—«Quand vous l'a-t-il pris?

—Quand je l'ai mis au monde. Je suis restée assez longtemps entre la vie et la mort, sans aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. On me fit croire que le cher petit être n'avait pas vécu.»

Hawksbury resta muet. L'horreur du crime consternait sa pensée.

—«Vous êtes sûre de cela, madame?» questionna-t-il. «Et vous êtes sûre que votre enfant vit?

—Je l'ai vu tout à l'heure.

—Vous l'avez vu!...

—Oui... oui... je l'ai vu. C'est le portrait de son père... Ah! si vous saviez!...»

Le beau visage meurtri s'illuminait. Flaviana frémissait toute. Ses bras s'entr'ouvraient, prêts à saisir son trésor. Un émoi radieux la transfigura.

«Que demanderai-je encore du cœur de cette femme?» pensa Frederick avec une admiration amère. «Combien l'amour d'un homme doit y peser peu au prix de l'amour pour son enfant!»

Mais elle poursuivit:

—«Toutes les preuves, je vous les donnerai. Seulement le récit serait trop long. J'ai reconstitué les circonstances une à une. Pour le moment il faut me croire... Me croyez-vous? Consentez-vous à me venir en aide?»

Il ébaucha un mouvement. Elle l'arrêta.

—«Avant de répondre, sachez tout, lord Hawksbury. Je vous dois la vérité. C'est une amie que vous aiderez, une amie résolue à n'être jamais autre chose pour vous. Je ne serai pas votre femme, Frédéric. Et peut-être même... oui, peut-être deviendrai-je la femme d'un autre.»

Elle rougit légèrement. Puis elle apparut de nouveau très pâle, plus pâle que lui. Tous deux se considérèrent en silence. Flaviana levait des yeux pleins de douleur et de douceur, des yeux qui demandaient pardon. Ceux de l'Anglais furent d'abord impénétrables. Puis ils s'emplirent d'une tristesse immense. Et, tout à coup, il y passa comme le sourire d'une ironie mêlée d'attendrissement.

—«Une vraie Française!» prononça-t-il. «Dans le cœur d'une femme française, l'amour maternel est un maître qui subordonne tout à lui. Vous êtes mère, Flaviana, je ne le savais pas. L'homme que vous épouserez vous devra sans doute à votre enfant. Est-ce que je me trompe?

—Vous ne vous trompez pas, mon ami.

—Que n'ai-je rencontré ce petit-là sur ma route!» soupira Hawksbury, avec une grâce sentimentale qu'on n'eût guère attendue de lui. «Je lui aurais dit volontiers: «My little fellow, give me only the second best place in your mother's beautiful heart, and I shall be too happy. [1]»

[1] «Mon petit homme, donne-moi seulement la seconde meilleure place dans l'admirable cœur de ta mère, et je serai trop heureux.»

Ce fut d'une si imprévue délicatesse, l'évocation du petit être, d'un charme si émouvant pour Flaviana, qu'elle pleura.

Lord Hawksbury répéta encore, en la regardant comme s'il la voyait sous un aspect tout nouveau:

—«Ainsi, vous êtes mère... vous êtes mère...»

Ce fait, dont il avait peine à se convaincre, semblait transformer ses sentiments. L'amour n'était pas moindre. La résignation devenait plus acceptable. S'il perdait la femme, il ne perdait pas en elle cette âme de passion merveilleuse, qu'il croyait entrevoir, et qu'il ne pouvait sans frénésie se représenter versant son ivresse divine à un autre homme.

Le flegmatique Anglo-Saxon, sous ses dehors de glace, s'était incendié l'imagination à désirer en la danseuse la créature de volupté, d'orgueil, de mystère, que l'art substituait à la femme. Le regard qu'en scène elle fixait avec un si brûlant appel sur des yeux invisibles, le sourire qu'elle offrait éperdument à quelque idéal baiser, c'était cela qu'il voulait d'elle. Maintenant il découvrait que, non seulement il ne posséderait pas ce regard, ce sourire, mais que nul ne les posséderait jamais. En Flaviana, l'amante que Dimitri avait emportée dans un rêve sans égal, loin du théâtre, loin du monde, loin de la vie, ne ressusciterait pas.

—«Vous êtes mère... vous êtes mère...» murmurait celui qui rêva, lui aussi, un rêve pareil, de surhumaine extase.

Et le sens profond de ces trois mots coulait en lui comme une onde désillusionnante, mais apaisante. Désormais, alors même qu'il la verrait bondir, ailée, énigmatique, étourdissante, avec une fièvre enivrée sur sa pâleur splendide, il reconnaîtrait le signe de douleur, le geste des bras ouverts, le cri du sein gonflé, cette mère appelant son petit, cette fière créature prête à baiser les mains d'un Omiroff s'il lui apportait son enfant.

—«Madame,» dit Hawksbury, «vous avez bien fait de venir à moi. Je serai tellement heureux de vous servir!

—Même après ce que je vous ai confié?

—Je vous suis reconnaissant de votre franchise.

—Vous l'aurez tout entière. Je vous nommerai...

—Ne nommez personne.

—Cependant...»

Elle rougit plus ardemment que s'il l'avait pressée d'achever.

—«Pensez-vous que je n'aie pas deviné déjà, Flaviana?

—Comment?

—Sans doute. Raymond Delchaume est l'homme de votre destinée. Il sera le père adoptif de votre enfant. Les circonstances... je les ignore. Est-ce qu'elles importent? Je vous ai dit un jour que vous aimiez cet homme. J'ai été férocement jaloux de lui. Je voudrais encore être à sa place. Et pourtant...»

Il hocha la tête, et se tut.

—«Vous avez un très noble cœur, Frédéric de Hawksbury. Il n'y a pas d'homme aussi généreux que vous.»

L'Anglais, maintenant, allait et venait dans le salon. Brusquement, il s'écria, d'un ton tout à fait changé:

—«Oui... je veux bien partir demain pour la Russie, courir après Omiroff, le rattraper... en route ou là-bas. Voyager m'est facile... je suis libre. Donner une leçon à ce gaillard-là... je ne demande pas mieux. Je l'ai déjà fait, je suis prêt à recommencer. Mais, diable! n'exigez pas que je travaille à faciliter son mariage avec ma cousine Maud.

—Si elle l'aime...» hasarda Flaviana.

—«Elle ne l'aimerait pas, connaissant le bandit qu'il est. Votre révélation...

—L'orgueil et l'ambition poussent à des crimes les êtres effrénés tels que lui. Mais, s'il me rend mon fils, il aura tout effacé. Tranquille héritier des Omiroff, il sera le grand seigneur un peu autoritaire, un peu emporté, voilà tout, tel que beaucoup de sa race. Son alliance peut flatter la fierté d'une femme, même de la fille du duc de Carington. Il est fou d'elle, il ne la rendra pas malheureuse. Comment saurait-elle?... Pourquoi?...»

Hawksbury eut un âpre sourire. Et son refrain de tout à l'heure revint à mi-voix, non cette fois sans un secret reproche:

—«Comme vous êtes mère!...» Et il expliqua: «Vous, si souverainement bonne, vous décréteriez le malheur d'une fille charmante, pour retrouver votre enfant. Je tâcherai qu'on vous le rende. Mais pas à ce prix.»

Sa voix s'affirma, d'une gravité singulière. Il dit encore:

—«Vous ne savez pas ce que c'est que lady Maud Carington. Si je ne vous avais pas rencontrée, j'aurais cru impossible à une femme de surpasser tant de noblesse dans la grâce, et surtout tant de loyauté.»

Il se tut, rêveur. Et, telle fut sa profonde distraction, pendant une minute, qu'il ne vit pas Flaviana s'approcher de lui à le toucher. Mais il sentit sur son bras le contact d'une main légère, tandis qu'affectueusement des mots glissaient à son oreille:

—«Puisse-t-elle vous consoler!... Non, ce n'est pas pour Omiroff que doit fleurir un tel amour.»

XI
LE PRIX DE LA VIE

—«Comment!» s'écria Flaviana, entrant précipitamment, dès son retour, dans la chambre de Bertile, «tu n'as pas vu le docteur Delchaume?»

Un cri de joie, d'une joie aiguë jusqu'à la souffrance, aussitôt noyé dans un sanglot, lui répondit. L'étoile s'agenouilla près de la chaise longue, où Bertile cédait à une crise nerveuse.

—«Oh! j'ai été si inquiète!... O ma Flaviana, ma petite mère, ma sœur, ma chérie!... Toi, toi!... Enfin!... tu es donc là... Et il ne t'est rien arrivé de mal!...» balbutiait la petite entre le rire et les larmes.

—«Mais je t'avais fait prévenir... pauvre mignonne! Tu ne devais pas m'attendre, même pour dîner. Est-ce que le cocher n'a pas rapporté exactement?...

—Si... Tout cela, il l'a dit à Mélanie, à qui je l'ai fait répéter plus de vingt fois. Mais que veux-tu?... J'avais peur... Ça ne se commande pas. Songe... il était moins d'une heure, et maintenant il vient d'en sonner huit. Ah! vous n'êtes plus libre, ma belle étoile. Vous vous êtes donné une petite fille tyrannique, exigeante...»

Elle glissait son bras, si fluet, autour du cou de la danseuse. Sa petite figure, réduite à rien,—le nez pincé, la peau du front tendue et ivoirine, laissant transparaître la fine structure osseuse du crâne, les yeux fondus de fièvre,—exprimaient la plus tendre adoration. Beau sentiment exalté, par lequel cette âme pure, fragile, prête à se dissoudre, comme un flocon de nuée printanière au souffle de l'éternel espace, aurait communié un instant avec le grand secret frissonnant de la vie.

Mais aussitôt, Bertile prit plus sérieusement conscience de l'égoïsme dont elle s'accusait:

—«Flaviana chérie! tu dois être morte de fatigue... Et moi qui te retiens là!... Va... va vite... change-toi... mange quelque chose. Après, tu reviendras... Tu me raconteras de ta journée ce que j'en peux savoir.

—Tu peux tout savoir, mon petit ange... Les choses se sont précipitées... je n'ai pas eu le temps... Mais je te dirai... Chère petite!...»

Flaviana s'attardait, remontant les coussins sous le buste gracile, écartant les cheveux alourdis autour des tempes moites.

Comme elle s'était attachée à cette petite fille!... Quelle mélancolie, l'impuissance à la retenir dans ce monde! Énigme des existences éphémères,—de la fleur qui va s'ouvrir et que le pied foule, de l'oiselet qui tombe du nid dans la rosée glaciale, de l'enfant qui a deviné l'amour, et dont les yeux éblouis se ferment sous la pierre d'une tombe. «Serge... mon fils!...» soupira ce cœur de femme, effaré par le destin. Et, comme tout, à cette minute, la contractait d'appréhension, elle reprit tout haut:

—«Je ne comprends pas... non... je ne comprends pas que Raymond ne soit pas venu.

—C'est sans doute qu'il me trouve guérie,» supposa Bertile, qui, à cette appellation intime de «Raymond» venait de fermer nerveusement les yeux. Et, détournant la tête, elle se rejeta en arrière sur l'oreiller.

Ce n'était pas le moment d'expliquer à la fillette quels intérêts différents de sa santé resserraient le lien entre Delchaume et Flaviana, donnaient le même but à leurs pensées, la même palpitation à leurs cœurs.

Dans la salle à manger, où la danseuse s'assit pour un semblant de repas, rôdait une solitude accablante. Pourquoi n'était-il pas là, celui qui, assumant la paternité de son fils, lui apparaissait, par une étrange et délicieuse confusion de sentiments, un peu le père, en effet, de leur commun trésor? L'absence de Raymond Delchaume après le sacrifice, le dévouement révélés par Frédéric de Hawksbury, semblait plus intolérable à Flaviana. L'angoisse lui crispait la gorge, au point qu'elle renonçait même à boire la tasse de thé qu'elle s'était fait servir. Mais, soudain, la sonnerie électrique vibra.

Flaviana se dressa, fit trois pas, perçut une voix d'enfant, et, affolée, se jeta dans l'antichambre.

Mélanie venait d'ouvrir. Deux bambins étaient là. Hélas!... ni l'un ni l'autre ne ressemblait au sien. Mais, reconnaissant la femme qui les accompagnait, la danseuse eut un grand cri:

—«Nounou Favier!...

—Oui... moi, madame... Mais monsieur le docteur ne voulait pas... On devait préparer Madame pour ne pas qu'en me voyant... une fausse joie...

—Ah! vous ne le ramenez donc pas!...»

La paysanne secoua la tête, fondit en pleurs.

—«Allons... allons...» dit la voix, découragée mais si douce, de Flaviana. «Ne pleurez pas, ma pauvre nounou. Entrez un peu ici, tenez, dans la salle à manger. Vous veniez de la part du docteur. Qu'avez-vous à me dire?... Et qu'est-ce que ces deux petits?...

—Tu ne me reconnais pas, madame?» clama un moutard décidé. «Moi je te reconnais bien. C'est toi qu'as emmené ma sœur Berthe. Même qu'elle a de la veine de demeurer avec toi, dans un si chouette local.

—Où qu'y a des bonnes choses à manger, vrai!» flûta la gamine, se haussant sur la pointe des pieds, tandis que ses deux menottes sales s'agrippaient à la table, par-dessus la nappe blanche.

—«Donnez-leur les muffins, Mélanie,» commanda la maîtresse de maison. Et, se tournant à nouveau vers la nourrice:—«Ce sont les petits Pageant, les enfants de la fruitière... Mais qu'est-ce que vous en faites, ma pauvre nounou?»

Clémence Favier, un doigt sur ses lèvres, désigna les gosses. Ils n'entendraient rien, d'ailleurs, ayant déjà la bouche pleine, et les yeux fixés sur des friandises inconnues, qu'on allait peut-être leur donner.

—«Leur mère est au plus mal. Le docteur m'a fait venir pour que j'emmène les enfants à Claire-Source.» (Un soupir.) «Ah! ça me changera de mon chérubin! Mais ce qu'elle a, c'est très contagieux. Une angine infectieuse... Alors, monsieur le docteur s'excuse auprès de Madame...

—Comment!... c'est pour cette mauvaise femme?...

—Monsieur le docteur ne la quitte pas. Et il n'a même pas pu écrire une vraie lettre. Il a griffonné ça, en me chargeant d'expliquer à Madame...»

La danseuse saisit le papier,—un feuillet réglé à doubles lignes, en page d'écriture, sans doute arraché à un cahier de Totor, et en haut duquel s'étalait, en belle cursive moulée, un exercice sur la lettre f:

Le fifre fanfaron finit fou fieffé.

Sous cet exergue incohérent, quelques lignes au crayon jaillissaient du plus profond de la profonde vie tumultueuse:

«Flavienne bien-aimée,

«Tout mon cœur avec vous, avec l'enfant chéri, avec NOTRE enfant. Mais dussé-je vous perdre l'un et l'autre, je ne puis quitter mon poste. Comprenez-moi... Je suis à cette heure le commandant sur la passerelle, l'aiguilleur qui, pour sauver un train bondé d'existences humaines, le dirige sur la voie où joue son enfant.

«Je me débats contre un mal infectieux, abominable, avec ma nouvelle méthode, encore tâtonnante. Si je guéris un cas si grave, ce sont des milliers de gens, dans l'avenir, arrachés à la mort... Et je ne puis aller, fût-ce une minute, près de vous, de Bertile si faible... Je risquerais de vous porter la terrible contagion.

«Mon Dieu!... Et où en êtes-vous? La police agit-elle? Si vous avez la moindre nouvelle, envoyez-la moi. Et que votre génie maternel vous soit en aide!...»

«Raymond.»

A mesure que ces lignes pénétraient l'esprit de Flaviana, le noble visage de la jeune femme s'animait d'une flamme enthousiaste. Raymond lui demandait de la comprendre. Oui, elle le comprenait. Et plus encore: cet être qu'elle avait besoin d'admirer, de qui, un instant avant, elle doutait presque,—et avec quelle douleur!—lui était restitué, dans toute la magnifique énergie de son intelligence, de son caractère, de sa généreuse humanité. Elle ne l'eût pas souhaité plus grand.

—«Alors vous emmenez ces deux petits à Claire-Source?... dès ce soir?...» demanda-t-elle à Clémence Favier.

Claire-Source... quelle ingénieuse bonté encore d'y recueillir ces deux pauvres mioches!

—«Nous prenons le train de neuf heures, madame. Nous n'avons que le temps.»

Elle les expédia, avec l'ordre à Mélanie d'empaqueter, en hâte, tout ce que les armoires contenaient de pâtisseries, fruits confits, marrons glacés, et de descendre cette cargaison dans le fiacre qui les attendait. Puis, appelant la seconde femme de chambre:

—«Vite... une robe, un manteau, une écharpe...

—Madame va ressortir?...

—Oui.

—Madame ne danse pas ce soir.

—Non... C'est-à-dire... Je ne devais pas... mais on vient de m'appeler d'urgence... L'affiche a été changée au dernier moment.

—Oh! Madame qui est si fatiguée!... Madame n'a pas mangé...

—Ça ne fait rien, ça ne fait rien... Vite!...»

Un bond jusqu'à la chambre de Bertile.

—«Ma chérie, nous devons renoncer à notre bonne causerie pour ce soir... Figure-toi... Une indisposition d'Ermellina. On donne le Ballet des Elfes. Je n'ai que le temps de courir...»

Elle s'enfuit, sans trop regarder le doux petit visage, où chaque ombre de mélancolie accentuait une ombre plus mystérieuse, plus solennelle, descendue récemment sur le front puéril, sur les joues minces, dans les yeux lointains, et qui ne s'en allait plus. Dur de mentir à cette chère petite âme. Toutefois il le fallait bien.

Rue du Rocher, Flaviana trouva les volets clos à la fruiterie. Mais elle savait le chemin du logement. Par le couloir sordide, elle gagna la cour,—ou plutôt le fond de puits, écrasé par l'immense mur aveugle de la maison neuve. De fades odeurs flottaient dans l'humidité froide. Un papillon de gaz tremblotait au fond, faisant palpiter des ombres sinistres dans la cage moisie de l'escalier.

Flaviana monta un étage.

Elle trouva la porte ouverte, sur le palier aux carreaux déteints. Une voisine venait d'entrer, portant un bol de soupe chaude à Victor Pageant, qui ne voulait pas descendre chez le marchand de vins. Cette voisine s'effaça devant la belle visiteuse. C'était une brave femme quelconque, qui pénétrait, sans crainte, dans ce logis où sévissait un mal contagieux. Elle accomplissait simplement sa cordiale action, sans se croire héroïque le moins du monde, comme font les pauvres gens, toujours prêts à s'entr'aider. «Les microbes!...» Elle haussait les épaules. «Ah! ben, si ça devait empêcher de donner un coup de main à quelqu'un dans la peine!... Y en a toujours eu, des microbes, avant que les savants ils s'en soyent doutés. On n'en mourait ni plus ni moins... On était même plus solide. Alors?...

—«Père Pageant, v'là du beau monde, pour voir vot' dame,» chuchota cette obligeante personne, qui revint vers l'intérieur. Car son obligeance s'alliait fort bien avec un brin de curiosité.

Flaviana, sans s'arrêter aux exclamations du bonhomme, marcha droit à la chambre de la malade.

La fenêtre ouverte, un feu clair de bois dans la cheminée, y assainissaient presque l'atmosphère. On avait enlevé les vieux meubles, encrassés, vermoulus, tiré le lit au milieu, accroché des rideaux en percale blanche. Une infirmière, dans sa blouse de toile, qui se tenait là, devait avoir fait ce miracle de transformer le taudis en une chambre nette de maison de santé. Il avait bien fallu,—devant l'obstination de Pageant et de sa femme, qui eussent préféré mourir tout de suite, que de laisser transporter l'un deux à l'hôpital. Une forme haute se dressa, plus haute semblait-il, dans la longue blouse de toile bise. Et il y eut un cri sourd.

—«Flavienne!... ne restez pas! je vous en supplie... A quoi peut servir cette folle imprudence?

—A vous persuader que désormais votre danger sera aussi le mien, Raymond.»

Un regard seulement répondit. Quel regard!... Mais le jeune docteur dit encore, d'une voix étouffée, frémissante d'émotion:

—«Maintenant que j'en suis sûr... Maintenant que vous m'avez donné cette force divine... retirez-vous, chère... chère...»

Il n'osait achever.

—«Non, mon ami. Je pense comme la pauvre voisine qui vient d'apporter le souper de Pageant: un microbe là où il faut agir, c'est une balle là où il faut se battre. Un soldat ne doit pas y penser.

—Qu'avez-vous donc à faire ici, ma vaillante aimée?

—Quelque chose, sûrement... Et je vais le savoir.»

Flaviana, sur l'oreiller du lit, voyait se soulever des épaules osseuses revêtues d'une camisole, et une tête qu'elle eut peine à reconnaître. La figure de Célestine Pageant, brûlée de fièvre, était d'une rougeur intense. Sa maigre chevelure, d'un noir huileux, où couraient des fils gris, ramenée en arrière et réunie en une natte peu opulente, dégageait les tempes, où d'habitude voltigeaient quelques frisettes, quand ne s'y fixait pas à demeure l'escargot recroquevillé des bigoudis. Son cou tendineux sortait du col de linge, et montrait à la base, au-dessus de la clavicule, une sorte d'emplâtre formé de cette toile percée de jours qu'on applique sur les plaies suppurantes. La malheureuse femme s'efforça de parler, mais aucun son ne sortit de sa gorge, entre ses lèvres desséchées et violâtres. Elle porta une main à son gosier, puis secoua la tête avec souffrance et fureur.

—«Courage!... cela ira mieux bientôt. Nous sommes tous là pour vous soigner,» dit Flaviana de sa tendre voix musicale, et en lui prenant la main.

Raymond, désespéré de voir la bouche fraîche de la charmante créature s'incliner vers l'haleine mortelle, ne put se retenir d'écarter doucement Flaviana.

—«Nous allons procéder à un nettoyage du larynx, avec Mademoiselle,» dit-il, faisant signe à l'infirmière. «Voulez-vous attendre un peu, ici, à côté? Ensuite notre malade pourra certainement vous dire quelques mots. N'est-ce pas,» ajouta-t-il gaiement, «n'est-ce pas, madame Pageant, vous serez contente de dire «merci» à cette belle et bonne étoile, qui vous apporte un rayon réconfortant?»

La fruitière fit un signe, qui était certainement de terreur pour ce cruel raclage de sa gorge auquel on la soumettait fréquemment. Toutefois, une lueur inattendue brilla dans sa prunelle, opaque et illisible comme un grumeau de cirage.

Flaviana voulut aider à l'opération, mais elle vit tant de détresse sur la physionomie de Delchaume, qu'avec son tact toujours inquiet d'exagérer, elle passa docilement dans la chambre voisine. Là, elle trouva l'ancien hercule effondré dans un coin.

—«Le docteur Delchaume la sauvera, mon brave Pageant.

—Dieu le veuille, madame Flaviana! Car, voyez-vous... on a beau vivre comme chien et chat... quand on pense que la maman de ses deux mioches va s'en aller dans le trou noir, on ne peut pas supporter c't'idée-là. Est-ce drôle!... quand ce diable de satané moment arrive, les torts n'existent plus. On ne se rappelle que les bons moments. On a été heureux, nous deux Célestine, au commencement, comme tout le monde. Au fond, c'était une brave femme, dure à la besogne, et qui n'aurait pas fait tort d'un sou à personne. Son vice, ç'a été sa terrible jalousie de ma pauvre petite Berthe. Mais j'étais pas toujours un agneau, moi non plus. Ah! puis elle souffre, que ça me retourne les sangs...»

Il parlait la tête penchée, les mains pendantes entre ses genoux. Les phrases lui coulaient du cœur comme malgré lui.

—«C'est vrai...» dit rêveusement Flaviana. «Vous avez raison, Pageant. Il nous faut pardonner, parce que la mort, elle, ne pardonne pas. Il y avait toujours quelque chose de beau, qu'on n'a pas assez vu, et qu'on regrette, dans les yeux de ceux qu'elle emmène...—ces yeux qui restent en nous, avec toujours un peu de reproche...»

Pageant eut l'air d'hésiter, puis il finit par dire:

—«Ça la tourmente aussi, vous savez, c't'abcès que le docteur lui a fait venir au cou.

—Ça la tourmente... Vous voulez dire qu'elle s'en inquiète?...

—Oui... Et puis ça tire, ça brûle, donc!

—C'est pour son bien.

—Oh! les nouveaux systèmes...» grommela le frotteur.

—«C'était aussi un nouveau système, la vaccine, quand on l'a inventée, Pageant.

—Pas la même chose... La vaccine, elle, empêche la maladie de venir.

—Mais quand la maladie est venue, Pageant, que l'ennemi est dans la place, il faut faire appel à toutes les forces capables de sauver l'organisme.

—Je vous demande pardon, madame Flaviana,» fit le brave homme. «J'suis p'têtre qu'un ignorant...—j'en suis même un pour sûr,—mais je ne comprends pas. Un abcès, ça ne donne pas des forces... Ça en ôte.»

Flaviana eut recours à une comparaison.

—«Lorsqu'un pays est attaqué, dites-moi, qu'est-ce qu'on fait? On mobilise tous les corps d'armée, on amène les troupes en grand nombre vers la frontière ouverte. Eh bien, quand un organisme vivant est attaqué, les choses se passent de même. La nature bat le rappel dans tout cet organisme, et concentre sur un point, en face des envahisseurs, qui sont les microbes, les vaillants soldats, qu'on appelle, d'un nom un peu barbare, les phagocytes. Seulement, il peut arriver que les microbes soient très redoutables, et le corps dont ils font l'assaut, très débile. Alors la science essaie d'un moyen: elle mobilise la réserve, elle suscite l'ardeur, l'enthousiasme, des phagocytes paresseux, des phagocytes antimilitaristes. Et, pour cela, elle crée l'abcès artificiel, qui attire près du point menacé des renforts de défenseurs. Je vous dis cela très en gros, mon bon Pageant, car je ne suis guère plus savante que vous...

—Oh! madame...

—Mais non. Seulement vous pouvez avoir confiance dans le docteur Delchaume. Il remet en usage une chose, d'ailleurs inoffensive en soi, l'ancien cautère, dont on a tant ri, qu'on ne croyait plus bon qu'à mettre,—en proverbe,—sur une jambe de bois. Il en a obtenu des miracles dans les maladies infectieuses.

—Et alors, vous croyez?...

—Qu'il va en faire un de plus?... J'en suis certaine.»

L'infirmière parut à la porte qui séparait les deux pièces. Sur un signe, Flaviana et Pageant la rejoignirent.

La malade, soulevée sur ses oreillers, le visage moins enflammé de fièvre, la respiration presque libre, les regardait. Quand son mari fut proche, elle lui tendit la main, avec un air d'abattement et d'humilité. Puis son regard vira, et, successivement, se posa sur les visages autour d'elle. Ce pauvre homme, qu'elle avait tant tourmenté, cette rayonnante artiste, pour qui elle devait être moins que rien, ce docteur déjà célèbre, et jusqu'à cette infirmière, dont elle n'aurait même pas pu dire le nom, tous ces êtres n'avaient qu'une pensée, à cette minute: sauver sa misérable existence. Et, pour accomplir cela, ils suspendaient tout, ils s'arrachaient à la domination ardente de leurs sentiments, de leurs soucis, de leurs joies,—bien plus, ils risquaient d'attraper l'abominable contagion, ils exposaient leur vie. Et tous les quatre lui souriaient du même sourire encourageant, attendri, fraternel.

Pourquoi?

Une perception confuse de ce qu'elle n'avait jamais connu, jamais éprouvé, les beaux mouvements désintéressés de l'âme humaine, pénétra en elle à travers l'étonnement, à travers la peur et l'espoir, à travers sa mortelle faiblesse et son éperdu désir de vivre. Des larmes vinrent à ses yeux, mirent une clarté céleste et tremblante sur les opaques prunelles en grumeaux de cirage. Quelque chose de splendide se refléta dans cette double goutte d'eau, suspendue entre les paupières fripées. Les mains se joignirent. Les mains rugueuses, dont nul savonnage n'arrivait à blanchir les mille petites rides noires,—les mains sèches, terreur de Titine et de Totor. Un son pénible sortit, raclant la gorge douloureuse:

—«C'est donc vrai qu'on ne va pas me laisser mourir?...» Et, sur leur affectueuse protestation:—«Je ne vaux pas cher, pourtant. On ne me déteste donc pas, vous tous?... A quoi est-ce que je sers dans ce monde?

—Vous êtes mère,» dit Flaviana. «Vous élevez vos chers petits pour être des braves gens.

—Je n'aime qu'eux deux. J'ai fait du mal...»

On l'interrompit.

—«Vous allez faire un grand bien,» dit doucement Delchaume.

—«Moi!...» (Un éclair de redressement.)—«Du bien?... un grand bien?... de quelle façon?...»

Delchaume se pencha vers elle, lui parla avec une bonté, une autorité cordiale, dont Flaviana eut la surprise. Elle ne l'avait jamais vu dans son rôle de guérisseur moral auprès des êtres à l'âme disgraciée, infirme. Toujours, devant elle et devant Bertile, Raymond s'était montré l'homme à la pensée agile, à l'esprit vigoureux, dédaigneux des petitesses, des détails, et dont le cœur blessé gardait une incrédulité au bonheur. Ici, voici qu'il devenait, pour l'œuvre efficace, celui qui se simplifie, s'incline, s'oublie, qui se clarifie, pour ainsi dire. Sa voix même prenait une glissante douceur, s'insinuait comme un baume, suggestionnait, persuadait. Et son beau profil, ciselé contre la lumière d'une lampe, s'imprégnait de mâle et secourable grâce. A ce moment-là, Flaviana sentit qu'elle l'aimait.

—«Vous ne savez pas,» disait-il à Célestine Pageant,—non sans la gaieté puérile nécessaire aux malades comme aux enfants.—«Vous ne savez pas... C'est moi qui vous devrai beaucoup de reconnaissance d'avoir guéri. Car votre guérison ne fait plus de doute. Vous avez été une malade docile. Vous m'avez laissé faire. Et, grâce à vous, s'affirme le succès éclatant d'une méthode nouvelle, contre toute une catégorie de terribles maladies infectieuses. Parce que vous aurez guéri, des milliers de gens guériront. D'abord, on leur racontera votre miracle, à vous... Un vrai miracle... oui. On vous a tirée de loin. Le brave papa Pageant vous le dira. Ça donnera aux désespérés la confiance, la foi en la vie, sans laquelle le plus savant docteur ne peut rien. Les médecins aussi auront la foi. Ils oseront faire ce qu'il faut. Alors... comprenez-vous maintenant? Voyez-vous tout le bien que vous aurez fait?

—Ça sera vous, docteur,» dit rauquement la malade.

Mais ses yeux rayonnaient. Un sourire qu'on ne lui connaissait pas la transfigura. Elle se sentait nécessaire—plus que nécessaire, précieuse. Son corps peu attrayant, et l'âme revêche qu'il abritait, prenaient soudain une dignité dont elle était salutairement émue. Sa vie infime de mégère querelleuse importait donc?... Ça n'était pas des mômeries, des grimaces, cette sollicitude de tous, contre laquelle son mauvais esprit s'insurgeait tout à l'heure. Elle murmura:

—«Y a de bonnes gens, tout de même.»

Puis, ne sachant comment marquer la transformation qui s'opérait en elle, tout à coup, elle trouva ceci. S'adressant à Flaviana, elle dit, avec un tremblement qui n'était pas celui de la fièvre:

—«Madame, comment va notre pauvre petite Berthe?... J'ai pensé à elle quand j'ai cru mourir, l'autre nuit... J'ai du regret...» Une suffocation l'arrêta, et elle reprit dans un souffle:—«Voudrez-vous bien... dites... lui demander qu'elle me pardonne?...»

Gentiment, avec d'apaisantes paroles, on la fit taire.

—«Laissons... Il faut qu'elle repose,» commanda le médecin.

La lumière fut baissée. L'infirmière demeura. Mais, dans la pièce voisine, Pageant ayant vu que le docteur retenait leur visiteuse pour lui parler à mi-voix, s'éclipsa, par discrétion. Le brave frotteur balbutia quelques mots:—«Une commission chez le pharmacien...»

Alors ce fut là, dans cette humble salle à manger d'ouvriers, à la clarté médiocre d'une lampe à pétrole coiffée de son abat-jour en papier, que la splendide danseuse, l'étoile admirée de l'Europe, la fée légère des pays de mirage, celle à qui les souverains baisaient le bout des doigts, mit sa main dans la main du maître de son cœur, sans s'inquiéter si celle-ci ne gardait pas la menace de la mort, qu'elle venait de combattre.

Mais la révélation de leur tendresse immense fut voilée de mélancolie,—non pas à cause de l'heure, ni du décor, ni des mortelles embûches. Ce qui était en eux ignore l'anxiété des veilles lugubres, la misère des choses, et ne croit qu'aux espoirs sans fin. S'ils parlèrent avec tristesse du plus merveilleux bonheur qui soit au monde, ce fut à cause de l'enfant,—de LEUR enfant—de ce petit être, à la fois un petit prince Serge et un petit François Delchaume, et surtout si fortement, si miraculeusement, l'enfant de leur amour, bien qu'il ne fût pas né de leur amour. Le retrouveraient-ils? Toute perspective enchantée leur était interdite tant que cette inquiétude, plus morne qu'un deuil, habiterait leur cœur.

Flaviana raconta l'aventure de sa journée. Que de commentaires, de raisonnements, de résolutions, de plans de campagne! Lorsque, enfin, la jeune femme sortit, laissant son ami à sa lutte contre le mal infectieux dont il ne se croyait pas définitivement vainqueur, la nuit s'avançait.

Dans la petite cour moisie, Flaviana crut voir glisser une ombre plus noire que les ténèbres, et elle eut un sursaut de frayeur. Mais, aussitôt, elle devina.

—«Mon pauvre Pageant, vous attendiez, là!... Mais il fait glacial!...

—Oh! j'étais trop heureux, madame!... Je vais maintenant vous chercher une voiture. Il y en a toujours, à côté, à la gare. Et, si vous permettez, je monterai à côté du cocher, pour être sûr qu'il ne vous arrive rien.»

Dans l'appartement de l'étoile, la bonne Mélanie veillait.

—«Ne m'approchez pas,» dit prudemment sa maîtresse. «Je viens de chez une malade. Vite... un bain... du linge. Et tout ce que j'ai sur moi... à l'étuve!... Vous tirerez parti pour vous de ce qu'on n'aura pas trop abîmé.

—Quel dommage! Madame sait qu'elle porte sa robe d'intérieur toute neuve... si jolie... un vrai souffle!... il n'en reviendra rien.

—Ah! Mélanie, que c'est peu de chose! Mademoiselle ne s'est pas réveillée?... Voyez donc.»

La grosse personne s'en alla sur la pointe des pieds, qui ne ressemblait guère aux pointes de la Reine des Elfes, mais qu'on n'entendait pourtant guère sur les tapis épais. Elle revint bientôt à la salle de bains, où Flaviana disparaissait jusqu'aux épaules, dans une eau qu'un produit antiseptique parfumé rendait d'une opacité laiteuse. Même, par surcroît de précaution, la danseuse y dénouait sa chevelure noire, assez courte, mais épaisse et naturellement bouclée.

—«Mademoiselle Bertile doit dormir à poings fermés. Rien ne bouge dans sa chambre, et il n'y a pas un fil de lumière sous la porte.

—Tant mieux.

—Mademoiselle m'a dit de prévenir Madame qu'elle lui a laissé un mot, à cause d'un coup de téléphone qu'elle a reçu.»

La figure brune, dans l'eau opaline, entre les nerveuses mèches qui se tordaient dans l'humidité, comme des sarments au feu, s'étonna.

—«Un coup de téléphone... Tiens!... A quelle heure?

—Il n'était pas neuf heures. Madame venait de partir.

—Qu'est-ce que c'était?

—Je ne sais pas,» dit la femme de charge.

Et sa face de lune bienveillante se renfrogna un peu. Curieuse à proportion de son dévouement, Mélanie ne concevait pas que ses jeunes maîtresses eussent à lui cacher quelque chose. Elle ajouta froidement:

—«Mademoiselle ne m'a rien dit. Le téléphone était resté près d'elle depuis ce matin, parce qu'elle avait attendu toute la journée une communication de Madame.

—Et elle m'a laissé un mot?

—Oui... sous enveloppe,» souligna la brave femme qui se fût si volontiers chargée d'une commission verbale.

—«Allez me le chercher.»

Le chiffon de papier, vite ouvert, vite lu, produisit sur Flaviana un effet galvanique.

—«Mélanie, mon peignoir!...» s'écria-t-elle, dressant hors de l'eau, derrière le rempart de linge aussitôt tendu, son corps effilé, noble de lignes, lisse et chaudement pâle comme un marbre grec.

A peine vêtue, par-dessus sa chemise, d'un neigeux vêtement d'intérieur, linon et dentelles, les pieds nus dans ses pantoufles de satin blanc, (car Flaviana, chez elle ou dehors, ne portait que du noir ou du blanc), la danseuse s'élança chez Bertile.

Derrière elle, Mélanie repêcha, sur le lac irisé que contenait la baignoire, le billet qui y flottait, à demi submergé, comme un radeau en détresse. Il contenait si peu de mots, qu'un œil, même moins aiguisé, les eût saisis sans le faire exprès:

«Flaviana chérie,

«Je ne dors vas. Viens, à quelque heure que tu rentres.

«Ta sœurette Bertile, qui t'adore.»

«Je ne dors pas. Elle dit cela, mais le sommeil aura été le plus fort,» pensait l'étoile. Aussi fût-ce avec une silencieuse douceur qu'elle poussa la porte de la chambre. Du dedans, l'électricité jaillit. Une voix faible et frémissante s'écria:

—«Ah! enfin!... enfin!... Viens vite, chérie!... Si tu savais!...

—Quoi donc?... Mais quoi donc? Qu'est-ce qui t'agite ainsi, petite mignonne?...» demandait l'aînée, presque avec effroi.

Tendrement, elle se prêtait à l'étreinte affolée des bras si frêles, tandis que la tête blonde s'abattait contre elle, en un geste à la fois câlin et désespéré.

—«Flaviana... Est-ce vrai que tu as un enfant?...»

Ce fut au tour de la jeune femme de trembler d'émotion. Et toutes deux se serraient l'une contre l'autre, éperdument.

—«C'est vrai. Je voulais te le dire ce soir même.

—Tu es inquiète de lui?

—Dieu!...»

L'anxiété du cri bouleversa Bertile, qui jeta, tout d'une haleine:

—«Rassure-toi... On veille sur lui. Des amis le suivent.

—Des amis?... Lesquels?... Mais que sais-tu?... Comment?... Oh! ma petite Bertile!... ma petite Bertile!...»

La fillette raconta. On avait téléphoné.

—«Mais qui?...

—Un inconnu... un homme. Il n'a pas voulu se nommer. Mais il m'a assuré que tu le reconnaîtrais, que tu le croirais... à certains signes.

—Alors... voyons... dis! Dis vite, dis tout... exactement... comme tu as entendu.

—Le timbre du téléphone a résonné. J'ai pensé que c'était toi... ou... le docteur. Je me sentais si seule. J'attendais... je ne sais quoi... Pardon...»

Un petit sanglot, vite retenu... Une caresse de Flaviana,—une caresse un peu distraite peut-être, toute l'âme de la mère tendue vers l'autre... vers l'absent, dont elle allait entendre parler.

Or, voici ce que Bertile lui répéta: Le mystérieux correspondant, d'abord, avait demandé Flaviana. Puis, apprenant l'impossibilité de lui parler, il avait dit:

—«Qui que vous soyez, écoutez et transmettez-lui mon message. Une jeune fille, avec la douce voix que vous avez, ne peut lui vouloir du mal. D'ailleurs, je n'ai pas le choix. Je téléphone d'une petite ville de la vallée du Rhône, où je passe la nuit avec mes compagnons, et avec l'enfant vers qui Flaviana tendait tout à l'heure, à travers la grille du Vieux-Moutier, des bras qui ne pouvaient être que ceux d'une mère. Elle ne me connaît pas, mais je l'ai reconnue, moi. Car je ne suis qu'en apparence un valet de pied, tel que j'en avais l'air, sur le siège de l'auto, à côté de l'homme redoutable. A travers la nuit, par une ruse que je ne pourrai sans doute renouveler de si tôt, je jette une parole rassurante à celle qui fut la femme de Dimitri Omiroff. Je réponds de son fils. Et Katerine est avec moi pour le protéger. Encore un mot: que notre silence ne l'effraie pas, même s'il dure. La plus grande imprudence serait de lui ramener tout de suite l'enfant.»

Bertile ajouta:

—«C'est à peu près, mot pour mot, ce que j'ai pu saisir. La voix s'est tue brusquement, comme suspendue par une impérieuse prudence. Il n'y a qu'une chose... importante sans doute... que je ne retrouve pas... Le nom de famille de cette Katerine. Je ne l'avais pas distingué nettement.

—N'était-ce pas Risslaya?... Katerine Risslaya?

—Il me semble... Mais... chérie... tu es si pâle! Parle-moi. Que penses-tu?...

—Je pense, ma Bertile, que c'est trop beau. J'ai peur de croire. Et cependant... Katerine m'a dit de ne pas douter d'elle si je ne la retrouvais plus. Elle a dû partir avec cette voiture, avec ces gens... trouver un stratagème. Et il y avait, sur le siège, un autre homme...»

Parlant à mi-voix, comme à elle-même, rapprochant les indices, supputant les chances, Flaviana n'osait s'avouer trop de confiance, tandis qu'en secret son cœur palpitait d'un irrésistible espoir.

La main fluette de Bertile se posa sur la sienne, si timidement, si tendrement, que, malgré la préoccupation unique, intense, la mère s'oublia dans un profond élan vers cette douce petite.

—«Chère mignonne, tu as le droit de tout savoir. Je n'ai pas de secret pour toi. Mais dans quel tourbillon la vie m'a prise! Demain... Ou plutôt: ce matin, dans quelques heures, quand tu te réveilleras, je te dirai...

—Pourquoi pas tout de suite?

—Tu es trop fatiguée. Tu as déjà veillé pour m'attendre...

—Dormiras-tu, toi, Flaviana?... Ah! tu n'oses pas l'affirmer. Eh bien, moi non plus. Restons ensemble. Et dis-moi tout, de ta tristesse... et de ton bonheur.»

Flaviana raconta tout.

Quand elle eut terminé, quand elle se pencha pour donner un baiser à Bertile, qui promettait, secouée par mille émotions, d'essayer toutefois de dormir, Flaviana entendit à son oreille un chuchotement.

—«Mon étoile chérie,» murmurait la petite danseuse, «je partirai donc tranquille. Tes deux amours vaudront mieux que ma pauvre tendresse. Et je n'en suis pas jalouse!... Seulement... dis... tu ne m'oublieras pas!...»