«Sont-elles chargées?» demanda Craig. (Page 144.)
—N'ai-je pas mes deux caronades deux gaillardes, qui parlent haut, quand on les approche de trop près!
—Sont-elles chargées? demanda Craig.
—Ordinairement.
—Et maintenant?...
—Non.
—Pourquoi? demanda Fry.
—Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement le capitaine Yin.
Le capitaine ne riait plus. (Page 148.)
—Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la réponse.
—A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!...
—Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'être attaquée?
—Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.
—Mais oui, dit Fry.
—Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord!
—Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières pour ne point désirer leur visite!
—Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à notre jonque!
—Et pourquoi?
—Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.»
Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise déployait à mi-mât de la jonque.
«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
—Ils peuvent croire que vous naviguez sous pavillon de deuil, par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier...
—S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin, et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront venus!»
Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux «braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoiqu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et espérer que la traversée s'accomplirait heureusement.
D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de vin, jetée par-dessus le bord, avaient complété ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque Sam-Yep, sous le commandement du digne capitaine Yin?
On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se préparait quelque «coup de chien».
Vers huit heures du soir, la Sam-Yep, tout dessus, se disposait à doubler le cap, que dessine le littoral en remontant vers le nord-est. Au delà, elle n'aurait plus qu'à courir grand largue, allure très favorable à sa marche. Le capitaine Yin comptait donc, sans trop présumer de ses forces, avoir atteint sous vingt-quatre heures les atterrages de Fou-Ning.
Ainsi, Kin-Fo voyait approcher l'heure du mouillage, non sans quelque mouvement d'une impatience qui devenait féroce chez Soun. Quant à Fry-Craig, ils faisaient cette remarque: c'est que si dans trois jours leur client avait retiré des mains de Lao-Shen la lettre qui compromettait son existence, ce serait à l'instant même où la Centenaire n'aurait plus à s'inquiéter de lui. En effet, sa police ne le couvrait que jusqu'au 30 juin, à minuit, puisqu'il n'avait opéré qu'un premier versement de deux mois entre les mains de l'honorable William J. Bidulph. Et alors:
«All... dit Fry.
—Right!» ajouta Craig.
Vers le soir, au moment où la jonque arrivait à l'entrée du golfe de Léao-Tong, le vent sauta brusquement au nord-est; puis, passant par le nord, deux heures après, il soufflait du nord-ouest.
Si le capitaine Yin avait eu un baromètre à bord, il aurait pu constater que la colonne mercurielle venait de perdre quatre à cinq millimètres presque subitement. Or, cette rapide raréfaction de l'air présageait un typhon[15] peu éloigné, dont le mouvement allégeait déjà les couches atmosphériques. D'autre part, si le capitaine Yin eût connu les observations de l'Anglais Paddington et de l'Américain Maury, il aurait essayé de changer sa direction et de gouverner au nord-est, dans l'espoir d'atteindre une aire moins dangereuse, hors du centre d'attraction de la tempête tournante.
Mais le capitaine Yin ne faisait jamais usage du baromètre, il ignorait la loi des cyclones. D'ailleurs, n'avait-il pas sacrifié un coq, et ce sacrifice ne devait-il pas le mettre à l'abri de toute éventualité?
Néanmoins, c'était un bon marin, ce superstitieux Chinois, et il le prouva dans ces circonstances. Par instinct, il manœuvra comme l'aurait pu faire un capitaine européen.
Ce typhon n'était qu'un petit cyclone, doué par conséquent d'une très grande vitesse de rotation et d'un mouvement de translation qui dépassait cent kilomètres à l'heure. Il poussa donc la Sam-Yep vers l'est, circonstance heureuse en somme, puisque, à courir ainsi, la jonque s'élevait d'une côte qui n'offrait aucun abri, et sur laquelle elle se fût immanquablement perdue en peu de temps.
A onze heures du soir, la tempête atteignit son maximum d'intensité. Le capitaine Yin, bien secondé par son équipage, manœuvrait en véritable homme de mer. Il ne riait plus, mais il avait gardé tout son sang-froid. Sa main, solidement fixée à la barre, dirigeait le léger navire, qui s'élevait à la lame comme une mauve.
Kin-Fo avait quitté le rouffle de l'arrière. Accroché au bastingage, il regardait le ciel avec ses nuages diffus, déloquetés par l'ouragan, qui traînaient sur les eaux leurs haillons de vapeurs. Il contemplait la mer, toute blanche dans cette nuit noire, et dont le typhon, par une aspiration gigantesque, soulevait les eaux au-dessus de leur niveau normal. Le danger ne l'étonnait ni ne l'effrayait. Cela faisait partie de la série d'émotions que lui réservait la malechance, acharnée contre sa personne. Une traversée de soixante heures, sans tempête, en plein été, c'était bon pour les heureux du jour, et il n'était plus de ces heureux-là!
Craig et Fry se sentaient beaucoup plus inquiets, toujours en raison de la valeur marchande de leur client. Certes, leur vie valait celle de Kin-Fo. Eux morts avec lui, ils n'auraient plus à se préoccuper des intérêts de la Centenaire. Mais ces agents consciencieux s'oubliaient et ne songeaient qu'à faire leur devoir. Périr, bien! Avec Kin-Fo, soit! mais après le 30 juin, minuit! Sauver un million, voilà ce que voulaient Craig-Fry! Voilà ce que pensaient Fry-Craig!
