De par les décrets de Dieu, il y a trois bonnes choses dans le mariage: fides, la fidélité; genitura, les enfants; sacramentum, le sacrement.—Mais où est la fidélité? Il n’en est plus, surtout de la part des femmes. A preuve, ces deux mégères que Mahieu a vu brûler de ses propres yeux: l’une avait coupé la gorge de son mari en lui lavant la tête; l’autre, qui était de Dampierre, avait fait assassiner le sien, la nuit.—Les enfants. Mais, sans mariage il en naîtrait tout autant, et plus. Les animaux et les plantes se multiplient très bien sans cette formalité. Au reste, Dieu aurait pu créer chaque nouvel être sans accouplement, par un acte de sa volonté; pourquoi ne l’a-t-il pas voulu? L’institution du mariage va contre la nature et le droit. Contre la nature:
Contre le droit, le droit des pères, à cause des fils ingrats. Le père qui amasse pour ses hoirs les rend paresseux; on ferait mieux d’agir comme Aimeri de Narbonne, qui ne voulut pas laisser son patrimoine à ses enfants, pour les obliger à se faire une place dans le monde. Et pourquoi Dieu permet-il, soit dit en passant, que l’«usage», invention du peuple ignorant, l’emporte sur le droit écrit? Par exemple, en matière de succession, le prétendu droit d’«aînesse», établi par la coutume, est un injustifiable abus[660]. Mais, quoiqu’il en soit, il est certain que l’espérance de la progéniture n’est pas la justification du mariage: quand saint Joseph épousa la Vierge, il n’en attendait pas d’enfants.—Quant au sacrement, l’auteur n’en veut pas médire. Mais, comment se fait-il que, d’après le passage précité de l’Écriture elle-même, il soit officiellement un obstacle au salut? Tout cela est stupéfiant.
Et, en somme, quand on y pense, il y a bien d’autres choses stupéfiantes dans l’œuvre divine. Mahieu profite de l’occasion pour s’en «desgorgier» à son aise. Les pécheurs sont frappés de châtiments éternels pour des fautes d’un moment; ce n’est pas juste: «la punicion excede». La rédemption du Christ ne nous a pas suffisamment rachetés si nous sommes encore exposés à de mortels périls. Mais nous devons croire qu’elle nous a suffisamment rachetés; nous sommes donc tous sauvés. Dieu est le bon pasteur: il ne peut pas ne pas désirer le salut de ses brebis.—Cette digression théologique finit par une pirouette. Sauver tous les hommes, très bien; mais les femmes, impossible:
Le discours de Mahieu à Dieu se clôt par des protestations d’humilité. Peut-être s’est-il trompé; que sa douleur soit son excuse.
Dieu répond. Il répond en exposant fort au long le mystère de la Rédemption. Il déclare ensuite que, pour éprouver la patience des pécheurs, il a institué plusieurs purgatoires: le plus pénible est le mariage; quand on a passé par celui-là, on est dispensé des autres; le mariage, qui est un martyre, est, par lui-même, le plus sûr moyen d’obtenir la couronne céleste. Il va, d’ailleurs, reprendre les arguments de son critique un à un, simplement, «com l’en seult faire entre amis»...
Ce n’est pas la peine, dit Mahieu; car mes raisons sont «trop mal armées contre vous». Une petite explication seulement, s’il vous plaît: quelle est l’épreuve la plus méritoire, du cloître ou du mariage?—Il n’y a pas de doute, mon fils. Les «mariés» auront dans le ciel des sièges plus «precieux» que les moines, parce qu’ils auront plus souffert:
D’ailleurs le mariage est l’état le plus ancien et le plus saint; car je l’ai institué moi-même, à l’origine des choses et j’ai permis à ma mère de se marier:
Après cela, Dieu reprend le cours de son argumentation. Il ne faut pas dire tant de mal des prélats, en bloc, car il y en a de bons, et les mauvais, pour leurs démérites, seront châtiés plus sévèrement qu’«un bas homme du peuple uni».—Dissertation sur l’amour divin, lequel dépasse toute mesure. Il convient cependant que le juste soit plus aimé que le méchant. Et c’est une erreur de croire, par conséquent, que le sacrifice de la rédemption a sauvé, d’avance, tout le monde. Il y a le libre arbitre; nul ne sera sauvé sans avoir voulu l’être.
