Les inclinations du cœur,18457
Et tant ils y mettent d'ardeur
Qu'on dirait chose destinée.
Je définis la destinée:
Une prédestination
Que mainte disposition
De nos cœurs rend modifiable
Envers tout ce qui est muable.
Ainsi l'homme peut être heureux,
Qu'il soit, dès sa naissance, preux,
Garni d'amis, de grand' richesses,
Renommé par ses grand' prouesses,
En ses affaires sérieux,
Et débonnaire, et généreux,
Soit que Fortune lui soit dure.
Mais que ses pas bien il mesure,
Car tôt pourrait être empêché
Soit par vice, soit par péché,
S'il sent qu'il soit avare ou chiche;
Tel homme ne peut être riche.
Que, ses mœurs la Raison guidant,
Du nécessaire il soit content,
Et de bon cœur donne et dépense
Deniers, robes, pain, subsistance,
Sans s'égarer, par vanité,
Jusqu'à la prodigalité.
Mais que l'avarice il méprise
Qui d'entasser les gens attise,
Et tant les aveugle et soumet
Que nul bien faire ne permet,
Et les fait vivre en tel martyre
Que rien ne leur saurait suffire
Et toute vertu leur ravit
Quand l'avarice les séduit.

Ainsinc puet hons, se moult n'est nices,18257
Garder soi de tous autres vices,
Ou soi de vertus destorner,
S'il se vuet à mal atorner:
Car Frans-Voloirs est si poissans,
S'il est de soi bien congnoissans,
Qu'il se puet tous jors garentir,
S'il puet dedens son cuer sentir
Que Pechiés vueille estre ses mestres,
Comment qu'il aut des cors celestres.
Car qui devant savoir porroit
Quex faiz le ciel faire vorroit,
Bien les porroit empéeschier;
Car s'il voloit si l'air sechier
Que toutes gens de chaut morussent,
Et les gens avant le séussent,
Il forgeroient maisons nueves
En moistes leus, ou près des flueves,
Ou grans cavernes crueseroient,
Et souz terre se muceroient,
Si que du chaut n'auroient garde.
Ou s'il ravient, combien qu'il tarde,
Que par aigue aviengne deluges,
Cil qui sauroient les refuges,
Lesseroient tantost les plaingnes,
Et s'enfuieroient ès montaingnes;
Ou feroient si fors navies,
Qu'il i sauveroient lor vies
De la grant inundacion,
Cum fist jadis Deucalion
Et Pirra, qui s'en eschaperent
Par la nacele où il entrerent,
Qu'il ne fussent des floz hapé.
Et quant il furent eschapé,

Ainsi peut l'homme, en sa sagesse,18491
Se garder de toute faiblesse,
Ou des vertus se détourner
S'il se veut vers le mal tourner,
Car de soi s'il a connaissance,
Franc-Vouloir a tant de puissance
Qu'il se peut toujours garantir,
S'il peut en soi-même sentir
Quand le péché son cœur relance,
Et braver des cieux l'influence.
Car qui savoir avant pourrait
Ce que le ciel faire voudrait,
Lui-même s'y pourrait soustraire.
Car si le ciel tant l'atmosphère
Séchait que tout de chaud mourût,
Mais que l'homme devant le sût,
Celui-ci ferait maisons neuves
En moites lieux, ou près des fleuves,
Ou grand' cavernes creuserait
Et sous terre se cacherait,
Si bien que du chaud n'aurait cure.
Ou s'il prévoyait d'aventure
Qu'advint un grand déluge d'eaux,
Tous un refuge en lieux plus hauts
Cherchant, sans plus s'en mettre en peine,
Quitteraient ausssitôt la plaine
Et courraient gravir les rochers,
Ou feraient, habiles nochers,
Vite des navires immenses
Qui sauveraient leurs existences
De la grande inondation,
Comme jadis Deucalion
Et Pyrrha, qui bien échappèrent,
Par la nacelle où ils entrèrent,

Qu'il vindrent au port de salu,18291
Et virent plaines de palu
Parmi le monde les valées,
Quant les mers s'en furent alées,
Et qu'el mont n'ot seignor ne dame,
Fors Deucalion et sa fame,
Si s'en alerent à confesse
Au temple Themis la déesse,
Qui jugoit sor les destinées
De toutes choses destinées.

Agenoillons ilec se mistrent,
Et conseil à Themis requistrent
Comment il porroient ovrer
Por lor lignage recovrer.
(Page 110, vers 18305.)

XCVIII


Comment, par le conseil Themis,
Deucalion tous ses amis,
Luy et Pyrra la bonne dame,
Fit revenir en corps et ame.


Agenoillons ilec se mistrent,
Et conseil à Themis requistrent
Comment il porroient ovrer
Por lor lignage recovrer.
Themis, quant oï la requeste,
Qui moult estoit bonne et honeste,
Lor conseilla qu'il s'en alassent,
Et qu'il après lor dos gitassent
Tantost les os de lor grant mere.
Tant iert ceste response amere
A Pirra, qu'el la refusoit,
Et contre le sort s'escusoit
Qu'el ne devoit pas depecier
Les os sa mere, ne blecier,

Qu'ils ne fussent des flots happés.18525
Et quand ils furent échappés,
Quand les mers s'en furent allées
Dessinant toutes les vallées
De marais pleines jusqu'au bord,
Sains et saufs touchèrent au port.
Mais ne voyant homme ni femme,
Lors Deucalion et sa dame,
A confesse tout déconfits,
Furent au temple de Thémis
Qui des choses prédestinées
Jugeait toutes les destinées.

XCVIII


Avec Pyrrha la bonne dame,
Ci fait revenir corps et ame
Deucalion tous ses amis,
D'après le conseil de Thémis.


Lors à genoux tous deux se mirent
Et conseil à Thémis requirent
Comment ils pourraient bien ouvrer
Pour leur lignage recouvrer.
Thémis entendant leur requête
Qui moult était bonne et honnête,
Leur conseilla de s'avancer
Et derrière leur dos lancer
Tantôt les os de leur grand'mère.
Tant trouvait la réponse amère
Pyrrha qu'elle s'y refusait
Et contre le sort s'excusait,
Disant: «C'est trop blesser ma mère
Que dépecer ses os sur terre,»

Jusqu'à tant que Deucalion18319
Li en dist l'exposicion.
N'estuet, dist-il, autre sens querre,
Nostre grant mere, c'est la terre,
Les pierres, se nomer les os,
Certainement ce sunt les os:
Après nous les convient giter
Por nos lignages susciter.
Si cum dit l'ot, ainsinc le firent,
Et maintenant hommes saillirent
Des pierres que Deucalion
Gitoit par bonne entencion;
Et des pierres Pirra, les fames
Saillirent en corps et en ames,
Tout ainsinc cum dame Themis
Lor avoit en l'oreille mis,
C'oncques n'i quistrent autre pere.
Jamès ne sera qu'il n'en pere
La durté en tout le lignaige.
Ainsinc ovrerent comme saige
Cil qui garantirent lor vie
Du grant déluge par navie.
Ainsinc cil eschaper porroient
Qui tel déluge avant sauroient.
Ou se Herbout devoit saillir,
Qui si féist les blés faillir,
Que gens de fain morir déussent,
Por ce que point de blé n'éussent,
Tant en porroient retenir,
Ains que ce péust avenir,
Deus ans devant, ou trois ou quatre,
Qui bien porroit la fain abatre
Tous li pueples gros et menus,
Quant li Herbout seroit venus,

Jusqu'à tant que Deucalion18555
Lui en fit l'explication:
«Tel est le sens, dit-il, ma chère,
Notre grand'mère, c'est la terre,
Et les pierres, je vous le dis,
Ce sont ses os, à mon avis,
Qu'il nous faut jeter par derrière
Pour notre lignage refaire.»
Lors donc, comme dame Thémis
Leur avait en l'oreille mis,
Ensemble tous les deux ils firent,
Et maintenant hommes saillirent
Des pierres que Deucalion
Jetait par bonne intention;
De Pyrrha saillirent les femmes
Toutes vives de corps et d'âmes.
Tels sont des humains les parents
Qui transmirent à leurs enfants
Leur dureté d'âges en âges.
Adonc ouvrèrent comme sages
Ceux-ci qui leurs jours par vaisseau
Garantirent de la grande eau;
Ainsi tous feraient, sans doutance,
S'ils le pouvaient savoir d'avance.
Si famine devait venir,
Qui si bien fit les blés faillir,
Que gens de faim tous mourir dussent,
De blé pour ce que point ils n'eussent,
Ils en pourraient tant retenir
Avant qu'elle put advenir,
Deux ans devant, ou trois, ou quatre,
Que le peuple pourrait abattre
La faim, peuple gros et menu,
Quand le manque serait venu,

