»Les autres articles, qui touchent l'état matériel des paysans, droits de décès, augmentation des services, etc., sont également justes. Car l'autorité n'est point instituée pour son propre intérêt ni pour faire servir les sujets à l'assouvissement de ses caprices et de ses mauvaises passions, mais bien pour l'intérêt du peuple. Or, on ne peut supporter si long-temps vos criantes exactions. A quoi servirait-il au paysan de voir son champ rapporter autant de florins que d'herbes et de grains de blé, si son seigneur le dépouillait dans la même mesure, et dissipait, comme paille, l'argent qu'il en aurait tiré, l'employant en habits, châteaux et bombances? Ce qu'il faudrait faire avant tout, ce serait de couper court à tout ce luxe et de boucher les trous par où l'argent s'en va, de façon qu'il en restât quelque peu dans la poche du paysan.
»Deuxième Partie.—Aux Paysans.—Jusqu'ici chers amis, vous n'avez vu qu'une chose: j'ai reconnu que les princes et seigneurs qui défendent de prêcher l'Évangile, et qui chargent les peuples de fardeaux intolérables, ont bien mérité que Dieu les précipitât du siége, car ils pèchent contre Dieu et les hommes, ils sont sans excuse. Néanmoins c'est à vous de conduire votre entreprise avec conscience et justice. Si vous avez de la conscience, Dieu vous assistera: quand même vous succomberiez pour le moment, vous triompheriez à la fin; ceux de vous qui périraient dans le combat, seraient sauvés. Mais si vous avez la justice et la conscience contre vous, vous succomberez, et quand même vous ne succomberiez pas, quand même vous tueriez tous les princes, votre corps et votre âme n'en seraient pas moins éternellement perdus. Il n'y a donc pas à plaisanter ici. Il y va de votre corps et de votre vie à jamais. Ce qu'il vous faut considérer, ce n'est pas votre force et le tort de vos adversaires, il faut voir surtout si ce que vous faites est selon la justice et la conscience.
»N'en croyez donc pas, je vous prie, les prophètes de meurtre que Satan a suscités parmi vous, et qui viennent de lui, quoiqu'ils invoquent le saint nom de l'Évangile. Ils me haïront à cause du conseil que je vous donne, ils m'appelleront hypocrite, mais cela ne me touche point. Ce que je désire, c'est de sauver de la colère de Dieu les bonnes et honnêtes gens qui sont parmi vous; je ne craindrai pas les autres, qu'ils me méprisent ou non. J'en connais Un qui est plus fort qu'eux tous, et celui-là m'enseigne par le psaume III de faire ce que je fais. Les cent mille ne me font pas peur....
»Vous invoquez le nom de Dieu et vous prétendez agir d'après sa parole; n'oubliez donc pas avant tout que Dieu punit celui qui invoque son nom en vain. Craignez sa colère. Qu'êtes-vous, et qu'est-ce que le monde? Oubliez-vous qu'il est le Dieu tout-puissant et terrible, le Dieu du déluge, celui qui a foudroyé Sodome? Or il est facile de voir que vous ne faites pas honneur à son nom. Dieu ne dit-il pas: Qui prend l'épée périra par l'épée? Et saint Paul: Que toute âme soit soumise à l'autorité en tout respect et honneur? Comment pouvez-vous, après ces enseignemens, prétendre encore que vous agissez d'après l'Évangile? Prenez-y garde, un jugement terrible vous attend.
»Mais, dites-vous, l'autorité est mauvaise, intolérable, elle ne veut pas nous laisser l'Évangile, elle nous accable de charges hors de toute mesure, elle nous perd de corps et d'âme. A cela je réponds que la méchanceté et l'injustice de l'autorité n'excusent pas la révolte, car il ne convient pas à tout homme de punir les méchans. En outre le droit naturel dit que nul ne doit être juge en sa propre cause, ni se venger lui-même, car le proverbe dit vrai: Frapper qui frappe, ne vaut. Le droit divin nous enseigne même chose: La vengeance m'appartient, dit le Seigneur, c'est moi qui veux juger. Votre entreprise est donc contraire non-seulement au droit, selon la Bible et l'Évangile, mais aussi au droit naturel et à la simple équité. Vous ne pouvez y persister à moins de prouver que vous y êtes appelés par un nouveau commandement de Dieu, tout particulier et confirmé par des miracles.
»Vous voyez la paille dans l'œil de l'autorité, mais vous ne voyez pas la poutre qui est dans le vôtre. L'autorité est injuste en ce qu'elle interdit l'Évangile et qu'elle vous accable de charges; mais combien êtes-vous plus injustes, vous qui, non contens d'interdire la parole de Dieu, la foulez aux pieds, vous qui vous arrogez le pouvoir réservé à Dieu seul? D'un autre côté, qui est le plus grand voleur (je vous en fais juge) de celui qui prend une partie ou de celui qui prend le tout? Or l'autorité vous prend injustement votre bien, mais vous lui prenez à elle non-seulement le bien, mais aussi le corps et la vie. Vous assurez bien, il est vrai, que vous lui laisserez quelque chose; qui vous en croira? Vous lui avez pris le pouvoir; qui prend le tout ne craint pas de prendre aussi la partie; quand le loup mange la brebis, il en mange bien aussi les oreilles.
»Et comment ne voyez-vous donc pas, mes amis, que si votre doctrine était vraie, il n'y aurait plus sur la terre ni autorité, ni ordre, ni justice d'aucune espèce? Chacun serait son juge à soi; l'on ne verrait que meurtre, désolation et brigandage.
»Que feriez-vous, si dans votre troupe, chacun voulait également être indépendant, se faire justice, se venger lui-même? Le souffririez-vous? Ne diriez-vous pas que c'est aux supérieurs de juger?
»Telle est la loi que doivent observer même les païens, les Turcs et les juifs, s'il doit y avoir ordre et paix sur la terre. Loin d'être chrétiens, vous êtes donc pires que les païens et les Turcs. Que dira Jésus-Christ en voyant son nom ainsi profané par vous?
»Chers amis, je crains fort que Satan n'ait envoyé parmi vous des prophètes de meurtre qui convoitent l'empire de ce monde et qui pensent y arriver par vous, sans s'inquiéter des périls et temporels et spirituels, dans lesquels ils vous précipitent.
»Mais passons maintenant au droit évangélique. Celui-ci ne lie pas les païens comme le droit dont nous venons de parler. Jésus-Christ, dont vous tirez le nom des chrétiens, ne dit-il pas (saint Mathieu, V): Ne résistez pas à celui qui vous fait du mal; si quelqu'un te frappe à la joue droite, présente aussi l'autre... L'entendez-vous, Chrétiens rassemblés? Comment faites-vous rimer votre conduite avec ce précepte? Si vous ne savez pas souffrir, comme le demande notre Seigneur, dépouillez vite son nom, vous n'en êtes pas dignes; ou il va tout-à-l'heure vous l'arracher lui-même.
»(Suivent d'autres versets de l'Évangile sur la douceur chrétienne). Souffrir, souffrir, la croix, la croix, voilà la loi qu'enseigne le Christ, il n'y en a point d'autres...
»Eh! mes amis; si vous faites de telles choses, quand donc en viendrez-vous à cet autre précepte qui vous commande d'aimer vos ennemis et de leur faire du bien?... Oh! plût à Dieu que la plupart d'entre nous fussent avant tout de bons et pieux païens qui observassent la loi naturelle!
»Pour vous montrer jusqu'où vos prophètes vous ont égarés, je n'ai qu'à vous rappeler quelques exemples qui mettent en lumière la loi de l'Évangile. Regardez Jésus-Christ et saint Pierre dans le jardin de Gézémaneh. Saint Pierre ne croyait-il pas faire une bonne action en défendant son maître et seigneur, contre ceux qui venaient pour le livrer aux bourreaux? Et cependant vous savez que Jésus-Christ le réprimanda comme un meurtrier pour avoir résisté l'épée à la main.
»Autre exemple: Jésus-Christ lui-même attaché à la croix, que fait-il? Ne prie-t-il pas pour ses persécuteurs, ne dit-il pas: O mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! Et Jésus-Christ ne fut-il pas cependant glorifié après avoir souffert, son royaume n'a-t-il pas prévalu et triomphé? De même Dieu vous aiderait, si vous saviez souffrir comme il le demande.
»Pour prendre un exemple dans le temps même où nous vivons, comment s'est-il fait que ni l'Empereur ni le pape n'aient pu rien contre moi? plus ils ont fait d'efforts pour arrêter et détruire l'Évangile, plus celui-ci a gagné et pris force? Je n'ai point tiré l'épée, je n'ai point fait de révolte; j'ai toujours prêché l'obéissance à l'autorité, même à celle qui me persécutait; je m'en reposais toujours sur Dieu, je remettais tout entre ses mains. C'est pour cela, qu'en dépit du pape et des tyrans, il m'a non-seulement conservé la vie, ce qui déjà était un miracle, mais il a aussi de plus en plus avancé et répandu mon Évangile. Et voilà que maintenant, pensant servir l'Évangile, vous vous jetez en travers. En vérité, vous lui portez le coup le plus terrible dans l'esprit des hommes, vous l'écrasez pour ainsi dire par vos perverses et folles entreprises.
»Je vous dis tout ceci, chers amis, pour vous montrer combien vous profanez le nom du Christ et de sa sainte loi. Quelque justes que puissent être vos demandes, il ne convient pas au chrétien de combattre ni d'employer la violence: nous devons souffrir l'injustice, telle est notre loi (I. Corinth. VI). Je vous le répète donc, agissez en cette occurrence comme vous voudrez, mais laissez là le nom du Christ, et n'en faites pas honteusement le prétexte et le manteau de votre conduite impie. Je ne le permettrai pas, je ne le tolèrerai pas, je vous arracherai ce nom par tous les efforts dont je suis capable, jusqu'à la dernière goutte de mon sang...
»Non que je veuille par là justifier l'autorité: ses torts sont immenses, je l'avoue; mais ce que je veux, c'est que, s'il faut malheureusement (Dieu veuille nous l'épargner!), s'il faut, dis-je, que vous en veniez aux mains, on n'appelle chrétiens ni l'un ni l'autre parti. Ce sera une guerre de païens et point autre, car les chrétiens ne combattent pas avec les épées ni les arquebuses, mais avec la croix et la patience, de même que leur général Jésus-Christ ne manie pas l'épée, mais se laisse attacher à la croix. Leur triomphe ne consiste pas dans la domination et le pouvoir, mais dans la soumission et l'humilité. Les armes de notre chevalerie n'ont pas d'efficacité corporelle, leur force est dans le Très-Haut.
»Intitulez-vous donc: gens qui veulent suivre la nature et ne pas supporter le mal; voilà le nom qui vous convient; si vous ne le prenez pas, mais que vous persistiez à garder et prononcer sans cesse celui du Christ, je ne pourrai que vous regarder comme mes ennemis et comme ceux de l'Évangile, à l'égal du pape et de l'Empereur. Or, sachez que dans ce cas, je suis décidé à m'en remettre entièrement à Dieu, et à l'implorer pour qu'il vous éclaire, qu'il soit contre vous et vous fasse échouer.
»J'y risquerai ma tête, comme j'ai fait contre le pape et l'Empereur, car je vois clairement que le diable n'ayant pu venir à bout de moi par eux, veut m'exterminer et me dévorer par les prophètes de meurtre qui sont parmi vous. Eh bien, qu'il me dévore: un tel morceau ne sera pas de facile digestion.
»Toutefois, chers amis, je vous supplie humblement et comme un ami qui veut votre bien, d'y bien penser avant d'aller plus loin, et de me dispenser de combattre et de prier contre vous, quoique je ne sois moi-même qu'un pauvre pécheur; je sais pourtant que dans ce cas j'aurais tellement raison, que Dieu écouterait immanquablement mes prières. Il nous a enseigné lui-même, dans le saint Pater noster, à demander que son nom soit sanctifié sur la terre comme au ciel. Il est impossible que vous ayez, de votre côté, la même confiance en Dieu, car l'Écriture et votre conscience vous condamnent et vous disent que vous agissez en païens, en ennemis de l'Évangile. Si vous étiez chrétiens, vous n'agiriez pas du poing et de l'épée; vous diriez, Délivre-nous du mal, et, Que ta volonté soit faite (suivent des versets qui expriment cette pensée). Mais vous voulez être vous-mêmes votre Dieu et votre Sauveur; le vrai Dieu, le vrai Sauveur vous abandonne donc. Les demandes que vous avez dressées ne sont pas contraires au droit naturel et à l'équité, par leur teneur même, mais par la violence avec laquelle vous les voulez arracher à l'autorité. Aussi celui qui les a dressées n'est pas un homme pieux et sincère; il a cité grand nombre de chapitres de l'Écriture, sans écrire les versets mêmes, afin de rendre votre entreprise spécieuse, de vous séduire et de vous jeter dans les périls. Quand on lit les chapitres qu'il a désignés, on n'y voit pas grand'chose sur votre entreprise, on y trouve plutôt le contraire, à savoir, que l'on doit vivre et agir chrétiennement. Ce sera, je pense, un prophète séditieux qui aura voulu attaquer l'Évangile par vous; Dieu veuille lui résister et vous garder de lui.
»En premier lieu, vous vous glorifiez, dans votre préface, de ne demander qu'à vivre selon l'Évangile. Mais n'avouez-vous pas vous-mêmes que vous êtes en révolte? Et comment, je vous le demande, avez-vous l'audace de colorer une pareille conduite du saint nom de l'Évangile?
»Vous citez en exemple les enfans d'Israël. Vous dites que Dieu entendit les cris qu'ils poussaient vers lui, et qu'il les délivra. Pourquoi donc ne suivez-vous pas cet exemple dont vous vous glorifiez? Invoquez Dieu, comme ils ont fait, et attendez qu'il vous envoie aussi un Moïse qui prouve sa mission par des miracles. Les enfans d'Israël ne s'ameutèrent point contre Pharaon; ils ne s'aidèrent point eux-mêmes comme vous avez dessein de faire. Cet exemple vous est donc directement contraire, et vous damne au lieu de vous sauver.
»Il n'est pas vrai non plus que vos articles, comme vous l'annoncez dans votre préface, enseignent l'Évangile et lui soient conformes. Y en a-t-il un seul sur les douze, qui renferme quelque point de doctrine évangélique? N'ont-ils pas tous uniquement pour objet d'affranchir vos personnes et vos biens? Ne traitent-ils pas tous de choses temporelles? Vous, vous convoitez le pouvoir et les biens de la terre, vous ne voulez souffrir aucun tort; l'Évangile, au contraire, n'a nul souci de ces choses, et place la vie extérieure dans la souffrance, l'injustice, la croix, la patience et le mépris de la vie, comme de toute affaire de ce monde.
»Il faut donc ou que vous abandonniez votre entreprise, et que vous consentiez à souffrir les torts, si vous voulez porter le nom de chrétiens; ou bien, si vous persistez dans vos résolutions, il faut que vous dépouilliez ce nom et que vous en preniez un autre. Choisissez, point de milieu.
»Vous dites que l'on empêche l'Évangile de parvenir jusqu'à vous: je vous réponds qu'il n'y a aucune puissance ni sur la terre ni au ciel qui puisse faire cela. Une doctrine publique marche libre sous le ciel, elle n'est liée à aucun endroit, aussi peu que l'étoile qui, traversant les airs, annonçait aux sages de l'Orient la naissance de Jésus-Christ... Si l'on interdit l'Évangile dans la ville ou le village où vous êtes, suivez-le ailleurs où on le prêche... Jésus-Christ a dit (saint Matthieu, X): «S'ils vous chassent d'une ville, fuyez dans une autre.» Il ne dit point: «S'ils veulent vous chasser d'une ville, restez-y, attroupez-vous contre les seigneurs, au nom de l'Évangile, et rendez-vous maîtres de la ville.» Qu'est-ce donc que ces chrétiens qui, au nom de l'Évangile, se font brigands, voleurs? Osent-ils bien se dire évangéliques?
»Réponse au Ier article.—Si l'autorité ne veut pas de bon gré entretenir le pasteur qui convient à la commune, il faut, dit Luther, que celle-ci le fasse à ses propres frais. Si l'autorité ne veut pas tolérer ce pasteur, que les fidèles le suivent dans une autre commune.
»Réponse à l'article II.—Vous voulez disposer d'une dîme qui n'est pas à vous: ce serait une spoliation, un brigandage. Si vous voulez faire du bien, faites-le du vôtre et non de ce qui est à autrui. Dieu dit par Isaïe: «Je déteste l'offrande qui vient du vol.»
»Réponse à l'article III.—Vous voulez appliquer à la chair la liberté chrétienne enseignée par l'Évangile. Abraham et les autres patriarches, ainsi que les prophètes, n'ont-ils pas aussi eu des serfs? Lisez saint Paul, l'empire de ce monde ne peut subsister sans l'inégalité des personnes.
»Aux huit derniers articles.—Quant à vos articles sur le gibier, le bois, les services, le cens, etc., je les renvoie aux hommes de loi; il ne me convient pas d'en juger, mais je vous répète que le chrétien est un martyr, et qu'il n'a nul souci de toutes ces choses; cessez donc de parler du droit chrétien, et dites plutôt que c'est le droit humain, le droit naturel que vous revendiquez, car le droit chrétien vous commande de souffrir en ces choses, et de ne vous plaindre qu'à Dieu.
»Chers amis, voilà l'instruction que j'ai à vous donner en réponse à la demande que vous m'avez faite. Dieu veuille que vous soyez fidèles à votre promesse, de vous laisser guider selon l'Écriture. Ne criez pas tous d'abord: Luther est un flatteur des princes, il parle contre l'Évangile. Mais lisez auparavant, et voyez si tout ce que je dis n'est pas fondé sur la parole de Dieu.
»Exhortation aux deux partis.—Puis donc, mes amis, que ni les uns ni les autres, vous ne défendez une chose chrétienne, mais que les deux partis agissent également contre Dieu, renoncez, je vous supplie, à la violence. Autrement vous couvrirez toute l'Allemagne d'un carnage horrible, et cela n'aura pas de fin. Car comme vous êtes également dans l'injustice, vous vous perdrez mutuellement, et Dieu frappera un méchant par l'autre.
»Vous, seigneurs, vous avez contre vous l'Écriture et l'histoire, qui vous enseignent que la tyrannie a toujours été punie. Vous êtes vous-mêmes des tyrans et des bourreaux, vous interdisez l'Évangile. Vous n'avez donc nul espoir d'échapper au sort qui jusqu'ici a frappé vos pareils. Voyez tous ces empires des Assyriens, des Perses, des Grecs, des Romains, ils ont tous péri par le glaive, après avoir commencé par le glaive. Dieu voulait prouver que c'est lui qui est juge de la terre, et que nulle injustice ne reste impunie.
»Vous, paysans, vous avez de même contre vous l'Écriture et l'expérience. Jamais la révolte n'a eu une bonne fin, et Dieu a sévèrement pourvu à ce que cette parole ne fût pas trompeuse: Qui prend l'épée périra par l'épée. Quand même vous vaincriez tous les nobles, vainqueurs des nobles, vous vous déchireriez entre vous comme les bêtes féroces. L'esprit ne régnant pas sur vous, mais seulement la chair et le sang, Dieu ne tarderait pas à envoyer un mauvais esprit, un esprit destructeur, comme il fit à Sichem et à son roi....
»Ce qui me pénètre de douleur et de pitié (et plût au ciel que la chose pût être rachetée de ma vie!) ce sont deux malheurs irréparables qui vont fondre sur l'un et l'autre parti. D'abord, comme vous combattez tous pour l'injustice, il est immanquable que ceux qui périront dans la lutte seront éternellement perdus corps et âme; car ils mourront dans leurs péchés, sans repentir, sans secours de la grâce. L'autre malheur c'est que l'Allemagne sera dévastée; un tel carnage une fois commencé, il ne cessera pas avant que tout soit détruit. Le combat s'engage aisément, mais il n'est pas en notre pouvoir de l'arrêter. Insensés, que vous ont-ils donc fait, ces enfans, ces femmes, ces vieillards, que vous entraînez dans votre perte, pour que vous remplissiez le pays de sang, de brigandage, pour que vous fassiez tant de veuves et d'orphelins?
»Oh! Satan se réjouit! Dieu est dans son courroux le plus terrible, et il menace de le lâcher contre nous. Prenez-y garde, chers amis, il y va des uns comme des autres. A quoi vous servira-t-il de vous damner éternellement et de gaîté de cœur, et de laisser après vous un pays ensanglanté et désert?
»C'est pourquoi mon conseil serait de choisir quelques comtes et seigneurs parmi la noblesse, de choisir également quelques conseillers dans les villes, et de les laisser accorder les affaires à l'amiable. Vous, seigneurs, si vous m'écoutez, vous renoncerez à cet orgueil outrageant qu'il vous faudrait bien dépouiller à la fin; vous adoucirez votre tyrannie, de sorte que le pauvre homme puisse avoir aussi un peu d'aise. Vous, paysans, vous cèderez de votre côté, et vous abandonnerez quelques-uns de vos articles qui vont trop loin. De cette manière, les affaires n'auront pas été traitées selon l'Évangile, mais du moins accordées conformément au droit humain.
»Si vous ne suiviez pas un semblable conseil (ce qu'à Dieu ne plaise), je ne pourrai vous empêcher d'en venir aux mains. Mais je serai innocent de la perte de vos âmes, de votre sang, de votre bien. C'est sur vous que pèseront vos péchés. Je vous l'ai déjà dit, ce n'est pas un combat de chrétiens contre chrétiens, mais de tyrans, d'oppresseurs, contre des brigands, des profanateurs du nom de l'Évangile. Ceux qui périront seront éternellement damnés. Pour moi, je prierai Dieu avec les miens, afin qu'il vous réconcilie et vous empêche d'en venir où vous voulez. Néanmoins je ne puis vous cacher que les signes terribles qui se sont fait voir dans ces derniers temps, attristent mon âme et me font craindre que la colère de Dieu ne soit trop allumée, et qu'il ne dise comme dans Jérémie: Quand même Noé, Job et Daniel, se placeraient devant ce peuple, je n'aurais pas d'entrailles pour lui. Dieu veuille que vous craigniez sa colère et que vous vous amendiez, afin que la calamité soit au moins différée! Tels sont les conseils que je vous donne en chrétien et en frère, ma conscience m'en est témoin, Dieu fasse qu'ils portent fruit. Amen.»
Le caractère biographique de cet ouvrage et les proportions dans lesquelles nous devons le resserrer, ne nous permettent pas d'entrer dans l'histoire de cette Jacquerie allemande (voyez toutefois nos Additions et Éclaircissemens). Nous nous contenterons ici de rapporter la sanguinaire proclamation du docteur Thomas Münzer, chef des paysans de Thuringe[r59]; elle forme un singulier contraste avec le ton de modération et de douceur qu'on a pu remarquer dans les Douze articles que nous avons donnés plus haut:
«Chers frères, jusqu'à quand dormirez-vous? Désobéirez-vous toujours à la volonté de Dieu, parce que, bornés comme vous êtes, vous vous croyez abandonnés? Que de fois vous ai-je répété mes enseignemens! Dieu ne peut se révéler plus long-temps. Il faut que vous teniez ferme. Sinon, le sacrifice, les douleurs, tout aura été en vain. Vous recommencerez alors à souffrir, je vous le prédis. Il faut ou souffrir pour la cause de Dieu, ou devenir le martyr du diable.
»Tenez donc ferme, résistez à la peur et à la paresse, cessez de flatter les rêveurs dévoyés du chemin, et les scélérats impies. Levez-vous, et combattez le combat du Seigneur. Le temps presse. Faites respecter à vos frères le témoignage de Dieu; autrement, tous périront. L'Allemagne, la France, l'Italie sont tout entières soulevées; le Maître veut jouer son jeu, l'heure des méchans est venue.
»A Fulde quatre églises de l'évêché ont été saccagées, la semaine sainte; les paysans de Klégen en Hégau, et ceux de la Forêt-Noire, se sont levés au nombre de trois cent mille. Leur masse grossit chaque jour. Toute ma crainte, c'est que ces insensés ne donnent dans un pacte trompeur, dont ils ne prévoient pas les suites désastreuses. Vous ne seriez que trois, mais confians en Dieu, cherchant son honneur et sa gloire, que cent mille ennemis ne vous feraient pas peur.
»Sus, sus, sus! (dran, dran, dran!) il est temps, les méchans tremblent. Soyez sans pitié, quand même Esaü vous donnerait de belles paroles (Genèse, XXXIII); n'écoutez pas les gémissemens des impies; ils vous supplieront bien tendrement, ils pleureront comme les enfans; n'en soyez pas touchés; Dieu défendit à Moïse de l'être (Deut. VII), et il nous a révélé la même défense. Soulevez les villes et les villages, surtout les mineurs des montagnes...
»Sus, sus, sus! (dran, dran, dran!) pendant que le feu chauffe; que le glaive tiède de sang n'ait pas le temps de refroidir. Forgez Nemrod sur l'enclume, pink pank, tuez tout dans la tour; tant que ceux-là vivront, vous ne serez jamais délivrés de la crainte des hommes. On ne peut vous parler de Dieu, tant qu'ils règnent sur vous.
»Sus, sus, sus! (dran, dran, dran!) pendant qu'il fait jour; Dieu vous précède; suivez. Toute cette histoire est décrite et expliquée dans saint Mathieu, chapitre XXIV. N'ayez donc peur. Dieu est avec vous, comme il est dit, chapitre II, paragraphe 2. Dieu vous dit de ne rien craindre. N'ayez peur du nombre. Ce n'est pas votre combat, c'est celui du Seigneur, ce n'est pas vous qui combattez. Soyez hardis, et vous éprouverez la puissance du secours d'en haut. Amen. Donné à Mülhausen, en 1525. Thomas Munzer, serviteur de Dieu contre les impies.»
Dans une lettre à l'électeur Frédéric et au duc Jean, Luther se compare à Münzer... «Moi, je ne suis qu'un pauvre homme; j'ai commencé mon entreprise avec crainte et tremblement; ainsi fit saint Paul (il l'avoue lui-même, Cor. I, 3-6), lui qui, cependant pouvait se glorifier d'entendre une voix céleste. Moi je n'entends pas de telles voix, et je ne suis pas soutenu de l'Esprit. Avec quels humbles ménagemens n'ai-je pas attaqué le pape! quels n'ont pas été mes combats contre moi-même! quelles supplications n'ai-je pas faites à Dieu! mon premier écrit en fait foi. Cependant j'ai fait avec ce pauvre esprit ce que n'a pas encore osé ce terrible esprit croque-monde (weltfressergeist)[9]. J'ai disputé à Leipzig, entouré du peuple le plus hostile. J'ai comparu à Augsbourg devant mon plus grand ennemi. J'ai tenu à Worms devant César et tout l'Empire, quoique je susse bien que mon sauf-conduit était rompu et que l'astuce et la trahison m'attendaient.
»Quelque faible et pauvre que je fusse alors, mon cœur me disait pourtant qu'il fallait entrer dans Worms, dussé-je y trouver autant de diables que de tuiles sur les toits... Il m'a fallu, dans mon coin, disputer sans relâche, que ce fût contre un, contre deux, contre trois, n'importe, de quelque façon qu'on le demandât. Faible et pauvre d'esprit, j'ai dû pourtant rester à moi-même, comme la fleur des champs; je ne pouvais choisir ni l'adversaire, ni le temps, ni le lieu, ni le mode, ni la mesure de l'attaque; j'ai dû me tenir prêt à répondre à tout le monde, comme l'enseigne l'apôtre (saint Pierre, Ep. I, 3-15).
»Et cet esprit qui est élevé au-dessus de nous autant que le soleil l'est au-dessus de la terre, cet esprit qui nous regarde à peine comme des insectes et des vermisseaux, il lui faut une assemblée toute composée de gens favorables et sûrs desquels il n'ait rien à craindre, et il refuse de répondre à deux ou trois tenans qui l'interrogeraient à part... C'est que nous n'avons de force que celle que Jésus-Christ nous donne; s'il nous livre à nous-mêmes, le bruit d'une feuille peut nous faire trembler; s'il nous soutient, notre esprit sent bien en soi la puissance et la gloire du Seigneur... Je suis forcé de me vanter moi-même, quelque folie qu'il y ait en cela; saint Paul y fut bien contraint aussi (Cor. II, 11-16); je m'en abstiendrais volontiers, si je le pouvais en présence de ces esprits de mensonge.»
Immédiatement après la défaite des paysans, Mélanchton publia une petite histoire de Münzer[r60]. Il est inutile de dire que ce récit est singulièrement défavorable aux vaincus. L'auteur assure que Münzer, réfugié à Frankenhausen, se cacha dans un lit, et fit le malade, mais un cavalier le trouva, et son portefeuille le fit reconnaître...
«Quand on lui serra les menottes, il poussa des cris; à cette occasion le duc Georges s'avisa de lui dire: «Tu souffres, Thomas, mais ils ont souffert davantage aujourd'hui, les pauvres gens qu'on a tués, et c'est toi qui les avais poussés là.» «Ils ne l'ont pas voulu autrement,» répondit Thomas, en éclatant de rire, comme s'il eût été possédé du diable...»
Münzer avoua dans son interrogatoire qu'il songeait depuis long-temps à réformer la chrétienté, et que le soulèvement des paysans de la Souabe lui avait paru une occasion favorable.
«Il se montra très pusillanime au dernier moment. Il était tellement égaré, qu'il ne put réciter seul le Credo. Le duc Henri de Brunswick le lui dit et il le répéta.—Il avoua aussi publiquement qu'il avait eu tort; quant aux princes, il les exhorta à être moins durs envers les pauvres gens, et à lire les livres des Rois, disant que s'ils suivaient ses conseils ils n'auraient plus de semblables dangers à craindre. Après ce discours il fut décapité. Sa tête fut attachée à une pique, et resta exposée pour l'exemple.»
Il écrivit avant de mourir aux habitans de Mülhausen, pour leur recommander sa femme et les prier de ne point se venger sur elle. «Avant de quitter la terre, disait-il, il croyait devoir les exhorter instamment à renoncer à la révolte et à éviter toute nouvelle effusion de sang.»
De quelques atroces violences que se soient souillés Münzer et les paysans, on s'étonne de la dureté avec laquelle Luther parle de leur défaite[a63]. Il ne leur pardonne pas d'avoir compromis le nom de la Réforme... «O misérables esprits de troubles, où sont maintenant ces paroles par lesquelles vous excitiez et ameutiez les pauvres gens? Quand vous disiez qu'ils étaient le peuple de Dieu, que Dieu combattait pour eux, qu'un seul d'entre eux abattrait cent ennemis, qu'avec un chapeau ils en tueraient cinq de chaque coup, et que les pierres des arquebuses, au lieu de frapper devant, tourneraient contre ceux qui les auraient tirées? Où est maintenant Münzer avec cette manche dans laquelle il se faisait fort d'arrêter tout ce qu'on lancerait contre son peuple? Quel est maintenant ce Dieu qui pendant près d'une année a prophétisé par la bouche de Münzer?»
«Je crois que tous les paysans doivent périr plutôt que les princes et les magistrats, parce que les paysans prennent l'épée sans autorité divine... Nulle miséricorde, nulle tolérance n'est due aux paysans, mais l'indignation de Dieu et des hommes.» (30 mai 1525.)—«Les paysans, dit-il ailleurs, sont dans le ban de Dieu et de l'Empereur. On peut les traiter comme des chiens enragés.»—Dans une lettre du 21 juin, il énumère les horribles massacres qu'en ont faits les nobles, sans donner le moindre signe d'intérêt ou de pitié.
Luther montra plus de générosité à l'égard de son ennemi Carlostad. Celui-ci courait alors le plus grand danger. Il avait peine à se justifier d'avoir enseigné des doctrines analogues à celles de Münzer. Il revint à Wittemberg, s'humilia auprès de Luther. Celui-ci intercéda en sa faveur et obtint de l'Électeur que Carlostad pût, selon son désir, s'établir comme laboureur à Kemberg[a64].
«Le pauvre homme me fait beaucoup de peine, et votre Grâce sait qu'on doit être clément envers les malheureux, surtout quand ils sont innocens.» (12 septembre 1525.)
Le 22 novembre 1526, il écrit encore: «... Le docteur Carlostad m'a vivement prié d'intercéder auprès de votre Grâce pour qu'il lui fût accordé d'habiter la ville de Kemberg; la malice des paysans lui rend pénible le séjour d'un village. Or, comme il s'est tenu tranquille jusqu'à présent, et que d'ailleurs le prévôt de Kemberg le pourrait bien surveiller, je prie humblement votre Grâce électorale de lui accorder sa demande, quoique votre Grâce ait déjà fait beaucoup pour lui et qu'elle se soit même attiré à son sujet des soupçons et des calomnies. Mais Dieu vous le rendra d'autant plus abondamment. C'est à lui de songer au salut de son âme, cela le regarde: pour ce qui est du corps et de la subsistance, nous devons le bien traiter.»
«A tous les chers chrétiens qui le présent écrit verront, grâce et paix de Dieu notre père et de notre Seigneur Jésus-Christ. Le docteur Martin Luther[r61]. Le docteur Andréas Carlostad vient de m'envoyer un petit livre par lequel il se disculpe d'avoir été l'un des chefs des rebelles, et il me prie instamment de faire imprimer cet écrit pour sauver l'honneur de son nom et peut-être même sa vie qui se trouve en péril, par suite de la précipitation avec laquelle on jugerait les accusés. En effet le bruit court que l'on va procéder rapidement contre beaucoup de pauvres gens, et par pure colère exécuter les innocens avec les coupables, sans les avoir entendus ni convaincus; et je crains bien que les lâches tyrans, qui, auparavant, tremblaient au bruit d'une feuille, ne s'enhardissent maintenant à assouvir leur mauvais vouloir, jusqu'à ce que, au jour marqué, Dieu les jette bas, à leur tour.
»Or, quoique le docteur Carlostad soit mon plus grand ennemi dans des questions de doctrine, et qu'il n'y ait pas de réconciliation à espérer entre nous sur ces points, la confiance avec laquelle il s'adresse à moi dans ses alarmes, plutôt qu'à ses anciens amis qui l'animaient autrefois contre moi, cette confiance ne sera point trompée, et je lui rendrai volontiers ce service, ainsi que d'autres s'il y a lieu.»
Luther exprime l'espoir, que, par la grâce de Dieu, tout pourra encore bien tourner pour Carlostad, et qu'il finira par renoncer à ses erreurs touchant le sacrement[a65]. En même temps il se défend contre ceux qui croiraient qu'en faisant cette démarche, il cède en quoi que ce soit sur les points de doctrine. Quant à ceux qui l'accuseraient d'un excès de crédulité, il leur répond: «Qu'il ne lui convient ni à lui ni à personne de juger le cœur d'autrui. La charité n'est pas soupçonneuse, dit saint Paul, et ailleurs: La charité croit et confie tout.»
«Voici donc mon opinion: tant que le docteur Carlostad s'offre à se faire juger selon le droit, et à souffrir ce qui est juste au cas où il serait convaincu d'avoir pris part à la rébellion, je dois ajouter foi à son livre et à son dire, quoique moi-même auparavant je fusse disposé à le croire animé, lui et les siens, d'un esprit séditieux. Mais à présent je dois aider à ce qu'il obtienne l'enquête qu'il désire.»
Dans ce qui suit, Luther attribue, en grande partie, ce qui est arrivé à la violence avec laquelle les princes et les évêques se sont opposés à l'introduction religieuse. «De là parmi le peuple cette fureur qui naturellement ne cessera point avant que les tyrans ne soient dans la boue; car les choses ne peuvent durer quand un maître ne sait qu'inspirer la crainte, au lieu de se faire aimer.
»Non, laissons plutôt notre prêtraille et nos hobereaux, fermer l'oreille aux avertissemens; qu'ils aillent, qu'ils aillent, qu'ils continuent d'accuser l'Évangile du mal qu'ils ont mérité, qu'ils disent toujours: Je m'en moque. Tout-à-l'heure il en viendra un Autre qui leur répondra: «Je veux que dans quelque temps il ne reste sous le ciel ni prince ni évêque[a66].» Laissez-les donc faire; ils ne tarderont pas à trouver ce qu'ils cherchent depuis si long-temps; la chose est en train. Dieu veuille encore qu'ils se convertissent à temps! Amen.
»Je prie en conséquence les nobles et les évêques et tout le monde, de laisser se défendre le docteur Carlostad qui assure si solennellement pouvoir se justifier de toute rébellion, de peur que Dieu ne soit tenté davantage, et que la colère du peuple ne devienne plus violente et plus juste... Il n'a jamais menti Celui qui a promis d'entendre les cris des opprimés, et ce n'est non plus la puissance qui lui manque pour punir. Que Dieu nous accorde sa grâce. Amen.» (1525.)
«L'Allemagne est perdue, j'en ai peur[r62]. Il faut bien qu'elle périsse puisque les princes ne veulent employer que l'épée. Ah! ils croient qu'on peut ainsi arracher, poil à poil, la barbe du bon Dieu; il le leur rendra sur la face.» (1526.)
«L'esprit de ces tyrans est impuissant, lâche, étranger à toute pensée honnête. Ils sont dignes d'être les esclaves du peuple. Mais par la grâce de Christ, je suis assez vengé par le mépris que j'ai pour eux et pour Satan, leur dieu.» (Fin de décembre 1525.)
Attaques des rationalistes contre Luther.—Zwingli, Bucer, etc.—Érasme.
Pendant cette terrible tragédie de la guerre des paysans, la guerre théologique continuait contre Luther. Les réformateurs de la Suisse et du Rhin, Zwingli, Bucer, Œcolampade, partageaient les principes théologiques de Carlostad: ils n'en différaient guère que par leur soumission à l'autorité civile. Aucun d'eux ne voulait rester dans les bornes que Luther prétendait imposer à la Réforme. Durs et froids logiciens, ils effaçaient chaque jour ce qu'il essayait de sauver de la vieille poésie chrétienne. Moins hardi, et plus dangereux encore, le roi des gens de lettres, le froid et ingénieux Érasme lui portait des coups plus terribles.
Pendant long-temps, Zwingli et Bucer[10], esprits politiques, essayèrent de sauver à tout prix l'apparente unité du protestantisme. Bucer, le grand architecte des subtilités (Bossuet) dissimula quelque temps ses opinions aux yeux de Luther et se fit même le traducteur de ses ouvrages allemands[a67]. «Personne, dit Luther, personne n'a traduit en latin mes ouvrages avec plus d'habileté et d'exactitude que maître Bucer[r63]. Il n'y mêle rien de ses folies relativement au sacrement. Si je voulais montrer mon cœur et ma pensée avec des mots, je ne pourrais pas mieux faire.»
Ailleurs il semble s'être aperçu de l'infidélité de la traduction. Le 13 septembre 1527, il écrit à un imprimeur, que Bucer en traduisant ses ouvrages en latin, avait altéré certains passages de manière à lui faire dire ce qu'il ne pensait pas. «C'est ainsi que nous avons rendu les Pères hérétiques.» Et il le prie, s'il réimprime le volume où se trouvent les changemens de Bucer, de faire lui-même une préface pour avertir le lecteur. En 1527, Luther écrivit contre Zwingli et Œcolampade un livre où il les appelait nouveaux wiclefistes et déclarait leurs opinions dangereuses et sacriléges[a68].
Enfin, en 1528, il disait: «Je connais assez et plus qu'assez l'iniquité de Bucer, pour ne pas m'étonner qu'il tourne contre moi ce que j'ai écrit pour le sacrement...[a69] Que le Christ te garde, toi qui vis au milieu de ces bêtes féroces, de ces vipères, de ces lionnes, de ces panthères, avec presque plus de danger que Daniel dans la fosse aux lions.»
«Je crois Zwingli bien digne d'une sainte haine, pour sa téméraire et criminelle manière de traiter la parole de Dieu.» (27 octobre 1527.)—«Quel homme que ce Zwingli, si ignorant dans la grammaire et la dialectique pour ne rien dire des autres sciences!» (28 novembre 1527.)
Dans un second ouvrage qu'il publia contre eux en 1528, il dit: «Je rejette et condamne comme pure erreur toute doctrine qui parle du libre arbitre.» C'était là sa grande querelle avec Érasme. Elle avait commencé dès l'année 1525, où Érasme publia son livre De libero arbitrio; jusqu'alors ils avaient été en relations amicales. Érasme avait plusieurs fois pris la défense de Luther, et celui-ci en retour consentait à respecter la neutralité d'Érasme. La lettre suivante montre que Luther croyait en 1524 avoir besoin de garder encore quelques ménagemens.