Quant à Soun, il ne se doutait pas que la jonque fût en perdition, ou plutôt, pour lui, on se trouvait en perdition du moment qu'on s'aventurait sur le perfide élément, même par le plus beau temps du monde. Ah! les passagers de la cale n'étaient pas à plaindre! Ai ai ya! Ils ne sentaient ni roulis ni tangage! Ai ai ya! Et l'infortuné Soun se demandait si, à leur place, il n'aurait pas eu le mal de mer!
Pendant trois heures, la jonque fut extrêmement compromise. Un faux coup de barre l'aurait perdue, car la mer eût déferlé sur son pont. Si elle ne pouvait pas plus chavirer qu'une baille, elle pouvait, du moins, s'emplir et couler. Quant à la maintenir dans une direction constante, au milieu de lames fouettées par le tourbillon du cyclone, il n'y fallait pas songer. Quant à estimer la route parcourue et suivie, il n'y fallait pas prétendre.
Cependant, un heureux hasard fit que la Sam-Yep atteignit, sans avaries graves, le centre de ce gigantesque disque atmosphérique, qui couvrait une aire de cent kilomètres. Là se trouvait un espace de deux à trois milles, mer calme, vent à peine sensible. C'était comme un lac paisible au milieu d'un océan démonté.
Ce fut le salut de la jonque, que l'ouragan avait poussée là, à sec de toile. Vers trois heures du matin, la fureur du cyclone tombait comme par enchantement, et les eaux furieuses tendaient à s'apaiser autour de ce petit lac central.
Mais, lorsque le jour vint, la Sam-Yep eût vainement cherché quelque terre à l'horizon. Plus une côte en vue. Les eaux du golfe, reculées jusqu'à la ligne circulaire du ciel, l'entouraient de toutes parts.
«Où sommes-nous, capitaine Yin? demanda Kin-Fo lorsque tout péril fut passé.
—Je ne puis le savoir au juste, répondit le capitaine, dont la figure était redevenue joviale.
—Dans le golfe de Pé-Tché-Li?
—Peut-être.
—Ou dans le golfe de Léao-Tong?
—Cela est possible.
—Mais où aborderons-nous?
—Où le vent nous poussera!
—Et quand?
—Il m'est impossible de le dire.
—Un vrai Chinois est toujours orienté, monsieur le capitaine, reprit Kin-Fo d'assez mauvaise humeur, en citant un dicton très à la mode dans l'Empire du Milieu.
—Sur terre, oui! répondit le capitaine Yin. Sur mer, non!»
Et sa bouche de se fendre jusqu'à ses oreilles.
«Il n'y a pas matière à rire, dit Kin-Fo.
—Ni à pleurer,» répliqua le capitaine.
La vérité est que, si la situation n'avait rien d'alarmant, il était impossible au capitaine Yin de dire où se trouvait la Sam-Yep. Sa direction pendant la tempête tournante, comment l'eût-il relevée, sans boussole et sous l'action d'un vent dispersé sur les trois quarts du compas? La jonque, ses voiles serrées, échappant presque entièrement à l'influence du gouvernail, avait été le jouet de l'ouragan. Ce n'était donc pas sans raison que les réponses du capitaine avaient été si incertaines. Seulement, il aurait pu les produire avec moins de jovialité.
Cependant, tout compte fait, qu'elle eût été entraînée dans le golfe de Léao-Tong ou rejetée dans le golfe de Pé-Tché-Li, la Sam-Yep ne pouvait hésiter à mettre le cap au nord-ouest. La terre devait nécessairement se trouver dans cette direction. Question de distance, voilà tout.
Le capitaine Yin eût donc hissé ses voiles et marché dans le sens du soleil, qui brillait alors d'un vif éclat, si cette manœuvre eût été possible en ce moment.
Elle ne l'était pas.
En effet, calme plat après le typhon, pas un courant dans les couches atmosphériques, pas un souffle de vent. Une mer sans rides, à peine gonflée par les ondulations d'une large houle, simple balancement, auquel manque le mouvement de translation. La jonque s'élevait et s'abaissait sous une force régulière, qui ne la déplaçait pas. Une vapeur chaude pesait sur les eaux, et le ciel, si profondément troublé, pendant la nuit, semblait maintenant impropre à une lutte des éléments. C'était un de ces calmes «blancs», dont la durée échappe à toute appréciation.
«Très-bien! se dit Kin-Fo. Après la tempête, qui nous a entraînés au large, le défaut de vent qui nous empêche de revenir vers la terre!»
Puis, s'adressant au capitaine:
«Que peut durer ce calme? demanda-t-il.
—Dans cette saison, monsieur! Eh! qui pourrait le savoir? répondit le capitaine.
—Des heures ou des jours?
—Des jours ou des semaines! répliqua Yin avec un sourire de parfaite résignation, qui faillit mettre son passager en fureur.
—Des semaines! s'écria Kin-Fo. Est-ce que vous croyez que je puis attendre des semaines!
—Il le faudra bien, à moins que nous ne traînions notre jonque à la remorque!
—Au diable votre jonque, et tous ceux qu'elle porte, et moi le premier, qui ai eu la mauvaise idée de prendre passage à son bord!
—Monsieur, répondit le capitaine Yin, voulez-vous que je vous donne deux bons conseils?
—Donnez!