Si cum fist Joseph en Egipte,18353
Par son sens et par sa mérite,
Et faire si grant garnison,
Qu'il en porroient garison
Sans fain et sans mesese avoir:
Ou s'il pooient ains savoir
Qu'il déust faire outre mesure
En yver estrange froidure,
Il metroient avant lor cures
En eus garnir de vestéures,
Et de bûches à charretées
Por faire feu en cheminées,
Et joncheroient lor maisons,
Quant vendroit la froide saisons,
De bele paille nete et blanche,
Qu'il porroient prendre en lor granche,
Et clorroient huis et fenestres,
Si en seroit plus chaut li estres,
Ou feroient estuves chaudes,
En quoi lor baleries baudes
Tuit nuz porroient demener,
Quant l'air verroient forcener,
Et geter pierres et tempestes,
Qui tuassent as champs les bestes,
Et grans flueves prendre et glacier.
Jà tant nes sauroit menacier
Ne de tempestes, ne de glaces,
Qu'il ne risissent des menaces,
Et karoleroient léans
Des periz quites et réans:
Bien porroient l'air escharnir,
Si se porroient-il garnir.
Mès se Diex n'i faisoit miracle
Par vision ou par oracle,

(Comme fit Joseph en Égypte18589
Par son bon sens et son mérite),
Et si bonne provision
Pour tretoute la nation
A rassembler si bien entendre,
Qu'ils pussent l'abondance attendre
Sans faim et sans mésaise avoir.
Ou s'ils pouvaient avant savoir
Que dût sévir outre mesure
En hiver étrange froidure,
Ils mettraient leurs cures avant
A se garnir de vêtement
Et de bûches à charretées
Pour faire feux en cheminées,
Et puis joncheraient leur maison,
Quand viendrait la froide saison,
De belle paille blanche et saine
Qu'ils prendraient en leur grange pleine,
Cloraient les fenêtres et l'huis
Pour que plus chaud fût le logis,
Ou feraient étuves chauffées
Où pendant les longues veillées
Tout nus pourraient danses mener
Quand l'air ils verraient forcener,
Et jeter pierres et tempêtes
Qui dans les champs tueraient les bêtes,
Et grands fleuves prendre et glacer.
L'air aurait beau les menacer
Et de tempêtes et de glaces,
Ils se riraient de ses menaces
Et karoleraient au dedans
De périls quittes et chantants,
Bien pourraient railler les tempêtes
Et meure en sûreté leurs têtes.

Il n'est hons, de ce ne dout mie,18387
S'il ne set par astronomie
Les estranges condicions,
Les diverses posicions
Des cors du ciel, et qu'il regart
Sor quel climat il ont regart,
Qui ce puisse devant savoir
Par science ne par avoir.
Et quant li cors a tel poissance,
Qu'il fuit des ciex la destrempance[33],
Et lor destorbe ainsinc lor euvre,
Quant encontre eus ainsinc se queuvre,
Et plus poissant, bien le recors,
Est force d'ame que de cors:
Car cele meut le cors et porte,
S'el ne fust, il fust chose morte.
Miex donc et plus legierement,
Par us de bon entendement,
Porroit eschiver Franc-Voloir
Quanque le puet faire doloir,
N'a garde que de riens se duelle,
Por quoi consentir ne s'i vuelle,
Et sache par cuer ceste clause,
Qu'il est de sa mesaise cause.
Foraine tribulacion
N'en puet fors estre occasion,
N'il n'a des destinées garde.
Se sa nativité regarde,
Et congnoist sa condicion,
Que vaut tel prédicacion?
Il est sor toutes destinées,
Jà si ne seront destinées.
Des destinées plus parlasse,
Fortune et cas déterminasse,

Mais, sans un miracle divin,18623
Ou sans un oracle certain,
Nul homme n'est, n'en doutez mie,
S'il ne sait par astronomie
Des astres les conditions
Et l'objectif de leurs rayons,
Qui le puisse savoir d'avance,
Ni par avoir, ni par science.
Or si le corps peut seul braver
Impunément et entraver
Des cieux la fatale influence,
Contre eux se gardant par avance,
Donc plus puissants sont les ressorts
De l'âme certes que du corps,
Puisqu'elle meut le corps et porte;
Sans elle il serait chose morte.
Mieux donc et plus facilement,
Par us de bon entendement,
Le libre arbitre peut se rire
De tout ce qui lui pourrait nuire,
Et nul droit n'a de se douloir,
Puisqu'avant se devait pourvoir.
Qu'il sache par cœur cette clause,
Qu'il est de sa mésaise cause,
Et sur d'autres qu'il aurait tort
De rejeter son déconfort.
Que des destins donc il n'ait garde;
Si sa nativité regarde
Et connaît sa condition,
Que vaut telle prédiction?
Il est dessus les destinées
Tant soient-elles prédestinées.
Longtemps encor j'en parlerais
Et maints cas déterminerais,

Et bien vosisse tout espondre,18421
Plus oposer et plus respondre,
Et mains exemples en déisse;
Mès trop longuement i méisse
Ains que g'éusse tout finé.
Bien est aillors déterminé:
Qui nel' set, à clerc le demande,
Qui li lise si qu'il l'entende.
N'encor, se taire m'en déusse,
Jà certes parlé n'en éusse,
Mès il afiert à ma matire,
Car mes anemis porroit dire,
Quant ainsinc m'orroit de li plaindre,
Por ses desloiautés estaindre,
Et por son Creator blasmer,
Que gel' vuelle à tort diffamer:
Qu'il méismes sovent seult dire
Qu'il n'a pas franc voloir d'eslire,
Car Diex, par sa prevision,
Si le tient en subjeccion,
Qui tout par destinée maine,
Et l'uevre et la pensée humaine,
Si que s'il vuet à vertu traire,
Ce li fait Diex à force faire:
Et s'il de mal faire s'efforce,
Ce li refait Diex faire à force,
Qui miex le tient que par le doit,
Si qu'il fait quanque faire doit,
De tout pechié, de toute aumosne,
De bel parler et de ramposne,
De loz et de détraccion,
De larrecin, d'occision,
Et de pez et de mariages,
Soit par raison, soit par outrages.

Exposant tout et tire à tire18657
Ce qu'entends dire et contredire,
Et maints exemples en dirais;
Mais trop longuement m'étendrais
Avant d'épuiser la matière
Expliquée ailleurs tout entière.
Qui ne le sait cherche un savant,
S'il ne peut l'apprendre en lisant.
Certes, si j'avais pu m'en taire,
Oncques n'en eusse parlé guère,
Mais il le faut pour mon sujet.
Car mon ennemi lors dirait
Pour ses déloyautés restreindre
(M'oyant ainsi de lui me plaindre),
Et, pour son créateur blâmer
Qu'à tort je le veux diffamer.
Voire souvent, je l'entends dire
Qu'il ne peut Franc-Vouloir élire,
Car Dieu, par sa prévision,
Tant le tient en sujétion,
Que toute fatalement mène
Et l'œuvre et la pensée humaine,
Au point que si bien faire il veut
De force lui fait faire Dieu,
Et si de mal faire il s'efforce
Dieu lui refait faire de force,
Qui mieux le tient que par le doigt,
Si bien qu'il fait tout ce qu'il doit,
De vol aussi bien que d'aumône,
De parole mauvaise ou bonne,
De louange ou détraction,
De larcin ou d'occision,
Et de paix et de mariage,
Soit par raison, soit par outrage;

Ainsinc, dist-il, convenoit estre,18455
Ceste fist Diex por cestui nestre.
Ne cis ne pooit autre avoir
Par nul sens, ne par nul avoir;
Destinée li estoit ceste.
Et puis se la chose est mal faite,
Que cis soit fox, ou cele fole,
Quant aucuns encontre parole,
Et maudit ceus qui consentirent
Au mariage et qui le firent,
Il respont lors li mal senés:
A Diex, fet-il, vous en prenés,
Qui vuet que la chose ainsinc aille,
Tout ce fist-il faire sans faille.
Lors conferme par serement
Qu'il ne puet aler autrement.
Non, non, ceste response est fauce,
Ne sert pas la gent de tel sauce
Li vrais Diex qui ne puet mentir,
Qu'il les face à mal consentir.
D'eus vient le fol apensement
Dont naist li maus consentement
Qui les esmuet as euvres faire
Dont il se déussent retraire.
Car bien retraire s'en péussent,
Mès que sans plus se congnéussent.
Lor creator lors reclamassent,
Qui les amast, se il l'amassent:
Car cis seus aime sagement
Qui se congnoist entierement.
Sans faille toutes bestes muës,
D'entendement vuides et nuës,
Se mécongnoissent par Nature[34]:
Car, s'il éussent parléure

