Il ne faut pas se fier aux reclus qui se font emmurer. C’est folie. Qui s’emmure, s’aime peu. Les Chartreux, il est vrai, n’en sont pas là. Et leur réputation, en général, n’est pas mauvaise. Ils n’ont pas de céleriers qui fassent, chez eux, leur pelote. Mais ils ont un tort très grave: ils tuent ceux de leurs frères qui sont malades, faute de soins; et cela contrairement à la Règle de saint Benoit. Laisser mourir un homme devant soi, lorsqu’il serait possible de le sauver, c’est ce que l’auteur ne fera jamais. Or c’est ce qu’ils font, en imposant aux malades, comme aux bien portants, l’abstinence de la viande. Pourtant, au sentiment de ceux qui s’y connaissent, le lait, le beurre et les fromages incitent encore plus à la luxure que la chair des animaux. Tant de cruauté fait horreur:
L’Ordre du Grandmont, Guiot est aussi fort au courant de ses mœurs. Les Grandmontains font ensemble leur cuisine, boivent et mangent en commun et n’observent pas le silence entre eux. Mais ils sont riches et orgueilleux, maîtres des seigneurs et des princes. La guerre qui les a récemment divisés a jeté beaucoup de jour sur leurs affaires qu’ils tenaient fort secrètes, et révélé leur hypocrisie. Ils ont assurément des mérites: ils entretiennent bien les églises. Mais leur charité est tout extérieure:
Ils s’arrangent pour que leurs maisons de France et de Bourgogne soient peuplées de frères gascons et espagnols; et ils envoient les français et les bourguignons ailleurs. Ils vivent ainsi en étrangers dans tous les pays, où ils n’ont pas de relations et dont ils ignorent la langue, ce qui contribue à leur «noble contenance». Ils sont connus, d’ailleurs, pour aimer «fors sausses et chaudes pevrées», et pour le soin qu’ils ont de leurs belles barbes:
Mais, dans cet Ordre, la charrue est mise devant les bœufs et tout va de travers, car les convers y commandent aux prêtres et aux prieurs:
Tout cela avec l’approbation de Rome qui a consenti pour de l’argent à cette suprématie absurde des convers sur les clercs.—Encore un Ordre où l’auteur ne se soucie pas d’entrer: il a peur de ces gens barbus!
Les chanoines blancs de Prémontré sont maintenant en décadence. Ils s’étaient élevés très haut, en France, et sont tombés en peu de temps. Ceux-ci ne vivent pas discrètement, comme les Grandmontains. Ils font au contraire, parler d’eux, «de lor faiz et de lor folies». Ils «batent molt bien lor abbez». A la fin, ils ont tout perdu:
Les chanoines «aux noires chapes d’isanbrun» avec des surplis blancs—c’est-à-dire les chanoines de Saint-Augustin—plaisent assez à Guiot, car ils sont bien habillés, bien chaussés et bien nourris; ils sont «du siècle»; ils vont partout comme ils veulent. Ils n’observent pas, à leurs repas, la règle du silence. Grandes différences avec Cluni! Ceux de Cluni n’ont qu’un mérite, c’est de tenir leurs promesses; mais Guiot aimerait mieux qu’ils ne les tinssent pas si bien. On ne lui avait que trop exactement annoncé les misères qu’il subirait parmi eux:
A l’«Ordre noire» Guiot préférerait encore le Temple, si honoré en Syrie et si redouté des «Turs», mais à condition de ne pas avoir à combattre, car «ne me sied pas la bataille». Suit cette singulière profession de foi d’un qui n’aime pas les coups:
Les Templiers sont populaires: «tuit voelent oïr lor servise»; ils tiennent leurs maisons nettes. Convoiteux et orgueilleux, c’est tout le mal qu’on peut dire d’eux; mais cela, tout le monde le dit[187].
Fiers et orgueilleux, les Hospitaliers le sont aussi: «Molt les vi en Jherusalem». Et ils ne pratiquent guère l’hospitalité, qui est la raison de leur Ordre, tant par deçà que par delà. C’est parce qu’ils sont trop riches.
Passons au bon truand Durand Chapuis, qui inventa les Chaperons blancs et donna les «seignaux au piz[189]». C’était un malin. Ses «seignauz», il ne les donnait pas; il les vendait. Il était passé maître à tromper les gens; il en trompa bien deux cent mille et fit une grosse fortune.
Les truands qui se font «Convers de Saint Antoine» ont trouvé d’autres fourberies. Maîtres fourbes, en vérité:
Moines «retraiz», nonnes «retraites», infirmes, blessés, mal bâtis et malades (des deux sexes, et les enfants de tous ces gens dont le pays est peuplé), ils les recueillent pour attirer les aumônes. Ils sont à l’affût pour s’en procurer.
Avec le produit des aumônes, ils prêtent ensuite à usure. Les évêques et le clergé sont parfaitement au courant de tout cela, mais ils ne disent rien parce qu’ils participent à la «truandise».—L’audace de ces Convers est extraordinaire. On les voit partout prêchant, promenant châsses et croix et sonnant leurs campanelles, pour que les naïfs se mettent de leurs confréries. Pas d’ouvroir où leur bourse ne soit pendue. Pas de four ou de moulin où ils n’aient leur sac. De même pour le vin et le poivre. Les femmes surtout se laissent prendre:
Marchands et cossons (revendeurs) consommés, ils marient très bien leurs filles et se moquent de saint Antoine. L’avis de Guiot est qu’ils feraient mieux de mettre tout cet argent «en l’uevre du mostier», c’est-à-dire pour contribuer à l’achèvement de l’église qui s’élève présentement en l’honneur de saint Antoine[196].
Les converses et les nonnes... Ce sujet est délicat, car
Les coulons (pigeons) sont comme les nonnes; ils font leurs nids dans les églises. Les nonnes sont comme les coulons; elles ne tiennent par leurs maisons nettes. Leurs maisons, c’est-à-dire leurs cœurs[197]:
Aussi bien, n’insistons pas... Il y a, du reste, des femmes excellentes dont on ne saurait assez chanter les louanges.
Conformément à son plan, l’auteur fait comparaître ensuite à sa barre les professions libérales et savantes[198].
En premier lieu, les «devins» (au sens de l’anglais moderne divines, théologiens), adonnés à l’art suprême:
Les bons clers et les bons maîtres d’autrefois, qui enseignaient cet art, «lisoient por Dieu» et «tenoient escoles loiax». Leurs successeurs s’appliquent principalement, de nos jours, à se faire des rentes.
Autre comparaison: ces docteurs hypocrites, et aussi ces hypocrites abbés, dont il y a tant dans l’«Ordre noire» et dans la blanche, et ces évêques, et ces légats, qui parlent profondément du Décret et des Testaments, sont semblables aux gouttières qui déversent dans les rues les eaux du ciel; les eaux lavent et nettoient les rues et fertilisent les vergers; mais la gouttière n’en retient rien. Ou bien encore ils sont comme la chandelle qui se gâte dès qu’on l’allume; elle éclaire, mais se consume et pue en se consumant.
Les «legitres», maintenant. La science des lois et des décrets est une très belle science qui conviendrait même aux rois. Là sont les dits «dont on doit governer le peuple». Mais cette précieuse liqueur est versée de nos jours dans des vaisseaux si malpropres qu’ils la corrompent. Les étudiants en droit sont les moins sérieux de tous:
Ce «chapitre» dira nettement leur fait aux «fausses langues desliées»:
Ils plaident ensuite le faux et le vrai pour plus ou moins d’argent. Quémandeurs impudents! Envieux les uns des autres! Il n’y en a pas d’honnête.
Ils aiment beaucoup les rentes d’Église; mais ils ne se soucient pas du service qui en est la raison d’être et la contre-partie. Chose étonnante qu’ils tirent si mauvaise doctrine d’une si pure fontaine de sapience. C’est le contraire de l’opération dont Guiot a entendu parler, qui consiste à extraire des serpents un «triacle» (thériaque), ou remède, contre leurs propres morsures.
Restent les «fisiciens», ou médecins, les plus redoutables, sans contredit, de tous les praticiens. Ne tombez pas sous leurs pattes!
Pour eux, tout le monde est malade:
C’est à bon droit que le nom dont on les désigne («fisiciens») commence par Fi! Combien d’ignares parmi eux? Mais ils se soutiennent tous, dans l’intérêt de la profession.
Guiot ne leur pardonne pas d’interdire les meilleurs morceaux, ni leurs sales pilules qui coûtent si cher, surtout s’ils reviennent de Montpellier: leur gingembre, leur pliris, leur diadragum, leur rosat et leur violat, leur diarrhodon Julii, leur diamargariton, leur «syphoine» (ellébore), etc. Il préfère, lui, les chapons gras, les fortes sauces, les vins clairs.
Il en est pourtant qui donnent de bons conseils à l’occasion. Ils sont, ceux-là, comme des rosiers parmi les orties. Honorons-les, en cas de besoin; après quoi, qu’ils aillent «à Salonique», c’est-à-dire au diable.
Li bon loial ai je molt chier 2680 Certes, qant j’en ai grant mestier... Grant confort et grant bien me feit. Et qant m’enfermetez me leit[210] Et je ne sent ma maladie Lors voldroie c’une galie[211] L’emportast droit a Salenique Et lui et toute sa fisique. Lors vueil que il tiengne sa voie Si loing que jamais ne le voie.
Étienne Pasquier écrivait en 1530 dans ses Recherches de la France (I, p. 419, 689): «Nous eumes un Hugues de Bercy, religieux de Clugny, qui fit la Bible Guyot... et quelques autres. Lesquels quelques-uns des nôtres ont voulu comparer à Dante, poète italien, et moy je les opposerais volontiers à tous les poètes d’Italie.»
L’erreur d’Étienne Pasquier, qui confond ici les deux «Bibles» de Guiot de Provins et d’Hugues de Berzé fut relevée et rectifiée dès le XVIIIe siècle. Et c’est sous le nom du véritable auteur que la «Bible» d’Hugues figure dans les Fabliaux et Contes de Barbazan-Méon (t. II, Paris, 1808), d’après le ms. 837 (fol. 261) du fonds français de la Bibliothèque nationale[212].
La «Bible» d’Hugues a été, en outre, l’objet d’une notice d’Amaury Duval dans l’Histoire littéraire (XVIII, p. 816).—M. Duval ne savait pas grand chose de l’auteur. «C’était, dit-il, un homme du monde, qui vivait dans la haute-société de son siècle.» C’était aussi un croisé; nul doute, d’après ce qu’il nous apprend de lui-même, qu’il ait «fait partie de l’armée des Croisés français et vénitiens qui prirent Constantinople le 18 juillet 1203». C’était enfin «un esprit mélancolique et tendre qui déplorait, à la fin de sa carrière, les erreurs de sa jeunesse».—Le rédacteur de l’Histoire littéraire conjecturait que la Bible d’Hugues (du «châtelain» Hugues, comme dit un manuscrit), où il croyait «reconnaître plus de goût et de délicatesse que dans la plupart des productions du même temps», avait paru «dans les dix premières années du XIIIe siècle, peu de temps après une autre Bible, celle de Guiot de Provins». Hugues aurait emprunté à Guiot le titre inusité de son ouvrage. L’Histoire littéraire n’ignore pas, du reste, que Hugues (qu’elle appelle tantôt Hugues de Bersie, tantôt Hugues de Bersil)[213] avait composé d’autres ouvrages: des chansons, en français et «en mauvais provençal»[214].
En 1866, un M. A. de Vertus soumit à la «Société historique et archéologique de Château-Thierry» un Rapport sur les Erreurs modernes touchant l’origine de la versification française, démontrées par l’étude des trouvères de notre localité[215]. Parmi ces «trouvères» figure, sous le nom d’Hugues de Brécy, l’auteur de la «Bible». (Brécy est un village de l’Aisne, dont, en 1866, M. de Vertus était maire).
M. de Vertus s’exprime ainsi: «Hugues de Brécy, né vers 1160 [?], se croisa en 1192 [?]; il assista à tous les désastres de CP. de 1200 à 1205... Il fut le poète le plus sérieux de son époque. A part quelques chansons de jeunesse, tout est marqué dans ses productions au coin de l’homme qui pense.»—Si M. de Vertus a pu «restituer d’une manière certaine ce poète à la localité de Brécy», c’est, dit-il, parce que des Brécy sont mentionnés dans la Chronique de Morée (éd. Buchon, p. 31), en ces termes: «[Greek: O nte Berithie]» au nombre des Champenois qui demeurèrent avec Villehardouin dans l’ancien Peloponèse, après le départ de l’Empereur Baudouin pour l’Europe. «Le savant Buchon, écrit M. de Vertus, a traduit [Greek: Berithie] par Brassy; mais la recherche du pays des petits-fils de notre poète n’avait pas pour Buchon l’intérêt qu’elle a pour nous [!][216].»
D’autre part, dès le commencement du XIXe siècle, la Biographie universelle de Michaud avait proposé de voir, en l’auteur de la «Bible», «un seigneur de Berzé-le-Châtel, au bailliage de Mâcon». M. P. Meyer, au t. VI de la Romania, désigna Berzy-le-Sec (Aisne) comme le pays d’où le moraliste aurait tiré son surnom. Il va sans dire qu’on l’a appelé aussi Hugues de Bèze (de Bèze près de Dijon).
On sait aujourd’hui à quoi s’en tenir au sujet de toutes ces hypothèses[217].
Jofroi de Villehardouin, racontant les origines de la quatrième croisade, rapporte (au § 45 de sa Chronique) que le marquis Boniface de Montferrat alla au chapitre de Citeaux qui se tint à la Sainte-Croix en septembre (14 septembre) 1201. Là, il trouva un très grand nombre d’abbés, de barons et d’autres gens de Bourgogne: «Après se croisa li evesques d’Ostun, Guigues li cuens de Forois, Hues de Bregi li peres et li fils...»
Le Cartualaire de Saint-Vincent de Mâcon (Collection de Documents Inédits, 1864) mentionne de son côté, à plusieurs reprises, des personnages nommés Hugues de Berzé (de Berriaco). Le plus ancien, contemporain de Louis VII, eut deux fils: Hugues II, né vers 1145, et Gautier, qui fut archidiacre puis doyen du chapitre de Mâcon. Hugues II eut un fils, nommé Hugues, comme lui-même. Cet Hugues II et son fils Hugues III, né vers 1170, s’identifient certainement avec «Hues de Bregi li peres et li fils», ces chevaliers de Bourgogne dont parle Villehardouin. Leurs domaines patrimoniaux étaient à Berzé-le-Châtel (Saône-et-Loire). Il existe encore aujourd’hui un magnifique château féodal en cet endroit[218].
On a enfin un certain nombre de chansons de la fin du XIIe ou des premières années du XIIIe siècle, dues à un chevalier bourguignon, que les rubriques des manuscrits désignent comme Hugues de Bregi. Ce poète—le seul poète, ou peu s’en faut[219], de la région bourguignonne qui soit connu à cette date—est assurément un des deux croisés de 1201, le père ou le fils.
Quelques-unes de ces chansons présentent, du reste, des particularités intéressantes. La première (Ensi que cil qui cuevre sa pesance) est «envoyée» à un certain Hugues de Saint-Denis, peut-être le «Hugues de Saint Denise» que Villehardouin mentionne (§ 50), avec son frère Gautier, parmi les croisés de l’Ile-de-France[220]. La quatrième, qui a été souvent attribuée au Châtelain de Couci, est célèbre: elle a été composée à l’occasion du départ de l’auteur pour la croisade—pour la quatrième croisade, comme il résulte de l’envoi—et, «parmi les nombreuses pièces de ce genre, aucune ne peint mieux», selon G. Paris, «les sentiments à la fois vrais et conventionnels qui se partageaient le cœur» des nouveaux croisés:
Ainsi l’auteur de la chanson était encore amoureux, jeune par conséquent, lorsqu’il se croisa en 1201; c’était donc, selon toute vraisemblance, non le père, mais le fils.
Cela posé, l’auteur de la «Bible» est assurément le même que celui de la quatrième chanson. Il se vante, en effet, d’avoir beaucoup voyagé. Il a été à Constantinople:
Le seigneur ou «chastelain» d’un certain âge qui écrivit la «Bible» est donc Hugues III, seigneur de Berzé-le-Châtel, près Mâcon. En ce cas, la Bible ayant été composée pendant l’âge mûr, sinon sur les vieux jours d’un homme qui avait environ trente ans en 1201, doit être sensiblement postérieure à cette date.
Où fut-elle composée? Cela reste douteux. Il est probable que, comme beaucoup de croisés de 1201-1202, Hugues de Berzé le jeune passa de Constantinople en Orient: c’est ce que semblent indiquer ses récriminations contre les «franchises» des maisons de l’Hôpital et du Temple dans les pays d’outremer (ci-dessous, p. 81). Mais on ne sait rien de son itinéraire. Le dernier renseignement que la «Bible» fournisse sur son compte, c’est qu’il était encore en Romanie à l’époque de la bataille (15 avril 1205) où l’Empereur Baudouin fut vaincu et capturé[221].—Demeura-t-il, par la suite, en Orient? Revint-il en Mâconnais comme ses compatriotes et compagnons d’armes, Dalmase de Sercey et Pons de Bussières, qui, ayant enlevé dans le monastère de Marie Périblepte, près de Constantinople, l’insigne relique du chef de saint Clément, la rapportèrent à Cluni en 1206[222]? On l’ignore.
Il reste pourtant à tenir compte d’une dernière pièce d’Hugues de Berzé qui, ne nous étant parvenue que par deux copies dues l’une et l’autre à des copistes provençalisants d’Italie et provençalisée par eux, a fait compter jadis notre homme au nombre des troubadours, sous le nom d’Uc de Bersie.
Cette pièce se présente sous deux formes assez différentes dans un manuscrit du Vatican (texte publié dans l’Archiv de Herrig, XXXIV, 403) et dans un manuscrit de Modène (texte publié pour la première fois, en regard du précédent, dans la Romania, XVIII, 556).
Dans le manuscrit du Vatican, elle est précédée d’une note ainsi conçue: N’Ugo de Bersie mandet aquestas coblas a Folqet de Rotmans per un joglar q’avia nom Bernart d’Argentau per predicar lui que vengues com lui outra mar. Hugues de Berzé s’adresse ici, en effet, au troubadour Folquet de Romans, son «beau doux ami», pour le prier de lui «faire compagnie outre mer». Il parle de Folquet comme ayant mené avec lui joyeuse vie pendant longtemps; ils savent bien, l’un et l’autre, que «chascun jour vaut pis»; il est temps de s’amender et de bien faire:
Le poète s’adresse ensuite au marquis de Montferrat, le protecteur de Folquet, et lui adresse aussi des exhortations appropriées:
Et voici l’envoi:
Dans le manuscrit de Modène seul, cet envoi est précédé d’une strophe dont voici le texte:
La pièce est facile à dater approximativement si l’on considère comme authentique la strophe du ms. de Modène. Le marquis Guillaume de Montferrat avait préparé en septembre 1220 un très bel accueil à l’empereur Frédéric II, son cousin, lorsque celui-ci traversa la Lombardie pour aller se faire couronner à Rome. Il s’embarqua en janvier 1224 pour reprendre Salonique de Romanie, que les croisés avaient perdue, grâce à un subside de neuf mille marcs que Frédéric lui fournit. Nous sommes donc entre septembre 1220 et janvier 1224.—Dans cette hypothèse, toute la pièce est fort claire. Hugues de Berzé commence à prendre de l’âge; or, la pièce (voir le premier couplet) n’a certainement pas été écrite par un jeune homme. L’auteur est dans l’état d’esprit pessimiste et orienté vers le repentir et la mort qui l’a déjà conduit depuis longtemps ou le conduira bientôt à composer sa Bible: «Bien savons que chascun jour vaut pis...»
Ainsi Hugues de Berzé, revenu dans ses foyers, se serait croisé de nouveau après septembre 1220. Et tel serait le dernier événement connu de sa carrière.
G. Paris a soutenu une autre opinion qui interdirait ces conclusions, si elle était fondée; mais elle n’est pas, en vérité, soutenable. J’indique en note ses arguments, et quelques-unes des réponses qu’on y peut faire[224].
Quoiqu’il en soit, Hugues de Berzé se montre, dans ses chansons et dans sa «Bible», écrivain facile, assez agréable, encore que sans expérience et parfois négligé. Ses souvenirs de Romanie et d’Orient et sa désinvolture d’homme du monde qui a beaucoup aimé le siècle, qui l’aime encore[225], le sauvent de la banalité.—La Bible n’est, au demeurant, qu’une esquisse rapide.
Il est très fâcheux qu’il n’existe point encore d’édition critique de cet opuscule.
Les motifs qui donnent à penser que la Bible du seigneur de Berzé a été peut-être envoyée, non pas à un nommé Jacques, mais à Guiot de Provins, ont été exposées plus haut (p. 38).
L’auteur a beaucoup voyagé; il sait donc mieux que ceux qui n’ont jamais bougé de chez eux ce que vaut le siècle. Il sait que la vie ne vaut rien.
Mais l’épée de la mort est suspendue sur notre nuque. Elle est, la mort, aux aguets comme celui qui vise par une archère, dissimulé derrière le mur. L’homme est comme un malheureux attaché à un pilier et tenu en joue par une arbalète qui ne manque jamais son coup. Vivre longtemps? A cause des inconvénients de la vieillesse, on en vient, d’ailleurs, à haïr la vie quand on vit trop longtemps. Et, tant qu’on vit, que de douleurs: maladie, pauvreté, préjudices subis, blâmes et offenses; et ceux qui ont le plus de biens, dévorés par l’envie d’en avoir davantage! Il n’en était pas ainsi au temps jadis.
En ce temps-là, les gens cherchaient à se faire plaisir; trahir, tromper, désarçonner ses compagnons, voilà maintenant, ce qui leur plaît. Et chacun se tient à l’écart. Ceux d’autrefois jouissaient ainsi de la vie et ne se privaient point nécessairement pour cela du paradis; ceux d’aujourd’hui sont tristes et n’échapperont point, sans doute, à l’enfer pour autant; car mésaise n’est pas vertu:
La faute d’Adam, commise «pour une pomme malostrue», a eu pour conséquence la rédemption par les souffrances de Dieu sur la croix. Après quoi, Dieu institua les trois «Ordres» dont se compose la société: «les prêtres», pour le servir; les chevaliers «pour justicier»; et les laboureurs. Il commanda ensuite la chasteté, la charité, la foi, la pénitence et la confession. Il mit saint Pierre «en pré Noiron» (à Rome) pour nous pardonner nos péchés...—Or, qu’est-il arrivé? De nos jours, l’institution du mariage, destinée à garantir la chasteté des laïques, est corrompue et faussée; les chevaliers, qui devaient protéger les «menues gens» contre les voleurs, ne pensent qu’à les piller; les paysans «boutent adès la bone avant» (déplacent clandestinement les bornes pour s’agrandir aux dépens de leurs voisins). Le clergé même n’est pas exempt de ce «désir de pécher» dont tout le siècle est «bestourné».
Quand les bons clercs d’autrefois virent ainsi «briser la loi de Rome», ils inventèrent des remèdes: l’un, l’Ordre des moines noirs; l’autre, celui de Citeaux; d’autres les Templiers, les Hospitaliers, les nonnains de diverses robes. Mais les Ordres eux-mêmes en sont venus à ne plus guère respecter les commandements de leurs Règles.
Voilà, par exemple, ceux du Temple et de l’Hôpital. S’ils étaient sans convoitise et sans envie, on ne pourrait dire d’eux que du bien, car ils exposent leurs corps au martyre pour défendre «le douz païs» où vécut et mourut Notre-Seigneur. Ils ont toutefois une franchise qu’en tout état de cause l’auteur tient pour diabolique: c’est à savoir que les meurtriers et les larrons trouvent dans leurs maisons un refuge. C’est au point que, en la terre d’outremer: