Fauvel est un cheval que tout le monde torche, c’est-à-dire panse, étrille à l’envi: princes et seigneurs temporels, chevaliers grands et petits, vicomtes, prévôts, baillis, bourgeois, et vilains «de ville champestre».
Et de même les cardinaux, vice-chancelier, notaires, audienciers, etc. Et les prélats, les Jacobins, les Cordeliers, les Augustins, les nonnes, les clercs pourvus d’église. Les «povres clers qui sont sans rente» voudraient bien le torcher aussi; mais ils ne sont pas assez près.
Les pauvres gens se tiennent modestement près de la queue et la tressent.
On va commencer cette revue des torcheurs de Fauvel par le pape; mais, sauf son respect et sous toutes réserves, car l’auteur est fidèle à Rome:
Il ne peut s’empêcher, pourtant, de dire la vérité.
Le pape admet Fauvel en sa présence;
Des rois, il sera aussi question; mais, ici, point de «protestacions», et le roi Philippe le Bel est directement visé:
Telle est l’introduction.—Il s’agit maintenant de décrire Fauvel et de «dire par diffinition ce que Fauvel nos senefie». Parlons d’abord de sa couleur, car Aristote a bien raison de déclarer que les accidents aident fort à connaître la substance. Fauvel n’est ni noir (le noir est la couleur de la tristesse, et il est gai); ni rouge (le rouge est la couleur de la charité); ni blanc (le blanc symbolise la pureté); ni vert (le vert, couleur de l’espérance); ni azuré (le bleu, couleur du ciel); il est fauve, couleur de la vanité: A vaine beste vaine cote.
Voici la signification et l’étymologie de son nom:
Les six lettres de son nom sont, en outre, les initiales de Flatterie, Avarice, Vilenie, Envie, Lâcheté.
Dieu a, jadis, fait de l’homme le roi de la création et le maître des animaux. Mais les hommes qui maintenant
se sont ravalés au rang des bêtes en reconnaissant Fauvel pour seigneur. Ils en ont fait leur idole, comme ces hérétiques de Templiers:
Ainsi, l’ordre divin des choses est complètement «bestourné», c’est-à-dire bouleversé. Cela se voit particulièrement, de nos jours, dans les rapports de l’Église et de l’État. Ici, profession de foi qui ne laisse aucun doute sur les sympathies du poète:
L’Église, dame des rois et des princes, gît aujourd’hui «sous le treu[721]», plus que cela ne s’était jamais vu depuis les premiers temps du christianisme. C’est Fauvel qui lui a «brassé ce brouet».
Il y a, d’ordre divin, deux luminaires, le soleil (le pouvoir spirituel) et la lune (le pouvoir temporel), dont le second dépend du premier et lui emprunte sa lumière. Mais Fauvel a, de nos jours, fait passer la lune au-dessus du soleil. Quelle éclipse! Car
Tout est «bestourné», vous dis-je, et jusque dans l’Église même, qui ne ressemble guère à ce qu’elle était lorsque Dieu l’institua:
Ce n’est pas tout. Le pape [Clément V] sacrifie l’Église au bon plaisir du roi et lui prodigue ses biens, son argent et ses privilèges:
Les prélats composent de même avec les puissants du jour au détriment de leur ordre, de leurs églises et de leurs troupeaux:
Leur orgueil, aussi, est choquant:
Ils ne savent pas récompenser les bons serviteurs; ils font parvenir de préférence ceux qui les aident à «gratter» Fauvel:
Les chanoines ne font pas mieux leur devoir que les prélats. Leur devoir serait d’honorer Dieu «es lieus ou doivent demoureir». Or, ils voyagent. Beaucoup même, comme ceux, si bien nommés, de Saint-Benoît-le-Bestourné[728], ne vivent point cléricalement.
Les prêtres paroissiaux sont bien connus, car le peuple les voit de très près. On confie aujourd’hui les paroisses à des ignorants. «Li aveugles l’aveugle meine»:
L’auteur change de rythme pour parler des «gens de religion», et, d’abord des Ordres mendiants.—Les fils de saint Dominique et de saint François chantent aussi Placebo[731]:
Les religieux qui ne mendient pas, mais qui ont rentes et seigneuries, noirs et blancs, devraient être morts au siècle;
Il est récemment arrivé malheur, par la faute de Fauvel, à un Ordre, naguère honoré entre tous, celui des Templiers. Lamentations de l’Église à ce sujet.
Dans la plupart des manuscrits[734], ces lamentations comportent quatorze strophes. L’auteur, par l’organe de l’Église, regrette que les Templiers soient devenus hérétiques et pécheurs contre nature. Il n’exprime aucun doute sur le bien fondé des accusations portées contre eux, telles que le reniement de Jésus-Christ, de la croix, etc.:
Il félicite le roi de France d’avoir été assez heureux pour avoir découvert ces crimes dont saint Louis et le roi de Sicile [Charles d’Anjou] avaient jadis eu vent sans être en mesure de les établir: «Trés bien en a fait son devoir». Les coupables ont reconnu leurs erreurs devant le pape. Plusieurs ont été exécutés...
C’est sans abandonner la forme strophique que le rimeur aborde, ensuite, l’étude du monde laïque:
Le seul moyen de parvenir, c’est, maintenant, d’approuver tout ce que les puissants veulent. Quand ils veulent grever leurs sujets, lever exactions et maletôtes, il faut leur dire: «Bien dit, misire». Or tous les princes de nos jours, jusqu’aux chevaliers et aux écuyers, ne pensent qu’à ruiner l’Église: «L’Eglise et tout le clergié heent».
D’autre part, les nobles sont entichés de leur noblesse, oubliant que Miex vaut sens que fole noblece. L’auteur ne saurait trop protester contre ce préjugé ridicule:
Concluons (et, pour conclure, le rimeur recommence à rimer en vers plats). Tout va mal: les chevaliers haïssent l’Église, l’Église n’est pas honorée, France «est tournée en servitude»; les juges sont sans pitié, les seigneurs «pleins de tricherie», les ribauds gouvernent les communes et les femmes leurs maris...
Puisse ce «petit livret» plaire à Dieu et à Sainte Église!
*
* *
La seconde partie de Fauvel n’est pas de nature à être analysée en détail.
Elle commence par une longue description du palais de Fauvel personnifié et par la nomenclature de sa cour: Charnalité, Convoitise, Avarice, Envie, «Détraction», etc. Dans cette assemblée de tous les vices figure Angoisseuse[735], l’adversaire du repos hebdomadaire:
Fauvel fait part à ses fidèles de ses projets: il voudrait fixer la Fortune en l’épousant. On l’approuve.
Description de la Fortune. Fauvel demande sa main. Fortune refuse avec indignation. Elle n’est pas ce que l’on croit communément:
Que Fauvel se contente d’épouser Vaine Gloire de la main gauche. Ce qui a lieu. Et de cette union naissent d’innombrables «fauveaus».
Ces «fauveaus» ont envahi et déshonoré les plus beaux pays du monde; mais il en est un que l’auteur regrette par-dessus tout de voir contaminé:
Là sont venus s’ébattre, pour tout gâter, Fauvel et sa famille:
Que la Vierge sauve la fleur de lys de France
Le poème, achevé quelques jours après la mort de Philippe le Bel, au moment où les conseillers de ce prince, comme Enguerran de Marigni, étaient déjà visiblement en danger, prend fin par des paroles formidables d’espérance et de menace:
Gilles li Muisis, 17e abbé du monastère bénédictin de Saint-Martin de Tournai, a laissé, entre autres ouvrages, un «registre» de ses pensers sur les mœurs de son temps.
Ce fils d’une excellente famille tournaisienne avait dix-huit ans lorsqu’il fit profession dans le monastère où devait s’écouler sa vie, le jour de la Toussaint 1289. Avant ou après cette date, peut-être avant et après, il compléta ses études à l’Université de Paris[739]. En 1300, il accompagna à Rome l’abbé Gilles de Warnave, à l’occasion du grand pardon institué par Boniface VIII. Une trentaine d’années plus tard, il était élu abbé de Saint-Martin (30 avril 1331); mais Jean XXII ne ratifia son élection, contestée par un concurrent et par l’évêque de Tournai, qu’après de longues procédures en cour de Rome. Il s’employa, par la suite, avec beaucoup d’activité et de soin, à restaurer les finances très compromises de sa maison.—Tels sont les principaux incidents d’une carrière tout unie.
Il approchait de sa quatre-vingtième année lorsqu’il devint aveugle. C’est alors, pour occuper ses loisirs forcés, qu’il écrivit ou plutôt dicta sa «Chronique», ses «Annales» et finalement son «registre». L’auteur déclare lui-même qu’il commença ce registre vers Pâques 1350.
Le manuscrit de la «Chronique» de Gilles li Muisis qui est à la Bibliothèque de Courtrai le représente assis dans une stalle surmontée d’un dais, les mains sur les bras du siège, en train de dicter à un moine.
Vers la Saint-Rémi de l’année 1351, il fut opéré avec succès de la cataracte. Il mourut l’année suivante (15 octobre 1352)[740].
Son «registre», qui faisait naguère partie de la Collection de lord Ashburnham et qui a passé de là, en 1901, dans une autre collection privée de Londres[741], a été publié par M. Kervyn de Lettenhove: Poésies de Gilles li Muisis (Louvain, 1882, 2 vol. in-8)[742].
Les pensées de l’abbé Gilles y sont disposées, à ce qu’il semble, suivant l’ordre chronologique de la rédaction. Après deux espèces de préfaces (Lamentations, Méditations) en vers octosyllabiques, sont transcrites des pièces en alexandrins groupés par quatrains monorimes. Ces pièces, de longueur très inégale, forment plusieurs séries. La première concerne la science et les étudiants, les moines de saint Benoit, les nonnains, les béguines et les Ordres mendiants. La seconde, après une courte introduction qui semble annoncer une revue générale des conditions sociales, comprend des morceaux détachés sur les princes, les prélats et le reste du clergé, avec, en appendice, quelques fragments sur les mêmes sujets. La troisième série se compose d’un essai sur les «gens seculers», c’est-à-dire sur le monde laïque, qui s’achève par des considérations sur les vices de «tous en général»; en appendice, fragments sur les mêmes sujets. Une quatrième série remet en scène, en une suite de courtes pièces, les diverses catégories de gens d’Église et les séculiers. La collection s’achève par trois complaintes dialoguées entre l’auteur, les femmes et les hommes qu’il a blâmés, et ses amis personnels[743].—On serait assez disposé à croire que les pièces du même mètre sur le même sujet (il y en a jusqu’à trois ou quatre sur certains sujets, qui font triple ou quadruple emploi), étaient destinées à être ultérieurement revisées et fondues, si le bon abbé avait trahi quelque part le moindre souci de la composition littéraire. Mais il n’était pas écrivain, quoiqu’il ait beaucoup écrit. Il admirait infiniment le Roman de la Rose, le Reclus de Molliens, un certain Jacques Bochet, Frère Mineur, son contemporain, qui avait rimé sur des questions de morale en langue vulgaire[744], et d’autres bons trouvères et «faiseurs» de son temps; mais lui-même se rendait justice:
La composition n’était pour lui, homme «de petit sens», qu’un passe-temps:
Il craignait sincèrement ce que l’on pourrait penser de ses informes productions:
Le fait est que peu de clercs du moyen âge ont écrit d’une manière aussi lourde et rabâché au même degré. Le lecteur n’en pourra guère juger par ce qui suit, où l’on a rassemblé en gerbe tout ce que le bon abbé a dit d’intéressant; mais il est positivement écœurant de le lire d’un bout à l’autre.—Rappelons à sa décharge qu’il était octogénaire et atteint de cécité[746].
Écrivain détestable, qui perd continuellement le fil de ses idées, intarissable en lieux communs, plat et radoteur[747], l’abbé apparaît, personnellement, dans son œuvre, comme un homme assez remarquable: d’abord un bon vivant, grand amateur, à la flamande, de vins et de mangeaille; et aussi, sous l’habit ecclésiastique, un bon bourgeois prudent, très soucieux des apparences, plein des préjugés qui ont été, en tout temps, ceux des classes moyennes, rentées. Laudator temporis acti jusqu’au comble du ridicule, mais autant à cause de sa prudence naturelle que par l’effet naturel de l’âge. C’est systématiquement qu’il a préféré tracer le tableau idéal de ce qui devrait être, sous couleur de ce qui fut, plutôt que de s’attirer des animadversions en vitupérant le présent avec trop de précision. Il cite bien le proverbe: A tous put qui veut a chascun plaire (II, 251), et il annonce çà et là qu’il est prêt à user d’une sainte audace; mais, d’autre part, il appuie cent fois sur l’inutilité de la prédication morale et sur les dangers qu’elle présente pour qui s’y livre:
Malgré tout, l’abbé Gilles a des titres certains à figurer dans la galerie des moralistes du moyen âge. Le bonhomme n’était pas bête; et, quel qu’ait été son parti pris de parler pour ne pas dire grand’chose, il n’a pas pu, en parlant si longtemps, ne pas ouvrir quelques échappées sur les êtres et les choses du milieu où il vécut.
C’est en 1350, au temps de Pâques, que l’abbé Gilles, empêché de sa vue «si que vir les gens ne pooit, ne lire, ne escrire, et ne veoit fors clartés et lumieres, et grossement», résolut de considérer sa vie: «quels je suis et quels j’ai esté». Il était vieux:
Quel âge avait-il, d’abord? Il «s’avisa» comment il pourrait le savoir. Or, il avait huit ans ou environ quand il fut mis à l’école. Il y resta dix ans «aprendans, contans et lisans», non sans travail et sans «paour». Puis son père, sa mère et ses amis pensèrent à la «mettre en religion». Il y consentit volontiers, car c’était son goût. Il fut donc reçu dans ce noble monastère de Saint-Martin, avec deux autres jeunes gens. Voilà un peu plus de soixante ans qu’il y sert Dieu à son pouvoir. A l’époque de sa profession, il y avait à Saint-Martin soixante-et-un moines et cinq convers; tous sont morts maintenant, à la date où il entreprend le présent «registre»... Les jeunes gens ne croient pas à la vieillesse et à la mort; cependant, tous y passent.
Saint Paul dit en ses Épîtres: Habentes victum et vestitum, hiis contenti sumus. Le vivre et le vêtement ne suffisent point à tout le monde; d’aucuns désirent les richesses, les honneurs. «On le voit bien, comment il est». L’auteur s’en taira pour le moment, «car a plusieurs poroit desplaire»; mais il y reviendra plus tard.
Il remercie Dieu des épreuves qu’il lui envoie; car il a fort à expier. Comblé de biens, il en a peu profité. Comment a-t-il osé si longtemps être prélat, et reprendre autrui en cette qualité, lui sur qui l’on pouvait tant dire? Lui qui a si souvent «quis grans delisces en mangier et en boire»?[750] Maintenant, il n’y voit plus; il ne peut plus voir les oiseaux voler, courir les bêtes. Mais il faut faire de nécessité vertu...
Pendant les dix-huit ans qu’il est resté dans sa famille, il peut se rendre cette justice qu’il hantait volontiers l’église et les bonnes gens; il n’avait pas beaucoup d’argent, mais on ne le laissait manquer de rien. Lorsqu’il entra à Saint-Martin, le bon abbé de ce temps-là entendit sa confession générale, et le sous-prieur, «dans Gilles de Braffe», lui enseigna les devoirs des moines.
Après avoir laissé le siècle, il fut près de sept ans «en custode». Hélas! si les cloistriers y pensaient bien: comme leur vie est agréable! ils ont du vin aux repas et toutes leurs nécessités; la plupart du temps ils regrettent, cependant, la liberté; ils dédaignent les études et la provende du couvent[752]. Mais l’auteur ne veut s’occuper ici que de son propre cas; il reparlera des autres en temps et lieu.
La jeunesse est un âge très dangereux: chacun doit être bien aise de l’avoir dépassé. Durant l’âge mûr, on amasse, avoirs ou savoirs; et l’on dit communément: «Vivre convient». Quand on est vieux, il fait bon avoir fait ses provisions d’hiver, car personne ne jette son lard aux chiens; ne pas compter sur la charité d’autrui, en ce siècle perverti. Et, d’ailleurs, il est assez raisonnable que charité bien ordonnée commence par soi-même.
Gilles a péché en tous les temps de sa vie; il a longtemps «entendu» aux choses mondaines, à ses aises, aux besognes séculières. Mais il a toute confiance en la valeur de la contrition.—Il juge bon d’insérer ici, à ce propos, un petit manuel du confesseur: «Comment priestres doit pekeurs absorre». Questions qu’il doit adresser. Conduite à tenir dans le cas où les pénitents lui disent, comme font plusieurs:
Liste des sept péchés mortels et des dix commandements de Dieu. Il croit rendre service en enregistrant ainsi «de quoy on puet administrer salut d’ame» à ses bons amis. Trop de gens, parmi les lettrés, tiennent closes leurs mains pleines d’utiles enseignements.
L’auteur est couché dans son lit; la vieillesse l’empêche de vaquer aux devoirs des moines, comme il en avait l’habitude, quand sonne la cloche commune. Alors, il pense à ses fautes. Tant de mauvais exemples donnés! Tant de sottises commises, «en pensers, en dis et en fais»!—Longue prière à la Vierge[754].
Il pense sans cesse aux péchés qu’il a faits et à ceux qu’on peut faire. Gourmandise: chacun veut nourrir bien ce corps, qui pourrira dans la terre. Luxure; il y a des gens qui, sur ce chapitre, refusent d’en croire les prêtres, et qui disent:
Mais comment qualifier ceux qui, prêchant le bien, sont les plus ardents au mal, dont la vie se passe à «prechier, dormir, querre leur aises, faire tout chou k’est deffendut»?—Orgueil, envie («qui a esté forte en mi»), Gilles espère qu’il en est guéri.—Convoitise, avarice, paresse, vices ordinaires des vieilles gens, colère...; défendez m’en, Seigneur!