C'était la contrée du «lœss.» (Page 94.)
Soun, absolument déconfit, n'osait plus dire un seul mot. A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui restait, il était l'objet des plaisanteries les plus désagréables! Les gamins couraient après lui et l'apostrophaient de mille clameurs saugrenues.
Aussi avait-il hâte d'arriver! Mais arriver où? puisque son maître,—ainsi qu'il l'avait dit à William J. Bidulph,—comptait aller et allait toujours devant lui!
Il remonta la berge du fleuve Jaune. (Page 96.)
Cette fois, à vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg où Kin-Fo avait cherché refuge, plus de chevaux, plus d'ânes, ni charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester là ou de continuer à pied la route. Ce n'était pas pour rendre sa bonne humeur à l'élève du philosophe Wang, qui montra peu de philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et n'aurait dû s'en prendre qu'à lui-même. Ah! combien il regrettait le temps où il n'avait qu'à se laisser vivre! Si, pour apprécier le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments, ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de reste!
Et puis, à courir ainsi, il n'était pas sans avoir rencontré sur sa route de braves gens sans le sou, mais qui étaient heureux, pourtant! Il avait pu observer ces formes variées du bonheur que donne le travail accompli gaiement.
Ici, c'étaient des laboureurs courbés sur leur sillon; là, des ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'était-ce pas précisément à cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence de désirs, et, par conséquent, le défaut de bonheur ici-bas? Ah! la leçon était complète! Il le croyait du moins!!... Non! ami Kin-Fo, elle ne l'était pas!
Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant à toutes les portes, Craig et Fry finirent par découvrir un véhicule, mais un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, circonstance plus grave, le moteur dudit véhicule manquait.
C'était une brouette,—la brouette de Pascal,—et peut-être inventée avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de l'écriture, de la boussole et des cerfs-volants. Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand diamètre, est placée, non à l'extrémité des brancards, mais au milieu, et se meut à travers le coffre même, comme la roue centrale de certains bateaux à vapeur. Le coffre est donc divisé en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur peut s'étendre, l'autre qui est destinée à contenir ses bagages.
Le moteur de ce véhicule, c'est et ce ne peut être qu'un homme, qui pousse l'appareil en avant et ne le traîne pas. Il est donc placé en arrière du voyageur, dont il ne gêne aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais. Lorsque le vent est bon, c'est-à-dire quand il souffle de l'arrière, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui coûte rien; il plante un mâtereau sur l'avant du coffre, il hisse une voile carrée, et, par les grandes brises, au lieu de pousser la brouette, c'est lui qui est entraîné,—souvent plus vite qu'il ne le voudrait.
Le véhicule fut acheté avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit place. Le vent était bon, la voile fut hissée.
«Allons, Soun!» dit Kin-Fo.
Soun se disposait tout simplement à s'étendre dans le second compartiment du coffre.
«Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas de réplique.
—Maître... que... moi... je!... répondit Soun, dont les jambes fléchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmené.
—Ne t'en prends qu'à toi, qu'à ta langue et à ta sottise!
—Allons, Soun! dirent Fry-Craig.
—Aux brancards! répéta Kin-Fo en regardant ce qui restait de queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille à ne point buter, ou sinon!...»
L'index et le médius de la main droite de Kin-Fo, rapprochés en forme de ciseaux, complétèrent si bien sa pensée, que Soun passa la bretelle à ses épaules et saisit le brancard des deux mains. Fry-Craig se postèrent des deux côtés de la brouette, et, la brise aidant, la petite troupe détala d'un léger trot.
Il faut renoncer à peindre la rage sourde et impuissante de Soun, passé à l'état de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry consentirent à le relayer. Très heureusement, le vent du sud leur vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne. La brouette étant bien équilibrée par la position de la roue centrale, le travail du brancardier se réduisait à celui de l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu'à se maintenir en bonne direction.
Et c'est dans cet équipage que Kin-Fo fut entrevu dans les provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait le besoin de se dégourdir les jambes, brouetté quand, au contraire, il voulait se reposer.
Ainsi Kin-Fo, après avoir évité Houan-Fou et Cafong, remonta les berges du célèbre canal Impérial, qui, il y a vingt ans à peine, avant que le fleuve Jaune eût repris son ancien lit, formait une belle route navigable depuis Sou-Tchéou, le pays du thé, jusqu'à Péking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pénétra dans la province de Pé-Tché-Li, où s'élève Péking, la quadruple capitale du Céleste Empire.
Ainsi il passa par Tien-Tsin, que défendent un mur de circonvallation et deux forts, grande cité de quatre cent mille habitants, dont le large port, formé par la jonction du Peï-ho et du canal Impérial, fait, en important des cotonnades de Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes, des feuilles de nénuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea même pas à visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la célèbre pagode des supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne déjeûna pas au restaurant de «l'Harmonie et de l'Amitié», tenu par le musulman Léou-Lao-Ki, dont les vins sont renommés, quoi qu'en puisse penser Mahomet; il ne déposa pas sa grande carte rouge,—et pour cause,—au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la province depuis 1870, membre du Conseil privé, membre du Conseil de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-Tzé-Chao-Pao.
Non! Kin-Fo, toujours brouetté, Soun toujours brouettant, traversèrent les quais où s'étageaient des montagnes de sacs de sel; ils dépassèrent les faubourgs, les concessions anglaise et américaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho, d'orge, de sésame, de vignes, les jardins maraîchers, riches de légumes et de fruits, les plaines d'où partaient par milliers des lièvres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon, l'émerillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dallée de vingt-quatre lieues, qui conduit à Péking, entre les arbres d'essences variées et les grands roseaux du fleuve, et ils arrivèrent ainsi à Tong-Tchéou, sains et saufs, Kin-Fo valant toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au début du voyage, Soun poussif, éclopé, fourbu des deux jambes, et n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crâne!
On était au 19 juin. Le délai accordé à Wang n'expirait que dans sept jours!
Où était Wang?
«Messieurs, dit Kin-Fo à ses deux gardes du corps, lorsque la brouette s'arrêta à l'entrée du faubourg de Tong-Tchéou, nous ne sommes plus qu'à quarante lis[11] de Péking, et mon intention est de m'arrêter ici jusqu'au moment où la convention, passée entre Wang et moi, aura cessé de droit. Dans cette ville de quatre cent mille âmes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas qu'il est au service de Ki-Nan, simple négociant de la province de Chen-Si.»
Non assurément, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait valu de faire pendant ces huit derniers jours un métier de cheval, et il espérait bien que monsieur Kin-Fo...
«Ki... fit Craig.
—Nan!» ajouta Fry.
... ne le détournerait pas de ses fonctions habituelles. Et maintenant, attendu l'état de fatigue où il était, il ne demandait qu'une permission à monsieur Kin-Fo...
«Ki... fit Craig.
—Nan!» répéta Fry.
... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins sans débrider ou plutôt tout à fait «débridé!»
«Pendant huit jours, si tu veux! répondit Kin-Fo. Je serai sûr au moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!»
Kin-Fo et ses compagnons s'occupèrent alors de chercher un hôtel convenable, et il n'en manquait pas à Tong-Tchéou. Cette vaste cité n'est à vrai dire qu'un immense faubourg de Péking. La voie dallée, qui l'unit à la capitale, est tout au long bordée de villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation des voitures, des cavaliers, des piétons, est incessante.
Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Taè-Ouang-Miao, «le temple des princes souverains». C'est tout simplement une bonzerie, transformée en hôtel, où les étrangers peuvent se loger assez confortablement.
Kin-Fo, Craig et Fry s'installèrent aussitôt, les deux agents dans une chambre contiguë à celle de leur précieux client.
Quant à Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin qui lui fut assigné, et on ne le revit plus.
Une heure après, Kin-Fo et ses fidèles quittaient leurs chambres, déjeunaient avec appétit et se demandaient ce qu'il convenait de faire.
«Il convient, répondirent Craig-Fry, de lire la Gazette officielle, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous concerne.
—Vous avez raison, répondit Kin-Fo. Peut-être apprendrons-nous ce qu'est devenu Wang.»
Tous trois sortirent donc de l'hôtel. Par prudence, les deux acolytes marchaient aux côtés de leur client, dévisageant les passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allèrent ainsi par les étroites rues de la ville et gagnèrent les quais. Là, un numéro de la Gazette officielle fut acheté et lu avidement.
Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize cents taëls, à qui ferait connaître à William J. Bidulph la résidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Haï.
«Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!
—Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, répondit Craig.
—Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
—Mais où peut-il être? s'écria Kin-Fo.
—Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous être plus menacé pendant les derniers jours de la convention?
—Sans aucun doute, répondit Kin-Fo. Si Wang ne connaît pas les changements survenus dans ma situation, et cela paraît probable, il ne pourra se soustraire à la nécessité de tenir sa promesse. Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menacé que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!
—Mais, le délai passé?...
—Je n'aurai plus rien à craindre.
—Eh bien, monsieur, répondirent Craig-Fry, il n'y a que trois moyens de vous soustraire à tout danger pendant ces six jours.
—Quel est le premier? demanda Kin-Fo.
—C'est de rentrer à l'hôtel, dit Craig, de vous y enfermer dans votre chambre, et d'attendre que le délai soit expiré.
—Et le second?
—C'est de vous faire arrêter comme malfaiteur, répondit Fry, afin d'être mis en sûreté dans la prison de Tong-Tchéou!
—Et le troisième?
—C'est de vous faire passer pour mort, répondirent Fry-Craig, et de ne ressusciter que lorsque toute sécurité vous sera rendue.