—Le premier, c'est d'aller tranquillement dormir, comme je vais le faire, ce qui sera sage, après toute une nuit passée sur le pont.
—Et le second? demanda Kin-Fo, que le calme du capitaine exaspérait autant que le calme de la mer.
—Le second, répondit Yin, c'est d'imiter mes passagers de la cale. Ceux-là ne se plaignent jamais et prennent le temps comme il vient.»
Sur cette philosophique observation, digne de Wang en personne, le capitaine regagna sa cabine, laissant deux ou trois hommes de l'équipage étendus sur le pont.
Pendant un quart d'heure, Kin-Fo se promena de l'avant à l'arrière, les bras croisés, ses doigts battant les trilles de l'impatience. Puis, jetant un dernier regard à cette morne immensité, dont la jonque occupait le centre, il haussa les épaules, et rentra dans le rouffle, sans avoir même adressé la parole à Fry-Craig.
Les deux agents, cependant, étaient là, appuyés sur la lisse, et, suivant leur habitude, causaient, sympathiquement, sans parler. Ils avaient entendu les demandes de Kin-Fo, les réponses du capitaine, mais sans prendre part à la conversation. A quoi leur eût servi de s'y mêler, et pourquoi, surtout, se seraient-ils plaints de ces retards, qui mettaient leur client de si mauvaise humeur?
En effet, ce qu'ils perdaient en temps, ils le gagnaient en sécurité. Puisque Kin-Fo ne courait aucun danger à bord et que la main de Lao-Shen ne pouvait l'y atteindre, que pouvaient-ils demander de mieux?
En outre, le terme après lequel leur responsabilité serait dégagée approchait. Quarante heures encore, et toute l'armée des Taï-ping se serait ruée sur l'ex-client de la Centenaire, qu'ils n'auraient pas risqué un cheveu pour le défendre. Très pratiques, ces Américains! Dévoués à Kin-Fo tant qu'il valait deux cent mille dollars! Absolument indifférents à ce qui lui arriverait, quand il ne vaudrait plus une sapèque!
«Que peut durer ce calme?» (Page 150.)
Craig et Fry, ayant ainsi raisonné, déjeunèrent de fort bon appétit. Leurs provisions étaient d'excellente qualité. Ils mangèrent du même plat, à la même assiette, la même quantité de bouchées de pain et de morceaux de viande froide. Ils burent le même nombre de verres d'un excellent vin de Chao-Chigne, à la santé de l'honorable William J. Bidulph. Ils fumèrent la même demi-douzaine de cigares, et prouvèrent une fois de plus qu'on peut être «Siamois» de goûts et d'habitudes, si on ne l'est pas de naissance.
«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry. (Page 156.)
Braves Yankees, qui croyaient être au bout de leurs peines!
La journée s'écoula sans incidents, sans accidents. Toujours même calme de l'atmosphère, même aspect «flou» du ciel. Rien qui fît prévoir un changement dans l'état météorologique. Les eaux de la mer s'étaient immobilisées comme celles d'un lac.
Vers quatre heures, Soun reparut sur le pont, chancelant, titubant, semblable à un homme ivre, bien que de sa vie il n'eut jamais moins bu que pendant ces derniers jours.
Après avoir été violette au début, puis indigo, puis bleue, puis verte, sa face, maintenant, tendait à redevenir jaune. Une fois à terre, lorsqu'elle serait orangée, sa couleur habituelle, et qu'un mouvement de colère la rendrait rouge, elle aurait passé successivement et dans leur ordre naturel par toute la gamme des couleurs du spectre solaire.
Soun se traîna vers les deux agents, les yeux à demi fermés, sans oser regarder au delà des bastingages de la Sam-Yep.
«Arrivés?... demanda-t-il.
—Non, répondit Fry.
—Arrivons?...
—Non, répondit Craig.
—Ai ai ya!» fit Soun.
Et, désespéré, n'ayant pas la force d'en dire plus long, il alla s'étendre au pied du grand mât, agité de soubresauts convulsifs, qui remuaient sa natte écourtée comme une petite queue de chien.
Cependant, et d'après les ordres du capitaine Yin, les panneaux du pont avaient été ouverts, afin d'aérer la cale. Bonne précaution, et d'un homme entendu. Le soleil aurait vite fait d'absorber l'humidité que deux ou trois lames, embarquées pendant le typhon, avaient introduite à l'intérieur de la jonque.
Craig-Fry, en se promenant sur le pont, s'étaient arrêtés plusieurs fois devant le grand panneau. Un sentiment de curiosité les poussa bientôt à visiter cette cale funéraire. Ils descendirent donc par l'épontille entaillée, qui y donnait accès.
Le soleil dessinait alors un grand trapèze de lumière à l'aplomb même du grand panneau; mais la partie avant et arrière de la cale restait dans une obscurité profonde. Cependant, les yeux de Craig-Fry se firent bientôt à ces ténèbres, et ils purent observer l'arrimage de cette cargaison spéciale de la Sam-Yep.
La cale n'était point divisée, ainsi que cela se fait dans la plupart des jonques de commerce, par des cloisons transversales. Elle demeurait donc libre de bout en bout, entièrement réservée au chargement, quel qu'il fût, car les rouffles du pont suffisaient au logement de l'équipage.
