Pymalions uns entaillieres,
Portraians en fust et en pierres...
Si fist une image d'ivuire...
Qu'el sembloit estre autresi vive
Cum la plus bele riens qui vive.
(Page 310, vers 21593.)

CVI


Cy commence la fiction
De l'ymage Pygmalion.


[Pymalions uns entaillieres[75],Voir la note.
Portraians en fust et en pierres,
En metaus, en os et en cires,
Et en toutes autres matires
Qu'en puet en tex euvres trover,
Por son grant engin esprover
(Car onc de li hons ne l'ot mieudre,
Ausinc cum por grans los acqieudre)
Se volt à portraire deduire.
Si fist une ymage d'ivuire;
Si fist et portret l'ymagete
Si bien compassée et si nete,
Et mist au faire tel entente,
Qu'el fu si plesante et si gente,
Qu'el sembloit estre autresi vive
Cum la plus bele riens qui vive.
N'onques Helaine ne Lavine[76]
Ne furent de color si fine,

De si près je l'approcherais21865
Que partout je la toucherais.
Mais elle est digne et vertueuse.
Tant est de beauté précieuse;
Et si nul, usant de Raison,
Voulait faire comparaison
De quelque autre image avec elle,
Il pourrait mette en parallèle
L'image de Pygmalion,
Comme de souris à lion[74b].

CVI


Ci commence la fiction
De l'image à Pygmalion.

[Pygmalion le statuaire[75b]
Sculptait et le bois et la pierre,
La cire et l'os et le métal,
Toute matière en général
Qu'on voit en telle œuvre fournie.
Or un jour pour son grand génie
Éprouver (car aucun mortel
Depuis n'eut oncques talent tel
Pour acquérir et los et gloire),
Il fit une image d'ivoire.
Tant y mit de soin, de travail,
Jusque dans le moindre détail,
Qu'il fit une image parfaite,
Si bien compassée et si nette,
Qu'elle semblait prête à mouvoir;
Rien de si beau n'eût-on pu voir.
Onc Hélène ni Lavinie[76b]
N'avaient eu sa grâce infinie,

Ne de si bele façon nées,21611
Tant fussent bien enfaçonnées,
Ne de biauté n'orent la disme.
Tout s'esbahit en soi-méisme
Pymalion, quant la regarde;
Es-vos qu'il ne se donne garde
Qu'Amors en ses resiaus l'enlace
Si fort qu'il ne set que il face.
A soi-méismes se complaint,
Mès ne puet estanchier son plaint.
Las! que fai-ge, dist-il, dors-gié?
Maint ymage ai fait et forgié,
Dont nus n'assommeroit le pris,
N'onc d'eus amer ne fui sorpris:
Or sui par ceste mal-baillis,
Par li m'est tous li sens faillis.
Las! dont me vient ceste pensée,
Comment fu cele amor pensée?
J'aime une ymage sorde et muë
Qui ne se crosle ne remuë,
Ne jà de moi merci n'aura:
Tel amor comment me navra?
Il n'est nus qui parler en oie,
Qui trop esbahir ne s'en doie.
Or sui-ge li plus fox du sicle,
Que pui-ge faire en cest article?
Par foi, s'une roïne amasse,
Merci toutevois esperasse,
Por ce que c'est chose possible;
Mès cest amor est si horrible,
Qu'el ne vient mie de Nature,
Trop mauvaisement m'i nature.
Nature en moi mauvès fil a;
Quant me fist, forment s'avila,

Son teint, son port, sa majesté,21895
Ni de sa splendide beauté
Voire la dixième partie.
Tant son âme est lors ébahie,
En la voyant, Pygmalion,
Qu'il ne fait pas attention
Qu'Amour en ses réseaux l'enlace,
En lui ne sait ce qui se passe.
Sans cesse à soi-même il se plaint,
Mais sa souffrance oncques n'éteint:
Las! dit-il, quelle est cette rage?
Rêvé-je? Or j'ai fait mainte image
Dont nul ne connaîtra le prix
Et d'amour onc ne fut surpris.
Et par celle-ci ma pensée
Voilà toute bouleversée
Et mon cœur brisé sans retour.
D'où me vient ce fatal amour?
J'aime une image sourde et mue
Qui ne branle ni ne remue
Et de mes feux pitié n'aura.
Comment tel amour me navra?
Nul n'est qui parler en ouïsse
Qui par trop ne s'en ébahisse.
Une reine encor si j'aimais,
Pitié peut-être espérerais,
Car enfin c'est chose possible.
Mais tant cette amour est horrible
Que c'est crime de s'y livrer;
Nature n'a pu l'inspirer.
En moi mauvais fils a Nature,
Trop suis-je vile créature;
Aussi ne la dois-je blâmer
Si je veux follement aimer.

Si ne l'en doi-ge pas blasmer,21645
Se ge voil folement amer,
Ne m'en doi prendre s'a moi non:
Puis que Pymalion oi non,
Et poi sor mes deus piez aler,
N'oï de tel amor parler.
Si n'aim-ge pas trop folement:
Car, se l'escriture ne ment,
Maint ont plus folement amé.
N'ama jadis où bois ramé,
A la fontaine clere et pure,
Narcissus sa propre figure,
Quant cuida sa soif estanchier?
N'onques ne s'en pot revanchier,
Puis en fu mors, ce dist l'istoire
Qui encor est de grant memoire.
Dont sui-ge mains fox toutevois,
Car, quant je voil, à ceste vois,
Et la prens, et acole et baise,
S'en puis miex soffrir ma mesaise;
Mès cil ne pooit avoir cele
Qu'il véoit en la fontenele.
D'autre part, en maintes contrées
Ont maint maintes dames amées,
Et les servirent quanqu'il porent,
N'onques ung-sol baisier n'en orent,
Si s'en sunt-il forment pené;
Dont m'a miex Amors assené.
Non a: car à quelque doutance
Ont-il toutevois espérance
Et du baisier et d'autre chose;
Mès l'esperance m'est forclose,
Quant au délit que cil entendent
Qui les déduis d'amors atendent:

Il n'est plus fol que moi, je pense.21929
Or que faire en cette occurrence?
Dois-je m'en prendre à d'autre? Non.
Depuis qu'ai Pygmalion nom
Et que sur mes deux pieds chancelle,
Je n'ouïs parler d'amour telle.
Pourtant, à parler franchement,
Est-ce trop aimer follement?
Car, après tout, si l'on peut croire
Ce que nous raconte l'histoire,
Maints ont plus follement aimé.
N'aima-t-il pas au bois ramé,
A la fontaine claire et pure,
Narcisse sa propre figure,
Quand il crut sa soif étancher?
Il ne s'en put onc arracher,
Mais en mourut, nous dit l'histoire,
Qui toujours est de grand' mémoire.
Donc, moins fol suis-je toutefois;
Car lorsque je veux, maintes fois
Je la prends, l'accole et la baise,
Et mieux supporte mon mésaise.
Mais lui, celle avoir ne pouvait
Que dans la fontaine il voyait.
D'autre part, en maintes contrées
Maints ont maintes dames aimées,
Et fins amants à les servir
Sans jamais un baiser cueillir
Se sont peinés toute leur vie;
Donc Amour, malgré ma folie,
M'a frappé moins cruellement.
Mais non. Je m'abuse vraiment;
Car, malgré tout, en leur doutance,
Ils ont toutefois espérance,

Car quant ge me voil aaisier21679
Et d'acoler et de baisier,
Ge truis m'amie autresi froide
Cum est ung pez, et ausi roide;
Que quant ge, por baisier, i touche,
Toute me refroidist la bouche.
Ha! trop ai parlé rudement,
Merci, douce amie, en demant,
Et pri que l'amende en pregniés:
Car de tant cum vous me daingniés
Doucement regarder et rire,
Ce me doit bien, ce croi, soffire.
Car dous regarz et riz piteus
Sunt as Amans moult déliteus.

Comment Pygmalion demande
Pardon à son ymage...
Pygmalion lors s'agenoille
Qui de lermes sa face moille...
(Page 316, vers 21693.)

CVII


Comment Pygmalion demande
Pardon, en présentant l'amande
A son ymage, des paroles
Qu'il dit d'elle, qui sont trop foles.