Car il devait en être ainsi.18691
Dieu fit celle pour celui-ci,
Non pas une autre, mais cette une;
Rien n'y pouvait sens ni fortune;
Tel était son destin fatal.
Or que l'affaire tourne mal,
Et que durant le mariage
L'un ou l'autre de folle rage
Soit pris, si quelqu'un il entend,
Contre la chose s'irritant,
Maudire ceux qui consentirent
Au mariage et qui le firent,
L'insensé lors incontinent:
«A Dieu, dit-il, prenez-vous-en
Qui voulut qu'ainsi fût la chose;
Lui seul de tout ceci fut cause.»
Puis il confirme par serment
Qu'il n'en saurait être autrement.
Non! non! cette réponse est fausse;
Aux gens ne sert pas telle sauce
Qu'il les fasse au mal consentir,
Le vrai Dieu qui ne peut mentir.
D'eux seuls vient la male pensée
D'où nait l'espérance insensée
Qui les pousse au mal accomplir
Et qu'ils pourraient d'eux-mêmes fuir.
Pour que s'en détourner ils pussent,
Ils suffirait qu'ils se connussent.
Qu'ils s'adressent au Créateur;
S'ils l'aiment, ils auront son cœur.
Car celui-là sagement aime,
Sans plus, qui se connaît soi-même.
Les animaux muets et nus,
D'intelligence dépourvus,

Et raison por eulx s'entr'entendre,18489
Qu'il s'entrepéussent aprendre,
Mal fust as hommes avenu.
Jamès li biau destrier crenu
Ne se lesseroient donter,
Ne chevaliers sor eus monter;
Jamès buef sa teste cornuë
Ne metroit à jou de charruë:
Asnes, mulez, chamel por homme
Jamès ne porteroient somme:
Oliphans sor sa haute eschine,
Qui de son nez trompe et buisine,
Et s'en paist au soir et au main,
Si cum uns hons fait de sa main:
Jà chien ne chat nel' serviroient,
Car sans homme bien cheviroient:
Ours, leus, lyons, liépars et sangler
Tuit vodroient homme estrangler:
Li raz néis l'estrangleroient,
Quant au berseuil le troveroient:
Jamès oisel por mal apel
Ne metroit en peril sa pel,
Ains porroit homme moult grever
En dormant por les yex crever.
Et s'il voloit à ce respondre
Qu'il les cuideroit tous confondre,
Por ce qu'il set faire arméures,
Heaumes, haubers, espées dures,
Et set faire ars et arbalestes,
Ausinc feroient autres bestes.
Ne r'ont-il singes et marmotes
Qui lor feroient bonnes cotes
De cuir, de fer, voire porpoins?
Il ne demorroit jà por poins;

Se méconnaissent par nature[34];18725
Car s'ils avaient, je vous assure,
Parole et penser, et savoir,
Pour se connaître et pour vouloir,
Triste serait l'humain partage.
Jamais le destrier sauvage
Ne se serait laissé dompter
Ni par son cavalier monter,
Le bœuf n'eût sa tête cornue
Pliée au joug de la charrue.
Jamais mulet, âne, chameau
N'eût pour l'homme porté fardeau.
L'éléphant à la haute échine,
Qui de son nez trompe et bruine
Et s'en pait du soir au matin
Comme un homme fait de sa main,
Le chien, ni le chat, pour son maître
N'eût voulu l'homme reconnaître.
Ours, lion, tigre, sanglier,
Tous voudraient l'homme exterminer.
Les rats en feraient leur pâture
En son lit, par la nuit obscure;
Et l'oiselet pour nul appeau
Ne mettrait en péril sa peau,
Mais s'en viendrait, pour nuire à l'homme,
Lui crever l'œil pendant son somme.
Et s'il répondait à ceci
Qu'il les croit tous à sa merci,
Puisqu'il sait façonner armures,
Haumes, hauberts et lances dures,
Arbalètes et javelots,
Ainsi feraient les animaux.
N'ont-ils pas singes et marmotes
Qui leur feraient de bonnes cotes

Car ceulx ovreroient des mains,18523
Si n'en vaudraient mie mains;
Et porroient estre escrivain.
Il ne seroient jà si vain
Que tretuit ne s'asostillassent
Comment as armes contrestassent,
Et quiexques engins referoient
Dont moult as hommes greveroient:
Néis puces et orillies,
S'eles s'ierent entortillies
En dormant dedens lor oreilles,
Les greveroient à merveilles:
Paous néis, sirons et lentes,
Tant lor livrent sovent ententes,
Qu'il lor font lor euvres lessier,
Et eus flechir et abessier,
Ganchir, torner, saillir, triper,
Et dégrater, et défriper,
Et despoiller et deschaucier,
Tant les puéent-il enchaucier.
Mouches néis, à lor mengier,
Lor mainent sovent grant dangier,
Et les assaillent ès visaiges,
Ne lor chaut s'il sunt rois ou paiges.
Formis et petites vermines
Lor feroient trop d'ataïnes,
S'il ravoient d'eus congnoissance:
Mès voirs est que ceste ignorance
Lor vient de lor propre nature.
Mès raisonnable créature,
Soit mortex hons, soit divins anges,
Qui tuit doivent à Diex loanges,
S'el se mescongnoist comme nices,
Ce defaut li vient de ses vices

De cuir, de fer, voire pourpoints?18759
Pourquoi ne feraient-ils des points
Aussi bien que lui, toute somme,
Puisqu'ils ont des mains comme l'homme?
Ils pourraient même être écrivains,
Et ne seraient jamais si vains
Que tretous ne s'industriassent
Comment aux armes bataillassent,
Et mille et mille engins feraient
Dont l'homme à leur tour grèveraient.
Jusqu'à la puce, au perce-oreille
Qui les grèverait à merveille
S'il se faufilait tortillant
Par son oreille, en son dormant.
Et le pou, le ciron, du reste,
La punaise tant le moleste,
Tant lui livre de durs assauts
Qu'elle le fait par mille sauts
Bondir et laisser son ouvrage,
Tourner, gambader avec rage,
Se gratter et se tortiller,
Se déchausser, se dépouiller,
Se courber, se tordre l'échine.
La mouche même, si taquine,
Souvent, quand il prend son manger,
Lui fait courir maint grand danger,
Et le chatouillant au visage,
D'un roi se rit comme d'un page.
Les vermisseanx et les fourmis
Lui feraient aussi trop d'ennuis
S'ils avaient de soi connaissance.
Donc on voit que cette ignorance
De leur nature est bien le fruit.
Mais l'être raisonnable, lui,

Qui le sens li troble et enivre:18557
Car il puet bien Raison ensivre,
Et puet de franc voloir user:
N'est riens qui l'en puist escuser.
Et por ce tant dit vous en ai,
Et tex raisons i amenai,
Que lor jangles vueil estanchier,
N'est riens qui les puist revanchier.


Mès por m'entencion porsivre,
Dont ge voldroie estre délivre
Por ma dolor que g'i recors,
Qui me troble l'ame et le cors,
N'en vueil or plus dire à ce tor,
Vers les ciex arrier m'en retor,
Qui bien font quanque faire doivent
As créatures qui reçoivent
Les célestiaus influances,
Selonc lor diverses sustances.
Les vens font-il contrarier,
L'air enflamber, braire et crier,
Et esclaircir en maintes pars
Par tonnoirres et par espars,
Qui taborent, timbrent et trompent
Tant que les nuës se desrompent
Par les vapors qu'il font lever.
Si lor fait les ventres crever
Li chalor et li movemens,
Par orribles tornoiemens,
Et tempester et giter foudres,
Et par terre eslever les poudres,

Qu'il soit humain ou qu'il soit ange,18793
Qui tous doivent â Dieu louange,
Quand il se méconnaît, le sot,
De ses vices vient ce défaut
Qui ses sens trouble et qui l'enivre;
Car il peut, s'il veut, Raison suivre
Et de son libre arbitre user;
Rien n'est qui l'en puisse excuser.
Or si j'ai sur le libre arbitre
Tant discouru dans ce chapitre,
C'est pour sa fourbe démasquer,
Sans qu'il y puisse répliquer.
Mais pour, bon Génius, parfaire
Ma résolution première.
Et guérir mon âme et mon cœur
De leur trop cuisante douleur,
Sur ce sujet je veux me taire
Et revenir aux cieux arrière,
Qui toujours, eux, font leur devoir
Vers tout ce qui doit recevoir
Les sidérales influences,
Selon les diverses substances.
Ils font les vents contrarier,
L'air enflammer, bruire et crier,
Et font édaircir l'atmosphère,
En maintes parts, par le tonnerre
Et par les éclairs, qui soudain
Frappent dessus leur tambourin,
Qui roulent, qui grondent, qui trompent,
Tant qu'enfin nuages se rompent
Par les vapeurs qu'il font lever.
Car le ventre ils leur font crever
Et tempêter et jeter foudres,
Et par terre élever les poudres

Voire tors et clochiers abatre,18587
Et maint viel arbre tant debatre
Que de terre en sunt errachié,
Jà si fort n'ierent atachié,
Que jà racines riens lor vaillent,
Que tuit envers à terre n'aillent,
Ou que des branches n'aient routes,
Au mains une partie ou toutes.


Si dist-l'en que ce font déables
A lor croz et à lor chaables,
A lor ongles, à lor havez;
Mès tex diz ne vaut deus navez.
Qu'il en sunt à tort mescréu.
Car nule riens n'i a éu,
Fors les tempestes et li vent,
Qui si les vont aconsivant:
Ce sunt les choses qui lor nuisent.
Ceus versent blez, et vignes cuisent,
Et flors et fruiz d'arbres abatent,
Tant les tempestent et debatent,
Qu'il ne puéent es rains durer,
Tant qu'il se puissent méurer.
Voire plorer à grosses lermes
Refont-il l'air en divers termes;
S'en ont si grant pitié les nuës,
Que s'en despoillent toutes nuës,
Ne ne prisent lors ung festu
Le noir mantel qu'el ont vestu:
Car à tel duel faire s'atirent,
Que tout par pieces le descirent;
Si li aident à plorer,
Cum s'en les déust acorer,

En maint horrible tournoîment,18827
Par la chaleur, le mouvement:
Voire tours et clochers abattre
Et maints vieux arbres tant débattre
Que de terre ils sont arrachés;
Jamais ne seront attachés
Si fort, que racines ne cassent
Et qu'à l'envers ils ne trépassent,
Ou ne soient, en partie au moins,
Leurs rameaux rompus et disjoints.
Or ceci font, dit-on, les diables,
Avec leurs crocs, avec leurs câbles
Et leurs ongles et leurs crochets.
Mais tel dit ne vaut deux navets,
Et c'est à tort qu'on le suppose;
Car il n'y a rien autre chose
Que les tempêtes et le vent
Qui de près se vont poursuivant;
Voilà les choses qui leur nuisent.
Ils versent blés, les vignes cuisent,
Et sur les arbres fleurs et fruits
Si fort, devant qu'ils soient mûris,
Tempêtent, ballottent et meuvent,
Qu'aux rameaux tenir plus ne peuvent;
A grosses larmes voire ils font
L'air pleurer par si dur affront;
Pitié si grande en ont les nues
Que s'en dépouillent toutes nues,
Et ne prisent lors un fétu
Le noir manteau qu'ont revêtu.
Car à tel deuil faire conspirent
Que tout par pièces le déchirent,
Et comme si les éventrer
L'on devait, l'aident à pleurer,

Et plorent si parfondement,18619
Si fort et si espessement,
Qu'el font les flueves desriver,
Et contre les champs estriver,
Et contre les forez voisines
Par lor outrageuses cretines,
Dont il convient sovent perir
Les blez et le tens encherir,
Dont li povres qui les laborent,
L'esperance perduë plorent.
Et quant li flueves se desrivent,
Li poissons qui lor flueve sivent,
Si cum il est drois et raisons,
Car ce sunt lor propres maisons,
S'en vont, comme seignor et maistre,
Par champs, par prez, par vignes paistre,
Et s'esconcent contre les chesnes,
Delez les pins, delez les fresnes,
Et tolent as bestes sauvaiges
Lor manoirs et lor heritaiges;
Et vont ainsinc partout nagant,
Dont tuit vis s'en vont enragant
Bacus, Cerès, Pan, Cibelé,
Quant si s'en vont atropelé
Li poissons à lor noéures,
Par lor delitables pastures:
Et li Satirel et les Fées
Sunt moult dolent en lor pensées,
Quant il perdent par tex cretines
Lor délicieuses gaudines.
Les Nimphes plorent lor fontaines,
Quant des flueves les trovent plaines,
Et sorabondans et covertes,
Comme dolentes de lor pertes;

Et lors, profondément navrées,18861
Déversent larmes si serrées
Qu'elles font fleuves dériver,
Puis contre les champs se ruer
Et les forêts avoisinantes,
En cataractes mugissantes
Qui souvent font aux champs périr
Les blés, et les temps renchérir,
Et laboureurs, à cette vue,
Pleurent l'espérance perdue.
Lors les poissons s'en sont allés,
Emmi les fleuves dérivés,
Chacun comme seigneur et maître,
Par prés, par champs, par vignes paître,
Comme il est justice et raison,
Puisque le fleuve est leur maison,
Et se cachent contre les chênes,
Près des sapins et près des frênes,
Usurpant aux hôtes des bois
Leurs biens, leurs manoirs et leurs toits,
Et sur terre ainsi partout nagent,
Dont à l'envi tout vifs enragent
Cybèle, Pan, Bacchus, Cérès,
Quand ils aperçoivent serrés
Les poissons, en épaisses bandes,
A travers les bois et les landes
Et leurs pacages ravissants,
Naviguer, s'ébattre en tous sens;
Et les satyres et les fées
Sont moult dolents en leurs pensées,
Voyant baignés de flots vaseux
Leurs bocages délicieux.
Les nymphes pleurent leurs fontaines
Quand des fleuves les trouvent pleines,

Et li folet et les dryades18653
R'ont les cuers de duel si malades,
Qu'ils se tiennent trestuit por pris,
Quant si voient lor bois porpris,
Et se plaingnent des Diex des fluéves
Qui lor font vilenies nuéves,
Tout sans desserte et sans forfait,
C'onc riens ne lor aient forfait.
Et des prochaines basses viles
Qu'il tiennent chetives et viles,
Resunt li poissons ostelier.
N'i remaint granche ne celier,
Ne leu si vaillant ne si chier,
Que partout ne s'aillent fichier;
As temples vont et as eglises,
Et tolent à Dieu ses servises,
Et chacent des chambres oscures
Les Diex privés et lor figures.


Et quant revient au chief de piece
Que li biau tens le lait despiece,
Quant as ciex desplaist et anuie
Tens de tempeste et tens de pluie,
L'air ostent de tretoute s'ire,
Et le font resbaudir et rire;
Et quant les nues raparçoivent
Que l'air si resbaudi reçoivent,
Adonc se rejoïssent-eles,
Et por estre avenans et beles,
Font robes après lor dolors,
De moult desguisées colors,
Et metent lor toisons sechier
Au biau soleil plesant et chier,

Et leur lit ainsi maculé,18895
De vase et de flots inondé.
Et les folets et les dryades
Ont les cœurs de deuil si malades
Qu'ils se tiennent tretous pour pris,
Voyant leurs bosquets envahis,
Et se plaignent des dieux des fleuves
Qui leur font violences neuves,
Et sans raison, et sans forfait,
Ne leur ayant oncques mal fait.
Lors des prochaines basses villes
Qu'ils tiennent pour chétives, viles,
Hôtes deviennent les poissons.
Partout, granges, celliers, maisons,
Demeures saintes, respectées,
Sont de ces intrus visitées;
Aux temples des dieux immortels,
Ils profanent tous les autels
Et chassent des chambres obscures
Les dieux privés et leurs figures.
Et lorsque vient le temps serein
Dissiper le mauvais enfin,
Lorsqu'aux cieux déplaît et ennuie
Temps de tempête et temps de pluie,
A l'air ils ôtent son courroux
Pour revoir son sourire doux.
Quand les nuages s'aperçoivent
Que l'air si réjoui reçoivent,
Adonc se réjouissent-ils,
Et pour être avenants, gentils,
Se font, leurs douleurs oubliées,
Robes de couleurs variées,
Et mettent leurs toisons sécher
Au beau soleil plaisant et cher,

Et les vont par l'air charpissant18685
Au tens cler et resplendissant;
Puis filent, et quant ont filé,
Si font voler de lor filé
Grans aguillies de fil blanches,
Ausinc cum por coudre lor manches.
Et quant il lor reprent corage
D'aler loing en pelerinage,
Si font ateler lor chevaus,
Montent et passent mons et vaus,
Et s'en fuient comme desvans[35]:
Car Eolus li diex des vens,
(Ainsinc est cis diex apelés)
Quant il les a bien atelés,
Car il n'ont autre charretier
Qui sache lor chevaus traitier,
Lor met es piez si bonnes eles,
Que nus oisiaus n'ot onques teles.
Lors prent li air son mantel inde,
Qu'il vest trop volentiers en Inde,
Si s'en afuble, et si s'apreste
De soi cointir et faire feste,
Et d'atendre en biau point les nuës,
Tant qu'eles soient revenuës,
Qui por le monde solacier,
Ausinc cum por aler chacier,
Ung arc en lor poing prendre seulent,
Ou deux ou trois, quant eles veulent,
Qui sunt apelés ars celestre,
Dont nus ne set, s'il n'est bon mestre
Por tenir des regars escole,
Comment li solaus les piole,
Quantes colors il ont, ne queles,
Ne porquoi tant, ne porquoi teles,

Les cardent d'une main rapide18929
Emmi le temps clair et splendide,
Puis filent, et quand de filer
Cessent, du rouet font voler
Grandes aiguilles de fil blanches,
Tout comme s'ils cousaient leurs manches,
Et s'il leur plaît d'aller soudain
En pèlerinage lointain,
Lors font atteler leurs cavales,
Et comme des fous, par rafales,
Monts et vaux volent franchissants;
Car Éole, le dieu des vents
(C'est ainsi ce dieu qu'on appelle)
Quand leurs cavales il atelle
(Car il n'ont autres charretiers
Qui soigner sachent leurs coursiers),
Leur met aux pieds si bonnes ailes
Que nul oiseau n'en eut de telles.
L'air alors son bleu manteau prend
Qu'en l'Inde il revêt si souvent,
Et s'en affuble et bien s'apprête
A se parer et faire fête,
En attendant de jour en jour
Des blancs nuages le retour,
Qui lors, pour réjouir la terre,
Comme s'ils voulaient chasse faire,
Prennent soudain un arc au poing,
Ou deux, ou trois, s'il est besoin
(C'est l'arc-en-ciel, son nom l'indique),
De qui nul ne sait, en optique
S'il n'est maître passé, comment
Le soleil les va colorant,
Ce qu'ils ont de couleurs, ni quelles,
Ni pourquoi tant, ni pourquoi telles,

Ne la cause de lor figure.18719
Il li convendroit prendre cure
D'estre desciples Aristote,
Qui trop miex mist Nature en note
Que nus hons puis le teus Caym.
Alhacen li niés Hucaym[36],
Qui ne refu ne fox, ne gars,
Cis fist le livre des Regars.
De ce doit cil science avoir,
Qui vuet de l'arc en ciel savoir,
Car de ce doit estre jugierres
Clerc naturex et cognoissierres,
Et sache de géométrie,
Dont nécessaire est la mestrie
Au livre des Regars prover;
Lors porra les causes trover
Et les forces des miréoirs
Qui tant ont merveilleus pooirs,
Que toutes choses très-petites,
Letres gresles, très-loin escrites,
Et poudres de sablon menuës,
Si grans, si grosses sunt véuës,
Et si près mises as mirens,
Que chascuns les puet choisir ens;
Que l'en les puet lire et conter
De si loing que, qui raconter
Le voldroit, et l'auroit véu,
Ce ne porroit estre créu
D'omme qui véu ne l'auroit,
Ou qui les causes n'en sauroit:
Si ne seroit-ce pas créance,
Puisqu'il en auroit la science.
Mars et Venus qui jà pris furent
Ensemble où lit où il se jurent,

Ni de leur forme la raison.18963
Il lui faudrait prendre leçon
Et disciple être d'Aristote
Qui mieux mit la nature en note
Que nul homme depuis Caïn,
Ou d'Halacen, neveu d'Hucain[36b],
Qui n'était pas fou, mais logique,
Et qui fit le Traité d'optique.
De ceci doit science avoir
Qui veut de l'arc-en-ciel savoir
La nature, car pour en être
Bon juge, il faut à fond connaître
La géométrie, et cet art
Est l'absolu point de départ
Pour prouver ces splendides choses.
Lors il pourra trouver les causes,
Et puis les forces des miroirs
Qui tant ont merveilleux pouvoirs,
Que toutes choses très-petites,
Lettres grêles très-loin écrites,
Atomes de sablons menus,
Et si grands et si gros sont vus,
Et de si près, ne vous déplaise,
Qu'on peut les distinguer à l'aise,
Et qu'on peut les lire et compter
De si loin, que, qui raconter
Voudrait la chose et l'aurait vue,
Elle ne pourrait être crue
D'homme qui point ne la verrait
Et qui les causes n'en saurait:
Et ce ne serait pas croyance
Simple, en ce cas, mais bien science.
Mars et Vénus, qui furent pris
Tous deux ensemble au lit jadis,

S'il, ains que sor le lit montassent,18753
En tex miréor se mirassent,
Mès que les miréors tenissent
Si que le lit dedens véissent,
Jà ne fussent pris ne liés
Es laz soutis et déliés
Que Vulcanus mis i avoit,
De quoi nuz d'eus riens ne savoit:
Car s'il les éust fait d'ovraigne
Plus soutile que fil d'araigne,
S'éussent-il les laz véus,
Si fust Vulcanus decéus,
Car il n'i fussent pas entré;
Car chascuns laz plus d'ung grand tré
Lor parust estre gros et lons,
Si que Vulcanus li felons,
Ardans de jalousie et d'ire,
Jà ne provast lor avoltire,
Ne jà li Diex riens n'en séussent,
Se cil tex miréors éussent:
Car de la place s'en foïssent,
Quant les laz tendus i véissent,
Et corussent aillors gesir
Où miex celassent lor desir;
Ou féissent quelque chevance
Por eschever lor meschéance,
Sans estre honniz ne grevés.
Di-ge voir, foi que me devés,
De ce que vous avés oï?

Genius.

Certes, dist li Prestres, oï.

Avant que sur le lit montassent,18997
En tels miroirs s'ils se mirassent,
N'eussent été pris ni liés
Aux lacs subtils et déliés
Qu'y mit Vulcain par méfiance,
Dont nul d'eux n'avait connaissance.
Car si, leurs miroirs accordants,
Ils avaient vu le lit dedans,
Sa trame eût-il moult effilée,
Voire autant que fil d'araignée,
Les lacs ils eussent aperçu,
Et Vulcain eût été déçu.
Point ne se fussent mis en cage,
Car chaque fil comme un cordage
Semblé leur eût et gros et long,
Si bien que Vulcain le félon,
Ardent de haine et de colère,
N'eût pu prouver leur adultère,
Et les dieux n'en eussent rien su,
Si tels miroirs ils avaient eu.
Car ils eussent quitté la place,
Voyant les lacs à la surface,
Et s'en fussent allés coucher
Ailleurs, où leur désir cacher,
Combinant quelque ruse sûre
Pour fuir toute mésaventure,
Sans être honnis ou grevés.
Par la foi que vous me devez,
Or donc, dites-moi, je vous prie,
Si la chose qu'avez ouïe,
Beau prêtre, est bien la vérité.

Génius.

Oui, dit le prêtre avec bonté,

Ces miréors, c'est chose voire,18783
Lor fussent lors moult necessoire:
Car aillors assembler péussent,
Quant le péril i congnéussent;
Ou à l'espée qui bien taille,
Espoir Mars li diex de bataille,
Se fust si du jalous venchiés,
Que ses laz éust destranchiés:
Lors li péust à bon éur
Rafaitier sa fame aséur
Où lit, sans autre place querre.
Ou près du lit néis à terre.
Et se par aucune aventure
Qui moult fust felonnesse et dure
Dam Vulcanus i sorvenist
Lors néïs que Mars la tenist,
Venus qui moult est sage dame,
(Car trop a de barat en fame)
Se, quant l'uis li oïst ovrir,
Péust à tens ses rains covrir,
Bien éust excusacions
Par quiexque cavillacions,
Et contrevast autre ochoison
Por quoi Mars vint en sa maison;
Et jurast quanque l'en vosist,
Si que ses prueves li tosist,
Et li féist à force croire
C'onques la chose ne fu voire:
Tout l'éust-il néis véuë,
Déist-ele que la véuë
Li fust oscurcie et troblée,
Tant éust la langue doblée
En diverses plicacions
A trover escusacions.

Oui, ce miroir, c'est chose claire,19029
Leur eût été bien nécessaire.
Car ailleurs, voyant le danger,
Ils eussent pu se rencontrer,
Ou de son glaive, qui bien taille,
Se fût Mars, le dieu de bataille,
Si bien du jaloux revanché,
Que tous ses lacs il eût tranché,
Et sans chercher d'autre repaire,
Au lit, ou même auprès, à terre,
Sa maîtresse il eût contenté
Tout à son aise, en sûreté.
Alors si par quelque aventure
Moult félonesse et moult trop dure,
Fût là survenu dam Vulcain,
Quand même en ses bras Mars la tint,
Vénus, qui moult est sage dame
(Car trop de vice est en la femme),
Si ses reins, oyant l'huis ouvrir,
Elle avait à temps pu couvrir,
Vénus, dis-je, n'eût point d'excuse
Manqué, les eût sauvés par ruse,
Jusqu'à prochaine occasion
De revoir Mars en sa maison,
Et fait de force à l'autre croire
Que le fait n'était pas notoire
Et juré ce qu'on eût voulu,
Tant que lui s'avouât vaincu.
L'eût-il même de ses yeux vue,
Elle soutiendrait que sa vue
Était troublée assurément,
Si bien sa langue en un moment,
En mille détours, mille ruses,
Femme plie à trouver excuses

Car riens ne jure, ne ne ment18817
De fame plus hardiement;
Si que Mars s'en alast tous quites.

Nature.

Certes, sire Prestres, bien dites
Comme preus et cortois et sages.
Trop ont fames en lor corages
Et soutilités et malices
(Qui ce ne set, fox est et nices),
N'onc de ce ne les escuson.
Plus hardiement que nuz hon
Certainement jurent et mentent,
Méismement quant el se sentent
De quexque forfait encolpées:
Jà si ne seront atrapées
En cest cas especiaument:
Dont bien puis dire loiaument,
Qui cuer de fame aparcevroit,
Jamès fier ne s'i devroit;
Non feroit-il certainement,
Qu'il l'en mescherroit autrement.

L'Acteur.

Ainsinc s'acordent, ce me semble,
Nature et Genius ensemble.
Si dist Salemon toutevois,
Puisque par la vérité vois,
Que benéurés hons seroit
Qui bonne fame troveroit.

Nature.

Encor ont miréors, dist-ele,
Mainte autre force grant et bele:

(Car rien ne jure ni ne ment19063
Plus que la femme hardiment),
Si bien que Mars s'en allât quitte.

Nature.

Sire prêtre, avez chose dite
Courtoise et bonne et sans erreur.
Trop ont les femmes en leur cœur
De subtibilité, de malice
(Qui ne le sait est trop novice),
Ce n'est moi qui les défendrai.
Plus effrontément, je le sai,
Que nul homme les femmes mentent
Et jurent, surtout quand se sentent
En soupçon de quelque forfait;
Bien fin qui les attraperait,
Surtout en semblable aventure.
D'où je puis franchement conclure:
Qui cœur de femme à nu verrait
Jamais fier ne s'y devrait,
Et serait voire, eût-il beau faire,
Trompé de quelque autre manière.

L'Auteur.

Ainsi donc s'accordent sans plus
Tous deux Nature et Génius.
Toutefois Salomon ajoute,
Pour dire la vérité toute,
Que bien heureux l'homme serait
Qui bonne femme trouverait.

Nature.

Miroirs ont encore, dit-elle,
Mainte autre force grande et belle;

Car choses grans et grosses mises18845
Très-près, semblent de loing asises,
Fust néis la plus grant montaingne,
Qui soit entre France et Sardaingne,
Qu'el i puéent estre véuës
Si petites et si menuës,
Qu'envis les porroit-l'en choisir,
Tant i gardat-l'en à loisir.
Autre mirail par verités
Monstrent les propres quantités
Des choses que l'en i regarde,
S'il est qui bien i prengne garde.
Autre miréor sunt qui ardent
Les choses, quant eus les regardent,
Qui les set à droit compasser
Por les rais ensemble amasser,
Quant li solaus reflamboians
Est sus les miréors roians.
Autre font diverses ymages
Aparoir en divers estages,
Droites, belongues et enverses,
Par composicions diverses;
Et d'une en font-il plusors nestre
Cil qui des miréors sunt mestre;
Et font quatre iex en une teste,
S'il ont à ce la forme preste.
Si font fantosmes aparens
A ceus qui regardent par ens;
Font les néis dehors paroir
Tous vis, soit par aigue, ou par air;
Et les puet-l'en véoir joer
Entre l'ueil et le miroer,
Par les diversités des angles.
Soit li moiens compoz ou sangles,

Car les objets grands et gros mis19091
Tout près semblent si loin assis,
Fût-ce la plus grande montagne
Qui soit entre France et Sardaigne,
Qu'à les regarder à loisir
A peine on les pourrait choisir,
Tant sont toutes les choses vues
Si petites et si menues.
D'autres miroirs, par vérités,
Montrent les propres quantités
Des choses que l'on y regarde
S'il est qui bien y prenne garde.
D'autres miroirs sont maintenant
Qui brûlent ce qu'on met devant
Quand on les règle et les assemble
Pour les rais amasser ensemble,
Quand le soleil reflamboiant
Est sur les miroirs rayonnant.
D'autres font diverses images
Apparaître en divers étages,
Droites, oblongues, à l'envers,
Par maints arrangements divers.
Souvent d'une fait plusieurs naître
Celui qui des miroirs est maître,
Montre fantômes grimaçants
A ceux qui regardent dedans,
Mettant quatre yeux en une tête,
Si pour cela la forme est prête.
Puis les fait tout vivants mouvoir
Entre notre œil et le miroir
Par la combinaison des lignes
Et des angles, sous mille signes,
Dans l'eau, dans l'air, vifs ou posés,
Par engins simples, composés,

D'une matire ou de diverse,18879
En quoi la forme se reverse,
Qui tant se va montepliant,
Par le moien obediant
Qui vient as iex aparissans,
Selon les rais ressortissans,
Qu'il si diversement reçoit,
Que les regardéors deçoit.
Aristote néis tesmoigne,
Qui bien sot de ceste besoigne,
(Car toute science avoit chiere)
Uns hons, ce dist, malades iere,
Si li avoit la maladie
Sa véuë moult afoiblie,
Et li airs iert oscurs et trobles,
Et dit que par ces raisons dobles
Vit-il en l'air de place en place,
Aler par devant soi sa face.
Briément, mirail, s'il n'ont ostacles,
Font aparoir trop de miracles.
Si font bien diverses distances,
Sans miréors, grans decevances,
Sembler choses entr'eus lointaines
Estre conjointes et prochaines;
Et sembler d'une chose deus,
Selonc la diversité d'eus,
Ou six de trois, ou huit de quatre,
Qui se vuet au véoir esbatre,
Ou plus ou mains en puet véoir,
Si puet-il ses yex asséoir,
Ou plusors chose sembler une,
Qui bien les ordene et aüne.
Néis d'ung si très petit homme,
Que chascuns à nain le renomme,

De matière unique ou diverse,19125
En quoi la forme se reverse
Et tant se va multipliant
D'un engin à l'autre passant,
Qu'enfin à la vue étonnée
Tant arrive dénaturée
Par tous les rais qu'elle reçoit,
Que les observateurs déçoit.
Aristote même l'expose,
Qui connaissait à fond la chose
(Car toute science il aimait).
Il dit: «Malade un homme était,
Et telle était sa maladie:
Il avait la vue affaiblie,
Et l'air lui semblait trouble et noir;
Aussi, dit-il, croyait-il voir,
Pour ces raisons, de place en place,
Aller par devant lui sa face.»
Bref, les miroirs font à nos yeux,
Lorsque, pour arrêter leurs feux,
Ne s'interposent les obstacles,
Apparaître trop de miracles.
Les distances même souvent
Nous vont sans miroir décevant,
Et nous font voir choses lointaines
Ensemble jointes et prochaines,
D'un objet semblent faire deux
Par la diversité des lieux,
Ou six de trois, ou huit de quatre;
Qui se veut du spectacle ébattre,
Selon que ses yeux fixera,
Plus ou moins en apercevra,
Jusqu'à plusieurs choses en une,
S'il sait bien ordonner chacune.

Font-il paroir as yex véans18913
Qu'il soit plus grans que dix géans,
Et pert par sus les bois passer,
Sans branche plaier ne quasser,
Si que tuit de paor en tremblent;
Et li géant nain i ressemblent
Par les yex qui si les desvoient,
Quant si diversement les voient.


Et quant ainsinc sunt décéu
Cil qui tex choses ont véu,
Par miréors ou par distances,
Qui lor ont fait tex demonstrances,
Si vont puis au pueple et se vantent,
Et ne dient pas voir, ains mentent,
Qu'il ont les déables véus,
Tant sunt ès regars decéus.
Si font bien oel enferme et troble
De sengle chose sembler doble,
Et paroir où ciel doble lune,
Et deux chandeles sembler une.
N'il n'est nus qui si bien regart,
Qui sovent ne faille en regart,
Dont maintes choses jugié ont
D'estre moult autre que ne sont.
Mès ne voil or pas metre cure
En ci déclairier la figure
Des miréors, ne ne dirai
Comment sunt reflechi li rai,
Ne lor angles ne voil descrivre,
Tout est aillors escrit en livre;
Ne porquoi des choses mirées
Sunt les images remirées

Voire elles font aux regardants19159
Sembler plus haut que dix géants
Un homme, un si très-petit homme
Que chacun pour nain le renomme,
A croire qu'il s'en va passer
Par sus bois sans branche casser,
Si bien que tous de peur en tremblent;
Géants d'autre part nains leur semblent.
Or tous sont par leurs yeux trompés,
Selon qu'ils sont des rais frappés.
Et quand les miroirs ou distances,
Aux si trompeuses apparences,
Quelques-uns ont ainsi déçu,
Ceux qui telles choses ont vu
Lors s'en vont au peuple et se vantent,
Et ne disent pas vrai, mais mentent,
Disant qu'ils ont les diables vus,
Tant ils sont par leurs yeux déçus.
Ainsi fait l'œil malade et trouble
Simple chose paraître double,
Deux chandelles une sembler
Et deux lunes au ciel briller.
Aucuns ne sont, si clair qu'ils voient,
Que leurs yeux souvent ne dévoient,
D'où jugé maintes choses ont
Être tout autres que ne sont.
Mais je ne veux pas mettre cure
A dépeindre ici la figure
Des miroirs, non plus les façons
Dont sont réfléchis les rayons,
Ni leurs angles ne veux décrire
Qu'ailleurs en maint livre on peut lire,
Ni pourquoi les objets mirés
Ne sont que reflets renvoyés

As yex de ceus qui là se mirent,18945
Quant vers les miréors se virent[37];
Ne les leus de lor aparences,
Ne les causes des decevances;
Ne ne revoil dire, biau prestre,
Où tex ydoles ont lor estre,
Ou des miréors, ou defores;
Ne ne recenserai pas ores
Autres visions merveilleuses,
Soient plesans ou dolereuses,
Que l'en voit avenir sodaines;
Savoir mon s'eles sunt foraines,
Ou sans plus en la fantasie,
Ce ne déclairerai-ge mie;
N'il ne le convient ore pas,
Ainçois les lais et les trespas
Avec les choses devant dites
Qui jà n'ierent par moi descrites:
Car trop y a longue matire,
Et si seroit grief chose à dire,
Et moult seroit fort à entendre.
S'il ert qui le séust aprendre
As gens lais especiaument,
Qui lor diroit généraument,
Si ne porroient-il pas croire
Que la chose fust ainsinc voire,
Des miréors méismement,
Qui tant euvrent diversement,
Se par estrumens nel' véoient,
Se clercs livrer les lor voloient,
Qui séussent par démonstrance
Ceste merveilleuse science.
Ne des visions les manières,
Tant sunt merveilleuses et fieres,

Dans les yeux de ceux qui se mirent19193
Quand vers les miroirs ils se virent[37b],
Ni les causespgnumb raisons
Des semblants et déceptions.
Je ne dirai non plus, beau prêtre,
Où ces images ont leur être,
Dans les miroirs ou en dehors;
Je ne décrirai point dès lors
Autres visions merveilleuses,
Soit plaisantes, soit douloureuses
Qui adviennent soudainement:
Si elles sont réellement
Ou sans plus en la fantaisie,
Ce ne déclarerai-je mie,
Car ce n'est pas ici le cas.
Mieux vaut les laisser, n'est-ce pas,
Avec les choses devant dites
Que je n'ai pas non plus décrites,
Car trop étendu le sujet
Et trop difficile serait
A dire, et trop fort à entendre.
Si quelqu'un le voulait apprendre
Au vulgaire spécialement,
Et parlât généralement,
Personne dans son auditoire
Ne voudrait telle chose croire
Des miroirs en particulier
Au mérite si singulier,
Si par palpable démontrance
Cette merveilleuse science
En même temps il n'expliquait
Par instruments qu'il produirait.
Ni des visions les manières,
Tant sont merveilleuses et fières,

Ne porroient-il otroier,18979
Qui les lor voldroit desploier,
Ne quex sunt les decepcions
Qui viennent par tex visions,
Soit en veillant, soit en dormant,
Dont maint s'esbahissent forment:
Por ce les vueil ci trespasser,
Ne si ne vueil or pas lasser
Moi de parler, ne vous d'oïr:
Bon fait prolixité foïr.
Si sunt fames moult envieuses[38],
Et de parler contrarieuses,
Si vous pri qu'il ne vous desplaise,
Por ce que du tout ne m'en taise,
Se bien par la vérité vois;
Tant en vuel dire toutevois,
Que maint en sunt si decéu,
Qui de lor liz se sunt méu,
Et se chaucent néis et vestent,
Et de tout lor harnois s'aprestent,
Si cum li sen commun someillent,
Et tuit li particulier veillent:
Prennent bordons, prennent escharpes,
Ou piz, ou faucilles, ou sarpes,
Et vont cheminant longues voies,
Et ne sevent où toutevoies;
Et montent néis es chevaus,
Et passent ainsinc mons et vaus,
Par seches voies, ou par fanges,
Tant qu'il viennent en leus estranges.
Et quant li sen commun s'esveillent,
Moult s'esbahissent et merveillent.
Quant puis à leur droit sens reviennent,
Et quant avec les gens se tiennent,

Nul ne saurait leur inculquer,19227
Tant les voulût-il expliquer,
Ni les déceptions cruelles
Qui viennent par visions telles,
Soit en veillant, soit en dormant,
Dont maint s'ébahit grandement.
Aussi, c'est pourquoi je les passe,
De peur qu'à la fin je ne lasse
Moi de parler et vous d'ouïr,
Car bon fait prolixité fuir.
Or sont femmes moult ennuyeuses
Et de trop parler envieuses.
Mais si tout ce clairement vois,
Je vous prie encore une fois,
Pour que de tout point ne me taise,
Que de m'ouïr ne vous déplaise.
Maints sont par vision séduits
Tant qu'ils se lèvent de leurs lits,
Et se chaussent même et se vêtent
Et de tout leur harnais s'apprêtent,
Car chez eux le sens commun dort,
Et seul veille leur fol transport.
Lors prenant bourdons et écharpes
Ou pieux, ou faucilles, ou sarpes[39],
Ils s'en vont bien loin cheminant
Sans savoir où, le plus souvent,
Et même enfourchant leur monture
Par monts, par vaux, à l'aventure,
Franchissent marais, secs chemins,
Tant qu'ils gagnent pays lointains;
Et quand leur sens commun s'éveille
Moult s'ébahit et s'émerveille.
Puis revenus à leur droit sens,
Quand se trouvent avec les gens,

Si tesmoignent, non pas por fables,19013
Que là les ont porté déables
Qui de lor ostiex les osterent,
Et il méismes s'i porterent.
Si rest bien sovent avenu,
Quant aucuns sunt pris et tenu
Par aucune grant maladie,
Si cum il pert en frenisie,
Quant il n'ont gardes sofisans,
Ou sunt seus en ostiex gisans,
Qu'il saillent sus et puis cheminent,
Et de tant cheminer ne finent,
Qu'il truevent aucuns leus sauvages,
Ou prez, ou vignes, ou boscages,
Et se lessent ilec chéoir.
Là les puet-l'en après véoir
Se l'en i vient, combien qu'il tarde,
Por ce qu'il n'orent point de garde,
Fors gent espoir fole et mauvese,
Tous mors de froit et de mesese;
Ou quant sunt néis en santé,
Voit-l'en de tex à grant planté,
Qui mainte fois, sans ordenance,
Par naturel acoustumance,
De trop penser sunt curieus,
Quant trop sunt melencolieus,
Ou paoreux outre mesure,
Qui mainte diverse figure
Se font paroir en eus-méismes,
Autrement que nous ne déismes[40]
Quant de miréors parlions,
Dont si briefment nous passions,
Et de tout, ce lor semble lores
Qu'il soit ainsinc por voir defores.

Ils jurent que ce ne sont fables,19261
Que là les ont portés les diables
Qui les ont de leurs lits ôtés;
Mais eux-mêmes s'y sont portés.
Ainsi par grande maladie
Et par extrême frénésie
Quand quelqu'un est pris et tenu,
Moult souvent est-il advenu,
Si garde insuffisante veille
Ou tout seul chez lui s'il sommeille,
Qu'il se lève et va cheminant
Et devant lui chemine tant
Qu'il trouve quelque lieu sauvage,
Ou prairie, ou vigne, ou bocage,
Où se laisse exténué choir.
Et là peut-on après le voir,
Lorsque d'accourir trop on tarde,
Pour n'avoir pas fait bonne garde,
Ou l'avoir mis en folle main,
Expirant de froid et de faim.
Et maintes fois sans maladie,
Par naturelle frénésie,
Ne voyons-nous pas quantité
De gens, en très-bonne santé,
Qui sont par trop mélancoliques,
Pensifs, soucieux, extatiques,
Voire outre mesure peureux,
Eux-mêmes se frapper les yeux
Et l'esprit de mainte figure
Étrange, de même nature
Que celles dont céans parlions
Quand des miroirs nous dissertions;
Mais ils les prennent pour réelles
Et vivantes et naturelles.

Cil qui par grant devocion19047
En trop grant contemplacion,
Font aparoir en lor pensées
Les choses qu'il ont porpensées,
Et les cuident tout proprement
Véoir defors apertement,
Et ce n'est fors trufle et mençonge,
Ainsinc cum de l'omme qui songe,
Qui voit, ce cuide, en sa présence
Les esperituex sustance,
Si cum fist Scipion jadis,
Qui vit enfer et paradis,
Et ciel et air, et mer, et terre,
Et tout quanque l'en i puet querre;
Il voit estoiles aparair,
Et voit oisiaus voler par air,
Et voit poissons par mer noer,
Et voit bestes par bois joer,
Et faire tours et biaus et gens;
Et voit diversetés de gens,
Les uns en chambre solacier,
Les autres voit par bois chacier,
Par montaignes et par rivieres,
Par prez, par vignes, par jachieres;
Et songe plaiz et jugemens,
Et guerres et tornoiemens,
Et baleries et karoles,
Et ot vieles et citoles,
Et flere espices odoreuses,
Et goute choses savoreuses,
Et gist entre les bras s'amie,
Et toutevois n'i est-il mie;
Ou voit Jalousie venant,
Ung pestel à son col tenant,

Tel qui, par grand' dévotion,19295
En trop grand' contemplation,
Fait apparaître en ses pensées
Les choses qu'il a pourchassées,
Et les cuide voir proprement
Devant ses yeux ouvertement
(Mais tout cela n'est que mensonge,
Ainsi comme l'homme qui songe,
Qui prend ce qu'il voit pour réel
Quand ce n'est que spirituel,
Comme Scipion, dit l'histoire,
Vit le ciel dans toute sa gloire,
Et la mer, et la terre et l'air
En tous détails, jusqu'à l'enfer),
Tel donc voit étoiles paraître,
Les animaux dans les bois paître,
Les oiseaux dans l'air voyager
Et poissons par la mer nager:
Il voit leurs tours, leur gentillesse,
Il voit encore en grand' liesse,
Chez eux diversité de gens,
D'autres par les forêts chassants,
Par montagnes et par rivières,
Par prés, par vignes, par jachères:
Il songe plaids et jugements,
Guerres, tournois, trépignements,
Et bals, et rondes et karoles,
Entend guitares et violes,
Goûte savoureux aliments
Et flaire épices odorants,
Ou gît dans les bras de sa mie,
Et de cela rien n'est-il mie:
Ou voit Jalousie accourant,
Un bâton à son col tenant,

Qui provés ensemble les trueve19081
Par Male-Bouche qui contrueve
Les choses ains que faites soient,
Dont tuit Amant par jor s'effroient.
Car cil qui fins Amans se clament,
Quant d'amors ardemment s'entr'ament,
Dont moult ont travaus et anuis,
Qui se sunt de nuit endormis
En lor lit où moult ont pensé,
(Car les propriétés en sé)[41]
Si songent les choses amées,
Que tant ont par jor réclamées,
Ou songent de lor aversaires
Qui lor font anuis et contraires.
Ou s'il sunt en mortex haïnes,
Corrous songent et ataïnes,
Et contens o lor anemis
Qui les ont en haïne mis
Es choses à guerre ensivables,
Par contraires ou par semblables.
Ou s'il resunt mis en prison
Par aucune grant mesprison,
Songent-il de lor délivrance,
S'il en sunt en bonne esperance;
Ou songent ou gibet ou corde,
Que li cuers par jor lor recorde;
Ou quiexques choses desplesans,
Qui ne sunt mie hors, mès ens,
Si recuident-il por voir lores
Que ces choses soient defores,
Et font de tout ou duel ou feste,
Et tout portent dedens lor teste,
Qui les cinc sens ainsinc deçoit
Par les fantosmes qu'il reçoit,

Qui prouvés ensemble les trouve19329
Par Malebouche qui controuve
Les actes avant qu'ils soient faits
Et rend les amants inquiets.
Car amants qui fins se proclament,
Quand d'un ardent amour s'enfiamment,
Dont ont grand deuil et grands ennuis,
Quand au lit seront endormis
Où leur esprit moult souffre et pense
(Je le sais par expérience)[41b],
Ils songent à l'objet aimé
Qu'ils ont le jour tant réclamé,
Ou pensent à leurs adversaires
Qui tant leur font peines amères.
Ou s'ils sont en mortel courroux,
Toute la nuit leur cœur jaloux
Ne rêve que haine et vengeance,
Querelles, combats à outrance,
Avec leurs mortels ennemis
Qui les ont tant en haine mis,
Et combinent comme à la guerre
Manœuvre semblable ou contraire.
Ou s'ils sont jetés en prison
Pour aucun crime ou trahison,
Ils songent à leur délivrance,
S'ils en sont en bonne espérance,
Ou bien rêvent corde et gibet
Qui le jour les inquiétait,
Ou quelque chose déplaisante
En eux-mêmes qui les tourmente,
Et s'imaginent voir alors
Les choses paraître au dehors,
Et font de tout ou deuil ou fête,
Et tout portent dedans leur tête,

Dont maintes gens par lor folie19115
Cuident estre par nuit estries
Errans avecques dame Habonde[42],
Et dient que par tout le monde
Li tiers enfant de nacion
Sunt de ceste condicion.
Qu'il vont trois fois en la semaine
Si cum destinée les maine;
Et par tous ces ostex se boutent,
Ne clés ne barres ne redoutent,
Ains s'en entrent par les fendaces,
Par chatieres et par crevaces,
Et se partent des cors les ames,
Et vont avec les bonnes Dames
Par leus forains et par maisons,
Et le pruevent par tiex raisons:
Que les diversités véuës
Ne sunt pas en lor liz venuës,
Ains sunt lor ames qui laborent,
Et par le monde ainsinc s'en corent;
Et tant cum il sunt en tel oirre,
Si cum il font as gens acroire,
Qui lor cors bestorné auroit,
Jamès l'ame entrer n'i sauroit.
Mès trop a ci folie orrible,
Et chose qui n'est pas possible:
Car cors humains est chose morte
Sitost cum l'ame en soi ne porte;
Donques est-ce chose certaine
Que cil qui trois fois la semaine
Ceste maniere d'oirre sivent,
Trois fois muirent, trois fois revivent
En une semaine méismes:
Et s'il est si cum nous déismes,