Li soverains des sens si est de Dieu servir...
Li plus soutil de mal sont sovant li plus fol...

Outre la justice de Dieu, qui punit et récompense à coup sûr, on peut dire d’ailleurs que, en ce bas monde même, les bonnes œuvres honorent et les mauvaises honnissent. «Et cil qui ne sevent les Escriptures ou qui n’ont grace de soutil quenoissance se poent doner garde as oevres terriennes, qui sont devant lor iaus chascun jor».

L’auteur, dont l’embarras à suivre sa pensée est ici très manifeste, a recours, pour s’en tirer, à une autre similitude.—Age «moien», âge de discrétion, âge mûr. Lorsqu’une plante a dépassé sa maturité, la cime commence à ploier, et à «revenir vers la terre ou la racine est». Le fruit, quand il demeure aux arbres «outre saison», tombe et pourrit. Avis à ceux qui disent qu’ils se corrigeront plus tard, quand ils seront vieux. «Assez i a de ces qui ne vuelent rendre a Dieu ne a bone nature ne as gens ce qu’il lor doivent;... et quant il sentent la mort, si demandent l’abit d’aucune religion, et font geter le mantel d’aucun frere sus aus, et dient qu’il sont randu[566]. Cil ne paient pas de leur gré au droit terme de la paie; mais Nostre Sires s’an paie a force...»

Voici maintenant les vertus recommandables entre toutes[567].—Débonnaireté, vertu particulièrement apparente et profitable chez les grands seigneurs; s’il s’agit de guerre ou de plaid, il fait bon de s’arranger, composer, faire paix.—Largesse. Mais «ne sont mie tuit cil large que li fol tiennent a larges; car gas n’est pas largesse».—Hardiesse. Mais Folie n’est pas vasselages, et «en hardement a grant mestier li sens». Quand l’on veut aller en fait d’armes, on doit regarder et savoir s’il y a grand honneur ou grand profit à y aller, et si l’on a des chances pour soi. Le cas se présente souvent au pays «devers les Turs», où l’on a affaire à fortes parties: danger d’être pris, tué, et, si l’on en réchappe, de déchaîner «le grant flot des Turs d’Egite et des autres lieus de paiennime».—Être pacifique, loyal, mesuré. La «mesure» est une vertu chez les puissants, une nécessité chez les pauvres. «Par mesure les povres genz pueent eschaper de domage et de honte, et par soffrir et par servir doit l’an granz biens avoir»[569].—Ne pas être «escalufré» (échauffé).—Être «bon»: être bon, c’est «panre example a çaux qui sont tenu et conneü a bons, et aus choses que li commun des gens tiennent a bones et qui sont devisées por bones».—Ne pas être «desespéré»:

«Plusors fous i a desesperez, qui en bourdant font .I. trop grant pechié, que li nice tiennent a petit et s’an rient quant il l’oient: ce sont cil qui blasment et reprannent les oevres celestiaus et terrienes que li Peres Createurs fist, et dient d’aucunes choses: «Ce n’ost mie bien fait, et tele chose fust bone,» et ainsic et ainsic. Entre les autres choses, dient: «Pourquoi fist «Dieus home por avoir poine et travail ou siecle et tribulacions «dès qu’il nest jusqu’a la mort? Et a la fin, se il le trueve en «aucun meffait, si va en anfer; portant ne le deüst ja Dieus «avoir fait.» Ce dient, et autres mescreanz i a qui dient que touz jors a esté et est et sera cestui siecle, ne autres ne fu onques, ne est, ne ne sera[570]

L’auteur est laïc; c’est pourquoi il n’ose pas insister sur ce dernier point, car il craint de «faillir et estre repris». Toutefois il ne se peut tenir de polémiquer un peu, «por avertir la simple gent laie», contre ces esprits forts, qu’il dénonce. Il donne donc les raisons «por quoi Dieus fist home, et quieus est l’oneur et li profiz et l’avantage que home i a». Et il se flatte que ce qu’il dit à ce sujet «casse bien et efface la mescreandise et la desesperance de çaus qui dient qu’il n’est autre siecle que cestuy en quoy nous somes»[571].

Après avoir ainsi réfuté les impies, il s’en prend, sans transition, à ces «nices crestiens, qui nicement vont a la messe et nicement s’an partent». Ce sont ceux qui sortent de l’Église aussitôt que l’Évangile est dit. Conduite absurde, car il convient d’assister à l’élévation et de rester «tant que la pais soit donée» et que le prêtre ait communié. C’est alors seulement que les assistants ont part au sacrement[572]. «Et qui i demeure tant que l’on dit Ite missa est, adonc s’an vont par congié».

