[13] Ode Sang-jeou, section Ta-ya.

[14] Comme les ministres. (Commentaire.)

[15] Principe rationnel qui est en nous, vrai dans tout et pour tous, et qui ne trompe jamais: c'est le fondement de la voie céleste. (Commentaire)

[16] Jan-kieou, disciple de KHOUNG-TSEU.

[17] Certain sophiste du royaume de 'Ihsi.'

[18] Ce sont les pères et mères, les personnes plus âgées, et le prince.


CHAPITRE II,

COMPOSÉ DE 33 ARTICLES.

1. MENG-TSEU dit: Chun naquit à Tchou-foung[1], il passa à Fou-hia, et mourut à Ming-thiao; c'était un homme des provinces les plus éloignées de l'orient.

Wen-wang naquit à Khi-tcheou, et mourut à Pi-yng; c'était un homme des provinces les plus éloignées de l'occident.

La distance respective de ces deux régions est de plus de mille li [cent lieues]; l'espace compris entre les deux époques [où naquirent ces deux grands rois] est de plus de mille années. Ils obtinrent tous deux d'accomplir leurs desseins dans le royaume du milieu avec la même facilité que se réunissent les deux parties des tablettes du sceau royal.

Les principes de conduite des premiers saints et des saints qui leur ont succédé sont les mêmes.

2. Lorsque Tseu-tchan présidait à l'administration du royaume de Tching, il prit un homme sur son propre char pour lui faire traverser les rivières Tsin et Veï.

MENG-TSEU dit: Il était obligeant et compatissant, mais il ne savait pas bien administrer.

Si chaque année, au onzième mois, les ponts qui servent aux piétons étaient construits; si au douzième mois les ponts qui servent aux chars étaient aussi construits, le peuple n'aurait pas besoin de se mettre en peine pour passer à gué les fleuves et les rivières.

Si l'homme qui administre un État porte l'équité et la justice dans toutes les parties de son administration, il peut [sans qu'on l'en blâme] éloigner de lui la foule qui se trouverait sur son passage. Comment pourrait-il faire passer l'eau à tous les hommes qu'il rencontrerait?

C'est pourquoi celui qui administre un État, s'il voulait procurer un tel plaisir à chaque individu en particulier, le jour ne lui suffirait pas[2].

3. MENG-TSEU s'adressant à Siouan-wang, roi de Thsi, lui dit: Si le prince regarde ses ministres comme ses mains et ses pieds, alors les ministres regarderont le prince comme leurs viscères et leur cœur; si le prince regarde ses ministres comme les chiens ou les chevaux [de ses écuries], alors les ministres regarderont le prince comme un homme du vulgaire; si le prince regarde ses ministres comme l'herbe qu'il foule aux pieds, alors les ministres regarderont le prince comme un voleur et un ennemi.

Le roi dit: On lit dans le Livre des Rites: [Un ministre qui abandonne le royaume qu'il gouvernait] porte [trois mois] un habit de deuil en mémoire du prince qu'il a servi. Comment un prince doit-il se conduire pour qu'un ministre porte ainsi le deuil après l'avoir quitté?

MENG-TSEU répondit: Il exécute ses avis et ses conseils; il écoute ses remontrances; il fait descendre ses bienfaits parmi le peuple. Si, par une cause quelconque, son ministre le quitte, alors le prince envoie des hommes pour l'escorter jusqu'au delà des frontières de son royaume; en outre, il le précède, [par ses bons offices] près du nouveau prince chez lequel l'ancien ministre a l'intention de se rendre. Si, après son départ, il s'écoule trois années sans qu'il revienne, alors il prend ses champs et sa maison [pour lui en conserver les revenus]. C'est là ce que l'on appelle avoir trois fois accompli les rites. S'il agit ainsi, son ministre, à cause de lui, se revêtira de ses habits de deuil.

Maintenant, si le prince n'exécute pas les avis et les conseils de son ministre; s'il n'écoute pas ses remontrances; s'il ne fait pas descendre ses bienfaits parmi le peuple; si, par une cause quelconque, son ministre venant à le quitter, il le maltraite et le retient par force auprès de lui; qu'en outre il le réduise à la plus extrême misère dans le lieu où il s'est retiré; si le jour même de son départ il se saisit de ses champs et de sa maison: c'est là ce que l'on appelle agir en voleur et en ennemi. Comment ce ministre [ainsi traité] porterait-il le deuil d'un voleur et d'un ennemi?

4. MENG-TSEU dit: Si, sans qu'ils se soient rendus coupables de quelques crimes, le prince met à mort les lettrés, alors les premiers fonctionnaires peuvent quitter le royaume. Si, sans qu'il se soit rendu coupable de quelques crimes, le prince opprime le peuple, alors les lettrés peuvent quitter le royaume.

5. MENG-TSEU dit: Si le prince est humain, personne ne sera inhumain; si le prince est juste, personne ne sera injuste.

6. MENG-TSEU dit: Le grand homme ne pratique pas une urbanité qui manque d'urbanité, ni une équité qui manque d'équité.

7. MENG-TSEU dit: Les hommes qui tiennent constamment le milieu nourrissent ceux qui ne le tiennent pas; les hommes de capacité et de talents nourrissent ceux qui n'en ont pas. C'est pourquoi les hommes se réjouissent d'avoir un père et un frère aîné doués de sagesse et de vertu.

Si les hommes qui tiennent constamment le milieu abandonnent ceux qui ne le tiennent pas; si les hommes de capacité et de talents abandonnent ceux qui n'en ont pas, alors la distance entre le sage et l'insensé ne sera pas de l'épaisseur d'un pouce [la différence entre eux ne sera pas grande].

8. MENG-TSEU dit: Il faut que les hommes sachent ce qu'ils ne doivent pas pratiquer, pour pouvoir ensuite pratiquer ce qui convient.

9. MENG-TSEU dit: Si l'on raconte les actions vicieuses des hommes, comment faire pour éviter les chagrins que l'on se prépare?

10. MENG-TSEU dit: TCHOUNG-NI ne portait jamais les choses à l'excès.

11. MENG-TSEU dit: Le grand homme [ou l'homme d'une équité sans tache][3] ne s'impose pas l'obligation de dire la vérité dans ses paroles [il la dit naturellement]; il ne se prescrit pas un résultat déterminé dans ses actions; il n'a en vue que l'équité et la justice.

12. MENG-TSEU dit: Celui qui est un grand homme, c'est celui qui n'a pas perdu l'innocence et la candeur de son enfance.

13. MENG-TSEU dit: Nourrir les vivants est une action qui ne peut pas être considérée comme une grande action; il n'y a que l'action de rendre des funérailles convenables aux morts qui puisse être considérée comme grande.

14. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur fait tous ses efforts pour avancer dans la vertu par différents moyens; ses désirs les plus ardents sont d'arriver à posséder dans son cœur cette vertu, ou cette raison naturelle qui eu constitue la règle. Une fois qu'il la possède, alors il s'y attache fortement, il en fait pour ainsi dire sa demeure permanente; en ayant fait sa demeure permanente, il l'explore profondément; l'ayant explorée profondément, alors il la recueille de tous côtés, et il dispose de sa source abondante. C'est pourquoi l'homme supérieur désire ardemment posséder dans son cœur cette raison naturelle si précieuse.

15. MENG-TSEU dit: L'homme supérieur donne à ses études la plus grande étendue possible, afin d'éclairer sa raison et d'expliquer clairement les choses; il a pour but de ramener sa pensée à plusieurs reprises sur les mêmes objets pour les exposer sommairement et pour ainsi dire dans leur essence.

16. MENG-TSEU dit: C'est par la vertu [c'est-à-dire par l'humanité et la justice][4] que l'on subjugue les hommes; mais il ne s'est encore trouvé personne qui ait pu les subjuguer ainsi. Si l'on nourrit les hommes des aliments de la vertu, on pourra ensuite subjuguer l'empire. Il n'est encore arrivé à personne de régner en souverain, si les cœurs des populations de l'empire ne lui ont pas été soumis.

17. MENG-TSEU dit: Les paroles que l'on prononce dans le monde n'ont véritablement rien de funeste en elles-mêmes; ce qu'elles peuvent avoir réellement de funeste, c'est d'obscurcir la vertu des sages et de les éloigner des emplois publics.

18. Siu-tseu a dit: TCHOUNG-NI faisait souvent le plus grand éloge de l'eau, en s'écriant: «Que l'eau est admirable! que l'eau est admirable[5]!» Quelle leçon voulait-il tirer de l'eau?

MENG-TSEU dit: L'eau qui s'échappe de sa source avec abondance ne cesse de couler ni jour ni nuit. Elle remplit les canaux, les fossés; ensuite, poursuivant sa course, elle parvient jusqu'aux quatre mers. L'eau qui sort de la source coule ainsi avec rapidité [jusqu'aux quatre mers]. C'est pourquoi elle est prise pour sujet de comparaison.

S'il n'y a pas de source, les pluies étant recueillies à la septième ou huitième lune, les canaux et les fossés des champs seront remplis; mais le passant pourra s'attendre à les voir bientôt desséchés. C'est pourquoi, lorsque le bruit et la renommée de son nom dépassent le mérite de ses actions, l'homme supérieur en rougit.

19. MENG-TSEU dit: Ce en quoi les hommes diffèrent des bêtes brutes est une chose bien peu considérable[6]; la foule vulgaire la perd bientôt; les hommes supérieurs la conservent soigneusement.

Chun avait une grande pénétration pour découvrir la raison des choses; il scrutait à fond les devoirs des hommes entre eux. Il agissait selon l'humanité et la justice, sans avoir pour but de pratiquer l'humanité et la justice.

20. MENG-TSEU dit: Yu détestait le vin recherché; mais il aimait beaucoup les paroles qui inspiraient la vertu.

[Tching]-thang tenait constamment le milieu; il établissait les sages [il leur donnait des magistratures], sans acception de lieu et de personne.

Wen-wang considérait le peuple comme un blessé [qui a besoin de beaucoup de soin]; il s'attachait à contempler la droite voie comme s'il ne l'avait jamais vue.

Wen-wang ne méprisait point les hommes et les choses présentes; il n'oubliait pas les hommes et les choses éloignées[7].

Tcheou-koung pensait à réunir dans sa personne [en les imitant] les rois [les plus célèbres] des trois dynasties[8], en pratiquant les quatre principales choses qu'ils avaient pratiquées. Si entre ces choses il s'en trouvait une qui ne convînt plus au temps où il vivait, il y réfléchissait attentivement jour et nuit. Lorsqu'il avait été assez heureux pour trouver la raison de l'inconvenance et de l'inopportunité de cette chose, il s'asseyait pour attendre l'apparition du jour.

21. MENG-TSEU dit: Les vestiges de ceux qui avaient exercé le pouvoir souverain ayant disparu, les vers qui les célébraient périrent. Les vers ayant péri, le livre intitulé le Printemps et l'Automne[9] fut composé [pour les remplacer].

Le livre intitulé Ching [quadrige], du royaume de Tçin; le livre intitulé Thao-wo, du royaume de Thsou; le livre intitulé Tchun-thsieou, du royaume de Lou, ne font qu'un.

Les actions qui sont célébrées dans ce dernier ouvrage sont celles de princes comme Houan, kong du royaume de Thsi; Wen, kong du royaume de Tçin. Le style qui y est employé est historique. KHOUNG-TSEU disait [en parlant de son ouvrage]: «Les choses qui y sont rapportées m'ont paru équitables et justes; c'est ce qui me les a fait recueillir.»

22. MENG-TSEU dit: Les bienfaits d'un sage qui a rempli des fonctions publiques s'évanouissent après cinq générations; les bienfaits d'un sage qui n'a pas rempli de fonctions publiques s'évanouissent également après cinq générations.

Moi, je n'ai pas pu être un disciple de KHOUNG-TSEU; mais j'ai recueilli de mon mieux ses préceptes de vertu des hommes [qui ont été les disciples de Tseu-sse].

23. MENG-TSEU dit: Lorsqu'une chose parait devoir être acceptée, et qu'après un plus mûr examen elle ne paraît pas devoir l'être, si on l'accepte, on blesse le sentiment de la convenance. Lorsqu'une chose paraît devoir être donnée, et qu'après un plus mûr examen elle ne parait pas devoir l'être, si on la donne, on blesse le sentiment de la bienfaisance. Lorsque le temps paraît être venu où l'on peut mourir, et qu'après une réflexion plus mûre il ne parait plus convenir de mourir, si l'on se donne la mort, on outrage l'élément de force et de vie que l'on possède.

24. Lorsque Pheng-meng, apprenant de Y[10] à lancer des flèches, eut épuisé toute sa science, il crut que Y était le seul dans l'empire qui le surpassait dans cet art, et il le tua.

MENG-TSEU dit: Ce Y était aussi un criminel. Koung-ming-i disait: «Il paraît ne pas avoir été criminel;» c'est-à-dire qu'il était moins criminel que Pheng-meng. Comment n'aurait-il pas été criminel?

Les habitants du royaume de Tching ayant envoyé Tseu-cho-jou-tseu pour attaquer le royaume de Weï, ceux de Weï envoyèrent Yu-koung-tchi-sse pour le poursuivre. Tseu-cho-jou-tseu dit: Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis pas tenir mon arc; je me meurs. Interrogeant ensuite celui qui conduisait son char, il lui demanda quel était l'homme qui le poursuivait. Son cocher lui répondit: C'est Yu-koung-tchi-sse.

—Alors j'ai la vie sauve.

Le cocher reprit: Yu-koung-tchi-sse est le plus habile archer du royaume de Weï. Maître, pourquoi avez-vous dit que vous aviez la vie sauve?

Yu-koung-tchi-sse apprit l'art de tirer de l'arc de Yin-koung-tchi-ta. Yin-koung-tchi-ta apprit de moi l'art de tirer de l'arc. Yin-koung-tchi-ta est un homme à principes droits. Celui qu'il a pris pour ami est certainement aussi un homme à principes droits.

Yu-koung-tchi-sse l'ayant atteint, lui dit: Maître, pourquoi ne tenez-vous pas votre arc en main?

—Aujourd'hui je me trouve mal; je ne puis tenir mon arc.

—J'ai appris l'art de tirer de l'arc de Yin-koung-tchi-ta; Yin-koung-tchi-ta apprit l'art de tirer de l'arc de vous, maître. Je ne supporte pas l'idée de me servir de l'art et des principes de mon maître au préjudice du sien. Quoiqu'il en soit ainsi, l'affaire que j'ai à suivre aujourd'hui est celle de mon prince; je n'ose pas la négliger. Alors il prit ses flèches, qu'il ficha sur la roue du char, et, leur fer se trouvant enlevé, il en lança quatre, et s'en retourna.

25. MENG-TSEU dit: Si [la belle] Si-tseu s'était couverte d'ordures, alors tous les hommes se seraient éloignés d'elle en se bouchant le nez.

Quoiqu'un homme ait une figure laide et difforme, s'il se purifie et tient son cœur sans souillure, s'il se fait souvent des ablutions, alors il pourra sacrifier au souverain suprême (Chang-ti).

26. MENG-TSEU dit: Lorsque dans le monde on disserte sur la nature rationnelle de l'homme, on ne doit parler que de ses effets. Ses effets sont ce qu'il y a de plus important à connaître.

C'est ainsi que nous éprouvons de l'aversion pour un [faux] sage, qui use de captieux détours. Si ce sage agissait naturellement comme Yu en dirigeant les eaux [de la grande inondation], nous n'éprouverions point d'aversion pour sa sagesse. Lorsque Yu dirigeait les grandes eaux, il les dirigeait selon leur cours le plus naturel et le plus facile. Si le sage dirige aussi ses actions selon la voie naturelle de la raison et la nature des choses, alors sa sagesse sera grande aussi.

Quoique le ciel soit très-élevé, que les étoiles soient très-éloignées, si on porte son investigation sur les effets naturels qui en procèdent, on peut calculer ainsi, avec la plus grande facilité, le jour où après mille ans le solstice d'hiver aura lieu.

27. Koung-hang-tseu[11] ayant eu à célébrer en fils pieux les funérailles de son père, un commandant de la droite du prince fut envoyé près de lui pour assister aux cérémonies funèbres.

Lorsqu'il eut franchi la porte du palais, de nombreuses personnes entrèrent en s'entretenant avec le commandant de la droite du prince. D'autres l'accompagnèrent jusqu'à son siége en s'entretenant aussi avec lui.

MENG-TSEU n'adressa pas la parole au commandant de la droite du prince. Celui-ci en fut mortifié, et il dit: Une foule de personnes distinguées sont venues s'entretenir avec moi qui suis revêtu de la dignité de Houan; MENG-TSEU seul ne m'a point adressé la parole; c'est une marque de mépris qu'il m'a témoignée!

MENG-TSEU, ayant entendu ces paroles, dit: On lit dans le Livre des Rites: «Étant à la cour, il ne faut pas se rendre à son siége en s'entretenant avec quelqu'un; il ne faut pas sortir des gradins que l'on occupe pour se saluer mutuellement.» Moi, je ne pensais qu'à observer les rites; n'est-il pas étonnant que Tseu-ngao pense que je lui ai témoigné du mépris?

28. MENG-TSEU dit: Ce en quoi l'homme supérieur diffère des autres hommes, c'est qu'il conserve la vertu dans son cœur. L'homme supérieur conserve l'humanité dans son cœur, il y conserve aussi l'urbanité.

L'homme humain aime les hommes; celui qui a de l'urbanité respecte les hommes.

Celui qui aime les hommes est toujours aimé des hommes; celui qui respecte les hommes est toujours respecté des hommes.

Je suppose ici un homme qui me traite avec grossièreté et brutalité; alors, en homme sage, je dois faire un retour sur moi-même et me demander si je n'ai pas été inhumain, si je n'ai pas manqué d'urbanité: autrement, comment ces choses me seraient-elles arrivées?

Si après avoir fait un retour sur moi-même je trouve que j'ai été humain; si après un nouveau retour sur moi-même je trouve que j'ai eu de l'urbanité; la brutalité et la grossièreté dont j'ai été l'objet existant toujours, en homme sage je dois de nouveau descendre en moi-même et me demander si je n'ai pas manqué de droiture.

Si après cet examen intérieur je trouve que je n'ai pas manqué de droiture, la grossièreté et la brutalité dont j'ai été l'objet existant toujours, en homme sage, je me dis: Cet homme qui m'a outragé n'est qu'un extravagant, et rien de plus. S'il en est ainsi, en quoi diffère-t-il de la bête brute? Pourquoi donc me tourmenterais-je à propos d'une bête brute?

C'est pour ce motif que le sage est toute sa vie intérieurement plein de sollicitudes [pour faire le bien], sans qu'une peine [ayant une cause extérieure][12] l'affecte pendant la durée d'un matin.

Quant aux sollicitudes intérieures, le sage en éprouve constamment. [Il se dit:] Chun était un homme, je suis aussi un homme; Chun fut un exemple de vertus et de sagesse pour tout l'empire, et il put transmettre ses instructions aux générations futures; moi, je n'ai pas encore cessé d'être un homme de mon village [un homme vulgaire]. Ce sont là pour lui de véritables motifs de préoccupations pénibles et de chagrins; il n'aurait plus de sujets d'affliction s'il était parvenu à ressembler à Chun. Quant aux peines qui ont une cause extérieure, étrangère, le sage n'en éprouve pas. Il ne commet pas d'actes contraires à l'humanité; il ne commet pas d'actes contraires à l'urbanité. Si une peine ayant une cause extérieure l'affectait pendant la durée d'un matin, cela ne serait pas alors une peine pour le sage.

29. Yu et Tsi étant entrés dans l'âge de l'égalité d'âme [dans cet âge de la raison où l'on a pris de l'empire sur ses passions et ses penchants][13], ils passèrent trois fois devant leur porte sans y entrer [pour ne pas interrompre les soins qu'ils donnaient à l'intérêt public]. KHOUNG-TSEU loua leur conduite dans ces circonstances.

Yan-tseu[14], dans l'âge des passions turbulentes, habitait une ruelle obscure et déserte, mangeait dans une écuelle de roseaux, et buvait dans une courge. Les hommes n'auraient pu supporter ses privations et ses tristesses. Mais Yan-tseu ne perdit pas son air serein et satisfait. KHOUNG-TSEU loua sa conduite dans cette circonstance.

MENG-TSEU dit: Yu, Tsi et Yan-hoeï se conduisirent d'après les mêmes principes.

Yu agissait comme s'il avait pensé que l'empire étant submergé par les grandes eaux, il avait lui-même causé cette submersion. Tsi agissait comme s'il avait pensé que l'empire épuisé par la famine, il avait lui-même causé cette famine. C'est pourquoi ils éprouvaient une telle sollicitude.

Si Yu, Tsi et Yan-tseu s'étaient trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même.

Maintenant je suppose que les personnes de ma maison se querellent ensemble, je m'empresserai de les séparer. Quoique leurs cheveux et les bandes de leurs bonnets soient épars de côté et d'autre, je devrai également m'empresser de les séparer.

Si ce sont les hommes d'un même village ou du voisinage qui se querellent ensemble, ayant les cheveux et les bandelettes de leurs bonnets épars de côté et d'autre, je fermerai les yeux sans aller m'interposer entre eux pour les séparer. Je pourrais même fermer ma porte, sans me soucier de leurs différends.

30. Koung-tou-tseu (disciple de MENG-TSEU) dit: Tout le monde dans le royaume prétend que Khouang-tchang n'a point de piété filiale. Maître, comme vous avez avec lui des relations fréquentes, que vous êtes avec lui sur un pied de politesse très-grande, oserais-je vous demander pourquoi on a une telle opinion de lui?

MENG-TSEU dit: Les vices que, selon les mœurs de notre siècle, on nomme défauts de piété filiale, sont au nombre de cinq. Laisser ses quatre membres s'engourdir dans l'oisiveté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père et de sa mère, est le premier défaut de piété filiale. Aimer à jouer aux échecs[15], à boire du vin, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père et de sa mère, est le second défaut de piété filiale. Convoiter les richesses et le lucre, et se livrer avec excès à la passion de la volupté, au lieu de pourvoir à l'entretien de son père et de sa mère, est le troisième défaut de piété filiale. S'abandonner entièrement aux plaisirs des yeux et des oreilles, en occasionnant à son père et à sa mère de la honte et de l'ignominie, est le quatrième défaut de piété filiale. Se complaire dans les excès d'une force brutale, dans les rixes et les emportements, en exposant son père et sa mère à toute sorte de dangers, est le cinquième défaut de piété filiale. Tchang-tseu a-t-il un de ces défauts?

Ce Tchang-tseu étant fils, il ne lui convient pas d'exhorter son père à la vertu; ce n'est pas pour lui un devoir de réciprocité.

Ce devoir d'exhorter à la vertu est de règle entre égaux et amis; l'exhortation à la vertu entre le père et le fils est une des causes qui peuvent le plus altérer l'amitié.

Pourquoi Tchang-tseu ne désirerait-il pas que le mari et la femme, la mère et le fils demeurent ensemble [comme c'est un devoir pour eux]? Parce qu'il a été coupable envers son père, il n'a pu demeurer près de lui; il a renvoyé sa femme, chassé son fils, et il se trouve ainsi jusqu'à la fin de sa vie privé de l'entretien et des aliments qu'il devait en attendre. Tchang-tseu, dans la détermination de sa volonté, ne paraît pas avoir voulu agir comme il a agi [envers sa femme et son fils][16]. Mais si, après s'être conduit comme il l'a fait [envers son père, il avait en outre accepté l'alimentation de sa femme et de son fils][17], il aurait été des plus coupables. Voilà l'explication de la conduite de Tchang-tseu [qui n'a rien de répréhensible].

31. Lorsque Thsêng-tseu habitait dans la ville de Wou-tching, quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de Youeï, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas? Il répondit [à un de ceux qui étaient préposés à la garde de sa maison][18]: Ne logez personne dans ma maison, afin que les plantes et les arbres qui se trouvent dans l'intérieur ne soient pas détruits; et lorsque le brigand se sera retiré, alors remettez en ordre les murs de ma maison, car je reviendrai l'habiter.

Le brigand s'étant retiré, Thsêng-tseu retourna à sa demeure. Ses disciples dirent: Puisque le premier magistrat de la ville a si bien traité notre maître [en lui donnant une habitation], ce doit être un homme plein de droiture et de déférence! Mais fuir le premier à l'approche du brigand, et donner ainsi un mauvais exemple au peuple qui pouvait l'imiter; revenir ensuite après le départ du brigand, ce n'est peut-être pas agir convenablement.

Chin-yeou-hing ( un des disciples de Thsêng-tseu) dit: C'est ce que vous ne savez pas. Autrefois la famille Chin-yeou ayant eu à souffrir les calamités d'une grande dévastation[19], des soixante-dix hommes qui accompagnaient notre maître (Thsêng-tseu) aucun ne vint l'aider dans ces circonstances difficiles.

Lorsque Tseu-sse habitait dans le royaume de Weï, quelqu'un, en apprenant l'approche d'un brigand armé du royaume de Thsi, lui dit: Le brigand arrive; pourquoi ne vous sauvez-vous pas?

Tseu-sse répondit: Si moi Ki je me sauve, qui protégera le royaume avec le prince?

MENG-TSEU dit: Thsêng-tseu et Tseu-sse eurent les mêmes principes de conduite. Thsêng-tseu était précepteur de la sagesse[20]; il était par conséquent dans les mêmes conditions [de dignité et de sûreté à maintenir] qu'un père et un frère aîné: Tseu-sse était magistrat ou fonctionnaire public; il était par conséquent dans une condition bien inférieure [sous ces deux rapports]. Si Thsêng-tseu et Tseu-sse se fussent trouvés à la place l'un de l'autre, ils auraient agi de même.

32. Tchou-tseu, magistrat du royaume de Thsi, dit: Le roi a envoyé des hommes pour s'informer secrètement si vous différez véritablement, maître, des autres hommes.

MENG-TSEU dit: Si je diffère des autres hommes? Yao et Chun eux-mêmes étaient de la même nature que les autres hommes.

33. [MENG-TSEU] dit: Un homme de Thsi avait une femme légitime et une seconde femme qui habitaient toutes deux dans sa maison.

Toutes les fois que le mari sortait, il ne manquait jamais de se gorger de vin et de viande avant de rentrer au logis. Si sa femme légitime lui demandait qui étaient ceux qui lui avaient donné à boire et à manger, alors il lui répondait que c'étaient des hommes riches et nobles.

Sa femme légitime s'adressant à la concubine, lui dit: Toutes les fois que le mari sort, il ne manque jamais de rentrer gorgé de vin et de viande. Si je lui demande quelles sont les personnes qui lui ont donné à boire et à manger, il me répond: Ce sont des hommes riches et nobles; et cependant aucune personne illustre n'est encore venue ici. Je veux observer en secret où va le mari.

Elle se leva de grand matin, et suivit secrètement son mari dans les lieux où il se rendait. Il traversa le royaume[21] sans que personne vînt l'accoster et lui parler. Enfin il se rendit dans le faubourg oriental, où, parmi les tombeaux, se trouvait un homme qui offrait le sacrifice des ancêtres, dont il mangea les restes sans se rassasier. Il alla encore ailleurs avec la même intention. C'était là sa méthode habituelle de satisfaire son appétit.

Sa femme légitime, de retour à la maison, s'adressant à la concubine, lui dit: Notre mari était l'homme dans lequel nous avions placé toutes nos espérances pour le reste de nos jours, et maintenant voici ce qu'il a fait. Elle raconta ensuite à la concubine ce qu'elle avait vu faire à son mari, et elles pleurèrent ensemble dans le milieu du gynécée. Et le mari, ne sachant pas ce qui s'était passé, revint le visage tout joyeux du dehors se vanter de ses bonnes fortunes auprès de sa femme légitime et de sa femme de second rang.

Si le sage médite attentivement sur la conduite de cet homme, il verra par quels moyens les hommes se livrent à la poursuite des richesses, des honneurs, du gain et de l'avancement, et combien ils sont peu nombreux ceux dont les femmes légitimes et de second rang ne rougissent pas et ne se désolent pas de leur conduite.

[1] Contrée déserte située sur les confins de l'empire chinois.

[2] C'est par des mesures générales, qui sont utiles à tout le monde, et non par des bienfaits particuliers, qui ne peuvent profiter qu'à un très-petit nombre d'individus, relativement à la masse du peuple, qu'un homme d'État, un prince, doivent signaler leur bonne administration.

[3] Commentaire.

[4] Commentaire.

[5] Ἄριστον μὲν ὕδωρ—Pindare.

[6] C'est la raison naturelle. (Commentaire.)

[7] Il y a dans le texte, les prochains et les éloignés, sans substantifs qualifiés. Nous avons suivi l'interprétation de la Glose.

[8] Yu, Tchang, Wen-(wang) et Wou-(wang). (Glose.)