—Vous ne connaissez pas Wang! s'écria Kin-Fo. Wang trouverait moyen de pénétrer dans mon hôtel, dans ma prison, dans ma tombe! S'il ne m'a pas frappé jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il lui a paru préférable de me laisser le plaisir ou l'inquiétude de l'attente! Qui sait quel peut avoir été son mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en liberté.
—Attendons!... Cependant!... dit Craig.
—Il me semble que... ajouta Fry.
—Messieurs, répondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me conviendra. Après tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?
—Deux cent mille dollars, répondirent Fry-Craig, deux cent mille dollars qu'il faudra payer à vos ayants-droit!
—Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus intéressé que vous dans l'affaire!
—Très juste!
—Très vrai!
—Continuez donc à veiller sur moi, tant que vous le jugerez convenable, mais j'agirai à ma guise!»
Il n'y avait point à répliquer.
Craig-Fry durent donc se borner à serrer leur client de plus près et à redoubler de précautions. Mais, ils ne se le dissimulaient pas, la gravité de la situation s'accentuait chaque jour davantage.
Tong-Tchéou est une des plus anciennes cités du Céleste Empire. Assise sur un bras canalisé du Peï-ho, à l'amorce d'un autre canal qui la relie à Péking, il s'y concentre un grand mouvement d'affaires. Ses faubourgs sont extrêmement animés par le va-et-vient de la population.
Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frappés de cette agitation, lorsqu'ils arrivèrent sur le quai, auquel s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
En somme, Craig et Fry, tout bien pesé, en étaient venus à se croire plus en sûreté au milieu d'une foule. La mort de leur client devait, en apparence, être due à un suicide. La lettre, qui serait trouvée sur lui, ne laisserait aucun doute à cet égard. Wang n'avait donc intérêt à le frapper que dans certaines conditions, qui ne se présentaient pas au milieu des rues fréquentées ou sur la place publique d'une ville. Conséquemment, les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas à redouter un coup immédiat. Ce dont il fallait se préoccuper uniquement, c'était de savoir si le Taï-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces depuis le départ de Shang-Haï. Aussi usaient-ils leurs yeux à dévisager les passants.
C'est dans cet équipage. (Page 90.)
Tout à coup, un nom fut prononcé, qui était bien pour leur faire dresser l'oreille:
«Kin-Fo! Kin-Fo!» criaient quelques petits Chinois, sautant et frappant des mains au milieu de la foule.
Kin-Fo avait-il donc été reconnu, et son nom produisait-il l'effet accoutumé?
«Pas ruiné!» criait Kin-Fo. (Page 107.)
Le héros malgré lui s'arrêta.
Craig-Fry se tinrent prêts à lui faire, le cas échéant, un rempart de leurs corps.
Ce n'était point à Kin-Fo que ces cris s'adressaient. Personne ne semblait se douter qu'il fût là. Il ne fit donc pas un mouvement, et, curieux de savoir à quel propos son nom venait d'être prononcé, il attendit.
Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'était formé autour d'un chanteur ambulant, qui paraissait très en faveur auprès de ce public des rues. On criait, on battait des mains, on l'applaudissait d'avance.
Le chanteur, lorsqu'il se vit en présence d'un suffisant auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustrées d'enjolivements en couleur; puis, d'une voix sonore:
«Les Cinq Veilles du Centenaire!» cria-t-il.
C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire!
Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin-Fo s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu la complainte, qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de l'entendre!
Le chanteur commença ainsi:
«A la première veille, la lune éclaire le toit pointu de la maison de Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule dont les premières feuilles montrent leur petite langue verte!
«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen. Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à souhait. Les voisins font son éloge.»
Le chanteur, changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque strophe. On le couvrait d'applaudissements.
Il continua:
«A la troisième veille, la lune éclaire l'espace. Kin-Fo a soixante ans. Après les feuilles vertes de l'été, les jaunes chrysanthèmes de la saison d'automne!
«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette dans l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la nuit!
«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante. Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le dédaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo, sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'éternité!»
Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa complainte à trois sapèques l'exemplaire!
Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à travers les premiers rangs de la foule.
Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et tombèrent sur le sol....
En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent avec les siens.
«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la fois interrogative et exclamative.
Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé, mort peut-être!
«Wang! cria-t-il.
—Wang!» répétèrent Craig-Fry.
C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien élève; mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui étaient longues!
Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le cœur net de son intolérable situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dépasser, ni rester en arrière.
Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, à la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le trouver là.
Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable, mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire eût été sur ses talons.
Ce fut une poursuite insensée.
«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo.
—Riche! riche!» répétaient Fry-Craig.
Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces mots, qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le long du canal, et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest.
Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer.
Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un homme qui détalait si bien.
Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires! Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté par celui de son élève, car toute la ville se fût lancée sur les pas d'un homme si célèbre. Mais le nom de Wang, subitement révélé, avait suffi. Wang! c'était cet énigmatique personnage, dont la découverte valait une énorme récompense! On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de l'assurance, les autres couraient après les deux mille de la prime promise, et, l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à tout ce monde.
«Wang! Wang! Je suis plus riche que jamais! disait toujours Kin-Fo, autant que le lui permettait la rapidité de sa course.
—Pas ruiné! pas ruiné! répétaient Fry-Craig.
—Arrêtez! arrêtez!» criait le gros des poursuivants, qui faisait la boule de neige en route.
Wang n'entendait rien. Les coudes collés à la poitrine, il ne voulait ni s'épuiser à répondre, ni rien perdre de sa vitesse pour le plaisir de tourner la tête.
Le faubourg fut dépassé. Wang se jeta sur la route dallée qui longe le canal. Sur cette route, alors presque déserte, il avait le champ libre. La vivacité de sa fuite s'accrut encore; mais, naturellement aussi, l'effort des poursuivants redoubla.
Cette course folle se soutint pendant près de vingt minutes. Rien ne pouvait laisser prévoir quel en serait le résultat. Cependant, il parut que le fugitif commençait à faiblir un peu. La distance, qu'il avait maintenue jusqu'à ce moment entre ses poursuivants et lui, tendait à diminuer.
Aussi Wang, sentant cela, fit-il un crochet et disparut-il derrière l'enclos verdoyant d'une petite pagode, sur la droite de la route.
«Dix mille taëls à qui l'arrêtera! cria Kin-Fo.
—Dix mille taëls! répétèrent Craig-Fry.
—Ya! ya! ya!» hurlèrent les plus avancés du groupe.
Tous s'étaient jetés de côté, sur les traces du philosophe, et contournaient le mur de la pagode.
Wang avait reparu. Il suivait un étroit sentier transversal, le long d'un canal d'irrigation, et, pour dépister les poursuivants, il fit un nouveau crochet qui le replaça sur la route dallée.
Mais, là, il fut visible qu'il s'épuisait, car il retourna la tête à plusieurs reprises. Kin-Fo, Craig et Fry, eux, n'avaient point faibli. Ils allaient, ils volaient, et pas un des rapides coureurs de taëls ne parvenait à prendre sur eux quelques pas d'avance.
Le dénouement approchait donc. Ce n'était plus qu'une affaire de temps, et d'un temps relativement court,—quelques minutes au plus.
Tous, Wang, Kin-Fo, ses compagnons, étaient arrivés à l'endroit où la grande route franchit le fleuve sur le célèbre pont de Palikao.
Dix-huit ans plus tôt, le 21 septembre 1860, ils n'auraient pas eu leurs coudées franches sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li. La grande chaussée était alors encombrée de fuyards d'une autre espèce. L'armée du général San-Ko-Li-Tzin, oncle de l'empereur, repoussée par les bataillons français, avait fait halte sur ce pont de Palikao, magnifique œuvre d'art, à balustrade de marbre blanc, que borde une double rangée de lions gigantesques. Et ce fut là que ces Tartares Mantchoux, si incomparablement braves dans leur fatalisme, furent broyés par les boulets des canons européens.
Mais le pont, qui portait encore les marques de la bataille sur ses statues écornées, était libre alors.
Wang, faiblissant, se jeta à travers la chaussée. Kin-Fo et les autres, par un suprême effort, se rapprochèrent. Bientôt, vingt pas, puis quinze, puis dix les séparèrent seulement.
Il n'y avait plus à tenter d'arrêter Wang par d'inutiles paroles, qu'il ne pouvait ou ne voulait pas entendre. Il fallait le rejoindre, le saisir, le lier au besoin... On s'expliquerait ensuite.
Wang comprit qu'il allait être atteint, et comme, par un entêtement inexplicable, il semblait redouter de se trouver face à face avec son ancien élève, il alla jusqu'à risquer sa vie pour lui échapper.
En effet, d'un bond, Wang sauta sur la balustrade du pont et se précipita dans le Peï-ho.
Kin-Fo s'était arrêté un instant et criait:
«Wang! Wang!»
Puis, prenant son élan à son tour:
«Je l'aurai vivant! s'écria-t-il en se jetant dans le fleuve.
—Craig? dit Fry.
—Fry? dit Craig.
—Deux cent mille dollars à l'eau!»
Et tous deux, franchissant la balustrade se précipitèrent au secours du ruineux client de la Centenaire.
Quelques-uns des volontaires les suivirent. Ce fut comme une grappe de clowns à l'exercice du tremplin.
Mais tant de zèle devait être inutile. Kin-Fo, Fry-Craig et les autres, alléchés par la prime, eurent beau fouiller le Peï-ho, Wang ne put être retrouvé. Entraîné par le courant, sans doute, l'infortuné philosophe était allé en dérive.
Wang n'avait-il voulu, en se précipitant dans le fleuve, qu'échapper aux poursuites, ou, pour quelque mystérieuse raison, s'était-il résolu à mettre fin à ses jours? Nul n'aurait pu le dire.
Deux heures après, Kin-Fo, Craig et Fry, désappointés, mais bien séchés, bien réconfortés, Soun, réveillé au plus fort de son sommeil et pestant comme on peut le croire, avaient pris la route de Péking.
