Un bourgeois de Reims, ennuyé d'attendre qu'une compagnie d'infanterie qui étoit à la porte eût permission d'entrer dans la ville, vouloit passer tout à cheval par un tourniquet, et il s'y obstina quelque temps. Un soldat se mit à crier à un autre: «Eh! La Verdure, Hérode, à ce que je vois, n'a pas tué tous les Innocents.»
Un père Crochard eut ordre de la Reine-mère d'instruire une huguenotte; il y eut pour cela un souper où on y servit un grand pâté. Le père, qui étoit fort ignorant, s'y prit ainsi: «Vous voyez bien, dit-il, ce pâté; tout en est bon, hors ce petit endroit brûlé. Tout ce bon, ce sont les catholiques; ce petit endroit brûlé, ce sont les huguenots. Vous ne voudriez pas manger de cet endroit?» Cela la persuada.
Un capucin croyoit avoir fait une belle stance du Benedicite, et avoit fait ceci sur la lune:
Reine de la moitié de l'an,
Vous, de qui le vaste océan
Suit le carrosse comme un page,
Louez le seigneur obligeant
Qui, pour avoir cet équipage,
Par les mains du soleil, vous prête de l'argent.
Un bourgeois de Troyes, nommé Chaumont, n'avoit qu'un fils et une fille; la fille étoit mariée, le fils étoit bachelier de Sorbonne. Ce garçon étoit logé dans la Sorbonne même; cela se fait sous le nom d'un docteur. Il mourut; le père vint à Paris durant sa maladie: le voilà au désespoir. Son gendre lui dit: «Monsieur, je m'en vais en Sorbonne pour mettre ordre à tout pour l'enterrement, etc.—Oui, dit le bonhomme, et prenez garde à ses flageolets.» Il en avoit les meilleurs du monde.
Comme le premier président de Bellièvre [208] n'étoit encore que conseiller-d'Etat et ambassadeur à Londres, un Anglois, qu'on avoit fâché dans la cuisine, vint dire à madame l'ambassadrice qu'on l'avoit menacé de lui couper les c........ Cette femme dit: «Fi le vilain!» Il s'excusa, en disant qu'au vilain mot il y avoit deux points sur l'U, et que ce n'étoit pas la même chose.
Un comédien, ne se souvenant pas d'un vers qui rimoit en ame, dit:
Hélas! madame, hélas! madame, hélas! madame.
Madame Nolet avoit un laquais qui portoit Amadis à l'église: à cause que ce livre commence par ces mots: Un peu après la mort et passion de Notre Seigneur, il le prenoit pour un livre de dévotion [209].
Le laquais de l'abbé Favre dit à une dame qui vouloit qu'il allât dire à son maître qu'il se dépêchât de s'habiller, et qu'elle paieroit sa messe: «Pour qui le prenez-vous, madame? Je veux bien que vous sachiez que mon maître ne dit point la messe pour de l'argent; il la dit pour son plaisir.»
Un maquignon, à Rouen, voulant bien louer son cheval, dit: «Il a la bouche admirable, et a, pour tout dire, une bouche de Coquerel;» c'étoit un avocat célèbre en Normandie. En faisant aller son cheval, il disoit: «Ah! bouche de Coquerel!»
Borbonius, père de l'Oratoire [210], qui ne savoit que du latin, et qu'on fit de l'Académie françoise, à cause de ses vers latins, quand ce vint à opiner sur abominer, dit: «Je l'aimerois mieux qu'exécrer.»
Des fous d'amoureux, en buvant à la santé de leurs maîtresses, se passèrent dans la forcele de l'estomac des rubans qu'ils en avoient eus. Un d'eux en mourut, la gangrène s'y étant mise; un autre en fut fort malade, car il eut un apostume épouvantable; et si le chirurgien, en le soignant, n'eût aperçu un bout de ruban, on n'eût point su d'où venoit sa fièvre; car il vouloit que ce ruban y demeurât, et cachoit son apostume. Le chirurgien tira le ruban sans en rien dire: le pus vint, et ce maître-fou fut guéri.
Un libraire de Saumur, nommé Lerpinière, tenoit des étrangers en pension. Un jour qu'il y avoit un lièvre à dîner, il voulut faire le goguenard; et, sur ce qu'un d'eux lui avoit demandé comment on prenoit les lièvres en France, il lui dit qu'on semoit des fèves dures en certains endroits, et que, comme le lièvre vouloit les casser, il fermoit les yeux, et qu'en cet instant on le happoit. En disant cela, il les ferma; l'étranger, qui vit qu'il se moquoit de lui, lui donna un bon soufflet qui fit bien ouvrir les yeux au libraire.
Un pauvre diable, avocat huguenot de Castres, nommé Merle, devint ici amoureux d'une gourgandine, qu'il épousa, disoit-il, pour la retirer du vice. Pour lui témoigner son amour, il mit les dix catégories en vers.
La substance, la quantité,
La relation, la qualité,
Agir, patir (languir sans cesse),
Où, quand (finiront mes ennuis)?
Situation, avoir (sont dix
Justes témoins de ma détresse).
