LA MARQUISE DE BROSSE
ET MAUCROIX [176].

C'étoit la fille de cette madame de Joyeuse, dont nous avons parlé dans l'historiette de M. de Guise [177]. Elle avoit de l'esprit, chantoit joliment, étoit de la plus fine taille qu'on pût voir, avoit les yeux admirablement beaux; avec tout cela, ce n'étoit pas une grande beauté, mais à tout prendre, on ne pouvoit guère trouver une plus aimable personne. Elle n'avoit que quatre ans quand Maucroix, alors jeune garçon [178], suivant ou voulant suivre le barreau, sentit qu'il avoit de l'inclination pour elle. Le père de ce garçon avoit été intendant d'un parent de M. de Joyeuse, homme de bonne maison, nommé M. de Cany; cela avoit fait la connoissance. Comme ce garçon est bien fait, a beaucoup de douceur et beaucoup d'esprit, et fait aussi bien des vers et des lettres que personne, à quinze ans elle eut de l'inclination pour lui. Il étoit fort familier dans la maison, et le père et la mère n'étoient pas des gens trop réguliers. Le père avoit je ne sais quelle petite demoiselle qu'on appeloit Toussine, avec laquelle il couchoit entre deux draps, et disoit qu'il n'offensoit point Dieu, parce qu'il ne lui faisoit rien. Un jour il jeta sa fille en présence de sa femme sur un lit, disant qu'il vouloit savoir comment Charlotte étoit faite..........

La mère étoit la meilleure femme du monde et la plus douce; à la vérité, un peu encline à la luxure. Son propre père un jour lui dit, en présence de l'évêque de Mende, frère de madame de Joyeuse: «Oui, ma fille, votre mari est si impertinent que c'est offenser Dieu que de ne le pas faire cocu.» Elle rioit comme une folle, et le Père en Dieu en sourioit. Fabry lui vouloit donner cinquante mille écus pour coucher avec elle, et, pour lui montrer combien il l'aimoit, il avala une fois l'urine de son pot de chambre. Un jour Maucroix trouva sa confession par écrit, où il y avoit «que quand elle regardoit attentivement le crucifix, elle avoit des pensées de blasphème.»

Pour revenir à leur fille, un jour, à Reims, elle feignit de se trouver mal, afin de laisser sortir sa mère, et de demeurer seule avec Maucroix. Quelque temps après, elle fut accordée avec Lenoncourt, qui fut tué à Thionville, quand M. le Prince la prit. Entre deux, le jeune homme, qui avoit été obligé de venir à Paris, devint amoureux d'une jolie fille, et l'aînée de cette fille devint amoureuse de lui. Il n'aimoit que la cadette, et étoit aimé de l'une et de l'autre; mais cela n'alla qu'à quelques baisers, et à quelques autres privautés. Cependant on maria mademoiselle de Joyeuse au marquis de Brosses, de la maison de Thiercelin [179]. C'est un homme fort brutal, peu brave, roux, et qui avoit été fort débauché; en effet, il gâta sa femme, et fut enfin cause de sa mort; car, comme elle étoit plutôt maigre que grasse, les remèdes desséchants la rendirent enfin pulmonique.

Notre avocat étant devenu chanoine de Rheims, la belle, qui l'aimoit toujours, le renflamma bien aisément. Le mari ne se doutoit de rien; car le galant avoit eu l'adresse de se mettre admirablement bien avec lui. La première faveur qu'il en eut, ce fut de lui baiser la main; et quand elle vit qu'il ne demandoit que cela, car il lui portoit beaucoup de respect: «Ah! lui dit-elle, de tout mon cœur.» Une autre fois, comme elle étoit dans le lit, il la voulut baiser; en cet instant quelqu'un parut. «Ah! lui dit-elle, quand vous n'aurez que cela à me dire, il n'est point nécessaire d'approcher de si près.» Elle avoit l'esprit présent. Quand on jouoit au reversis, elle ne manquoit jamais de se mettre auprès de lui, et tenoit toujours un des pieds du chanoine entre les siens; puis, quand elle avoit le talon, qu'on appelle le pied en Champagne, elle crioit en riant: «J'ai le pied, j'ai le pied!» On fit je ne sais quelle promenade sur la frontière, chez le comte de Grandpré [180], son parent, qui étoit aussi un peu amoureux d'elle; il y en avoit bien d'autres. Ce comte leur fit une malice: car, en chemin, il leur fit donner une fausse alarme. Voilà tous les hommes à cheval; le mari d'y aller mal envis [181]. Elle ne songea point à lui; mais elle se mit à crier: «Monsieur de Maucroix, gardez-vous bien d'y aller.» Une des dames de la compagnie disoit naïvement au cocher qui avoit le mot: «Hé! mon pauvre cocher, romps-nous le cou si tu veux, pourvu que tu ailles à toute bride.»

Elle contoit à Maucroix toutes les folies de ses autres amans; il y en eut qui lui présentèrent un poignard pour avoir l'honneur de mourir de sa main, et d'autres firent d'autres extravagances. Fabry, à qui la mère avoit tant coûté, étoit bien disposé à faire encore plus de dépense pour la fille, si elle eût voulu; mais elle le traita toujours fièrement. Enfin un jour qu'elle avoua à Maucroix qu'elle l'aimoit plus que sa vie, elle se mit à chanter ces paroles qu'on chantoit alors:

Tircis, que dois-je faire?

Tout m'est contraire.

Pour te guérir,

Je voudrois bien te secourir;

Mais, quand mon cœur le veut,

L'honneur me dit que cela ne se peut,

Et qu'il vaut mieux mourir.

Les confesseurs l'intimidoient et lui disoient que ce seroit un sacrilége. Quand elle avoit été à confesse, elle disoit à son amant: «Ils m'ont dit que c'étoit un sacrilége;» et, ce jour-là, elle ne le baisoit qu'aux yeux. Elle lui avoit de l'obligation. Comme elle étoit une fois à Paris, Fabry, enragé de ce qu'elle avoit été à Saint-Cloud, à un cadeau du comte du Roule, parent de madame de Canaple, avec laquelle et trois ou quatre autres dames elle étoit allée, écrivit, ou plutôt fit écrire d'une main inconnue une lettre au mari, comme s'il y eût eu une galanterie liée avec le comte, et que tout le monde en fût scandalisé. Le mari, en colère, ordonne à sa femme de le venir trouver en Champagne, et lui mit quelques mots de Saint-Cloud dans la lettre. La pauvrette part, et alloit comme à la mort. De Brosses envoie aussitôt un gentilhomme à M. de Joyeuse lui déclarer qu'il lui vouloit renvoyer sa fille, etc. Le gentilhomme étoit à peine parti, que le chanoine, qui étoit fort bien avec le marquis, se met à lui faire des remontrances, et le ramène si bien, qu'il envoie un autre gentilhomme pour faire revenir cet envoyé, dont la marquise lui rendit très-humbles grâces. Cependant son mari la maltraita fort, sans la soupçonner pourtant d'aucune galanterie; mais il étoit mal satisfait du père, qui ne lui donnoit point ce qu'il lui avoit promis. Le père, s'étant aperçu de l'attachement du chanoine, en écrit à sa fille, et il lui représentoit qu'après avoir résisté au favori d'un roi (c'étoit M. le Grand qui en avoit été un peu épris en un voyage de Champagne), il lui seroit honteux, etc. Elle en avertit Maucroix, et lui dit: «Mon père enverra tout dire à mon mari.» Le chanoine prend les devants, et déclare au marquis que, pour ne pas les brouiller davantage, M. de Joyeuse et lui, il se vouloit retirer, et ne plus le voir qu'en lieu tiers. «Comment, dit le mari, M. de Joyeuse prétend me tyranniser!» Il lui écrivit en colère, et, depuis, le bonhomme n'eut plus lieu de parler contre le chanoine. Une fois qu'elle étoit au lit et qu'ils étoient seuls, elle se mit à trembler, et lui dit: «Tenez, voyez comme j'ai les mains froides, j'ai le frisson; je vous prie, allez-vous-en.—Ah! madame, répondit-il, vous défiez-vous de mon respect?» Il se contint, et jamais il ne lui a mis le marché au poing. «Ah! dit-elle, je l'avoue, ce respect mérite quelque récompense.» Elle se laissa baiser, elle se laissa toucher, et lui avoua qu'après cela elle ne pouvoit plus répondre de rien. En effet, il n'y en avoit pour quatre jours quand la marquise de Mirepoix [182], qui étoit amoureuse d'elle, la vint enlever. La belle, qui étoit coquette, mais point p....., n'en fut point fâchée; car elle voyoit bien le péril. Le chanoine dit que c'étoit une plaisante chose que de voir ces deux femmes ensemble; celle-ci, toute jeune, toute belle qu'elle étoit, aimoit l'autre quasi comme elle en étoit aimée, et disoit: «De quoi est-ce que je m'avise d'aimer une personne qui n'est ni jeune ni belle?» Il y avoit mille querelles et mille réconciliations. On conte une bonne vision de cette madame de Mirepoix. Quand il la faut saigner, on est trois heures à la prêcher, et quand on la va piquer, tout le domestique qu'on fait venir exprès jette de grands cris, et cela, dit-elle, l'empêche de si fort sentir la piqûre. Mademoiselle de Roquelaure, sa sœur, est quasi de même, et le chevalier fit saigner, il y a quelque temps, son valet pour lui, et juroit que jamais saignée ne lui avoit tant fait de bien. Voici une chose plus étrange d'un maître des comptes de Montpellier, nommé Clauzel, homme d'honneur et de bon sens. Pour le saigner, il faut faire sonner des trompettes ou battre des tambours, et son sang s'arrête dès qu'on cesse de sonner ou de battre; il faut qu'il s'imagine dans ce temps-là être à la guerre. Je le sais de gens qui l'ont vu plus d'une fois.

Or, avant que de retourner à Rheims, la marquise de Brosses vint à Paris, et se laissa cajoler par bien des gens. Vardes fut celui qui lui plut davantage; il est vrai qu'elle a avoué depuis au chanoine que, dès qu'elle l'entendoit parler, elle le méprisoit, et qu'elle n'avoit jamais vu des sentiments moins d'honnête homme que les siens.

Au retour, notre chanoine trouva la belle bien changée; le voilà dans une jalousie effroyable; il souffroit plus qu'une âme damnée. Je le persuade de venir à Paris. Il n'y est pas plus tôt qu'elle y arrive; il disoit: «Je la fuis, et elle me suit.» Mais la vérité est qu'il n'y étoit venu qu'à cause qu'il espéroit qu'elle y viendroit. Elle y accoucha, et cette couche la changea extrêmement; avec cela, son mal commençoit à la presser. Il eut une petite consolation en ce qu'il lui donna un peu de jalousie à son tour. On dit à la dame que le chanoine logeoit chez un de ses amis, qui avoit une fort belle femme. En effet, on ne mentoit pas, et c'est une des plus belles et des mieux dansantes de Paris. Un jour donc, elle lui dit en sortant: «Adieu, et n'oubliez pas les gens, encore qu'ils ne soient plus beaux.»

Le mari se mit en ce temps-là à la maltraiter; apparemment il s'étoit aperçu des privautés que le chanoine avoit eues avec elle. La coquetterie de Vardes et d'autres l'avoit choqué; il n'étoit pas satisfait de son beau-père; il disoit que sa femme étoit fière; tout cela ensemble fit qu'elle fut doublement affligée. L'état pitoyable où elle étoit donnoit de la compassion au chanoine, et lui faisoit quasi oublier le méchant tour qu'elle lui avoit fait. Enfin le mari la laissa en Champagne, sans un sou et malade, et lui s'en alla en Touraine, où est son bien. Le chanoine l'assiste, et la reçoit chez lui. Il a un frère aîné, qui est aussi chanoine de Rheims, et qui, de plus, a un bénéfice dont il avoit, je pense, quelque obligation à M. de Joyeuse. La mère, étant malade, s'étoit fait porter dans leur logis à Rheims, et elle y étoit morte; la fille en fit de même. Là, elle avoua au chanoine que tout ce qu'elle avoit vu à la cour ne l'avoit jamais pu guérir, qu'elle l'aimoit encore, mais qu'elle le prioit d'oublier toutes les folies qu'ils avoient faites ensemble. Elle souffrit long-temps; il souffroit assurément plus qu'elle. Je n'ai jamais vu un homme si affligé, et, à cause de lui, je me suis réjoui de la mort de cette belle, parce qu'il étoit en un tel état que je ne savois ce qui en seroit arrivé. Il a été plus de quatre ans à s'en consoler, et il n'y a eu qu'une nouvelle amour qui l'ait pu guérir; aussi est-ce une chose bien cruelle que la fortune lui amène, s'il faut ainsi dire, dans son propre lit, la personne qu'il aime en un état languissant, afin qu'il ait le déplaisir de la voir mourir.

Vandy, aujourd'hui gouverneur de Montmédy, étoit un des amoureux de la marquise; il m'a dit qu'avec un billet que M. de Joyeuse lui avoit donné, il alla, bien accompagné, attendre à sept lieues d'ici le marquis de Brosses, qui menoit sa femme à la campagne, et la lui ôta, après lui avoir lu le billet qui contenoit que le père l'avoit prié de ramener sa fille à Paris, où il l'attendoit. Le mari, enragé de cet écorne [183], disoit qu'il se vouloit battre contre Vandy. Vandy lui dit que, pour le lendemain, tant qu'il voudroit. La colère du marquis se passa sans qu'il y eût de sang répandu. Vandy eut bien de la jalousie à son tour. Vardes est parent du mari; cela lui donna un grand accès auprès de la belle; il en eut une bague qui venoit de Vandy. La marquise, lorsque Vandy se plaignit à elle de cette faveur faite à son rival (c'étoit en présence de la marquise de Mirepoix), lui dit: «Ne vous jouez pas à penser la lui ôter; car, outre qu'il ne le souffriroit pas autrement, vous m'obligeriez à lui faire telle faveur que personne ne la lui pourroit ôter.—Ah! ma cousine, ajouta-t-elle en jetant ses bras au cou de la marquise de Mirepoix, que je viens de dire une grande sottise! Mais aussi pourquoi me met-on en colère?» L'amant jaloux proposa à Vardes de porter cette bague au Marché-aux-Chevaux, à sept heures du matin, pour voir qui méritoit le mieux de l'avoir. Il jure que Vardes ne fit pas semblant d'entendre. Il n'en demeura pas là; il envoya un brave, son domestique, pour parler à la marquise. Saint-Thomas, sa suivante, lui dit qu'on ne la voyoit point. «Par la sang Dieu!...—Tu es donc venu pour faire un appel à madame?—Je suis venu pour lui déclarer que M. de Vandy est guéri, qu'il ne sera jamais son serviteur, et qu'il lui fera du déplaisir partout où il pourra.»

Quant au comte de Grand-Pré, il est toujours fait comme un Cravate [184]. Il avoit épousé, n'ayant pu avoir la marquise, une madame Couci, belle personne, qu'il avoit faite à sa mode; elle chassoit avec lui, et même elle alloit presque en parti; elle étoit demi-guerrière. Quatre fois le jour il se couchoit avec elle, et quelquefois au milieu d'un bois; il est de grand'vie: cependant Givry, son lieutenant de roi à Mouzon, méchant arbalétrier, le faisoit cocu. On croit même qu'il le savoit; cela n'empêchoit pas que le galant ne fût son meilleur ami.

CONTES DE BÊTES.

Il y avoit chez M. de Morangis une biche et un singe; le singe tourmentoit fort la biche, et étoit toujours sur son dos. Cette bête un jour s'en va sur le Pont-Neuf, ayant ce singe sur la croupe (M. de Morangis logeoit à la rue Dauphine); et de là elle se jette dans la rivière. Elle se sauva et le singe fut noyé.


Un petit chien de M. de Vence (Godeau), dès qu'on prononçoit le nom d'un gros chien dont il avoit été mordu, aboyoit et tiroit la soutane de son maître comme pour lui demander vengeance; à Paris, deux ans après, il faisoit la même chose, quoiqu'il eût été mordu en Provence.


Le comte de Saint-Paul, père du duc de Fronsac, qui fut tué à Montpellier, avoit un dogue, du temps qu'il étoit gouverneur d'Orléans, qui alloit et venoit chargé de lettres à son cou. On le connoissoit dans les hôtelleries, où son maître logeoit avec lui, on lui faisoit bonne chère, et personne n'eût osé lui ôter son paquet.


A un voyage de la cour, un chariot embourbé arrêtoit tous les équipages; un cocher, las d'attendre, alla pour voir à quoi il tenoit; il reconnut à ce chariot un cheval qu'il avoit mené autrefois, et avec lequel il avoit fait une fort tendre amitié: le cheval le reconnut aussi, et se mit à hennir. «Hé quoi! Gros-Jean (c'était le nom de l'animal), nous veux-tu faire coucher ici?» Ce cheval, à ces mots, fit un tel effort, qu'il tira le chariot du bourbier.


Feu M. de Guise, étant à Florence, avoit un grand coursier fort vite; on le voulut faire courir pour le prix à la Saint-Jean, car à Florence on a gardé cela des anciens, et même de faire aller des chariots autour des deux pyramides, comme dans le cirque; or, c'est dans une rue qui n'est pas droite que les chevaux courent. Ce coursier fit un effort pour gagner un tournant qu'il y avoit, au tiers ou au milieu de la carrière, et, quand il l'eut gagné, la rue étant plus étroite, à coups de pied il faisoit tenir derrière tous les autres chevaux qui étoient beaucoup plus petits que lui, et il s'en alla gravement au petit pas jusqu'au bout de la carrière.


A propos de chevaux, je ne saurois que je ne mette ici la pitoyable aventure de chevaux de Chambonnière [185], cet excellent joueur de clavecin. Il avoit un carrosse, mais, faute de nourriture, il envoyoit paître ses chevaux sur le rempart du Marais. Je vous laisse à penser en quel état ils étoient. Des écorcheurs les prirent pour des chevaux condamnés, et un beau matin ils les écorchèrent tous les deux.


Une femme de ma connoissance (mademoiselle Guedon) avoit une petite épagneule qu'elle laissa en Poitou, en venant s'établir à Paris; à dix ans de là, elle envoya des hardes à celle qui avoit la chienne; elle les avoit arrangées elle-même dans le coffre. Cette petite chienne se mit à baiser ces hardes, à les lécher, et à faire cent sauts à l'entour.


Il y peut avoir quatorze ans, qu'un capitaine françois mourut à Nancy, et fut enterré aux Pères Picpus; cet homme avoit un chien qui ne l'avoit jamais quitté; ce pauvre animal se met sur la tombe de son maître, et n'en sortoit que pour aller chercher à manger. Il mena cette vie pendant quatre ou cinq ans, et il y est mort. Tout le monde le connoissoit, et on l'appeloit le chien du capitaine.


Un pâtissier de Vitry, nommé Jacquemard, a un barbet qui, sans qu'on y prît garde, se mit dans un bateau de blé, que son maître conduisoit à Paris. Le pâtissier s'en aperçoit à Châlons; il le donne à garder à une femme chez qui il logeoit, car il avoit peur de le perdre à Paris; le chien s'échappe, et ne sentant plus son maître, il se mit à suivre le chemin qu'avoit fait le bateau de Vitry à Châlons, remonte la rivière vingt lieues durant; elle étoit en bien des lieux débordée; il la passa et repassa cent fois. Il arriva à Vitry au bout de trois jours et demi; mais il n'en pouvoit plus.


Une dame, à qui je me fie, a vu une ânesse, à Surênes, tourner avec sa bouche une grosse clef d'écurie, et ouvrir la porte pour aller trouver son petit.


Cette femme-là a un chat qui a autant d'esprit que le fameux chat de Mondory [186], dont parle La Chambre [187], car ayant remarqué que la chatte descend quand on sonne une clochette pour dîner, il la sonne quand il a envie qu'elle vienne, et elle vient. Il l'a vue cent fois nettoyer ses pattes avant que de sauter sur le lit de sa maîtresse.


Un nommé Néron avoit attelé des cerfs à un chariot; après il enchaîna des puces à un chariot aussi. Il avoit appris à une chèvre à marcher sur la corde, ou plutôt sur deux cordes; il avoit un petit chat-huant qu'il tenoit dans une cage; il lui avoit plumé les moignons des ailes, avoit attaché à l'une une rondache, et à l'autre une épée; il l'avoit habillé en cavalier. Il disoit qu'il n'y avoit point d'animal, hors une poule, à qui il n'eût appris quelque chose. Il est parlé dans les lettres de Voiture [188] du singe de mademoiselle Coinet; c'étoit une chanteuse qui avoit appris à un singe à jouer de la guitare; il y jouoit effectivement une sarabande, mais il manquoit toujours en un endroit.

CONTES DE MOURANTS.

Un soldat espagnol, comme on étoit prêt de faire naufrage, se mit à manger un petit morceau de pain, en disant: Menester comer un poquito para bever tanto [189].


A Toulouse, un jeune homme de dix-huit ans dit, en riant, au bourreau qu'il connoissoit: «Compère, tu devois mettre un peu de coton, à cause de la connoissance.»


Quand M. de Bouillon commandoit en Italie, un peu avant la prise de M. le Grand, deux soldats furent condamnés à être passés par les armes; après, on s'avisa, à cause que l'armée diminuoit, de se contenter d'un, et, à faute de bulletins, on les fit jouer aux dés: l'un vouloit jouer à la chance. «Je ne la sais pas, dit l'autre.—Bien donc, à la rafle.» Il jette le dé et amène dix-sept; l'autre joue, mais sans espérance, et amène trois as. Le premier dit sans s'étonner: «Voilà mourir à beau jeu.» Les officiers, surpris de cette résolution, firent dessein de le sauver; mais ils voulurent voir auparavant jusqu'où iroit sa constance. On lui demande s'il vouloit être bandé. «Non,» dit-il. Il choisit ses parrains, et tirant dix écus qu'il avoit, il dit à l'un d'eux: «Tiens, prends cinq écus pour boire, et des cinq autres fais en prier Dieu pour moi.» On l'attache, il ferme les yeux. On tire, mais les officiers avoient fait ôter les balles; aussitôt on le délie. «Allez vous faire saigner, lui dit-on.—Je n'en ai pas besoin, répondit-il. Camarade, rends-moi mes dix écus, et allons les boire.»


Un vieux conseiller de Bordeaux, nommé d'Andrault, avoit eu toute sa vie une telle passion pour les nouvelles, qu'à l'article de la mort il envoya chercher un Portugais, grand nouvelliste, pour savoir de lui ce qu'il avoit appris par le dernier ordinaire, et il ajouta: «Je suis bien fâché de ne pouvoir attendre l'autre courrier; mais il faut que je parte.» Et il mourut un moment après.


Un vieux reître de Gascon, nommé Calverac, qui avoit bien des iniquités sur le corps, étant à l'extrémité, avoit grand'peur du diable. Les ministres de Bordeaux lui promettoient assez le paradis; il n'en étoit pas bien persuadé. «Mais me le promettez-vous? leur disoit-il.—Oui.—Touchez donc là.» Il leur touche dans la main, et aux anciens aussi; après il leur dit encore: «Mais le promettez-vous bien?—Oui.—Touchez donc là encore une fois.»


On disoit à une vieille paysanne fort incommodée: «Vous seriez bien heureuse d'être délivrée de tous vos maux.—Je vous entends, dit-elle, mais on est si long-temps mort.»


Un vieux libertin, nommé Bourleroy, étant à l'article de la mort, madame de Nogent-Bautru, car il étoit des amis de son mari, lui envoya un confesseur. «Voilà, lui dit-on, un confesseur que madame de Nogent vous envoie.—Hé, la bonne dame, dit-il, tout est bien venu de sa part. Si elle m'envoyoit le turban, je le prendrois.» Le confesseur vit bien qu'il n'y avoit rien à faire.


Au siége de La Rochelle, le comte de Jonzac, de la maison de Sainte-Maure, avoit un régiment d'infanterie. En une sortie, les Rochellois le mirent en fuite avec son régiment. Le lendemain ils sortirent encore; mais on les repoussa en leur criant: «Tu n'as pas trouvé ton Jonzac.» Lui-même, un jour ou deux après, voyant deux soldats qui se battoient, courut pour les séparer: «Qu'y a-t-il? leur cria-t-il. Contez-moi votre différend?—Monsieur, dit l'un, il dit que je suis du régiment de Jonzac.» Je vous laisse à penser si M. le comte se vanta d'en être le mestre-de-camp.


Quand Urbain VIII fit ôter les portes de bronze du Panthéon pour en faire un autel à Saint-Pierre, on fit ce pasquin:

Quod non fecêre barbari, fecêre Barbarini.

Le pape Sixte-Quint, ayant fait sa sœur, qui avoit été lavandière, duchesse de Camerino, on mit à Pasquin une chemise fort sale avec ce mot: «Depuis qu'on fait les lavandières duchesses, il n'y a pas moyen de se faire blanchir.»


Petitpuis-Lebœuf, à Saumur, étoit un débauché qui dansant un jour au bal, avec la sénéchale de Saumur, Du Rosay, un emplâtre tomba de ses chausses; elle qui croyoit le déferrer, lui dit: «Monsieur, ramassez votre emplâtre.» Il ne se déferre point, met la main dans ses chausses, et, en ayant tiré un autre emplâtre: «Madame, lui répondit-il, voilà le mien; il faut que ce soit le vôtre.» Il se trouva qu'il avoit deux p....... à la fois.

CHARPY, SIEUR DE SAINTE-CROIX.

Charpy est de Brest; il étoit avocat à Lyon quand M. le Grand (de Cinq-Mars) le prit. Ce n'a jamais été un homme fort judicieux: il s'amusoit à s'habiller comme son maître, il est vrai qu'alors on ne portoit ni dentelles ni argent; et, dès que M. le Grand avoit un habit, le lendemain son secrétaire en faisoit faire un de même. Le feu Roi, pour rire, en frappant un jour sur l'épaule à M. le Grand, qui étoit tourné, dit: «Charpy, écoutez.» M. le Grand fut surpris de cela. «Je pensois, dit le Roi, que ce fût Charpy; car il est toujours habillé comme vous.» Ce galant homme faisoit d'assez méchants vers. Il en fit une fois quatorze cents sur le mariage de madame de Montausier. On disoit en badinant que ce n'étoit que de la charpie. Ce fut lui qui fit ce sonnet pour mademoiselle de Bouteville, aujourd'hui madame de Châtillon, où il lui dit qu'elle ne ressemble guère à son père.

Car il donnoit la vie et vous donnez la mort.

Charpy fut ici quelques années, au commencement de la Régence, à donner des violons, à donner cadeau à quelques femmes de son quartier. Il avoit des tableaux; il avoit un carrosse. Cela venoit des arrêts du Conseil qu'il contrefaisoit avec un homme d'Eglise. Il fallut s'enfuir. Il fut pendu en effigie. Depuis quelque temps il est revenu, et s'est fait appeler Sainte-Croix. Il s'est mis la dévotion dans la tête, et a fait un livre où il prétend prouver, par quelques passages de la sainte Écriture, qu'il viendra un véritable vicaire de Jésus-Christ en terre, qui remettra le monde comme autrefois en état d'innocence, sous la loi du christianisme; pourtant il trouve des choses dans l'Apocalypse que personne n'a jamais vues que lui. Il s'est fait peindre nu en chemise avec ce livre à la main: vous diriez qu'il va faire l'amende honorable ainsi en chemise. Or, un jour qu'il étoit dans l'église des Quinze-Vingts, madame Hansse, veuve de l'apothicaire de la Reine, y vint; elle loge dans les Quinze-Vingts mêmes. Il l'accosta et lui parla de dévotion avec tant d'emportement, qu'il charma cette femme qui est dévote. Elle le loge chez elle. Lui, qui est si charitable qu'il aime son prochain comme lui-même, s'est mis à aimer la petite madame Patrocle, la fille de madame Hansse: elle est femme de chambre de la Reine, et son mari est aussi à elle. Charpy se met si bien dans l'esprit du mari et s'impatronise tellement de lui et de sa femme, qu'il en a chassé tout le monde, et elle ne va en aucun lieu qu'il n'y soit, ou bien le mari. Madame Hansse, qui a enfin ouvert les yeux, en a averti son gendre; il à répondu que c'étoient des railleries, et prend Charpy pour le meilleur ami qu'il ait au monde. Souvent les maris font leur héros de ceux qui les font cocus. Cependant la Sorbonne a refusé de donner l'approbation à son livre. Il les traite tous d'ignorants. Madame Hansse, enfin, n'a plus voulu qu'ils logeassent avec elle. Charpy n'est plus en même logis que la dame; mais il la voit toujours de même. Quand il prie Dieu, il dit: «Seigneur, je me résigne à ta volonté: si tu m'envoies des bénéfices, je serai ecclésiastique; si tu ne m'en envoies point, je me résoudrai à la retraite.» Par ces façons de faire, il a attrapé le prieuré de..... [190], sans le demander; même le cardinal l'a prié de le prendre en attendant mieux. Il prétend avoir donné de bons avis à Son Eminence.

NAIVETÉS, BONS MOTS, RÉPARTIES,
CONTES DIVERS.

M. de Saintes, fils naturel du maréchal de Bassompierre, dit qu'une nuit il fut réveillé par un coup de pistolet qu'on tira dans sa chambre. «Qu'est-ce que cela?—C'est, monsieur, que j'avois peur qu'une souris ne vous réveillât, et je l'ai tuée.»


Saint-Luc, père du maréchal, se trouva à la porte du cabinet, avec M. de Luxembourg, qui, croyant que l'autre lui vouloit mettre le pied devant, lui dit: «Me le disputerez-vous, à moi qui ai eu quatre empereurs de ma maison?—Ma foi, lui dit Saint-Luc, je me trompe fort, si vous êtes jamais le cinquième.»


Un ministre, à qui le marquis de La Case avoit donné charge de lui chercher un précepteur pour ses enfants, lui fit ainsi réponse: «Je ne manquerai pas de m'informer de quelque cuistre [191] pour vos petits Alexandres.»


Un gentilhomme de Poitou, pour avoir des œufs de pigeon qui étoient dans un trou à une muraille d'une ferme, prit une grande échelle, à laquelle il attacha son cheval; il chassa de ce trou la femelle qui couvoit: le cheval eut peur et entraîne l'échelle. Le bon nobilis se rompit la tête; mais, en montrant son chapeau plein d'œufs: «Bon, dit-il, ils ne sont pas cassés.»


Madame Des Hagens [192], du temps du maréchal d'Ancre, oyant dire que la seigneurie de Venise étoit bien riche, dit: «Qu'il la falloit marier avec Monsieur, quand il seroit grand.» Elle prit seigneurie pour signora.


Un jour qu'on parloit de successions, un gentilhomme, qui pourtant étoit à son aise, dit: «Pour moi, je crois que si le diable mouroit, je n'hériterois pas de ses cornes.—Là, là, mon ami, dit naïvement sa femme, de quoi vous fâchez-vous, n'en avez-vous pas assez?»


On avoit à faire pendre un pauvre diable à Autun; le bourreau étoit malade; on en fit venir un du lieu le plus proche. Quand il fut arrivé, on le fit venir à l'hôtel-de-ville, car le crime regardoit la communauté; il demanda combien il y avoit à gagner. «Dix livres, lui dit-on.—Messieurs, répondit-il, il n'y a pas moyen de s'y sauver. Si c'étoit quelqu'un de vous autres messieurs qui avez de bons habits, très-volontiers; mais ce misérable en a un qui ne vaut pas trois sols.»


Un vieux gentilhomme d'auprès de Reims, nommé Louversy, comme le feu Roi passoit par là, lui demanda son chauffage dans une forêt. Le Roi le lui accorda: «Mais, Sire, lui dit-il, je serai cent ans à faire faire ce qu'il faut pour cela; je vous prie, donnez-le-moi de votre main.—Mais, répondit le Roi, cela ne se fait point, et vous n'avez ni papier ni encre.—J'en ai, Sire, et une table aussi.» Il tend son dos, et son affaire fut faite.


Une femme fort innocente, étant grosse pour la première fois, comme son mari parla de faire un voyage, se mit à pleurer. «Hé! dit-elle, de quoi vivra l'enfant en votre absence?»


Un jeune garçon d'Auvergne voulut être reçu avocat à Paris; il part, et prend si bien ses mesures que, quand il pria Bataille de le présenter, il n'y avoit plus qu'un jeudi d'audience jusqu'à la fin du parlement. Bataille lui dit: «Trouvez-vous à sept heures demain matin au Palais, et apportez vos licences [193].» Bataille y va, mais il ne trouve pas son provincial; en attendant, il va dire au parquet qu'il avoit des licences pour présenter un avocat, mais que, par hasard, il les avoit oubliées chez lui. On prend cela pour argent comptant; on ouvre. Son homme ne vint qu'à neuf heures. «Et où vous êtes-vous amusé?—Monsieur, dit-il, excusez-moi; en venant, j'ai rencontré un gros moineau vert qui parle; je m'y suis arrêté jusqu'à cette heure.» Pensez qu'il faisoit beau voir un animal en robe de Palais, entendre jaser si long-temps un perroquet! Il fallut qu'il s'en retournât en son pays sans rien faire.


Un homme fut prié de faire un rebus pour la ville de Poitiers: il mit trois poys: poy-un, poy-deux, poy-tiers.


Un bûcheron, qui se vouloit marier, vint pour se faire faire la barbe; on ne la lui avoit jamais faite. «Comment voulez-vous qu'on vous la fasse? dit le barbier.—Laissez-moi, dit-il, deux baliveaux le long des lèvres de dessus, et coupez-moi tout le reste à blanc étau


François Ier étoit à table, quand on lui présenta une épigramme qui lui plut fort, et en mangeant il disoit sans cesse: «Ah! la bonne épigramme!........» Un bon gentilhomme qui ouït cela, dit après au maître-d'hôtel: «Que vouloit dire le Roi? Oh! la bonne épigramme! oh! la bonne épigramme! disoit-il à tout bout de champ. Est-ce quelque viande nouvelle? Hé! je vous prie, faites-nous-en goûter.»


Un homme de Reims fit une comédie pour le collége: c'étoit l'Élection de Nicolas, patriarche d'Antioche. Or les douze qui la devoient donner étoient tombés d'accord que le premier qui entreroit dans l'église seroit élu. Un héraut de Sainte-Vie fut le premier; il dit son nom: c'étoit Nicolas. Les douze répétoient ce mot de Nicolas l'un après l'autre, et cela en trois beaux vers alexandrins. Ce même homme dédia cette belle pièce à trois frères de la ville de Reims, qu'il appeloit le Geryon rhémois.


Un curé de Picardie, appelé en témoignage, dit: «C'étoit la nuit, je mis la tête à la fenêtre, et quand je vis que je ne voyois rien, je retournai coucher avec Jeanne.»


Un homme de Créon, auprès de Bordeaux, demandoit au Palais des estaquettes: ce sont des aiguillettes de cuir. On ne l'entendoit point; son valet lui dit: «Anen-nous-en, non y a pas estaquettes; pensa bous esta à Créon?—Allons-nous-en, il n'y a point d'estaquettes; pensez-vous être à Créon?»


M. d'Elbœuf, père du dernier mort, aimoit le bon vin. Un jour, à la campagne, après avoir communié, le curé lui donna du vin dans un verre. Il le goûta et le trouva bon. «Monsieur le curé, lui dit-il tout bas, où l'avez-vous pris?—A la corne, monsieur.—Venez-vous-en dîner avec moi, et en apportez trois bouteilles.»


Bertault l'incommodé dit à une dame: «Cherchez-vous la rue du Bout-du-Monde? la voici.—Non, dit-elle, je cherche la rue des Deux-Boules.—Vous n'avez pas trouvé ce que vous cherchez?» répondit-il.


Un Espagnol du royaume de Murcie, pays fort chaud, venu en France l'hiver, comme il passoit par un village, les chiens aboyèrent après lui; il voulut prendre une pierre, il trouva qu'elle tenoit, à cause de la gelée. «Peste du pays! dit-il, on y attache les pierres, et on y lâche les chiens.»


Le feu Roi trouva un paysan naïf dans je ne sais quel village, vers Saint-Germain; il s'en voulut divertir et le fit approcher. «Hé bien, Monsieur, lui dit cet homme, les blés sont-ils aussi beaux vers chez vous qu'ils sont vers chez nous?» Il se nommoit Jean Doucet. Le Roi le prit en affection, et le mena à Saint-Germain. Là, il se mit à jouer à la pierrette avec lui, et lui gagna dix sols, ce dont l'autre pensa enrager. Le Roi en étoit si aise qu'il porta ces dix sols à Ruel, pour les montrer au cardinal. Un jour le Roi lui donna vingt écus d'or; il les prit, et, frappant sur son gousset, il disoit: «I vous revanront, Sire, i vous revanront; vous mettez tant de ces tailles, de ces diebleries sur les pauvres gens.» On lui fit faire une innocente d'écarlate avec de l'or, et on le renvoya à son village, d'où il venoit voir le Roi deux fois la semaine. Une fois il vint sans innocente, et dit pour raison qu'il étoit fête, et que quand il alloit à la messe, on ne faisoit que regarder son clinquant, et on ne prioit point Dieu. La famille de cet homme eut quelque petite gratification du Roi; je pense qu'il mourut en même temps que son maître. Ses neveux, qu'on appelle les Jean Doucet, ont voulu prendre sa place; mais ce sont de méchants bouffons [194].


Le maître-d'hôtel d'un seigneur napolitain eut prise au marché avec le maître-d'hôtel d'un autre seigneur, à qui emporteroit un poisson qu'ils marchandoient. Le premier fut gourmé, et on lui cassa les dents; il s'en plaignit à son maître, et lui dit plusieurs fois: «Monsieur, c'est votre affaire.» Le maître, ennuyé de cela, lui dit d'un fort grand sang-froid: «Tu verras, quand tu mangeras des croûtes, si c'est ton affaire ou la mienne.»


A une procession, un drôle qui étoit Jésus fut fouetté un peu trop fort par celui qui faisoit le bourreau: «Ah! lui dit-il, si jamais tu es Dieu, je t'étrillerai en diable.»


Une bonne femme dit à une Reine de France qui alloit en pélerinage à Chartres, pour avoir des enfants: «Vous n'avez qu'à vous en retourner, celui qui les faisoit est mort.»


Il y a à Montmartre un tableau de Notre-Seigneur et de la Madeleine, de la bouche de laquelle sort un écriteau où il y a Raboni. Les bonnes femmes en ont fait un saint Rabonny qui rabonnit les maris, et on y fait des neuvaines pour cela.


Une pauvre femme faisoit reproche à une autre d'avoir épousé un gueux de ces rues. «Dites un gueux, dit l'autre, qui ne demande qu'aux carrosses, et qui gagne quarante sols par jour.»


Un laquais de Champagne, qui étoit filleul de son maître, demandoit à tout le monde au palais si on n'avoit pas vu son parrain.


Un bourgeois de La Rochelle demandoit à Paris le logement de mademoiselle la secrétaire: c'étoit une femme de Paris qui, ayant épousé un homme de cette ville-là, y alla pour quelque temps avec lui pour voir ses parents; et, pour la distinguer, on l'appeloit mademoiselle la secrétaire, à cause que son mari, étoit secrétaire du Roi.


Un nommé Du Mousset, trésorier de France à Châlons, reçut un soufflet sur l'œil, en jouant; sa femme s'écria: «Ah! mon Dieu, mon cœur est borgne.» Une autre, racontant la maladie de son mari, disoit: «Je lui disois quelquefois: Mon cœur, tirez la langue.»


Maillet [195] signa ainsi une lettre d'amour: «Celui qui ne peut commencer de vous espérer, ni finir de vous écrire.» Ce pauvre poète alla trouver une femme qui chantoit sur le Pont-Neuf; il lui demanda combien elle donnoit de la plus belle chanson. «Un écu; mais si elle étoit si belle, si belle, on iroit jusqu'à quatre livres.» Il lui promit qu'elle seroit admirable. La voilà imprimée. Ce n'étoit qu'astres, que soleils, etc. On n'en vendit pas une. La chanteuse le mit en procès. Il va trouver Gombauld, lui conte l'affaire; Gombauld rendit l'écu qu'il avoit reçu, et le procès fut terminé.


Ceux de Rhetel, à l'entrée de M. de Nevers, avoient fait peindre, sur la porte de leur ville, des cerfs qui avoient le nez vert, et lui dirent: Nous sommes cerfs au né vert


Un homme avoit gagné six quarts d'écus au curé de Brie-sur-Marne; le curé ne le paya point. Le lendemain à l'offrande, au lieu de cracher au bassin, il dit: «Reste à cinq, monsieur le curé.»


Le grand-prieur de La Porte disoit: «Je ne suis pas plus à mon aise que quand je n'avois que vingt-cinq mille livres de rentes; cela ne me sert qu'à avoir plus de voleurs autour de moi. Mon sommelier dit que le vin lui appartient dès qu'il est à la barre, et n'a point d'autre raison à m'alléguer, sinon qu'on en use ainsi chez M. le cardinal; le piqueur prétend que le lard est à lui dès qu'il en a levé deux tranches; le cuisinier n'est pas plus homme de bien qu'eux, ni l'écuyer ni le cocher; sans parler du maître-d'hôtel, qui est le voleur major; mais ce qui me chicane le plus, c'est que mes valets de chambre me disent: «Monsieur, vous portez trop long-temps cet habit; il nous appartient.»


Autrefois on portoit un chaperon à l'enterrement de ses plus proches parents. Un gentilhomme des voisins de M. de Racan, ayant perdu sa femme, lui demanda comment il falloit qu'il fût pour l'enterrement. «Il y en a encore, dit Racan, qui prennent une robe et un chaperon.» Le bon nobilis prit une robe d'avocat et un chaperon de vieille, qui étoit large d'un demi-pied, et se le mit sur la tête.


Un Gascon, qui se mêloit de faire des vers, fit un poème des guerres de la religion, et en un endroit il disoit:

Il y eut grand' mêlée,
La rivière entre deux.


Un homme de La Rochelle disoit du feu Roi: «Il prit Arras en cinquante-quatre journées.»


Housset l'intendant, une nuit, fit semblant d'avoir la colique; sa femme le suit. Au lieu d'aller au privé, il alla coucher avec la suivante; elle les surprit. Depuis, on appela cela la colique-Housset.


Feu M. de Guise disoit à un honnête homme de Paris, qui avoit une maison proche de Meudon, sur le même coteau: «J'ai plus belle vue que vous.—Vous me pardonnerez, monsieur, car de ma maison je vois votre château, et de votre château vous voyez ma maison, qui n'est qu'une petite chaumière.»


Un Normand disoit naïvement: «M. de Longueville est un bon prince, il prend bien la peine de prier Dieu.»


Une grosse madame disoit à une simple femme: «Pour moi, j'aimerois mieux n'aller point en paradis que de n'y être au-dessus de vous.—Hé! madame, dit l'autre, quand vous serez au-dessus de nous, ne nous pissez pas au moins sur la tête.»


Le prince d'Orange, Maurice, aimoit fort les cochons de lait; ayant à traiter un ambassadeur, il dit à son maître-d'hôtel: «Qu'on nous fasse bonne chère, qu'on nous serve un cochon de lait sur l'assiette.»


Un gentilhomme fit appeler un autre en duel, parce qu'il l'avoit loué de grande mémoire: il avoit ouï dire que c'étoit marque de peu de jugement; et, après, quoiqu'il fût fort brave, il ne se trouva pas au rendez-vous, de peur de passer pour avoir de la mémoire s'il s'en étoit ressouvenu.


Pitard disoit à Théophile: «C'est dommage qu'ayant tant d'esprit, vous sachiez si peu de choses.» «—C'est dommage, répondit Théophile, que, sachant tant de choses, vous ayez si peu d'esprit.»


L'hôtesse du Lion-d'Or, à Saumur, étoit fort jolie, et avoit un gros brutal de mari. Un Gascon, voyant cela, lui dit: «Madame, je ne comprends point comment on vous a donnée à cet homme; il falloit que vous eussiez fait quelque gaillardise de fille.»


Un Gascon disoit que pour entrer chez le cardinal de Richelieu, il avoit dit: «Je suis à monsu de Biscarrat.» Et après, il ajouta: «Je ne lui faisois pas tort.»


Un Provençal vouloit avoir le bénéfice d'un homme, et, ne l'ayant pu persuader de le lui résigner, il l'enlève et le met en prison dans une cave; là, le poignard sur la gorge, il le presse de lui résigner son bénéfice; l'autre, qui n'avoit que cela pour tout bien, dit qu'il aimoit autant mourir. Le galant homme, le voyant si résolu, s'en va à Avignon trouver le vice-légat, lui expose qu'un tel étoit mort, et qu'il lui venoit demander son bénéfice. «Vous êtes venu trop tard, répond le vice-légat, je l'ai donné ce matin.—Mais, monsieur, répond froidement cet homme, quel fondement a eu celui qui vous l'a demandé?—Il m'a dit que cet homme ne paroissoit plus, et qu'on le tenoit pour mort.—Il n'est point mort, répliqua-t-il, et il n'en mourra pas.» Il avoit dessein de le tuer, s'il obtenoit le bénéfice.


Un de mes oncles avoit un cocher nommé Nicolas Volant; un de ses camarades lui emprunta vingt écus. «J'en veux avoir une promesse.» C'étoit dans l'écurie; il n'y avoit ni papier, ni encre: «Écris-la sur la muraille avec ton couteau.» Il écrit: «Je soussigné, reconnois devoir la somme de soixante livres, que je promets payer au porteur de la présente.


Un homme, qui avoit un valet fort sot, lui mit par écrit tout ce qu'il avoit à faire avec lui. Allant à la campagne, le maître tombe dans un fossé; il appelle ce garçon qui, au lieu de courir, lui crie: «Attendez, que je voie si cela est sur mon mémoire.»


Un de mes frères a un cocher qui prioit Dieu pour tout ce qu'il aimoit en la manière suivante: «Je prie Dieu pour moi, pour ma femme, pour monsieur et pour madame, pour mes chevaux et pour les enfans du logis.»


Deux cochers se disputoient une fois, et l'un disoit: «Je ne sais pourquoi vous niez cela; vous me l'avez dit en présence de vos chevaux.»


Le feu gazetier [196], à la révolte de Portugal, mettoit entre les titres du Roi de Portugal: Roi d'Aquen et d'Alen, et de delà la mer; au lieu qu'il falloit mettre: Roi de deçà et de delà la mer, à cause qu'il a quelques places en Afrique.


Son fils, qui est un sot au prix de lui, disoit l'autre jour, parlant de je ne sais quelle entrée: «Quand le magistrat eut achevé sa harangue, le canon commença la sienne.» Quand les ennemis étoient à Fismes (en 1650), il disoit, en parlant de Château-Thierry: «Notre bourgeoisie se rassure plus que jamais, surtout depuis l'arrivée du vicomte d'Espaux, qui s'est jeté dedans cette ville avec une bonne partie de la noblesse du pays.» Apparemment quelqu'un lui avoit écrit cela pour se moquer de lui; car le vicomte n'y mena que des vaches, des moutons et des cochons, pour les mettre en lieu sûr. Celui qui commandoit dans le château s'appelle Després; c'est un fort gros homme; son cocher disoit: «Mon maître a juré de crever sur le rempart.»


Castille, frère de Jeannin, ayant marchandé long-temps un petit chien à Bologne, s'en alla sans l'acheter; et quand il fut à quatre lieues de là, il renvoya un homme pour demander le nom de ce chien. Un autre de ses frères se piquoit tellement de belles mains, qu'il ne les montroit que sur de la panne noire pour les faire paroître encore plus blanches; la nuit, il les tenoit passées dans des rubans qui étoient attachées au dossier; il y mettoit toutes les drogues imaginables. Il en vouloit faire autant à son estomac; le camphre le tua.


Une paysanne, comme on portoit en procession le chef de saint Marc, le jour de sa fête, par les vignes, qui avoient été gelées pendant la nuit, dit naïvement: «Haussez, haussez-le bien haut, qu'il voie le beau ménage qu'il a fait.»


Une vieille femme n'alloit jamais à l'enterrement, et disoit: «Pourquoi irois-je? ils ne viendront pas au mien.»


Les capucins de Grasse prirent un garçon qui voloit leurs fruits; ils firent venir le père, qui lui dit: «Hé bien, si tu ne veux rien valoir, fais-toi au moins capucin.»


M. de Nevers, gouverneur de Champagne, étant logé dans l'hôtel-de-ville, à Vitry, vit je ne sais quel gaillard de bourgeois, dans la place, qui alla donner un coup de genou dans le derrière à un autre; il demanda à un officier qui l'entretenoit: «Qui est cet homme?—Monseigneur, lui dit-il gravement, c'est M. le Prince;» car nous appelons Rois et Princes ceux qui sont un peu fous.


Un Italien appela un homme, cavallo di Christo, pour dire un âne.


Un cocher d'un de mes amis, à qui son maître avoit dit de le venir éveiller à quatre heures pour partir à la fraîcheur, l'alla éveiller à deux, en lui disant naïvement: «Monsieur, dépêchez-vous de dormir; car vous n'avez plus que deux heures.» Quelquefois on a fait la même chose aux gens par malice.


Le vieux Pena, célèbre médecin, étoit tout de travers sur son mulet, et ne prenoit pas trop garde où il se mettoit. Un jour, il se fourra dans un bourbier; il ne savoit comment s'en tirer, et il disoit à son mulet: «Courage, mon ami, sors-moi d'ici; montre-toi le plus sage.»


Le maître d'hôtel de l'évêque de Mende mit sur les parties: Item, pour un pâté de six blancs, trois sols [197].


Furetière demanda de l'argent à son père pour acheter un livre: «Et sais-tu, lui dit-il, tout ce qui est dans celui que tu achetas l'autre jour?» C'étoit un dictionnaire. Quillet dit qu'il a vu un garçon qui vouloit traduire Calepin en françois [198].


Ma mère me dit un jour: «Pourquoi acheter des livres, n'avez-vous pas fait toutes vos études?»


Un François nommé La Fosse, qui est au service du grand-duc, traduit Tacite en Octaves.


Du Moulin, le ministre, dit à un homme de soixante-dix ans, qui se marioit, et qui étoit venu trop tard: «Une autre fois, venez un peu de meilleure heure.»


Le Pailleur avoit un frère curé vers Dreux en Normandie. Quand il prenoit quelque vicaire, il lui demandoit: «D'où êtes-vous?—D'un tel lieu.—Auprès de quelle ville, de quel diocèse?—De Séez, par exemple.—Vous êtes donc Normand?—Et voire; mais je n'y ai pas été nourri.»


Il y a un secrétaire du Roi, huguenot, nommé Courtaut, qui demeure exprès dans l'île Notre-Dame, «pour ramasser, dit-il, les pierres sur le quai, de peur qu'on ne les jette aux bateaux qui reviennent de Charenton,» et il croit rendre un grand service à l'Église [199].


Madame de Ville-Savin, qu'on appelle la très-humble servante du genre humain, ayant trouvé mademoiselle Véron qui sortoit d'une maison où elle entroit, se mit à l'embrasser. «Ah! ma chère, remontez; quoi, je vous verrois si peu!» Elle la fit remonter, et après elle demanda qui elle étoit; «car; ajouta-t-elle, j'ai si mauvaise mémoire!...—C'est mademoiselle Véron, lui dit quelqu'un.—Jésus! reprit-elle, avoir oublié le nom de la meilleure de mes amies!...» Elle ne l'avoit jamais vue.


Le jardinier de madame de L'Estang, ma belle-sœur, en lui écrivant de Beauce, mettoit pour adresse, devant la maison fondue, parce qu'il y avoit trois ans qu'une maison fondit devant notre porte.


Un Gascon, m'entendant appeler Gédéon chez mon père (c'est mon nom de baptême), m'appeloit M. de Gédéon [200].


M. de Vendôme, bâtard de Henri IV, passant à Noyon, logea aux Trois-Rois. Le fils du maître de la maison, nouvellement reçu avocat, crut que sa nouvelle dignité l'autorisoit à aller faire la révérence à M. de Vendôme; il y va. M. de Vendôme lui demande qui il étoit. « Monsieur, je suis le fils des Trois-Rois.—Le fils de trois Rois..... Monsieur, je ne suis le fils que d'un; vous prendrez le fauteuil: je vous dois tout honneur et tout respect.»


Un ivrogne pissoit dans sa cour; il pleuvoit et une gouttière alloit. Il demeuroit trop long-temps; sa femme l'appelle. Il croyoit que c'était en pissant qu'il faisoit le bruit que faisoit l'eau de la gouttière, et il lui répondit: «Va, va, je pisserai tant qu'il plaira à Dieu.»


Une fille (mademoiselle Armenauld) disoit que quand elle trouvoit des ordures dans un livre, elle les marquoit pour ne les pas lire.


Un gentilhomme, qui nourrissoit assez mal sa meute, ayant trouvé une charogne, se mit à crier: «Au plus nécessaire, chiens, au plus nécessaire!»


Un Ecossois qui n'avoit pu vendre son hareng à propos, s'alla promener, aux fêtes de Pâques, à Bordeaux, dans les allées du cardinal de Sourdis; le rossignol chantoit déjà. «Ah! petit l'oiseau, dit-il, toi n'avoir point d'hareng à vendre.»


Une madame Goile, femme d'un vendeur de marée, en titre d'office [201], personne bien faite, comme on lui demanda chez madame d'Agamy si elle n'avoit jamais eu la vérole: «Je n'ai eu, dit-elle, ni la grosse ni la petite.»


Un avocat au conseil, nommé Chapuiseau, fit un cachet où un chat puisoit de l'eau. Il composa un livre qu'il appeloit le Devoir de l'homme. Il promit à un conseiller, nommé Champdent, de le lui montrer manuscrit; il fut chez ce conseiller, et, n'ayant trouvé que madame, il lui voulut laisser son livre (c'était un gros rouleau qu'il avoit fourré dans ses chausses, et qui paroissoit). Il y met la main pour le tirer. «Jésus! monsieur Chapuiseau, que faites-vous?—Madame, dit-il naïvement, c'est le Devoir de l'homme


Sa belle armoirie m'a fait souvenir d'un idiot de La Rochelle, qui montroit la porte de Cogne à un autre, et lui disoit: «Ces fleurs-de-lys, c'est le Roi; ce navire, la ville, et ce cheval, c'est mon père.» Son père étoit maire quand cette porte fut bâtie, et il y avoit mis ses armes.


Un chancelier voulant expliquer au Roi une lettre du Roi Jacques, où il y avoit: Mitto tibi quinque molossos [202], dit: Cinq mulets. «Voire, dit le Roi, des mulets.» Quelqu'un dit: «Ce sont des dogues.—Je croyois, dit le chancelier, qu'il y eût muletos


Un pédant d'environ quarante-cinq ans prit un jeune corbeau, et dit: «Je veux voir s'il vit cent ans, comme le disent les naturalistes.»


Une dame huguenotte, à qui on demandoit de quel canton étoit son suisse, dit: «Il est du canton de Villiers-le-Bel [203]; il y a beaucoup de huguenots dans ce pays-là». Elle croyoit que l'habit faisoit le suisse. Une autre disoit «du point de Gênes de Villiers-le-Bel.» On y fait de la dentelle; mais elle n'est point belle.


Un évêque de la maison d'Ambres étoit un petit tyranneau; il ne vouloit point payer de la paille qu'on lui avoit fournie, et disoit en riant: «Ne savez-vous pas bien que l'ambre attire la paille?»


Une blanchisseuse, pour bien louer ma mère, après avoir dit cent fois: «Oh! la brave femme que c'est!» ajouta: «Et qui a bien soin du linge!»


Le Nostre [204], jardinier des Tuileries, mais qui est très-habile en son métier, et qui gagne bien plus avec les gens qui ont de belles maisons qu'avec le Roi, a fait des armes sur lesquelles, au lieu de casque, il a mis un gros chou-cabus dont les premières feuilles pendent des deux côtés, comme des plumes. Le Nostre est curieux et a de fort beaux tableaux. Il laisse la clef de son cabinet en un certain endroit que tous les honnêtes gens savent; et, quoiqu'il y ait de fort petites pièces et même des livres, il n'a jamais rien perdu.


Madame de La Brène, femme d'un Luxembourg, alla pour voir la mer; là, elle demanda où étoit donc ce flux et reflux dont elle avoit tant ouï parler. On le lui montra du mieux qu'on put. «Voire, dit-elle, cela, le flux et reflux! Eh! ce n'est que de l'eau verte!»


Une fille qui avoit été élevée comme orpheline par l'église de Charenton, s'en alla un jour au consistoire et leur dit: «Messieurs, j'ai lu dans saint Paul qu'il vaut mieux se marier que de brûler; s'il vous plaît de me donner un mari, car je sens que j'en ai besoin?» Elle dit cela avec la plus grande naïveté du monde: les voilà tout déferrés; ils lui dirent qu'elle sortît. Ils ne se purent regarder sans rire. Ils la marièrent du mieux qu'ils purent.


Menour, intendant des jardins du Roi, étoit logé aux Tuileries; il avoit un valet qui, quand il venoit des gens demander si ce n'étoit pas là qu'on voyoit les bêtes, leur disoit que oui; puis les menoit dans une salle, et les faisoit passer devant un grand miroir; après il leur disoit: «Vous les avez vues.» Et, s'ils étoient assez bons pour payer par avance, il se moquoit d'eux.


Un paysan de Colombe portoit la croix à une procession qu'on faisoit de nuit dans les vignes, de peur qu'elles ne gelassent; en passant dans la sienne, il tâta le bourgeon, et l'ayant trouvé gelé, il jeta la croix en disant: «La portera qui voudra! je n'ai plus que faire à la procession.»


Feu Melson, grand goguenard, étoit secrétaire interprète des langues étrangères, et n'en savoit pas une. Des ambassadeurs suisses regardoient dîner la Reine, et parloient entre eux tout haut. Elle fait appeler Melson et lui dit: «Faites votre charge, que disent ces messieurs?—Ils disent que vous êtes belle, madame, ou s'ils ne le disent pas, ils le devroient dire.»


La fille aînée de Melson, qui est une personne assez plaisante, dit que son père ne faisoit point carême, et qu'une fois qu'on lui avoit servi une longe de veau, il n'y toucha pas, et se contenta de son potage. Charlotte [205], c'est le nom de cette fille, suivit cette longe de veau en bas, et ne put s'empêcher d'en prendre un lardon; une de ses sœurs arrive, qui la défie en riant d'en manger: elle en mange; sa sœur se laisse tenter. Les deux autres, car elles étoient quatre, surviennent: la longe de veau fut expédiée. Le lendemain, le père demande sa longe de veau. On lui dit l'histoire; il ne gronda point autrement, mais il dit qu'il vouloit qu'elles s'en confessassent. Pâques venu, les trois cadettes dirent à leur sœur: «Au moins nous n'avons rien de la longe de veau, et c'est à vous à vous en confesser pour toutes; c'est vous qui nous avez induites en tentation.—Ma foi, leur dit-elle, je n'en ai pas dit un mot.» Elle retourne au confesseur qui étoit bien empêché, et lui dit: «Mon père, telle et telle chose est.—Allez, dit-il, dites deux Ave davantage.» Elle retourne. «Hé bien, ma sœur?—Dame! dit-elle, je n'ai pas parlé de vous.» La seconde va donc. Elle eut assez de peine à aborder le père. «Qu'y a-t-il encore? lui dit-il.—C'est que....—Voilà bien de quoi me rompre la tête; dites deux Ave de plus comme votre sœur.» La troisième fend la presse, et lui voulut parler encore de cela. Il se fâcha, et se levant de son confessionnaire: «Que tous ceux, dit-il, qui ont mangé de la longe de veau disent huit Ave, et qu'on ne m'en parle plus.»


Un paysan se sentant un peu ivre, au lieu de passer sur une poutre qui étoit sur un ruisseau, se mettoit dans l'eau, et tenoit la poutre: «Je ne saurois que me mouiller, disoit-il, au lieu que si je tombois, je me blesserois peut-être bien fort.»


Un procureur du Châtelet disoit que pour dix ans, il avoit tourné le dos à Dieu, afin de faire sa fortune.


Un cordonnier dit à un médecin: «Monsieur, je vous trouve toujours étudiant; n'êtes-vous pas passé maître? Pour moi, je faisois tout aussi bien des souliers le jour que je fus reçu, que j'en saurois faire à cette heure.»


On alloit pendre un Picard; une femme de sa connoissance le rencontra. «Hé, un tel, comment te portes-tu?—Je me porte assez bien, répondit-il; mais cette penderie me déplaît.»


Une voleuse cacha une montre sonnante où vous savez. On la dépouille; on ne trouve rien; mais, par malheur, la montre sonna.


Un Languedocien, amoureux d'une fille nommée Catine, fit une espèce d'histoire contenant neuf livres, qu'il appeloit la Catinerie.


Un homme, en racontant ses voyages, mettoit des pays où ils ne sont point. Quelqu'un lui dit: «Vous n'observez pas la géographie.—Pour la géographie, répondit-il, nous la laissâmes à main gauche.»


La femme d'un commis de M. Rambouillet [206], nommé Paris, craignoit extrêmement le tonnerre. Il tonne un coup; elle prend de l'eau bénite, et fait le signe de la croix; il tonne encore, elle en fait apporter davantage et s'en frotte les deux paumes des mains; le tonnerre se renforce, elle en fait venir un plein bassin. Voici un assez grand coup, elle s'en frotte tout le visage; il fait un coup furieux, elle se jette tout le bassin sur la tête.


Pour faire entendre à un homme quel étoit le père des quatre fils Aymon, on lui dit: «Par exemple, si maître Jean, le maréchal, avoit quatre fils, on diroit les quatre fils maître Jean le maréchal, comme on dit les quatre fils Aymon; c'est qu'Aymon avoit quatre fils. Eh bien! qui est donc le père des quatre fils Aymon?—C'est, dit-il, maître Jean le maréchal [207]


Un paysan ne manquoit jamais à s'enivrer après avoir fait ses pâques; et, comme on lui en faisoit réprimande: «Quoi! disoit-il, mon Dieu ne me vient voir qu'une fois l'an, et je ne lui ferois pas bonne chère?»


Un curé passoit l'eau pour porter le Corpus Domini à un malade; un pâtre de sa paroisse étoit delà la rivière; il faisoit assez mauvais temps, il vouloit qu'on le remît à bord; et, comme le batelier lui disoit: «Quoi, vous portez Notre-Seigneur, et vous avez peur!....—Ne laisse pas de me mettre à bord, dit le prêtre, le diable emporte qui s'y fie!»