Le Pé-Tché-Li, la plus septentrionale des dix-huit provinces de la Chine, est divisé en neuf départements. Un de ces départements a pour chef-lieu Chun-Kin-Fo, c'est-à-dire «la ville du premier ordre obéissant au ciel». Cette ville, c'est Péking.
Que le lecteur se figure un casse-tête chinois, d'une superficie de six mille hectares, d'un périmètre de huit lieues, dont les morceaux irréguliers doivent remplir exactement un rectangle, telle est cette mystérieuse Kambalu, dont Marco Polo rapportait une si curieuse description vers la fin du treizième siècle, telle est la capitale du Céleste Empire.
En réalité, Péking comprend deux villes distinctes, séparées par un large boulevard et une muraille fortifiée: l'une, qui est un parallélogramme rectangle, la ville chinoise; l'autre un carré presque parfait, la ville tartare; celle-ci renferme deux autres villes: la ville Jaune, Hoang-Tching, et Tsen-Kin-Tching, la ville Rouge ou ville Interdite.
Autrefois, l'ensemble de ces agglomérations comptait plus de deux millions d'habitants. Mais l'émigration, provoquée par l'extrême misère, a réduit ce chiffre à un million tout au plus. Ce sont des Tartares et des Chinois, auxquels il faut ajouter dix mille Musulmans environ, plus une certaine quantité de Mongols et de Thibétains, qui composent la population flottante.
Le plan de ces deux villes superposées figure assez exactement un bahut, dont le buffet serait formé par la cité chinoise et la crédence par la cité tartare.
Six lieues d'une enceinte fortifiée, haute et large de quarante à cinquante pieds, revêtue de briques extérieurement, défendue de deux cents en deux cents mètres par des tours saillantes, entourent la ville tartare d'une magnifique promenade dallée, et aboutissent à quatre énormes bastions d'angles, dont la plate forme porte des corps de garde.
L'Empereur, Fils du Ciel, on le voit, est bien gardé.
Au centre de la cité tartare, la ville Jaune, d'une superficie de six cent soixante hectares, desservie par huit portes, renferme une montagne de charbon, haute de trois cents pieds, point culminant de la capitale, un superbe canal, dit «Mer du Milieu», que traverse un pont de marbre, deux couvents de bonzes, une pagode des Examens, le Peï-tha-sse, bonzerie bâtie dans une presqu'île, qui semble suspendue sur les eaux claires du canal, le Peh-Tang, établissement des missionnaires catholiques, la pagode impériale, superbe avec son toit de clochettes sonores et de tuiles bleu-lapis, le grand temple dédié aux ancêtres de la dynastie régnante, le temple des Esprits, le temple du génie des Vents, le temple du génie de la Foudre, le temple de l'inventeur de la soie, le temple du Seigneur du ciel, les cinq pavillons des Dragons, le monastère du «Repos Eternel,» etc.
Eh bien, c'est au centre de ce quadrilatère que se cache la ville Interdite, d'une superficie de quatre-vingts hectares, entourée d'un fossé canalisé que franchissent sept ponts de marbre. Il va sans dire que, la dynastie régnante étant mantchoue, la première de ces trois cités est principalement habitée par une population de même race. Quant aux Chinois, ils sont relégués en dehors, à la partie inférieure du bahut, dans la ville annexe.
Ce fut comme une grappe de clowns. (Page 110.)
Les bonzes la voyaient souvent. (Page 116.)
On pénètre à l'intérieur de cette ville interdite, ceinte de murs en briques rouges couronnés d'un chapiteau de tuiles vernissées de jaune d'or, par une porte au midi, la porte de la «Grande Pureté», qui ne s'ouvre que devant l'empereur et les impératrices. Là s'élèvent le temple des Ancêtres de la dynastie tartare, abrité sous un double toit de tuiles multicolores; les temples Che et Tsi, consacrés aux esprits terrestres et célestes; le palais de la «Souveraine Concorde», réservé aux solennités d'apparat et aux banquets officiels; le palais de la «Concorde moyenne», où se voient les tableaux des aïeux du Fils du Ciel; le palais de la «Concorde Protectrice», dont la salle centrale est occupée par le trône impérial; le pavillon du Nei-Ko, où se tient le grand conseil de l'Empire, que préside le prince Kong[12], ministre des affaires étrangères, oncle paternel du dernier souverain; le pavillon des Fleurs littéraires», où l'empereur va une fois par an interpréter les livres sacrés; le pavillon de Tchouane-Sine-Tiène, dans lequel se font les sacrifices en l'honneur de Confucius; la Bibliothèque Impériale; le bureau des Historiographes; le Vou-Igne-Tiène, où l'on conserve les planches de cuivre et de bois destinées à l'impression des livres; les ateliers dans lesquels se confectionnent les vêtements de la cour; le palais de la «Pureté Céleste», lieu de délibération des affaires de famille; le palais de l'«Elément Terrestre supérieur», où fut installée la jeune impératrice; le palais de la «Méditation», dans lequel se retire le souverain, lorsqu'il est malade; les trois palais où sont élevés les enfants de l'empereur; le temple des parents morts; les quatre palais qui avaient été réservés à la veuve et aux femmes de Hien-Fong, décédé en 1861; le Tchou-Siéou-Kong, résidence des épouses impériales; le palais de la «Bonté Préférée», destiné aux réceptions officielles des dames de la cour; le palais de la «Tranquillité Générale», singulière appellation pour une école d'enfants d'officiers supérieurs; les palais de la «Purification et du Jeûne»; le palais de la «Pureté de Jade», habité par les princes du sang; le temple du «Dieu protecteur de la ville»; un temple d'architecture thibétaine; le magasin de la couronne; l'intendance de la Cour; le Lao-Kong-Tchou, demeure des eunuques, dont il n'y a pas moins de cinq mille dans la ville Rouge; et enfin d'autres palais, qui portent à quarante-huit le nombre de ceux que renferme l'enceinte impériale, sans compter le Tzen-Kouang-Ko, le pavillon de la «Lumière Empourprée», situé sur le bord du lac de la Cité Jaune, où, le 19 juin 1873, furent admis en présence de l'Empereur les cinq ministres des États-Unis, de Russie, de Hollande, d'Angleterre et de Prusse.
Quel forum antique a jamais présenté une telle agglomération d'édifices, si variés de formes, si riches d'objets précieux? Quelle cité même, quelle capitale des États européens pourrait offrir une telle nomenclature?
Et, à cette énumération, il faut encore joindre le Ouane-Chéou-Chane, le palais d'Été, situé à deux lieues de Péking. Détruit en 1860, à peine retrouve-t-on, au milieu des ruines, ses jardins d'une «Clarté parfaite et d'une Clarté tranquille», sa colline de la «Source de Jade», sa montagne des «Dix mille Longévités!»
Autour de la ville Jaune, c'est la ville Tartare. Là sont installées les légations française, anglaise et russe, l'hôpital des Missions de Londres, les missions catholiques de l'Est et du Nord, les anciennes écuries des éléphants, qui n'en contiennent plus qu'un, borgne et centenaire. Là, se dressent la tour de la Cloche, à toit rouge encadré de tuiles vertes, le temple de Confucius, le couvent des Mille Lamas, le temple de Fa-qua, l'ancien Observatoire, avec sa grosse tour carrée, le yamen des Jésuites, le yamen des Lettrés, où se font les examens littéraires. Là s'élèvent les arcs-de-triomphe de l'Ouest et de l'Est. Là coulent la mer du Nord et la mer des Roseaux, tapissées de nelumbos, de nymphœas bleus, et qui viennent du palais d'Été alimenter le canal de la ville Jaune. Là se voient des palais où résident des princes du sang, les ministres des finances, des rites, de la guerre, des travaux publics, des relations extérieures; là, la Cour des Comptes, le Tribunal Astronomique, l'Académie de Médecine. Tout apparaît pêle-mêle, au milieu de rues étroites, poussiéreuses l'été, liquides l'hiver, bordées pour la plupart de maisons misérables et basses, entre lesquelles s'élève quelque hôtel de grand dignitaire, ombragé de beaux arbres. Puis, à travers les avenues encombrées, ce sont des chiens errants, des chameaux mongols chargés de charbon de terre, des palanquins à quatre porteurs ou à huit, suivant le rang du fonctionnaire, des chaises, des voitures à mulets, des chariots, des pauvres, qui, suivant M. Choutzé, forment une truanderie indépendante de soixante-dix mille gueux; et, dans ces rues envasées d'une «boue puante et noire, dit M. P. Arène, rues coupées de flaques d'eau, où l'on enfonce jusqu'à mi-jambe, il n'est pas rare que quelque mendiant aveugle se noie.»
Par bien des côtés, la ville chinoise de Péking, dont le nom est Vaï-Tcheng, ressemble à la ville tartare, mais elle s'en distingue, cependant, en quelques-uns.
Deux temples célèbres occupent la partie méridionale, le temple du Ciel et celui de l'Agriculture, auxquels il faut ajouter les temples de la déesse Koanine, du génie de la Terre, de la Purification, du Dragon Noir, des Esprits du Ciel et de la Terre, les étangs aux Poissons d'Or, le monastère de Fayouan-sse, les marchés, les théâtres, etc.
Ce parallélogramme rectangle est divisé, du nord au sud, par une importante artère, nommée Grande-Avenue, qui va de la porte de Houng-Ting au sud à la porte de Tien au nord. Transversalement, il est desservi par une autre artère plus longue, qui coupe la première à angle droit, et va de la porte de Cha-Coua, à l'est, à la porte de Couan-Tsu, à l'ouest. Elle a nom avenue de Cha-Coua, et c'était à cent pas de son point d'intersection avec la Grande-Avenue que demeurait la future Mme Kin-Fo.
On se rappelle que, quelques jours après avoir reçu cette lettre qui lui annonçait sa ruine, la jeune veuve en avait reçu une seconde annulant la première, et lui disant que la septième lune ne s'achèverait pas sans que «son petit frère cadet» ne fût de retour près d'elle.
Si Lé-ou, depuis cette date, 17 mai, compta les jours et les heures, il est inutile d'y insister. Mais Kin-Fo n'avait plus donné de ses nouvelles, pendant ce voyage insensé, dont il ne voulait, sous aucun prétexte, indiquer le fantaisiste itinéraire. Lé-ou avait écrit à Shang-Haï. Ses lettres étaient restées sans réponse. On conçoit donc quelle devait être son inquiétude, lorsqu'à cette date du 19 juin, aucune lettre ne lui était encore arrivée.
Aussi, pendant ces longs jours, la jeune femme n'avait-elle pas quitté sa maison de l'avenue de Cha-Coua. Elle attendait, inquiète. La désagréable Nan n'était pas pour charmer sa solitude. Cette «vieille mère» se faisait plus quinteuse que jamais, et méritait d'être mise à la porte cent fois par lune.
Mais que d'interminables et anxieuses heures encore, avant le moment où Kin-Fo arriverait à Péking! Lé-ou les comptait, et le compte lui en semblait bien long!
Si la religion de Lao-Tsé est la plus ancienne de la Chine, si la doctrine de Confucius, promulguée vers la même époque (500 ans environ avant J.-C.), est suivie par l'empereur, les lettrés et les hauts mandarins, c'est le bouddhisme ou religion de Fo qui compte le plus grand nombre de fidèles,—près de trois cents millions,—à la surface du globe.
Le bouddhisme comprend deux sectes distinctes, dont l'une a pour ministres les bonzes, vêtus de gris et coiffés de rouge, et, l'autre, les lamas, vêtus et coiffés de jaune.
Lé-ou était une bouddhiste de la première secte. Les bonzes la voyaient souvent venir au temple de Koan-Ti-Miao, consacré à la déesse Koanine. Là elle faisait des vœux pour son ami, et brûlait des bâtonnets parfumés, le front prosterné sur le parvis du temple.
Ce jour-là, elle eut la pensée de revenir implorer la déesse Koanine, et de lui adresser des vœux plus ardents encore. Un pressentiment lui disait que quelque grave danger menaçait celui qu'elle attendait avec une si légitime impatience.
Lé-ou appela donc «la vieille mère» et lui donna l'ordre d'aller chercher une chaise à porteurs au carrefour de la Grande-Avenue.
Nan haussa les épaules, suivant sa détestable habitude, et sortit pour exécuter l'ordre qu'elle avait reçu.
Pendant ce temps, la jeune veuve, seule dans son boudoir, regardait tristement l'appareil muet, qui ne lui faisait plus entendre la lointaine voix de l'absent.
«Ah! disait-elle, il faut, au moins, qu'il sache que je n'ai cessé de penser à lui, et je veux que ma voix le lui répète à son retour!»
Et Lé-ou, poussant le ressort qui mettait en mouvement le rouleau phonographique, prononça à voix haute les plus douces phrases que son cœur lui put inspirer.
Nan, entrant brusquement, interrompit ce tendre monologue.
La chaise à porteurs attendait madame, «qui aurait bien pu rester chez elle!»
Lé-ou n'écouta pas. Elle sortit aussitôt, laissant la «vieille mère» maugréer à son aise, et elle s'installa dans la chaise, après avoir donné ordre de la conduire au Koan-Ti-Miao.
Le chemin était tout droit pour y aller. Il n'y avait qu'à tourner l'avenue de Cha-Coua, au carrefour, et à remonter la Grande-Avenue jusqu'à la porte de Tien.
Mais la chaise n'avança pas sans difficultés. En effet, les affaires se faisaient encore à cette heure, et l'encombrement était toujours considérable dans ce quartier, qui est un des plus populeux de la capitale. Sur la chaussée, des baraques de marchands forains donnaient à l'avenue l'aspect d'un champ de foire avec ses mille fracas et ses mille clameurs. Puis, des orateurs en plein vent, des lecteurs publics, des diseurs de bonne aventure, des photographes, des caricaturistes, assez peu respectueux pour l'autorité mandarine, criaient et mettaient leur note dans le brouhaha général. Ici passait un enterrement à grande pompe, qui enrayait la circulation; là, un mariage, moins gai peut-être que le convoi funèbre, mais tout aussi encombrant. Devant le yamen d'un magistrat, il y avait rassemblement. Un plaignant venait frapper sur le «tambour des plaintes» pour réclamer l'intervention de la justice. Sur la pierre «Léou-Ping» était agenouillé un malfaiteur, qui venait de recevoir la bastonnade et que gardaient des soldats de police avec le bonnet mantchou à glands rouges, la courte pique et les deux sabres au même fourreau. Plus loin, quelques Chinois récalcitrants, noués ensemble par leurs queues, étaient conduits au poste. Plus loin, un pauvre diable, la main gauche et le pied droit engagés dans les deux trous d'une planchette, marchait en clopinant comme un animal bizarre. Puis, c'était un voleur, encagé dans une caisse de bois, sa tête passant par le fond, et abandonné à la charité publique; puis, d'autres portant la cangue, comme des bœufs courbés sous le joug. Ces malheureux cherchaient évidemment les endroits fréquentés dans l'espoir de faire une meilleure recette, spéculant sur la piété des passants, au détriment des mendiants de toutes sortes, manchots, boiteux, paralytiques, files d'aveugles conduits par un borgne, et les mille variétés d'infirmes vrais ou faux, qui fourmillent dans les cités de l'Empire des Fleurs.
La chaise avançait donc lentement. L'encombrement était d'autant plus grand qu'elle se rapprochait du boulevard extérieur. Elle y arriva, cependant, et s'arrêta à l'intérieur du bastion, qui défend la porte, près du temple de la déesse Koanine.
Lé-ou descendit de la chaise, entra dans le temple, s'agenouilla d'abord, et se prosterna ensuite devant la statue de la déesse. Puis, elle se dirigea vers un appareil religieux, qui porte le nom de «moulin à prières».
C'était une sorte de dévidoir, dont les huit branches pinçaient à leur extrémité de petites banderoles ornées de sentences sacrées.
Un bonze attendait gravement, près de l'appareil, les dévots et surtout le prix des dévotions.
Lé-ou remit au serviteur de Bouddha quelques taëls, destinés à subvenir aux frais du culte; puis, de sa main droite, elle saisit la manivelle du dévidoir, et lui imprima un léger mouvement de rotation, après avoir appuyé sa main gauche sur son cœur. Sans doute, le moulin ne tournait pas assez rapidement pour que la prière fût efficace.
«Plus vite!» lui dit le bonze, en l'encourageant du geste.
Et la jeune femme de dévider plus vite!
Cela dura près d'un quart d'heure, après quoi le bonze affirma que les vœux de la postulante seraient exaucés.
Lé-ou se prosterna de nouveau devant la statue de la déesse Koanine, sortit du temple et remonta dans sa chaise pour reprendre le chemin de la maison.
Mais, au moment d'entrer dans la Grande-Avenue, les porteurs durent se ranger précipitamment. Des soldats faisaient brutalement écarter le populaire. Les boutiques se fermaient par ordre. Les rues transversales se barraient de tentures bleues sous la garde des tipaos.
Un nombreux cortège occupait une partie de l'avenue et s'avançait bruyamment.
C'était l'empereur Koang-Sin, dont le nom signifie «Continuation de Gloire», qui rentrait dans sa bonne ville tartare, et devant lequel la porte centrale allait s'ouvrir.
Derrière les deux vedettes de tête venait un peloton d'éclaireurs, suivi d'un peloton de piqueurs, disposés sur deux rangs et portant un bâton en bandoulière.
Après eux, un groupe d'officiers de haut rang déployait le parasol jaune à volants, orné du dragon, qui est l'emblème de l'empereur comme le phénix est l'emblème de l'impératrice.
Le palanquin, dont la housse de soie jaune était relevée, parut ensuite, soutenu par seize porteurs à robes rouges semées de rosaces blanches, et cuirassés de gilets de soie piquée. Des princes du sang, des dignitaires, sur des chevaux harnachés de soie jaune en signe de haute noblesse, escortaient l'impérial véhicule.
Dans le palanquin, était à demi couché le Fils du Ciel, cousin de l'empereur Tong-Tche et neveu du prince Kong.
Après le palanquin venaient des palefreniers et des porteurs de rechange. Puis, tout ce cortège s'engloutit sous la porte de Tien, à la satisfaction des passants, marchands, mendiants, qui purent reprendre leurs affaires.
La chaise de Lé-ou continua donc sa route, et la déposa chez elle, après une absence de deux heures.
Ah! quelle surprise la bonne déesse Koanine avait ménagée à la jeune femme!
Au moment où la chaise s'arrêtait, une voiture toute poussiéreuse, attelée de deux mules, venait se ranger près de la porte. Kin-Fo, suivi de Craig-Fry et de Soun, en descendait!...
«Vous! Vous! s'écria Lé-ou, qui ne pouvait en croire ses yeux!
—Chère petite sœur cadette! répondit Kin-Fo, vous ne doutiez pas de mon retour!...»
Lé-ou ne répondit pas. Elle prit la main de son ami et l'entraîna dans le boudoir, devant le petit appareil phonographique, discret confident de ses peines!
«Je n'ai pas cessé un seul instant de vous attendre, cher cœur brodé de fleurs de soie!» dit-elle.
Et, déplaçant le rouleau, elle poussa le ressort, qui le remit en mouvement.