Mais il reste, dit Mahieu, que toute la descendance d’Adam est punie pour le péché de son ancêtre; or, «chascun doit soutenir sa charge»; le contraire n’est pas juste.—Crime de lèse-majesté; toute la famille doit payer. Toutefois les pécheurs ont le choix libre entre le salut et l’enfer.
Mais pourquoi des peines éternelles en punition des fautes d’un moment?—Ceux-là seuls subissent ces peines qui ne se sont pas repentis, et dont, par conséquent, la volonté de pécher dure toujours.
Là-dessus, Mahieu est convaincu: «Je me ren, pere pardurable». Mais il n’a pas achevé sa syndérèse que le Seigneur l’a transporté dans le paradis pour lui faire voir les sièges réservés aux martyrs du mariage. Dénombrement de la hiérarchie céleste: après la Vierge et les anges, les patriarches et les prophètes, les apôtres, les martyrs, les «mariés», les confesseurs (moines et prêtres). Et quoi de mieux?—Une légion de mariés et de bigames se lèvent, saluent Mahieu, lui souhaitent la bienvenue: «Vecy, vecy le vray martir; venés ça a nostre carole». Des danses commencent aussitôt, qui dans le texte latin, sont décrites avec une précision singulière (le traducteur abrège et banalise):
D’autre part, d’autres danseurs esquissent d’autres figures (tresche ou farandole):
Un merveilleux concert d’instruments se fait entendre en même temps:
Mahieu reçoit un vêtement blanc, une couronne, un trône et s’asseoit triomphalement parmi les élus. Puis la vision s’évanouit.—L’auteur reprend conscience dans son lit, près de sa femme, qui le blâme d’avoir tant dormi. Espérons, quoi qu’en dise Caton (l’auteur des Distiques), que les songes ne trompent pas!
*
* *
L’auteur redoute que sa femme ait connaissance de ce qu’il vient d’écrire; il ne le publiera donc point. Du reste, il est temps d’en finir, cum sit scriptura brevis optima. Avant de jeter l’ancre, il adressera simplement son poème à ses «seigneurs», en leur décrivant, à chacun, une fois de plus, son naufrage.
Premier envoi à Jacques de Boulogne, évêque de Thérouanne, conseiller du roi (consul regis). Éloge de ce prélat et de sa famille, que Mahieu connaissait fort bien. Juriste renommé à Orléans, Jacques avait enseigné à Mahieu ce que celui-ci, sa «créature», savait en logique et en droit. Mahieu, plongé par sa bigamie dans un abîme de maux, n’en est pas moins enchanté des prospérités de son maître. Il est bien triste, pourtant: confession de sa faute; réflexions d’une grande banalité sur la vanité des choses du monde, les dangers de la richesse, la fatalité de la mort.
Épitre à Jehan [de Vassogne], archidiacre de Flandre. Ce personnage est jeune, très versé dans la connaissance des lois civiles et canoniques et des coutumes, et conseiller du roi. L’auteur n’a pas à lui raconter son cas en détail, lui qui ne sait même pas, peut-être, que le nommé Mahieu existe. Mais il réclame ses prières.
Éloge de l’archidiacre de Thérouanne, Jacques, un vieil ami, que Mahieu appelait jadis Jaket. Les honneurs ne l’ont pas gâté. Il ne tourne pas le dos, comme tant d’autres, à l’infortuné bigame, dont le sort pitoyable est ici décrit derechef.
[Eustache d’Aix], écolâtre de l’église de Thérouanne, ancien official, savant juriste, savant canoniste, juge sans reproche. Son mérite personnel (ore minor sed mente profundus) a fait oublier l’extrême simplicité de son origine. Réflexions sur ce lieu commun: Est vas merdosum rex sicut inops[666]. L’écolâtre est généreux, mais à bon escient; il n’est pas de ceux qui jettent leur lard aux chiens. Mahieu n’a pas, hélas, de part aux libéralités de ce compatriote; mais c’est par sa propre faute.
[Jehan de Corbie], doyen de l’église de Thérouanne, a été pauvre; maintenant il est riche, Dieu aidant; mais il est le maître, non l’esclave de ses richesses. Il est très économe, pourtant; et chaste, depuis qu’il est vieux.—Hélas, cher doyen, la vie de Mahieu, telle qu’elle est maintenant, en est-elle une? Toute la subtilité des «artiens» (étudiants ès arts) ne résoudrait pas ce problème. Priez pour lui, à cause de sa misère. Dieu n’a pas eu pitié de l’auteur, comme de ce Mahieu de Beaurémi, son confrère et votre familier, qui put se tirer d’affaire à temps en abandonnant son amie.
G[autier de Renenghe], archidiacre de Brabant dans l’église de Thérouanne, et son frère B[audouin] chanoine dans ladite église, nobles de race et de mœurs, généreux, les plus habiles gens du pays. Gautier sait tout: trivium, quadrivium, mécanique, logique, grammaire, rhétorique, musique, astronomie, architecture, etc.; le tout, plus encore par nature que par étude. Il est éloquent. Il sait toutes les langues. Il sait se taire au besoin... Il est connu à Cambrai, à Paris; il est conseiller du roi; néanmoins, il n’est pas fier.—Ah! il compatirait aux malheurs de Mahieu, s’il en était informé! Exposé de ces malheurs, d’autant plus mérités que l’infortuné bigame assistait de sa personne au Concile de Lyon où fut rendu le décret sur la bigamie.
Le prévôt d’Aire, [Guillaume de Licques], m’a connu jeune; il l’a oublié; comment espérer qu’il m’aide, maintenant que je suis cloué sur la croix du mariage?
[Ici s’intercale, assez singulièrement, un long morceau, plaqué, qui fait hors d’œuvre (v. 4447-4700), en forme de diatribe sur les divers «états du monde»[667].
D’abord, le haut clergé. Malédictions contre les évêques repus, «aux pances pleines», qui négligent le soin de leur troupeau pour le service des rois:
On aimait jadis à vivre sous la juridiction des moines; maintenant, nul ne s’en soucie, tant ils sont durs. Ils ne résident plus, d’ailleurs, dans les monastères: on les voit aux plaids, aux marchés, par les rues, à la cour du roi, à celle [archiépiscopale] de Reims, à celle de Rome. Ils intriguent là et ailleurs; leur grand souci, c’est de trouver jour à se débarrasser de leurs abbés. Et le fait est que le plus chétif moine, dès qu’il est abbé, devient intolérable.
Rien d’intéressant dans les invectives qui suivent contre les chevaliers et les juges.—Les avocats sont comme les filles publiques: ce qu’ils louent, eux, c’est leur langue; et, comme elles, ils s’habillent de manière à attirer les clients:
Fi des docteurs en médecine! Très différents des avocats en ceci qu’ils cherchent toujours à travailler seuls, chacun pour soi, tandis que les avocats, s’ils sont retenus deux dans une cause, ne demandent qu’à y être quatre. Les avocats dépensent beaucoup et se traitent largement entre eux; les médecins, tristes, solitaires et pensifs, «pleurent» la moindre dépense[669]. Aussi bien, comment croire à leur médecine? ils sont malades comme nous, ils ne vivent point plus que d’autres. Leur médecine est à genoux devant les excréments et les urines, dans les latrines, pour les clystères...
Les bourgeois acquièrent cens, rentes et châteaux par usure; mais biens acquis de cette sorte ne durent point, comme on sait, jusqu’à la troisième génération[670]. Tous, pourtant, ne fraudent pas. L’auteur connaît beaucoup de bourgeois vaillants, sages, bons et honorables, qu’il prie de bien vouloir l’excuser, s’il a été indiscret.
Les laboureurs, sympathiques parce qu’ils travaillent, payent mal leurs dîmes; ils sont médisants et jaloux. «Las aux vilains maugracieus», qui toujours envient la vigne et le blé de leurs voisins, et qui vivent, pour la plupart, «comme bestes».]
L’abbé du Bois (de Sainte-Marie-au-Bois de Ruisseauville) est le frère de l’évêque de Thérouanne; l’auteur l’avait vu en nourrice. Il est loué de son énergie à défendre les droits de son église contre la population belliqueuse et avide du Ternois. Deux cents vers en son honneur ou de lamentations à son adresse.
L’official de Thérouanne, Jehan de Ligny, homme jeune, sage et très sûr, noble et très savant. Mahieu célèbre sa science, qui est universelle, avant de lui faire part, comme aux autres, des suites de sa bigamie. Enfilade de lieux communs contradictoires, qui donnent au rimeur l’occasion de déployer ses talents. Il a été chassé de l’ordre clérical: tant mieux; à bas les clercs, qui oppriment les laïques. Mais que dis-je? l’ordre des clercs est un des trois dont la sagesse divine a composé la société; le monde périrait sans lui.
Maître Nicaise de Fauquembergue, ancien collègue de Jacques de Boulogne aux écoles d’Orléans et dont Jacques, promu à l’épiscopat, a fait son familier et un chanoine de son église; Gilles, abbé de Mont-Saint-Jean lès Thérouanne, que Mahieu a connu dès l’enfance; et enfin maître Jacques d’Étaples, écrivain incomparable, parent de l’auteur, critique sûr, reçoivent aussi chacun leur tirade, farcie de compliments hyperboliques et de jérémiades.
Après quoi, le bigame «jette l’ancre», comme il s’y est engagé. Encore un conseil: ne vous mariez point. Une dernière prière: que Dieu accueille l’auteur au paradis; et il pourra tout de même placer Perrette à ses côtés, pourvu qu’elle ait changé d’humeur.[671]
Comme le Roman de la Rose, le Roman de Fauvel, ou plutôt de Fauvel et Fortune[672], se compose de deux parties indépendantes.
La première est l’œuvre d’un clerc qui s’est proposé, comme tant d’autres, de dire le mal qu’il pensait de l’état du monde en son temps.
La seconde est un essai philosophique sur l’allégorie de la Fortune.
Au premier abord, il n’y a guère de commun à ces deux écrits que le nom même de Fauvel, qui les domine.
Qu’est-ce que Fauvel?
Dès le XIIe siècle, on parlait couramment, en France, de l’«ânesse fauve», comme on parle, maintenant, de l’«âne rouge»: trompeur comme l’ânesse fauve, méchant comme un âne rouge. La première origine de ces locutions n’est pas connue.
Cependant, on n’a trouvé, jusqu’ici, Fauve (Fauvain, au cas régime), comme personnification de la tromperie, dans aucune œuvre antérieure au «Nouveau Renard», du rimeur lillois Jacquemard Gelée, qui écrivait en 1288. Gelée fait de l’ânesse (ou plutôt de la mule) Fauvain la monture de Dame Guile[673].
Un certain Raoul le Petit, qui était aussi du Nord, probablement d’Arras, rima, vers la fin du XIIIe siècle, des vers pour servir de légendes à un recueil de peintures, pour la plupart consacrées à Fauvain. On voit, dans ce recueil, des scènes qui illustrent directement l’expression: «chevaucher Fauvain», employée dès cette époque, et très souvent depuis, pour «tromper, faire des perfidies»; de grands personnages ecclésiastiques et laïques, un évêque, des seigneurs, sont à cheval sur Fauvain[674].
Raoul le Petit parle une fois de Fauvain au masculin. Anesse, mule ou jument, la bête symbolique de la tromperie passait aussi, en effet, pour un cheval. En ce cas on l’appelait, d’ordinaire, Fauvel. On distinguait même formellement le mâle de la femelle, comme l’atteste ce vers de Gilles li Muisis:
L’expression «chevaucher Fauvain» ou «Fauvel» n’était pas, au temps de Philippe le Bel, la seule où figurât cet animal; on disait encore: «etriller», «grater», «torcher», c’est-à-dire bouchonner Fauvel. Le sens de ces locutions est aussi: mal agir, tromper, plus spécialement tromper en flattant. L’«Estrillefauveau» des écrivains français du XIVe, du XVe et du XVIe siècles, c’est ce que nous appelons un arriviste[676].
Fauvain et Fauvel étaient des types favoris de l’imagerie populaire à la fin du XIIIe siècle. Non seulement on leur consacrait des albums analogues à l’œuvre précitée dont Raoul le Petit rédigea le texte, mais on les représentait sur les murailles en peinture. L’auteur de la première partie du Roman le déclare en commençant; et il laisse entendre que le sens de ces représentations symboliques était obscur pour beaucoup de ses contemporains comme pour nous.
La première partie du Roman de Fauvel est exactement datée. Ce petit livre, d’après l’explicit,
De l’auteur, qui ne s’est pas nommé, on ne sait, semble-t-il, rien si ce n’est, comme il résulte de son opuscule même, qu’il était clerc et très clérical. C’était un de ces clercs, plus nombreux sans doute qu’on ne pense, qui avaient désapprouvé Philippe le Bel dans sa lutte contre Boniface, qui blâmaient les complaisances de Clément V et la servilité des évêques français envers le roi.—C’était un clerc séculier: il n’aimait pas les moines en général ni les Mendiants en particulier.—Il parle quelque part des bons clercs qui n’ont pas reçu la récompense de leurs services comme quelqu’un qui serait précisément dans ce cas.
Est-il impossible de désigner ce clerc par son nom?—Pour répondre à cette question, il faut résoudre préalablement celle-ci: la seconde partie du Roman de Fauvel est-elle du même auteur que la première?
Il existe huit manuscrits complets de cette seconde partie. Dans quatre de ces manuscrits, elle est, comme la première, anonyme, quoique datée (du 16 décembre 1314)[677]. Mais les quatre autres (Bibl. nat., mss. fr. 2 195, 12 460, 24 436, et nº 947 de Tours) «confessent», en une énigme finale, «le nom et le surnom» de «celui qui a fait cest livre». Voici l’énigme:
Ge rues doi.V. boi.V. esse[678].
Comme doi et boi sont les anciens noms des lettres d et b, et comme esse est celui de la lettre s, M. Gaston Paris a déchiffré: Gerues (ou Gervais) du Bus[679].
Si l’on admet que ce déchiffrement est exact et que l’énigme est bien de l’auteur—et on ne saurait s’y refuser—reste à savoir si Gervais a composé les deux livres de Fauvel ou le second seulement.
Il est assez naturel de penser qu’il les a composés tous les deux, car l’auteur du second livre dit au début de son ouvrage:
Et il dit en terminant:
De plus, le premier et le second Fauvel sont réunis dans tous les mss. qu’on en a, sauf deux, où la séparation est accidentelle[680]. Même dans le seul ms. que G. Paris (Hist. litt., XXXII, p. 118) considère comme contenant «la rédaction originale» de la première partie, les deux poèmes se suivent sans autre séparation que celle des paragraphes ordinaires[681].—Tous deux sont datés avec précision, circonstance qui n’est pas commune.—Ajoutons que, si vague et si abstrait que soit le second Fauvel, il semble bien qu’il émane, comme le premier, d’un mécontent, peu favorable au régime qui prévalut sous Philippe le Bel; il s’y trouve à la fin des allusions très claires aux conseillers de ce prince qui, en 1314, étaient sur le point d’expérimenter l’inconstance de la Fortune.
G. Paris s’est inscrit, pourtant, en faux contre une opinion si vraisemblable. Et telles sont ses raisons: «L’expression mon segont livre ne prouve rien; le poète a composé à Fauvel une suite; il l’appelle naturellement son second livre. Mais les idées, le style, la culture, nous paraissent autres dans le second livre que dans le premier. Le personnage de Fauvel y est conçu d’une manière différente; l’imitation du Roman de la Rose y est beaucoup plus marquée[682]... Gervais du Bus nous paraît avoir voulu profiter de la vogue qu’un premier auteur avait donné au type de Fauvel[683]...; et il a réussi, puisque, sauf dans deux mss., son œuvre a toujours été jointe à celle de son prédécesseur» (Hist. litt., XXXII, p. 136).
Tout se ramène donc à décider si «les idées, le style, la culture» diffèrent sérieusement dans l’un et l’autre Fauvel. C’était l’impression de M. Paris. Mais les idées, quoique différentes, ne sont nullement contradictoires; le style—très lourd, des plus médiocres[684],—est fort analogue et il serait même aisé de relever, dans les deux livres, de frappantes similitudes de mots. Quant à la culture, comment affirmer? L’auteur du second Fauvel avait «une culture philosophique»; celui du premier cite Aristote...
Quoi qu’il en soit, le premier Fauvel présente une particularité singulière. Il est écrit, comme le second, en vers plats de huit syllabes; mais un long passage y est rimé autrement (en strophes de six vers dont les rimes sont groupées comme aab ccb). Nul doute, du reste, que le passage en strophes soit de l’écrivain qui a composé ce qui précède et ce qui suit; car on y reconnaît ses expressions familières; et la pièce n’est pas, à proprement parler, rapportée, car elle est inséparable de l’ensemble. On peut faire plusieurs hypothèses pour rendre compte de cette particularité: le plus simple est que l’auteur a fondu ensemble des morceaux qu’il avait écrits d’abord, l’un en strophes, l’autre en vers plats.
On a plusieurs manuscrits du premier Fauvel ainsi disposé, qui représentent certainement la rédaction de l’auteur lui-même. Les copistes de quelques autres, surpris de voir le rythme changer brusquement, ont essayé d’uniformiser en réduisant les strophes en vers plats (rimant deux à deux). Mais ils se sont plus ou moins vite fatigués de cette tentative: le passage en strophes s’est trouvé trop long pour leur patience. Dans un seul ms. (Bibl. nat., fr. 2140), l’uniformisation a été menée jusqu’au bout.—Il est extraordinaire et inexplicable, soit dit en passant, que ce ms., le plus remanié de tous (d’ailleurs médiocre et incomplet)[685], ait été choisi par A. Pey pour servir à l’édition princeps du roman (Jahrbuch für romanische und englische Litteratur, t. VII, 1866), la seule qui existe jusqu’à présent[686].
Encore une remarque.—Tous les manuscrits du premier Fauvel, sauf un (Bibl. nat., fr. 2139), ont quatorze strophes sur les Templiers (ou l’équivalent en vers plats). Le ms. qui fait exception n’en a que quatre. Or, cette circonstance ne peut s’expliquer que de deux façons: ou bien il y a eu omission dans le ms. unique, ou bien il y a eu addition (interpolation?) dans la source commune de tous les autres.—G. Paris s’est rallié à la seconde alternative: le ms. fr. 2139 est donc, à ses yeux, le seul exemplaire connu de la rédaction originale; de plus, les dix strophes additionnelles ont, à ses yeux, le caractère d’une interpolation: «Il est probable qu’elles ne sont pas de l’auteur» (L. c., p. 125; cf. p. 128, où ce qui avait été présenté d’abord comme «probable» est affirmé comme certain).
Ces conclusions ne paraissent pas de nature à emporter l’adhésion.—D’abord, il n’est nullement assuré qu’il n’y ait pas simplement lacune dans le ms. fr. 2139[687]. A supposer que les dix strophes qui manquent dans le ms. fr. 2139 soient en effet une addition, il n’est nullement probable, et encore moins certain, que cette addition soit d’un autre que de l’auteur du contexte. G. Paris se fondait, pour le croire, sur cet argument que, l’auteur étant en général peu sympathique au pape Clément et au roi Philippe, on ne comprendrait guère qu’il ait fait l’éloge de leur conduite dans l’affaire des Templiers; c’est ce qui l’a conduit à écrire en fin de compte: «Notre roman, composé en 1310 par un clerc fort attaché aux privilèges de l’Église, peu ami du roi et du pape régnants, fut interpolé entre 1310 et 1314 par un auteur dévoué aux intérêts de Philippe le Bel». Mais il n’y a rien, dans l’addition, qui soit d’un homme «dévoué aux intérêts» du prince; l’addition, si c’en est une, est d’un homme borné, qui a cru, comme bien d’autres, aux accusations portées contre les Templiers, voilà tout; or, l’auteur du premier Fauvel, qui avait été très frappé de ces accusations, et qui en parle à plusieurs reprises (en se servant de termes qui se retrouvent dans l’addition prétendue) y croyait certainement.
G. Paris, qui a si bien déchiffré le nom de Gervais du Bus, ne savait rien sur le compte de ce personnage. C’est qu’il n’était pas spécialement versé dans l’histoire de la Chancellerie de France. Le nom de Gervais du Bus est, en effet, bien connu des érudits qui ont fréquenté les registres et les layettes du Trésor des Chartes, comme celui d’un clerc notaire de la Chancellerie au commencement du XIVe siècle. C’est ce notaire qui signait Gervasius sur le repli des actes.[688] Il était déjà en fonctions à la fin du règne de Philippe le Bel[689]; il y était encore après l’avènement des Valois[690].—Gervais du Bus était normand, comme son nom suffirait d’ailleurs a l’indiquer, puisqu’il fonda une chapellenie pour faire desservir la chapelle de Saint-Jean au Vieil-Andely (Eure)[691]. Il n’était pas noble, puisqu’il dut se faire autoriser à acquérir des rentes en fief, «sans ce qu’il puisse estre contraint a mettre les hors de sa main ou a faire en finances pour cause de noublece[692]». Il semble qu’il n’ait jamais obtenu, des cinq rois qu’il servit, que des grâces extrêmement modestes en récompense de ses longs services. Il était encore vivant en décembre 1338[693].
Il peut paraître surprenant que le roman, non pas certes antiroyaliste, mais ultraclérical, de Fauvel soit l’œuvre d’un notaire de la Cour du roi. Mais les faits sont là. Observons du reste que Gervais n’a pas signé le roman de 1310; il n’a signé (encore quatre mss. seulement sur huit offrent-ils cette signature, sous forme d’énigme), que celui de 1314, achevé à une époque où l’on pouvait croire à une réaction, qui se produisit en effet, contre le gouvernement des Nogaret et des Marigni.
J’ai cru quelque temps que ce que G. Paris avait le mieux débrouillé dans sa notice de l’Histoire littéraire sur Fauvel, c’était la formation de l’énigmatique compilation que contient le ms. fr. 146 de la Bibliothèque nationale; mais il est certain que, au contraire, c’est là la partie de son étude qui soutient le moins l’examen.
Le ms. fr. 146, qui est au nombre des manuscrits les plus somptueusement décorés de la première moitié du XIVe siècle[694], contient le texte des deux livres de Fauvel, avec des interpolations[695].—En ce qui concerne le premier livre, rien qu’une addition de vingt vers (à la fin), qui revient à dire: «Cet ouvrage fut composé sous le règne de Philippe le Bel, ce prince trop débonnaire, trop honnête, fils de cet autre Philippe [le Hardi] qui alla en Aragon et qui fut si zélé pour la croisade»[696].—Quant au second livre, il a été remanié et fort allongé par l’insertion de morceaux divers, empruntés ou imités d’autres ouvrages, connus ou inconnus.—De plus le texte des deux Fauvel y est entouré et comme glosé de chansons en français et en latin, avec la musique.
Quel est le compilateur de ces additions et de ces gloses? Cela est très clairement indiqué dans une note intercalée, au fol. 23 vº, après les vers 1651-1652 du second Fauvel. Mais cette note, si claire qu’elle soit, n’a pas été, jusqu’à présent, comprise; et des erreurs singulières y ont, au contraire, pris leur source.
La voici, telle qu’elle est imprimée dans l’Histoire littéraire (XXXII, p. 139):
Les anciens bibliographes avaient conclu de ce passage, ainsi déchiffré, que «François de Rues», clerc du roi, était l’auteur de Fauvel; et cette opinion est celle que M. A. Piaget énonçait encore, par inadvertance, en 1896[697]. G. Paris (qui savait, pour l’avoir découvert, le nom véritable de l’auteur, Gervais du Bus), en a conclu, lui, que «François de Rues» était l’auteur des additions et le compilateur des gloses transcrites dans le ms. fr. 146 jusqu’au fol. 23 vº.
Or les anciens bibliographes et G. Paris ont également passé à côté de la vérité, en la frôlant.—«François de Rues» est un fantôme; car il faut lire[698]:
Et Derues est ici, sans aucun doute, pour Gerues. La note désignait l’auteur de Fauvel (comme c’est évident, et comme les anciens bibliographes l’ont très bien vu), mais elle le désignait sous son véritable nom: Gerues, tel qu’il est dans les manuscrits du roman qui contiennent l’énigme finale. Le copiste qui a exécuté le ms. fr. 146 a transcrit cette note sans la comprendre et altéré le premier vers par la substitution d’une lettre à une autre. Chose qui, de sa part, n’a rien d’étonnant; le ms. fr. 146 n’est pas aussi bon qu’il est beau[699].
La note originale portait donc:
Gerues (Gervais) y rimait, par conséquent, avec conceues. Cela, qui paraît au premier abord très extraordinaire, peut s’expliquer de diverses façons. Ou bien l’annotateur avait déchiffré l’énigme qui donne Gerues, sans identifier «Gerues» avec «Gervais»; cette hypothèse est très peu probable, car il connaissait la qualité de Gerues, laquelle n’est pas indiquée dans l’énigme; d’autres raisons de penser que l’annotateur fut en relations personnelles avec Gervais du Bus seront, du reste, indiquées tout à l’heure. Ou bien l’annotateur a écrit et prononcé Gerues pour respecter le demi-incognito de notre notaire. Il n’est pas hors de propos de constater enfin que, en Normandie, de nos jours, existent, à ma connaissance, des familles qui portent le nom de «Gérus» (ainsi prononcé); ce nom se présente, dans les anciens actes qui concernent ces familles, sous les formes «Gerues, Gervasii»; c’est là, semble-t-il, un de ces cas bizarres où, comme dans «Lefébure» (pour «Lefebvre»), la prononciation a été contaminée par la graphie.
En tous cas «François de Rues» disparaît et se confond avec Gervais dont il est l’ombre incongrue. Mais, alors, quel est le nom du compilateur des additions et des gloses, lequel, de toute évidence, est aussi le rédacteur de l’annotation précitée?
Nous le connaissons par la rubrique suivante, qui se lit au fol. 23 vº du ms. fr. 146, après les vers relatifs à Gervais:
Ci s’ensuient les addicions que mesire Chaillou de Pesstain a mises en ce livre, oultre les choses dessusdites qui sont en chant.
Le sens de cette rubrique, qui a donné lieu aux conjectures les plus compliquées, saute aux yeux de quiconque la lit sans prévention. Elle signifie: «Ce qui suit [les additions au second Fauvel, faites de morceaux empruntés à droite et à gauche], et les gloses musicales [«en chant»] qui précèdent, tout cela est le fait de messire Chaillou de Pesstain».
L’auteur des additions de tout genre à Fauvel qui se trouvent dans le ms. fr. 146, tant de celles qui précèdent que de celles qui suivent le fol. 23 vº de ce manuscrit, s’appelait donc Chaillou de Pesstain.
Ce Chaillou, sur le compte de qui tous les bibliographes se sont tus jusqu’à présent, était certainement un laïque, puisqu’il s’intitulait «mesire». Il appartenait sans doute à la famille des Chaillou, dont plusieurs membres ont exercé au XIVe siècle de hautes fonctions administratives au service du roi[700]. Il doit être très probablement identifié avec «mesire Raoul Chaillou», chevalier, qui fut bailli d’Auvergne (1313-1316), de Caux (1317-1319)[701] et de Touraine (1322)[702], puis membre de la Cour du roi[703], délégué à l’Échiquier de Normandie (1323)[704], enquêteur-réformateur en Languedoc (1324)[705], etc. Au printemps de 1336-1337, il était mort[706].—Il y a apparence que Raoul (si c’est bien lui) et Gervais, qui vécurent pendant plusieurs années côte à côte à la cour, se sont personnellement connus. Gervais, dont Raoul avait tant goûté les œuvres, survécut, du reste, à son patron, puisqu’il vivait encore, nous l’avons vu (p. 284), en 1338.
Il y a lieu de remarquer, pour finir, que, parmi les additions de Chaillou au second roman de Fauvel, se trouvent de longues tirades empruntées au roman de la Comtesse d’Anjou par Jehan Maillart, écrit en 1316[707]. Or, j’ai montré naguère que Jehan Maillart, l’auteur de la Comtesse d’Anjou, n’est autre que Jehan Maillart, un des clercs principaux de la Chancellerie de France au commencement du XIVe siècle[708]. Le ms. fr. 146, si curieux à tant d’égards, apparaît ainsi comme un monument caractéristique qui résume l’activité d’un cercle lettré, jusqu’à présent insoupçonné[709]. Il est établi désormais que, parmi les clercs de la Chancellerie royale, sous les derniers Capétiens directs, il y eut au moins deux hommes de lettres, Jehan Maillart et Gervais du Bus; et qu’un autre serviteur des fils de Philippe le Bel, un Chaillou, grand amateur de romans, de vers et de musique, fit à Gervais et à Jehan l’honneur de leur emprunter la meilleure part du grand recueil de morceaux choisis qu’il fabriqua de ses propres mains[710].
L’auteur a composé son poème pour expliquer à ses contemporains le sens de peintures qu’ils voyaient souvent sur les murailles.