Il disoit que ce qui étoit enclos de parenthèse étoit superflu. Il fit tenir un de ses enfants à M...... [211], en lui disant: «Monsieur, on m'a dit que vous nourrissiez un merle [212], vous en nourrirez bien deux.» Il en fit tenir encore un au fils aîné, et un jour il leur mena ses enfants en leur disant: «Voilà les fillaux de votre maison.» Une fois, il fit je ne sais quels vers, où le merle se mettoit sous la protection de l'aigle, son roi, son seigneur et son maître, à cause qu'il y avoit, disoit-il, un aigle dans leurs armes; mais il se trompoit encore comme au rossignol, car ce sont des pigeons. Il laissoit toujours l'enseigne de son logis en grosses lettres: Demeure de Merle, sieur de la Salle. Il disoit: «Je suis un pauvre gentilhomme, fils d'un procureur à la Chambre de l'édit de Castres.» Il se mit en tête qu'il étoit de la maison de Marle, la meilleure de la robe, mais qui est faillie [213]. «Mais pourquoi vous appelez-vous Merle?—C'est, disoit-il, qu'en Champagne, d'où vient cette maison, on met un a pour un e, et on dit Marle au lieu de Merle.»
Un autre impertinent de Castres avoit fait des vers à la Reine-mère, et il y avoit en un endroit:
Madame, vous avez trois uniques enfants,
Dont les uns sont petits et les autres sont grands.
En ce pays-là, un enfant, c'est un garçon.
Un conseiller-d'État, en mourant, défendit qu'on mît la qualité de conseiller du Roi dans son billet d'enterrement. «Il est si mal conseillé, dit-il, que j'aurois peur qu'on ne m'en demandât compte en l'autre monde.»
Les gueux qui demandoient sur le chemin de Charenton, ne demandoient jamais qu'au nom de Dieu et de Notre Seigneur; jamais au nom de la Vierge ni des Saints.
M. Lumagne, banquier, disoit à sa femme, comme elle alloit à confesse: «Ma mie, ne manquez pas de vous confesser que vous en avez refusé à votre mari.—Hé! répondit-elle, monsieur Lumagne, vous en ai-je jamais refusé?»
M. de Gordes, capitaine des gardes, disoit à un garde dont il avoit donné la charge, croyant qu'il avoit été tué: «Ce n'est pas vous, vous êtes mort.»
Un paysan me disoit, parlant d'un de ses voisins qui étoit mort: «Il y faudra bien tous venir. Mais ardez, monsieur, il y fera aussi bon dans cent ans qu'à cette heure.»
Carlincas, languedocien, qui a fait de si jolies épigrammes, et qui est mort capitaine en Hollande, vint à Paris sans un sou, trouver son aîné qui étoit soldat aux gardes. «Hé! lui dit l'aîné, que viens-tu faire ici? j'ai bien de la peine à vivre, je tire le diable par la queue, et tu me viens encore tomber sur les bras.—Est-il possible, dit Carlincas en pleurant, qu'un garçon qui n'a que dix-huit ans, et qui a de quoi plaire aux dames, ne trouve pas à gagner sa vie dans une ville comme Paris?....»
Bauyn, conseiller au parlement, voyant que lui et Perrot de la Malemaison étoient entrés en même jour à la grand'chambre, se mit à lui en faire compliment. «Je me réjouis, dit-il, qu'après avoir fait nos classes ensemble, soutenu ensemble un acte, étudié en droit, été reçus conseillers [214], et mariés en même temps, nous soyons encore montés ensemble à la grand'chambre, on peut dire de nous: Arcades ambo.—Bon pour vous et pour votre mulet», répondit l'autre. Ce Perrot n'étoit pourtant pas un grand personnage, mais il rencontra bien cette fois-là. Il avoit un clerc à qui il demandoit: «Un tel, suis-je prêt pour ce procès?» Ce clerc s'appelle Bessin. On disoit: «Ce n'est pas un conseiller-clerc, mais c'est un clerc-conseiller que Bessin.»
Le curé de Pantin, à une lieue de Paris, pria les marguilliers de sa paroisse de lui laisser faire l'inscription d'une verrière qu'ils avoient fait mettre à l'église, et, après y avoir rêvé long-temps, il fit ces deux vers:
Les marguilliers de Sainte-Marguerite [215]
Ont fait bouter cette verrière icyte.
Un sergent qui jouoit fort mal au piquet, disoit à ceux qui rioient de ses bévues: «C'est vous qui me faites faillir; je ne fais pas une faute quand personne ne me regarde.» Il n'avoit garde de les voir.
Une fois qu'il y avoit des comédiens espagnols à la cour, une dame pria sérieusement mademoiselle de Neufvic de l'avertir quand il faudroit rire.
Le cardinal Baronius empêcha qu'on ne fît pape le cardinal Tosco, en disant: «A Dieu ne plaise que je donne ma voix à un homme qui a toujours à la bouche le mot de cazzo!» Ce Tosco disoit après: «Questi furfanti non han voluto far mi papa Cazzo, ed han fatto un papa coglione.» Son cocher, au sortir de là, lui ayant demandé où il vouloit aller: «Al Fiume,» répondit-il. On l'eût appelé Cazzo primo. Il dit à Paul V, qui le vouloit faire son vicaire: «Santissimo Padre, non ho potuto esser vicario di Pietro, non voglio esser vicario di Paolo.»
Un ministre gascon, nommé Tournon, prêchant ici contre le purgatoire, dit «que c'étoit une rôtisserie d'âmes.» Un autre, nommé d'Huisseau, disoit: «Or, comme le cerveau est la partie la plus éloignée des feces.» Il vouloit dire fæces [216], en latin. Le peuple entendoit fesses, et des femmes me disoient: «Voilà un vilain homme, de parler de c.l en chaire.»
On appeloit Méreau et Briquet, l'un beau-frère, l'autre gendre de M. Bignon: les martyrs de M. Bignon; car il leur fit prendre des charges d'avocat-général au grand conseil et au parlement, dont ils n'étoient point capables, et ils crevèrent tous deux à force de se tourmenter à étudier et à travailler.
Les jésuites, quand le prince de Conti fut mis dans leur collége, firent peindre feu M. le Prince couché, qui montroit du doigt une montagne éclairée, sur laquelle un ange tenoit le portrait du prince de Conti avec ces mots: Claro lux addita monti. Leur collége s'appelle le collége de Clermont. Ne voilà-t-il pas qui est beau!....
Un valet maltois, qui étoit à un chevalier de la suite de l'abbé de Retz, comme nous étions au palais Farnèse [217], à Rome, voyant qu'on nous disoit qu'un certain marmouset avoit été adoré par les païens, y alla dévotement faire toucher son chapelet.
Madame Sanquin, femme du maître-d'hôtel ordinaire de Henri IV le feu s'étant pris à sa chambre, jeta un grand miroir par la fenêtre, de peur qu'il ne fût brûlé.
On alloit pendre un Gascon et un Picard; le Picard pleuroit, le Gascon lui en faisoit honte. «Cela est bon, dit le Picard, pour vous autres Gascons qui avez accoutumé d'être pendus.»
Un Allemand, à la paume, demanda à boire; on lui donna de la bière: il en souffla l'écume, en disant que cela faisoit venir la gravelle.
Le fermier de madame de L'Estang [218] (en 1652) lui écrivoit: «Je n'ai pu tenir contre l'armée des Princes; car il y a une brèche à votre cour, comme vous savez.» Notez que c'est une maison plate.
Madame d'Usez, seconde femme de feu M. d'Usez [219], alla voir la Reine un peu après ses noces; la Reine lui dit: «Eh bien, madame d'Usez, M. d'Usez vous a-t-il donné de beaux habits?—Non, dit-elle, madame, il ne m'a pas encore accoutrée.»
En un village d'Espagne, on condamna un tailleur à être pendu; les habitants allèrent trouver le juge, et lui dirent: «Cela nous incommodera bien, car il n'y a que ce tailleur. Laissez-le-nous, et, si c'est que vous vouliez pendre quelqu'un, nous avons deux charrons, prenez lequel il vous plaira: ce sera assez d'un de reste.»
Un Allemand disoit à un Italien: «Non sum fœmina, sed masculus.—Tanto melius,» répondoit l'autre.
La veuve d'un chandelier avoit un garçon qui lui demanda en grâce qu'elle le laissât coucher au coin de son feu; après il lui demanda permission de se mettre au pied du lit; enfin, il se met dedans, et là, vous m'entendez bien. Elle faisoit semblant de dormir, puis quand elle sentit que c'étoit fait, elle dit: «Ah! méchant garçon.—Maîtresse, lui dit-il, ne vous hobez; ceu qui y est, y est; Dieu y boute l'âme!»
Le maréchal de Cossé, pour ne pas faire la guerre contre les huguenots, disoit: «Si Dieu est dans l'hostie, ils ne l'en ôteront pas; s'il n'y est point, nous ne l'y mettrons pas.»
Un bourreau vouloit quitter la ville d'Angers parce qu'on n'y faisoit point d'œuvre délicate, qu'on n'y faisoit que pendre.
Loyauté, avocat, disoit aux conseillers qu'il faisoit une compilation d'arrêts impertinents; mais qu'il étoit accablé, qu'il en avoit déjà six volumes in-folio.
Deux avocats bègues plaidèrent à Angers devant le lieutenant particulier, qui étoit un rieur; il les avertit l'un et l'autre de mieux prononcer; ils n'en firent rien. Lui, pour se moquer d'eux, au lieu d'une sentence, dit: «Après qu'un tel a dit: Babe, babe, babe, et qu'un tel a dit babe, babe, etc., nous avons ordonné et ordonnons: Babe, babe, babe.» Il y eut procès pour cela: à Paris on n'en fit que rire.
Un autre lieutenant particulier du Châtelet avoit promis à un homme de lui donner surséance, sans intérêts, quoiqu'il eût passé une obligation; il prononça donc comme il avoit promis. Le procureur lui cria: «Monsieur, je suis fondé en obligation.—Et moi, dit-il, en promesse.»
Une femme, ayant été mise à la Bastille, crut que les prisonniers pouvoient épargner sur ce que le Roi payoit pour eux à M. Du Tremblay [220], et qu'ils ne payoient que selon qu'ils mangeoient; elle ne demandoit quasi que des œufs, et en sortant elle dit qu'elle vouloit parler à madame la geôlière pour compter avec elle.
Une huguenotte ayant à passer une grande cour au grand soleil, dit: «Il faut passer ce torrent de Cédron.» Une autre disoit: «Cette zautaride du Pont-Neuf,» pour cette zone torride.
On demandoit à un Saintongeois: «Est-ce toi ou ton frère qui est mort?—Ce n'est pas moi, dit-il; mais j'ai été bien plus malade que lui.»
Il y avoit un impertinent à Chinon, qui avoit fait des harangues pour tous les accidents de la vie, et même pour la potence.
Bautru sauva je ne sais quel homme de la corde. «Monsieur, lui dit-il, je vous remercie. Ce n'est pas que le monde ne soit composé de gens qui sont pendus et de gens qui ne le sont pas.»
Du Haillan demanda un jour un bénéfice à Henri IV, et lui dit: «Sire, vous faites du bien à des traîtres, et n'en faites pas à vos véritables serviteurs.—Pardieu! dit le Roi en colère, je fais du bien à qui il me plaît.—Il est vrai, Sire, répliqua Du Haillan; mais il vous doit plaire d'en faire à des gens comme moi.»
Philippe III dit au marquis de Sainte-Croix, à une promenade: «Cobrios, marquez di Santa-Cruz.» Le marquis lui fait une grande révérence comme pour le remercier, quand le Roi ajouta: «Porque il sol no le haga mal [221].»
Son fils, Philippe IV, avoit gagné je ne sais quelle Espagnole sans se faire connoître, en lui promettant une bague de cinq cents écus; mais quand il fut près de conclure, il se découvrit. Elle, à l'instant, tire la bague de son doigt et la lui rend en disant: «Assez vuestra maestad.» Lui, pensant qu'elle croyoit être assez payée de l'honneur qu'il lui faisoit, la lui voulut remettre au doigt. «Non, non, dit-elle, puisque vous êtes roi, vous paierez en roi; il me faut dix mille écus.» Et il n'en put rien avoir.
Un procureur, las de tous les interrogatoires que sa femme faisoit à une servante qu'elle vouloit prendre, en lui demandant: «Savez-vous faire ceci? savez-vous faire cela?» dit: «Savez-vous f......?» La fille, qui ne savoit ce que cela vouloit dire, répondit: «Monsieur, pour peu qu'on me le montre, je l'aurai bientôt appris.»
Les Hollandois ayant pris Wesel, le curé pria le prince d'Orange qu'on le fît ministre du lieu. «Je suis accoutumé, lui dit-il, à gouverner ce peuple ici, et eux sont accoutumés à moi; je les rendrai bons sujets des États.»
Ceux de Saint-Maixent, en Poitou, quand le feu Roi y passa, mirent une belle chemise blanche à un pendu qui étoit à leurs justices [222], à cause que c'étoit sur le chemin.
La femme du ministre Aubertin disoit de son mari, chez qui il y avoit souvent concert de musique, que de tous les instruments, il n'y en avoit point qu'elle aimât tant que la flûte de M. Aubertin. Il jouoit de la flûte douce.
Un apothicaire gascon écrivoit: «Je couche toutes les nuits avec madame de Pranzac.» C'étoit une belle personne. Il vouloit dire qu'il couchoit dans la même chambre qu'elle.
Un maire de La Rochelle, nommé Fiefmignon, pour voir si une cuirasse étoit à l'épreuve, fut si sot que de se la mettre sur le corps, et de se faire tirer par son valet un grand coup de mousquet. Par bonheur, la cuirasse se trouva bonne; mais le coup le porta par terre tout hors de lui.
Une mademoiselle Massane, fort jolie fille, un jour qu'on lui avoit dit qu'elle ordonnât à dîner, fit mettre un lapin au pot, et ma femme [223], à l'âge de treize ans, ordonna qu'on apportât un demi-bœuf de la boucherie.
Le baron de Ville enlevoit avec quarante chevaux mademoiselle de Longueval [224], qui avoit pour toute défense sa tante, une suivante et un petit laquais: elle étoit en carrosse. Un des braves qui assistoient le baron lui vint demander avec grand empressement: «Monsieur, tuerons-nous d'abord?» Depuis on a pensé en faire enrager ce pauvre nobilis.
Un sot de Paris, nommé Mortfontaine-Hotteman, jouoit à un petit jeu où il faut dire la pensée de toute la compagnie, et n'ayant pas bien dit à sa fantaisie, s'écria: «Ah! je suis un sot!...—Vous l'avez trouvé cette fois-là; vous avez dit la pensée de toute la compagnie.»
Un homme que je n'avois jamais vu, en voyant marier des gens à Charenton, me dit: «Je serois bien fâché d'être en leur place.—Haïssez-vous tant le mariage? lui dis-je.—C'est, répliqua-t-il, que ma femme seroit morte.»
Une bourgeoise, qui avoit un fils au collége des jésuites, lui disoit: «Seras-tu toujours dans ces écuries?» Elle vouloit dire décuries.
Le feu Roi d'Angleterre [225] aimoit fort M. de Bellièvre, depuis premier président. Un jour il le mena promener, et voulut que tous ceux qui l'avoient accompagné en fussent, jusqu'à un valet de chambre. M. de Bellièvre, voyant que le Roi le vouloit absolument, ne lui dit point qui étoit cet homme. On alla quasi au galop, car les carrosses vont vite en ce pays-là. «Or çà, monsieur l'ambassadeur, dit le Roi, combien croyez-vous que nous ayons fait de chemin?—Trois milles, Sire.» Après, le Roi demanda à tout le monde, jusqu'à ce valet de chambre qui dit: «Ah! Sire, nous sommes bien à dix milles d'ici.»
Mario Frangipani, cadet et héritier de Pompeo, son frère, haïssoit toujours le pape et les cardinaux. Quelqu'un lui disoit: «Mais pourquoi haïssez-vous les cardinaux?—Je les hais si peu, dit-il, que je voudrois qu'ils fussent tous papes.»
Madame Cormel faisoit un jour des réprimandes à une gueuse qui traînoit deux ou trois petits enfants, de ce qu'elle ne se contenoit point, n'ayant pas de quoi se nourrir elle seule. «Que voulez-vous? lui répondit la pauvre femme, quand le pain nous manque, nous nous ruons sur la chair.»
Rotrou [226], le poète comique, ou tragique, ou tragi-comique, comme il vous plaira, cajoloit une fille à Dreux, sa patrie. Elle le recevoit assez mal. On lui dit: «Vous maltraitez bien cet homme: savez-vous bien qu'il vous immortalisera.—Lui? dit-elle. Ah! qu'il y vienne pour voir.»
Un laquais qu'on envoyoit dans la rue Dauphine, comme on lui demandoit s'il reviendroit bientôt: «C'est, répondit-il, selon les chansons qu'on chantera sur le Pont-Neuf.»
Un laquais qu'on avoit envoyé d'une campagne à trois lieues de Paris, pour savoir à la ville des nouvelles de quelqu'un, fut deux ou trois jours en son voyage, et, arrivant comme on se réjouissoit à table, dès la porte, il se mit à crier: «All' a dit comme cela: Il se porte un peu mieux.» Il entendoit parler de la femme du malade.
Des porteurs de chaises disoient: «Regardez quel embarras depuis qu'on joue le Camard.» Ils vouloient dire Camma [227] qu'on jouoit à l'Hôtel de Bourgogne.
Un intendant de Languedoc, dont la femme étoit morte dans Béziers, vouloit que la province la fît enterrer à ses dépens. Un député qu'on lui envoya lui dit que cela tireroit à conséquence. «Si c'étoit vous, Monsieur, on le feroit volontiers.»
Un Languedocien, qui croyoit qu'on voloit à toutes heures sur le Pont-Neuf, y passant, se mit à courir de toute sa force, en tenant son chapeau à deux mains. Il trouva un homme du pays qui lui dit: «Qu'y a-t-il?—J'ai passé, dit-il, et j'ai encore mon chapeau.» Un autre laissa sa montre à un de ses amis à Orléans, de peur qu'on ne la lui volât ici.
Boisset, le musicien, fut prié par Gombauld d'assister à la lecture d'une pièce de théâtre; il s'y ennuyoit terriblement, et quand un acte fut lu, il demanda à L'Estoile [228]: «Monsieur, y a-t-il bien des actes à une pièce?—Selon, dit L'Estoile, quelquefois onze, quelquefois vingt-quatre.» Cela l'épouvanta. Il donna un tour de pilier [229] sans attendre davantage.
Un cocher, après avoir donné l'avoine à ses chevaux, ôtoit son chapeau, et disoit Benedicite tout du long.
En Hollande, on fait payer la qualité et le bruit; ils demandent assez plaisamment quand il y a deux ou trois François: «Quel régiment est logé céans?» Une fois, M. de Vendôme, étant à cheval, s'arrêta sous la porte de l'hôtellerie, pour laisser passer une ondée. Il fallut payer le couvert et l'ordure que ses chevaux avoient faite sous la porte.
Morin, le fleuriste (c'est le jeune), est une espèce de philosophe; une fois qu'il étoit bien malade, son curé lui disoit: «Ramassez toutes vos peines et les offrez à Dieu.—Je lui ferois là, dit-il, un beau présent!»
Furetière soupoit dans une compagnie où il y avoit un chirurgien qui, voulant faire réchauffer un plat, le fit fondre, de façon qu'on eût dit d'un bassin de barbier. «Je me doutois bien, dit Furetière, que vous nous voudriez donner un plat de votre métier.»
On disoit de madame d'Herbelay, femme d'un maître des requêtes, qu'elle faisoit bien d'être grande et forte, car elle portoit trente procureurs à son cou. Le premier président Le Jay lui avoit donné un collier dont les perles coûtoient mille livres pièce; c'étoit la finance des offices de procureur qu'il avoit eue.
Il y a au carrosse du premier président Pontac, à Bordeaux, quatre P entrelacés. On disoit que cela vouloit dire: «Pauvres plaideurs, prenez patience.»
Un fou nommé Cyrano [230] fit une pièce de théâtre, intitulée: la Mort d'Agrippine, où Séjanus disoit des choses horribles contre les dieux. La pièce étoit un pur galimatias. Sercy, qui l'imprima, dit à Boisrobert qu'il avoit vendu l'impression en moins de rien. «Je m'en étonne, dit Boisrobert.—Ah! Monsieur, reprit le libraire, il y a de belles impiétés.»
Le marquis de Courtomer [231], qui fut tué à l'expédition du colonel Gassion, depuis maréchal de France, contre les Pieds-nuds [232], à Avranches, ne laissa qu'une fille, qui fut mariée fort jeune au fils unique d'un M. de Maimbray, homme de qualité du pays du Maine. Ce garçon s'appeloit Langey [233], du nom d'une terre. Il y avoit de grands procès dans la maison de cette héritière, à cause qu'elle avoit un oncle, cadet de feu son père, à qui la mère avoit fait tout l'avantage qu'elle avoit pu. Langey et l'oncle eurent donc bien des choses à démêler. Au bout de trois ans, comme ils étoient à Rouen, sur le point de s'accommoder, il arriva du désordre entre le mari et la femme. Il l'accusoit d'être pour son oncle; cela venoit de ce qu'il ne vouloit point qu'elle eût trop de communication avec ses parents, pour les raisons qu'on verra ensuite. Cela fit du bruit. Elle en écrivit à madame Le Cocq, veuve du conseiller huguenot, sœur aînée de feue sa mère, et à M. Magdelaine, son grand-père maternel, afin qu'ils fissent tous leurs efforts pour les délivrer de la misère où elle étoit. Déjà le bonhomme et la tante s'étoient aperçus de la mauvaise humeur du cavalier.
Durant deux misérables campagnes qu'il fit, il n'avoit jamais voulu permettre à sa femme d'aller chez madame la marquise de La Caze, sa mère [234]; au contraire, il l'avoit donnée en garde à madame de Maimbray. On avoit reconnu qu'il avoit mille bizarreries, et en une occasion, la jeune femme avoit lâché quelques paroles qui donnoient lieu de soupçonner qu'il étoit impuissant. Avec cela, il étoit horriblement jaloux; car ces sortes de gens-là savent bien que leurs femmes ne sauroient pires qu'eux. Il la vouloit jeter dans la dévotion; il lui lisoit et lui faisoit lire sans cesse la Sainte-Ecriture. On a vu de ses lettres; je ne crois pas qu'il y ait rien de si impertinent. Il ne fait que coudre des passages de la Bible, qu'il prend de travers, et il y en a une où il compare Courtomer, l'oncle de sa femme, à Julien l'Apostat. Ecrivant à son homme d'affaires, il mettoit au bas de la lettre: «Retenez bien toutes les questions que je vous fais sur ces passages, et ayez bien soin de mes affaires.» Il vouloit persuader à sa femme qu'une honnête femme devoit avoir les mêmes goûts que son mari, et ne devoit manger que de ce qu'il mangeoit. Un jour il lui proposa de se renfermer dans un appartement de Courtomer, et d'y faire faire un trou par lequel on leur donneroit les choses nécessaires, afin de ne se plus quitter du tout.
Cela me fait souvenir d'un receveur des tailles du Mans, nommé Saint-Fucien, qui rendoit des lavemens dans son lit, étant couché avec sa femme, et disoit que si elle l'aimoit bien, elle ne trouveroit point que cela sentît mauvais. Il étoit aussi impuissant, et quand un de ses juges lui demanda pourquoi il s'étoit marié, étant en cet état-là: «Monsieur, répondit-il naïvement, le jubilé étoit proche et je croyois qu'à force de prier Dieu, cela reviendroit.» Il fut pourtant démarié.
En un voyage que Langey fit ensuite à la campagne chez le bonhomme Magdelaine, ancien conseiller huguenot [235], on fit avouer à sa femme qu'il n'avoit point consommé, et on prit ses mesures pour la faire venir à Paris sans lui.
Pour cela, sous prétexte qu'il n'étoit pas trop bien avec le bonhomme, et que pourtant ses affaires requéroient qu'il vînt à Paris, madame Le Cocq lui proposa d'y envoyer sa femme; il y consentit. Elle parut bien dissimulée en cette rencontre; car, après avoir bien fait des façons pour le quitter, comme elle étoit déjà montée en carrosse, elle remonte, va encore l'embrasser, et lui dire qu'elle ne pouvoit se résoudre à le laisser, etc. Depuis, jusqu'au jour où il reçut l'exploit, elle lui écrivit les lettres les plus tendres du monde, et ici sa tante la mena au Cours et aux noces. Peut-être eût-il été mieux de ne point faire tout cela. L'exploit le surprit, comme vous pouvez le penser; il vient à Paris, demande à la voir; on le lui refuse. Il y envoie M. du Mans (Lavardin), son parent, qui dit tout ce qu'il y avoit à dire là-dessus, et offrit le congrès [236] en particulier, mais en vain; le ministre Gasches offre la même chose, on passe outre.
M. Magdelaine, qui n'est habile homme que par routine, ne daigne pas s'informer comment il y falloit agir; il se fie à ce que sa petite-fille lui dit que Langey n'étoit point son mari, et il oublie d'exposer dans la requête qu'en quatre ans que cet homme a été avec elle, il n'a eu que trop de temps pour la mettre en état, d'une manière ou d'une autre, de ne passer plus pour fille. Après elle offre de se laisser visiter, et on fit pour elle un factum si sale, que depuis on a trouvé à propos de le désavouer.
Après bien des procédures, on en vint à la visite chez le lieutenant civil, à cause que les parties étoient de la religion. Madame Le Cocq, pour s'excuser, dit qu'elle avoit vu le procès-verbal de la visite de mademoiselle de Soubise [237], aussi huguenotte, et qu'il y avoit douze experts, au lieu qu'à l'ordinaire il n'y en a que quatre tout au plus; «mais n'en nommer que deux de chaque côté, disoit-elle, ce petit nombre se peut corrompre aisément; il en faut quatre, puis la cour en nomme d'office.» Il y en eut donc douze entre lesquels il y avoit deux matrones.
Langey est bien fait et de bonne mine. Madame de Franquetot-Carcabu, en le voyant au Cours, dit: «Hélas! à qui se fiera-t-on désormais?» Cela donnoit de mauvaises impressions contre la demoiselle. Je ne sais combien de harengères et autres femmes étoient à la porte du lieutenant civil, et dirent en voyant Langey: «Hélas! plût à Dieu que j'eusse un mari fait comme cela!» Pour elles, elles lui chantèrent pouille. La visite lui fut fort désavantageuse, car on ne la trouva point entière [238], et, après avoir été tâtée, regardée de tous les côtés, par tant de gens et si long-temps, car cela dura deux heures, donna une si grande indignation à tout le sexe, que, depuis ce temps jusqu'au congrès, toutes les femmes furent pour Langey; d'ailleurs, il ne disoit rien contre elle. Il se mit en ce temps-là beaucoup plus dans le monde qu'il n'avoit jamais fait, et on disoit que cette affaire lui avoit donné de l'esprit. S'il en eût eu, il lui étoit bien aisé de garder sa femme toute sa vie; il n'avoit qu'à avouer, voyant la visite si désavantageuse pour elle, qu'il s'étoit fatigué par les excès qu'il avoit faits avec elle. Au lieu de cela, il demanda le congrès. Tout le monde pourtant s'étonnoit de son audace, car il n'y avoit qui que ce fût qui pût dire: «Je l'ai vu en état.» On doutoit fort de sa vigueur. Le seul ministre Gache et le médecin L'Aimenon, qui est à M. de Longueville, soutenoient qu'il étoit comme il falloit; l'un se fioit à ce qu'il étoit trop craignant Dieu pour mentir, et l'autre disoit qu'il étoit de trop bonne race du côté de père et de mère. Menjot, le médecin, disoit plaisamment qu'ils étoient les deux c........ de Langey: M. L'Aimenon le droit, et M. Gache le gauche.
Madame de Lavardin et madame de Sévigny [239], amies du lieutenant civil [240], étoient en carrosse à deux portes de là, où il les alla trouver; après, on les entendoit rire du bout de la rue. On prétendit que le lieutenant civil avoit été favorable à Langey, à cause de madame de Lavardin.
Il y eut bien des procédures pour cela, qui firent durer la chose près de deux ans; on ne parloit que de cela par tout Paris. Je me souviens que, sur le rapport, des femmes disoient: «Jésus! on disoit qu'elle étoit si bien faite! Regardez ce qu'en disent ces gens-là.» Elle est bien faite pourtant. Les femmes s'accoutumèrent insensiblement à ce mot de congrès, et on disoit des ordures dans toutes les ruelles. Une parente de la dame dit un jour en visite, parlant de Langey: «On a trouvé la partie bien formée, mais point animée.» Madame Le Cocq, au lieu d'ôter sa fille, la laissa coucher avec madame de Langey. Je pense qu'elle y aura appris de belles choses. Il est vrai qu'elle l'ôta quand on en vint au congrès; mais il étoit bien temps. On en fit des vers, méchants à la vérité, mais qui disoient bien des saletés. Les vaudevilles ne chantoient autre chose, et madame Le Cocq alloit débitant tout ce qu'elle savoit là-dessus, car c'est la plus grande parleuse de France; les paroles sortent de sa bouche comme les gens sortent du sermon [241]. On l'appeloit, lui, le marquis du Congrès. Il avoit le portrait de sa femme, et montroit partout de ses lettres. Un jour qu'il disoit à madame de Gondran: «Madame, j'ai la plus grande ardeur du monde pour elle.—Hé! monsieur, gardez-la pour un certain jour, cette grande ardeur.» Madame de Sévigny lui dit un peu gaillardement: «Pour vous, votre procès est dans vos chausses.» Madame d'Olonne un jour disoit: «J'aimerois autant être condamnée au congrès.»
C'étoit une plaisante rencontre que madame de Langey logeât dans la rue de Seine, du même côté de l'hôtel de Liancourt [242] et du logis de madame de Guébriant, et en égale distance de l'un et de l'autre; elles étoient toutes trois sur une ligne. Madame la marquise de Rambouillet disoit à propos de cela: «Je ne désespère pas que cette madame de Langey ne soit un jour dame d'honneur de quelque reine, puisque madame de Guébriant la doit être de la Reine à venir [243].»
Cette madame de Langey ne témoigna pas beaucoup de cœur, car, dans une rencontre qui eût mis une autre personne au désespoir, elle jouoit aux épingles avec sa cousine Le Cocq, et n'a pas paru extrêmement touchée de toutes les indignités qu'on lui a fait souffrir. Les juges de l'édit étoient assez mal satisfaits d'elle, et si Langey n'eut point été si sot que de demander le congrès, elle eût été bien empêchée. Il ne tint qu'à lui de s'accommoder assez avantageusement. Pour peu qu'il y eût eu de galanterie du côté de madame de Langey, elle étoit perdue, car même on ne trouva pas bon qu'elle fût allée en cachette, chez un des parents de sa tante, voir un feu d'artifice sur l'eau; il est vrai que c'étoit au sortir de chez le rapporteur, où Langey avoit permission de lui parler durant trois jours. Le père et la mère de Langey vinrent ici exprès pour le faire résoudre à s'accommoder; ils n'en purent jamais venir à bout. On n'a jamais vu un tel esprit d'étourdissement.
Cependant sa maison est ruinée de cette belle affaire, car il n'est pas la moitié si riche qu'on le faisoit, et le bonhomme Magdelaine et madame Le Cocq se fièrent sottement à un Normand, leur voisin, qui les trompa, ou du moins fut trompé lui-même en les trompant.
Le jour qu'on ordonna le congrès, Langey crioit victoire; vous eussiez dit qu'il étoit déjà dedans: on n'a jamais vu tant de fanfaronnades. Mais il y eut bien des mystères avant que d'en venir là. Il fit ordonner qu'on la baigneroit auparavant; c'étoit pour rendre inutiles les restringents, et qu'elle auroit les cheveux épars, de peur de quelque caractère [244] dans sa coiffure. Faute d'autre lieu, on prit la maison d'un baigneur au faubourg Saint-Antoine.
La veille, lui et elle furent encore visités par quinze personnes, et, le jour, je pense qu'il avoit aposté de la canaille, la plupart des femmes, au coin de la rue de Seine, qui dirent quelques injures à la patiente. Plusieurs fois, il en a fait dire à madame Le Cocq, au Palais. Elle y alla bien accompagnée, et les laquais disoient à ceux qui demandoient qui c'étoit: «C'est M. le duc de Congrès.» Elle étoit fort résolue en y allant, et dit à sa tante, qui demeura: «Soyez assurée que je reviendrai victorieuse; je sais bien à qui j'ai affaire.» Là, il lui tint toute la rigueur, jusqu'à ne vouloir pas souffrir, quand on la coucha, qu'on la coiffât d'une cornette que deux femmes des parentes de son grand-père avoient apportées; il en fallut prendre une de celles de la femme du baigneur. En s'allant mettre au lit, il dit: «Apportez-moi deux œufs frais, que je lui fasse un garçon tout du premier coup.» Mais il n'eut pas la moindre émotion où il falloit; il sua pourtant à changer deux fois de chemise: les drogues qu'il avoit prises l'échauffoient. De rage, il se mit à prier. «Vous n'êtes pas ici pour cela,» lui dit-elle; et elle lui fit reproche de la dureté qu'il avoit eue pour elle, lui qui savoit bien qu'il n'étoit point capable du mariage. Or, il y avoit là entre les matrones une vieille madame Pezé, âgée de quatre-vingts ans, nommée d'office, qui fit cent folies; elle alloit de temps en temps voir en quel état il étoit, et revenoit dire aux experts: «C'est grand'pitié; il ne nature point.» Le temps expiré, on le fit sortir du lit: «Je suis ruiné,» s'écria-t-il en se levant. Ses gens n'osoient lever les yeux, et la plupart s'en allèrent. Au retour de là, un laquais contoit naïvement à un autre: «Il n'a jamais pu se mettre en humeur. Pour ce mademoiselle de Courtomer, elle étoit en chaleur; il n'a pas tenu à elle.»
L'hiver suivant, il arriva une chose quasi semblable à Reims: la femme, par grâce, accorda au mari toute une nuit. Les experts étoient auprès du feu; ce pauvre homme se crevoit de noix confites. A tout bout de champ, il disoit: «Venez, venez;» mais on trouvoit toujours blanque [245]. La femelle rioit et disoit: «Ne vous hâtez pas tant, je le connois bien.» Ces experts disent qu'ils n'ont jamais tant ri, ni moins dormi que cette nuit-là.
Le lendemain qui étoit la cène de septembre à Charenton, on ne fit que parler de l'aventure de Langey. Jamais on n'a dit tant d'ordures le jour de mardi gras. Le ministre Gache étoit si confus que vous eussiez dit que c'étoit à lui que cela étoit arrivé. Jusque là, quand il marioit quelqu'un, il se tournoit vers le bonhomme Magdelaine, à l'endroit où il y a: Donc, ce que Dieu a joint, que l'homme ne le sépare point, et crioit à haute voix. Depuis, il a lu cela comme le reste. Les femmes qui avoient été pour Langey étoient déferrées: «C'est un vilain, disoient-elles, n'en parlons plus.»
Dès le lundi, une infinité de gens allèrent se réjouir chez madame Le Coq; elle leur dit une bonne chose: «Excusez ma nièce, leur disoit-elle; elle est si fatiguée qu'elle n'a pu descendre.» Langey ne laissa pas de présenter encore requête, disant qu'il avoit été ensorcelé, qu'on l'avoit bassiné d'une autre eau qu'elle. Cela fut cause qu'on ne put avoir arrêt à ce parlement-là. On fit un couplet de chanson à l'imitation de celle du maréchal Lampon, où il y avoit: