Mais au fol cui je voi joglant C LVII, 7
Et ki va de bourdes jenglant,
A chelui est li pains destrois[448].
Ordement vit en fabloiant.
Pors est: manjut faïne ou glant
[449].
De pain gouster n’est pas ses drois.

Mais, hélas, le monde est ainsi fait que ceux qui travaillent ont souvent bien de la peine à se procurer le pain quotidien, tandis que ceux qui ne font rien s’empuantissent de mangeaille.

Le cinquième sens est le toucher. «Toukiers li lere» (le voleur). C’est l’instrument de tous les méfaits.

L’homme a, Dieu merci, de quoi se défendre contre ces cinq serviteurs toujours prêts à la révolte. Car il en a quatre autres à cet effet: «Paours [de Dieu], Dolours, Joie, Esperanche». Peur est son portier; Douleur, son panetier; Joie, son boutillier; Espérance, son chambrier (str. CLXX). Éloge de ces quatre «sergents», qui sont continuellement en lutte contre les cinq autres.—Suit l’histoire de la vierge sainte Agathe et de ses compagnes, qui défièrent les tourmenteurs et dont le courage fait honte aux hommes «mous» et «entomis» (engourdis) d’aujourd’hui.

L’admiration du Reclus pour sainte Agathe et ses compagnes ne l’entraîne pas jusqu’à dire que tous doivent aller à Dieu par une voie si étroite. Dieu n’exige pas de tous la virginité et le martyre. Mais il est bon de ne pas perdre de vue l’idéal. Au reste, le mariage est «droite voie» en son genre:

Noches[450] sont ausi com le cage CXC VIII, 4
Ou on enclot l’oisel sauvage
K’il ne puist au bos rescaper.

Quant aux veuves, l’auteur leur adresse une question:

Veve, je te fais une enqueste: CC, 8
Quieus vie vaut mieus, chele ou cheste?
Essaié l’as: di verité!
Sont li marié sans moleste?
N’acatent il mout kier le feste
De lor caitive
[451] privauté?

Vous qui êtes adonnés à la luxure, vous avez perdu la glorieuse ceinture de la virginité. Il vous reste le mariage; c’est une façon de se receindre. Par malheur, il n’est guère employé à cette fin. Ceux qui devraient se ceindre le plus étroitement sont ceux qui dénouent le plus volontiers leur ceinture.

Le service du monde peut être comparé encore au sureau: les fleurs en sont blanches et le fruit noir.

Ce n’est pas ici le lieu de s’occuper de nos seigneurs que Dieu «a ordenés docteurs ou monde sur la gent petite», car l’auteur «en a assez parlé aillours[452]». Il n’est pas, du reste, de ceux à qui les folies de leurs maîtres font plaisir, en autorisant, pour ainsi dire, les leurs. Il donne, lui, de bons conseils aux hommes. Il a «confit» le présent «laituaire» (électuaire) pour son propre profit et celui des autres. Si les hommes n’en tiennent compte, Dieu ne l’en récompensera pas moins (CCXIV).

Nouvelle série d’exhortations.—Aux jeunes gens, qui comptent sur vingt ou trente ans de vie. Qu’ils n’y comptent pas:

On voit bien morir le veel[453] CC XVIII, 10
Devant le mere, et plus d’agnel
Ke de berbis sont piaus en vente[454].

Aux vieillards:

..... N’est pas bel CC XIX, 4
De jovene cuer sous vieille pel.
Moi sanle[455], quant vieillars revele[456],
Ke che soit asnes ki viele.

Il n’est pas prudent de remettre au lendemain la pénitence. C’est jouer avec la Mort. Or, elle sait trop bien crier «Hasart!» à l’improviste, en emportant les enjeux.

Exhortation à la pénitence. Liste d’illustres pécheurs qui ont été pardonnés: Ninive, contre qui Dieu avait déjà bandé son arc; Marie-Madeleine; saint Pierre après le reniement; Théophile... Ce dernier rentra en grâce par l’intercession toute-puissante de la Vierge Marie. Et cette toute-puissance de la Vierge, voici une histoire qui la montre bien... Il y avait à Citeaux un moine, qui conseillait à ses compagnons de ne pas chanter, les jours de fête, plus haut que d’habitude. «Vous le faites par vanité», disait-il. Un jour, le 15 août, tandis que les bons moines et les bons seigneurs s’appliquaient de leur mieux à bien lire et à bien chanter, il chantait bas, lui, suivant sa coutume, lorsque le ciel s’ouvrit et une vision resplendissante descendit devant l’autel. Il reconnut la mère de Dieu, accompagnée d’un ange et de saint Jean. L’ange portait une fiole de piment «mout delitable, cler et sain»; et saint Jean un hanap. La Vierge prend le hanap plein et l’offre à l’abbé en disant:

«Amis, bevés, car je vous ain; CC XLV, 10
Ne devés pas servir en vain.»

Tous les moines boivent de même, après l’abbé, excepté le visionnaire.—Le lendemain, à matines, celui-ci resta muet; et, comme l’abbé lui demandait pourquoi: «Je suis le seul, répondit-il, qui ne but pas hier au hanap». Et il raconta sa vision. Tout le couvent fut émerveillé et le héros de l’aventure apprit à «chanter haut» désormais[457].

Le poème de Miserere s’achève par une prière du pécheur repentant à la Vierge, dont l’auteur enseigne les termes:

Hom avulés[458], ne t’alentoie CC LVIII, 7
Por oster de ten uel le toie[459].
A le grant miresse[460] t’envoi...
Por te besoigne et por le moie[461].
Ensi diras...

Cette prière, qui ne s’étend pas sur moins de quinze douzains, est surtout une litanie. Telle est la dernière strophe, par laquelle on peut juger des autres:

«O mireours vrais d’onesté, CC LXXIII, 1
O dame de grant poësté,
Rent as caitis lor hiretage!
Car en essil ont trop esté.
Dame, trop somes tempesté
De chest mond amer et marage
[462].
Tresporte nous de chest orage,
De chest oscur val yvrenage
En cler mont, en chel bel esté.
Fai nous uel a uel, sans ombrage,
Fache a fache, non par image,
Ton fil veoir en majesté.
Amen.

ROBERT DE BLOIS

Le magnifique recueil des œuvres de Robert de Blois, exécuté dans l’Est de la France pendant le dernier tiers du XIIIe siècle pour quelque riche amateur et qui, après avoir appartenu à Guichart Dauphin, seigneur de Jaligny (tué en 1415 à Azincourt), porte aujourd’hui le nº 5201 des manuscrits de l’Arsenal, contient (p. 3) une sorte de dédicace, en ces termes:

A.ij. de mes moillors amis 171
Qui bien sont andui de tel pris
C’on doit mout bien por aus rimer
Vuil je cest livre presanter...
Lor nons ne vuil je pas celer...
Li uns Hues Tyreaus de Pois,
Uns chastelains prouz et cortois,
Li autres Guillames ses fiz
Qui est saiges, prouz et soutis,
Gentis, bien parlant, qui mout vaut,
C’on ne porroit, se Dex me saut,
Jusque a Londres trover moillor.

Suit un copieux éloge de ces deux personnages, qui sont connus par ailleurs. Hue Tyrel fut seigneur de Poix de 1230 à 1260; son fils Guillaume, qui lui succéda, mourut en 1302.—Robert de Blois fait du «bon Huon» le portrait le plus flatteur; il sait très bien servir, «honorer et conjoïr» les prud’hommes; il est courtois de cœur; il déteste les «boiseors» (traîtres) et les «mausparliers», les orgueilleux, les filous, les méchants; il aime, il craint Dieu; il hante volontiers l’église; il est impassible:

Ne set pour perte trop doloir 229
Ne por gaaing trop joie avoir.

Nul ne tire si bon parti de sa terre; il sait dépenser comme il faut:

Large, franc, bien fait de corps, grand, vigoureux, débonnaire dans les relations mondaines, avisé quand il doit juger. «Et que dirai je de ma dame?» Ses vertus sont dignes de sa haute naissance:

Li bons Jofrois de la Chapele 253
Par cui sens douce France bele
Est tonsée et mantenue
Et de grant richece acreüe,
L’engendra, c’est la veritez.
Dex li accroisse ses bontez!

Quant à Guillaume, c’est un modèle de chevalerie:

Car dedanz lui sont hebergié 192
Honors, cortoisie et largece,
Hardemanz, savoirs et prouesce.
Bien set ses amis consoillier
Ses henemis desavancier...
En plusors leus est esprovée
Sa valors et sa renonmée...
Il n’ai en Vimeu n’en Pontis[464]
N’en Aminois n’en Belvesis,[465]
Conte de si trés grant hautesce
Ne prince de si grant noblece.

Le «bon Jofroi de la Chapele», dont il est dit ici qu’il exerçait une si puissante action sur le gouvernement de la France, est le pannetier de France qui fut en effet un des conseillers les plus affidés du roi Louis IX; il paraît dès 1224[466]; il figure comme arbitre pour le roi Louis dans un accord avec Thibaut, roi de Navarre et comte de Champagne en 1243[467]; il est cité à plusieurs reprises, au cours des années suivantes, comme membre de la Cour judiciaire du roi[468]; dans un acte de «paix» conclu vers 1251 entre Hue Tyrel et les bourgeois de Poix (qui ne paraît pas avoir été remarqué jusqu’à présent), «mesire Huon, sire de Poiz», retient formellement «le consel monseigneur Gefroi de la Chapele, panetier de France»[469]; le 24 février 1253, il exerça la haute fonction de «celui qui rend les arrêts», c’est-à-dire de président au parlement[470].

De ces détails, il ressort que Robert de Blois écrivit la dédicace insérée dans le ms. de l’Arsenal avant la mort de Hue Tyrel et de Jofroi de la Chapelle; or Jofroi est mort avant 1260 et Hue cette année-là.

Il est à remarquer, du reste, que cette même pièce se trouve, sous d’autres formes, dans d’autres recueils des œuvres de Robert.

Elle figure, par exemple, dans le ms. fr. 2236 de la Bibliothèque nationale (XVe siècle), qui dérive d’un manuscrit plus ancien où les noms du seigneur de Poix et de sa famille avaient été remplacés par ceux d’un certain «Jehans de Bruges»; de «Tierri», le franc comte de Forbach; et des «dames du parage d’Aspremont»[471].—Elle figure aussi, mais fort abrégée, dans le m. fr. 24301 de la Bibliothèque nationale; là, le poète ne s’adresse plus qu’à «un de ses meilleurs amis» et il s’abstient de le nommer; il annonce qu’il le nommera plus loin:

En la fin del livre savrez
Par kel nom il est apelez[472].

Mais, comme le ms. fr. 24301 est incomplet à la fin, on n’en sait pas davantage.

Faut-il croire que Robert de Blois avait composé une dédicace passe-partout, où il se contentait de changer ou de supprimer, suivant les circonstances, les noms propres? Peut-être[473]. Il n’en reste pas moins que l’auteur de la dédicace aux Tyrel était un contemporain de saint Louis. C’est tout ce que l’on peut dire sur son compte.

 

La nomenclature de ses écrits est un des problèmes compliqués de l’histoire littéraire du XIIIe siècle, parce que les recueils que l’on en a diffèrent beaucoup entre eux, et parce que Robert avait l’habitude d’encastrer industrieusement, en les modifiant plus ou moins, ses petits dans ses grands poèmes. Il semble qu’il ait donné, lui-même, plusieurs éditions (deux au moins) de ses poèmes divers, ajoutant ici, retranchant là, bouleversant l’ordre adopté d’abord; mais la chronologie de ces remaniements n’est pas établie, et il est peut-être impossible de l’établir. D’autre part, Robert a farci son roman de Beaudous de plusieurs de ses pièces didactiques ou édifiantes qui avaient été faites pour être et qui ont été, effectivement, plusieurs fois publiées à part.

Les rédacteurs de l’Histoire littéraire n’ont pas résolu, ni même soupçonné—ils ne connaissaient pas l’édition représentée par le ms. de l’Arsenal, qui contient la dédicace aux Tyrel—la plupart des difficultés que soulève l’historique des œuvres de Robert.—Un essai de nomenclature des poèmes divers, avec un «tableau de concordance dont l’objet est d’indiquer à quelle place se trouvent dans les [autres] manuscrits chacune des pièces de Robert de Blois que contient le ms. de l’Arsenal» a été dressé par M. P. Meyer (Romania, 1887, pp. 25-43). M. P. Meyer a posé là les questions que le futur éditeur des poèmes devrait élucider, si c’est possible[474]. Depuis, il n’a rien été fait qui vaille dans cette direction. La soi-disant édition «diplomatique» de M. Jacob Ulrich (Robert von Blois sämmtliche Werke. Berlin, 1889-1895, 3 vol. in-8), outre qu’elle est incorrecte, n’est qu’un recueil de matériaux bruts.

 

Peu de poèmes sont aussi «curieux», au sentiment de M. P. Meyer, que ceux de Robert de Blois, «pour l’histoire des mœurs et de la courtoisie au XIIIe siècle»[475]. Et «il est parmi nos anciens auteurs un de ceux qui ont le mieux réussi à rédiger les règles du savoir-vivre et des bonnes manières». Plusieurs de ses petits poèmes, «l’Onor es dames, le Chastoiement des dames, l’Enseignement des princes forment un véritable code de la courtoisie telle qu’on l’entendait au moyen âge».

Le Chastoiement des dames, ou traité de civilité à l’usage des dames, qui était encore populaire à la fin du XVe siècle[476], est depuis longtemps connu des érudits, parce qu’il a été publié de bonne heure dans le recueil de Barbazan-Méon (Fabliaux et Contes, II, 184-219; d’après le ms. fr. 837). Il a été analysé, d’après l’édition de Méon, dans l’Histoire littéraire (XIX, 833). Nouvelle édition, par J. Ulrich, dans les Sämmtliche Werke, III, 57. Nouvelles analyses dans l’Histoire de la langue et de la littérature françaises publiée sous la direction de L. Petit de Julleville, II, p. 185[477], et par Alice A. Hentsch, De la littérature didactique du moyen âge s’adressant... aux femmes (Halle a. S., 1903), pp. 75-80.

De l’Enseignement des princes, on a plusieurs manuscrits: mss. 3516 et 5201 de l’Arsenal, mss. fr. 2236 et 24301 de la Bibliothèque nationale (ce dernier avec une entrée en matière un peu différente). Imprimé par J. Ulrich, l. c., III, p. 2-54, avec l’Onor es Dames, qui en forme, dans l’édition, le premier paragraphe. Analyse très sommaire par P. Paris dans l’Histoire littéraire, XXIII, p. 735 (où l’Enseignement est considéré comme un épisode du roman de Beaudous).

Les petits poèmes édifiants (notamment sur la Trinité et la Confession) qui se trouvent dispersés dans la collection des œuvres de Robert de Blois (Romania, XVI, p. 40, nº 16), et qui sont réunis pour la plupart au t. III (pp. 81-129) des Sämmtliche Werke d’Ulrich, sous le titre général de «Poésies religieuses» ont, pour nous, beaucoup moins de valeur, à cause de leur banalité. Les deux romans de Robert de Blois, Beaudous, Floris et Liriopé (ce dernier manifestement imité du Cligès de Chrétien de Troyes) sont prolixes et sans relief. C’est pourquoi nous ne présenterons au lecteur que les deux principales des pièces didactiques précitées, Chastoiement et Enseignement[478].

Nous les présentons sous le bénéfice des observations suivantes.

1º Il n’existe pas de texte critique du Chastoiement ni de l’Enseignement, purgé des formes dialectales (de l’Est) qu’offrent les meilleurs manuscrits, et ramené à la graphie probable de l’auteur[479]. On a donc dû se résigner à se servir des textes très imparfaits d’Ulrich, en collationnant les mss. chaque fois que le sens était intéressé.

2º Les écrits didactiques de Robert de Blois doivent être, à notre avis, interprétés avec précaution. Les anciens érudits ont pris au sérieux, et pour argent comptant, tous les conseil donnés aux dames de son temps par Robert dans le Chastoiement. D’où leur surprise en les lisant, qu’ils n’ont pas dissimulée: «Comment était-il nécessaire au XIIIe siècle, dit M. Amaury Duval, d’avertir les femmes de ne pas permettre une liberté du genre de celle qui est indiquée dans ces vers: Gardez que par nus hom sa main Ne laissiez mettre en votre sein?» A. Duval s’étonne encore de trouver dans le Chastoiement certains préceptes de propreté et de convenance élémentaires qu’il peut sembler fort inutile de donner à des dames que l’on ne doit pas supposer dépourvues d’éducation[480]. «N’essuyez pas, dit, par exemple, le poète, vos yeux à la nappe, ni votre nez; ne buvez pas trop.» De pareils conseils font sourire aujourd’hui. Mais la question se pose de savoir si ce sont là des indices de la grossièreté foncière de l’ancienne société courtoise, ou si l’auteur ne les a pas formulés, justement, pour provoquer le sourire, et si les hommes du XIIIe siècle n’en souriaient pas comme nous[481]. En ce cas, qui n’a rien d’improbable, supposé que certains préceptes de Robert de Blois doivent être entendus cum grano salis, une foule de conclusions tirées, pour l’histoire des mœurs, des œuvres de notre auteur (et de bien d’autres) tomberaient, tout d’un coup, à plat[482].


L’ENSEIGNEMENT DES PRINCES

Ce n’est pas sans raison que Robert de Blois, qui avait «laissé le rimer», l’a recommencé[483]. Ce siècle est corrompu. Il craint fort de perdre sa peine en dénonçant les abus. De plus sages que lui n’ont pas été écoutés. Il essaiera, pourtant.

Les anciens seigneurs avaient coutume de tenir cour richement; ils distribuaient pailes et cendaux[484], or et argent, vair et gris, destriers[485]. Les lieux où ils séjournaient en valaient mieux longtemps après. Ceux d’aujourd’hui sont autrement endoctrinés: au lieu de donner, ils prennent; les pauvres gens fuient sur leur passage; ils dépouillent les saints eux-mêmes et se font excommunier; mais cela leur est égal.

Qui porroit sans plainte soffrir 67
C’om voit aucune gent tollir[486]
As genz lor femmes et lor terre?
On en devroit vengance querre
As Sarrasins outre la mer
S’on nes pooit[487] plus prés trover[488].

Qui le croirait sans l’avoir vu? Les princes de nos jours font fermer les portes des salles où ils mangent [au lieu de les laisser ouvertes à tout venant, comme c’était jadis l’usage]. Robert de Blois ne s’en peut taire, quand il entend le cri des huissiers:

«Or fors[489]! Messires vuet maingier!»

Les prélats, de même, bestournent et déshonorent leur ordre. Ceux d’autrefois étaient des saints; ceux d’aujourd’hui «saintiront» quand les poissons haïront l’eau. Ils sont riches; ce sont des commerçants experts: personne ne s’entend mieux qu’eux à vendre, à acheter, à prêter...

C’est ainsi que parlent les fous. Robert en a le cœur dolent. Il a souvent défendu les grands seigneurs «par paroles» et il le fera encore. Car il ne faut pas médire d’eux:

Est cil fous qui nul mal en dist; 118
Car cil qui tot lo voir vuet dire
Son affaire sovent empire.

Puisse le présent ouvrage, grâce à sa modération, convenir à tous les prud’hommes![490]

I.—Premièrement je vous enseigne de ne pas être si vilain ni si «estout» (téméraire) que de dire du mal des dames, à tort ou à droit. Car, d’abord, c’est le sexe auquel vous devez votre mère:

Et puis, la plus grande joie de l’homme, c’est que les femmes lui fassent «beau semblant». Certes, il est des déloyaux qui n’ont pas souci des dames; mais ceux-là sont justement suspects de vices contre nature.

Por dames done l’on maint don 377
Et contrueve[492] mainte chançon.
Maint fol an sont devenu saige,
Home bas monté en paraige.
Hardis en devient maint coarz
Et larges qui sot estre eschars[493]...

Dieu, d’ailleurs, nous a fait voir qu’il aime plus la femme que l’homme. Car il l’a créée dans le paradis (et l’homme avant le paradis). Car il a voulu naître d’une femme. Car c’est à des femmes qu’il s’est montré en premier lieu après la résurrection.—Robert de Blois est persuadé que le présent petit poème, qu’il baptise l’Onor es dames, aura près d’elles du succès. Elles diront en l’entendant:

«Deus por sa pitié merci ait 463
De l’arme[494] celui qui t’a fait[495]».

II[496].—Aimez Sainte Église; c’est le moyen d’être invincible, comme le bon roi Charlemagne.

Quand Dieu institua Sainte Église, il lui donna deux bonnes gardes: les clercs et les chevaliers; les clercs pour enseigner la loi; les chevaliers pour la défendre.—Suit la description allégorique de l’armement du chevalier, un des lieux communs préférés de la littérature du moyen âge. L’épée est claire, à double tranchant et pointue: cela signifie que le chevalier doit être pur, tenant de l’une et l’autre loi, prêt à crever les ennemis de l’Église. La garde en croix, c’est «l’enseigne Jésus-Christ»; le nom qui est gravé dedans veut dire que le chevalier doit toujours avoir Jésus-Christ en mémoire. Le pommeau, gros et rond, signifie que le monde entier honore l’état chevaleresque, car «chevalier» est synonyme de «sire». Ainsi de suite pour l’écu, peint et doré; la lance; le heaume, lié de fortes courroies et peint à fleurs; le cimier; la coiffe; le haubert de mailles; la couleur rouge de la cotte armée; le hoqueton; les chausses; les éperons; la selle, etc. Les quatre pieds du cheval d’armes symbolisent «les quatre principales vertus»: justice, sagesse, force (surtout la force morale), modération.

Li chevaliers doit estre fors 711
Assez plus dedanz que defors...
Qu’il n’ait le cuer desesperé
Por maul
[497] ne por adversitez...
En ses plus granz prosperitez
Doit il estre plus atamprez.[498]
Que por beauté ne por proesce,
Por paraige ne por richesce,
Ne doit il autrui mesprisier.

III[499].—Gardez-vous de vilain «gas». Plus d’un a perdu la vie pour avoir médit. Quand on a pris l’habitude de blâmer, on blâme tout le monde, bons et méchants. Mais l’auteur ne veut pas plus longtemps salir sa bouche en parlant d’un si triste défaut, particulièrement déplaisant chez les grands seigneurs[500].

IV[501].—L’envie est une maladie qui fait souffrir sans relâche. Tous les envieux sont maigres et pâles; la prospérité d’autrui les torture. Un couteau fiché dans la chair, ils n’ont de pensée que pour leur douleur.

V.—L’orgueil est le premier en date des péchés, et celui que Dieu hait le plus. C’est par orgueil qu’ont désobéi Adam et Ève, et c’est en punition de cette faute que les femmes se couvrent la tête, jusqu’à nos jours:

Dous em prist vanjance si grief 905
Qu’encor porte covert le chief
Fome por la honte qu’ale ot...

Histoire de Jonas. Après sa délivrance hors de la baleine, un ange conduit le prophète à la cité de Ninive. Ils pénètrent dans la ville par le quartier où l’on tuait les bêtes et où s’amassaient les ordures. Jonas se bouche le nez et s’étonne que l’ange n’en fasse pas autant:

«Estoupez vos por la puor[502]! 1033
Onques mais ne senti piior[503]».
—«Ne sai», fait il, «que puors soit!»

Ils arrivent dans la grand’rue, richement parée, encourtinée de draps magnifiques, où l’on vendait les épices: poivre, cumin, cannelle, encens alexandrin, anis, grenades, figues, dattes, etc. Le prophète crut être passé de l’enfer en paradis. Mais ce fut au tour de l’ange à se boucher le nez des deux mains: il venait d’apercevoir un beau damoiseau de quinze ans, monté sur un superbe cheval, qui valait bien vingt marcs, avec des éperons dorés, «haligoté» (couvert d’ornements tailladés) jusqu’aux genoux, un chapel de roses sur la tête. L’ange s’écrie: «Etoupe-toi!» «Et por quoi?», demande Jonas. «Le grand orgueil que ce chétif a dans son cœur dégage plus de puanteur que je n’en saurais supporter», répond l’ange. Le prophète fut très étonné:

VI[505].—Sur toutes choses gardez-vous d’avoir confiance en un serf[506]. Maints prud’hommes en ont été confondus. C’est aller contre la nature que d’exalter ceux qu’elle a voulu abaisser.

Serf sont por ce que servir doivent. 1149

Ces gens-là ne savent pas aider les francs hommes; ne leur demandez jamais conseil. D’une buse, vous ne verrez jamais faire un bon faucon. Ils n’ont pas le sens de la fidélité:

A lor gré voudroient chascun jor 1159
Tel genz avoir noveaul seignor,
Qu’il ne sevent de cuer amer;
Por ce s’i doit on moins fier
Quant il mostrent plus bel samblant.

Vous connaissez le proverbe: Tuit li parent dame Amenjart adès se traient d’une part. Savez-vous ce que ça veut dire? Cela veut dire que les fous aiment la compagnie des fous et que les mauvais s’assemblent.

Li proudons ainme le proudome... 1177
Princes qui malvais home croit
Ne dites ja que proudons soit.

De plus bas s’élève le serf, d’autant plus orgueilleux est-il, et «desmesuré». Un tigre n’est pas plus cruel que lui pour les francs hommes qui lui sont subordonnés. Souvenez-vous du bon roi Darius et de son satrape Bessus. Et Alexandre? ce sont ses serfs qui lui firent «boire la mort»:

Hé! riches homs! con mar[507] i fus 1241
Quant par tes sers fus deceüs!

Mais si vous trouvez un prud’homme de bas parage, faites-lui du bien tout de même, honorez-le suivant son prix. Le «bas parage» ne doit faire aucun tort à l’homme sage:

Fiz de vilain prouz et cortois 1253
Vaut .XV. malvais fiz de rois[508].

VII[509].—Méfiez-vous des «losenjors», des flatteurs et des traîtres. C’est le pire venin du monde[510].—Il faut sarcler son entourage, comme le brave homme qui arrache de son jardin les chardons et les orties pour y planter des choux et des poireaux. Portrait du bon serviteur, dont la fidélité est inestimable, car elle peut valoir en un jour ce que l’entretien de ce prud’homme a coûté pendant vingt ans:

A besoing sevent endurer 1346
Les durs assauz, les fors estors.[511]
Les froidures et les chalors...
Si ne prisent ne cors n’avoir
Por lor seignor a l’estovoir[512].

VIII[513].—Dieu hait le riche avare, autant que le pauvre orgueilleux et le vieillard luxurieux. Il n’est de richesse que d’amis. Vous savez comment la ronce accroche la brebis: la laine y reste; ainsi l’avare prend, sans rendre. L’avoir dont on ne s’aide pas, c’est simplement du bien perdu. Il en a coûté cher au roi Porus d’avoir entassé tant de richesses. Souvenez-vous, d’autre part, du roi Artur, que les fils de rois et d’empereurs se faisaient gloire de servir, comme les clercs se font gloire, de nos jours, d’avoir étudié à l’Université de Paris:

Car si con c’est or de Paris 1503
Que clerc ne sont pas de haut pris
S’ainçois n’ont a Paris esté
Por aprendre et sejorné,
Et quant il i ont tant estu
Et tant apris k’il ont leü,
Donc sont il et la et aillors
Renommé avec les meillors.

C’est que le bon roi Artur savait bien «conjoïr» les «gentils» et les combler de ses dons. Rien n’est au-dessus de «donner»:

..... Doners est grace 1562
Sor savoir, sor force et bonté.

Le clerc le plus lettré et le mieux apparenté, s’il est avare, tombe au dernier rang dans l’estime publique. De même, le chevalier le plus robuste et le plus preux, s’il est «eschars». Au contraire il n’est pas de contrefait ou de bossu que tout le monde ne prisât, s’il était généreux. Et le «donner» fait pardonner bien des faiblesses. D’où vient l’autorité des princes et des seigneurs? Ils ne sont pas plus grands que nous, ni plus forts. Il y a des vilains dont la taille est supérieure à celle d’un châtelain. Mais les seigneurs ont de quoi donner et donnent; voilà le secret de leur puissance.—Largesse, reine des vertus! Elle dissipe tous les vices, comme le soleil les ténèbres. Les saints mêmes ne le seraient pas sans cet accomplissement:

Par doner puet on Deu conquerre, 1626
Et par doner sont sainti maint
[514],
Car se les saintes et li saint
Fussent aver, eschar[515] ne chiches,
Jamais ne fussent de Deu riches...

IX[516].—Sachez «souffrir». Un proverbe des vilains est: Ja n’iert mananz cil qui ne set estre soffranz. La patience est en effet une vertu capitale, une des trois que Dieu aime le plus (jeune homme chaste, riche généreux, pauvre «soufrant»). Exemple de César qui gagna une bataille, sans coup férir, en sachant attendre.


LE CHASTOIEMENT DES DAMES

L’auteur du Chastoiement des dames se propose d’enseigner aux dames comment elles doivent se conduire. Se bien conduire dans le monde est, pour une dame, chose difficile. Car parle-t-elle? on dit: «Aprise est de mauvaise escole; trop parle». Et si elle se tait, on lui reproche de ne pas savoir «araisnier les genz». Est-elle avenante et courtoise? on prétend que c’est «par amour»: