Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux, tome sixième
Author: Tallemant des Réaux
Editor: marquis de H. de Chateaugiron
L.-J.-N. Monmerqué
Jules-Antoine Taschereau
Release date: April 27, 2014 [eBook #45513]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.
PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT.
Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.
LES HISTORIETTES
DE
TALLEMANT DES RÉAUX.
MÉMOIRES
POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
PUBLIÉS
SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,
PAR MESSIEURS
MONMERQUÉ,
Membre de l'Institut,
DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
PARIS,
ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
PLACE VENDÔME, 16.
1835
LE PARQUET.
Le Parquet, qu'on appelle à cette heure Potel-Romain, à cause qu'il parle fort de Rome, où il a été, est fils d'un M. Potel, greffier du Conseil. Il n'avoit plus que sa mère quand il se mit dans le monde. C'étoit un gros garçon, noir et plein de rougeurs, la bouche enfoncée et les yeux de travers; avec cela il venoit de quitter la perruque, et avoit trois ou quatre moustaches postiches [1] de chaque côté, où il y avoit plus de douze aunes de ruban noir: on n'avoit pas encore trouvé les coins de cheveux. Il n'y avoit rien de plus plaisant que de voir Des Cures, autre louche, et lui se faire la révérence.
Le Parquet débuta par madame de Ribaudon, à qui il donna les violons et la comédie; il lui donna cadeau [2] et à plusieurs autres; et un jour il mena les vingt-quatre violons aux Tuileries. Il n'étoit bruit que de lui; il se fourroit parmi les gens de la cour, et il pouvoit se vanter que la cour et la ville se moquoient de lui en même temps. On en fit un vaudeville assez plaisant:
C'est monsieur Du Parquet,
Cet homme si coquet;
Hé! quoi, ne connoissez-vous pas
Le brave Du Parquet et ses louches appas?
Les dames dans le Cours,
Pour lui, font mille tours;
Et tous les princes, de bon cœur,
Lui vont criant: Parquet, ton serviteur.
Il est divertissant
Lui seul plus que cinq cents:
Sans ce garçon, le cabinet,
Ni les ruelles n'ont rien de parfait.
Et il y en avoit encore une qui disoit:
Il n'est pas jusqu'au perroquet,
Qui ne dise: Bonjour Parquet.
Cette chanson, chantée par tous les laquais, le fit déserter, et il alla à Rome, où il fut assez long-temps pour être appelé au retour Potel-Romain.
On avertit sa mère que ce garçon se faisoit moquer de lui; mais cette bonne femme dit que c'étoit une chose étrange qu'on portât une telle envie à ce pauvre Parquet; qu'on vouloit l'empêcher de se faire valoir, que jamais garçon n'avoit mieux débuté que lui, que tout le monde l'aimoit à la cour, que M. de Beaufort le voyoit de bon œil (c'étoit au commencement de la Régence); que cela venoit de ses frères; mais qu'ils avoient beau faire, qu'elle ne les aimeroit jamais autant que lui. Enfin cette femme mourut. Parquet, un peu revenu, s'en alla voyager; depuis il s'est fort mis dans la crapule et dans les chansons. Il a mis tout Cyrus en couplets, sur l'air de la Duchesse; ils sont assez plaisants. Il est mort jeune.
Un nommé Audebert de Poitiers et sa femme, pour bien marier une petite fille qui leur venoit de naître (c'étoit leur premier enfant), se résolurent d'être quinze ans sans coucher ensemble, ou du moins sans travailler à la propagation du genre humain. A quinze ans ils la marient comme une fille unique, et dont la mère n'auroit plus d'enfants. Le soir même des noces, Audebert et sa femme se remirent à provigner, et elle conçut dès cette nuit-là. Le gendre fut bien étonné de voir sa belle-mère grosse et les testons [3] de sa femme changés en demi-quarts d'écus.
Furetière, ne sachant comment obliger sa mère à lui donner partage, s'avisa d'une plaisante invention, mais qui n'étoit pas autrement selon les bonnes mœurs. Il avoit une sœur assez jolie; il fait qu'un de ses amis se trouve une ou deux fois en lieu où elle étoit; cet homme faisoit l'homme de qualité; il s'éprend, il parle; la dame charge son fils de s'en informer. Cet homme se disoit d'auprès de Reims. Furetière apporte des lettres à sa mère, où l'on disoit les plus belles choses du monde de cet homme; il envoyoit des gens de temps en temps, qui se disoient de Reims; la mère aussitôt s'informoit à eux; ils disoient merveilles, et lui avouoient qu'il falloit que ce gentilhomme fût bien amoureux, car, pour le bien, il auroit trouvé tout autre chose. La mère, en se vantant, disoit à son fils: «Tu as toujours fait le bel esprit; trouve donc un parti comme celui-là pour toi.» La demande se fait: on vient à faire des articles. Le fils consent à tout, pourvu que la mère l'égale; et quand il eut touché son fait, l'accordé disparut. La fille, quoiqu'il y allât du sien, car il avoit fallu souffrir quelques privautés, dit que le tour lui avoit semblé si plaisant, qu'elle n'en pouvoit vouloir du mal à son frère.
Le maître du Gros-Chenet, hôtellerie dans la rue Saint-Martin, avoit le plus furieux nez qu'on ait jamais vu; c'étoit un maître nez, qui en avoit de petits aux deux côtés. Un gentilhomme avoit accoutumé de loger chez lui; et, comme cet homme étoit bon et facile, il en emprunta à diverses fois de petites sommes, et enfin cela monta jusqu'à huit cents livres, et le gentilhomme lui en fit une promesse. Cet homme ne savoit ni lire ni écrire, et, ne se défiant point du cavalier, il se contenta de faire écrire au dos de cette promesse par son fillot, le fils du savetier son voisin, Promesse de monsieur un tel de la somme de huit cents livres, et il la met parmi ses papiers. Au bout de quelque temps, le hobereau ne revenant point, l'hôtelier appelle son fillot: «Prends une telle promesse; lis: Je soussigné confesse, etc.» Et, au lieu de seing, il y avoit: «Quel chien de nez vous avez! quel grand diable de nez vous avez!» Le petit garçon lit tout, de suite. Son parrain, croyant qu'il se moquoit de lui, lui donne un beau soufflet: voilà l'enfant à pleurer, qui lui soutient qu'il y avoit ainsi. Il appelle quelqu'un. On dit que cet enfant ne mentoit pas. Il n'y avoit ni date ni nom. Le hobereau pourtant fut condamné quelque temps après, car on trouva des témoins, et on lui confronta son écriture.
Un prêtre, à Arcueil, où est l'aquéduc, pour attraper de l'argent, s'associa avec un pâtissier du village, et lui fit porter au fond de l'aquéduc une manne pleine de tourtières de cuivre. Là, toutes les nuits, il faisoit un bruit enragé avec ses tourtières: le prêtre servit fort à faire accroire que c'étoit le diable, et qu'il gardoit là-dedans de grands trésors, et que, si on lui faisoit quelque offrande, on en tireroit bien des richesses. Trois jeunes garçons, persuadés par leurs pères avares, y vont pour lui faire offrande chacun d'une pièce de cinquante-huit sous; ils trouvent un homme avec une grande barbe qui leur dit: «Que voulez-vous?—Nous venons vous faire offrande.—Vos pièces ne sont pas de poids,» leur dit-il. Ils y retournent avec des pièces d'un écu [4], et rapportent chacun un plat d'argent d'un marc. Voilà le monde bien étonné. La femme d'un sergent, dont le mari étoit absent, eut le vent de cela; elle avoit deux mille cinq cents livres en argent; elle parle au prêtre, qui voulut mille écus, à condition qu'au bout d'un mois elle en auroit quarante mille, et ainsi tous les mois, et que, quand elle auroit soixante et dix ans, le diable feroit d'elle ce qu'il lui plairoit: pour cela elle vendit des meubles, et parfit la somme de mille écus. Le sergent revient, demande ce que sont devenus ses meubles et son argent. «Là, là, dit-elle, ne faites point de bruit pour si peu de chose. Avant qu'il soit long-temps, vous verrez tel qui vous méprise, vous venir faire la cour.» Elle lui conta l'histoire. Le prêtre s'en étoit déjà enfui; mais il fut attrapé. On le condamna aux galères et le pâtissier aussi; pour la femme du sergent, elle fut condamnée au fouet, pour s'être, autant qu'en elle étoit, donnée au diable (1651).
Agnan a été le premier qui ait eu de la réputation à Paris. En ce temps-là, les comédiens louoient des habits à la friperie; ils étoient vêtus infâmement, et ne savoient ce qu'ils faisoient. Depuis vint Valeran [5], qui étoit un grand homme de bonne mine; il étoit chef de la troupe; il ne savoit que donner à chacun de ses acteurs, et il recevoit l'argent lui-même à la porte. Il avoit avec lui un nommé Vautray, que Mondory a vu encore, et dont il faisoit grand cas. Il y avoit deux troupes alors à Paris; c'étoient presque tous filous, et leurs femmes vivoient dans la plus grande licence du monde; c'étoient des femmes communes, même aux comédiens de la troupe dont elles n'étoient pas.
Le premier qui commença à vivre un peu plus réglement [6], ce fut Gaultier-Garguille [7]: il étoit de Caen, et s'appeloit Fleschelles. Scapin, célèbre acteur italien, disoit qu'on ne pouvoit trouver un meilleur comédien. Gaultier étudioit son métier assez souvent, et il est arrivé quelquefois que, comme un homme de qualité qui l'affectionnoit l'envoyoit prier à dîner, il répondoit qu'il étudioit.
Belleville, dit Turlupin [8], vint un peu après Gaultier-Garguille, et ils ont long-temps joué ensemble avec La Fleur, dit Gros-Guillaume [9], qui étoit le fariné; Gaultier le vieillard, et Turlupin le fourbe. Turlupin, renchérissant sur la modestie de Gaultier-Garguille, meubla une chambre proprement; car tous les autres étoient épars çà et là, et n'avoient ni feu ni lieu. Il ne voulut point que sa femme jouât (elle a joué depuis sa mort, étant remariée avec d'Orgemont dont nous parlerons ensuite), et il lui fit visiter le voisinage; enfin il vivoit en bourgeois.
La comédie pourtant n'a été en honneur que depuis que le cardinal de Richelieu en a pris soin, et, avant cela, les honnêtes femmes n'y alloient point. Il trouva Bellerose [10] sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne avec sa femme, bonne actrice, la Beaupré et la Violette, personne aussi bien faite qu'on en pût trouver; elle a eu bien des galants, et, lorsqu'elle ne valoit plus rien, l'abbé d'Armentières, qui devint après l'aîné, par la mort de son frère, la tira du théâtre, et en fit le fou à un point si étrange, qu'après sa mort il eut long-temps le crâne de cette femme dans sa chambre.
Mondory commença à paroître en ce temps-là. Il étoit fils d'un juge ou d'un procureur fiscal de Thiers, en Auvergne [11], où l'on faisoit autrefois toutes les cartes à jouer; pour lui, il se disoit fils de juge. Son père l'envoya à Paris chez un procureur. On dit que ce procureur, qui aimoit assez la comédie, lui conseilla d'y aller les fêtes et les dimanches, et qu'il y dépenseroit et s'y débaucheroit moins que partout ailleurs. Il y prit tant de plaisir qu'il se fit comédien lui-même; et, quoiqu'il n'eût que seize ans, on lui donnoit des principaux personnages, et insensiblement il fut le chef d'une troupe, composée de Le Noir et de sa femme qui avoit été au prince d'Orange. Cette Le Noir étoit aussi jolie personne qu'on pût trouver. Le Noir mourut, et sa femme s'en tira. Le comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit faire des pièces, à condition qu'elle eût le principal personnage; car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien. La Villiers [12] y étoit aussi. On dit que Mondory s'en éprit, mais qu'elle le haïssoit; et que la haine qui fut entre eux fut cause, qu'à l'envie l'un de l'autre, ils se firent deux si excellentes personnes en leur métier. Le comte de Belin, pour mettre cette troupe en réputation, pria madame de Rambouillet de souffrir qu'ils jouassent chez elle la Virginie de Mairet [13]. Le cardinal de La Valette y étoit, qui fut si satisfait de Mondory, qu'il lui donna pension. Il en donnoit comme cela aux hommes extraordinaires qui lui plaisoient.
Mondory eut toujours de la reconnoissance pour madame de Rambouillet; car ce fut de ce jour-là qu'il commença à entrer en quelque crédit. Sa femme n'a jamais pensé à monter sur le théâtre, et lui n'a jamais joué à la farce; c'est le premier qui s'est avisé de cela: Bellerose y jouoit. Il ne laissa voir sa femme à personne, et il disoit aux gens: «C'est une innocente qui ne bouge des églises.» Il tiroit part et demie. Il étoit de certaines conversations spirituelles chez Giry [14] et chez Du Ryer [15], et faisoit des vers passablement: il ne manquoit point d'esprit, et savoit fort bien son monde. Je me souviens qu'on fit une certaine pièce qu'on appeloit l'Esprit Fort [16], où l'on avançoit, en contant les visions de l'Esprit Fort, que Mondory faisoit mieux que Bellerose [17]; et, Bellerose, car c'étoit à l'Hôtel de Bourgogne, et en parlant à lui, qu'on disoit cela, faisoit la plus sotte mine du monde à cet endroit-là, au lieu de ne faire pas semblant de l'entendre. Cependant tout le monde fut bientôt de l'avis de l'Esprit Fort; mais le Roi, peut-être pour faire dépit au cardinal de Richelieu, qui affectionnoit Mondory, tira Le Noir et sa femme de la troupe du Marais (c'est où jouoit Mondory), et les mit à l'Hôtel de Bourgogne [18]. Mondory prit Baron [19], et dans peu sa troupe valoit encore mieux que l'autre; car lui seul valoit mieux que tout le reste: il n'étoit ni grand, ni bien fait; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de tout à son honneur, et, pour faire voir jusqu'où alloit son art, il pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir quatre fois de suite la Marianne [20]. Ils y remarquèrent toujours quelque chose de nouveau; aussi, pour dire le vrai, c'étoit son chef-d'œuvre, et il étoit plus propre à faire un héros qu'un amoureux. Ce personnage d'Hérode lui coûta bon; car, comme il avoit l'imagination forte, dans le moment il croyoit quasi être ce qu'il représentoit, et il lui tomba en jouant ce rôle une apoplexie sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis [21]. Le cardinal de Richelieu l'y obligea une fois; mais il ne put achever [22]. Si ce cardinal eût voulu, au moins Mondory en eût-il pu instruire d'autres; mais, pour cela, il eût fallu lui donner de l'autorité, car il n'y avoit si petit acteur qui ne crût en savoir autant que lui. Ce fut lui qui fit venir Bellemore, dit le Capitan Matamore [23], bon acteur. Il quitta le théâtre parce que Desmarets lui donna, à la chaude, un coup de canne derrière le théâtre de l'Hôtel de Richelieu. Il se fit ensuite commissaire de l'artillerie, et y fut tué. Il n'osa se venger de Desmarets, à cause du cardinal, qui ne le lui eût pas pardonné.
Le cardinal, après que Mondory eut cessé de monter sur le théâtre, faisoit jouer les deux troupes ensemble chez lui, et il avoit dessein de n'en faire qu'une. Baron et la Villiers, avec son mari, et Jodelet [24] même allèrent à l'Hôtel de Bourgogne. D'Orgemont et Floridor avec la Beaupré soutinrent la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût deux troupes.
D'Orgemont, à mon goût, valoit mieux que Bellerose, car Bellerose étoit un comédien fardé, qui regardoit où il jetteroit son chapeau, de peur de gâter ses plumes: ce n'est pas qu'il ne fît bien certains récits, et certaines choses tendres, mais il n'entendoit point ce qu'il disoit. Baron de même n'avoit pas le sens commun; mais si son personnage étoit celui d'un brutal, il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il se piqua au pied, en marchant trop brutalement sur son épée, comme il faisoit le personnage de don Diègue, au Cid, et la gangrène s'y mit. Floridor [25] étoit amoureux de la femme de Baron, et une fois qu'il sembla au mari qu'elle avoit parlé trop passionnément à Floridor, au sortir de la scène, il lui donna deux bons soufflets. Elle est encore fort jolie; ce n'est pas une merveilleuse actrice, mais elle est fort bien, et elle réussit admirablement pour la beauté; cependant elle a eu seize enfans [26].
D'Orgemont mourut bientôt après [27]. Floridor, qui y est aujourd'hui, lui succéda. Il jouoit encore au Marais avec la Beaupré [28], vieille et laide, quand il arriva une assez plaisante chose. Sur le théâtre, elle et une jeune comédienne se dirent leurs vérités. «Eh bien! dit la Beaupré, je vois bien, mademoiselle, que vous voulez me voir l'épée à la main.» Et en disant cela, c'étoit à la farce, elle va quérir deux épées point épointées. La fille en prit une, croyant badiner. La Beaupré, en colère, la blessa au cou, et l'eût tuée, si on n'y eût couru. Depuis, M. de Beaufort donnant certaine comédie où cette fille étoit nécessaire, il l'alla prier de venir. Elle y alla embéguinée, quoiqu'elle eût juré de ne jouer jamais avec la Beaupré. Plusieurs personnes lui parlèrent d'accommodement; elle dit qu'elle n'en vouloit rien faire, et elle s'en alla dès qu'elle eut fini, car son rôle ne duroit pas jusqu'à la fin de la pièce. Cette Beaupré quitta le théâtre il y a six ans, et présentement elle joue en Hollande.
Floridor, las d'être au Marais avec de méchants comédiens, acheta la place de Bellerose [29] avec ses habits, moyennant vingt mille livres; cela ne s'étoit jamais vu. Le chef ayant part et demie dans la pension que le Roi donne aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, c'est ce qui fit donner cet argent. Ce Floridor est fils d'un ministre; il s'appelle Josias. Autrefois, quand il paroissoit, du temps de Mondory, les laquais crioient sans cesse: «Josias, Josias.» Ils le faisoient enrager. C'est un médiocre comédien, quoi que le monde en veuille dire; il est toujours pâle; cela vient d'un coup d'épée qu'il a eu autrefois dans le poumon; ainsi point de changement de visage. Montfleury [30], s'il n'étoit point si gros, et qu'il n'affectât point trop de montrer sa science, seroit un tout autre homme que lui. Jodelet, pour un fariné naïf, est un bon acteur; il n'y a plus de farce qu'au Marais, où il est, et c'est à cause de lui qu'il y en a. Il dit une plaisante chose au Timocrate [31] du jeune Corneille, dont la scène est à Argos; on lui avoit dit qu'il y avoit dans cette ville-là une fontaine où Junon, tous les ans, revenoit prendre une nouvelle virginité. Il vint conter cela après que la pièce fut achevée [32], et dit: «S'il y avoit une fontaine comme cela au Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» Il fait bien un personnage de valet, et Villiers dit: «Philippin [33], mari de la Villiers, ne le fait pas mal aussi, mais n'est pas si bien.» Jodelet parle du nez, pour avoir été mal pansé de la v....., et cela lui donne de la grâce. Gros-Guillaume autrefois ne disoit quasi rien; mais il disoit les choses si naïvement, et avoit une figure si plaisante, qu'on ne pouvoit s'empêcher de rire en le voyant; peut-être s'il fût venu du temps de Trivelin, de Scaramouche et de Briguelle [34], qu'il n'auroit pas tant fait rire les gens.
Il faut finir par la Béjard [35]. Je ne l'ai jamais vue jouer; mais on dit que c'est la meilleure de toutes. Elle est dans une troupe de campagne [36]; elle a joué à Paris, mais ç'a été dans une troisième troupe qui n'y fut que quelque temps. Son chef-d'œuvre, c'étoit le personnage d'Epicharis, à qui Néron venoit de faire donner la question [37].
Un garçon, nommé Molière, quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre [38]; il en fut long-temps amoureux, donnoit des avis à la troupe, et enfin s'en mit et l'épousa [39]. Il fait des pièces où il y a de l'esprit; ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est pour le ridicule. Il n'y a que sa troupe qui joue ses pièces; elles sont comiques [40]. Il y a dans une autre troupe un nommé Filandre qui a aussi de la réputation; mais il ne me semble pas naturel. La Bellerose est la meilleure comédienne de Paris; mais elle est si grosse que c'est une tour [41]. La Beauchâteau est aussi bonne comédienne; elle ne manque jamais, et fait bien certaines choses [42].
Le théâtre du Marais n'a pas un seul bon acteur ni une seule bonne actrice.
Il y a à cette heure une incommodité épouvantable à la comédie, c'est que les deux côtés du théâtre sont pleins de jeunes gens assis sur des chaises de paille; cela vient de ce qu'ils ne veulent pas aller au parterre [43], quoiqu'il y ait souvent des soldats à la porte, et que les pages ni les laquais ne portent plus d'épées. Les loges sont fort chères, et il y faut songer de bonne heure. Pour un écu ou pour un demi-louis [44], on est sur le théâtre; mais cela gâte tout, et il ne faut quelquefois qu'un insolent pour tout troubler. Les pièces ne sont plus guère bonnes.
M. de Mâcon, ci-devant M. de Sarlat, a eu grande réputation pour la prédication, quand il étoit M. de Lingendes [45]. Il prêchoit une fois un carême à Rennes, il étoit alors à Monsieur; il avoit été avant cela au comte de Moret. Un charlatan, qui se disoit aussi à Monsieur, le vint trouver un jour, et lui dit qu'étant à même maître et de même profession [46], il avoit pris la hardiesse de lui venir faire la révérence. «Hé! qui êtes-vous, monsieur?—Je suis, dit-il, cet homme qui monte sur le théâtre dans cette place; nous parlons tous deux en public.» M. de Rennes arrive là-dessus. «Monsieur, lui dit M. de Lingendes, je suis ravi d'une chose; si par hasard je tombois malade, voilà monsieur qui achèvera: nous sommes de même profession.» Il eût été plus tôt évêque s'il n'eût point été à Monsieur. Son cousin, le Père de Lingendes [47], un des meilleurs prédicateurs de la Société, le remit bien avec les Jésuites; il étoit brouillé avec eux; il le fit prêcher dans leurs églises. Ce furent eux qui, par le moyen de M. de Noyers, le firent évêque de Sarlat; depuis il permuta pour d'autres bénéfices, et enfin il fut évêque de Mâcon à la régence. Il ne sait que médiocrement ce que c'est qu'éloquence; il y a quelquefois beaucoup d'esprit dans ses sermons; il fait quelquefois aussi des prédications de cordelier; il se pique surtout de bien entendre saint Paul; cependant, quand il l'explique, on ne l'entend pas autrement. On en a fort médit avec une madame de Marigny, femme d'esprit, qui logeoit sur la Tournelle; il y avoit un vaudeville:
Éloquente de Marigny,
Quel amoureux te baise?
Je le connois, je l'ai vu dans la chaise.
Il passe pour un bon courtisan, et il est toujours prêt à flatter ceux qui donnent les bénéfices. Une fois il dit une chose chez madame Saintot [48], qui n'étoit guère judicieuse. Quelqu'un lui dit: «Je pense que le sermon d'hier est le meilleur que vous ayez fait.—Le meilleur que j'aie fait, reprit-il, c'est celui d'un tel jour; il me valut soixante pistoles.» Une autre fois il étoit encore chez madame Saintot, avec quatre ou cinq autres prélats ou abbés; pas un ne sut dire quelle fête il étoit.
Un curé, au prône, dit: «Voyons quelle fête il y a cette semaine: Saint-Simon Saint-Jude. Judas fêté! Il ne faudra la chômer que le matin pour saint Simon, ou, plutôt, point du tout, pour apprendre à saint Simon à hanter mauvaise compagnie.»
Un ministre disoit toujours en prêchant: Il n'y a ni rime ni raison, et il répétoit cela cent fois pour un sermon. Ses brebis s'en ennuyèrent, et en demandèrent un autre. On leur dit: «Eh bien! êtes-vous contents?—Oui, dirent-ils naïvement, il n'y a ni rime ni raison à ses sermons.»
Un prédicateur, ne voyant pour tout auditeurs que sept femmes, leur dit: «Je ne laisserai pas de prêcher; notre Seigneur prêcha bien pour trois p......, et vous voilà sept.»
Le Père Bouvard, Cordelier, avoit de l'esprit, mais il disoit quelquefois de grandes grotesques. En prêchant sur Flos campi, il dit que cette tulipe avoit été fouettée pour nous. On dit une tulipe fouettée [49]; il méritoit d'être fouetté lui-même.
Un prédicateur disoit qu'on appeloit la femme mulier, parce qu'elle est mule hier, mule aujourd'hui, mule in æternum.
Un ministre gascon, en prêchant sur la parabole de la vigne, prêcha si longuement, qu'un des auditeurs s'en alla en disant qu'il alloit quérir une serpe pour faire un passage à ce pauvre homme; qu'autrement il ne sortiroit jamais de cette vigne.
Un moine prêchoit à Cinq-Queues, près Pont-Sainte-Maxence, le jour de la fête du village. Il crut que le patron s'appeloit saint Queux; dans son sermon, il leur dit: «Il faut que vous imitiez en toutes choses votre bon patron, M. saint Queux.» Un marguillier lui dit: «C'est saint Martin.—Votre bon patron, reprit-il, M. saint Martin, et en grec M. saint Queux.» C'est ainsi qu'il s'en sauva.
A Saint-Pierre-aux-Bœufs [50], les marguilliers et le curé étant en dispute, avoient nommé deux prédicateurs pour le carême. Il fut conclu, pour les accommoder, que l'un prêcheroit le matin, et l'autre l'après-dînée. Le jour de Pâques fleuries, le premier, qui étoit l'archidiacre de Bayeux, dit qu'il laissoit à celui qui prêcheroit après lui à expliquer si c'étoit un âne ou une ânesse sur qui Notre-Seigneur étoit monté; que c'étoit un célèbre Cordelier, un grand personnage, qui leur expliqueroit aisément le plus grand mystère qu'il y eût dans l'Évangile du jour. Le Cordelier monte en chaire, et dit: «Puisque M. l'archidiacre a laissé à expliquer si c'est un âne ou une ânesse, je vous prie, messieurs, de lui dire que c'est un âne.»
Un curé, parlant contre les Juifs, disoit: «Vous étiez bien enragés d'aller faire mourir un pauvre diable qui ne vous faisoit point de mal!»
Un Italien, qui a traduit l'Illustre Bassa [51], pour dire que Soliman donna deux montres [52] à son armée, a mis, due horologi.
Un Jésuite, à l'Oratoire, au lieu de dire des langues de feu, dit des langues de bœuf.
Un Cordelier comparoit Notre-Seigneur à une bécasse, à cause que tout en est bon.
Un prédicateur parlant de l'épée que Denys le tyran avoit fait suspendre à un filet [53], ne se souvint plus de la suite, et il dit hardiment: «Le fil est bon; il durera bien jusqu'à demain. Demain nous dirons le reste.»
Madame de Vieillevigne est Bretonne; elle avoit un frère nommé Guergroy, gentilhomme fort accommodé, qui étoit un plaisant homme. A toute heure il quittoit la compagnie, pour aller, disoit-il, à M. le cardinal de Richelieu qui n'avoit jamais ouï parler de lui: il avoit un cheval magnifique, et étoit logé comme un paysan; il mourut jeune et sans enfants, et laissa sa sœur de Vieillevigne héritière. Or le mari de cette femme est un homme riche, mais si stupide, qu'à l'Académie, M. de Benjamin fut contraint de lui faire écrire sur ses bottes: «Jambe droite et jambe gauche.» Une fois on lui fit accroire qu'il étoit de bois: «Mais je me remue, disoit-il.—C'est par ressort,» lui répliqua-t-on. Depuis cela on l'appeloit l'homme de bois. Sa femme avoit un lévrier le plus beau du monde, et qu'elle aimoit tendrement: on mena ce lévrier à la chasse du sanglier quasi en dépit d'elle; il y fut tué. On ne savoit comment le lui dire: «Laissez-moi faire, dit le mari. Ma mie, lui dit-il, votre lévrier a été tué; mais consolez-vous, Henri le Grand le fut bien.»
Elle gouvernoit tout chez cet homme; elle avoit une procuration générale; cependant elle disoit toujours: «M. de Vieillevigne me laisse toute la peine.» Elle ne concluoit rien sans faire semblant de lui en parler; elle lui faisoit troquer des chevaux avec ceux qui le venoient voir, et, quand elle est avec lui, il n'est pas la moitié si sot que quand elle n'y est pas. Un jour que le maréchal de La Meilleraye lui envoya un gentilhomme, ce gentilhomme, dans la basse-cour, se mit à faire ses nécessités; il étoit pressé. Il avoit envoyé son laquais au château savoir si monsieur y étoit: ce laquais le trouve dans la cour. Vieillevigne s'avance, et dit à ce garçon: «Va-t'en boire.» Et quoiqu'il vît cet homme accroupi sur le fumier, il va toujours à lui; l'autre lui crioit: «Monsieur, je suis au désespoir.... Voire, voire, achevez, ne vous embarrassez point; donnez, je tiendrai votre cheval.» Il prend ce cheval pendant que l'autre relevoit ses chausses. Il n'avoit qu'un garçon qui est mort fou. Il fut question de marier leur fille aînée; la mère avoit inclination pour le fils de La Roche-Giffard, qui est son neveu à la mode de Bretagne, et qui a ses terres proche des siennes, mais ni tous ses amis ni le maréchal de La Meilleraye ne l'ont jamais pu persuader au père; il disoit, pour ses raisons, que le père, comme il étoit vrai, l'avoit méprisé, et qu'il étoit mort les armes à la main contre le Roi. Cependant, comme cette femme avoit une procuration générale, et qu'elle s'étoit munie d'un bon avis de parents, elle fit faire des articles et des annonces. On menoit le bon homme un peu tard au prêche, afin qu'il ne les entendît pas. Pas un de ses gens, car tout dépend de madame, ne lui en dit mot. On l'amusa à la porte du temple, tandis qu'on marioit sa fille. Sa femme dit que, par ce moyen, elle ne marie point sa fille comme principale héritière, et qu'ainsi elle peut couper pour quatre cent mille livres de bois, et en avantager les cadettes. Le mariage a été approuvé par le parlement de Bretagne. Il est pourtant fâcheux d'avoir ainsi diffamé son mari.
Je ne m'amuserai point à mettre ici tous les contes qu'on fait de Nostradamus; je marquerai seulement quelque chose de ses Centuries.
Siècle nouveau, alliance nouvelle,
Un marquisat mis dedans la nacelle.
A qui plus fort des deux l'emportera, etc. [54].
Voilà le second mariage de Henri IV, et la guerre du marquisat de Saluces bien marqués.
Quand de Robin la traîtreuse entreprise, etc. [55].
On voit clairement que Robin, c'est Biron retourné, car La Fin est nommé dans le quatrain, et ce fut La Fin qui le découvrit.
Celui de M. de Montmorency est encore plus exprès:
Nove obturée au grand Montmorency,
Hors lieux prouvés, livré à claire peine.
Nove, c'est Castelnaudary, dont on lui ferma les portes; lieux prouvés, c'est-à-dire lieux publics. Il ne fut pas décapité en place publique. Livré à claire peine, c'est la façon de prononcer de Toulouse.
On y a trouvé:
Sénat de Londre à mort mettra son roi.
Et quand Dom Tadée mourut auprès du Pont-Rouge, on trouva:
A Ponte-Rosse chef Barberin mourra.
Il y a bien des choses qu'on n'entend pas. Depuis on a bien falsifié ses Centuries; mais, dans ceux qui sont imprimés avant le commencement du siècle, on y voit ce que je viens de marquer.
Il y a ici un maître des requêtes nommé Villayer, qui dit que son frère étoit fort des amis de Nostradamus, et voici ce qu'il en conte. Un jour Nostradamus lui dit: «Je vous dirai votre fortune et celle de vos enfants; mais je veux que cela soit passé par-devant notaire, et en présence de six témoins, afin que vous ne doutiez pas de ma science.» Cela fut écrit chez un notaire, comme il avoit dit. Entre autres choses il lui prédit qu'il seroit marié deux fois (Villayer n'avoit alors que vingt ans), mais qu'il feroit couper la tête à sa première femme (cela est arrivé, il la lui fit couper pour adultère et pour empoisonnement; en Bretagne l'adultère suffit, et Villayer étoit de ce pays-là, et y demeuroit). Il lui dit qu'il en auroit une fille qui seroit mariée à un tel, dont j'ai oublié le nom; cela arriva encore. Il lui dit après que, de sa seconde femme, il auroit trois fils, que deux seroient tués à la guerre et l'autre à un siége fameux; ce fut à Cazal, du temps du maréchal de Toiras. Il dit aussi que ses filles mourroient devant lui. Or Villayer en avoit une d'environ trente-deux ans qui étoit mariée, c'étoit une personne fort enjouée, et qui badinoit toujours avec le bon homme. «Tu as beau faire, lui disoit-il, il faut que tu passes la première.» En effet, il l'enterra.
Un autre maître des requêtes, nommé M. de Refuge, croyoit fort à l'astrologie judiciaire: lui étant né un fils, il fit aussitôt son horoscope. Le chancelier de Sillery, qui savoit comme il s'adonnoit à cette science, lui demanda ce que les astres promettoient à cet enfant. «J'en aurai, répondit-il, beaucoup de satisfaction, si je le puis sauver un certain jour qu'il est menacé d'un grand accident (et il le lui marqua); il doit être tué d'un coup de pied de cheval.» Ce jour-là étant venu, Refuge s'enferme dans une chambre avec la nourrice et l'enfant, car cela lui devoit arriver avant que d'être sevré. Par malheur, le chancelier de Sillery, qui avoit oublié le jour et la prédiction, ayant à lui recommander une affaire qu'il devoit rapporter le lendemain, l'envoya prier de le venir trouver. Il s'excuse par trois et quatre fois, mais il n'osa lui mander pourquoi il restoit au logis, croyant que le chancelier se moqueroit de lui. Enfin M. de Sillery lui mande que c'étoit pour le service du Roi. Il fallut donc sortir; et, au lieu d'emporter sa clef, il la donne à une servante, avec défense d'ouvrir. La nourrice, qui s'ennuyoit dans cette chambre, presse cette servante, deux heures durant, de lui ouvrir: la servante le lui refuse. Enfin, le mari de cette femme, qui étoit de la campagne, arrive à cheval. La nourrice fait de nouveaux efforts, la servante lui ouvre; la nourrice avoit son enfant à son cou. Pour aider à tirer un bissac qui étoit sur ce cheval, elle met son enfant à terre. Ce cheval rue et donne droit dans la tête de l'enfant qui mourut sur l'heure.
Un gentilhomme anglois, qui s'étoit attaché à Buckingham, eut plusieurs fois des visions la nuit que le duc devoit être assassiné; il n'osoit le lui dire, de peur qu'il se moquât de lui; enfin, pourtant, il s'y hasarda. Quelques jours après, un Écossois, qui avoit eu querelle avec le domestique du duc, et qui croyoit que c'étoit à cause de cela qu'il lui avoit refusé une compagnie de gens de pied, enragé de cela, sort en dessein de tuer ou le duc ou son domestique, le premier qu'il rencontreroit des deux. Il trouva le duc, et le tua.
J'ai vu à Rome un Père Bagnarée, Augustin, homme vénérable. Il s'adonna à l'astrologie judiciaire, et, ayant trouvé qu'il devoit mourir avec un habit rouge, il conclut qu'il devoit être cardinal. Pour y parvenir, il se mit à faire toutes les fourberies dont il se put aviser, pour amasser de quoi acheter le chapeau. Il avoit bien vingt-cinq mille écus quand il mourut. Voici une de ses friponneries, ou plutôt un de ses crimes, qui lui valut trois mille livres. Un Juif de Rome avoit un ennemi qui étoit chrétien; ce Juif fut quelques jours sans paroître, et on ne pouvoit découvrir ce qu'il étoit devenu. Les Juifs, en général, firent publier qu'ils donneroient trois mille livres à quiconque révéleroit le meurtrier; car ils ne doutoient pas qu'on ne l'eût tué. Le meurtrier se confesse au Père Bagnarée, et dit qu'il avoit coupé le Juif à morceaux, et l'avoit jeté en tel lieu dans un privé. Le Père fait tomber entre les mains des Juifs une lettre qui portoit: «Mettez les trois mille livres en tel lieu, et vous trouverez le nom du meurtrier qu'on aura mis en la place de l'argent.» Cela fut fait. Il trouva aussi dans l'horoscope qu'il avoit fait du pape Urbain, qu'il mourroit un tel jour: persuadé de cela, il offre à je ne sais quelles gens de l'empoisonner pour une certaine somme. Il croyoit gagner cela sans péril, et que les autres penseroient que le pape, qui seroit mort de mort naturelle, seroit mort de poison. La chose se découvre: il se sauve; mais celui qui étoit avec lui le trahit, et lui ayant donné une potion endormante, il l'enlève de Venise, où ils étoient, jusque sur les terres du pape. Là, pour ne pas diffamer l'habit de Saint-Augustin, on le pendit avec un habit de pénitent rouge.
Un garçon, nommé Malual, fils d'un homme d'affaires, se fit faire son horoscope, et parce qu'il y avoit qu'il mourroit entre six et sept, le 7 du mois d'août 1653, il prit la poste en Foretz, où il se trouvoit, au commencement de ce mois fatal, de peur de tomber malade à la campagne; il s'échauffa en venant à Paris, prit une bonne pleurésie dont il mourut le 7 d'août, à trois heures du matin.
Du temps de la Reine-mère, il y avoit ici un Écossois nommé Inglis, dont on conte assez de choses. M. de Sancy, alors homme d'épée, et depuis évêque de Saint-Malo, pour le surprendre, lui envoya sa nativité sans se nommer. «Ah! dit Inglis, dès qu'il se fut mis à faire sa figure, je le connois, le petit rousseau, il fera le voyage de Constantinople.» Il y fut en ambassade.
Il dit d'un gentilhomme, qui étoit gouverneur de Nesle: «Il me presse par écrit de lui faire sa figure; mais il a pensé ne m'en presser plus: il a été en danger de se noyer il n'y a que quatre jours.» Gombauld, à qui Inglis dit cela, trouva ce gentilhomme sur le Pont-Neuf, qui lui dit: «En venant, j'ai pensé me noyer.» Il lui manqua le temps justement.
Il demandoit toujours quelque chose, et jamais n'obtenoit rien; il venoit toujours trop tard. Une fois il alla demander à la Reine la charge d'un homme qui se portoit assez bien. «Cette charge ne vaque pas.—Il est vrai, madame, mais celui qui la possède mourra dans huit jours.» Elle la lui promit. L'homme mourut dans le terme, mais le pauvre Inglis mourut quatre jours devant. Il mourut comme subitement. Il n'avoit garde de le savoir; car ses parents, qui ne vouloient pas qu'il s'adonnât à l'astrologie, lui célèrent toujours sa nativité.
Un gentilhomme, nommé Boyer, avoit inventé je ne sais quelle carte sur laquelle il tiroit sa figure, et avec une pirouette il devinoit. Rudavel a appris de lui, et Arnauld de Rudavel. Gombauld, qui logeoit avec lui, lui dit: «Hier, à minuit, une femme est venue loger céans.» Il fait sa figure, il fait aller sa pirouette; il trouve qu'il y avoit du meurtre, et que cette femme avoit du jaune à son habit. Effectivement elle avoit une jupe jaune, et il y avoit eu du sang répandu. Ce Boyer fut appelé en duel, et dit avant que de partir: «Ma figure dit que je n'en reviendrai pas.» Il y fut assassiné.