Siffla, dressa le chien premier,21131
Ce dont nul n'était coutumier,
Et glus, et lacs, et rets fit tendre
Pour les sauvages bêtes prendre.
Ce Dieu, qui toutes gens poursuit[67],
Les oiseaux de proie asservit,
Rancune mit, haine et batailles
Entre éperviers, perdrix et cailles,
Et par le ciel fit grands assauts
D'autours, faucons et maints oiseaux,
Et puis les fit venir au leurre
Et pour leur grâce avoir meilleure,
Pour qu'ils revinssent dans la main,
Les reput du soir au matin.
De ce jour l'homme se déprave
Et d'oiseaux vils se fait l'esclave,
Et s'est en leur servage mis,
Parce qu'ils étaient ennemis,
En tant que ravisseurs horribles,
Aux autres oisillons paisibles
Qu'il ne pouvait suivre dans l'air
Et dont il convoitait la chair,
Tant a les volatiles chères.
Il mit les furets aux tannières
Et fit les lapins assaillir
Pour les faire ès-réseaux saillir.
Telle était sa gloutonnerie,
Raffinement et lécherie,
Qu'il fit, tant avait son corps cher,
Échauder, rôtir, écorcher
Les poissons de mer et des fleuves,
Et fit les sauces toutes neuves
D'épices de divers pays,
Où maintes herbes il a mis.
Ainsinc sunt arz avant venuës,20891
Car toutes choses sunt veincuës
Par travail, par povreté dure,
Par quoi les gens sunt en grant cure:
Car li mal les engins esmuevent,
Par les angoisses qu'il i truevent.
Ainsinc le dist Ovide, qui
Ot assés, tant cum il vesqui,
De bien, de mal, d'onor, de honte,
Si cum il méismes raconte.
Briefment, Jupiter n'entendi,
Quant à terre tenir tendi,
Fors muer l'estat de l'empire
De bien en mal, de mal en pire.
Moult ot en li mal justicier;
Il fist printens apeticier,
Et mist l'an en quatre parties,
Si cum el sunt ores parties;
Esté, printens, autumpne, yvers:
Ce sunt li quatre tens divers
Que tous printens tenir soloit;
Mès Jupiter plus nel' voloit,
Qui quant au regne s'adreça
Les aages d'or depeça,
Et fist les aages d'argent
Qui puis furent d'arain; car gent
Ne finerent puis d'empirier,
Tant se voldrent mal atirier.
Or sunt d'arain en fer changié,
Tant ont lor estat estrangié,
Dont moult sunt liez li diex des sales
Tous jors tenebreuses et sales,
Qui sor les hommes ont envie,
Tant cum il les voient en vie.
Des arts telle est donc la venue,21165
Car est toute chose vaincue
Par dur labeur et pauvreté,
Par pressante nécessité;
Les angoisses qui nous déchirent
De lutter les moyens inspirent.»
Ovide ainsi le dit, qui eut
Lui-même assez, tant qu'il vécut,
De bien, de mal, d'honneur, de honte,
En ses écrits comme il le conte.
Bref, ce Jupiter n'entendit,
Quand la terre avoir prétendit,
Que changer l'état de l'empire
De bien en mal, de mal en pire,
Et se montrer dur justicier;
Le printemps fit modifier,
En quatre parts trancha l'année,
Comme elle est depuis ordonnée,
Hiver, automne, été, printemps.
Or, ces quatre phases du temps
Étaient ensemble confondues.
Jupiter avait d'autres vues,
Et quand son règne commença
Les âges d'or il dépeça
Et les âges d'argent fit poindre,
Puis ceux d'airain; car pire et moindre
Allait toujours l'humanité
Par sa grande perversité.
Elle est d'airain en fer changée,
Plus que jamais au mal plongée,
Dont sont moult satisfaits les dieux
Des séjours sales, ténébreux,
Qui sur les hommes ont envie,
Et les guettent toute leur vie.
Cist r'ont en lor rais atachies,20925
Dont jamès n'ierent relachies,
Les noires berbis dolereuses,
Lasses, chetives, morineuses,
Qui ne voldrent aler la sente
Que li biaus aignelés presente,
Par quoi toutes fussent franchies,
Et lor noires toisons blanchies,
Quant le grant chemin ample tindrent,
Par quoi là herbergier se vindrent
A compaignie si planiere,
Qu'el tenoit toute la charriere.
Mès jà beste qui léans aille,
N'i portera toison qui vaille,
Ne dont l'en puist néis drap faire,
Se n'est aucune orrible haire
Qui plus est aguë et poignans,
Quant ele est as costes joignans,
Que ne seroit uns peliçons
De piaus de velus heriçons.
Mès qui voldroit charpir la laine,
Tant est mole et soef et plaine,
Por qu'il en éust tel foison
De faire dras de la toison
Qui seroit prinse ès blanches bestes,
Bien s'en vestiroient as festes
Emperéor, ou roi, voire ange,
S'il se vestoient de dras lange.
Por quoi, bien le poés savoir,
Qui tex robes porroit avoir,
Moult seroit vestus noblement,
Et por ice méismement
Les devroit-l'en tenir plus chieres,
Car de tex bestes n'i a guieres;
Ils ont attaché dans leurs rets,21199
Pour ne les détacher jamais,
Les noires brebis douloureuses,
Lasses, chétives et galeuses,
Qui désertèrent le chemin
Étroit de l'agnelet divin
Où fussent toutes affranchies
Et leurs noires toisons blanchies,
Pour la large route tenir,
Qui les fit aux bas lieux venir
En si nombreuse compagnie
Que la route en était remplie.
Jamais bête passant par là
Bonne toison n'y portera
Dont on puisse voire drap faire,
Si ce n'est quelque horrible haire,
Qui, plus qu'un velu peliçon
Tout fait de peau de hérisson,
Est aiguë et dure et tranchante
Quand elle est aux côtes joignante.
Des blanches bêtes la toison,
Au contraire, si à foison
On pouvait avoir de leur laine,
Est tant moelleuse et douce et pleine,
Que si la carder on voulait,
Aux fêtes moult s'en vêtirait,
S'il voulait se vêtir de lange[68],
Empereur ou roi, voire archange.
Car, bien le pouvez-vous savoir,
Qui pourrait telle robe avoir
(Qu'on doit d'autant plus tenir chère
Que de ces bêtes n'y a guère),
Moult serait vêtu noblement.
Or, le pasteur également
Ne li pastors qui n'est pas nices,20959
Qui le bestail garde et les lices
En ce biau parc, c'est chose voire,
Ne lerroit entrer beste noire
Por riens qu'en li séust prier,
Tant li plaist les blanches trier,
Qui bien congnoissent lor bergier,
Por ce vont o li herbergier,
Et bien sunt par li congnéuës,
Par quoi miex en sunt recéuës.
Si vous di que le plus piteus,
Li plus biau, li plus deliteus
De toutes les bestes vaillans,
C'est li blans aignelés saillans,
Qui les berbis où parc amaine
Par son travail et par sa paine.
Car bien set se nule en desvoie,
Que li leus solement la voie,
Qui nule autre chose ne trace
Ne mès qu'ele isse de la trace
A l'aignel qui mener les pense,
Qu'il l'emportera sans deffense,
Et la mengera toute vive;
Ne l'en puet garder riens qui vive.
Seignor, cist aigniaus vous atent,
Mès de li nous tairons atant,
Fors que nous prions Diex le pere
Qu'il par la requeste sa mere,
Li doint si les berbis conduire,
Que li leus ne lor puisse nuire;
Et que par pechié ne failliés
Que joer en ce parc n'ailliés,
Qui tant est biaus et delitables,
D'erbes, de flors tant bien flerables,
Son cher bétail et la clôture21233
De ce beau parc, à si grand' cure
Sait protéger, je vous le dis,
Que n'entrerait noire brebis.
En vain on le prie et supplie,
Avec soin les blanches il trie,
Qui bien connaissent leur berger
Et vont avec lui s'héberger,
Et toujours en sont bien reçues,
Car toutes sont de lui connues.
Mais le plus beau, le plus piteux,
Le plus gent, le plus gracieux,
Du troupeau à la blanche laine,
C'est celui qui paître les mène
A grande peine, à travail grand,
Le blanc agnelet bondissant;
Car il sait bien, s'il s'en dévoie
Quelqu'une, et que le loup la voie
Qui toujours guette, le malin,
Si la brebis sort du chemin
Par où l'agneau mener les pense,
Qu'il l'emportera sans défense,
Pour toute vive la manger
Sans que rien l'en puisse empêcher.
Seigneurs, prions donc Dieu le père
Qu'à la requête de sa mère
A l'agneau qui tous nous attend
Et dont nous tairons maintenant,
Il donne brebis à conduire
A qui le loup ne puisse nuire;
Et que ne soyez empêchés
D'aller au parc par vos péchés,
Qui de tretoutes bonnes choses,
De violettes et de roses,
De violetes et de roses,20993
Et de tretoutes bonnes choses.
Car qui du biau jardin quarré,
Clos au petit guichet barré
Où cil amant vit la karole,
Où Déduit o sa gent karole,
A cel biau parc que ge devise,
Tant par est biaus à grant devise,
Faire voldroit comparaison,
Il feroit trop grant mesprison,
S'il ne la fait tele ou semblable
Cum il feroit de voir à fable:
Car qui dedens ce parc seroit,
Aséur jurer oseroit,
Ou méist sans plus l'ueil léans,
Que li jardins seroit néans
Au regard de ceste closture
Qui n'est pas faite en quarréure,
Ains est si ronde et si soutille,
C'onques ne fu beril ne bille
De forme si bien arrondie.
Que volés-vous que ge vous die?
Parlons des choses qu'il vit lores
Et par dedans et par defores,
Et par briés moz nous en passons,
Por ce que trop ne vous lassons:
Il vit dix laides ymagetes
Hors du jardin, ce dit, portraites.
Mès qui dehors ce parc querroit,
Tous figurés i troveroit
Enfer, et tretous les déables
Moult laiz et moult espoentables,
Et tous defauz et tous outrages
Qui font en enfer lor estages;
D'herbes, de fleurs est tout semé,21267
Resplendissant et parfumé.
Car ce beau parc, dont je devise,
Est si beau, de si noble guise,
Que ce serait grand' méprison
De le mettre en comparaison
(A moins de la faire semblable
A vérité contre une fable)
Avec le beau jardin carré
Clos du petit guichet barré,
Où notre Amant vit la karole,
Où de Déduit la gent karole.
Car qui dedans ce parc serait
Ou l'œil sans plus y jetterait,
Ses grands dieux jurerait sur l'heure
Que du beau Déduit la demeure
N'est rien près du parc enchanté,
Qui n'est pas construit en carré,
Mais bien en sphère grandiose;
Il n'est perle, bouton de rose
Aux contours si bien arrondis.
Or céans, faisons, mes amis,
Un parallèle très-rapide,
De peur qu'il ne soit insipide,
De toutes choses qu'il vit lors
Et par dedans et par dehors:
Il vit dix laides imagettes
Hors du jardin, dit-il, pourtraites.
Mais qui hors du parc chercherait
Tout figurés y trouverait
L'enfer peuplé de tous les diables
Moult laids et moult épouvantables,
Tous les damnés, tous les ribauds
Qui d'enfer hantent les suppôts,
Et Cerberus qui tout enserre;21027
Si troveroit toute la terre
O ses richeces anciennes,
Et toutes choses terriennes;
Et verroit proprement la mer,
Et tous poissons qui ont amer,
Et tretoutes choses marines,
Iauës douces, troubles et fines,
Et les choses grans et menuës,
En iauës douces contenuës;
Et l'air et tous les oisillons,
Et mochetes et papillons,
Et tout quanque par l'air resonne;
Et le feu qui tout avironne,
Les muances, les tenemens
De tous les autres élemens.
Si verroit toutes les esteles,
Cleres, et reluisans et beles,
Soient errans, soient fichies,
En lor esperes estachies;
Qui là seroit toutes ces choses
Verroit de ce biau parc encloses,
Ausinc apertement portraites,
Cum proprement aperent faites.
Or au jardin nous en alons,
Et des choses dedens parlons.
Il vit, ce dit, sor l'erbe fresche
Déduit qui demenoit sa tresche,
Et ses gens o li karolans
Sor les floretes bien olans;
Et vit, ce dit li damoisiaus,
Herbes, arbres, bestes, oisiaus,
Et Cerbère qui tout enserre.21301
Il verrait à la fois la terre,
Et d'un bout à l'autre la mer,
Poissons en l'élément amer
Et toutes les choses marines,
Les eaux douces, troubles et fines,
Et tous objets grands et menus
Dans les eaux douces contenus,
La terre et les choses terriennes
Avec ses richesses anciennes,
Et l'air et tous les oisillons,
Les mouches et les papillons,
Tout ce qui parmi l'air résonne
Et le feu qui tout environne,
Le domaine et les changements
De tous les autres éléments.
Puis il verrait toutes sans voiles,
Claires, luisantes, les étoiles,
Les astres fixes, les errants,
Dans l'orbe immense gravitants.
Oui, seigneurs, tretoutes les choses
Qui sont dedans le monde encloses,
Celui-là contempler pourrait
Hors du beau parc, et les verrait
Aussi distinctement pourtraites,
Comme elles nous paraissent faites.
Or au jardin nous en allons,
Et des choses dedans parlons.
Il vit, dit-il, sur l'herbe molle
Déduit qui menait sa karole,
Les fleurettes, les damoiseaux,
Herbes, arbres, bêtes, oiseaux,
Et ruisselets, et fontenelles,
Bruire et frémir sur les gravelles,
Et ruisselez et fonteneles21059
Bruire et fremir par les graveles,
Et la fontaine sous le pin:
Et se vante que puis Pepin
Ne fut tex pin; et la fontaine
R'estoit de trop grant biauté pleine.
Por Diez, seignor, prenés-i garde,
Qui bien la vérité regarde,
Des choses ici contenuës,
Ce sunt truffes et fanfeluës.
Ci n'a chose qui soit estable,
Quanqu'il i vit est corrumpable.
Il vit karoles qui faillirent,
Et faudront tuil cil qui les firent;
Ausinc feront toutes les choses
Qu'il vit par tout léans encloses:
Car la norrice Cerberus,
A cui ne puet riens embler nus
Humains, que tout ne face user,
Quant el velt de sa force user,
Et sans lasser tous jors en use
Atropos qui riens ne refuse,
Par derrier tous les espiot,
Fors les Diex, se nus en i ot:
Car sans faille choses devines
Ne sunt mie à la mort enclines.
Mais or parlons des beles choses
Qui sunt en ce biau parc encloses.
Ge vous en di generaument,
Car taire m'en voil erraument,
Et qui voldroit adroit aler,
N'en sai-ge proprement parler;
Car nus cuers ne porroit penser,
Ne bouche d'omme recenser
Et la fontaine sous le pin,21335
Comme ne fut depuis Pepin
Nul pin, dit-il, et la fontaine
Était de trop grand' beauté pleine.
Pour Dieu, seigneurs, défiez-vous;
Pour qui voit dessus et dessous
Les choses ici contenues,
Ce sont contes et fanfrelues.
Là je ne vois rien d'éternel,
Tout est corrompable et mortel.
Il vit karoles qui finirent,
Et finiront ceux qui les firent,
Comme finiront en leur temps
Toutes choses qu'il vit léans.
Car la nourrice de Cerbère
A qui l'on ne peut rien soustraire
Qu'enfin elle ne fasse user,
Lorsque veut de sa force user
(Et sans cesse toujours en use
Atropos, qui rien ne refuse),
Frappe ici-bas jeunes et vieux,
Par derrière tous, fors les Dieux;
Car seules les choses divines
Ne sunt mie à la mort enclines.
Or, en quelques mots seulement,
Car veux m'en taire incontinent,
Je vais parler des belles choses
Qui sont en ce beau parc encloses.
A vrai dire, pour droit aller,
N'en sais-je dignement parler.
Ces grand' beautés et grand' values
Des choses léans contenues
Les grans biautés, les grans valuës21093
Des choses léans contenuës;
Ne les biaus geus, ne les grans joies
Et pardurables et veroies
Que li karoleors demainent,
Qui dedens la porprise mainent:
Tretoutes choses delitables,
Et veroies et pardurables
Ont cil qui léans se déduisent,
Et bien est drois; car tous bien puisent
A méismes une fontaine
Qui tant est précieuse et saine,
Et bele et clere, et nete et pure,
Qui toute arrouse la closture.
De cui ruissel les bestes boivent
Qui là vuelent entrer et doivent,
Quant des noires sunt desevrées:
Que puis qu'el en sunt abevrées,
Jamès soif avoir ne porront,
Et tant vivront comme eus vorront
Sans estre malades, ne mortes.
De bonne hore entrerent es portes,
De bonne hore l'aignelet virent,
Que par l'estroit sentier sivirent
En la garde au sage bergier,
Qui les volt o li herbergier;
Ne jamès nus hons ne morroit,
Qui boivre une fois en porroit.
Ce n'est pas cele desouz l'arbre
Qu'il vit en la pierre de marbre;
L'en li devroit faire la moë,
Quant il cele fontaine loë.
C'est la fontaine périlleuse,
Tant amére et tant venimeuse,
Nul cerveau ne pourrait penser21367
Ni bouche d'homme recenser
Les jeux, les plaisirs délectables,
Jeux éternels et véritables,
Que démènent les karoleurs
Dedans ce beau pourpris en fleurs;
Car toutes choses délectables,
Eternelles et véritables
Ont ses bienheureux habitants;
Et c'est juste, car tous léans
Puisent à même une fontaine
Qui tant est précieuse et saine,
Et belle et pure et claire aux yeux,
Qui tout arrose ces beaux lieux.
De cette onde les bêtes boivent,
Qui là veulent entrer et doivent
Quand ont laissé le noir troupeau.
Sitôt qu'elles goûtent cette eau,
Jamais plus ne sont altérées
Ni de maux ni de mort navrées
Et vivront tant comme voudront.
Franchi par bonheur elles ont
Les portes et l'agnelet virent,
Que par l'étroit sentier suivirent
En la garde du bon berger
Qui vers lui les veut héberger!
Ce n'est pas celle dessous l'arbre
Qu'il vit en la pierre de marbre;
Car qui boire une fois pourrait
De cette eau, jamais ne mourrait.
Aussi lui devrait-on la moue
Faire, quand la fontaine il loue
Qui le beau Narcisse tua
Quand au dessus il se mira.
Qu'el tua le bel Narcisus,21127
Quant il se miroit iqui sus.
Il méismes n'a pas vergoigne
De recongnoistre, ains le tesmoigne,
Et sa crualté pas ne cele,
Quant perilleus miroir l'apele,
Et dit que quant il s'i mira,
Maintes fois puis en sospira,
Tant s'i trova grief et pesant.
Vez quel douçor en l'iaue sent!
Diex! cum bonne fontaine et sade,
Où li sain deviennent malade,
Et cum il s'i fait bon virer
Por soi dedens l'iauë mirer!
Ele sourt, ce dit, à grans ondes
Par deus doiz crueses et parfondes;
Mès el n'a mie, bien le soi,
Ses doiz, ne ses iaues de soi.
N'est nule chose qu'ele tiengne
Que trestout d'aillors ne li viengne;
Puis si redit que c'est sans fin,
Qu'ele est plus clere qu'argent fin.
Vez de quex trufes il vous plaide,
Ains est voir si troble et si laide,
Que chascuns qui sa teste i boute
Por soi mirer, il n'i voit goute.
Tuit s'i forcenent et s'angoissent,
Por ce que point ne s'i congnoissent.
Au fons, ce dist, a cristaulx doubles,
Que li solaus, qui n'est pas troubles,
Fait luire quant ses rais i giete,
Si cler que cis qui les aguiete,
Voit tous jors la moitié des choses
Qui sunt en cel jardin encloses:
C'est la fontaine périlleuse,21401
Tant amère et tant venimeuse,
Que lui-même il n'hésite pas
A le reconnaître, et plus bas
En rien sa cruauté ne cèle
Quand périlleux miroir l'appelle,
Et dit que quand il s'y mira
Souvent depuis en soupira,
Tant y trouva mésaise et peine.