De chaque côté de cette cale, propre comme l'antichambre d'un cénotaphe, s'étageaient les soixante-quinze cercueils à destination de Fou-Ning. Solidement arrimés, ils ne pouvaient ni se déplacer aux coups de roulis et de tangage, ni compromettre en aucune façon la sécurité de la jonque.
Une coursive, laissée libre entre la double rangée de bières, permettait d'aller d'une extrémité à l'autre de la cale, tantôt en pleine lumière à l'ouvert des deux panneaux, tantôt dans une obscurité relative.
Craig et Fry, silencieux comme s'ils eussent été dans un mausolée, s'engagèrent à travers cette coursive.
Ils regardaient, non sans quelque curiosité.
Là étaient des cercueils de toutes formes, de toutes dimensions, les uns riches, les autres pauvres. De ces émigrants, que les nécessités de la vie avaient entraînés au delà du Pacifique, ceux-là avaient fait fortune aux placers californiens, aux mines de la Névada ou du Colorado, en petit nombre, hélas! Les autres, arrivés misérables, s'en retournaient tels. Mais tous revenaient au pays natal, égaux dans la mort. Une dizaine de bières en bois précieux, ornées avec toute la fantaisie du luxe chinois, les autres simplement faites de quatre planches, grossièrement ajustées et peintes en jaune, telle était la cargaison du navire. Riche ou pauvre, chaque cercueil portait un nom que Fry-Craig purent lire en passant: Lien-Fou de Yun-Ping-Fu, Nan-Loou de Fou-Ning, Shen-Kin de Lin-Kia, Luang de Ku-Li-Koa, etc. Il n'y avait pas de confusion possible. Chaque cadavre, soigneusement étiqueté, serait expédié à son adresse, et irait attendre dans les vergers, au milieu des champs, à la surface des plaines, l'heure de la sépulture définitive.
«Bien compris! dit Fry.
—Bien tenu!» répondit Craig.
Ils n'auraient pas parlé autrement des magasins d'un marchand et des docks d'un consignataire de San-Francisco ou de New-York!
Craig et Fry, arrivés à l'extrémité de la cale, vers l'avant, dans la partie la plus obscure, s'étaient arrêtés et regardaient la coursive, nettement dessinée comme une allée de cimetière.
Leur exploration achevée, ils s'apprêtaient à revenir sur le pont, lorsqu'un léger bruit se fit entendre, qui attira leur attention.
«Quelque rat! dit Craig.
—Quelque rat!» répondit Fry.
Mauvaise cargaison pour ces rongeurs! Un chargement de millet, de riz ou de maïs, eût mieux fait leur affaire!
Cependant, le bruit continuait. Il se produisait à hauteur d'homme, sur tribord, et, conséquemment, à la rangée supérieure des bières. Si ce n'était un grattement de dents, ce ne pouvait être qu'un grattement de griffes ou d'ongles?
«Frrr! Frrr!» firent Craig et Fry.
Le bruit ne cessa pas.
Les deux agents, se rapprochant, écoutèrent en retenant leur respiration. Très certainement, ce grattement se produisait à l'intérieur de l'un des cercueils.
«Est-ce qu'ils auraient mis dans une de ces boîtes quelque Chinois en léthargie?... dit Craig.
—Et qui se réveillerait, après une traversée de cinq semaines?» répondit Fry.
Les deux agents posèrent la main sur la bière suspecte et constatèrent, à ne pouvoir se tromper, qu'un mouvement se faisait dans l'intérieur.
«Diable! dit Craig.
—Diable!» dit Fry.
La même idée leur était naturellement venue à tous deux que quelque prochain danger menaçait leur client.
Aussitôt, retirant peu à peu la main, ils sentirent que le couvercle du cercueil se soulevait avec précaution.
Craig et Fry, en gens que rien ne saurait surprendre, restèrent immobiles, et, puisqu'ils ne pouvaient voir dans cette profonde obscurité, ils écoutèrent, non sans anxiété.
«Est-ce toi, Couo?» dit une voix, que contenait un sentiment d'excessive prudence.
Presque en même temps, de l'une des bières de bâbord, qui s'entr'ouvrit, une autre voix murmura:
«Est-ce toi, Fâ-Kien?»
Et ces quelques paroles furent rapidement échangées:
«C'est pour cette nuit?...
—Pour cette nuit.
—Avant que la lune ne se lève?
—A la deuxième veille.
—Et nos compagnons?
—Ils sont prévenus.
—Trente-six heures de cercueil, j'en ai assez!
—J'en ai trop!
—Enfin, Lao-Shen l'a voulu!
—Silence!»
Au nom du célèbre Taï-ping, Craig-Fry, si maîtres d'eux-mêmes qu'ils fussent, n'avaient pu retenir un léger mouvement.
Soudain, les couvercles étaient retombés sur les boîtes oblongues. Un silence absolu régnait dans la cale de la Sam-Yep.
Fry et Craig, rampant sur les genoux, regagnèrent la partie de la coursive éclairée par le grand panneau, et remontèrent les entailles de l'épontille. Un instant après, ils s'arrêtaient à l'arrière du rouffle, là où personne ne pouvait les entendre.
«Morts qui parlent... dit Craig.
—Ne sont pas morts!» répondit Fry.
Un nom leur avait tout révélé, le nom de Lao-Shen!
Ainsi donc, des compagnons de ce redoutable Taï-ping s'étaient glissés à bord. Pouvait-on douter que ce fût avec la complicité du capitaine Yin, de son équipage, des chargeurs du port de Takou, qui avaient embarqué la funèbre cargaison? Non! Après avoir été débarqués du navire américain, qui les ramenait de San-Francisco, les cercueils étaient restés dans un dock pendant deux nuits et deux jours. Une dizaine, une vingtaine, plus peut-être, de ces pirates affiliés à la bande de Lao-Shen, violant les cercueils, les avaient vidés de leurs cadavres, afin d'en prendre la place. Mais, pour tenter ce coup, sous l'inspiration de leur chef, ils avaient donc su que Kin-Fo allait s'embarquer sur la Sam-Yep? Or, comment avaient-ils pu l'apprendre?
Point absolument obscur, qu'il était inopportun, d'ailleurs, de vouloir éclaircir en ce moment.
Ce qui était certain, c'est que des Chinois de la pire espèce se trouvaient à bord de la jonque depuis le départ de Takou, c'est que le nom de Lao-Shen venait d'être prononcé par l'un d'eux, c'est que la vie de Kin-Fo était directement et prochainement menacée!
Cette nuit même, cette nuit du 28 au 29 juin, allait coûter deux cent mille dollars à la Centenaire, qui, cinquante-quatre heures plus tard, la police n'étant pas renouvelée, n'aurait plus rien eu à payer aux ayants-droit de son ruineux client!
Ce serait ne pas connaître Fry et Craig que d'imaginer qu'ils perdirent la tête en ces graves conjonctures. Leur parti fut pris immédiatement: il fallait obliger Kin-Fo à quitter la jonque avant l'heure de la deuxième veille, et fuir avec lui.
Mais comment s'échapper? S'emparer de l'unique embarcation du bord? Impossible. C'était une lourde pirogue qui exigeait les efforts de tout l'équipage pour être hissée du pont et mise à la mer. Or, le capitaine Yin et ses complices ne s'y seraient pas prêtés. Donc, nécessité d'agir autrement, quels que fussent les dangers à courir.
Il était alors sept heures du soir. Le capitaine, enfermé dans sa cabine, n'avait pas reparu. Il attendait évidemment l'heure convenue avec les compagnons de Lao-Shen.
«Pas un instant à perdre!» dirent Fry-Craig.
Non! pas un! Les deux agents n'auraient pas été plus menacés sur un brûlot, entraîné au large, mèche allumée.
La jonque semblait alors abandonnée à la dérive. Un seul matelot dormait à l'avant.
Craig et Fry poussèrent la porte du rouffle de l'arrière, et arrivèrent près de Kin-Fo.
Kin-Fo dormait.
La pression d'une main l'éveilla.
«Que me veut-on?» dit-il.
En quelques mots, Kin-Fo fut mis au courant de la situation. Le courage et le sang-froid ne l'abandonnèrent pas.
«Jetons tous ces faux cadavres à la mer!» s'écria-t-il.
Une crâne idée, mais absolument inexécutable, étant donnée la complicité du capitaine Yin et de ses passagers de la cale.
«Que faire alors? demanda-t-il.
—Revêtir ceci!» répondirent Fry-Craig.
Ce disant, ils ouvrirent un des colis embarqués à Tong-Tchéou, et présentèrent à leur client un de ces merveilleux appareils nautiques, inventés par le capitaine Boyton.
Le colis contenait encore trois autres appareils avec les différents ustensiles qui les complétaient et en faisaient des engins de sauvetage de premier ordre.
«Soit, dit Kin-Fo. Allez chercher Soun!»
Un instant après, Fry ramenait Soun, complétement hébété. Il fallut l'habiller. Il se laissa faire, machinalement, ne manifestant sa pensée que par des ai ai ya! à fendre l'âme!
A huit heures, Kin-Fo et ses compagnons étaient prêts. On eût dit quatre phoques des mers glaciales se disposant à faire un plongeon. Il faut dire, toutefois, que le phoque Soun n'eût donné qu'une idée peu avantageuse de la souplesse étonnante de ces mammifères marins, tant il était flasque et mollasse dans son vêtement insubmersible.
Déjà la nuit commençait à se faire vers l'est. La jonque flottait au milieu d'un absolu silence à la calme surface des eaux.
Craig et Fry poussèrent un des sabords qui fermaient les fenêtres du rouffle à l'arrière, et dont la baie s'ouvrait au-dessus du couronnement de la jonque. Soun, enlevé sans plus de façon, fut glissé à travers le sabord et lancé à la mer. Kin-Fo le suivit aussitôt. Puis, Craig et Fry, saisissant les apparaux qui leur étaient nécessaires, se précipitèrent à sa suite.
Personne ne pouvait se douter que les passagers de la Sam-Yep venaient de quitter le bord!
Les appareils du capitaine Boyton consistent uniquement en un vêtement de caoutchouc, comprenant le pantalon, la jaquette et la capote. Par la nature même de l'étoffe employée, ils sont donc imperméables. Mais, imperméables à l'eau, ils ne l'auraient pas été au froid, résultant d'une immersion prolongée. Aussi ces vêtements sont-ils faits de deux étoffes juxtaposées, entre lesquelles on peut insuffler une certaine quantité d'air.
Cet air sert donc à deux fins: 1o à maintenir l'appareil suspenseur à la surface de l'eau; 2o à empêcher par son interposition tout contact avec le milieu liquide, et conséquemment à garantir de tout refroidissement. Ainsi vêtu, un homme pourrait rester presque indéfiniment immergé.
Soun fut lancé à la mer. (Page 159.)
Il va sans dire que l'étanchéité des joints de ces appareils était parfaite. Le pantalon, dont les pieds se terminaient par de pesantes semelles, s'agrafait au cercle d'une ceinture métallique, assez large pour laisser quelque jeu aux mouvements du corps. La jaquette, fixée à cette ceinture, se raccordait à un solide collier, sur lequel s'adaptait la capote. Celle-ci, entourant la tête, s'appliquait hermétiquement au front, aux joues, au menton, par un liseré élastique. De la figure, on ne voyait donc plus que le nez, les yeux et la bouche.
A la jaquette étaient fixés plusieurs tuyaux de caoutchouc, qui servaient à l'introduction de l'air, et permettaient de la réglementer selon le degré de densité que l'on voulait obtenir. On pouvait donc, à volonté, être plongé jusqu'au cou ou jusqu'à mi-corps seulement, ou même prendre la position horizontale. En somme, complète liberté d'action et de mouvements, sécurité garantie et absolue.
«Ce coquin de capitaine!» (Page 163.)
Tel est l'appareil, qui a valu tant de succès à son audacieux inventeur, et dont l'utilité pratique est manifeste dans un certain nombre d'accidents de mer. Divers accessoires le complétaient: un sac imperméable, contenant quelques ustensiles, et que l'on mettait en bandoulière; un solide bâton, qui se fixait au pied dans une douille et portait une petite voile taillée en foc; une légère pagaie, qui servait ou d'aviron ou de gouvernail, suivant les circonstances.
Kin-Fo, Craig-Fry, Soun, ainsi équipés, flottaient maintenant à la surface des flots. Soun, poussé par un des agents, se laissait faire, et, en quelques coups de pagaie, tous quatre avaient pu s'éloigner de la jonque.
La nuit, encore très obscure, favorisait cette manœuvre. Au cas où le capitaine Yin ou quelques-uns de ses matelots fussent montés sur le pont, ils n'auraient pu apercevoir les fugitifs. Personne, d'ailleurs, ne devait supposer qu'ils eussent quitté le bord dans de telles conditions. Les coquins, enfermés dans la cale, ne l'apprendraient qu'au dernier moment.
«A la deuxième veille», avait dit le faux mort du dernier cercueil, c'est-à-dire vers le milieu de la nuit.
Kin-Fo et ses compagnons avaient donc quelques heures de répit pour fuir, et, pendant ce temps, ils espéraient bien gagner un mille sous le vent de la Sam-Yep. En effet, une «fraîcheur» commençait à rider le miroir des eaux, mais si légère encore, qu'il ne fallait compter que sur la pagaie pour s'éloigner de la jonque.
En quelques minutes, Kin-Fo, Craig et Fry s'étaient si bien habitués à leur appareil, qu'ils manœuvraient instinctivement, sans jamais hésiter, ni sur le mouvement à produire, ni sur la position à prendre dans ce moelleux élément. Soun, lui-même, avait bientôt recouvré ses esprits, et se trouvait incomparablement plus à son aise qu'à bord de la jonque. Son mal de mer avait subitement cessé. C'est que d'être soumis au tangage et au roulis d'une embarcation, ou de subir le balancement de la houle, lorsqu'on y est plongé à mi-corps, cela est très différent, et Soun le constatait avec quelque satisfaction.
Mais, si Soun n'était plus malade, il avait horriblement peur. Il pensait que les requins n'étaient peut-être pas encore couchés, et, instinctivement, il repliait ses jambes, comme s'il eût été sur le point d'être happé!... Franchement, un peu de cette inquiétude n'était pas trop déplacée dans la circonstance!
Ainsi donc allaient Kin-Fo et ses compagnons, que la mauvaise fortune continuait à jeter dans les situations les plus anormales. En pagayant, ils se tenaient presque horizontalement. Lorsqu'ils restaient sur place, ils reprenaient la position verticale.
Une heure après qu'ils l'avaient quittée, la Sam-Yep leur restait à un demi-mille au vent. Ils s'arrêtèrent alors, s'appuyèrent sur leur pagaie, posée à plat, et tinrent conseil, tout en ayant bien soin de ne parler qu'à voix basse.
«Ce coquin de capitaine! s'écria Craig, pour entrer en matière.
—Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.
—Cela vous étonne? dit Kin-Fo du ton d'un homme que rien ne saurait plus surprendre.
—Oui! répondit Craig, car je ne puis comprendre comment ces misérables ont pu savoir que nous prendrions passage à bord de cette jonque!
—Incompréhensible, en effet, ajouta Fry.
—Peu importe! dit Kin-Fo, puisqu'ils l'ont su, et puisque nous avons échappé!
—Échappé! répondit Craig. Non! Tant que la Sam-Yep sera en vue, nous ne serons pas hors de danger!
—Eh bien, que faire? demanda Kin-Fo.
—Reprendre des forces, répondit Fry, et nous éloigner assez pour ne point être aperçus au lever du jour!»
Et Fry, insoufflant une certaine quantité d'air dans son appareil, remonta au-dessus de l'eau jusqu'à mi-corps. Il ramena alors son sac sur sa poitrine, l'ouvrit, en tira un flacon, un verre qu'il remplit d'une eau-de-vie réconfortante, et le passa à son client.
Kin-Fo ne se fit pas prier, et vida le verre jusqu'à la dernière goutte. Craig-Fry l'imitèrent, et Soun ne fut point oublié.
«Ça va?... lui dit Craig.
—Mieux! répondit Soun, après avoir bu. Pourvu que nous puissions manger un bon morceau!
—Demain, dit Craig, nous déjeunerons au point du jour, et quelques tasses de thé...
—Froid! s'écria Soun en faisant la grimace.
—Chaud! répondit Craig.
—Vous ferez du feu?
—Je ferai du feu.
—Pourquoi attendre à demain? demanda Soun.
—Voulez-vous donc que notre feu nous signale au capitaine Yin et à ses complices?
—Non! non!
—Alors, à demain!»
En vérité, ces braves gens causaient là «comme chez eux!» Seulement, la légère houle leur imprimait un mouvement de haut en bas, qui avait un côté singulièrement comique. Ils montaient et descendaient tour à tour, au caprice de l'ondulation, comme les marteaux d'un clavier touché par la main d'un pianiste.
«La brise commence à fraîchir, fit observer Kin-Fo.
—Appareillons,» répondirent Fry-Craig.
Et ils se préparaient à mâter leur bâton, afin d'y hisser sa petite voile, lorsque Soun poussa une exclamation d'épouvante.
«Te tairas-tu, imbécile! lui dit son maître. Veux-tu donc nous faire découvrir?
—Mais j'ai cru voir!... murmura Soun.
—Quoi?
—Une énorme bête... qui s'approchait!... Quelque requin!...
—Erreur, Soun! dit Craig, après avoir attentivement observé la surface de la mer.
—Mais... j'ai cru sentir!... reprit Soun.
—Te tairas-tu, poltron! dit Kin-Fo, en posant une main sur l'épaule de son domestique. Lors même que tu te sentirais happer la jambe, je te défends de crier, sinon...
—Sinon, ajouta Fry, un coup de couteau dans son appareil, et nous l'enverrons par le fond, où il pourra crier tout à son aise!»
Le malheureux Soun, on le voit, n'était pas au terme de ses tribulations. La peur le travaillait, et joliment, mais il n'osait plus souffler mot. S'il ne regrettait pas encore la jonque, et le mal de mer, et les passagers de la cale, cela ne pouvait tarder.
Ainsi que l'avait constaté Kin-Fo, la brise tendait à se faire; mais ce n'était qu'une de ces folles risées, qui, le plus souvent, tombent au lever du soleil. Néanmoins, il fallait en profiter pour s'éloigner autant que possible de la Sam-Yep. Lorsque les compagnons de Lao-Shen ne trouveraient plus Kin-Fo dans le rouffle, ils se mettraient évidemment à sa recherche, et, s'il était en vue, la pirogue leur donnerait toute facilité pour le reprendre. Donc, à tout prix, il importait d'être loin avant l'aube.
La brise soufflait de l'est. Quels que fussent les parages où l'ouragan avait poussé la jonque, en un point du golfe de Léao-Tong, du golfe de Pé-Tché-Li ou même de la mer Jaune, gagner dans l'ouest, c'était évidemment rallier le littoral. Là pouvaient se rencontrer quelques-uns de ces bâtiments de commerce qui cherchent les bouches du Peï-ho. Là, les barques de pêche fréquentaient jour et nuit les abords de la côte. Les chances d'être recueillis s'accroîtraient donc dans une assez grande proportion. Si, au contraire, le vent fût venu de l'ouest, et si la Sam-Yep avait été emportée plus au sud que le littoral de la Corée, Kin-Fo et ses compagnons n'auraient eu aucune chance de salut. Devant eux se fût étendue l'immense mer, et, au cas où les côtes du Japon les eussent reçus, ce n'aurait été qu'à l'état de cadavres, flottant dans leur insubmersible gaîne de caoutchouc.
Mais, ainsi qu'il a été dit, cette brise devait probablement tomber au lever du soleil, et il fallait l'utiliser pour se mettre prudemment hors de vue.
Il était environ dix heures du soir. La lune devait apparaître au-dessus de l'horizon un peu avant minuit. Il n'y avait donc pas un instant à perdre.
«A la voile!» dirent Fry-Craig.
L'appareillage se fit aussitôt. Rien de plus facile, en somme. Chaque semelle du pied droit de l'appareil portait une douille, destinée à former l'emplanture du bâton, qui servait de mâtereau.
Kin-Fo, Soun, les deux agents s'étendirent d'abord sur le dos; puis, ils ramenèrent leur pied en pliant le genou, et plantèrent le bâton dans la douille, après avoir préalablement passé à son extrémité la drisse de la petite voile. Dès qu'ils eurent repris la position horizontale, le bâton, faisant un angle droit avec la ligne du corps, se redressa verticalement.
«Hisse!» dirent Fry-Craig.
Et chacun, pesant de la main droite sur la drisse, hissa au bout du mâtereau l'angle supérieur de la voile, qui était taillée en triangle.
La drisse fut amarrée à la ceinture métallique, l'écoute tenue à la main, et la brise, gonflant les quatre focs, emporta au milieu d'un léger remous la petite flottille de scaphandres.
Ces «hommes-barques» ne méritaient-ils pas ce nom de scaphandres plus justement que les travailleurs sous-marins, auxquels il est ordinairement et improprement appliqué?
Dix minutes après, chacun d'eux manœuvrait avec une sûreté et une facilité parfaites. Ils voguaient de conserve, sans s'écarter les uns des autres. On eût dit une troupe d'énormes goëlands, qui, l'aile tendue à la brise, glissaient légèrement à la surface des eaux.
Cette navigation était très favorisée, d'ailleurs, par l'état de la mer. Pas une lame ne troublait la longue et calme ondulation de sa surface, ni clapotis ni ressac.
Deux ou trois fois seulement, le maladroit Soun, oubliant les recommandations de Fry-Craig, voulut tourner la tête et avala quelques gorgées de l'amer liquide. Mais il en fut quitte pour une ou deux nausées. Ce n'était pas, d'ailleurs, ce qui l'inquiétait, mais bien plutôt la crainte de rencontrer une bande de squales féroces! Cependant, on lui fit comprendre qu'il courait moins de risques dans la position horizontale que dans la position verticale. En effet, la disposition de sa gueule oblige le requin à se retourner pour happer sa proie, et ce mouvement ne lui est pas facile quand il veut saisir un objet qui flotte horizontalement. En outre, on a remarqué que si ces animaux voraces se jettent sur les corps inertes, ils hésitent devant ceux qui sont doués de mouvement. Soun devait donc s'astreindre à remuer sans cesse, et s'il remua, on le laisse à penser.
Les scaphandres naviguèrent de la sorte pendant une heure environ. Il n'en fallait ni plus ni moins pour Kin-Fo et ses compagnons. Moins, ne les eût pas assez rapidement éloignés de la jonque. Plus, les aurait fatigués autant par la tension donnée à leur petite voile que par le clapotis trop accentué des flots.
Craig-Fry commandèrent alors de «stopper». Les écoutes furent larguées, et la flottille s'arrêta.
«Cinq minutes de repos, s'il vous plaît, monsieur? dit Craig en s'adressant à Kin-Fo.
—Volontiers.»
Tous, à l'exception de Soun, qui voulut rester étendu «par prudence», et continua à gigotter, reprirent la position verticale.
«Un second verre d'eau-de-vie? dit Fry.
—Avec plaisir,» répondit Kin-Fo.
Quelques gorgées de la réconfortante liqueur, il ne leur en fallait pas davantage pour l'instant. La faim ne les tourmentait pas encore. Ils avaient dîné, une heure avant de quitter la jonque, et pouvaient attendre jusqu'au lendemain matin. Quant à se réchauffer, c'était inutile. Le matelas d'air, interposé entre leur corps et l'eau, les garantissait de toute fraîcheur. La température normale de leur corps n'avait certainement pas baissé d'un degré depuis le départ.
Et la Sam-Yep, était-elle toujours en vue?
Craig et Fry se retournèrent. Fry tira de son sac une lorgnette de nuit et la promena soigneusement sur l'horizon de l'est.
Rien! Pas une de ces ombres, à peine sensibles, que dessinent les bâtiments sur le fond obscur du ciel. D'ailleurs, nuit noire, un peu embrumée, avare d'étoiles. Les planètes ne formaient qu'une sorte de nébuleuse au firmament. Mais, très probablement, la lune, qui n'allait pas tarder à montrer son demi-disque, dissiperait ces brumes peu opaques et dégagerait largement l'espace.
«La jonque est loin! dit Fry.
—Ces coquins dorment encore, répondit Craig, et n'auront pas profité de la brise!
—Quand vous voudrez?» dit Kin-Fo, qui raidit son écoute et tendit de nouveau sa voile au vent.
Ses compagnons l'imitèrent, et tous reprirent leur première direction sous la poussée d'une brise un peu plus faite.
Ils allaient ainsi dans l'ouest. Conséquemment, la lune, se levant à l'est, ne devait pas frapper directement leurs regards; mais elle éclairerait de ses premiers rayons l'horizon opposé, et c'était cet horizon qu'il importait d'observer avec soin. Peut-être, au lieu d'une ligne circulaire, nettement tracée par le ciel et l'eau, présenterait-il un profil accidenté, frangé des lueurs lunaires. Les scaphandres ne s'y tromperaient pas. Ce serait le littoral du Céleste Empire, et, en quelque point qu'ils y accostassent, le salut assuré. La côte était franche, le ressac presque nul. L'atterrissage ne pouvait donc être dangereux. Une fois à terre, on déciderait ce qu'il conviendrait de faire ultérieurement.
Vers onze heures trois quarts environ, quelques blancheurs se dessinèrent vaguement sur les brumes du zénith. Le quartier de lune commençait à déborder la ligne d'eau.
Ni Kin-Fo ni aucun de ses compagnons ne se retournèrent. La brise qui fraîchissait, pendant que se dissipaient les hautes vapeurs, les entraînait alors avec une certaine rapidité. Mais ils sentirent que l'espace s'éclairait peu à peu.
En même temps, les constellations apparurent plus nettement. Le vent qui remontait balayait les brumes, et un sillage accentué frémissait à la tête des scaphandres.
Le disque de la lune, passé du rouge cuivre au blanc d'argent, illumina bientôt tout le ciel.
Soudain, un bon juron, bien franc, bien américain, s'échappa de la bouche de Craig: