encor à ce se tiengnent,
Qui dient des faiz qui aviengnent
Ça jus par possibilité,
Qu'il vont tuit par nécessité
Quant à Diex, non pas autrement:
Car il set terminéement
De tous jors, et sans nule faille,
Comment que de franc voloir aille,
Les choses ains que faites soient,
Quelcunque fin que eles oient,
Et par science nécessoire;
Sans faille il dient chose voire,
De tant que tuit à ce s'acordent,
Et por verité le recordent,
Qu'il a nécessaire science,
Et de tous jors, sans ignorance,

Puisque rien n'est exécuté18253
Que par la libre volonté.
Mais comment osa-t-on ce dire
Et Dieu tellement circonscrire
Que son immense entendement
Ne sache que douteusement,
Puisqu'avant ne saurait connaître
Absolument ce qui peut être?
Car d'un fait quand la fin saura
Jamais si sûr il n'en sera
Qu'advenir autrement ne puisse.
S'il advient que ce fait finisse
Autrement qu'il l'aura prévu,
Lors son savoir sera déçu
Comme impuissant, et tout semblable
A opinion décevable
Comme céans vous l'ai prouvé.
Pour finir, d'autres ont trouvé
Une autre voie où maints se tiennent,
Disant: Tous les faits qui adviennent
Ci-bas par possibilité
Arrivent par nécessité,
Mais pour Dieu seul, souverain maître
Car toujours il devra connaître
Absolument, rien excepté,
Malgré la libre volonté,
Choses avant que ne soient nées,
Comment qu'elles soient terminées,
Il le sait par nécessité.
Ceux-là disent la vérité.
Car il est au moins une chose
Qui sans discussion s'impose
Et qu'on admet pour vérité:
C'est que, de toute éternité,

Set-il comment iront li fait.18057
Mès contraignance pas n'i fait,
Ne quant à soi, ne quant as hommes:
Car savoir des choses les sommes,
Et les particularités
De toutes possibilités,
Ce li vient de la grant poissance
De la bonté de sa science,
Vers qui riens ne se puet repondre.
Et qui voldroit à ce respondre
Qu'il mete ès fais necessité,
Il ne diroit pas vérité;
Car por ce qu'il les set devant,
Ne sont-il pas, de ce me vant,
Ne por ce qu'il sunt puis, jà voir
Ne li feront devant savoir.
Mès por ce qu'il est tous poissans,
Tout bien et tout mal congnoissans,
Por ce set-il du tout le voir,
Si que riens nel' puet decevoir.
Riens ne puet estre qu'il ne voie,
Et por tenir la droite voie,
Qui bien voldroit la chose emprendre,
Qui n'est pas legiere à entendre,
Ung gros exemple en porroit metre
As gens laiz qui n'entendent letre:
Car tex gens vuelent grosses choses,
Sans grant sostiveté de gloses.


S'uns hons par franc voloir faisoit
Une chose, quelle qu'el soit,
Ou du faire se retardast,
Por ce que se l'en l'esgardast,

Il a nécessaire science,18287
Et que, sans la moindre ignorance,
Il sait comment tout sera fait.
Mais contrainte aucune n'y met,
Ni quant à soi, ni quant aux hommes.
Car savoir des choses les sommes
Et les particularités
De toutes possibilités
Lui vient de la grande puissance
De la bonté de sa science,
Que rien ne saurait abuser.
Et tel qui pourrait m'opposer
Qu'aux faits nécessité Dieu donne
Se tromperait, ne vous étonne;
Ce n'est pas parce qu'il les sait
Qu'ils seront, pas plus que ce n'est
Parce que les faits doivent être
Un jour, qu'il les pourra connaître;
Mais parce qu'il est tout puissant,
Tout bien et tout mal connaissant,
Rien ne peut être qu'il ne voie;
De tout la vérité flamboie
Pour lui, rien ne le peut tromper.
Mais droit au but je vais couper:
Si quelqu'un voulait entreprendre
De faire au vulgaire comprendre
Ce point savant, prendre pourrait
Un gros exemple clair et net,
Car gens lourds veulent grosses choses
Sans grand' subtilité de gloses.
Si de sa propre volonté
Dedans son cœur a médité
Quelqu'un de faire quelque chose,
Soit qu'il la fasse, soit qu'il n'ose,

Il en auroit honte et vergoingne,18089
Tel porroit estre la besoingne;
Et uns autres riens n'en séust
Devant que cil faite l'éust,
Ou qu'il l'éust lessiée à faire,
S'il se volt miex du fait retraire:
Cil qui la chose après sauroit,
Jà por ce mise n'i auroit
Nécessité ne contraingnance;
Et s'il en éust la science
Ausinc bien éue devant,
Mès que plus ne l'alast grevant,
Ains le séust tant solement,
Ce n'est pas empéeschement
Que cil n'ait fait, ou ne féist
Ce qui li pléust ou séist,
Ou que du faire ne cessast,
Se sa volenté li lessast,
Qu'il a si franche et si délivre,
Qu'il puet le fait foïr ou sivre.


Ausinc Diex, et plus noblement,
Et tout déterminablement
Set les choses à avenir,
Et quel chief el ont à tenir,
(Comment que la chose puist estre
Par la volenté de son mestre
Qui tient en sa subjeccion
Le pooir de l'eleccion,
Et s'encline à l'une partie
Par son sens ou par sa folie):
Et set les choses trespassées,
Ains qu'eles fussent compassées,

Et reste un moment indécis18321
Parce qu'il craint d'être surpris,
Et d'en avoir honte et vergogne
Ce sera possible besogne.
Mettons que personne n'en sût
Rien, avant que faite il ne l'eût,
Ou bien qu'il l'eût laissée à faire,
Si s'en abstenir il préfère:
Tel qui la chose après saurait,
Jamais pour ce mis n'y aurait
Nécessité ni contraignance,
Et s'il en avait connaissance
Par aventure, un peu devant,
Sans s'y opposer cependant,
Pour, sans plus, le savoir d'avance,
Il n'empêcherait pas, je pense,
Que ne fit l'autre, ou n'eût pas fait
A son gré ce qui lui plaisait,
Où se dispensât de le faire
Selon sa volonté plénière,
Car franc et libre est son penser;
Il peut le fait suivre ou laisser.
Mais Dieu de plus noble manière,
Plus absolue et plus entière,
Connaît les choses à venir
Et comme elles doivent finir,
Comment que la chose puisse être
Par la volonté de son maître,
Qui sa détermination
Tient toute en sa sujétion
Et s'incline à l'une partie
Par son bon sens ou sa folie.
Dieu sait aussi les faits passés,
Avant qu'ils ne soient compassés;

Et de ceus qui les faiz cesserent18121
Set-il, s'à faire les laisserent
Por honte, ou por autre achoison,
Soit raisonnable ou sans raison,
Si cum lor volenté les maine.
Car ge sui tretoute certaine
Qu'il sunt de gens à grant planté
Qui de mal faire sunt tenté:
Toutevois à faire le laissent,
Dont aucuns en i a qui cessent
Por vivre vertueusement,
Et por l'amor Diex solement,
Qu'ils sunt de meurs bien acesmé;
Mès cil sunt moult à cler semé.
L'autre qui de pechier s'apense,
S'il n'i cuidoit trover deffense,
Toutevois son corage donte
Por paor de poine ou de honte.
Tout ce voit Diex apertement
Devant ses yex presentement,
Et toutes les condicions
Des faiz et des entencions.
Riens ne se puet de li garder,
Jà tant ne saura retarder;
Car jà chose n'iert si loingtaingne,
Que Diex devant soi ne la tiengne
Ausinc cum s'ele fust presente:
Demeurt dix ans, ou vingt, ou trente,
Voire cinq cens, voire cent mile,
Soit en foire, à champ ou à vile,
Soit honeste, ou desavenant,
Si la voit Diex dès maintenant
Ainsinc cum s'el fust avenuë:
Et de tous jors l'a-il véuë

Et ceux qui certains faits laissèrent,18355
Il sait bien qu'ils s'en dispensèrent
Par honte, ou par autre sujet,
Par raison, ou par intérêt,
Comme leur volonté les mène.
Car je suis tretoute certaine
Qu'il est de gens grand' quantités
Qui du mal faire sont tentés,
Toutefois à faire le laissent.
Aucuns j'en sais même qui cessent
Pour vivre vertueusement,
Pour l'amour de Dieu seulement.
(Mais ces âmes si bien formées
Elles sont bien claires semées!)
L'autre enfin qui pense au péché,
Sûr de n'être point empêché,
Ses passions toutefois dompte
Par peur de remords et de honte.
Tout cela Dieu voit clairement
Devant ses yeux présentement
Et les conditions, les causes,
Des intentions et des choses.
Rien ne se peut de lui garder,
Le moment aura beau tarder;
Car il n'est chose si lointaine
Que Dieu devant soi ne la tienne
Comme s'il l'avait là céans.
Fût-ce dans dix, vingt ou trente ans,
Voire cinq cents, voire cent mille,
Fût-ce en foire, aux champs, à la ville,
Honnête ou vile, clairement,
Oui, Dieu la voit tout maintenant
Comme s'elle était advenue;
Et de toujours même il l'a vue

Par demonstrance véritable18155
En son miroer pardurable,
Que nus, fors li, ne set polir,
Sans riens à franc voloir tolir.
Cis miroers, c'est li méismes
De qui commencement préismes.
En ce biau miroer poli
Qu'il tient et tint tous jors o li,
Où tout voit quanqu'il avendra,
Et tous jors present le tendra,
Voit-il où les âmes iront
Qui loiaument le serviront,
Et de ceus ausinc qui n'ont cure
De loiauté, ne de droiture,
Et lor promet en ses idées
Des euvres qu'il oront ovrées,
Sauvement ou dampnacion:
C'est la predestinacion,
C'est la prescience divine,
Qui tout set et riens ne devine,
Qui seult as gens sa grace estendre,
Quant il les voit à bien entendre;
Ne n'a pas por ce sozplanté
Pooir de franche volenté.
Tuit homme euvre par franc voloir,
Soit por joïr, ou por doloir,
C'est sa présente vision:
Car qui la diffinicion
De pardurableté deslie,
Ce est possession de vie
Qui par fin ne puet estre prise
Trestoute ensemble sans devise.
Mès de ce monde l'ordenance,
Que Diex, par sa grant porvéance,

Écrite en un signe formel18389
Dedans son miroir éternel.
Ce miroir, c'est lui, son essence
De qui nous avons pris naissance,
Que nul fors lui ne sait polir,
Sans rien au franc vouloir ravir.
En ce miroir clair et limpide
Et qui toujours en lui réside,
Il voit tout ce qu'il adviendra
Et toujours présent le tiendra.
Il voit de tous ceux qui n'ont cure
De loyauté ni de droiture
Ou qui loyaux le serviront,
Où les âmes un jour iront,
Et leur promet en ses pensées
Selon leurs œuvres compassées,
Ou salut ou damnation.
C'est la prédestination,
C'est la prescience divine
Qui tout sait et rien ne devine;
Mais qui n'a jamais supplanté
Pourtant la libre volonté,
Tout en soulant sa grâce étendre
A ceux qu'il voit au bien entendre.
Tout homme agit par franc vouloir,
Soit pour jouir, soit pour douloir;
C'est là sa vision présente,
Car pour qui le vrai sens commente
De ce grand mot l'Éternité,
C'est la vie en l'immensité,
A tout jamais intransmissible
Et sans aucune fin possible.
Dieu pourtant ordonne, établit
Et jusqu'au bout mène et conduit

Volt establir et ordener,18189
Ce convient-il à fin mener,
Quant as causes universeles;
Celes seront par force teles
Cum eus doivent en tous tens estre;
Tous jors feront li cors celestre
Selonc lor révolucions,
Toutes lor transmutacions,
Et useront de lor puissances
Par nécessaires influances
Sor les particulieres choses
Qui sunt ès élemens encloses,
Quant sor eus lor rais recevront
Si cum recevoir les devront.
Car tous jors choses engendrables
Engendreront choses semblables,
Ou feront lor commixions
Par naturex complexions,
Selonc ce qu'el auront chascunes
Entr'eus proprietés communes;
Et qui devra morir, morra,
Et vivra tant comme il porra.
Et par lor naturel desir
Voldront li cuers des uns gesir
En oiseuses et en delices,
Cist en vertus, et cist en vices.
Mès par aventure li faiz
Ne seront pas tous jors si faiz
Comme li cors du ciel entendent,
Se les choses d'eus se deffendent,
Qui tous jors lor obéiroient,
Se destornées n'en estoient;
Ou par cas, ou par volenté,
Tous jors seront-il tuit tenté

De tout ce monde l'ordonnance18423
Par sa très-grande Providence
Quant aux rapports universels;
Ceux-ci seront par force tels
Comme en tout temps ils doivent être.
Les astres feront à la lettre,
Selon leurs révolutions,
Toutes les transmutations,
Et dessus chacune des choses
Dedans les éléments encloses,
Quand leurs rais elles recevront
Comme recevoir les devront,
Ils useront de leurs puissances
Par nécessaires influences.
Car qui devra mourir mourra
Et vivra tant comme il pourra,
Et toujours choses engendrables
Engendreront choses semblables,
Ou feront leurs combinaisons
Par naturelles unions,
Selon qu'elles auront chacunes
Ensemble affinités communes;
Et, par leur naturel désir,
Voudront les cœurs des uns jouir
En la paresse et les délices,
Dans les vertus ou dans les vices.
Mais d'aventure tous les faits
Ne seront pas toujours parfaits
Comme les astres les entendent,
Si d'eux les êtres se défendent,
Qui toujours leur obéiraient
Si détournés ils n'en étaient.
Les cas, leur volonté contraire
Souvent les pousse à satisfaire

De ce faire où li cuers encline,18223
Qui de traire à tel fin ne fine
Si cum à chose destinée:
Ainsinc otroi-ge destinée,
Que ce soit disposicion
Sous la prédestinacion
Ajoustée as choses movables,
Selonc ce qu'el sunt enclinables.
Ainsinc puet estre homs fortunés
Por estre, dès lors qu'il fu nés,
Preus et hardis en ses affaires,
Sages, larges et debonnaires,
D'amis garnis et de richeces,
Et renommés de grans proeces,
Ou par fortune avoir perverse.
Mès bien se gart où il converse;
Car tost porroit estre empeschiés,
Ou par vices, ou par pechiés,
S'il sent qu'il soit avers et chiches,
Car tex hons ne puet estre riches.
Contre ses meurs par raison viengne,
Et soffisance à soi retiengne;
Prengne bon cuer, donne et despende
Deniers et robes et viande,
Mès que de ce son non ne charge,
Que l'en nel' tiengne por fol large.
Si n'aura garde d'avarice
Qui d'entasser les gens atice,
Et les fait vivre en tel martire,
Qu'il n'est riens qui lor puist soffire;
Et si les avugle et compresse,
Que nul bien faire ne lor lesse,
Et lor fait toutes vertus perdre,
Quant à li se vuelent aerdre.