Pymalions lors s'agenoille,
Qui de lermes sa face moille,
Son gage tent, si li amende;
Mais el n'a cure de s'amende,
Car el n'entent riens, ne ne sent,
Ne de li, ne de son présent,
Si que cil crient perdre sa paine
Qui de tel chose amer se paine.

Tandis qu'ils rêvent aux doux jeux21963
Qu'attendent tous les amoureux
Et d'un baiser et d'autre chose;
Pour moi toute espérance est close.
Car si je veux me contenter,
L'accoler, baiser et flatter,
Je trouve ma mie aussi froide
Qu'un ais de bois et aussi roide;
Quand je l'effleure d'un baiser
Je sens ma bouche se glacer.
Hé! pardonnez, ma douce amie,
Ma rudesse et mon infamie;
Frappez-moi, point ne m'épargnez;
Car du moment que vous daignez
Me regarder et me sourire,
Cela me doit, je crois, suffire,
Car doux regard et ris piteux
Sont aux amants délicieux.

CVII

Ci demande Pygmalion,
En offrant l'amende, pardon
A son image des paroles
Qu'il dit d'elle et qui sont trop folles.


A genoux Pygmalion lors
De pleurs inonde tout son corps,
Son gage tend et puis s'amende.
Elle n'a cure de l'amende,
Puisque rien n'ouït ni ne sent
Ni de lui ni de son présent,
Si bien qu'il craint perdre sa peine
Et de sa dureté se peine,

N'il n'en reset son cuer avoir,21705
Qu'Amors li tolt sens et savoir;
Si que trestout s'en desconforte,
Ne set s'ele est ou vive ou morte.
Soef à ses mains la detaste,
Et croit ausinc cum se fust paste,
Que ce soit sa char qui li fuie,
Mès c'est sa main qu'il i apuie.
Ainsinc Pymalion estrive,
En son estrif n'a pez ne trive;
En ung estât pas ne demore,
Or aime, or het, or rit, or plore,
Or est liés, or est à mesaise,
Or se tormente, or se rapaise.
Puis li revest en maintes guises
Robes faites par grans maistrises,
De biaus dras de soie, ou de laine,
D'escarlate, ou de tiretaine,
De vert, de pers ou de brunete,
De colors fresche, fine et nete,
Où moult a riches pennes mises,
Erminées, vaires[77] ou grises;
Puis les li oste, puis ressoie
Cum li siet bien robe de soie,
Cendaus, molequins Arrabis[78],
Indes, vermaus, jaunes et bis,
Samis diaprés, camelos.
Por néant fust ung angelos,
Tant est de contenance simple.
Autrefois li met une gimple,
Et par dessus ung cuevrechief,
Qui cuevre la gimple et le chief;
Ains ne cuevre par le visage,
Qu'il ne vuet pas tenir l'usage

Non plus ne sait son cœur ravoir;21993
Amour lui prend sens et savoir,
Si bien que tout s'en déconforte,
Ne sachant s'elle est vive ou morte.
Lors il la tâte de la main,
Et comme pâte de son sein
Croit sentir la chair qui se plie,
Mais c'est sa main qu'il y appuie.
Ainsi Pygmalion combat
Sans paix ni trêve; en même état
Un seul instant onc ne demeure;
Il aime, il hait, il rit, il pleure,
Tantôt joyeux, tantôt navré,
Apaisé, puis désespéré.
Puis il la vêt en mainte guise
De robe faite à grand' maîtrise
De beau drap de laine ou soyeux,
D'écarlate, de lin moelleux,
De bleu, de vert ou de brunete,
De couleur fraîche fine et nette,
Où moult a riches carreaux mis
D'hermine, vair[77b] ou petit gris,
Puis les ôte pour qu'il revoie
Comme lui sied robe de soie,
Satins rayés et camelots,
Velours, tissus orientaux,
Bleus, vermeils, bis, d'or en la frange;
Certe on dirait un petit ange
A voir son air simple et doucet.
Puis ensuite un voile il lui met
Et dessus couvre-chef de fête
Qui couvre le voile et la tête,
Mais qui ne couvre pas les traits,
Méprisant les usages laids

Des Sarrasins, qui d'estamines21739
Cuevrent les vis as Sarrasines,
Quant eus trespassent par la voie,
Que nuz trespassans ne les voie,
Tant sunt plains de jalouse rage.
Autrefois li reprent corage
D'oster tout, et de metre guindes
Jaunes, vermeilles, vers et indes,
Et trecéors gentiz et gresles,
De soie et d'or à menus pesles;
Et dessus la crespine atache
Une moult précieuse atache,
Et par dessus la crespinete
Une coronne d'or grelete,
Où moult ot précieuses pierres,
Et biaus chastons à quatre quierres
Et à quatre demi compas,
Sans ce que ge ne vous cont pas
D'autre perrerie menuë
Qui siet entor espesse et druë:
Et met à ses deus oreilletes
Deus verges d'or pendans greletes;
Et por tenir la cheveçaille,
Deus fermaus d'or au col li baille:
En mi le pis ung en remet,
Et de li ceindre s'entremet;
Mès c'est d'ung si très-riche ceint,
C'onques pucele tel ne ceint;
Et pent au ceint une aumosniere,
Qui moult ert précieuse et chiere;
Et cincq pierres i met petites
Du rivage de mer eslites,
Dont puceles as martiaus geuent,
Quant beles et rondes les treuent:

Des Sarrasins qui d'étamines22027
Couvrent la face aux Sarrasines
Par les chemins matin et soir,
Pour que nul ne les puisse voir,
Tant sont pleins de jalouse rage.
Puis après il reprend courage
D'ôter tout et mettre rubans
Jaunes, vermeils, verts, bleus et blancs,
Et bandeaux gracieux et frêles
De soie et d'or à perles grêles,
Et dessus la coiffure asseoir
Un moult délicieux fermoir,
Et dessus la blanche voilette
Une couronne d'or coquette
Où scintillent de mille feux
Maints diamants moult précieux,
Et maintes autres pièces rares
Et beaux chatons à quatre carres
Et à quatre demi-compas,
Sans ce que je ne compte pas
De pierrerie autre menue
Qui sied autour épaisse et drue.
Puis à ses deux oreilles pend
Deux verges d'or grêle et brillant;
Pour tenir la coiffe qui baille,
Deux broches d'or au col lui baille;
Emmi le sein une autre met
Et de la ceindre s'entremet,
Mais de ceinture si jolie
Qu'onc pucelle n'eut telle mie,
Et d'où riche aumônière pend
Moult gentille et pleine d'argent;
Et puis y met cinq pierres fines,
L'élite des rives marines,

Et par grant entente li chauce21773
En chascun pié soler et chauce
Entailliés jolivetement
A deus doie du pavement.
N'ert pas de hosiaus estrenée[79],
Car el n'ert pas de Paris née;
Trop par fust rude chaucemente
A pucele de tel jovente.
D'une aguille bien afilée
D'or fin, de fil d'or enfilée,
Li a, por miex estre vestuës,
Ses deus manches estroit cosuës.
Puis li baille flors noveletes,
Dont ces jolies puceletes
Font en printens lor chapelez,
Et pelotes et oiselez,
Et diverses choses noveles
Delitables as damoiseles;
Et chapelés de flors li fait,
Mès n'en véistes nul si fait,
Car il i met s'entente toute.
Anelez d'or es dois li boute,
Et dit cum fins loiaus espous:
Bele douce, ci vous espous,
Et deviens vostres, et vous moie,
Ymenéus et Juno m'oie,
Qu'il voillent à nos noces estre;
Ge n'i quier plus ne clerc ne prestre,
Ne de prelaz mitres ne croces,
Car cil sunt li vrai diex des noces.


Lors chante à haute voix serie,
Tous plains de grant renvoiserie,

Dont pucelle joue aux marteaux22061
Lorsque les trouve ronds et beaux,
Et puis à grand' cure lui chausse
En chaque pied soulier et chausse
Moult artistement entaillés
A deux doigts juste des pavés.
N'était pas de houzeaux gênée[79b],
Car n'était pas de Paris née;
Trop dur eût été d'être ainsi
Chaussé, pour un pied si joli.
D'une aiguille bien effilée
D'or fin, de fil d'or enfilée,
Lui a, pour mieux être vêtus,
Ses bras étroitement cousus,
Puis lui baille fleurs nouvelettes
Dont les gentilles pucelettes
Font au printemps leurs chapelets,
Leurs pelotes, leurs oiselets
Et diverses choses nouvelles
Délectables aux damoiselles,
Et chapelets de fleurs lui fait;
Oncques n'en vîtes si parfait,
Car sa science il y mit toute.
Annelet d'or au doigt lui boute
Et dit comme loyal époux:
Belle douce, j'épouse vous
Et deviens vôtre et vous la mienne;
Qu'Hymen, que Vénus s'en souvienne
Et daigne à nos noces venir;
Prêtres ni clercs n'irai quérir,
Non plus prélats, mitres ni crosses,
Ceux-là sont les vrais dieux des noces.
Lors chante à haute et claire voix
Et tendre et douce toutefois,

En leu de messe chançonnetes21805
Des jolis secrés d'amoretes;
Et fait ses instrumens sonner,
Qu'en n'i oïst pas Diex tonner;
Qu'il en a de trop de manieres,
Et plus en a les mains manieres
C'onques n'ot Amphions de Thebes.
Harpes et gigues et rubebes,
Si r'a guiternes et léus
Por soi déporter esléus;
Et refait sonner ses orloges
Par ses sales et par ses loges,
A roës trop sotivement
De pardurable movement.
Orgues i r'a bien maniables,
A une sole main portables,
Où il méismes soufle et touche,
Et chante avec à plaine bouche
Motés, ou treble ou tenéure:
Puis met en cimbales sa cure,
Puis prent fretiaus, et si fretele,
Puis chalemiaus, et chalemele;
Et tabor et fléute et tymbre,
Si tabor, et fléute et tymbre;
Citole prent, trompe et chievrete,
Si citole, trompe et chievrete,
Psalterion prent et viele,
Et puis psalterionne et viele;
Puis prent sa muse, et se travaille
As estives de Cornoaille[80];
Et espringue, et sautele et bale,
Et fiert du pié parmi la sale;
Et la prent par la main, et dance,
Mès moult a au cuer grant pesance

Au lieu de messes, chansonnettes22095
Des jolis secrets d'amourettes,
Et fait ses instruments sonner
A n'en pas ouïr Dieu tonner,
Car il en a de cent manières,
Et ses mains volent plus légères
Sur les cordes des violons
Et plus savantes qu'Amphyons
Quand il bâtit les murs de Thèbes.
Harpes il a, guigues, rubèbes,
Luths et guitares à la fois,
Pour se divertir à son choix,
Et par ses salles et ses loges
Fait sonner toutes ses horloges
Faites à roue habilement
Et de continu mouvement.
Orgues il a bien maniables
Et d'une seule main portables
Où l'on souffle et touche à la fois,
Et chante avec à pleine voix
Beaux mottets à ténor et contre,
Puis frappe cymbales encontre;
Puis souffle dans ses chalumeaux,
Et maints airs joue en ses pipeaux,
Prend tambourin, et flûte, et timbre
Dont tambourine et flûte et timbre;
Puis trompette et chevrettre prend
Et de chacune va jouant,
Puis prend sa muse et se travaille
Sur sa trompe de Cornouaille[80b];
Et vielle et psaltérion
Maniant avec passion,
Il trépigne et bondit et bale,
Frappe du pied parmi la salle

Qu'el ne vuet chanter ne respondre,21839
Ne por prier, ne por semondre.
Puis la rembrace, et si la couche
Entre ses bras dedens sa couche,
Et puis la baise et si l'acole;
Mès ce n'est pas de bonne escole,
Quant deus personnes s'entrebaisent,
Et li baisiers as deus ne plaisent.
Ainsinc s'occist, ainsinc s'afole,
Sorprins de sa pensée fole
Pymalion li decéus,
Por sa sorde ymage esméus;
Quanqu'il puet la pere et aorne,
Car tous à li servir s'atorne:
N'el n'apert pas, quant ele est nuë,
Mains bele que s'ele ert vestuë.


Lors avint qu'en cele contrée
Ot une feste celebrée,
Où moult avenoit de merveilles:
Là vint tous li pueples as veilles
D'un temple que Venus i ot.
Li Valés qui moult s'i fiot,
Por soi de s'amor conseillier,
Vint à cele feste veillier.
Lors se plaint as Diex et démente
De l'amor qui si le tormente;
Car maintes fois les ot servis
Li Valés qui moult iert soutis,
Qui moult iert bons ovriers et sages,
Fait lor avoit mains bons ymages,
Et avoit trestout son aé
Vescu en droite chastéé.

Et la prend par la main dansant;22129
Mais au cœur moult a grand tourment,
Car point ne répond ni ne chante
A ses cris sourde son amante.
Puis il l'embrasse, et de ce pas
Dedans sa couche entre ses bras
L'étend, la baise et puis l'accole;
Mais ce n'est pas de bonne école
Quand se baisent deux amoureux
Si baisers ne plaisent aux deux.
Ainsi s'occit, ainsi s'affole,
Surpris de son action folle,
Pygmalion l'infortuné
Par sa sourde image enchaîné,
Tant qu'il peut la pare et décore
Et toujours la sert et l'adore,
Et quand il voit son beau corps nu
Plus beau le trouve que vêtu.
Lors il advint qu'en la contrée
Fut une fête célébrée
Où mainte merveille advenait.
D'un temple que Vénus avait,
Aux fêtes vint grande affluence.
Le Varlet qui moult a fiance,
Pour son fol amour éclaircir,
Y voulut à son tour venir.
Lors se plaint aux dieux, se lamente
De l'amour qui tant le tourmente;
Or maintes fois le gent Varlet
Moult les servit, car il était
Bon ouvrier habile et sage
Et leur fit mainte belle image,
Toujours vécut en chasteté.

Pygmalion.

Biaus Diex, dist-il, qui tout poés,21871
S'il vous plaist, ma requeste oés;
Et tu qui dame es de ce temple,
Sainte Vénus, de grâce m'emple,
Qu'ausinc es-tu moult corrocie,
Quant Chastéé est essaucie,
S'en ai grant peine deservie
De ce que ge l'ai tant servie:
Or m'en repens sans plus d'aloignes,
Et pri que tu le me pardoignes,
Si m'otroie par ta pitié,
Par ta douçor, par t'amitié,
Par convent que m'en fuie eschif,
Se Chastéé dès or n'eschif,
Que la bele qui mon cuer emble,
Qui si bien yvuire resemble,
Deviengne ma loiale amie,
Et de fame ait cors, ame et vie;
Et se de ce faire te hastes,
Se je suis jamès trovés chastes,
J'otroi que ge soie pendus,
Ou à grans haches porfendus,
Ou que dedens sa goule trible
Tout vif me transgloutisse et trible,
Ou me lie en corde ou en fer,
Cerberus li portiers d'enfer.

L'Amant.

Venus, qui la requeste oï
Du Valet, forment s'esjoï,
Por ce que Chastéé lessoit,
Et de li servir s'apressoit,

Pygmalion.

Beaux Dieux, dit-il, votre bonté,22162
Je le sais, est toute-puissante.
Oyez ma requête présente:
Déesse de ce temple, et toi,
Sainte Vénus, écoute-moi.
Sans doute es-tu moult courroucée
Que Chasteté soit exaucée;
Oui, j'ai ton courroux mérité,
Trop l'ai servie en vérité.
Je m'en repens et te conjure
De me pardonner mon injure
Et m'octroyer par ta pitié,
Ta douceur et ton amitié,
Que devienne ma douce amie
Et de femme ait corps, âme et vie,
La belle qui m'a pris mon cœur
Et qui d'ivoire a la pâleur.
Délivre-moi, bonne déesse,
Et si Chasteté je ne laisse,
Que je sois exilé, pendu,
A grand' haches tout pourfendu,
Qu'en sa triple gueule me noie,
Tout vif m'engloutisse et me broie,
Me lie et me charge de fers
Cerbérus le portier d'enfers!

L'Auteur.

Or Vénus, la requête ouïe
Du varlet, s'est moult éjouïe,
De ce que Chasteté laissait
Et d'elle servir s'empressait,

Cum hons de bonne repentance,21901
Prest de faire sa pénitance
Tous nus entre les bras s'amie,
S'il la puet jà bailler en vie.
Por joïr et por faire chief
Au Valet de son grant meschief,
A l'ymage envoia lors ame.
Si devint si très-bele dame,
C'onques mès en nule contrée
N'avoit-l'en si bele encontrée:
N'est plus au temple séjornés,
A son ymage est retornés
Pymalion à moult grant heste,
Puis qu'il ot faite sa requeste;
Car plus ne se pooit tarder
De li tenir et regarder.
A li s'en cort les sauts menus,
Tant qu'il est jusques-là venus.
Du miracle riens ne savoit,
Mès ès Diex grant fiance avoit;
Et quant de plus près la regarde,
Plus art son cuer, et frit et larde:
Lors voit qu'ele ert vive et charnuë,
Si li debaille la char nuë,
Et voit ses biaus crins blondoians,
Comme undes ensemble ondoians;
Et sent les os, et sent les vaines
Qui de sanc ierent toutes plaines,
Et le pouz debatre et movoir.
Ne set se c'est mençonge ou voir:
Arrier se trait, ne set que faire,
Ne s'ose mès près de li traire,
Qu'il a paor d'estre enchantés.

Tout plein de bonne repentance22191
Et prêt à faire pénitence
Dans les bras de son cher objet
Si vivant oncques le tenait.
Pour mettre fin à sa souffrance
Lors Vénus, en grand' jouissance,
Une âme en l'image conçut
Qui si très-belle femme fut,
Que jamais, en nulle contrée,
Si belle on n'avait rencontrée.
Plus n'est au temple séjourné
Et vers sa mie est rétourné
Pygmalion, et ne s'arrête,
Une fois faite sa requête;
Car plus ne se pouvait tarder
De la tenir et regarder.
Lors à grands pas il s'évertue
Tant qu'il ait sa belle revue.
Rien du miracle il ne savait,
Mais en Dieu grand' fiance avait,
Et quand de plus près la regarde,
Plus son cœur fremit, saute et arde;
Il voit les cheveux blondoyants
Comme ondes ensemble ondoyants,
Et voit qu'elle est vive et charnue;
Il entrebaille sa chair nue
Et sent le pouls battre et mouvoir.
Est-ce mensonge ou fol espoir?
Il sent les os, il sent les veines,
Qui de sang étaient toutes pleines,
Puis se recule épouvanté,
Car il a peur d'être enchanté
Et n'ose plus s'approcher d'elle.

Pygmalion.

Qu'est-ce? dit-il, sui-ge tentés?21934
Veillé-ge pas? Nennil; ains songe,
Mès onc ne vi si apert songe.
Songe! par foi non fais, ains veille.
Dont vient donques ceste merveille?
Est-ce fantosme ou anemis
Qui s'est en mon ymage mis?

L'Amant.

Lors li respondi la pucele
Qui tant iert avenant et bele,
Et tant avoit blonde la cosme:

L'Ymage à Pygmalion.

Ce n'est anemis, ne fantosme,
Dous amis, ains sui vostre amie
Preste de vostre compaignie
Recevoir, et m'amor vous offre,
S'il vous plaist recevoir tel offre.

L'Amant.

Cil ot que la chose est acertes,
Et voit les miracles apertes;
Si se trait près, et s'asséure
Por ce que c'est chose séure:
A li s'otroie volentiers,
Cum cil qui ert siens tous entiers.
A ces paroles s'entr'alient,
De lor amors s'entremercient:
N'est joie qu'il ne s'entrefacent,
Par grant amor lor s'entr'embracent,

Pygmalion.

Quelle est donc cette erreur nouvelle?22224
Veillé-je? Non. Un songe, hélas!
Telle évidence n'aurait pas.
Un songe? Eh bien, non, je veille.
D'où peut venir telle merveille?
Est-ce fantômes ennemis
Qui se sont en l'image mis?

L'Amant.

Lors lui répondit la pucelle
Soudain, l'avenante, la belle,
Aux cheveux ondoyants et blonds:

L'Image à Pygmalion.

Ce n'est ennemis ni démons,
Doux ami, mais c'est votre amie;
Donnez-moi votre compagnie,
Et je vous offre mon amour
Céans, s'il vous plaît, en retour.

L'Amant.

Quand certaine la chose entend
Et voit le miracle évident,
Alors il s'avance et s'assure
A nouveau si c'est chose sûre,
Et moult lui donne volontiers
Son corps et son cœur tout entiers.
A ces mots tous deux s'entr'allient,
De leur amour s'entre-mercient;
Comme deux tendres colombeaux,
N'est nulle joie et doux assauts

Cum deus colombiaus s'entrebaisent;21959
Moult s'entr'aiment, moult s'entreplaisent.
As Diex ambdui graces rendirent,
Qui tel cortoisie lor firent,
Especiaument à Venus
Qui lor ot aidié miex que nus.


Or est Pymalions aaise,
Or n'est-il riens qui li desplaise,
Car riens qu'il voil el ne refuse;
S'il opose, el se rent concluse;
S'ele commande, il obéist,
Por riens ne la contredéist
D'acomplir-li tout son desir.
Or puet o s'amie gesir,
Qu'el n'en fait ne dangier ne plainte.
Tant ont joé, qu'ele est ençainte
De Paphus, dont dit renomée
Que l'isle en fu Paphos nomée,
Dont li rois Cyniras nasqui.
Prodons fu, fors en ung cas, qui
Tous bons éurs éust éus,
S'il n'éust été décéus
Par Mirra sa fille la blonde:
Que la Vielle (que Diex confonde!)
Qui de pechié doutance n'a,
Par nuit en son lit li mena.
La roïne ert à une feste,
La pucele se sit en heste
Lez li rois, sans que mot séust
Qu'o sa fille gesir déust.
Ci ot trop estrange semille,
Li rois let gesir o sa fille;

Qu'alors tous deux ne s'entrefassent.22249
En longs transports ils s'entr'embrassent
Et s'entrebaisent tout le jour
Et se témoignent leur amour.
Aux Dieux tous deux grâces rendirent
Qui pour eux tel miracle firent,
Et par dessus tous à Vénus
Qui les avait aidés le plus.
Or est Pygmalion bien aise,
Or n'est-il rien qui lui déplaise.
Elle ne lui refuse rien,
Ce qu'il veut, elle le veut bien,
Lui de même obéit et prie,
Il fait toute sa fantaisie,
Et pour rien ne la contredit.
Il la mène enfin dans son lit,
De bon vouloir et sans contrainte.
Tant ont joué, qu'elle est enceinte
De Paphus qui donna son nom
A l'île de Paphos, dit-on,
Et jour à Cyniras, roi sage,
Fors seulement en un passage.
Parfait bonheur il aurait eu
S'il n'eût un jour été déçu
Par Myrrha, sa fille, la blonde,
Que la Vieille (Dieu la confonde!),
Qui de péché nulle peur n'a,
La nuit dans son lit amena.
La Reine était à une fête;
La pucele, l'amour en tête,
Se mit près du roi sans qu'il sût
Qu'avec sa fille coucher dût.
Or donc, cette horrible chenille
Le Roi coucher avec sa fille

Quant les ot ensemble aünés,21991
Li biaus Adonis en fu nés,
Puis fu-ele en arbre muée,
Car ses peres l'éust tuée,
Quant il aparçut le tripot.
Mais onques avenir n'i pot,
Quant ot fait aporter le cierge;
Car cele, qui n'ere mès vierge,
Eschapa par isnele fuite,
Qu'il l'éust autrement destruite.
Mais c'est trop loing de ma matire,
Por ce est bien drois qu'arriers m'en tire:
Bien orrés que ce signifie
Ains que cest euvre soit fenie.]
Ne vous voil or ci plus tenir,
A mon propos m'estuet venir,
Qu'autre champ me convient arer.
Qui voldroit donques comparer
De ces deus ymages ensemble
Les biautés, si cum il me semble,
Tel similitude i puet prendre,
Qu'autant cum la soris est mendre
Que li lions, et mains cremuë
De cors, de force, et de valuë,
Autant, sachiés, en loiauté,
Ot cele ymage mains biauté
Que n'a cele que tant ci pris.
Bien avisa dame Cypris
Cele ymage que ge devise
Entre deus pilerez assise,
Ens en la tor droit où mileu:
Onques encores ne vi leu
Que si volentiers regardasse,
Voire agenouillons l'aorasse;

Laissa durant toute une nuit,22283
D'où le bel Adonis naquit.
La mère en arbre fut muée,
Car son père l'aurait tuée
Lorsque l'intrigue il découvrit.
Mais oncques il n'y réussit,
Car ayant approché le cierge,
Celle-ci, qui n'était plus vierge.
Par prompte fuite s'échappa,
Et le Roi point ne la brûla.
Mais trop loin suis de ma matière,
Droit est que je retourne arrière.
Tout comprendrez moult clairement
Avant la fin de ce Roman.]
Peur n'ayez que plus je vous tienne;
Droit est qu'à mon propos revienne
Pour un autre champ labourer.
Or donc, qui voudrait comparer
Les beautés de ces deux images
Son temps perdrait en verbiages.
Car de même, je vous le dis,
Qu'est toujours moindre une souris
De corps, de force et de courage,
Qu'un lion et moins porte ombrage,
De même, en toute loyauté,
Oncques n'eut si fière beauté
De Pygmalion la statue
Que celle qui m'est apparue,
Et qui tant a pour moi de prix.
Or bien vise dame Cypris
Cette image dont je devise
Entre ses deux piliers assise
Dans la tour, et droit au milieu.
Oncques encor je ne vis lieu

Et le saintuaire et l'archiere22025
Jà ne lessasse por l'archiere,
Ne por l'arc, ne por le brandon,
Que ge n'i entrasse à bandon.
Mon pooir au mains en féisse,
A quelque chief que g'en venisse,
Se trovasse qui le m'offrist,
Ou sans plus qui le me soffrist.
Si m'i sui-ge par Diex voés
As reliques que vous oés,
Ou, se Diex plaist, ges requerrai,
Si-tost cum tens et leu verrai,
D'escherpe et de bordon garnis.
Que Diex me gart d'estre escharnis
Et destorbés par nule chose,
Que ne joïsse de la Rose!


Venus n'i va plus atendant;
Le brandon plain de feu ardant
Tout empené lesse voler
Por ceus du chastel afoler;
Mais sachiés qu'ains nule ne nus,
Tant le trait sotilment Venus,
Ne l'orent pooir de choisir,
Tant i gardassent par loisir.

Que si volontiers regardasse,22317
Voire à deux genoux adorasse.
Pour seulement y entrer, non,
Jamais pour l'arc ni le brandon
Ne laisserais, ni pour l'archère,
Ce délicieux sanctuaire.
Si je trouvais qui me l'offrît,
Ou qui, sans plus, me le souffrit,
Je ferais tout, sans aucun doute,
Pour m'en frayer tantôt la route.
Aussi, je veux, s'il plaît à Dieu,
Aller prier en temps et lieu
Aux pieds de ces reliques saintes
Que je vous ai céans dépeintes,
D'écharpe et de bourdon garni.
Me garde Dieu d'être honni
Ou détourné par nulle chose
De jouir enfin de la Rose!
Vénus ne va plus attendant;
Plein de feu, le brandon ardent
Tout empenné part, siffle et vole,
Et tous ceux du castel affole.
Or, tire tant subtilement
Vénus, que nuls assurément,
Tant garde y prissent à grand' cure,
Ne découvriraient la blessure.

Comment ceulx du chastel yssirent
Hors, aussi-tost comme ilz sentirent
La chaleur du brandon Venus,
Dont aucuns joustérent tous nudz.
(Page 340, vers 22049.)

CVIII


Comment ceulx du chastel yssirent22049
Hors, aussi-tost comme ilz sentirent
La chaleur du brandon Venus,
Dont aucuns jousterent tous nudz.


Quant li brandons s'en fu volés,
Es-vos ceus dedens afolés,
Li feus porprent tout le porpris;
Bien se durent tenir por pris.
N'est nus qui le feu rescossist,
Et bien rescorre le vossist.
Tuit s'escrient: Trahi! trahi!
Tuit sommes morts! ahi, ahi!
Foïr nous estuet du païs;
Chascuns giete ses clefz laïs.
Dangiers, li orribles maufés,
Quant il se senti eschaufés,
S'enfuit plus tost que cerf en lande.
N'i a nul d'aus qui l'autre atende:
Chascuns les pans à la ceinture
Met au foïr toute sa cure.
Fuit-s'en Paor, Honte s'eslesse,
Tout embrasé le chastel lesse,
N'onc puis ne volt riens metre à pris,
Que Raison li éust apris.
Estes-vous venir Cortoisie
La preus, la bele, la proisie;
Quant el vit la desconfiture,
Por son filz geter de l'ardure,
Avec li Pitié et Franchise
Saillirent dedens la porprise,

CVIII


Comment ceux du castel sortirent22343
Dehors, aussitôt qu'ils sentirent
Le feu du brandon de Vénus,
Dont aucuns joutèrent tout nus.


Aussitôt que le brandon vole,
Tout le monde aussitôt s'affole.
Le feu prend partout le pourpris,
Et tous soudain se sentent pris.
En vain ils s'efforcent d'éteindre
La flamme, ils n'y peuvent atteindre.
Lors de crier: Trahi! trahi!
Tous sommes morts, ahi! ahi!
Hors du pays gagnons le large!
Chacun de ses clefs se décharge.
Danger, cet horrible démon,
Quand se sent chauffé du brandon,
Plus vite court que cerf en lande;
Nul on ne voit qui l'autre attende.
Les pans à la ceinture, tous
De s'enfuir tôt comme des fous.
Peur s'enfuit, Honte aussi se presse,
Tout embrasé le castel laisse
Et n'estime plus aucun prix
Ce qu'elle a de Raison appris.
Lors voici venir Courtoisie
La prudente, belle et chérie.
La déconfiture voyant,
Pour sauver son fils elle prend
Pitié avec elle et Franchise,
Et parmi le feu, sans remise,

N'onc por l'ardure ne lessierent,22097
Jusqu'à Bel-Acueil ne cessierent.
Cortoisie prent la parole,
Premier à Bel-Acueil parole,
Car de bien dire n'ert pas lente:

Courtoisie à Bel-Acueil.

Biau fiz, moult ai esté dolente,
Moult ai au cuer tristece éuë
Dont tant avés prison tenuë.
Mal-feus et male-flambe l'arde,
Qui vous avoit mis en tel garde!
Or estes, Dieu merci, délivres,
Car là fors, o ses Normans yvres,
En ces fossés est mors gisans
Male-Bouche li mesdisans;
Véoir ne puet ne escouter.
Jalousie n'estuet douter;
L'en ne doit pas por Jalousie
Lessier à mener bonne vie,
N'à solacier méismement
O son ami privéement,
Quant à ce vient qu'el n'a pooir
De la chose oïr, ne véoir:
N'il n'est qui dire la li puisse,
N'el n'a pooir que ci vous truisse.
Et li autre desconseillié
Foïs s'en sunt tuit essillié,
Li félon, li outrecuidié
Trestous ont le porpris vuidié.
Biau très-douz filz, por Diex merci,
Ne vous lessiés pas brusler ci:
Nous vous prions par amitié,
Et ge, et Franchise, et Pitié,

Dans le pourpris court jusqu'au seuil22373
De la prison de Bel-Accueil.
Prend la parole Courtoisie
Et de sa voix la plus jolie
Tout d'abord dit à Bel-Accueil:

Courtoisie à Bel-Accueil.

Beau fils, j'ai senti moult grand deuil,
Au cœur j'ai moult grand' tristesse eue
Que tant ayez prison tenue.
Celui-là brûle de mal feu
Qui vous avait mis en tel lieu!
Vous pouvez, Dieu merci, nous suivre;
Car avec toute sa bande ivre
Dans les fossés est là gisant
Malebouche le médisant,
Et ne peut nous écouter mie.
Ne redoutez plus Jalousie;
Pour elle certe on ne doit pas
Se priver de tout bon soulas
Ni de mener très-douce vie
De son amant en compagnie,
Surtout lorsqu'elle n'a pouvoir
De la chose entendre ni voir.
Elle n'a nul qui le lui dise
Et ne vous prendra par surprise,
Car les autres de tous côtés
Se sont enfuis épouvantés;
Tretous ces félons pleins d'audace
Ont vidé du pourpris la place.
Beau très-doux fils, pour Dieu, merci!
Ne vous laissez brûler ici:
Toutes trois, moi, Pitié, Franchise,
Nous vous prions que, sans remise,

Que vous à ce loial Amant22111
Otroiés ce qu'il vous demant,
Qui por vous a lonc tens mal trait,
N'onques ne vous fist ung faus trait.
Li frans qui onques ne guila,
Recevés le et quanqu'il a;
Voire l'ame néis vous offre:
Por Diex, ne refusés tel offre,
Biau dous filz, ains le recevés,
Par la foi que vous me devés,
Et par Amors qui s'en efforce,
Qui moult i a mise grant force.
Biau filz, Amors vainc toutes choses,
Toutes sunt souz sa clef encloses.
Virgile néis le conferme
Par sentence esprovée et ferme,
Quant Bucoliques cercherés,
Amors vainc tout, i troverés[81],
Et nous la devons recevoir.
Certes il dist bien de ce voir;
En ung sol vers tout ce nous conte,
Ne péust conter meillor conte.
Biau filz, secorez cel Amant,
Que Diex ambedeus vous amant,
Otroiés-li la Rose en don.

Bel-Acueil.

Dame, ge la li abandon,
Fet Bel-Acueil, moult volentiers,
Coillir la puet endementiers
Que nous ne sommes ci que dui,
Pieçà que recevoir le dui:
Car bien voi qu'il aime sans guile.

Daigniez à ce loyal amant22405
Octroyer ce qu'il aime tant.
Dès longtemps pour vous il endure
Grands maux sans le moindre parjure.
Recevez, et tout ce qu'il a,
Le franc qui jamais ne trompa.
Voyez, jusqu'à son âme il offre;
Pour Dieu, ne refusez telle offre,
Beau doux fils, mais le recevez,
Par la foi que vous me devez
Et par Amour qui s'en efforce
Et qui moult y a mis grand' force.
Toute chose Amour vainc, beau fils,
Tous les cœurs sous sa clef tient pris.
Virgile de même s'exprime
Par sentence fine et sublime.
Aux Bucoliques vous verrez
Qu'Amour vainc tout, si vous cherchez[81].
En un seul vers tient sa sentence,
Et plus belle n'est, sans doutance.
Aussi doit-il être écouté,
Car il a dit la vérité.
Pour cet amant (Dieu vous amende!),
Beau fils, secours je vous demande:
La Rose en don octroyez-lui.

Bel-Accueil.

Ma dame, fait Bel-Accueil, oui,
De bon cœur je lui abandonne;
Ses longs ennuis qu'il me pardonne
Et qu'il vienne ici la cueillir,
A nous deux seuls, tout à loisir,
Car il aime sans tricherie.

L'Amant.

Ge qui l'en rens mercis cent mile,22142
Tantost comme bons pelerins,
Hatis, fervens et enterins
De cuer, comme fins amoreus,
Après cest otroi savoreus,
Vers l'archiere acueil mon voiage
Por fornir mon pelerinage;
Et port o moi par grant effort
Escherpe et bordon grant et fort,
Tel qu'il n'a mestier de ferrer
Por jornoier, ne por errer.
L'escherpe est de bonne feture,
D'une pel souple sans cousture;
Mès sachiés qu'ele n'est pas vuide:
Deus martelez par grant estuide
Que mis i ot, si cum moi semble,
Diligemment tretout ensemble
Nature, qui la me bailla,
Dès lors que premiers la tailla,
Sotilment forgiés li avoit,
Cum cele qui forgier savoit
Miex c'onques Dedalus ne sot.
Si croi que por ce fait les ot,
Qu'el pensoit que g'en ferreroie
Mes palefrois quant g'erreroie.
Si ferai-ge certainement,
Se g'en puis avoir l'aisement;
Car, Diex merci, bien forgier sai.
Si vous di bien que plus chier ai
Mes deus martelez et m'escherpe
Que ma citole ne ma herpe.

L'Amant.

Moi qui cent fois l'en remercie,22436
Aussitôt, en fin amoureux,
Après cet octroi savoureux,
Pour fournir mon pèlerinage,
Je pousse au but de mon voyage,
Au sanctuaire; à grand effort
Écharpe et bourdon grand et fort,
Qui n'a pas besoin de ferrure
Pour voyager, je vous assure,
Je portais en bon pèlerin,
Loyal, de cœur fervent et fin.
L'écharpe est de bonne tournure,
D'une peau souple sans couture;
Mais sachez que vide n'était,
Car, en fille qui bien forgeait,
Deux petits marteaux, à grand' cure,
Subtilement dame Nature
Y mit, lorsque me la bailla.
Car c'est elle qui la tailla
Quand je naquis, comme il me semble,
Pour qu'ils fussent toujours ensemble.
Oncques si belle œuvre ne fit
Dédale; et crois qu'elle les fit
Pour que ferrer pusse sans doute
Mon palefroi, quand ferais route.
Ainsi ferai-je assurément
Si je n'ai pas d'empêchement.
Car plus que ma lyre et ma harpe,
Mes deux marteaux et mon écharpe,
Croyez-moi, j'aime et j'aimerai,
Et, Dieu merci, bien forger sai.

Moult me fist grant honor Nature,22173
Quant m'arma de tel arméure,
Et m'en enseigna si l'usage,
Qu'el m'en fist bon ovrier et sage:
Ele-méismes le bordon
M'avoit appareillié por don,
Et volt au doler la main metre,
Ains que je fusse mis à letre.
Mès du ferrer ne li chalut,
N'onques por ce mains n'en valut;
Et puis que ge l'oi recéu,
Près de moi l'ai tous jors éu,
Si que nel' perdi onques puis,
Ne nel' perdrai jà se ge puis:
Car n'en voldroie estre délivres
Por cincq cens fois cent mile livres.
Biau don me fist, por ce le gart;
Et moult sui liés quant le regart,
Et la merci de son présent
Liés et jolis, quant ge le sent[82].Voir la note.
[Maintes fois m'a puis conforté
En mainz leus où ge l'ai porté;
Bien me sert, et savés de quoi,
Quant sui en aucun leu requoi,
Et ge chemine, ge le boute
Es fosses où ge ne vois goute,
Ausinc cum por les guez tenter;
Si que ge me puis bien venter
Que n'i ai garde de naier,
Tant sai bien les gués essaier,
Et fier par rives et par fons:
Mès g'en retruis de si parfons,
Et qui tant ont larges les rives,
Qu'il me greveroit mains deus lives

Moult m'en fit grand honneur Nature22467
Quand m'arma de si belle armure,
Et si bien l'usage m'apprit
Que savant ouvrier m'en fit.
Elle-même, quand je dus naître,
A la doloire voulut mettre
La main, pour faire le bourdon
Précieux, et puis m'en fit don,
Mais n'y voulut mettre ferrure.
Il n'en est pas moins bon, je jure,
Et depuis que je l'ai reçu,
Avec moi je l'ai toujours eu
Et ne voudrais, comme gens ivres,
Pour cinq cent fois cent mille livres
Le perdre, et point ne le perdis
Ni ne perdrai, si je le puis.
C'est un beau don, et je le garde;
Moult suis content quand le regarde,
Et du présent lui dis merci
Quand je le sens vif et joli[82].
[Maintes fois il me réconforte
Par tous les lieux où je le porte;
Bien me sert vous savez à quoi,
Quand suis en lieu paisible et coi.
Quand je chemine, je le boute
Ès-fosses où je ne vois goutte
Pour les gués souder et tenter.
Aussi, je puis bien me vanter
Qu'il n'est crainte que je me noie,
Si bien des gués et de la voie
Je sonde rives et bas-fonds.
Mais j'en trouve de si profonds
Et qui tant larges ont les rives
Que mieux ferais sur les mers vives

Sor la marine esbanoier,22207
Et le rivage costoier;
Et mains m'i porroie lasser,
Que si perilleus gué passer.
Car trop grans les ai essaiés,
Et si n'i sui-ge pas naiés:
Car si-tost cum ge les tentoie
Et d'entrer ens m'entremetoie,
Et tex les avoie esprovés,
Que jamès fons n'i fust trovés
Par perche, ne par aviron,
Ge m'en aloie à l'environ,
Et près des rives me tenoie,
Tant que hors en la fin venoie;
Mès jamais issir n'en péusse,
Se les arméures n'éusse,
Que Nature m'avoit données.
Mès or lessons ces voies lées
A ceus qui là vont volentiers;
Et nous les deduisans sentiers,
Non pas les chemins as charretes,
Mès les jolives senteletes,
Joli et renvoisié tenons,
Qui les jolivetés menons.
Si rest plus de gaaing-rentiers
Viez chemins que noviaus sentiers,
Et plus i trueve-l'en d'avoir
Dont l'en puet grand profit avoir.
Juvenaus méismes afiche
Que qui se met en vielle riche,
S'il vuet à grant estat venir,
Ne puet plus bref chemin tenir;
S'el prent son service de gré,
Tantost le boute en haut degré[83].

Plus d'une lieue en louvoyant,22501
Et le rivage côtoyant,
Car crainte n'est que je m'y lasse
Comme en si périlleuse passe.
Grâce a lui j'en pus essayer,
De moult trop grands sans m'y noyer;
Car sitôt que plongeais ma sonde
En leur abîme si profonde,
Lorsque j'avais bien éprouvé
Que jamais fond n'y fut trouvé
Par perche, aviron ni mâture,
Je m'en allais à l'aventure,
Et près des rives me tenais
Tant que hors à la fin venais.
Mais jamais sorti ge n'en fusse
Si les très-belles armes n'eusse
Que de Nature je reçus.
Mais laissons ces larges talus
A ceux qui volontiers les suivent,
Et nous, comme gens qui bien vivent,
Nous qui fins amours cultivons,
Les séduisants sentiers suivons
Et les gentilles sentelettes
Et non les chemins aux charrettes.
Meilleur rapport donne au rentier
Vieux chemin que nouveau sentier
Pourtant; plus y passe de monde,
Plus grand profit au maître abonde.
Qui veut en grand état venir
Ne peut meilleur chemin choisir
Qu'épouser une riche vieille;
Juvénal même le conseille;
S'elle prend son service à gré
Tantôt le pousse en haut degré[83b].

Ovides méismes aferme22241
Par sentence esprovée et ferme,
Que qui se vuet à vielle prendre,
Moult en puet grant loier atendre[84];
Tantost est grant richece aquise
Por mener tel marchéandise.
Mès bien se gart qui vielle prie,
Qu'il ne face riens, ne ne die
Qui jà puist aguet resembler,
Quant il li vuet s'amor embler,
Ou loiaument néis aquerre,
Quant amors en ses laz l'enserre:
Car les dures vielles chenuës,
Qui de jonesce sunt venuës
Où jadis ont esté flatées,
Et sorprises et baratées,
Quant plus ont esté décéuës,
Plus-tost se sunt aparcéuës
Des bareteresses faveles,
Que ne font les tendres puceles
Qui des aguez pas ne se doutent,
Quant les fléutéors escoutent;
Ains croient que barat et guile
Soit ausinc voir cum Evangile:
Car onc n'en furent eschaudées.
Mès les dures vielles ridées,
Malicieuses et recuites,
Sunt en l'art de barat si duites,
Dont eus ont toute la science
Par tens et par expérience,
Que quant li flajoléors viennent,
Qui par faveles les détiennent,
Et as oreilles lor taborent,
Quant de lor grace avoir laborent

La même chose Ovide avance22535
En ferme et subtile sentence:
«Oui, qui veut vieille courtiser
Grand avantage en peut puiser[84b];
Tantôt est grand' richesse acquise
A courir telle marchandise.
Mais surtout qu'il se garde bien
De dire ni de faire rien.
Fut-il loyalement sincère
Si dans ses lacs Amour l'enserre,
Qui puisse à ruse ressembler,
S'il veut son cœur ensorceler.
Car des dures vieilles chenues,
De leur jeunesse revenues,
Maints adorateurs ont jadis
Les cœurs flattés, trompés, surpris;
Et comme elles furent déçues,
Plutôt se seront aperçues
Des mensonges et trahisons
Que ne feraient simples tendrons,
Qui des pièges point ne se doutent,
Lorsque leurs séducteurs écoutent,
Et comme d'évangiles mots
Acceptent tout, sincère ou faux,
Car onc ne furent échaudées.
Mais les dures vieilles ridées
Sont moult savantes de longtemps
Dans l'art de tromper les amants,
Et des tours ont telle science
Par le temps et l'expérience,
Qu'elles se moquent des flatteurs
Qui leur content mille douceurs
Et devant elles s'humilient,
Et jointes mains merci leur crient,

Et soplient et s'umilient,22275
Joignent lor mains et merci crient,
Et s'enclinent et s'agenoillent,
Et plorent si que tuit se moillent,
Et devant eus se crucefient
Por ce que plus en eus se fient,
Et lor prometent par faintise
Cuer et cors, avoir et servise,
Et lor fiancent et lor jurent
Les sains qui sunt, seront et furent,
Et les vont ainsinc decevant
Par parole où il n'a que vent:
Ainsinc cum fait li oiselierres
Qui tent à l'oisel, comme lierres,
Et l'apele par dous sonnés,
Muciés entre les buissonnés,
Por li faire à son brai venir,
Tant que pris le puisse tenir;
Li fox oisiaus de li s'aprime,
Qui ne set respondre au sophime
Qui l'a mis en décepcion
Par figure de diccion;
Si cum fait li cailliers la caille,
Por ce que dedans la rois saille;
Et la caille le son escoute,
Si s'en apresse, et puis se boute
Sous la rois que cil a tenduë
Sor l'erbe en printens fresche et druë;
Se n'est aucune caille vielle,
Qui venir au caillier ne veille,
Tant est eschaudée et batuë,
Qu'ele a bien autre rois véuë
Dont el s'ert espoir eschapée,
Quant ele i dut estre hapée

Et leur déchirent le tympan22569
Quand leurs grâces vont implorant,
Qui s'inclinent et s'agenouillent
Et pleurent tant que tout se mouillent,
Qui leur promettent, les menteurs,
Services, âmes, corps et cœurs,
Et dans leurs grands serments adjurent
Les saints qui sont, seront et furent,
Et les vont ainsi décevant
Par grands mots où n'y a que vent.
A les croire ils se crucifient,
Et tretous en elles se fient.
Ainsi voyons-nous l'oiseleur
Guetter l'oiseau comme un voleur;
Par douces notes il l'appelle
Sous un buissonnet qui le cèle
Pour le faire à sa glu venir
Tant qu'il le puisse pris tenir;
Le fol oiseau vient aux rets fondre
Qui ne sait au menteur répondre
Qui l'a mis en déception
Par sa traîtresse diction.
Ainsi fait le cailler la caille
Pour que dans ses rets elle saille;
Et la caille écoute le son
Et s'approche sans nul soupçon,
Et tombe en la maille tendue
Sous l'herbe au printemps fraîche et drue.
Mais vieille caille nul ne voit
Qui s'en vienne au cailler tout droit,
Tant fut échaudée et battue,
Tant a mainte résille vue
Qui la devait aussi happer,
Mais dont elle put s'échapper

Par entre les herbes petites.22309
Ainsinc les vielles devant dites,
Qui jadis ont esté requises,
Et des requeréors sorprises
Par les paroles qu'eles oient,
Et les contenances que voient,
De loing lor aguez aparçoivent,
Par quoi plus envis les reçoivent;
Où s'ils le font néis acertes
Por avoir d'amor les desertes,
Comme cil qui sunt pris es las,
Dont tant sunt plesant li solas,
Et li travail tant delitable
Que riens ne lor est si gréable
Cum est ceste esperance grieve
Qui tant lor plest et tant lor grieve,
Sunt-eles en grant sospeçon
D'estre prises à l'ameçon,
Et oreillent et estuidient
Se cil voir ou fable lor dient,
Et vont paroles sospesant,
Tant redotent barat presant,
Por ceus qu'el ont jadis passés
Dont il lor membre encore assés.
Tous jors cuide chascune vielle,
Que chascun decevoir la vuelle.
Et s'il vous plest à ce flechir
Vos cuers por plus-tost enrichir,
Ou vous qui délit i savés,
Se regart au délit avés,
Bien poés ce chemin tracier
Por vous déduire et solacier.
Et vous qui les jones volés,
Que par moi ne soiés bolés,

A travers les herbes petites.22603
Ainsi les vieilles devant dites,
Si jamais elles ont été
Surprises, durant leur été,
Par les paroles séduisantes
Et les postures suppliantes,
De loin découvrent le panneau
Et plus n'y tombent à nouveau.
Si même soupirants sincères,
Dans l'espoir des douceurs si chères
D'Amour, sont vraiment pris aux lacs
Dont si plaisants sont les soulas
Et le travail si délectable
Qu'ils ne trouvent rien d'agréable
Comme ce dur et fol espoir
Qui tant est rose et tant est noir,
Elles écoutent et devisent
Si c'est fable ou vrai ce qu'ils disent,
Et toujours sont en grand soupçon
D'être prises à l'hameçon,
Et vont soupesant les paroles,
Tant les craignent fausses et folles
Pour tous les mensonges passés
Dont leur souvient encore assez;
Car toujours croit chacune vieille
Qu'on la veut décevoir et veille.
Et, s'il vous plaît à ce fléchir
Votre cœur, pour vous enrichir,
Vous aussi qui, sans répugnance,
Cherchez là votre jouissance,
Bien pouvez ce chemin hanter
Pour vous ébattre et contenter.
Mais vous qui cherchez la jeunesse,
De mon maître et de sa sagesse

Que que mes mestres me commant,22343
(Si sunt moult bel tuit si commant)
Bien vous redi por chose voire,
(Croie-m'en qui m'en voldra croire),
Qu'il fait bon de tout essaier
Por soi miex ès biens esgaier,
Ausinc cum fait li bon lechierres
Qui des morsiaus est congnoissierres
Et de plusors viandes taste,
En pot, en rost, en soust, en paste,
En friture et en galentine,
Quant entrer puet en la cuisine;
Et set loer et set blasmer
Liquex sunt dous, liquex amer,
Car de plusors en a goustés.
Ausinc sachiés, et n'en doutés,
Que qui mal essaié n'aura,
Jà du bien gaires ne saura;
Et qui ne set d'honor que monte,
Jà ne saura congnoistre honte;
N'onc nus ne sot quel chose est aise,
S'il n'ot avant apris mesaise;
Ne n'est pas digne d'aise avoir,
Qui ne vuet mésaise savoir;
Et qui bien ne la set soffrir,
Nus ne li devroit aise offrir.
Ainsinc va des contraires choses,
Les unes sunt des autres gloses,
Et qui l'une en vuet definir,
De l'autre li doit sovenir;
Ou jà par nule entencion
N'i metra diffinicion:
Car qui des deus n'a congnoissance,
Jà n'i congnoistra difference,

Écoutez le commandement22637
(Car toujours parle sagement).
Il nous affirme, et c'est notoire
(Me croira qui voudra me croire),
Qu'il est bon de tout essayer
Pour aux plaisirs mieux s'égayer.
Tel aussi de plusieurs mets tâte,
En pot, en rôt, en sauce, en pâte,
Le vrai gourmand, le fin lécheur,
Qui des morceaux est connaisseur;
Quand peut entrer en la cuisine,
Friture il tâte et galantine,
Et sait louer et sait blâmer
Ce qu'il sent doux ou bien amer,
Car de plusieurs choses il goûte:
Ainsi, sachez-le, sans nul doute,
Qui du mal essayé n'aura,
Du bien peu de chose saura,
Et qui ne sait où l'honneur monte
Ne pourra connaître la honte,
Et n'est pas digne d'aise avoir
Qui ne veut mésaise savoir,
Et ne saurait estimer aise
S'il n'a souffert quelque mésaise;
Donc nul ne devrait aise offrir
A qui n'a su devant souffrir.
Ainsi va des contraires choses.
Les unes sont des autres gloses;
Qui voudrait l'une définir,
De l'autre il lui doit souvenir.
Car qui des deux n'a connaissance
N'y verra nulle différence;
Jamais par nulle intention
N'en fera définition.]

Sans quoi ne puet venir en place22377
Diffinicion que l'en face.]
Tout mon harnois tel que le port,
Se porter le puis à bon port,
Voldrai as reliques touchier,
Se je l'en puis tant aprouchier.
Lors ai tant fait et tant erré
A tout mon bordon defferré,
Qu'entre les deus biaus pilerés,
Cum viguereus et legerés,
M'agenoillai sans demorer,
Car moult oi grant fain d'aorer
Li biau saintuaire honorable
De cuer dévost et pitéable:
Car tout iert jà tumbé à terre,
Qu'au feu ne puet riens tenir guerre,
Que tout par terre mis n'éust,
Sans ce que de riens m'i n'éust.
Trais en sus ung poi la cortine
Qui les reliques encortine:
De l'ymage lors m'apressai
Que du saintuaire près sai;
Moult le baisai dévotement,
Et pour estuier sainement,
Voil mon bordon metre en l'archiere
Où l'escherpe pendoit derriere.
Bien le cuidai lancier de bout,
Mais il resort, et ge rebout,
Mès riens n'i vaut, tous jors recule,
Entrer n'i pot por chose nule,
Car ung palis dedans trovoi,
Que ge bien sens, et pas nel' voi,
Dont l'archiere iert dedans hordée.
Dès-lors qu'el fu primes fondée,

Tout mon harnais tel que le porte,22671
A bon port si je le transporte,
Je veux aux reliques toucher
Si les puis assez approcher.
Enfin tout le long de la route,
J'ai tant sondé, de rude joûte,
Avec mon bourdon déferré,
J'ai tant fait et j'ai tant erré,
Qu'entre les deux piliers d'ivoire,
Vigoureux, fier de ma victoire,
M'agenouillai sans demeurer,
Car moult ai grand' faim d'adorer
De cœur dévot et pitoyable
Le beau sanctuaire honorable.
Or tout à terre était tombé,
Car tant avait le feu flambé,
Qu'il avait jeté tout par terre,
Sans pourtant aucun mal me faire.
Le rideau j'écarte un petit
Qui les reliques garantit,
Et de l'image je m'approche
Qui du sanctuaire est tout proche.
Moult la baise dévotement
Et veux mettre, en pieux servant,
Mon bourdon dans la meurtrière
Où pend l'écharpe par derrière.
Bien je le crus lancer de bout
Mais il ressort aussitôt tout;
Il repart, mais toujours recule,
Entrer n'y peut pour chose nulle,
Car un obstacle est en dedans,
Que pas ne vois, mais que je sens,

Auques près de la bordéure22411
S'en iert plus fort et plus séure.
Forment m'i convint assaillir,
Sovent hurter, sovent faillir.
Se behorder m'i véissiés,
Por quoi bien garde i préissiés,
D'Ercules vous péust membrer,
Quant il volt Cacus desmembrer.
Trois fois a la porte assailli,
Trois fois hurta, trois fois failli,
Trois fois s'assist en la valée
Tout las por avoir s'alenée,
Tant ot soffert paine et travail:
Et ge qui ci tant me travail,
Que trestout en tressu d'angoisse,
Quant cest palis tantost ne froisse,
Sui bien, ce cuit, autant lassés
Cum Hercules, et plus assés.
Tant ai hurté, que toutevoie
M'aparçui d'une estroite voie
Par où bien cuit outrepasser,
Mès convint le palis casser.


Par la sentele que j'ai dite,
Qui tant iert estroite et petite,
Par où le passage quis ai,
Le palis au bordon brisai.
Sui moi dedens l'archiere mis,
Mès ge n'i entrai pas demis.
Pesoit moi que plus n'i entroie,
Mès outre pooir ne pooie;
Mès por nule riens ne lessasse
Que le bordon tout n'i passasse.

Dont on barra la meurtrière22703
Quand on la construisit naguère.
Il était tout auprès du bord
Qu'il rend ainsi plus sûr et fort.
Déréchef ardent je l'assaille,
Souvent heurte, en vain me travaille.
Si vous eussiez pu assister
Au combat et me voir joûter,
Il vous fût souvenu d'Hercule
De Cacus forçant la cellule.
Trois fois la porte il assaillit,
Trois fois heurta, trois fois faillit,
Trois fois fut s'asseoir dans la plaine
Épuisé et tout hors d'haleine,
Tant de peine il avait souffert.
Et moi, tout mon travail se perd,
Tant que tretout je fonds d'angoisse
De ce que l'obstacle ne froisse,
Et suis autant, je crois, lassé
Qu'Hercule même et plus assé.
Tant heurtai, qu'enfin à grand' joie
J'aperçus une étroite voie
Par où je pense outre-passer;
Mais le barrage il faut casser.
Par cette sente que j'ai dite,
Étroite certes et petite,
Par où le passage avisai,
Du bourdon l'obstacle brisai.
Lors me mis en la meurtrière,
Mais n'entrai plus d'à moitié guère.
De n'entrer mieux je gémissais,
Mais passer outre ne pouvais;
Mais, croyez-moi, pour rien au monde,
Combien me peine et me morfonde,