Il passe ensuite à l’emploi du temps de chaque jour. En s’éveillant, trois signes de croix au nom de la Trinité et une prière: «Biaus sire Dieus omnipotens, loez et graciez soiez vos, et benoiez de vos meïsmes et de toutes voz creatures celestiaus et terriennes», etc. Avant de se lever, penser à ce que l’on fera pendant le jour qui vient pour soi, pour autrui ou pour «un commun profit de païs», et se le répéter trois fois, afin de ne pas oublier. Puis, entendre la messe et faire oraisons, «teles come l’an seit», à titre de pénitence; faire l’aumône, fût-ce d’un denier; mettre de l’ordre dans sa toilette, «n’eüst il ores plus a faire que de roignier ses ongles»; se pourvoir de quelque «chevance» pour les besoins courants; s’appliquer enfin à ce que l’on s’est proposé de faire. S’y appliquer diligemment. Ne pas dire, comme certains: «Laissiez ce; autre foiz j’entendrai»; ou bien: «Je commanderai que cil face tel chose». Au milieu de la journée, le travail du jour doit être accompli, car, après que l’on a bu et mangé, il faut se reposer une heure; et ensuite il faut se distraire, «por avoir remede et repos en son cuer», sans péché. Il faut enfin «estre la vesprée ancontre la gent por veoir et oïr et aprendre». La nuit, on doit dormir, au moins jusqu’à minuit; cette dernière recommandation ne s’adresse pas, cependant, aux pauvres gens de métier qui sont obligés de faire autrement pour gagner leur vie, ni à ceux «qui par destresce de seigneur sont en commandement ou en servage», ni aux pénitents, ni aux moines soumis à des règles contraires.

Quant aux femmes d’âge mûr, celles qui ont été légères en leur jeunesse et qui ne s’amendent pas alors, on dit qu’elles rendent les canivets. Et voici pourquoi. Il y avait une fois une belle pécheresse; un homme qui la convoitait fit faire pour elle un beau petit couteau (canivet), dont le manche et la gaine étaient ornés d’or, de perles et de pierres précieuses; il le lui donna, et elle fit son gré. Elle désira par la suite s’en procurer d’autres pareils, et, à tous ceux qui la voulaient avoir, elle demanda désormais un petit couteau. De sorte que, bientôt, elle en eut une huche pleine. Mais l’âge vint; la dame ne s’amenda pas; seulement, les donneurs de petits couteaux s’adressèrent ailleurs. Un jour vint où ce fut elle qui envoya chercher un de ceux qui lui plaisaient, et lui fit présent, à son tour, d’un canivet, pour payer ses faveurs. Après celui-là, un autre. Elle finit par remettre tous ses canivets dans la circulation, pour persister dans son péché[573].

IV

Le vieillard doit remercier Dieu, qui lui a laissé tant de temps pour se repentir. C’est le moment de donner pour sauver son âme. Songez que, au jour de la mort, tout ce que vous n’aurez pas dépensé pour le salut de votre âme ne vous vaudra rien. Peut-être même que ceux qui en hériteront en feront mauvais usage. Votre jeune femme en fera jouir un jeune mari, ou d’«autres jones qui l’acointeront» si elle n’est pas honnête. Vos enfants, vos parents? Souvenez-vous des enfants et des parents de ceux que vous avez vu trépasser autrefois. Qu’ont-ils fait pour les âmes des défunts? peu ou rien. Donc, «mout est fous cil qui ne done par sa main de ses biens grant partie, por s’ame sauver»[574].

Les vieux doivent mépriser la vie; ils sont payés pour savoir que «assez i a de quoi»:

Cist siecles est une bataille,
Qui plus i vit, plus se travaille
Et l’Ennemis[575] met tout en taille...

La vie des vieux n’est que travail et douleur. C’est pourquoi l’on dit qu’il ne faut jamais leur demander: «Vous dolez[576]?».

C’est une grande honte aux vieux de contrefaire les jeunes, et spécialement de se marier; «car, s’il prant fame jone, toz jors doit cuidier que li jone home l’emportent; et se il la prant vieille, .II. porretures en .I. lit ne sont mie afferables[577]». On dit aussi, avec raison, que Notre-Seigneur a surtout horreur de trois espèces de pécheurs: vieux luxurieux, pauvres orgueilleux, riche convoiteux. «Trop i a vilain péchié et outrageus de volonté sans besoing».