[9] Tchun-thusieo, composé par KHOUNG-TSEU; il forme le cinquième des King. Aucune traduction n'en a encore été publiée en langue européenne.

[10] Prince du royaume de Yeou khioung.

[11] Premier ministre du roi de Thsi.

[12] Glose.

[13] Glose.

[14] Voyez ci-devant, pag. 141, art. 9.

[15] Po-i; on voit par là que ce jeu était déjà beaucoup en usage du temps de MENG-TSEU.

[16] Glose.

[17] Ibid.

[18] Ibid.

[19] C'est ainsi que la Glose explique l'expression fou-thsou du texte par tso-louan.

[20] Sse; il avait aussi de nombreux disciples.

[21] Quelques interprètes pensent qu'ici kouè, royaume, signifie ville.


CHAPITRE III,

COMPOSÉ DE 9 ARTICLES.

1. Wen-tchang (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces termes: «Lorsque Chun se rendait aux champs [pour les cultiver], il versait des larmes en implorant le ciel miséricordieux.» Pourquoi implorait-il le ciel en versant des larmes?

MENG-TSEU dit: Il se plaignait [de ne pas être aimé de ses parents], et il pensait aux moyens de l'être.

Wen-tchang dit: Si son père et sa mère l'aimaient, il devait être satisfait, et ne pas oublier leur tendresse. Si son père et sa mère ne l'aimaient pas, il devait supporter ses chagrins sans se plaindre. S'il en est ainsi, Chun se plaignait donc de ses parents?

MENG-TSEU répliqua: Tchang-si, interrogeant Koung-ming-kao, dit: En ce qui concerne ces expressions: Lorsque Chun se rendait aux champs, j'ai entendu là-dessus vos explications; quant à celles-ci, il versait des larmes en implorant le ciel miséricordieux, j'en ignore le sens.

Koung-ming-kao dit: Ce n'est pas une chose que vous puissiez comprendre.

Koung-ming-kao (continua MENG-TSEU) pensait que le cœur d'un fils pieux ne pouvait être ainsi exempt de chagrins. «Pendant que j'épuise mes forces [se disait-il] à cultiver les champs, je ne fais que remplir mes devoirs de fils, et rien de plus. Si mon père et ma mère ne m'aiment pas, y a-t-il de ma faute?»

L'empereur (Yao) lui envoya ses fils, neuf jeunes gens vigoureux, et ses deux filles, et il ordonna à un grand nombre de magistrats ainsi que d'officiers publics de se rendre près de Chun avec des approvisionnements de bœufs, de moutons et de grains pour son service. Les lettrés de l'empire en très-grand nombre se rendirent près de lui.

L'empereur voulut en faire son ministre et lui transmettre l'empire. Ne recevant aucune marque de déférence [ou de soumission au bien] de ses père et mère, il était comme un homme privé de tout, qui ne sait où se réfugier.

Causer de la joie et de la satisfaction aux hommes dont l'intelligence est la plus éclairée dans l'empire, c'est ce que l'on désire le plus vivement, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper les chagrins [de Chun]. L'amour d'une jeune et belle femme est ce que les hommes désirent ardemment; Chun reçut pour femmes les deux filles de l'empereur, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les richesses sont aussi ce que les hommes désirent vivement; en fait de richesses, il eut l'empire en possession, et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Les honneurs sont ce que les hommes désirent ardemment; en fait d honneurs, il fut revêtu de la dignité de fils du Ciel [ou d'empereur], et cependant cela ne suffisait pas pour dissiper ses chagrins. Le sentiment de causer de la satisfaction et de la joie aux hommes de l'empire dont l'intelligence est la plus éclairée, l'amour de jeunes et belles femmes, les richesses et les honneurs, ne suffisaient pas pour dissiper les chagrins de Chun. Il n'y avait que la déférence de ses père et mère à ses bons conseils qui aurait pu dissiper ses chagrins.

L'homme, lorsqu'il est jeune, chérit son père et sa mère. Quand il sent naître en lui le sentiment de l'amour, alors il aime une jeune et belle adolescente; quand il a une femme et des enfants, alors il aime sa femme et ses enfants; quand il occupe un emploi public, alors il aime le prince. Si [dans ce dernier cas] il n'obtient pas la faveur du prince, alors il en éprouve une vive inquiétude.

Celui qui a une grande piété filiale aime jusqu'à son dernier jour son père et sa mère. Jusqu'à cinquante ans, chérir [son père et sa mère] est un sentiment de piété filiale que j'ai observé dans le grand Chun.

2. Wen-tchang continua ses questions:

Le Livre des Vers[1] dit:

«Quand un homme veut prendre une femme, que doit-il faire?

Il doit consulter son père et sa mère.»

Personne ne pouvait pratiquer plus fidèlement ces paroles que Chun. Chun cependant ne consulta pas ses parents avant de se marier. Pourquoi cela?

MENG-TSEU répondit: S'il les avait consultés, il n'aurait pas pu se marier. La cohabitation ou l'union sous le même toit, de l'homme et de la femme, est le devoir le plus important de l'homme. S'il avait consulté ses parents, il n'aurait pas pu remplir ce devoir[2], le plus important de l'homme, et par là il aurait provoqué la haine de son père et de sa mère.

C'est pourquoi il ne les consulta pas.

Wen-tchang continua: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous d'être parfaitement instruit des motifs qui empêchèrent Chun de consulter ses parents avant de se marier; maintenant comment se fit-il que l'empereur ne consulta pas également les parents de Chun avant de lui donner ses deux filles en mariage?

MENG-TSEU dit: L'empereur savait aussi que, s'il les avait consultés, il n'aurait pas obtenu leur consentement au mariage.

Wen-tchang poursuivit: Le père et la mère de Chun lui ayant ordonné de construire une grange à blé, après avoir enlevé les échelles, Kou-seoub [son père] y mit le feu. Ils lui ordonnèrent ensuite de creuser un puits, d'où il ne se fut pas plutôt échappé [par une ouverture latérale qu'il s'était ménagée][3], qu'ils le comblèrent.

Siang[4] dit: «C'est moi qui ai suggéré le dessein d'engloutir le prince de la résidence impériale (Chun); j'en réclame tout le mérite. Ses bœufs et ses moutons appartiennent à mon père et à ma mère; ses granges et ses grains appartiennent à mon père et à ma mère; son bouclier et sa lance, à moi; sa guitare, à moi; son arc ciselé, à moi; à ses deux femmes j'ordonnerai d'orner ma couche.»

Siang s'étant rendu à la demeure de Chun [pour s'emparer de ce qui s'y trouvait, le croyant englouti], il trouva Chun assis sur son lit, et jouant de la guitare.

Siang dit: «J'étais tellement inquiet de mon prince, que je pouvais à peine respirer;» et son visage se couvrit de rougeur. Chun lui dit: «Veuillez, je vous prie, diriger en mon nom cette foule de magistrats et d'officiers publics.» Je ne sais pas si Chun ignorait que Siang avait voulu le faire mourir.

MENG-TSEU dit: Comment l'aurait-il ignoré? Il lui suffisait que Siang éprouvât de la peine pour en éprouver aussi, et qu'il éprouvât de la joie pour en éprouver aussi.

Wen-tchang répliqua: S'il en est ainsi, Chun aurait donc simulé une joie qu'il n'avait pas?—Aucunement. Autrefois des poissons vivants furent offerts en don à Tseu-tchan, du royaume de Tching. Tseu-tchan ordonna que les gardiens du vivier les entretinssent dans l'eau du lac. Mais les gardiens du vivier les firent cuire pour les manger. Étant venus rendre compte de l'ordre qui avait été donné, ils dirent: Quand nous avons commencé à mettre ces poissons en liberté, ils étaient engourdis et immobiles; peu à peu ils se sont ranimés et ont repris de l'agilité; enfin ils se sont échappés avec beaucoup de joie. Tseu-tchan dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination!

Lorsque les gardiens du vivier furent partis, ils se dirent entre eux: Qui donc disait que Tseu-tchan était un homme pénétrant? Après que nous avons eu fait cuire et mangé ses poissons, il dit: Ils ont obtenu leur destination! ils ont obtenu leur destination! Ainsi donc le sage peut être trompé dans les choses vraisemblables; il peut être difficilement trompé dans les choses invraisemblables ou qui ne sont pas conformes à la raison. Siang étant venu près de Chun avec toutes les apparences d'un vif sentiment de tendresse pour son frère aîné, celui-ci y ajouta une entière confiance et s'en réjouit. Pourquoi aurait-il eu de la dissimulation?

3. Wen-tchang fit cette nouvelle question: Siang ne pensait chaque jour qu'aux moyens de faire mourir Chun. Lorsque Chun fut établi fils du Ciel [ou empereur], il l'exila loin de lui; pourquoi cela?

MENG-TSEU dit: Il en fit un prince vassal. Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.

Wen-tchang dit: Chun exila le président des travaux publics (Koung-kong) à Yeou-tcheou; il relégua Houan-teou à Tsoung-chan; il fit périr [le roi des] San-miao à San-weï; il déporta Kouan à Yu-chan. Ces quatre personnages étant châtiés, tout l'empire se soumit, en voyant les méchants punis. Siang était un homme très-méchant, de la plus grande inhumanité; pour qu'il fût établi prince vassal de la terre de Yeou-pi, il fallait que les hommes de Yeou-pi fussent eux-mêmes bien criminels. L'homme qui serait véritablement humain agirait-il ainsi? En ce qui concerne les autres personnages [coupables], Chun les punit; en ce qui concerne son frère, il le fit prince vassal!

MENG-TSEU répondit: L'homme humain ne garde point de ressentiments envers son frère; il ne nourrit point de haine contre lui. Il l'aime, le chérit comme un frère, et voilà tout.

Par cela même qu'il l'aime, il désire qu'il soit élevé aux honneurs; par cela même qu'il le chérit, il désire qu'il ait des richesses. Chun, en établissant son frère prince vassal des Yeou-pi, l'éleva aux honneurs et l'enrichit. Si pendant qu'il était empereur son frère cadet fût resté homme privé, aurait-on pu dire qu'il l'avait aimé et chéri?

—Oserais-je me permettre de vous faire encore une question? dit Wen-tchang. «Quelques-uns dirent qu'il l'avait exilé loin de lui.» Que signifient ces paroles?

MENG-TSEU dit: Siang ne pouvait pas posséder la puissance souveraine dans son royaume. Le fils du Ciel [l'empereur] fit administrer ce royaume par un délégué, et c'est de celui-ci qu'il exigeait les tributs. C'est pourquoi on dit que son frère [ainsi privé d'autorité] avait été exilé. Comment Siang aurait-il pu opprimer le peuple de ce royaume [dont il n'était que le prince nominal]? Quoique les choses fussent ainsi, Chun désirait le voir souvent; c'est pourquoi Siang allait le voir à chaque instant. Chun n'attendait pas l'époque où l'on apportait les tributs, ni celle où l'on rendait compte des affaires administratives, pour recevoir le prince vassal des Yeou-pi. Voilà ce que signifient les paroles que vous avez citées.

4. Hian-khieou-meng (disciple de MENG-TSEU) lui fit une question en ces termes: Un ancien proverbe dit: «Les lettrés [quelque] éminents et doués de vertus qu'ils soient, ne peuvent pas faire d'un prince un sujet, et d'un père un fils [en attribuant la supériorité au seul mérite].» Cependant, lorsque Chun se tenait la face tournée vers le midi [c'est-à-dire présidait solennellement à l'administration de l'empire], Yao, à la tête des princes vassaux, la tête tournée vers le nord, lui rendait hommage; Kou-seou, aussi la tête tournée vers le nord, lui rendait hommage. Chun, en voyant son père Kou-seou, laissait paraître sur son visage l'embarras qu'il éprouvait. KHOUNG-TSEU disait à ce propos: «En ce temps-là, l'empire était dans un danger imminent; il était bien près de sa ruine.» Je ne sais si ces paroles sont véritables.

MENG-TSEU dit: Elles ne le sont aucunement. Ces paroles n'appartiennent point à l'homme éminent auquel elles sont attribuées. C'est le langage d'un homme grossier des contrées orientales du royaume de Thsi.

Yao étant devenu vieux, Chun prit en main l'administration de l'empire. Le Yao-tian[5] dit: «Lorsque, après vingt-huit ans [de l'administration de Chun], le prince aux immenses vertus (Yao) mourut, toutes les familles de l'empire, comme si elles avaient porté le deuil de leur père ou de leur mère décédés, le pleurèrent pendant trois ans, et les peuples qui parcourent les rivages des quatre mers s'arrêtèrent et suspendirent dans le silence les huit sons.»

KHOUNG-TSEU dit: «Le ciel n'a pas deux soleils; le peuple n'a pas deux souverains.» Cependant, si Chun fut élevé à la dignité de fils du Ciel, et qu'en outre, comme chef des vassaux de l'empire, il ait porté trois ans le deuil de Yao, il y eut donc en même temps deux empereurs.

Hian-khieou-meng dit: J'ai été assez heureux pour obtenir de vous de savoir que Chun n'avait pas fait Yao son sujet. Le Livre des Vers[6] dit:

«Si vous parcourez l'empire,

Vous ne trouverez aucun lieu qui ne soit le territoire de l'empereur;

Si vous suivez les rivages de la terre, vous ne trouverez aucun homme qui ne soit le sujet de l'empereur.»

Mais, dès l'instant que Chun fut empereur, permettez-moi de vous demander comment Kou-seou [son père] ne fut pas son sujet.

MENG-TSEU dit: Ces vers ne disent pas ce que vous pensez qu'ils disent. Des hommes qui consacraient leurs labeurs au service du souverain, et qui ne pouvaient pas s'occuper des soins nécessaires à l'entretien de leur père et de leur mère, [les ont composés]. C'est comme s'ils avaient dit: Dans ce que nous faisons, rien n'est étranger au service du souverain; mais nous seuls, qui possédons des talents éminents, nous travaillons pour lui; [cela est injuste].

C'est pourquoi ceux qui expliquent les vers ne doivent pas, en s'attachant à un seul caractère, altérer le sens de la phrase, ni, en s'attachant trop étroitement à une seule phrase, altérer le sens général de la composition. Si la pensée du lecteur [ou de celui qui explique les vers] va au-devant de l'intention du poëte, alors on saisit le véritable sens. Si l'on ne s'attache qu'à une seule phrase, celle de l'ode qui commence par ces mots: Que la voie lactée s'étend loin dans l'espace[7], et qui est ainsi conçue[8]: Des débris de la population aux cheveux noirs de Tcheou, il ne reste pas un enfant vivant, signifierait, en la prenant à la lettre, qu'il n'existe plus un seul individu dans l'empire de Tcheou!

S'il est question du plus haut degré de la piété filiale, rien n'est aussi élevé que d'honorer ses parents. S'il est question de la plus grande marque d'honneur que l'on puisse témoigner à ses parents, rien n'est comparable à l'entretien qu'on leur procure sur les revenus de l'État. Comme [Kou-seou] était le père du fils du Ciel, le combler d'honneurs était pour ce dernier la plus haute expression de sa piété filiale; et, comme il l'entretint avec les revenus de l'empire, il lui donna la plus grande marque d'honneur qu'il pouvait lui donner.

Le Livre des Vers[9] dit:

«Il pensait constamment à avoir de la piété filiale,

Et par sa pieté filiale il fut un exemple à tous.»

Voilà ce que j'ai voulu dire.

On lit dans le Chou-king[10]:

«Toutes les fois que Chun visitait son père Kou-seou pour lui rendre ses devoirs, il éprouvait un sentiment de respect et de crainte. Kou-seou aussi déférait à ses conseils.» Cela confirme [ce qui a été dit précédemment] que l'on ne peut pas faire d'un père un fils.

5. Wen-tchang dit: Est-il vrai que l'empereur Yao donna l'empire à Chun?

MENG-TSEU dit: Aucunement. Le fils du Ciel ne peut donner ou conférer l'empire à aucun homme.

Wen-tchang dit: Je l'accorde; mais alors Chun ayant possédé l'empire, qui le lui donna?

MENG-TSEU dit: Le ciel le lui donna.

Wen-tchang continua: Si c'est le ciel qui le lui donna, lui conféra-t-il son mandat par des paroles claires et distinctes?

MENG-TSEU répliqua: Aucunement. Le ciel ne parle pas; il fait connaître sa volonté par les actions ainsi que par les hauts faits [d'un homme]; et voilà tout.

Wen-tchang ajouta: Comment fait-il connaître sa volonté par les actions et les hauts faits [d'un homme]?

MENG-TSEU dit: Le fils du Ciel peut seulement proposer un homme au ciel; il ne peut pas ordonner que le ciel lui donne l'empire. Les vassaux de l'empire peuvent proposer un homme au fils du Ciel; ils ne peuvent pas ordonner que le fils du Ciel lui confère la dignité de prince vassal. Le premier fonctionnaire [ta-fou] d'une ville peut proposer un homme au prince vassal; il ne peut pas ordonner que le prince vassal lui confère la dignité de premier magistrat.

Autrefois Yao proposa Chun au ciel, et le ciel l'accepta; il le montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta. C'est pourquoi je disais: «Le ciel ne parle pas; il fait connaître sa volonté par les actions et les hauts faits d'un homme; et voilà tout.»

Wen-tchang dit: Permettez-moi une nouvelle question. Qu'entendez-vous par ces mots: Il le proposa au ciel, et le ciel l'accepta; il le montra au peuple couvert de gloire, et le peuple l'accepta?

MENG-TSEU dit: Il lui ordonna de présider aux cérémonies des sacrifices, et tous les esprits[11] eurent ses sacrifices pour agréables: voilà l'acceptation du ciel. Il lui ordonna de présider à l'administration des affaires publiques, et les affaires publiques étant par lui bien administrées, toutes les familles de l'empire furent tranquilles et satisfaites: voilà l'acceptation du peuple. Le ciel lui donna l'empire, et le peuple aussi le lui donna. C'est pourquoi je disais: Le fils du Ciel ne peut pas à lui seul donner l'empire à un homme.

Chun aida Yao dans l'administration de l'empire pendant vingt-huit ans. Ce ne fut pas le résultat de la puissance de l'homme, mais du ciel.

Yao étant mort, et le deuil de trois ans achevé, Chun se sépara du fils de Yao, et se retira dans la partie méridionale du fleuve méridional [pour lui laisser l'empire]. Mais les grands vassaux de l'empire, qui venaient au printemps et en automne jurer foi et hommage, ne se rendaient pas près du fils de Yao, mais près de Chun. Ceux qui portaient des accusations ou qui avaient des procès à vider ne se présentaient pas au fils de Yao, mais à Chun. Les poëtes qui louaient les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantaient, ne célébraient point et ne chantaient point le fils de Yao, mais ils célébraient et chantaient les exploits de Chun. C'est pourquoi j'ai dit que c'était le résultat de la puissance du ciel. Après cela, Chun revint dans le royaume du milieu[12], et monta sur le trône du fils du Ciel. Si, ayant continué d'habiter le palais de Yao, il avait opprimé et contraint son fils, c'eût été usurper l'empire et non le recevoir du ciel.

Le Taï-tchi[13] dit: «Le ciel voit; mais il voit par [les yeux de] mon peuple. Le ciel entend; mais il entend par [les oreilles de] mon peuple.» C'est là ce que j'ai voulu dire.

6. Wen-tchang fit une autre question en ces termes: Les hommes disent: Ce ne fut que jusqu'à Yu [que l'intérêt public fut préféré par les souverains à l'intérêt privé]; ensuite, la vertu s'étant affaiblie, l'empire ne fut plus transmis au plus sage, mais il fut transmis au fils. Cela n'est-il pas vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas ainsi. Si le ciel donne l'empire au sage, alors [l'empereur] le lui donne; si le ciel le donne au fils, alors [l'empereur] le lui donne.

Autrefois Chun proposa Yu au ciel [en le faisant son ministre]. A la dix-septième année de son administration, Chun mourut. Les trois années de deuil étant écoulées, Yu se sépara du fils de Chun, et se retira dans la contrée de Yang-tching. Les populations de l'empire le suivirent, comme, après la mort de Yao, elles n'avaient pas suivi son fils, mais Chun.

Yu proposa Y au ciel [en le faisant son ministre]. A la septième année de son administration, Yu mourut. Les trois années de deuil étant écoulées, Y se sépara du fils de Yu, et se retira dans la partie septentrionale du mont Ki-chan. Ceux qui au printemps et en automne venaient à la cour porter leurs hommages, qui accusaient quelqu'un ou avaient des procès à vider, ne se rendirent pas près de Y, mais ils se présentèrent à Khi [fils de Yu], en disant: C'est le fils de notre prince. Les poëtes qui louent les hauts faits dans leurs vers, et qui les chantent, ne célébrèrent et ne chantèrent pas Y, mais ils chantèrent Khi en disant: C'est le fils de notre prince[14].

Than-tchou (fils de Yao) était bien dégénéré des vertus de son père; le fils de Chun était aussi bien dégénéré. Chun en aidant Yao à administrer l'empire, Yu en aidant Chun à administrer l'empire, répandirent pendant un grand nombre d'années leurs bienfaits sur les populations. Khi, étant un sage, put accepter et continuer avec tout le respect qui lui était dû le mode de gouvernement de Yu. Comme Y n'avait aidé Yu à administrer l'empire que peu d'années, il n'avait pas pu répandre longtemps ses bienfaits sur le peuple [et s'en faire aimer]. Que Chun, Yu et Y diffèrent mutuellement entre eux par la durée et la longueur du temps [pendant lequel ils ont administré l'empire]; que leurs fils aient été, l'un un sage, les autres des fils dégénérés: ces faits sont l'œuvre du ciel, et non celle qui dépend de la puissance de l'homme. Celui qui opère ou produit des effets sans action apparente, c'est le ciel; ce qui arrive sans qu'on l'ait fait venir, c'est la destinée[15].

Pour qu'un simple et obscur particulier arrive à posséder l'empire, il doit, par ses qualités et ses vertus, ressembler à Yao et à Chun, et en outre il doit se trouver un fils du Ciel [ou empereur] qui le propose à l'acceptation du peuple. C'est pour cela [c'est-à-dire parce qu'il ne fut pas proposé à l'acceptation du peuple par un empereur], que TCHOUNG-NI [ou KHOUNG-TSEU] ne devint pas empereur [quoique ses vertus égalassent celles de Yao et de Chun].

Pour que celui qui, par droit de succession ou par droit héréditaire, possède l'empire, soit rejeté par le ciel, il faut qu'il ressemble aux tyrans Kie et Cheou. C'est pourquoi Y-yin et Tcheou-koung ne possédèrent pas l'empire.

Y-yin, en aidant Thang, le fit régner sur tout l'empire. Thang étant mort, Thaï-ting [son fils aîné] n'avait pas été [avant de mourir aussi] constitué son héritier, et Ngaï-ping n'était âgé que de deux ans, Tchoung-jin que de quatre. Thaï-kia [fils de Thaï-ting] ayant renversé et foulé aux pieds les institutions et les lois de Thang, Y-yin le relégua dans le palais nommé Thoung[16] pendant trois années. Comme Thaï-kia, se repentant de ses fautes passées, les avait prises en aversion et s'en était corrigé; comme il avait cultivé, dans le palais de Thoung, pendant trois ans, les sentiments d'humanité, et qu'il était passé à des sentiments d'équité et de justice en écoutant avec docilité les instructions de Y-yin, ce dernier le fit revenir à la ville de Po, sa capitale.

Tcheou-koung n'eut pas la possession de l'empire par les mêmes motifs qui en privèrent Y sous la dynastie Hia, et Y-yin sous celle des Chang.

KHOUNG-TSEU disait: «Thang [Yao] et Yu [Chun] transférèrent l'empire [à leurs ministres]; les empereurs des dynasties Hia, Heou-yin [ou second Chang] et Tcheou, le transmirent à leurs descendants; les uns et les autres se conduisirent par le même principe d'équité et de justice.»

7. Wen-tchang fit une question en ces termes: On dit que ce fut par son habileté à préparer et à découper les viandes que Y-yin parvint à obtenir la faveur de Thang; cela est-il vrai?

MENG-TSEU répondit: Aucunement; il n'en est pas ainsi. Lorsque Y-yin s'occupait du labourage dans les champs du royaume de Yeou-sin, et qu'il faisait ses délices de l'étude des institutions de Yao et de Chun, si les principes d'équité et de justice [que ces empereurs avaient répandus] n'avaient pas régné alors, si leurs institutions fondées sur la raison n'avaient pas été établies, quand même on l'aurait rendu maître de l'empire, il aurait dédaigné cette dignité; quand même on aurait mis à sa disposition mille quadriges de chevaux attelés, il n'aurait pas daigné les regarder. Si les principes d'équité et de justice répandus par Yao et Chun n'avaient pas régné alors, si leurs institutions fondées sur la raison n'avaient pas été établies, il n'aurait pas donné un fétu aux hommes, et il n'aurait pas reçu un fétu d'eux.

Thang ayant envoyé des exprès avec des pièces de soie afin de l'engager à venir à sa cour, il répondit avec un air de satisfaction, mais de désintéressement: A quel usage emploierais-je les pièces de soie que Thang m'offre pour m'engager à aller à sa cour? Y a-t-il pour moi quelque chose de préférable à vivre au milieu des champs et à faire mes délices des institutions de Yao et de Chun?

Thang envoya trois fois des exprès pour l'engager à venir à sa cour. Après le départ des derniers envoyés, il fut touché de cette insistance, et, changeant de résolution, il dit: «Au lieu de passer ma vie au milieu des champs, et de faire mon unique plaisir de l'étude des institutions si sages de Yao et de Chun, ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en sorte que ce prince soit un prince semblable à ces deux grands empereurs? Ne vaut-il pas mieux pour moi de faire en sorte que ce peuple [que je serai appelé à administrer] ressemble au peuple de Yao et de Chun?. Ne vaut-il pas mieux que je voie moi-même par mes propres yeux ces institutions pratiquées par le prince et par le peuple? Lorsque le ciel [poursuivit Y-yin] fit naître ce peuple, il voulut que ceux qui les premiers connaitraient les principes des actions ou des devoirs moraux instruisissent ceux qui devaient les apprendre d'eux; il voulut que ceux qui les premiers auraient l'intelligence des lois sociales la communiquassent à ceux qui devaient ne l'acquérir qu'ensuite. Moi je suis des hommes de tout l'empire celui qui le premier ai cette intelligence. Je veux, en me servant des doctrines sociales de Yao et de Chun, communiquer l'intelligence de ces doctrines à ce peuple qui les ignore. Si je ne lui en donne pas l'intelligence, qui la lui donnera?»

Il pensait que si parmi les populations de l'empire il se trouvait un simple homme ou une simple femme qui ne comprît pas tous les avantages des institutions de Yao et de Chun, c'était comme s'il l'avait précipité lui-même dans le milieu d'une fosse ouverte sous ses pas. C'est ainsi qu'il entendait se charger du fardeau de l'empire. C'est pourquoi en se rendant près de Thang il lui parla de manière à le déterminer à combattre le dernier roi de la dynastie Hia et à sauver le peuple de son oppression.

Je n'ai pas encore entendu dire qu'un homme, en se conduisant d'une manière tortueuse, ait rendu les autres hommes droits et sincères; à plus forte raison ne le pourrait-il pas s'il s'était déshonoré lui-même[17]. Les actions des saints hommes ne se ressemblent pas toutes. Les uns se retirent à l'écart et dans la retraite, les autres se produisent et se rapprochent du pouvoir; les uns s'exilent du royaume, les autres y restent. Ils ont tous pour but de se rendre purs, exempts de toute souillure, et rien de plus.

J'ai toujours entendu dire que Y-yin avait été recherché par Thang pour sa grande connaissance des doctrines de Yao et de Chun; je n'ai jamais entendu dire que ce fût par son habileté dans l'art de cuire et de découper les viandes.

Le Y-hiun[18] dit: «Le ciel ayant décidé sa ruine, Thang commença par combattre Kie dans le Palais des pasteurs[19]; moi j'ai commencé à Po[20]

8. Wen-tchang fit cette question: Quelques-uns prétendent que KHOUNG-TSEU, étant dans le royaume de Weï, habita la maison d'un homme qui guérissait les ulcères; et que dans le royaume de Thsi il habita chez un eunuque du nom de Tsi-hoan. Cela est-il vrai?

MENG-TSEU dit: Aucunement; cela n'est pas arrivé ainsi. Ceux qui aiment les inventions ont fabriqué celles-là.

Étant dans le royaume de Weï, il habita chez Yan-tcheou-yeou[21]. Comme la femme de Mi-tseu et celle de Tseu-lou [disciple de KHOUNG-TSEU] étaient sœurs, Mi-tseu, s'adressant à Tseu-lou, lui dit: Si KHOUNG-TSEU logeait chez moi[22], il pourrait obtenir la dignité de King ou de premier dignitaire du royaume de Weï.