Voyez quelle douce fontaine!
Et comme il s'y fait bon virer
Pour son visage en l'eau mirer!
Quelle onde bienfaisante et sade
Qui d'homme sain fait un malade!
Puis, dit-il, nuit et jour sans fin
Plus blanche et claire qu'argent fin
On la voit sourdre à grandes ondes
Par deux rigoles moult profondes.
Mais rien n'est à elle, ses eaux,
Bien le sais, ni ses deux canaux;
Nulle chose n'est qu'elle tienne
Qui d'ailleurs toute ne lui vienne.
Voyez quels contes il vous fait!
Ce bassin est si trouble et laid
Que chacun qui sa tête y boute
Pour s'y mirer, il n'y voit goutte;
Tous sont forcenés, angoisseux,
Et trompés leurs cœurs et leurs yeux.
Au fond, dit-il, est cristal double;
Or le soleil, qui n'est pas trouble,
Tant les éclaire de ses feux,
Que si l'on y jette les yeux,
On y lit la moitié des choses
Qui sont en ce jardin encloses,
Et puet le remanant véoir,21161
S'il se vuet d'autre part séoir,
Tant sunt clers, tant sunt vertueus;
Certes ains sunt troble et nueus.
Por quoi ne font-il demonstrance,
Quant li solaus ses rais i lance,
De toutes les choses ensemble?
Par foi qu'il ne puéent, ce semble,
Por l'oscurté qui les obnuble,
Qu'il sunt si troble et si obnuble,
Qu'il ne pueent par eus suffire
A celi qui léans se mire,
Quant lor clarté d'aillors acquierent,
Se li rais du solaus n'i fierent,
Si qu'il les puissent encontrer,
Il n'ont pooir de riens monstrer;
Mès cele que ge vous devise,
C'est fontaine bele à devise.
Or levés ung poi les oreilles,
Si m'en orrés dire merveilles.
Cele fontaine que j'ai dite,
Qui tant est bele et tant profite
Por garir, tant est savorée,
Trestoute beste enlangorée,
Rent tous jors par trois doiz sotives
Iauës douces, cleres et vives.
Si sunt si près, à près chascune,
Que toutes s'asemblent à une,
Si que quant toutes les verrés,
Et une et trois en troverés,
Se volés au conter esbatre,
Ne jà n'en i troverés quatre,
Mès tous jors trois et tous jors une;
C'est lor propriété commune.
Et qu'on peut tout le reste voir21435
Si l'on se va d'autre part seoir,
Tant ils sont puissants et limpides!
Mais ils sont troubles et perfides.
Que ne peuvent-ils refléter,
Quand le soleil s'y vient jeter,
Tretoutes les choses ensemble?
C'est qu'ils ne peuvent, il me semble.
Leur naturelle obscurité
Les rend si vains, en vérité,
Qu'eux-mêmes ne sauraient suffire
A celui qui dedans se mire,
Ils n'ont pouvoir de rien montrer
S'ils ne viennent à rencontrer
Les rais que le soleil y lance;
Étrangère est donc leur puissance.
Mais la fontaine que je dis
Est l'ornement du paradis.
Or levez un peu les oreilles,
Et m'ouïrez dire merveilles.
Cette fontaine oncques ne nuit,
Qui tant est belle, mais guérit,
Tant elle est bonne et savourée,
Tretoute bête enlangorée,
Et toujours par triples canaux
Rend douces, claires, triples eaux,
Qui sont si près à près chacune,
Que toutes s'assemblent en une,
Si bien que qui les trois verrait
Et une et trois en trouverait,
Mais toujours trois et toujours une,
C'est leur propriété commune;
En vain à compter s'ébattrait,
Jamais quatre n'en trouverait.
N'onc tel fontaine ne véismes,21195
Car ele sourt de soi-méismes:
Ce ne font mie autres fontaines
Qui sordent par estranges vaines.
Ceste tout par soi se conduit,
N'a mestier d'estrange conduit,
Et se tient en soi toute vive,
Plus ferme que roche naïve:
N'a mestier de pierre de marbre,
Ne d'avoir coverture d'arbre;
Car d'une sorce vient si haute
L'eve, qu'el ne puet faire faute,
Qu'arbre ne puet si haut ataindre,
Que sa hautece ne soit graindre,
Fors que sans faille en ung pendant,
Si cum el s'en vient descendant,
Là trueve une olivete basse,
Souz qui toute l'iauë s'en passe;
Et quant l'olivete petite
Sent la fontaine que j'ai dite,
Qui li atrempe ses racines
Par ses iauës douces et fines,
Si en prent tel norrissement,
Qu'ele en reçoit acroissement,
Et de foille et de fruit s'encharge:
Si devient si haute et si large,
C'onques li pins qu'il vous conta,
Si haut de terre ne monta,
Ne ses rains si bien n'estendi,
Ne si bel umbre ne rendi.
Ceste olive tout en estant,
Ses rains sor la fontaine estant;
Ainsinc la fontaine s'enumbre,
Et par le roisant du bel umbre
Nul ne vit onc fontaine telle.21469
Car de soi-même coule-t-elle
Et d'elle-même se conduit
Sans chercher étranger conduit,
Ce que ne font autres fontaines
Qui sourdent d'étrangères veines.
Car en soi-même elle a son lit
Creusé, plus ferme que granit;
Besoin n'a de roc ni de marbre,
Ni d'avoir couverture d'arbre,
Car de source si haute sourd
L'onde, que ne manque à nul jour,
Et qu'il n'est arbre qui l'atteigne,
Car sa hauteur tous les dédaigne,
Fors sans mentir en un pendant
Lorsqu'elle coule en descendant.
Là trouve une olivette basse
Sous laquelle toute l'eau passe,
Et quand ce petit olivier
Sent la fontaine en son sentier,
Qui lui détrempe les racines
Par ses ondes douces et fines,
Il en prend tel nourrissement
Qu'il en reçoit accroissement
Et de feuilles, de fruits se charge.
Lors devient si haut et si large
Qu'oncques le pin qu'il vous conta
Si haut de terre ne monta,
Ni de ses grands rameaux sans nombre
Ne rendit oncques si belle ombre;
Debout cet olivier géant
Ses rameaux sur les eaux étend.
Ainsi la fontaine s'enombre,
Et pour l'attrait de la belle ombre
Les besteletes là se mucent21229
Qui les douces rousées sucent,
Que li dous ruissiaus fait espendre
Par les flors et par l'erbe tendre.