A la mort ne faut nus. Que chacun prenne exemple sur ceux qui vont quitter une ville ou un pays pour aller dans un autre. Avant le départ, ils paient leurs dettes. Crainte de rien oublier, ils font crier le ban «que tuit cil a cui il doivent riens, veignent avant, si seront paié». Il y a des malades qui agissent ainsi, même en des cas où le péril de mort n’est pas grand. A plus forte raison, est-ce indiqué pour les vieux qui sont certains de «partir» prochainement.

 

Les femmes qui vivent assez pour être vieilles doivent être très aumônières, «et plus volontiers as besogneus et as besogneuses que as truanz ne as truandes».—Les bonnes vieilles sont très utiles, en ce qu’elles gouvernent et gardent leurs maisons et leurs biens, élèvent les enfants, arrangent des mariages, etc[578]. Mais il en est de mauvaises qui se parent, emplâtrent leurs visages, teignent leurs cheveux, n’avouent pas qu’elles soient «remeses»[579]; et, si quelqu’un le leur dit, elles se fâchent. Celles-là, après avoir rendu tous les canivets, dépensent leur patrimoine, jusqu’à ce que cela même ne suffise plus et que tout le monde les refuse. «Et ainsi sont parhonies, car li pechié ne demorent mie par eles, mès pour defaute d’ome». Elles ne perdent pas, hélas, avec l’âge, le «pooir» de cohabiter, comme les hommes.


Tels sont les quatre temps d’âge. Chacun d’eux dure vingt ans, en deux périodes de dix ans. Soit, en tout, quatre-vingts ans. L’auteur a oublié quelques détails; il les ajoute, pour ainsi dire en post-scriptum.

D’un à dix ans, les enfants sont fort en péril de mort et de blessures, parce que les femmes risquent de les écraser en les couchant la nuit près d’elles, etc. De là le proverbe: On doit garder son enfant de feu et d’iaue tant que il ait passé .VII. anz.

Il n’est pas bon de marier les enfants mâles avant vingt ans, si ce n’est «por haste d’avoir hoirs» dans les familles princières; pour saisir l’occasion d’un beau mariage; ou crainte du péché, si le sujet est précoce. Mais les filles, on peut les marier sans scrupule dès qu’elles ont passé quatorze ans.

L’homme est vieux à soixante ans, et, comme on dit, «quites des servises». A cet âge, en effet, il a assez à se servir lui-même, ou à se faire servir. Si quelqu’un dure plus de quatre-vingts ans, «il doit desirer la mort».


Ce n’est pas tout. L’auteur a laissé de côté quatre «choses», parce que ces choses sont bonnes, profitables et convenables aux quatre âges indistinctement[580]. Il estime que le moment est venu de s’en occuper. C’est à savoir: Souffrance, Service, Valeur, Honneur. Chacune de ces vertus peut-être considérée sous deux aspects, activement et passivement: ceux qui souffrent et ceux que l’on souffre, ceux que l’on sert et ceux qui servent, ceux qui valent et ceux à qui l’on vaut, ceux qui honorent et ceux que l’on honore. Ces distinctions laborieusement établies, l’auteur les oublie, d’ailleurs, aussitôt; et il n’en est plus question. Il est visiblement fatigué; il écrit à bâtons rompus, avec de fâcheuses redites.

Li bon souffreor vainquent tout. Jésus-Christ a donné l’exemple. Folie de se désespérer pour les choses temporelles, qui sont transitoires. Les pauvres souffrent par nécessité, les riches se créent des raisons de souffrir. Nul n’est en si bon point qu’il n’ait besoin de patience.

Les hommes qui ont un seigneur, qu’ils le servent loyalement et longuement; Dieu les récompensera, si ce n’est le seigneur lui-même. Mais «cil qui reçoivent servise et jamais ne le guerredonent, il boivent la suor de leur serveors, qui lor est venins morteus as cors et as ames».

A bien servir covient eür avoir, dit le proverbe[581]. Ce n’est pas sûr. Au moins est-il certain que le bonheur apparent n’est pas toujours le vrai bonheur. On voit, en effet, se pousser, s’enrichir et se faire honorer près des riches hommes tels gens «qui sont droit asne et plus nice que bestes», tandis que des sages et des vaillants n’obtiennent rien qui soit digne d’eux. Le succès des uns tient soit à la «niceté», soit à l’aveuglement, soit à la répugnance pour la vertu des grands seigneurs qui les accueillent, soit à la malice du Diable qui échafaude, pour s’amuser, ces prospérités trompeuses. Ce sont les autres, les dépourvus, s’ils savent souffrir leur pauvreté en patience, qui ont reçu en partage le vrai bonheur «de par Dieu».

Au point de vue des services réciproques que les hommes se rendent, on peut distinguer dans l’humanité trois types généraux: 1º les «franches gens, amiables et debonaires»; 2º les gens de métier; 3º les vilains.

«Franches genz amiables sont tuit cil qui ont franc cuer... Et cil qui a franc cuer, de quelque part il soit venuz, il doit estre apelez frans et gentis; car se il est de mauvais leu et il est bons, de tant doit il estre plus honorez[582]».

Parmi les gens de métier, se placent au premier rang les prêtres et les clercs qui ont la cure des âmes, les avocats, les juges, etc.

Vilains sont ceux qui se conduisent vilainement et ne rendent service à personne que contraints par la force. «Tuit cil qui le font sont droit vilain, aussi bien comme s’il fussent serf ou gaeigneur... Gentillesce ne valour d’ancestre ne fet que nuire as mauveis hoirs honir».

Trois espèces de gens, donc trois espèces de loyers ou payements. On a les services des franches gens par des prières courtoises ou en échange de bienfaits. On a ceux des gens de métier en payant («par doner»). Et les vilains «au baston»[583].

Il y aurait trop à dire, selon Philippe, sur les loyers de la seconde espèce, qui conviennent aux gens de métier. «Cil de Sainte Eglise le veulent [le loier de don] a la vie et a la mort; après la mort ont aumosnes por chanter messes de requiem...» Les avocats et les juges ne font rien «sans loier de don»; «et sovant vuelent comparagier les dons, ce est que l’on doigne les petiz après les granz, et si ameroient miaus tous jours les granz que les petiz».

Ce qui précède, au sujet de Souffrance et de Service, est, comme on voit, très décousu. Ce qui suit, relativement à Valeur et à Honneur, est un verbiage à peu près inintelligible, à force d’être confus. Relevons seulement ce trait: «Cil qui pueent valoir et ne valent sont mauvais et honni en cest siecle...; et quant plus i durent, pis lor vaut. Et se la mort nes vuet occirre, il meïsmes devroient voloir la mort. Car quant plus tost faudroient dou siecle, plus tost seroit estainte et remese[584] la honteuse meniere d’aus».


Lorsqu’un riche homme reçoit un compte de denrées et d’issues, il en entend d’abord «tout le menu mot à mot»; puis il demande à l’entendre «en gros et en grant some»; ces rubriques générales («gros») et ces totaux lui permettent de se remémorer le détail qui lui a été précédemment exposé. Il en est tout de même du présent compte: d’abord, le compte lui-même, divisé en quatre parties (avec le post-scriptum disposé sur le même plan quadripartite); puis les gros ou rubriques générales: l’auteur désigne ainsi ses développements à bâtons rompus sur Souffrance, Service, Valeur et Honneur; enfin la somme (simple résumé de l’ouvrage principal), qui dispensera de relire le reste:

«Tuit cil qui l’avront oï ententivement une foiz [le compte des Quatre âges] porront savoir par ces .IIII. moz qui sont li gros, et par les somes, le moien de tout ce qui est escrit ou livre; et ce porra l’an faire plus legierement et sovent que oïr le tout; et tuit cil qui volontiers l’orront en amanderont, se Dieu plest».

LES LAMENTATIONS

par Mahieu.

Il existe à la Bibliothèque de l’Université d’Utrecht un ms., qui paraît remonter au commencement du XIVe siècle, d’un poème en latin dont l’auteur, dès le v. 9. donne le titre: Lamenta. Ce ms., découvert il y a quelque vingt ans par feu M. A.-G. van Hamel, professeur à l’Université de Groningue, a permis à cet érudit, qui l’a publié, de composer sur ce poème, jadis célèbre, qu’on croyait perdu, et sur son auteur, une notice presque irréprochable[585].

L’auteur des Lamenta, originaire de Boulogne-sur-Mer, s’appelait, en latin, Matheus, «Mahieu» dans le dialecte de son pays. Il avait des parents et des amis parmi les personnages qui, de son temps, étaient les plus considérables de l’Église de Thérouanne. Il fut lui-même clerc, au début de sa carrière, ayant étudié la logique et le droit pendant six ans, à Orléans, sous Jacques de Boulogne, qui devint évêque de Thérouanne, et sous Nicaise de Fauquembergue, plus tard chanoine de cette église. Il avait le titre de «maître» et il exerçait la profession d’avocat (causidicus). A vingt indices, dans son œuvre, se reconnaît, d’ailleurs, le juriste, nourri de droit civil et canonique, hostile à la «coutume».

Il connaissait Paris, où il avait probablement mené joyeuse vie, tout aux tavernes et aux filles, comme dit l’autre. Ses mœurs étaient alors faciles, très faciles, comme il l’avoue, sans honte, à plusieurs reprises[586].

Un concile œcuménique se tint, à Lyon, du 1er mai au 17 juillet 1274. Maître Mahieu y assista, il le déclare lui-même, vraisemblablement dans la suite de l’évêque de Thérouanne, prédécesseur de Jacques de Boulogne.

Le Concile eut à délibérer sur la réformation des mœurs du clergé, et particulièrement sur la condition des clercs (usque ad subdiaconatum) mariés. Un certain nombre de ceux-ci étaient, non seulement mariés, mais «bigames»; non point, comme on pourrait le croire, qu’ils eussent épousé deux femmes, mais parce qu’ils avaient épousé une femme qui n’était pas vierge, une veuve ou une fille publique. La jurisprudence épiscopale variait au sujet de ces «bigamies»; les uns les toléraient, d’autres les condamnaient. Le 14 juillet 1273, le Concile condamna formellement toutes ces unions suspectes: Bigamos omni privilegio clericali declaramus esse nudatos, consuetudine contraria non obstante. Cette constitution fut sanctionnée en novembre par le pape Grégoire X; elle a pris place dans les Décrétales.

Maître Mahieu savait donc à quoi s’en tenir sur ce qui l’attendait s’il se mariait, en dépit de la Sanctio Gregoriana, avec une veuve. C’est pourtant ce qu’il fit, pris dans les lacs d’une certaine Perrette, ou Perrenelle, dont il ne réussit à triompher qu’en consentant au sacrement.—Le voilà «bigame» et sous le coup de la dégradation canonique.

Cette mesure rigoureuse lui fut appliquée, comme à beaucoup d’autres. Sans doute par l’officialité de Thérouanne. Mais à quelle époque? on l’ignore. La date de son mariage n’est pas connue non plus. Nul moyen de savoir, par conséquent, s’il s’écoula un long temps entre l’infraction et le châtiment.—Le voilà dépouillé de tous ses droits de clergie (tonsure, habit, admission au chœur, aptitude à recevoir des prébendes, privilège de judicature, exercice de son métier d’avocat à l’officialité, etc.).

Durement frappé de ce côté, Mahieu ne trouvait point de consolation à son foyer. Car Perrette, avec le temps, était devenue laide, acariâtre, querelleuse. Incompatibilité d’humeur. Il était très malheureux en ménage.

C’est pour soulager sa douleur, et aussi pour mettre en garde ses jeunes ex-confrères contre une destinée pareille à la sienne qu’il conçut, au seuil de la vieillesse (v. 656), l’idée d’exhaler ses «lamentations» dans un poème anti-féministe.—Ce poème écrit, il ne le publia pas, par crainte de sa femme, mais il l’envoya à ses amis, dignitaires ou familiers de l’église de Thérouanne. Les «envois», ou épîtres, qu’il a rédigés pour chacun d’eux, et qui forment la meilleure partie du livre IV des Lamenta[587], permettent de fixer à peu près la date de la composition du poème[588].

L’évêque Jacques de Boulogne, un des destinataires de l’œuvre, nommé en 1287, est mort, dit M. van Hamel (p. CXXIV), en septembre 1301. Les Lamenta ont donc été terminés avant septembre 1301. D’autre part, en 1295, le frère de cet évêque, Robert le Moiste, était encore prévôt de l’église de Saint-Martin, à Ypres; à une date incertaine, il a échangé ces fonctions contre celles d’abbé de Sainte-Marie-au-Bois de Ruisseauville, et c’est en cette qualité qu’il est salué par Mahieu. M. van Hamel en conclut que le poème est postérieur à 1295. Il ajoute que les autres données chronologiques fournies par les «envois» concordent avec celles-là: on a la preuve que tous les destinataires des Lamenta, que Mahieu nomme, étaient vivants de 1295 à 1301[589].

Quelques-unes de ces considérations laissent fort à désirer; mais il en est une, n ouvelle, qui me dispensera de les critiquer à fond; elle se tire de la présence, au nombre des destinataires du poème, d’un personnage sur lequel M. van Hamel (de même que M. Vaillant, le précédent biographe de notre auteur) n’était pas suffisamment informé.

Ce personnage, Jehan de Vassogne, «archidiacre de Flandres en l’Église de Thérouanne», qui «n’a pu être identifié» ni par M. Vaillant[590], ni par M. van Hamel (p. CXXVI), est pourtant bien connu. Clerc du roi de France, jurisconsulte que l’on voit souvent de service aux parlements judiciaires de la Couronne, chargé de faveurs par le pape comme homme de confiance du roi,[591] il exerça les hautes fonctions de garde royal des sceaux, ou, comme on disait alors, par courtoisie, de chancelier, depuis 1290 jusqu’à son élection comme évêque de Tournai, laquelle doit être fixée aux derniers jours de 1291 ou aux premiers de 1292[592]. La dédicace de Mahieu à Jehan de Vassogne, où celui-ci n’est pas qualifié d’évêque, est donc antérieure au printemps de 1292; elle l’est même, sans doute, à la date incertaine de 1290 où Jehan de Vassogne succéda, comme garde des sceaux ou chancelier de France, à Pierre Chalon, doyen de Saint-Martin de Tours, puisque Mahieu a l’air d’ignorer qu’il s’adresse au chef suprême de la chancellerie royale. Et le poème tout entier est, par suite, dans le même cas. J’indique plus loin (p. 249, en note) un autre motif de croire que le poème a été rédigé en effet, au moins en partie, vers la fin de 1290.

 

Les sources du versificateur boulonnais ont été étudiées avec le plus grand soin par l’éditeur. Mahieu était certainement assez versé dans la littérature sacrée et profane. Il a connu et plus ou moins utilisé le fragment, classique au moyen âge, du De nuptiis de Théophraste, le De planctu naturæ d’Alain de Lille, des recueils d’Exempla, et, sinon le Roman de la Rose lui-même, les œuvres plaisantes et satiriques en langue vulgaire dont le Roman de Jehan de Meun est le plus notable spécimen[593]. Enfin, on trouve au livre III des Lamenta comme un écho des discussions théologiques de son temps. Homme d’Université, il avait été un des émules de ces savants personnages, ses anciens confrères, comme Jacques d’Étaples, dont il énumère complaisamment les connaissances variées.—Toutefois, et Dieu merci, «le premier fond de son poème a été fourni à Mahieu, on n’en saurait douter, par sa propre expérience». Ce poème, quoi qu’il soit embarrassé par la plus détestable rhétorique (vers léonins, etc.), n’est pas sans sincérité.

Il est, d’ailleurs, très brutal. Instructif par là même, et non pas tant, peut-être, comme tableau des mœurs cléricales que comme exemple des écrits que ses jongleurs ordinaires pouvaient offrir au haut clergé, sans crainte de l’offenser.

 

Quel fut le succès des Lamenta de Mahieu? On n’en sait rien. Il y en avait jadis un exemplaire à la Bibliothèque du Chapitre de Saint-Bertin; l’exemplaire d’Utrecht est en Hollande depuis le XVIIe siècle. Pas d’autres renseignements.

Le livre, destiné à l’étroit public de Thérouanne et de Boulogne-sur-Mer, aurait peut-être sombré dans l’obscurité, comme tant d’autres, si, vers 1370, une copie n’en était tombée entre les mains d’un nommé Jehan le Fèvre, natif de Ressons-sur-le-Matz (Oise), procureur au Parlement de Paris.

Ce Jehan le Fèvre avait beaucoup lu, tant en vers qu’en prose, et il avait le goût de composer des traductions en vers (il avait déjà traduit, entre autres, la Vetula de Richard de Fournival). De plus, il était marié depuis une vingtaine d’années, et regrettait de l’être. Il fut donc surpris et charmé de rencontrer un poème qu’il ignorait, que tout le monde ignorait autour de lui et qui concordait si bien avec ses préoccupations personnelles. Un si beau poème, dont l’auteur, en l’art de se lamenter, dépassait, à son avis, l’Apocalypse, Ezéchiel et Jérémie! Un poème dont l’auteur avait été comme lui, homme de loi![594]. Il en entreprit aussitôt la traduction sous ce titre: Livre des Lamentations, pour son plaisir, non pour de l’argent:

S’en droit françois le vous puis mettre, 70
Vous m’en devés bon gré savoir
Car ce n’est pas pour vostre avoir.

C’est la traduction des Lamenta par le procureur Jehan le Fèvre qui a conféré la célébrité au bigame de Boulogne-sur-Mer. Christine de Pisan la lut en 1404, par hasard, car ce livre n’avait encore, dit-elle, «aucune reputacion». Mais, vers 1440, Martin le Franc, le prévôt du chapitre de Lausanne, la cite comme un ouvrage fameux, à côté du Roman de la Rose. Au milieu du XVe siècle, «Matheolus»[595] devint, dans l’esprit des lettrés, synonyme de misogyne et d’ennemi du mariage: on ne lisait plus l’original depuis longtemps; la traduction même n’avait peut-être plus beaucoup d’amateurs; mais le nom de l’auteur primitif, comme il arrive, surnageait. Beaucoup d’écrivains du XVe et du XVIe siècle l’ont cité sans l’avoir lu; on connaissait l’œuvre surtout par des abrégés, des morceaux choisis, des imitations.

Le travail de Jehan le Fèvre est parvenu jusqu’à nous dans dix manuscrits. Il a été publié dès 1864; mais l’édition qu’en a donnée M. van Hamel, en regard de l’original latin, est la première qui soit critique; on peut la considérer comme définitive.

Les rapports du texte primitif et de la traduction ont été parfaitement définis par l’éditeur.—La traduction est, en somme, fidèle (malgré des contre-sens, des suppressions, des amplifications[596]). Et elle est beaucoup plus claire que son modèle. Il faut avouer que les Lamentations de Mahieu ne sont plus, aujourd’hui, lisibles; et elles n’ont jamais dû l’être sans effort, quoique l’auteur eût un vrai talent. Sous l’habit français dont le médiocre Jehan le Fèvre les a revêtues, elles sont encore, au contraire, çà et là, fort agréables. Les conversations, surtout, insipides ou prétentieuses dans Mahieu, sont, dans la traduction, excellemment vivantes et naturelles.—C’est donc la traduction qui sera citée ci-dessous, toutes les fois qu’elle ne trahit pas l’original.

Au cours de son adaptation, Jehan le Fèvre a eu, plus d’une fois[597], le sentiment que Mahieu était allé trop loin et, une fois au moins, il a mis formellement à couvert sa responsabilité:

Pour ce suppli qu’il ne desplaise II, 1562
S’en cest ditié suy recordans
Aucuns mos qui soient mordans.
Car de moy ne procede mie...
Esbatu me suy au rimer;
Si ne m’en doit on opprimer.

Mais il ne s’en tint pas là. Très peu de temps après avoir publié le Livre des Lamentations, il composa (vers 1373), sous le titre galant de Livre de Leesce, une réfutation méthodique des invectives du Bigame. Ayant plaidé le contre d’après Mahieu, il plaida le pour en son nom.

Va, petit livre; expose à mes très nobles compagnons l’état déplorable où m’ont mis le mariage et la bigamie.

L’auteur est humilié, car il a été dépouillé de ses droits et de sa noblesse: de sa «clergie». Il était «maître»; il a perdu la face, l’habit; il a dû prendre «forme laie». Pourquoi? Parce qu’il a épousé une veuve, une veuve qui «froncist et grouce» à toute heure contre lui, et l’appelle: «Chétif!». Mauvaise bête, en vérité; et elles sont toutes comme cela.

Seigneurs, compagnons et amis, excusez les incorrections de l’écrivain. Il n’est pas maître de lui: Ira impedit animum.

Instruisez-vous, jeunes gens, tandis qu’il en est temps. Le décret du pape Grégoire, de mauvaise mémoire, a condamné irrévocablement les clercs bigames. Après avoir été en situation de maltraiter les laïques, quelle honte de retomber à leur niveau!

Pour les lais ne souloie[598] faire 257
Fors ce qui leur estoit contraire;
Mes cornes encontre eulx levoye
Et par maintes fois les grevoye.
Las! or me va tout autrement.

Un serf peut devenir franc, en se rachetant, mais un clerc dégradé ne peut jamais ravoir «signe de clerc». Il est comme la chouette qui n’ose s’associer aux autres oiseaux. Il est «serf des serfs en toute manière» (v. 1077). Maudit soit le jour où Mahieu a rencontré Perrette!

C’est tout de même dur que, pour un clerc, le fait d’épouser une veuve, même non diffamée, entraîne la dégradation. Celui de s’amuser «follement» avec cent filles n’est pas puni et «couple illicite ne nuist point a devenir prestre». Certes, celui qui fit le décret en question n’avait pas assez réfléchi.

La bigamie, même proprement dite, n’a pas toujours été défendue: à preuve, les patriarches, «qui doublerent leurs mariages» et n’en furent pas moins heureux. Il semble bien que le premier bigame qui ait été châtié, dans la Bible, soit Lamech. Nous sommes frappés pour sa faute. Pourquoi donc ne s’avisa-t-il pas qu’une seule femme suffit à dix hommes?

Et pas de défense possible. Mahieu ne peut pas plaider, dans l’espèce, la violence ni la force; il a su et consenti; il est cause de sa ruine.

Comment un homme peut-il se lier «par veu de second mariage?» Les veufs qui se remarient devraient être écorchés, brûlés; leurs noces, du reste, sont, avec raison, mal vues:

Si Perrette mourait, son mari ne la remplacerait pas, pour sûr.

Voici comment l’auteur fut pris. Il fut séduit et «afolé» par doux regards et beau langage. Perrette était alors très jolie, avec sa chevelure blonde, son front ample, net et poli, ses yeux noirs, doux et riants, son nez bien fait, sa bouche vermeille et parfumée, ses dents blanches et bien assises, sa gorge pleine, ses bras «soupples pour accoler», sa poitrine parée comme il faut et la «compasseüre» des reins ni trop large ni trop étroite; etc., etc. Hélas! qu’est-elle devenue, cette déesse à l’angélique visage? «Courbée, boçue et tripeuse, défigurée et contre-faite, toute grise, toute chenue, rude, sourde...»:

Le pis a dur et les mamelles, 681
Qui tant souloient estre belles,
Sont froncies, noires, souillies
Com bourses de bergier mouillies.
Yeux a rouges, lermeus et caves;
Joes sans chair, maigres et haves.

Au moral, triste, «pleine d’inimitié», querelleuse, batailleuse. C’était une douce laitue; c’est une ronce, une ortie.

Il n’est qu’une consolation: c’est que tous les gens mariés sont logés à la même enseigne.

Toute femme mariée est comme une horloge qui ne s’arrête jamais. A tort et à travers, elle «abomine contre les fais» de son mari, et celui-ci n’a qu’à se taire. Quand il y a famine à la maison, elle dit que c’est la faute de l’homme; l’abondance, elle s’en attribue le mérite, sous prétexte qu’elle «file et bue[608]». A l’en croire,

... Ce qui vient de la quelongne[609], 793
Que l’en porte jouxte la longne[610],
Nuit et jour soustient tout l’ostel.

Les «perverses jangleresses» ne s’en tiennent pas là. Elles s’entendent merveilleusement à décevoir leurs maris et à faire en sorte que ceux-ci n’en croient pas l’évidence. C’est ce qui advint, par exemple, à ces trois hommes débonnaires, Gui, Guerri et Frameri, qui prirent leurs femmes en flagrant délit: on leur prouva qu’ils avaient rêvé[611].

De la lune nous font entendre 1016
Par paroles et par revel[612]
Que soit une peau de veël.[613]
Combien que soit chose impossible
Vuelent prouver qu’il soit loisible
A croire ce et plus grant chose.
N’est nuls qui contredire l’ose
Ne soustenir a l’encontre, ains
Estuet[614] que, par amour constrains
Ou par tençon, on leur ottroye
Et qu’en die que l’en le croye.

Tant d’exemples illustres à l’appui! Mieux vaut n’en pas citer, «car j’ay ailleurs assés a faire». Il en cite néanmoins: Salomon, Aristote...

Que proufita a Aristote 1080
Peryarmenias, Elenches,
Devisées en pluseurs branches,
Priores, Posteres, logique
Ne science mathematique?

Il n’en fut pas moins chevauché, le philosophe à barbe grise, par une femme qui «lui fist la loupe, par maniere de moquerie»[615]. Ce grand maître fut déçu par «figure d’amphibolie». D’où cette «confusion perpétuele» qui est advenue jusqu’à nos jours aux étudiants ès arts, les «artiens», ses disciples:

Pro quibus artistis confusio perpetuatur.

Confusion pareille à celle du présent livre, que l’auteur, en proie à sa femme, est hors d’état d’écrire correctement.

Une femme a mille manières de torturer son mari. Elle lui fait répéter dix fois la même chose, pour le taquiner; elle l’assourdit de paroles; elle le contredit; elle le gifle. S’il veut du vin, il a de la cervoise; s’il veut du pain blanc, du gruau «plein de levain».—Elle réclame avec énergie ses droits conjugaux,

Et se je de demis tons use, 1344

parce que je n’ai pas conservé mon ancienne vigueur, elle m’arrache les cheveux[616]. Mon valet regarde de loin la bataille, et, n’osant me secourir, file m’attendre dehors. Alors survient la nourrice: le domestique est parti; tout l’ouvrage retombe sur elle!

«Dame, vecy, se Dieu me sault, 1375
Le garçon qui a fait le sault;
En la ville s’en va esbattre.
Tout par moy me laisse debattre.
Rien ne fait il. Soit par la gueule
Pendu, car il laisse a moi seule
De la maison toute la cure
Et de l’enfant la nourreture.
Et d’autre part, se m’aït Dieux!
Les nourrices es autres lieux
Ne sont pas ainsi onerées!...»

Une nourrice, déclare-t-elle avec autorité, doit dormir, se reposer, boire et manger à volonté afin d’avoir du lait, et recevoir des cadeaux. C’est ainsi qu’on en use partout, mais pas dans cette baraque: