Qui les cinq sens ainsi déçoit19363
Par les fantômes qu'elle voit.
Maintes gens même, en leurs folies,
La nuit, pensent être génies
Avecque dame Habonde errants[42b],
Et disent que de tous enfants
Les troisièmes par la naissance
Sont tretous de semblable essence:
Qu'en la semaine ils vont trois fois
Du destin écoutant la voix,
Par toutes les maisons se boutent,
Ni clés ni barres ne redoutent,
Mais dessus passent ou dessous
Par chatières, fentes et trous;
Que de leurs corps partent les âmes
Qui vont avec les bonnes dames
Par lieux publics et par maisons
Et disent pour toutes raisons:
«Que les choses diverses vues
Ne sont pas en leurs lits venues;
Donc leurs âmes s'en vont ainsi
De par le monde, à grand souci.»
Ils ne s'en tiennent pas là voire,
Mais veulent faire aux gens accroire
Que si le corps on retournait
Jamais l'âme n'y rentrerait.
Mais c'est une folie horrible,
Et chose qui n'est pas possible,
Car de l'homme le corps est mort
Certes sitôt que l'âme en sort.
Donc est-ce une chose certaine
Que si par trois fois la semaine
Ce voyage l'âme faisait,
Trois fois mourrait et revivrait

Dont resuscitent moult souvent19149
Li desciples de tel convent[43].


Mais c'est bien terminée chose,
Et bien l'os reciter sans glose,
Que nus qui doie à mort corir,
N'a que d'une mort à morir,
Ne jà ne resuscitera
Tant que ses jugemens sera,
Se n'ert miracle especial
De par le Diex celestial,
Si cum de saint Ladre lison,
Car ce pas ne contredison.
Et quant l'en dit d'autre partie
Que quant l'ame s'est departie
Du cors ainsinc desaorné,
S'el trueve le cors bestorné,
El ne set en li revenir:
Qui puet tel fable sostenir?
Qu'il est voirs, et bien le recors,
Ame desevrée de cors,
Plus est aperte, et sage et cointe,
Que quant ele est au cors conjointe,
Dont el sieut la complexion
Qui li troble s'entencion:
Dont est miex lors par li séuë
L'entrée que ne fu l'issuë:
Par quoi plus tost la troveroit,
Jà si bestorné ne seroit.


D'autre part, que li tiers du monde
Aille ainsinc avec dame Habonde,

Le corps dans la même semaine,19397
Et si c'est vrai, qu'on en convienne,
Les disciples de ce savant
Système renaissent souvent[43b].
C'est une indiscutable chose,
Et je l'ose affirmer sans glose,
Que nul qui doive à mort courir
N'a que d'une mort à mourir,
Et jamais, à moins d'un miracle
De Dieu qui lève cet obstacle,
Jamais ne ressuscitera
Tant que pour lui subsistera
Son jugement. Or Dieu l'accorde
Parfois dans sa miséricorde,
Comme saint Lazare lisons,
Ce que nous ne contredisons,
Et lorsqu'on dit, d'autre partie,
Que quand l'âme s'est départie
Du corps ainsi tout désorné,
S'elle le trouve retourné,
Elle n'y peut rentrer ensuite,
Qui donc telle fable débite?
C'est certain et pas n'en démords,
Ame qui se sèvre du corps
Est plus subtile et déliée
Que quand était au corps liée,
Dont subit la complexion
Qui trouble son intention.
Donc est mieux lors par elle sue
La porte que n'était l'issue,
Par quoi plus tôt la trouverait
Quand le corps voire on tournerait.
D'autre part, que le tiers du monde
Ainsi coure avec dame Habonde,

Si cum foles vielles le pruevent19179
Par les visions qu'eles truevent,
Dont convient-il sans nule faille
Que tretous li mondes i aile,
Qu'il n'est nus, soit voire ou mençonge,
Qui mainte vision ne songe,
Non pas trois fois en la semaine,
Mès quinze fois en la quinzaine,
Ou plus, ou mains par aventure,
Si cum la fantasie dure.
Ne ne revoil dire des songes,
S'il sunt voirs, ou s'il sunt mençonges,
Se l'en les doit du tout eslire,
Ou s'il sunt du tout à despire:
Porquoi li uns sunt plus orribles,
Plus bel li autre et plus paisible,
Selonc lor apparicions
En diverses complexions,
Et selonc lor divers corages
Des meurs divers et des aages:
Ou se Diex par tex visions
Envoie revelacions,
Ou li malignes esperiz,
Por metre les gens en periz,
De tout ce ne m'entremetrai,
Mès à mon propos me retrai.
Si vous di donques que les nuës,
Quant lasses sunt et recréuës
De traire par l'air de lor flesches,
Et plus de moistes que de seiches,
Car de pluies et de rousées
Les ont trestoutes arrousées,
Se Chalor aucune n'en seiche,
Por traire quelque chose seiche,

(Si les vieilles nous en croyons19431
Contant leurs folles visions),
Il faut vraiment, vaille que vaille,
Qu'à son tour tout le monde y aille,
Puisque tous, à tort ou raison,
Nous leurre mainte vision,
Non pas trois fois en la semaine,
Mais quinze fois en la quinzaine,
Ou moins, ou plus, tant qu'en l'esprit
Le phénomène se produit.
Je ne dirai non plus des songes
S'ils sont vérités ou mensonges,
Si l'on les doit du tout priser,
S'ils sont du tout à mépriser,
Pourquoi les uns sont plus horribles,
D'autres plus beaux ou plus paisibles,
Selon les apparitions
Et selon les complexions,
Les mœurs diverses, les usages,
Les circonstances et les âges;
Si Dieu par telles visions
Veut faire révélations,
Ou bien l'esprit malin, le traître,
Pour les gens en grand péril mettre.
De tout ce ne m'occuperai,
Mais à mon propos reviendrai.
Je vous disais donc que les nues,
Lorsqu'elles sont lasses, rompues
De lancer leurs flèches en l'air
Plus moites que sèches, c'est clair,
Puisque de pluie et de rosées
Les ont tretoutes arrosées
(Si n'en sèche aucune Chaleur
Des traits de sa brûlante ardeur),

Si destendent lor ars ensemble,19213
Quant ont trait tant cum bon lor semble.
Mès trop ont estranges manieres
Cilz ars dont traient ces archieres,
Car toutes lor colors s'en fuient,
Quant en destendant les estuient;
Ne jamès puis de cels méismes
Ne retrairont que nous véismes;
Mès s'el vuelent autre fois traire,
Noviaus arz lor convient refaire,
Que li solaus puist pioler;
Nes convient autrement doler.
Encore ovre plus l'influance
Des ciex, qui tant ont grant poissance
Par mer, et par terre, et par air;
Les cometes font-il parair[44],
Qui ne sunt pas es ciex posées,
Ains sunt parmi l'air embrasées,
Et poi durent puis que sunt faites,
Dont maintes fables sunt retraites.
Les mors as princes en devinent
Cil qui de deviner ne finent;
Mès les cometes plus n'aguetent,
Ne plus espessement ne gietent
Lor influances ne lor rois
Sor povres hommes que sor rois,
Ne sor rois que sor povres hommes:
Ainçois euvrent, certains en sommes,
Où monde sor les regions,
Selonc les disposicions
Des climaz, des hommes, des bestes
Qui sunt as influances prestes
Des planetes et des estoiles,
Qui greignor pooir ont sor eles.

Tirant tant comme bon leur semble,19465
Leurs arcs détendent lors ensemble.
Mais ils sont par trop singuliers
Ces arcs dont tirent ces archers,
Dont toutes les couleurs s'effacent
Quand dans leurs étuis les replacent.
Du reste, ils ne tireront plus
Des mêmes arcs qui furent vus;
Car pour nouvelles flèches traire,
Nouveaux arcs il leur faudra faire
Que le soleil puisse parer,
Car lui seul peut les décorer.
Mieux encore agit l'influence
Des cieux qui tant ont grand' puissance
Par l'air et la terre et la mer.
Ils font comètes enflammer[44b]
Qui ne sont pas aux cieux posées,
Mais en l'air courent embrasées,
Pour mourir peu de temps après,
Dont maints contes ont été faits,
Tous plus faux les uns que les autres.
Les devins et tous leurs apôtres
Disent que ces astres errants
Nous annoncent la mort des grands.
Mais les comètes, sans doutance,
Ne font peser leur influence
Ni leurs rayons d'un plus grand poids
Sur pauvres hommes que sur rois,
Ni sur rois que sur pauvres hommes,
Mais travaillent, certains en sommes,
Du monde sur les régions,
Selon les dispositions
Des climats, des hommes, des bêtes,
Qui sont aux influences prêtes

Si portent les senefiances19247
Des celestiaus influances,
Et les complexions esmuevent,
Si cum obéissans les truevent.


Si ne di-ge pas ne n'afiche
Que rois doient estre dit riche
Plus que les personnes menuës
Qui vont nuz piez parmi les ruës:
Car soffisance fait richece,
Et convoitise fait povrece.
Soit rois, ou n'ait vaillant deux miches,
Qui plus convoite mains est riches;
Et qui voldroit croire escritures,
Li rois resemblent les paintures,
Dont tel exemple nous apreste
Cil qui nous escrit l'Almageste,
Se bien i savoit prendre garde
Cil qui les paintures regarde,
Qui plesent cui ne s'en apresse,
Mès de près la plesance cesse;
De loing semblent trop déliteuses,
De près ne sunt point docereuses.
Ainsinc va des amis poissans,
Doux est à lor mescongnoissans
Lor servise et lor acointance
Par le defaut d'experience.
Mès qui bien les esproveroit,
Tant d'amertume i troveroit,
Qu'il s'i craindroit moult à bouter.
Tant fait lor grace à redouter.
Ainsinc nous asséure Oraces,
De lor amor et de lor graces:

De tous les astres lumineux,19499
Qui sont les plus puissants sur eux,
Et portent les signifiances
De ces célestes influences,
Et meuvent les complexions
Selon leurs dispositions.
Pour ce ne dis-je ni n'affiche
Qu'un roi doive être appelé riche
Plus que les autres gens menus
Qui par les routes vont pieds-nus;
Car suffisance fait richesse,
Et convoitise fait détresse.
Soit roi, soit pauvre mendiant,
Qui plus convoite a moins vaillant,
Et qui voudrait croire écritures
Les rois ressemblent aux peintures.
C'est l'exemple que l'auteur prit
Quand l'Almageste il écrivit.
Si bien savez y prendre garde,
Quand les peintures on regarde,
De loin elles font bon effet,
De près le plaisir disparaît;
De loin semblent délicieuses,
De près ne sont plus doucereuses.
Ainsi va des amis puissants.
Doux semblent, aux non connaissants,
Leur service et leur accointance
Par le défaut d'expérience;
Mais qui bien les éprouverait,
Tant d'amertume y trouverait,
Qu'il hésiterait, j'en suis sûre,
A les briguer à l'aventure,
Tant leur grâce est à redouter.
C'est ce que se plaît à conter

Ne li princes ne sunt pas dignes19279
Que li cors du ciel doingnent signes
De lor mort plus que d'ung autre homme;
Car lor cors ne vault une pomme
Oultre le corps d'ung charruier,
Ou d'ung clerc, ou d'ung ecuier:
Car ges fais tous semblables estre,
Si cum il apert à lor nestre.
Par moi nessent semblable et nu,
Fort et fiéble, gros et menu:
Tous les met en équalité
Quant à l'estat d'umanité.
Fortune i met le remanant,
Qui ne set estre permanant,
Qui ses biens à son plaisir donne,
Ne ne prent garde à quel personne,
Et tout retolt et retoldra
Toutes les fois qu'ele voldra.

Se nus dist que li gentil-homme
Sunt de meillor condicion...
Que cil qui les terres cultivent...
Ge respons que nus n'est gentis
S'il n'est as vertus ententis,
Ne n'est vilains fers par ses vices.
(Page 170, vers 19304.)

XCIX


Comment Nature proprement
Devise bien certainement
La vérité, dont gentillesse
Vient et en enseigne l'adresse.


Et se nus contredire m'ose,
Qui de gentillece s'alose,
Et die que li gentil-homme,
Si cum li pueples les renomme,
Sunt de meillor condicion
Par noblece de nacion,

Dans ses vers le divin Horaces19533
De leur amour et de leurs grâces.
Non, les rois ne méritent pas
Que les cieux daignent leur trépas
Annoncer plus que d'un autre homme,
Car leur corps ne vaut une pomme
Plus que le corps d'un charretier,
Ou d'un clerc ou d'un écuyer;
Car je les fais semblables être;
Voyez-les au moment de naître.
Pour moi semblables sont et nus,
Forts et faibles, gros et menus,
Quant à leur humaine nature;
Entre eux c'est l'égalité pure.
Fortune apporte le restant
Qui ne sait être permanent;
Car ses biens à son plaisir donne
Sans songer à quelle personne,
Et tout ravit et ravira
Toutes les fois qu'elle voudra.

XCIX


Comment Nature proprement
Devise bien certainement
La vérité, de quoi Noblesse
Vient, et nous en donne l'adresse.


Et si quelqu'un me contredit
De sa race et s'enorgueillit,
S'écriant qu'est le gentilhomme
(Ainsi que le peuple les nomme)
De meilleure condition,
Par sa naissance et son blason,

Que cil qui les terres cultivent,19307
Ou qui de lor labor se vivent:
Ge respons que nus n'est gentis,
S'il n'est as vertus ententis,
Ne n'est vilains, fors par ses vices
Dont il pert outrageus et nices.
Noblece vient de bon corage,
Car gentillece de lignage
N'est pas gentillece qui vaille,
Por quoi bonté de cuer i faille,
Por quoi doit estre en li parans
La proece de ses parens
Qui la gentillece conquistrent
Par les travaux que grans i mistrent,
Et quant du siecle trespasserent,
Toutes lor vertus emporterent,
Et lessierent as hoirs l'avoir;
Que plus ne porent d'aus avoir.
L'avoir ont, plus riens n'i a lor,
Ne gentillece, ne valor,
Se tant ne font que gentil soient
Par sens ou par vertu qu'il aient.
Si r'ont clers plus grant avantage
D'estre gentiz, cortois et sage,
(Et la raison vous en diroi,)
Que n'ont li princes ne li roi
Qui ne sevent de letréure;
Car li clers voit en escriture
Avec les sciences provées,
Raisonables et desmonstrées,
Tous maus dont l'en se doit retraire,
Et tous les biens que l'en puet faire:
Les choses voit du monde escrites,
Si cum el sunt faites et dites.

Que ceux qui les terres cultivent19563
Ou du travail de leurs mains vivent,
Moi je réponds que nul, sans plus,
N'est noble que par ses vertus
Et n'est vilain que par ses vices,
Son orgueil et ses fols caprices.
Noblesse vient de la valeur,
Car si manque bonté de cœur,
Pour moi noblesse de naissance
N'est rien qui vaille, sans doutance.
Le noble doit montrer aux yeux
La prouesse de ses aïeux,
Qui leur noblesse avait conquise
De par mainte grande entreprise.
Or du monde ils sont disparus,
Emportant toutes leurs vertus
Et simplement leurs biens laissèrent,
Dont leurs descendants héritèrent,
Qui l'avoir ont, rien plus n'est leur,
Pas plus noblesse que valeur,
S'ils ne font tant que nobles soient
Par sens et valeur qu'ils déploient.
Plus d'avantage a donc cent fois
Le clerc d'être noble et courtois
(Et la raison vais vous en dire),
Qu'un roi qui, malgré son empire,
N'est, hélas! rien moins que savant.
Car le clerc en écrits apprend
Avec les sciences prouvées,
Raisonnables et démontrées,
Les maux dont on doit s'écarter
Et les biens qu'on peut pratiquer:
Les choses voit du monde écrites
Comme elles sont faites et dites,

Il voit ès anciennes vies19341
De tous vilains les vilenies,
Et tous les faiz des cortois hommes,
Et des cortoisies les sommes:
Briefment, il voit escrit en livre
Quanque l'en doit foïr ou sivre;
Par quoi tuit clerc, desciple et mestre,
Sunt gentiz ou le doivent estre;
Et sachent cil qui ne le sont,
C'est por lor cuers que mauvès ont:
Qu'il en ont trop plus d'avantages
Que cil qui cort as cers ramages.
Si valent pis que nule gent
Clerc qui le cuer n'ont noble et gent,
Quant les biens congnéus eschivent,
Et les vices véus ensivent;
Et plus pugnis devroient estre
Devant l'emperéor celestre
Clers qui s'abandonnent as vices,
Que les gens laiz, simples et nices
Qui n'ont pas les vertus escrites,
Que cil tiennent vils et despites.
Et se princes sevent de letre,
Ne s'en puéent-il entremetre
De tant lire et de tant aprendre,
Qu'il ont trop aillors à entendre.
Par quoi por gentillece avoir,
Ont li clerc, ce poés savoir,
Plus bel avantage et greignor
Que n'ont li terrien seignor.
Et por gentillece conquerre
Qui moult est honorable en terre,
Tuit cil qui la vuelent avoir,
Ceste rieule doivent savoir:

Et dans l'histoire des anciens19597
Voit les bassesses des vilains
Auprès des glorieuses vies
Des héros et leurs courtoisies.
Bref, écrit en livres il voit
Ce que fuir, ce que suivre il doit.
Les clercs donc, ou disciple ou maître,
Nobles sont tous ou doivent l'être,
Et partant ceux qui ne le sont,
C'est par leur cœur que mauvais ont;
Car ils ont trop plus d'avantages
Que ceux qui courent cerfs sauvages.
Donc valent pis que nulle gent
Clers qui n'ont le cœur noble et gent,
Lorsqu'à bon escient esquivent
Les vertus et les vices suivent,
Donc devraient être plus punis,
Par l'empereur du paradis,
Les clers qui se livrent aux vices
Que vilains simples et novices,
Clercs qui méprisent les vertus
Que gens qui n'ont bons livres lus.
Or quand est lettré d'aventure
Un prince, il ne peut mettre cure
A s'instruire dans les écrits,
Car trop ailleurs a de soucis.
Aussi pour acquérir noblesse,
Les savants ont, je le confesse,
Plus d'avantages et meilleurs
Que n'ont les terriens seigneurs.
Car cette noblesse si chère
Et tant honorable sur terre,
Tous ceux qui la veulent avoir
Cette règle doivent savoir:

Quiconques tent à gentillece,19375
D'orguel se gart et de parece,
Aille as armes, ou à l'estuide,
Et de vilenie se vuide;
Humble cuer ait, cortois et gent
En tretous leus, vers toute gent,
Fors sans plus vers ses anemis,
Quant acort n'i puet estre mis.
Dames honeurt et damoiseles,
Mès ne se fie trop en eles,
Que l'en porroit bien meschéoir,
Maint en a-l'en véu doloir.
Tex hons doit avoir los et pris,
Sans estre blasmé ne repris,
Et de gentillece le non
Doit recevoir, li autre non.
Chevaliers as armes hardis,
Preus en faiz et cortois en dis,
Si cum fu mi sires Gauvains
Qui ne fu pas pareus as vains,
Et li bons quens d'Artois Robers[45],
Qui dès lors qu'il issi du bers,
Hanta tous les jors de sa vie
Largece, honor, chevalerie,
N'onc ne li plot oiseus sejors,
Ains devint hons devant ses jors.
Tex chevaliers preus et vaillans,
Larges, cortois et bataillans,
Doit par tout estre bien venus,
Loés, amés et chier tenus.
Moult redoit-l'en clerc honorer
Qui bien vuet as ars laborer,
Et pense des vertus ensivre
Qu'il voit escrites en son livre:

Quiconque aspire à la noblesse19631
D'orgueil se garde et de paresse
Et de tout vilain sentiment.
A l'étude, aux armes vaillant.
Humble cœur ait, bonté profonde
En tous lieux et par tout le monde,
Excepté pour ses ennemis,
Quand accord n'y peut être mis:
Dames honore et damoiselles,
Mais sans trop se fier en elles,
Car mal lui pourrait advenir;
Maint on a vu s'en repentir.
Tel homme avoir doit los et gloire
Pour conduite si méritoire,
Et doit de noblesse le nom
Recevoir seul, les autres non.
Chevalier vaillant à la guerre,
Sage dans tout ce qu'il veut faire,
Toujours en paroles courtois,
Et tel, en un mot, qu'autrefois
Fut messire Gauvain, modèle
Du chevalier brave et fidèle,
Ou le comte d'Artois Robert[45b],
Qui, dès le berceau bon et fier,
Hanta tous les jours de sa vie
Largesse, honneur, chevalerie,
Et méprisant l'oisiveté
Fut homme avant la puberté:
Tel chevalier vaillant et sage,
Large, courtois, de grand courage,
Doit partout être bienvenu,
Aimé, cher et noble tenu.
Savant qui pense aux vertus suivre
Qu'il voit écrites dans son livre,

Et si fist-l'en certes jadis;19409
Bien en nommeroie jà dis,
Voire tant que, se ge les nombre,
Anui sera d'oïr le nombre.
Jadis li vaillant gentil homme,
Si cum la letre le renomme,
Empereor, duc, conte et roi,
Dont jà ci plus ne conteroi,
Les philosophes honorerent;
As poëtes néis donnerent[46]
Viles, jardins, leus delitables,
Et maintes choses honorables.
Naples fu donnée à Virgile,
Qui plus est delitable vile
Que n'est Paris, ne Lavardins[47].
En Calabre il r'ot biaus jardins
Annius, qui donné li furent[48]
Des anciens qui le congnurent.
Mès por quoi plus en nommeroie?
Par plusors le vous proveroie,
Qui furent nés de bas lignages,
Et plus orent nobles corages
Que maint filz de rois, ne de contes,
Dont jà ci ne vous iert fait contes,
Et por gentil furent tenu.
Or est li tens à ce venu
Que li bon qui toute lor vie
Travaillent en philosophie,
Et s'en vont en estrange terre
Por sens et por valor conquerre,
Et sueffrent les grans povretés
Cum mendians et endetés,
Et vont espoir deschaus et nu,
Ne sunt amés, ne chier tenu.

Et qui veut aux arts se livrer,19665
Chacun doit de même honorer.
Ainsi faisait-on, dit l'histoire,
Jadis, et vous pouvez m'en croire,
Car tant d'exemples conterais
Qu'avant la fin vous ennuirais.
Or donc, maint vaillant gentilhomme
(Il n'est besoin que je les nomme),
Empereurs, ducs, comtes et rois
Jadis, si l'histoire j'en crois,
Les philosophes honorèrent;
Aux poètes mêmes donnèrent[46b]
Villas, jardins, biens et faveurs,
A l'envi les comblaient d'honneurs.
Naples fut donnée à Virgile
Qui plus est délectable ville
Que n'est Paris ni Lavardins[47b];
En Calabre eut de beaux jardins
Ennius, qui donnés lui furent[48b]
Par les anciens qui le connurent.
Combien encor j'en nommerais!
Par plusieurs vous le prouverais
Qui, quoique issus de bas lignage,
Montrèrent plus noble courage
Que maint fils de comte ou de roi
Que ne veux pas nommer, ma foi,
Et los et gloire méritèrent.
Mais combien les temps dégénèrent!
En vain pays lointains courir,
Pour sens et valeur conquérir,
Voit-on les bons toute leur vie
Et travailler philosophie
Et souffrir grandes pauvretés;
Comme mendiants endettés

Princes nes prisent une pomme,19443
Et si sunt-il plus gentil homme,
(Si me gart Diex d'avoir les fievres)
Que cil qui vont chacier as lievres,
Et que cil qui sunt coustumiers
De maindre es palais principiers.


Et cil qui d'autrui gentillece,
Sans sa valor et sans proece,
En vuet porter los et renon,
Est-il gentil? ge dis que non.
Ains doit estre vilains clamés,
Et vilz tenus, et mains amés
Que s'il estoit filz d'ung truant.
Ge n'en irai jà nul chuant,
Et fust néis fils Alixandre,
Qui tant osa d'armes emprendre,
Et tant continua de guerres,
Qu'il fu sires de toutes terres,
Et puis que cil li obéirent
Qui contre li se combatirent,
Et que cil se furent rendu,
Qui ne s'ierent pas defendu,
Dist-il, tant fu d'orguel destrois,
Que cist mondes iert si estrois
Qu'il s'i pooit envis torner,
N'il n'i voloit plus séjorner,
Ains pensoit d'autre monde querre,
Por commencier novele guerre;
Et s'en aloit enfer brisier
Por soi faire par tout prisier:
Dont tretuit de paor tremblèrent
Li diex d'enfer, car il cuiderent,

Ils vont déchaussés, tout nus même;19699
Or nul ne les tient chers ni n'aime!
Rois ne prisent un clou vaillant
Ces gens plus nobles cependant
(Me garde Dieu d'avoir les fièvres!)
Que ceux qui vont chassant aux lièvres
Et que ceux qui sont coutumiers
D'habiter en châteaux princiers.
Et celui qui de la noblesse
D'autrui, sans valeur ni prouesse,
Veut porter et los et renom,
Est-il noble? Je dis que non.
C'est un vilain, oui, qu'on le sache;
On le doit moins aimer, le lâche,
Que s'il était fils de truand.
Aucun je n'en irai flattant,
Quand il serait fils d'Alexandre.
Qui tant de guerres entreprendre
Et tant continuer osa
Que tout le monde domina.
Enfin quand à lui se soumirent
Ceux contre lui qui combattirent,
Et que sans s'être défendus
Les autres se furent rendus,
Tant fut sa vanité profonde
Que trop étroit devint ce monde;
A peine il s'y pouvait tourner
Et n'y pouvait plus séjourner,
Mais pensait quérir autre terre
Pour commencer nouvelle guerre,
Et s'en allait l'enfer briser
Pour se faire partout priser.
Lors soudain tous de peur tremblèrent
Les Dieux d'enfer; car ils pensèrent

Quant ge le lor dis, que ce fust19475
Cil qui par le bordon de fust,
Por les ames par pechié mortes,
Devoit d'enfer brisier les portes,
Et lor grant orguel escachier
Por ses amis d'enfer sachier.
Mès posons, ce qui ne puet estre,
Que g'en face aucun gentil nestre,
Et que des autres ne me chaille,
Qu'il vont apelant vilenaille;
Quel bien a-il en gentillece?
Certes, qui son engin adrece
A bien la vérité comprendre,
Il n'i puet autre chose entendre
Qui bonne soit en gentillece,
Fors qu'il semble que la proece
De lor parens doivent ensivre;
Sous itels fais doivent-il vivre
Qui gentis hons vuet resembler,
S'il ne vuet gentillece embler,
Et sans deserte los avoir:
Car ge fais à tous asavoir
Que gentillece as gens ne donne
Nule autre chose qui soit bonne,
Fors que ses fais tant solement;
Et sachent bien certainement
Que nus ne doit avoir loenge
Par vertu de personne estrenge;
Si ne r'est pas drois que l'en blasme
Nule personne d'autrui blasme.
Cil soit loés qui le desert;
Mès cil qui de nul bien ne sert,
En qui l'en trueve mauvesties,
Vilenies et engresties,

Quand je leur dis, que cette fois19733
C'était celui qui de sa croix,
Pour les âmes par péchés mortes,
Devait d'enfer briser les portes
Et leur grand orgueil empirer
Pour ses amis d'enfer tirer.
Mais posons, ce qui ne peut être,
Que j'en fasse aucun noble naître,
Toute la tourbe dédaignant
Que vilenaille ils vont nommant,
Quel bien serait donc en noblesse?
Certes qui moult son sens adresse
A bien comprendre vérité,
Il ne peut autre qualité
Concevoir qui soit en noblesse,
Sinon qu'ils doivent la prouesse
De leurs ancêtres imiter.
Ainsi se devra comporter
Qui se veut noble faire croire,
S'il ne veut et noblesse et gloire
Voler ou sans mérite avoir.
Car je fais à tous assavoir
Que nulle chose, tant soit bonne,
Aux gens la noblesse ne donne
Que les hauts faits tant seulement;
Qu'ils sachent bien certainement
Que d'autrui l'acte méritoire
A nul ne peut donner la gloire,
Pas plus que le blâme d'autrui
Ne peut rejaillir dessus lui.
Gloire soit à qui la mérite!
Mais tel qui nul bien ne médite,
En qui l'on trouve vanité,
Injustice, méchanceté,

Et vanteries et bobans,19509
Ou s'il est doubles et lobans,
D'orguel farcis et de ramposnes,
Sans charité et sans aumosnes,
Ou négligens et pareceus,
Car l'en en trueve trop de ceus,
Tout soit-il nés de tex parens
Où toute vertus fu parens;
Il n'est pas drois, bien dire l'os,
Qu'il ait de ses parens le los;
Ains doit estre plus vil tenus
Que s'il iert de chetis venus.
Et sachent tuit homme entendable,
Qu'il n'est mie chose semblable
D'aquerre sens et gentillece,
Et renomée par proece,
Et d'aquerre grans tenemens,
Grans deniers, grans aornemens,
Quant à faire ses volentés:
Car cil qui est entalentés
De travailler soi por aquerre
Deniers, aornemens, ou terre,
Bien ait néis d'or amassés,
Cent mile mars, ou plus assés,
Tout puet lessier à ses amis.
Mès cil qui son travail a mis
Es autres choses desus dites,
Tant qu'il les a par ses merites,
Amors nes puet à ce plessier
Qu'il lor en puist jà riens lessier.
Puet-il lessier science? Non,
Ne gentillece, ne renom,
Mès il lor en puet bien aprendre,
S'il i vuelent exemple prendre.

Et vantardise et vilenie,19767
Et insolence et raillerie,
S'il est fourbe, fallacieux,
Ou négligent, ou paresseux,
Sans charité et sans aumône
(Et sur la terre il en foisonne
De ceux-là, de parents issus
Où brillaient toutes les vertus),
Pas n'est droit, vous pouvez me croire,
Qu'il ait de ses aïeux la gloire,
Mais doit être plus vil tenu
Que s'il fût de chétif venu.
Sache tout homme raisonnable
Que ce n'est pas chose semblable
D'acquérir noblesse et renom
Par prouesse et noble action,
Ou d'acquérir grande fortune,
Grands biens, trésors, grande pécune
Par incessante activité.
Car celui qui est tourmenté
Du désir d'acquérir grand' terres,
Nombreux deniers, parures chères,
Quand même il eût d'or amassé
Cent mille marcs, ou plus assé,
Les transmet à qui bon lui semble.
Mais tel qui ses efforts assemble
A conquérir gloire et honneur
Par son mérite et sa valeur,
Amour ne lui saurait permettre
De rien à d'autres en transmettre.
Peut-il laisser science? Non,
Ni noblesse, ni bon renom;
Mais il peut beaucoup leur apprendre,
S'ils y veulent exemple prendre,

Autre chose cis n'en puet faire,19543
Ne cil n'en puéent riens plus traire;
Si n'i refont-il pas grant force,
Qu'il n'en donroient une escorce:
Mains en i a, fors que d'avoir
Les possessions et l'avoir.
Si dient qu'il sunt gentil homme,
Por ce que l'en les i renomme,
Et que lor bons parens le furent,
Qui furent tex cum estre durent;
Et qu'il ont et chiens et oisiaus
Por sembler gentiz damoisiaus,
Et qu'il vont chaçant par rivieres,
Par bois, par champs, et par bruieres,
Et qu'il se vont oiseus esbatre.
Mès il sunt mauvais, vilain nastre,
Et d'autrui noblece se vantent;
Il ne dient pas voir, ains mentent,
Et le non de gentillece emblent,
Quant lor bons parens ne resemblent:
Car quant ges fais semblables nestre,
Il vuelent donques gentil estre
D'autre noblece que de cele
Que ge lor doing, qui moult est bele,
Qui a nom Naturel-Franchise,
Que j'ai sor tous égaument mise,
Avec raison que Diex lor donne,
Qui les fait, tant est sage et bonne,
Semblables à Dieu et as anges,
Se Mort nes en féist estranges,
Qui por sa mortel différence
Fait des hommes la desevrance,
Et quierent nueves gentilleces,
S'il ont en eus tant de proeces:

Rien plus ne peut leur faire avoir,19801
Pas plus qu'eux rien plus recevoir.
Du reste, ils n'y mettent grand'force,
Nul n'en donnerait une écorce;
Moult plus se peinent pour avoir
Les possessions et l'avoir.
Ils disent: je suis gentihomme,
Parce qu'ainsi chacun les nomme
Et que tels furent leurs aïeux
Qui firent leur devoir en preux,
Et qu'ils vont chasser par rivieres,
Par bois, par champs et par bruyères,
Et des chiens ont et des oiseaux
Pour sembler nobles damoisiaux,
Et dans l'oisiveté languissent.
Mais ces vilains-nés se trahissent
Et leur cœur lâche et ramolli;
Quand de la noblesse d'autrui
Impudemment ainsi se vantent,
Ils ne disent pas vrai, mais mentent,
Et la gloire de leurs aïeux
Volent en tombant plus bas qu'eux!
Car si semblables les fais naître,
C'est donc qu'ils veulent nobles être
D'autre noblesse assurément
Que de celle, belle pourtant
(C'est leur naturelle franchise),
Qu'également en tous j'ai mise
Avec Raison, qui de Dieu naît,
Qui tant est bonne que les fait
Aux anges et à Dieu semblables,
Sauf Mort qui les rend corrompables.
Par la Mort ainsi divisés,
Les hommes sont alors forcés

Car s'il par eus ne les acquierent,19577
Jamès par autrui gentil n'ierent:
Ge n'en met hors ne rois, ne contes.
D'autre part il est plus grans hontes
D'un filz de roi, s'il estoit nices,
Et plains d'outrages et de vices,
Que s'il iert filz d'ung charretier,
D'ung porchier, ou d'ung cavetier.
Certes plus seroit honorable
A Gauvain le bien combatable
Qu'il fust d'ung coart engendrés,
Qui sist où feu tous encendrés,
Qu'il ne seroit, s'il iert coars,
Et fust ses peres Renouars.


Mès sans faille, ce n'ert pas fable,
La mort d'un prince est plus notable
Que n'est la mort d'ung païsant,
Quant l'en le trueve mort gisant,
Et plus loin en vont les paroles;
Et por ce cuident les gens foles,
Quant il ont véu les cometes,
Qu'el soient por les princes fetes.
Mès s'il n'iert jamès rois ne princes
Par roiaumes ne par provinces,
Et fussent tuit parel en terre,
Fussent en pez, fussent en guerre,
Si feroient li cors celestre,
En lor tens les cometes nestre,
Quant ès regars se recorroient,
Ou tiex euvres faire devroient,
Por qu'il éust en l'air matire
Qui lor péust à ce soffire.

De chercher nouvelle noblesse19835
S'ils ont au cœur grande prouesse.
Car d'eux-mêmes noblesse n'ont,
Ni par autrui jamais n'auront;
Je n'en excepte roi, ni comte.
D'autre part, plus grande est la honte
Pour un fils de roi d'être vain,
Outrageux, vicieux, vilain,
Que pour un fils de charretière,
De servante ou de savetière;
Certes serait plus méritant
Pour Gauvain le preux, le vaillant,
D'un lâche et d'un couard descendre,
Qui toujours fut sis dans la cendre,
Que s'il était lâche et couard
Et que pour père eût Renouard.
Mais c'est un fait incontestable,
La mort d'un prince est plus notable
Que n'est la mort d'un paysan,
Quand on le trouve mort gisant,
Et plus loin en vont les paroles.
C'est pourquoi pensent gens frivoles
Quand luisent comètes parfois
Qu'elles sont faites pour les rois.
Mais si n'étaient ni rois ni princes
Par royaumes ni par provinces,
Si tous étaient sur terre égaux
Par temps de guerre ou de repos,
Les corps célestes feraient naître
En temps comètes et paraître,
Lorsqu'en points se rencontreraient
Où ces astres faire ils devraient,
Pourvu qu'en l'air fût la matière
Suffisante pour les parfaire.

Dragons volans et estenceles19609
Font-il par l'air sembler esteles
Qui des ciex en chéant descendent,
Si cum les foles gens entendent.
Mès raison ne puet pas véoir
Que riens puisse des ciex chéoir,
Car en eus n'a riens corrumpable,
Tant est ferme, fors et estable;
N'il ne reçoivent pas empraintes,
Por que soient dehors empaintes,
Ne riens ne les porroit casser,
N'il n'i lerroient riens passer,
Tant fust sotive ne perçable,
S'el n'ert espoir esperitable:
Lor rais sans faille bien i passent,
Mès nes empirent ne ne cassent.
Les chauz estés, les frois yvers
Font-il par lor regars divers;
Et font les noifs, et font les gresles
Une hore grosse, et autre gresles,
Et moult d'autres impressions,
Selonc lor oposicions,
Et selonc ce qu'il s'entr'esloingnent,
Ou s'apressent, ou se conjoingnent,
Dont maint homme sovent s'esmoient,
Quant ès ciex les esclipses voient,
Et cuident estre mal-baillis
Des regars qui lor sunt faillis
Des planetes devant véuës,
Dont si-tost perdent les véuës.
Mès se les causes en séussent,
Jà de riens ne s'en esméussent;
Et par behordéis de vens
Les undes de mer eslevans,

Étincelles, dragons volants19869
En l'air ils sèment scintillants,
Qui des cieux en tombant descendent
Commes ces folles gens prétendent.
Mais Raison ne peut concevoir
Que chose puisse des cieux choir;
Car en eux rien n'est corrompable;
Tout est ferme, solide et stable.
Dieu n'y a pas les corps placés
Pour qu'ils soient dehors repoussés.
Tant fût pénétrante et subtile,
A moins que d'être volatile,
Matière ès-cieux ne passerait,
Rien non plus ne les casserait;
Leurs rayons certes bien y passent,
Mais ne leur nuisent ni les cassent;
Ils font en leurs accords divers
Les chauds étés, les froids hivers,
Et font les neiges et les grêles
Tantôt grosses et tantôt grêles,
Et bien d'autres impressions
Selon leurs oppositions,
Et selon ce qu'ils s'entr'éloignent,
Se rapprochent et se conjoignent,
Dont maints hommes sont soucieux,
Les éclipses voyant aux cieux,
Et les planètes disparues
Dont ils ont les lueurs perdues,
Croyant que les astres éteints
Annoncent des malheurs prochains;
Mais si les causes en connussent
Oncques de rien ne s'en émussent.
Puis par grand' tempêtes de vent,
Les flots de la mer élevant,

Font les flos as nuës baisier,19643
Puis refont la mer apaisier,
Qu'el n'est tiex qu'ele ose grondir,
Ne ses floz faire rebondir,
Fors celi qui par estovoir
Li fait la lune adès movoir,
Et la fait aler et venir;
N'est riens qui le puist retenir.
Et qui voldroit plus bas enquerre
Des miracles que font en terre
Li cors du ciel et des esteles,
Tant i en troveroit de beles,
Que jamès n'auroit tout escrit
Qui tout vodroit metre en escrit.
Ainsinc li ciex vers moi s'acquitent
Qui por lor bontés tant profitent,
Que bien me puis aparcevoir
Qu'il font bien tretuit lor devoir.
Ne ne me plaing des élémens;
Bien gardent mes commandemens,
Bien font entr'aus lor mistions,
Tornans en révolucions;
Car quanque la lune a souz soi
Est corruptible, bien le soi;
Riens ne s'i puet si bien norrir
Que tout ne conviengne porrir.
Tuit ont de lor complexion
Par naturele entencion,
Ruile qui ne faut ne ne ment,
Tout vet à son commandement:
Ceste ruile est si généraus,
Qu'el ne puet defaillir vers aus.
Si ne me plaing mie des plantes
Qui d'obéir ne sunt pas lentes.

Les ondes font baiser aux nues19903
Et les font retomber vaincues,
Tant que la mer n'ose mugir
Ni ses flots faire rebondir,
Fors ceux qu'en sa marche éternelle
La lune meut et renouvelle
Et fait aller et revenir;
Rien ne les saurait retenir.
Et s'il est qui là-bas s'enquière
Des miracles que font en terre
Les astres fixes ou errants,
Tant en verra de beaux, de grands,
Qu'il n'y saurait jamais suffire
S'il voulait tout en livre écrire.
Aussi bien, puis-je apercevoir
Que sans manquer à leur devoir
Les cieux envers moi bien s'acquittent
Par leurs bontés qui tant profitent.
Je ne me plains des éléments
Qui gardent mes commandements,
Leurs révolutions régissent
Et leurs mixtions accomplissent.
Tout ce qui sous la lune vit
Est corruptible, je l'ai dit;
Rien n'est qui si bien se nourrisse,
Qu'en la fin ne meure et pourrisse,
Suivant de sa complexion,
Par naturelle intention,
La règle absolue, inflexible.
Car cette règle est infaillible,
Jamais ne change ni ne ment,
Tout marche à son commandement.
Je ne me plains non plus des plantes
Qui d'obéir ne sont pas lentes.

Bien sunt à mes lois ententives,19677
Et font, tant cum eles sunt vives,
Lor racines et lor foilletes,
Trunz et raims, et fruis et floretes;
Chascune chascun en aporte
Quanqu'el puet tant qu'ele soit morte,
Cum herbes, arbres et buissons.
Ne des oisiaus, ne des poissons
Qui moult sunt bel à regarder;
Bien sevent mes rigles garder,
Et sunt si très-bon escolier,
Qu'il traient tuit à mon colier.
Tuit faonnent à lor usages,
Et font honor à lor lignages.
Ne les lessent pas déchéoir,
Dont c'est grans solas à véoir.
Ne ne me plaing des autres bestes
Cui ge fais enclines les testes,
Et regarder toutes vers terre.
Ceus ne me murent onques guerre;
Toutes à ma cordele tirent,
Et font si cum lor peres firent.
Li masle vet o sa femele,
Ci a couple avenant et bele;
Tuit engendrent et vont ensemble
Toutes les fois que bon lor semble;
Ne jà nul marchié n'en feront,
Quant ensemble s'acorderont.
Ains plest à l'ung por l'autre à faire,
Par cortoisie debonnaire;
Et tretuit apaié se tiennent
Des biens qui de par moi lor viennent:
Si font mes beles verminetes,
Formis, papillons et mochetes,

Bien sont soumises à mes lois19937
Et, tant que vivent toutefois,
Font leurs racines et feuillettes,
Troncs et rameaux, fruits et fleurettes;
Toujours chacun en porter veut
Et chacune autant qu'elle peut,
Arbre, buisson, herbette folle,
Tant que la mort les étiole.
Et des poissons, et des oiseaux
Qui sont à regarder si beaux,
J'aurais tort aussi de me plaindre,
Oncques n'en vis mes lois enfreindre.
Chacun est si bon écolier
Qu'ils tirent tous à mon collier.
Tous faonnent selon leurs usages
Et font honneur à leurs lignages,
Sans se laisser jamais déchoir,
Que c'en est grand soulas à voir.
Je ne me plains des autres bêtes
Dont je fais incliner les têtes,
Et vers la terre regarder
Sans nulle haine me garder.
Toutes à ma cordelle tirent
Et font comme leur pères firent.
Le mâle sa femelle suit,
Et le couple joyeux bondit;
Tous engendrent et vont ensemble,
Toutes les fois que bon leur semble;
Jamais nul débat n'en feront,
Quand ensemble s'accorderont;
A l'un plaît ce que l'autre envie,
Par débonnaire courtoisie;
Tous se déclarent satisfaits
Et moult contents de mes bienfaits.

Vers qui de porreture nessent,19711
De mes commans garder ne cessent,
Et mes serpens et mes coluevres,
Tout s'estudient à mes uevres.


Mès seus hons cui ge fait avoie
Trestous les biens que ge savoie,
Seus hons cui ge fais et devis
Haut vers le ciel porter le vis;
Seus hons que ge forme et fais naistre
En la propre forme son maistre;
Seus hons por qui paine et labor,
C'est la fin de tout mon labor;
N'il n'a pas, se ge ne li donne,
Quant à la corporel personne,
Ne de par corps, ne de par membre,
Qui li vaille une pomme d'ambre,
Ne quant à l'ame vraiement,
Fors une chose solement:
Il tient de moi, qui sui sa dame,
Trois forces, que de cors, que d'ame;
Car bien puis dire sans mentir,
Gel' fais ester, vivre et sentir.
Moult a li chetis d'avantages,
Se vosist estre preus et sages;
De toutes les vertus habonde
Que Diex a mises en ce monde.
Compains est à toutes les choses
Qui sunt en tout le monde encloses,
Et de lor bonté parçonnieres.
Il a son estre avec les pierres,
Et vit avec les herbes druës,
Et sent avec les bestes muës:

Jusqu'à mes belles yerminettes,19971
Fourmis, papillons et mouchettes,
Vers de pourriture naissants,
Tous gardent mes commandements;
Mes serpents voire et mes couleuvres
Toutes travaillent à mes œuvres.
Mais seul, l'homme que je comblai
De tretous les biens que je sai,
L'homme que je forme et fais naître
Seul à l'image de son maître,
L'homme seul, à qui je permets
Haut vers le ciel tourner ses traits,
L'homme seul, mon œuvre dernière,
Me méconnaît et désespère.
Pourtant, si de moi ne le tient,
Emmi tout son être il n'a rien
Ni de par corps, ni de par membre,
Qui lui vaille une pomme d'ambre,
Jusqu'à l'âme inclusivement,
Fors une chose seulement:
Il tient de moi, qui suis sa dame,
Trois forces, tant de corps que d'âme,
Car bien puis dire sans mentir
Qu'être le fais, vivre et sentir.
Le chétif a grand avantage
S'il voulait être preux et sage;
De toutes vertus abondant
Que Dieu dans ce monde répand,
Il dispose de toutes choses
Qui sont dans tout le monde encloses,
De toutes leurs bontés jouit.
Des pierres sa maison bâtit
Et vit avec les herbes drues
Et sent avec les bêtes mues.

Encor puet-il trop plus, en tant19743
Qu'il avec les anges entant.
Que vous puis-ge plus recenser?
Il a quanque-l'en puet penser.
C'est uns petis mondes noviaus,
Cis me fait pis que uns loviaus.
Sans faille de l'entendement,
Congnois-ge bien que voirement
Celi ne li donnai-ge mie,
Là ne s'estent pas ma baillie:
Ne sui pas sage, ne poissant
De faire riens si congnoissant.
Onques riens ne fis pardurable,
Quanque je fais est corrumpable.
Platon méismes le tesmoingne,
Quant il parle de ma besoingne,
Et des Diex qui de mort n'ont garde:
Lor Creator, ce dist, les garde
Et soustient pardurablement
Par son voloir tant solement;
Et se cis voloirs nes tenist,
Tretous morir les convenist.
Mi fait, ce dist, sunt tuit soluble,
Tant ai pooir povre et obnuble
Au regart de la grant poissance
De Dieu qui voit en sa presence
La triple temporalité[49]
Souz un moment d'éternité.
C'est li rois, c'est li empereres
Qui dit as diex qu'il est lor peres.
Ce sevent cil qui Platon lisent,
Car les paroles tex i gisent;
Au mains en est-ce la sentence,
Selonc le langaige de France:

Encore peut-il plus, en tant20005
Qu'avec les anges il entend.
Que pourrais-je de plus vous dire?
Il a tretout ce qu'il désire,
C'est un petit monde nouveau,
Et pis me fait qu'un louveteau!
Mais quant à son intelligence,
Je reconnais sans réticence
Que je n'y suis pour rien vraiment;
Mon pouvoir si loin ne s'étend;
Je ne suis pas assez habile
Pour faire chose aussi subtile.
Oncques ne fis rien d'éternel;
Tout ce que je fais est mortel,
Et Platon cet avis partage
Quand il traite de mon ouvrage;
Et parlant des Dieux immortels,
Il dit: «Par ses ordres formels
Leur Créateur de Mort les garde
Si bien que jamais n'en ont garde;
Mais si sa volonté cessait,
Tretous mourir il leur faudrait.
Tous les ouvrages de Nature,
Tant est pauvre et tant est obscure
Sa puissance, sont, dit Platon,
Voués à dissolution;
Elle n'est rien près la puissance
De Dieu, qui voit en sa présence
La triple temporalité[49]
Dans un moment d'éternité.
Roi du ciel comme de la terre,
Il dit aux Dieux qu'il est leur père.»
Ce savent qui lisent Platon;
Ces mots y gisent tout au long;

Diex des Diex dont ge sui faisierres,19777
Vostre pere, vostre crierres,
Et vous estes mes créatures,
Et mes euvres et mes faitures,
Par Nature estes corrumpables,
Par ma volenté pardurables.
Car jà n'iert riens fait par Nature,
Combien qu'ele y mete grant cure,
Qui ne faille en quelque saison;
Mès quanque, par bonne raison,
Volt Diex conjoindre et atremper,
Fors et bons et sages sans per,
Jà ne voldra, ne n'a volu
Que ce soit jamès dissolu:
Jà n'i vendra corrupcion,
Dont ge fais tel conclusion:
Puisque vous commençastes estre
Par la volenté vostre maistre[50]
Dont fais estes et engendré,
Par quoi ge vous tiens et tendré,
N'estes pas de mortalité
Ne de corrupcion quité
Du tout, que ge ne vous véisse
Morir, se ge ne vous tenisse.
Par nature morir porrés,
Mès par mon vueil jà ne morrés:
Car mon voloir a seignorie
Sor les liens de vostre vie,
Qui les composicions tiennent,
Dont pardurabletés vous viennent.
C'est la sentence de la letre
Que Platon volt en livre metre,
Qui miex de Dieu parler osa,
Plus le prisa, plus l'alosa

Au moins en est-ce la sentence20039
Selon le langage de France:
«Dieu des dieux, je suis votre auteur
Et votre père et créateur;
Chacun de vous ma créature
Est et mon œuvre; par Nature
Vous êtes faibles et mortels,
Par mon vouloir seul éternels.
Car rien n'est créé par Nature,
Combien qu'elle y mette grand'cure,
Qui ne meure en quelque saison,
Mais ce que, par bonne raison,
Dieu fait et combine, est merveille
Et bonne et sage et sans pareille;
Il ne voudra ni n'a voulu
Que ce fût jamais corrompu,
Que ce soit jamais corruptible;
Donc est-il clair, est-il visible
Que si ce qui vous a créés
Au monde mis et engendrés,
C'est le vouloir de votre maître[50b]
Que nul ne saurait méconnaître,
Vous n'êtes pas d'extinction
Quittes ni de corruption,
A ce point que ge ne vous visse
Mourir, pour peu qu'y consentisse.
Par Nature mourir pourrez,
Mais si je veux, vous ne mourrez;
Car mon vouloir a seigneurie
Sur les liens de votre vie
Qui tiennent la propriété
D'où vous vient l'immortalité.»
C'est la sentence de la letre
Qu'en écrit Platon voulut mettre,

Concques ne fist nuz terriens19811
Des philosophes anciens.
Si n'en pot-il pas assés dire,
Car il ne péust pas soffire
A bien parfaitement entendre
Ce qu'onques riens ne pot comprendre,
Fors li ventre d'une pucele.
Mès sans faille il est voirs que cele,
A cui li ventres en tendi
Plus que Platon en entendi:
Car el sot dès qu'el le portoit,
Dont au porter se confortoit,
Qu'il ert l'espere merveillables
Qui ne puet estre terminables,
Qui par tous leus son centre lance,
Ne l'en n'a la circonferance;
Qu'il est li merveilleus triangles
Dont l'unité fait les trois angles,
Ne li trois tout entierement
Ne font que l'ung tant solement.
C'est li cercles trianguliers,
Et li triangles circuliers
Qui en la Vierge s'ostela:
N'en sot pas Platon jusques-là,
Ne vit pas la trine unité
En ceste simple trinité,
Ne la Déité soveraine
Afublée de pel humaine,
C'est Diex qui créator se nomme,
Cil fist l'entendement de l'omme,
Et en faisant le li donna;
Et cil si li guerredonna,
Comme mauvès au dire voir,
Qu'il cuida puis Diex decevoir,

Qui mieux de Dieu parler osa,20073
Plus l'exalta, plus le prisa
Que nul phisosophe sur terre
Dans l'antiquité* tout entière.
Trop peu cependant il en dit,
Car son livre point ne suffit
A parfaitement faire entendre
Ce qu'oncques rien ne sut comprendre,
Hormis d'une vierge le sein.
Car plus que Platon, c'est certain,
En dut-elle soudain apprendre
Lorsque vit son ventre se tendre.
Alors elle comprit, sentant
A grand confort battre son flanc,
Qu'il était la sphère infinie,
Source de l'éternelle vie,
Qui son centre lance en tous lieux
Sans que son tour frappe nos yeux,
Car c'est le merveilleux triangle
Dont l'unité fait le triple angle,
Lesquels trois collectivement
N'en font qu'un seul tant seulement.
C'est le cercle triangulaire
Et le triangle circulaire
Qui dans la Vierge se logea.
Platon ne sut voir jusque-là,
Ni la déité souveraine
Incarnée en la peau humaine,
Il ne vit la triple unité
En cette simple trinité.
Dieu seul le Créateur se nomme
Qui fit l'entendement de l'homme,
Et quand l'eût fait, le lui donna.
Mais si bien l'en recompensa

Mès il méismes se déçut,19845
Dont mes Sires la mort reçut,
Quant il sans moi prist chair humaine
Por le chetif oster de paine.
Sans moi! car ge ne sé comment,
Fors qu'il puet tout par son comment,
Ains fui trop forment esbahie,
Quant il de la virge Marie
Fu por le chetif en char nés,
Et puis pendus tous encharnés.
Car par moi ne puet-ce pas estre
Que riens puisse de virge nestre.
Si fu jadis par maint prophete
Ceste incarnacion retraite,
Et par juïs, et par paiens,
Que miex nos cuers en apaiens[51],
Et plus nous efforçons à croire
Que la prophecie soit voire.
Car ès bucoliques Virgile
Lisons ceste vois de Sebile,
Du saint Esperit enseignie:
Jà nous ert novele lignie[52]
Du haut ciel çà jus envoiée,
Por avoier gent desvoiée,
Dont li siècle de fer faudront,
Et cil d'or où monde saudront.


Albumasar néis tesmoigne[53],
Comment qu'il séust la besoigne,
Que dedens le virginal signe
Nestroit une pucele digne,
Qui sera, ce dist, virge et mere,
Et qui aletera son pere,

L'homme, ce méchant et ce traître20107
Qu'il voulut trahir Dieu son maître.
Mais las! lui-même il se déçut,
Dont mon maître la mort reçut,
Quand il prit sans moi chair humaine
Pour le chétif ôter de peine.
Oui, sans moi! car ne sais comment,
Fors qu'il peut tout entièrement.
Mais je fus bien fort ébahie
Quand lui, de la Vierge Marie
Fut pour le chétif en chair né
Et puis pendu tout incarné.
Par moi rien de tel ne peut être
Et rien ne peut de vierge naître.
Or des juifs et païens jadis
Fut l'Incarnation du fils
Par maints prophètes définie,
Dont nous devons la prophétie
Pour plus véritable tenir
Et mieux nos âmes convertir.
Aux Bucoliques de Virgile,
On lit ce mot de la Sibylle
Que le Saint-Esprit inspirait:
«Nouvelle race m'apparaît[52b]
Ci-bas du haut ciel envoyée
Pour sauver la gent dévoyée;
L'âge de fer lors finira,
Et l'âge d'or commencera.»
Albumazar aussi la chose[53b]
Prédit, et telle nous l'expose:
«Au signe virginal naîtra
Digne pucelle qui sera,
Dit-il, à la fois vierge et mère
Et qui allaitera son père;

Et ses maris lez li sera19877
Qui jà point ne la touchera.
Ceste sentence puet savoir
Qui vuet Albumasar avoir:
Qu'el gist où livre toute preste,
Dont chascun an font une feste
Gent crestiennes en septembre,
Qui tel nativité remembre.
Mais tout quanque j'ai dit dessus,
Ce set nostre sires Jhesus,
Ai-ge por homme laboré,
Por le chetif ce labor é.
Il est la fin de toute m'euvre,
Cis seus contre mes rigles euvre;
Ne se tient de riens apoiés
Li desloiaus, li renoiés,
N'est riens qui li puisse sofire:
Que vaut que porroit-l'en plus dire?
Les honors que je li ai faites
Ne porroient estre retraites;
Et il me refait tant de hontes,
Que ce n'est mesure ne contes.
Biau douz prestre, biau chapelains,
Est-il donques drois que ge l'ains,
Ne que plus li port révérence
Quant il est de tel porvéance?
Si m'aïst Diex li crucefis,
Moult me repens dont homme fis.
Mès por la mort que cil soffri,
Cui Judas le baisier offri,
Et que Longis feri de lance,
Ge li conterai sa chéance
Devant Diex qui le me bailla,
Quant à s'image le tailla,

Son mari près d'elle sera,20141
Mais oncques ne la touchera.»
D'Albumazar cette sentence
Chacun peut lire sans doutance
S'il veut son livre consulter.
C'est là ce que veulent fêter
Les chrétiens au mois de septembre,
Qui la Nativité remembre.
Tout ce que j'ai dit ci-dessus
Le sait notre seigneur Jésus.
Oui, pour l'homme, vous en souvienne,
Pour lui seul, j'ai pris tant de peine,
Et seul, le déloyal, le laid,
Ne se tient de rien satisfait,
Et contre mes règles manœuvre
Lui, la fin de toute mon œuvre.
En vain je voudrais rappeler
Les bienfaits dont le sus combler;
Mais lui, tant il me fait de hontes,
Qu'elles n'ont mesures ni comptes.
M'assiste Dieu le crucifix!
Moult me repens quand l'homme fis
A qui rien ne saurait suffire.
Que servirait de plus en dire?
Beau doux prêtre, beau chapelain,
Est-il droit d'aimer ce vilain
Et de lui porter révérence
Quand telle est son outrecuidance?
Mais pour la mort que Dieu souffrit
A qui Judas baiser offrit,
Que Longis frappa de sa lance,
Je conterai son insolence
Devant Dieu qui me l'a baillé,
A son image tout taillé

Puisqu'il me fait tant de contraire.19911
Fame sui, si ne me puis taire,
Ains voil dès jà tout révéler,
Car fame ne puet riens celer:
N'onques ne fu miex ledengiés,
Mar s'est de moi tant estrangiés;
Si vice i seront recité,
Et dirai de tout vérité.
Orguilleus est, murdriers et lerres,
Fel, convoiteus, avers, trichierres,
Desesperés, glous, mesdisans,
Et haïneus, et despisans,
Mescréans, envieus, mentierres,
Parjurs, faussaires, fox, vantierres,
Et inconstans, et foloiables,
Idolastres, desagréables,
Traïstres et faus ypocrites,
Et pareceus, et sodomites.
Briefment tant est chetis et nices,
Qu'il est sers à tretous les vices,
Et tretous en soi les herberge.
Vez de quiex fers li las s'enferge:
Va-il bien porchaçant sa mort,
Quant à tex mauvestiés s'amort?
Et puisque toutes choses doivent
Retorner là dont eus reçoivent
Le commencement de lor estre,
Quant hons vendra devant son mestre,
Que tous jors, tant cum il péust,
Servir, et honorer déust,
Et soi de mauvestié garder,
Comment l'osera regarder?
Et cil qui juges en sera,
De quel oil le regardera,

Puisqu'il me fait tant de misère.20175
Femme suis, donc ne sais me taire,
Mais veux déjà tout révéler,
Car femme ne peut rien celer.
Oncques ne fus plus insultée,
Mais ainsi puisqu'il m'a quittée,
Ses vices je réciterai,
Toute la vérité dirai.
L'homme est orgueilleux, il est lâche,
Meurtrier, larron et bravache,
Désespéré, fol et tricheur,
Glouton, médisant et menteur,
Inconstant, faussaire et parjure.
Félon et haineux sans mesure,
Idolâtre, avaricieux,
Mécréant, jaloux, envieux,
Vindicatif, traître, hypocrite,
Et paresseux et sodomite.
Bref, tant est chétif, vil et faux,
Qu'il est esclave de tous maux,
Et tous les vices en lui traîne.
Voyez de quels fers il s'enchaîne!
Va-t-il bien pourchassant sa mort
Quand de tels appâts ne démord?
Et puisque toutes choses doivent
Retourner aux lieux d'où reçoivent
L'être, quand pour lui le moment
Viendra de paraître devant
Son Dieu que d'amour infinie
Il dût aimer toute sa vie,
Et de souillure se garder,
Osera-t-il le regarder?
Et lui, le grand juge, le maître,
De quel œil verra-t-il ce traître,

Quant vers li s'est si mal provés,19945
Qu'il iert en tel défaut trovés,
Li las qui a le cuer tant lent,
Qu'il n'a de bien faire talent?
Ains font au pis grant et menor
Qu'il pueent, sauve lor enor,
Et l'ont ainsinc juré, ce semble,
Par ung acord trestuit ensemble:
Si n'i est-ele pas sovent
A chascun sauve par convent;
Ains en reçoivent maint grant paine,
Ou mort, ou grant honte mondaine.
Mès li las! que puet-il penser,
S'il vuet ses pechiés recenser,
Quant il vendra devant le juge
Qui toutes choses poise et juge,
Et tout à droit sans faire tort,
Ne riens n'i guenchist ne estort?
Quel guerredon puet-il atendre
Fors la hart à li mener pendre
Au dolereus gibet d'enfer,
Où sera pris et mis en fer,
Rivés en aniaus pardurables,
Devant li prince des déables?
Ou sera bouillis en chaudieres,
Ou rostis devant et derrieres,
Ou sus charbons ou sur gréilles,
Ou tornoiés à grans chevilles
Comme Yxion à trenchans roës
Que maufé tornent à lor poës;
Ou morra de soif ès palus,
Et de fain avec Tentalus
Qui tous jors en l'iauë se baingne;
Mès combien que soif le destraingne,

Qui vers lui s'est si mal prouvé20209
Qu'en tel état sera trouvé,
Le malheureux au cœur si lâche,
Que jamais bien faire il ne sache?
Mais au pis font petits et grands
Qu'ils peuvent, leur honneur laissants;
Et l'ont ainsi juré, ce semble,
Tous d'un commun accord ensemble.
Aussi, par cet accord, souvent
L'honneur succombe malement.
Lors ils reçoivent mainte peine
Ou mort, ou grand' honte mondaine.
Mais, las! que peut-il donc penser,
S'il veut ses péchés recenser,
Quand il viendra devant son juge,
Qui toutes choses pèse et juge,
Et tout à droit, sans faire tort,
Qui tretout connaît sans effort?
Quel guerdon peut-il bien attendre
Fors la hart à le mener pendre
Au douloureux gibet d'enfers,
Où sera pris et mis aux fers,
Rivé d'anneaux irrévocables,
Par devant le prince des diables?
En chaudière il sera bouilli
Où derrière et devant rôti
Sur charbons ardents ou sur grilles,
Ou tournoyé à grand' chevilles
Comme sur sa roue Ixion
Qu'à force tourne maint démon,
Ou mourra de soif infernale
Et de faim tout proche Tantale
Qui toujours baigne à se noyer;
Mais la soif étreint son gosier,

Jà n'aprochera de sa bouche19979
L'iauë qui au menton li touche.
Quant plus la sieut et plus s'abesse,
Et fain si fort le recompresse,
Qu'il n'en puet estre asoagiés,
Ains muert de fain tous erragiés;
N'il ne repuet la pomme prendre
Qu'il voit tous jors à son nez pendre:
Car quant plus à son bec l'enchauce,
Et la pomme plus se rehauce.
Ou rolera la mole à terre
De la roche, et puis l'ira querre,
Et de rechief la rolera,
Ne jamès jor ne cessera,
Si cum tu fez, las Sisifus,
Qui por ce faire mis i fus;
Ou le tonnel sans fons ira
Emplir, ne jà ne l'emplira,
Si cum font les Belidiennes[54]
Por lor folies anciennes.
Si resavés, biau Genius,
Comment li juisier Ticius
S'efforcent ostoir de mangier,
Ne riens nes en puet estrangier.
Moult r'a léens d'autres granz paines.
Et felonnesses et vilaines
Où sera mis espoir li hons
Por soffrir tribulacions
A grant dolor, à grant hachie
Tant que g'en soie bien venchie.
Par foi, li juges devant dis,
Qui tout juge en fais et en dis,
S'il fust tant solement piteus,
Bon fust, espoir, et deliteus

Et jamais l'onde, qui lui touche20243
Le menton, n'humecte sa bouche.
Il plonge et va l'atteindre enfin,
Aussitôt l'assaille la faim
Et les entrailles lui déchire;
Brûlant de désespoir et d'ire,
Il ne peut être soulagé,
Mais meurt de faim tout enragé,
Sans pouvoir onc la pomme prendre
Qu'il voit toujours à son nez pendre;
Car plus de son bec il la suit,
Plus la pomme s'élève et fuit:
Ou verra choir sa meule à terre,
Et reviendra lors en arrière,
Et déréchef la roulera,
Et jamais plus ne cessera,
Comme, Sisyphe, pauvre hère,
Tu fais et devras toujours faire;
Ou le tonneau sans fond ira
Remplir et point ne l'emplira,
Ainsi que font les Danaïdes[54b],
Ces détestables homicides.
Et vous savez, beau Génius,
Comment l'autour à Tithius
Incessamment ronge le foie
Et sans jamais lâcher sa proie.
Bien d'autres supplices, hélas!
Horribles, attendent là-bas
Cette race infâme, enragée,
Jusqu'à ce que je sois vengée.
Car alors le juge susdit,
Qui tout juge, action et dit,
S'il était par trop pitoyable,
Verrait donc d'un œil favorable