Si pendent à l'olive escrites
En ung rolet letres petites
Qui dient à ceus qui les lisent,
Qui souz l'olive en l'ombre gisent:
Ci cort la fontaine de vie
Par desouz l'olive foillie,
Qui porte le fruit de salu.
Quiex fu li pins qui l'a valu?
Si vous di qu'en cele fontaine,
(Ce croiront foles gens à paine,
Et le tendront plusors à fables)
Luit uns charboucles merveillables[69]
Sor toutes merveilleuses pierres,
Trestous réons et à trois quierres,
Et siet emmi si hautement,
Que l'en le voit apertement
Par tout le parc reflamboier;
Ne ses rais ne puet desvoier
Ne vent, ne pluie, ne nublece,
Tant est biaus et de grant noblece:
Et sachiés que chascune quierre,
(Tex est la vertu de la pierre,)
Vaut autant cum les autres deus:
Tex sunt entr'eus les forces d'eus.
Ne les deus ne valent que cele,
Combien que chascune soit bele;
Ne nus ne les puet deviser,
Tant les sache bien aviser,
Ne s'i joindre par avisées,
Qu'il ne les truisse devisées.
Les bêtelettes de venir21503
Les douces perles recueillir
Que le doux ruisseau fait épandre
Emmi les fleurs et l'herbe tendre.
A l'olivier pendent écrits,
Sur un rouleau, signes petits
Qui disent à ceux qui les lisent,
Quand à l'ombre de l'arbre gisent
Que nul pin oncques ne valut:
«Ci, portant le fruit du salut,
S'étend l'olivette fleurie
Dessus la fontaine de vie.»
Or dans la fontaine (et ceci
Folles gens croiront à demi
Et le tiendront plusieurs à fable)
Luit une escarboucle admirable[69b]
Plus que diamants les plus beaux.
Ronde, elle a trois angles égaux
Et sied au milieu, mais si haute
Que toujours on la voit sans faute
Par tout le parc reflamboyer.
Rien ne peut faire dévoyer
Ses rais, vent, nuage ni pluie;
Sa splendeur tretous les défie.
Chaque angle vaut les autres deux,
Si bien sont parfaites entre eux
Proportions et harmonie
(Tant sa vertu est infinie),
Comme les deux ont du premier
La beauté, l'éclat tout entier.
On a beau les joindre en pensée,
Toujours la pierre est divisée,
Et nul ne la peut diviser,
Tant la sache bien aviser.
Mès nus solaus ne l'enlumine,21263
Qu'il est d'une color si fine,
Si clers et si resplendissans,
Que li solaus esclarcissans
En l'autre iauë li cristaus doubles,
Lés li seroit oscurs et troubles.
Briefment, que vous en conteroie?
Autre soleil léans ne roie
Que cil charboucles flamboians;
C'est li solaus qu'il ont léans,
Qui plus de resplendor habonde
Que nus solaus qui soit où monde.
Cis la nuit en exil envoie,
Cis fait le jor que dit avoie
Qui dure pardurablement
Sans fin et sans commencement,
Et se tient en un point de gré,
Sans passer signe ne degré,
Ne minuit, ne quelque partie
Par quoi puisse estre ore partie[70].
Si r'a si merveilleus pooir,
Que cil qui là le vont véoir,
Si-tost cum cele part se virent,
Et lor face en l'iauë remirent,
Tous jors de quelque part qu'il soient,
Toutes les choses du parc voient,
Et les congnoissent proprement,
Et eus-méismes ensement;
Et puis que là se sunt véu,
Jamès ne seront décéu
De nule chose qui puist estre,
Tant i deviennent sage mestre.
Mais nul soleil ne l'enlumine,21537
Car elle est de couleur si fine,
D'un éclat si resplendissant,
Que le soleil ëclaircissant
Là-bas le fameux cristal double
Serait près d'elle obscur et trouble.
Bref, encor que vous conterais?
Nul soleil n'y lance ses rais,
Car plus de resplendeur abonde
Que nul soleil qui soit au monde
L'escarboucle aux rais flamboyants.
C'est le soleil qui luit léans,
Qui la nuit en exil envoie
Et fait le jour qui ne dévoie,
Et qui dure éternellement,
Sans fin et sans commencement,
Et se tient en la même ligne
Sans passer ni degré, ni signe,
Ni minuit, sans un mouvement
Dont on fasse une heure, un moment[70b].
Tant merveilleuse est sa puissance
Que ceux qui sont en sa présence
Et qui là-haut le peuvent voir,
Sitôt que vers ce beau miroir
Leur visage sans plus ils virent
Et dans la fontaine le mirent,
De quelque côté que ce soit,
Tout dans le parc l'œil aperçoit.
Soudain ils savent tout connaître
Jusqu'à leur cœur et tout leur être,
Et depuis qu'ils se seront vus,
Jamais ils ne seront déçus
De nulle chose qui puisse être.
Tant chacun devient sage maître.
Autres merveilles vous dirai:21295
Que de cesti soleil li rai
Ne troublent pas, ne ne retardent
Les yex de ceux qui les regardent,
Ne ne les font essaboïr,
Mès enforcier et resjoïr,
Et ravigorer lor véuë
Por la bele clarté véuë
Plaine d'atrempée chalor,
Qui par merveilleuse valor
Tout le parc d'odor resplenist
Par la grant doçor qui en ist.
Et por ce que trop ne vous tiengne,
D'ung brief mot voil qu'il vous soviengne
Que qui la forme et la matire
Du parc verroit, bien porroit dire
C'oncques en si bel paradis
Ne fu formés Adam jadis.
Por Diex, seignor, donc que vous semble
Du parc et du jardin ensemble?
Donnés-en resnables sentences
Et d'accidens et de sustances:
Dites par vostre loiauté
Liquex est de grignor biauté;
Et regardés des deux fontaines
Laquele rent iauës plus saines,
Plus vertueuses et plus pures,
Et des dois jugiés les natures,
Jugiés des pierres précieuses
Lesqueles sunt plus vertueuses;
Et puis du pin et de l'olive
Qui cuevre la fontaine vive.
Je m'en tieng à vos jugemens,
Se vous, selonc les erremens
Autres merveilles dire vais.21571
C'est que de ce soleil les rais
Ne troublent pas ni ne retardent
Les yeux de ceux qui les regardent,
Ni ne les viennent éblouir,
Mais font renforcer, réjouir,
Voire fortifier la vue,
Par la belle lumière vue
Pleine de suave chaleur
Qui, par merveilleuse valeur,
Tout le parc de parfum inonde,
Tant de grande douceur abonde.
Et pour ne pas trop vous tenir,
Daignez d'un mot vous souvenir:
Qui du parc la forme et l'essence
Saurait, pourrait dire, je pense,
Qu'oncques en si beau paradis
Adam ne fut créé jadis.
Pour Dieu, seigneurs, donc que vous semble
Du parc et du jardin ensemble?
Dites, en toute loyauté,
Lequel est de plus grand' beauté;
Donnez raisonnables sentences
Des accidents et des substances.
Des deux fontaines à vos yeux
Laquelle sourd ses eaux le mieux,
Plus vertueuses et plus pures?
Des canaux jugez les natures,
De l'escarboucle et des cristaux
Jugez les vertus et les maux,
Le pin, et l'olive fleurie
Dessus la fontaine de vie.
Je m'en tiens à vos jugements
Si, suivant les bons errements
Que léu vous ai ça arriere,21329
Donnés sentence droituriere:
Car bien vous di sans flaterie,
Haut et bas ne m'i met-ge mie[71],
Car se tort i voliés faire,
Dire faus, ou vérité taire,
Tantost, jà nel' vous quier celer,
Aillors en vodroie apeler.
Et por nous plustost acorder,
Ge vous voil briefment recorder,
Selonc ce que vous ai conté,
Lor grant vertu, lor grant bonté:
Cele les viz de mort enivre,
Mès ceste fait de mort revivre.
Seignor, sachiés certainement,
Se vous vous menés sagement,
Et faites ce que vous devrés,
De ceste fontaine bevrés.
Et por tout mon enseignement
Retenir plus legierement,
(Car leçon à briez moz léuë
Plus est de legier retenuë).
Ge vous voil ci briément retraire
Tretout quanque vous devés faire.
Pensés de Nature honorer,
Servés la par bien laborer;
Mès comment que la chose aviengne,
De raison vueil qu'il vous soviengne,
Et se de l'autrui riens avés,
Rendez-le, se vous le savés;
Et se vous rendre ne poés
Les biens despendus ou joés,
Que je vous ai tracés arrière,21605
Donnez sentence droiturière.
Mais, sans mentir, je vous promets
Que haut ni bas ne m'y soumets[71b].
Car si tort vous y vouliez faire,
Dire faux ou vérité taire,
Tantôt, à ne vous rien celer,
Ailleurs j'en voudrais appeler.
Pour mieux nous accorder ensemble,
Souffrez qu'en deux mots je rassemble
Selon ce que vous ai conté,
Leur grand' vertu, leur grand' beauté:
L'un les vivants de mort enivre
Et l'autre fait de mort revivre.
Seigneurs, sachez certainement
Que si vous vivez sagement
Et faites ce que devez faire,
Vous boirez à cette dernière.
Et pour tout mon enseignement
Retenir plus facilement
(Car leçon en quelques mots lue
Est plus aisément retenue),
Je veux, avant de vous quitter,
En quelques lignes vous dicter
Et vous dire une fois dernière
Tout ce que prudhomme doit faire.
Pensez de Nature honorer,
Et servez-la par bien ouvrer.
Mais comment que la chose advienne
De Raison veux qu'il vous souvienne.
Quand le bien d'autrui vous avez,
Rendez-le, si vous le savez,
Et si vous ne pouvez le rendre,
S'il vous faut forcément attendre,
Aiés-en bonne volenté,21361
Quant des biens aurés à plenté.
D'occision nus ne s'aprouche,
Netes aiés et mains et bouche;
Soiés loïal, soiés piteus,
Lors irés où champ deliteus
Par trace l'aignelet sivant
En pardurableté vivant,
Boivre de la bele fontaine
Qui tant est doce, et clere et saine,
Que jamès mort ne recevrés,
Si-tost cum de l'iauë bevrés;
Ains irés par joliveté
Chantant en pardurableté
Motez, conduis et chançonnettes
Par l'erbe vert sor les floretes,
Souz l'olivete karolant.
Que vous voi-ge ci flajolant?
Drois est que mon frestel estuie,
Car biau chanter sovent ennuie;
Trop vous porroie huimès tenir,
Ci vous voil mon sermon fenir:
Or i perra que vous ferés,
Quant en haut encroé serés
Por préeschier sus la bretesche.
L'Acteur.
Genius ainsinc lor préesche,
Et les resbaudist et solace;
Lors gete le cierge en la place,
Dont la flame toute enfumée
Par tout le monde est alumée.
N'est dame qui s'en puist deffendre,
Tant la sot bien Venus espandre;
Ayez-en bonne volonté21639
Dès qu'aurez biens en quantité.
Que nul à son prochain ne touche,
Nettes ayez et main et bouche,
Soyez loyaux, soyez piteux;
Lors irez au parc merveilleux
Boire à la très-belle fontaine
Qui tant est douce et claire et saine,
Les pas de l'agnelet suivants
Et dans l'éternité vivants.
Car la mort vers vous sera vaine
Dès que boirez à la fontaine;
Mais irez tout pleins de gaîté,
Chantant pendant l'éternité
Mottets et lais et chansonnettes
Par l'herbe verte et les fleurettes,
Sous l'olivette en karolant.
Mais que vous vais-je flageolant?
Temps est que ma flûte je plie,
Car beau chanter souvent ennuie.
Trop pourrais céans vous tenir,
Ci vous veux mon sermon finir.
Bientôt nous vous verrons à l'œuvre,
Lorsque du prêche à la manœuvre
Franchirez créneaux et talus.
L'Auteur.
Ainsi leur prêche Génius,
Et les transporte et les conquête.
Lors le cierge en la place il jette
Dont le brandon tout enfumé
Par tout le monde est allumé.
Tant sut ce feu Vénus répandre
Que dame ne s'en peut défendre,
Et la cuilli si haut li vens,21393
Que toutes les famés vivans,
Lor cors, lor cuers et lor pensées
Ont de cele odor encensées.
Amors de la chartre léuë
A si la novele espanduë,
Que jamès n'iert lions de vaillance
Qui ne s'acort à la sentence.
Quant Genius ot tout léu,
Li baron de joie esméu,
Car onc mes, si cum il disoient,
Si bon sermon oï n'avoient,
N'onc puis qu'il furent concéu
Si grant pardon n'orent éu,
N'onques n'oïrent ensement
Si droit escommeniement,
Por ce que le pardon ne perdent,
Tuit à la sentence s'aerdent,
Et respondent tost et vias,
Amen, amen, fias, fias.
Si cum la chose ert en ce point,
N'i ot puis de demore point;
Chascuns qui le sermon amot
Le note en son cuer mot à mot:
Car moult lor sembla saluable
Por le bon pardon charitable,
Et moult l'ont volentiers oï.
Et Genius s'esvanoï,
Conques ne sorent qu'il devint,
Dont crient en l'ost plus de vint.
Or à l'assaut sans plus atendre
Qui bien set la sentence entendre!
Moult sunt nostre anemi grevé!
Lors se sunt tuit en piez levé,
Et le vent si haut le cueillit21671
Que tretoute femme qui vit
Son cœur, son corps et ses pensées
A de cette odeur encensées.
Amour du message entendu
La nouvelle a tant répandu,
Qu'il n'est plus homme de vaillance
Qui ne s'accorde à la sentence.
Sitôt qu'eut tout lu Génius,
Lors les barons de joie émus
(Car oncques, disaient-ils, personne
N'entendit sentence si bonne,
Et nul depuis qu'il fut conçu
N'avait si grand pardon reçu;
Nul n'avait pareillement même
Entendu si juste anathême),
Les barons donc répondent tôt:
Amen, amen, bravo, bravo!
Et pour que le pardon lui serve,
Chacun la sentence conserve.
Comme était la chose en ce point
Dès lors n'y eut demeure point;
Car chacun trouvant convenable
Pour le bon pardon charitable
Le serment que moult il aimait
Mot à mot en son cœur le met.
De Génius, la charte ouïe,
L'image s'est évanouie,
Et nul ne sut ce qu'il devint.
Lors en l'ost chantent plus de vingt:
«Or à l'assaut, sans plus attendre,
Qui bien sait la sentence entendre!
Moult sont nos ennemis grevés!»
Lors se sont tous sur pied levés
Près de continuer la guerre21427
Por tout prendre et metre par terre.
CV
Venus se recoursa devant
Ainsi que por cuillir le vent,
Et ala plus-tost que le pas
Au chastel, mais n'i entra pas.
Venus, qui d'assaillir est preste,
Premierement lor amoneste
Qu'il se rendent; et cil que firent?
Honte et Paor li respondirent:
Honte et Paor à Venus.
Certes, Venus, ce est néans,
Jà ne metrés les piez céans;
Non voir, s'il n'i avoit que moi,
Dist Honte, point ne m'en esmoi.
L'Acteur.
Quant la déesse entendi Honte:
Venus.
Vile orde garce, à vous que monte,
Dist-ele, de moi contrester?
Vous verrés jà tout tempester,
Se li chastiaus ne m'est rendus:
Par vous n'iert-il jà deffendus:
Encontre nous le deffendrés!
Par la char Diex vous le rendrés,
Prêts à continuer la guerre21705
Pour tout prendre et mettre par terre.
CV
Vénus par devant se retrousse
Comme pour cueillir vent en housse,
Et vient plus vite que le pas
Au castel, mais n'y entre pas.
Vénus, qui d'assaillir est prête,
Premièrement leur fait requête
Qu'ils se rendent. Avec hauteur
Lors lui répondent Honte et Peur:
Honte et Peur à Vénus.
Vénus, vous perdrez votre peine;
Vous n'entrerez, quoi qu'il advienne.
Non, vraiment, n'y eût-il que moi,
Dit Honte, point n'aurais d'émoi.
L'Auteur.
Lors, oyant Honte, la déesse:
Vénus.
Que vous sert, garce, larronnesse,
Dit-elle, de me résister?
Vous verrez tretout tempêter,
Si la place ne m'est rendue,
Qui plus ne sera défendue.
Contre nous vous la défendrez!
Par la chair Dieu! vous la rendrez!
Ou ge vous ardrai toutes vives,21449
Comme ordes ribaudes chetives;
Tout le porpris voil embraser,
Tors et torneles arraser;
Ge vous eschaufferai les naches;
J'ardrai piliers, murs et estaches[72];
Vostre fossé seront empli,
Je ferai toutes metre en pli
Voz barbacanes là drecies,
Jà si haut nes aurés drecies
Que nes face par terre estendre;
A Bel-Acueil lerroi tout prendre,
Boutons et Roses à bandon,
Une hore en vente, autre hore en don.
Ne vous ne serés jà si fiere
Que tous li mondes ne s'i fiere:
Tuit iront à procession,
Sans faire point d'excepcion,
Par les Rosiers et par les Roses,
Quant j'aurai les lices descloses.
Et por Jalousie bouler,
Ferai-ge par tout defouler
Et les préiaus et les herbages,
Tant eslargirai les passages:
Tuit i coilleront sans delai
Boutons et Roses, clerc et lai,
Religieus et séculer,
N'est nus qui s'en puist reculer;
Tuit i feront lor penitence,
Mès ce n'iert pas sans difference.
Li uns vendront répostement,
Li autre trop apertement;
Mès li répostement venu
Seront à prodomme tenu;
Ou je vous brûle toutes vives21731
Comme ribaudes et chétives.
Tout le pourpris veux embraser
Et tours et tourelles raser;
Je vous échaufferai les fesses,
Mettrai piliers et murs en pièces;
Tous vos fossés seront remplis,
Et je ferai tout mettre en plis
Vos barbacanes là dressées,
Qui ne seront si haut placées
Qu'on ne les fasse choir à bas.
A Bel-Accueil, n'en doutez pas,
Par vente ou don, léans encloses,
Je livrerai boutons et roses.
Tout le monde en procession
Ira, sans faire exception,
Par les rosiers et par les roses,
Quand j'ouvrirai les lices closes;
Fières en vain vous dresserez;
Personne vous n'arrêterez!
Et les préaux et les herbages
(Tant j'élargirai les passages),
A tretous je ferai fouler,
Tant veux Jalousie affoler.
La Rose et le bouton magique
Tous cueilleront, clerc ou laïque;
Religieux ou séculier,
Tous viendront leur dette payer,
Tous y feront leur pénitence;
Mais sera mainte différence.
Les uns viendront secrètement
Et les autres ouvertement.
Mais ceux qui viendront en cachette
Vénus prudhommes les décrète,
Li autre en seront diffamé,21483
Ribaut et bordelier clamé;
Tout n'i aient-il pas tel coupe
Cum ont aucuns que nus n'encoupe.
Si r'est voirs qu'aucuns mauvès homme.
(Que Diex et saint Pere de Romme
Confonde et eus et lor affaire!)
Leront les Roses por pis faire,
Et lor donra chapel d'ortie
Déables qui si les ortie:
Car Génius de par Nature,
Por lor vilté, por lor ordure,
Les a tous en sentence mis
Avec nos autres anemis.
Honte, se ge ne vous engin,
Poi pris mon art et mon engin,
Qu'aillors jà ne m'en clamerai.
Certes, Honte, jà n'amerai
Ne vous, ne Raison vostre mere
Qui tant est as Amans amere.
Qui vostre mere et vous croiroit,
Jamès par amors n'ameroit.
L'Acteur.
Venus à plus dire n'entent,
Que bien li sofisoit atant.
Lors s'est Venus haut secorcie,
Bien sembla fame corrocie,
L'arc tent, et le boujon encoche:
Et quant el l'ot bien mise en coche,
Jusqu'à l'oreille l'arc entoise
Qui n'iert pas plus lons d'une toise;
Puis avise cum bonne archiere,
Par une petitete archiere
Les autres seront diffamés,21765
Ribauds et bordeliers clamés,
Quoique maints autres bien pis fassent
Et qui pour plus honnêtes passent.
Car, c'est vrai, maints en mauvais lieu
(Que le Saint-Père et le bon Dieu
Les confonde, eux et leur affaire!)
Laisseront Roses pour pis faire.
Mais Satan, qui les pousse là,
D'ortie un chapel leur fera;
Car Génius, de par Nature,
Pour leur bassesse et leur ordure,
Les a tous en sentence mis
Avec nos autres ennemis.
Honte, si je ne vous dépèce
Par ma force et par mon adresse,
Ailleurs plus ne me montrerai!
Certes, Honte, je n'aimerai
Ni vous, ni Raison votre mère
Qui tant aux amants est amère.
Qui votre mère et vous croirait,
Jamais par amour n'aimerait.
L'Auteur.
Vénus alors s'est retroussée.
Bien semble femme courroucée,
Et sans prononcer un seul mot
(Car bien assez en dit tantôt),
Tend son arc et sa flèche encoche,
Et quand l'eût bien mise en la coche
A l'oreille amène ses doigts
(D'une toise était l'arc en bois),
Puis vise, comme bonne archère,
Par une étroite meurtrière
Qu'ele vit en la tor reposte21515
Par devant, non pas par encoste,
Que Nature ot par grant maistrise
Entre deux pilerés assise.
Cil dui pilers d'ivire estoient,
Moult gent, et d'argent sostenoient
Une ymagete en leu de chasse,
Qui n'iert trop haute ne trop basse,
Trop grosse, trop gresle non pas,
Mès toute taillie à compas,
De bras, d'espaules et de mains,
Qu'il n'i failloit ne plus ne mains.
Moult ierent gent li autre membre,
Et plus olans que pomme d'embre:
Dedens avoit ung saintuaire
Covert d'ung précieus suaire,
Li plus gentil et li plus noble
Qui fust jusqu'en Constantinoble[73];Voir la note.
[Tel ymage n'ot nus en tor.
Plus avienent miracle entor
Qu'ains n'avint entor Medusa;
Mès ceste trop meillor us a.
Vers Medusa riens ne duroit,
Car en roche transfiguroit
(Tant faisoit felonnesses euvres
Par ses felons crins de coleuvres,)
Trestuit cil qui la regardoient.
Par nul engin ne s'en gardoient,
Fors Perséus, li filz Jovis,
Qui par l'escu la vit où vis,
Que sa suer Pallas li livra.
Par cel escu se delivra,
Par l'escu le chief li toli,
Si l'emporta tous jors o li.
Qu'elle aperçoit incontinent,21797
Non par côté, mais par devant,
Que Nature a, par grand' maîtrise,
Entre deux beaux piliers assise.
Chaque pilier d'ivoire était
Moult gent et d'argent soutenait
Une image, en guise de châsse,
Qui n'était trop haute ni basse,
Trop grosse, trop grêle non pas,
Mais toute taillée au compas,
De mains, de bras et d'encolure,
Rien n'y manquait, je vous assure.
Tous les membres étaient moult gents
Plus que pomme d'ambre odorants.
Dedans était un sanctuaire
Couvert d'un précieux suaire,
Et le plus noble et le plus gent
Qui fut jusque dans l'Orient,
Jusqu'à Constantinople. Et telle
Image, aussi suave et belle
Oncques ne tint nul en sa tour.
Puis se font miracles autour
Moult plus beaux qu'autour de Méduse,
De sa vertu, car mieux elle use.
Vers Méduse rien ne durait,
Puisqu'en roche transfigurait
(Tant faisait felonnesses œuvres
Par ses félons crins de couleuvres)
Tout mortel qui la regardait;
Nul moyen ne l'en préservait,
Fors le fils de Jupin Persée,
Qui par l'écu la tint fixée
Que sa sœur Pallas lui livra.
Cet écu seul le délivra.
Moult le tint chier, moult s'i fiot,21549
En maint estour mestier li ot;
Ses fors anemis en muoit,
Les autres à glaive tuoit.
Mès ne la vit que par l'escu,
Car il n'éust jà puis vescu.
Ses escus li ert miroers,
Car tiex ert où chief li poers,
S'il la regardast face à face,
Roche devenist en la place.
Mès l'ymage dont ci vous conte,
Les vertus Medusa sormonte,
Qu'el ne sert pas de gens tuer,
Ne d'eus faire en roche muer:
Ceste de roche les remue,
En lor forme les continue,
Voire en meillor c'onques ne furent,
Ne c'onques mès avoir ne purent.
Cele nuist, et ceste profite,
Cele occist, ceste resuscite,
Cele les eslevés moult griéve
Et ceste les grevés reliéve:
Car qui de ceste s'aprochast,
Et tout véist, et tout tochast,
S'il fust ains en roche mué,
Ou de son droit sens remué,
Jà puis roche ne le tenist,
En son droit sens s'en revenist;
Si fust-il à tous jors garis
De tous maus et de tous peris.]
Si m'aïst Diex, se ge poïsse,
Volentiers plus près la véisse;
De Méduse il trancha la tête21831
Dont fit depuis mainte conquête;
Toujours avec lui l'emportait,
Moult tenait chère et s'y fiait,
Ses ennemis changeait en pierre
Ou du glaive jetait par terre.
Il ne la vit que par l'écu,
Car jamais après n'eût vécu,
Mais fût resté roche en la place,
Rien que de regarder sa face,
Si terrible était son pouvoir!
L'écu lui tint lieu de miroir.
Mais l'image que je vous conte
En vertus Méduse surmonte;
Car gens ne sait-elle tuer
Ni les faire en roche muer.
Bien plus, de roche elle les mue,
En leur forme et les continue,
Et voire en meilleure vraiment
Que celle qu'ils avaient avant.
L'autre nuit, celle-ci profite;
L'autre occit, elle ressuscite;
L'autre grève les élevés,
Elle relève les grevés.
Qui pourrait approcher l'image,
Toucher, ou voir pas davantage,
Fût-il en roche avant mué
Ou de son droit sens remué,
Plus ne le retiendrait la pierre;
Recouvrant la vertu première,
Il serait à toujours guéri
De tout mal et de tout péril.
Si Dieu daignait en sa justice
Que de plus près l'image visse,
Voire, par Diex, par tout tochasse,21581
Se de si près en aprochasse;
Mès ele est digne et vertueuse,
Tant est de biauté precieuse.
Et se nus usant de raison
Voloit faire comparaison
D'ymage à autre bien portraite,
Autel en puet faire de ceste
A l'ymage Pymalion,
Comme de souris à lion[74].