«Voilà assez long-temps que je me tais, cher Érasme; et quoique j'attendisse que toi, le premier et le plus grand des deux, tu rompisses le silence, j'ai cru que la charité même m'ordonnait de commencer. D'abord je ne te reproche pas d'être resté éloigné de nous, de crainte d'embarrasser la cause que tu soutenais contre nos ennemis, les papistes. Enfin, je ne me suis pas autrement fâché de ce que, dans les livres que tu as publiés en plusieurs endroits pour capter leur faveur ou adoucir leur furie, tu nous as harcelés de quelques morsures et piqûres assez vives. Nous voyons que le Seigneur ne t'a pas donné encore l'énergie ou le sens qu'il faudrait, pour attaquer ces monstres librement et courageusement, et nous ne sommes pas gens à exiger de toi ce qui est au-dessus de tes forces. Nous avons respecté en toi ta faiblesse et la mesure du don de Dieu. Le monde entier ne peut nier que tu n'aies fait fleurir les lettres, par où l'on arrive à la véritable intelligence des Écritures, et que ce don de Dieu ne soit en toi magnifique et admirable; c'est de quoi il faut rendre grâce. Aussi, n'ai-je jamais désiré de te voir sortir de la mesure où tu te tiens pour entrer dans notre camp; tu y rendrais de grands services sans doute par ton talent et ton éloquence; mais, puisque le cœur fait défaut, mieux vaut servir dans ce que Dieu t'a donné. On craignait seulement que tu ne te laissasses entraîner par nos adversaires à attaquer nos dogmes dans des livres, et alors j'aurais été contraint de te résister en face. Nous avons apaisé quelques-uns des nôtres qui avaient préparé des livres pour te traîner dans l'arène. C'est pour cette raison que je n'aurais pas voulu voir publier l'Expostulatio d'Hutten, et encore moins ton Éponge d'Hutten. Tu as pu, dans cette dernière circonstance, sentir par toi-même combien il est aisé d'écrire sur la modération, et d'accuser l'emportement de Luther, mais difficile, impossible de pratiquer ces leçons, sinon par un don singulier de l'esprit. Crois-le donc, ou ne le crois pas, le Christ m'est témoin que je te plains du fond de l'âme, à voir tant de haines et de passions irritées contre toi, desquelles je ne puis croire (ta vertu est humaine et trop faible pour de tels orages) que tu ne ressentes aucune émotion. Cependant peut-être les nôtres sont poussés par un zèle légitime; il leur semble que tu les as indignement provoqués... Pour moi, quoique irritable et souvent entraîné par la colère à écrire avec amertume, je ne l'ai jamais fait qu'à l'égard des opiniâtres. Cette clémence et cette douceur envers les pécheurs et les impies, quelque insensés et iniques qu'ils puissent être, ma conscience m'en rend témoignage, et je puis en appeler à l'expérience de bien des gens. De même j'ai retenu ma plume, malgré tes piqûres, j'ai promis de la retenir, jusqu'à ce que tu te fusses ouvertement déclaré. Car, quels que soient nos dissentimens, avec quelque impiété ou quelque dissimulation que tu exprimes ta désapprobation ou tes doutes sur les points les plus importans de la religion, je ne puis ni ne veux t'accuser d'entêtement[a70]. Mais que faire maintenant? Des deux côtés les choses sont très envenimées. Moi, je voudrais, si je pouvais servir de médiateur, qu'ils cessassent de t'attaquer avec tant de furie, et laissassent ta vieillesse s'endormir en paix dans le Seigneur. Ils le feraient, je pense, s'ils considéraient ta faiblesse, et s'ils appréciaient la grandeur de cette cause qui a depuis long-temps dépassé ta petite mesure. Les choses en sont venues à ce point qu'il n'y a guère de péril à craindre pour notre cause, lors même qu'Érasme réunirait contre nous toutes ses forces... Toutefois il y a bien quelque raison, pour que les nôtres supportent mal tes attaques; c'est que la faiblesse humaine s'inquiète et s'effraie de l'autorité et du nom d'Érasme; être mordu d'Érasme une seule fois, c'est tout autre chose que d'être en butte aux attaques de tous les papistes conjurés. Je voulais te dire tout cela, cher Érasme, en preuve de ma candeur, et parce que je désire que le Seigneur t'envoie un esprit digne de ton nom. Si cela tarde, je demande de toi, que du moins, tu restes spectateur de notre tragédie. Ne joins pas tes forces à nos adversaires; ne publie pas de livres contre moi, et je n'en publierai pas contre toi. Quant à ceux qui se plaignent d'être attaqués au nom de Luther, souviens-toi que ce sont des hommes semblables à toi et à moi, auxquels il faut accorder indulgence et pardon, et que, comme dit saint Paul, il nous faut porter le fardeau les uns des autres. C'est assez de se mordre, il faut songer à ne pas nous dévorer les uns les autres...» (Avril 1524.)
A Borner. «Érasme en sait moins sur la prédestination, que n'en avaient jamais su les sophistes de l'École. Érasme n'est pas redoutable sur cette matière, non plus que dans toutes les choses chrétiennes.
»Je ne provoquerai pas Érasme, et même, s'il me provoque une fois, deux fois, je ne riposterai pas. Il n'est pas sage à lui de préparer contre moi les forces de son éloquence... Je me présenterai avec confiance devant le très éloquent Érasme, tout bégayant que je suis en comparaison de lui; je ne me soucie point de son crédit, de son nom, de sa réputation. Je ne me fâche pas contre Mosellanus de ce qu'il s'attache à Érasme plutôt qu'à moi. Dis-lui même qu'il soit érasmien de toute sa force.» (28 mai 1522.)
Ces ménagemens ne pouvaient durer. La publication du De libero arbitrio, fut une déclaration de guerre[a71]. Luther reconnut que la véritable question venait d'être enfin posée[a72]. «Ce que j'estime, ce que je loue en toi, c'est que seul tu as touché le fond de l'affaire, et ce qui est le tout des choses; je veux dire: le libre arbitre. Toi, tu ne me fatigues pas de querelles étrangères, de papauté, de purgatoire, d'indulgences et autres fadaises, pour lesquelles ils m'ont relancé. Seul, tu as saisi le nœud, tu as frappé à la gorge. Merci, Érasme!...»
«Il est irréligieux, dis-tu, il est superflu, de pure curiosité, de savoir si Dieu est doué de prescience, si notre volonté agit dans ce qui touche le salut éternel, ou seulement souffre l'action de la grâce; si ce que nous faisons de bien ou de mal, nous le faisons ou le souffrons!... Grand Dieu, qu'y aura-t-il donc de religieux, de grave, d'utile? Érasme, Érasme, il est difficile d'alléguer ici l'ignorance. Un homme de ton âge, qui vit au milieu du peuple chrétien, et qui a long-temps médité l'Écriture! il n'y a pas moyen de t'excuser, ni de bien penser de toi... Eh quoi! vous, théologien, vous, docteur des chrétiens, vous ne restez pas même dans votre scepticisme ordinaire, vous décidez que ces choses n'ont rien de nécessaire, sans lesquelles il n'y a plus ni Dieu, ni Christ, ni Évangile, ni foi, rien qui subsiste, je ne dis pas du christianisme, mais du judaïsme!»[a73]
Mais Luther a beau être fort, éloquent, il ne peut briser les liens qui l'enserrent. «Pourquoi, dit Érasme, Dieu ne change-t-il pas le vice de notre volonté, puisqu'elle n'est pas en notre pouvoir; ou pourquoi nous l'impute-t-il, puisque ce vice de la volonté est inhérent à l'homme?... Le vase dit au potier: Pourquoi m'avez-vous fait pour le feu éternel?... Si l'homme n'est pas libre, que signifient précepte, action, récompense, enfin toute la langue? Pourquoi ces mots: Convertissez-vous, etc.»
Luther est fort embarrassé de répondre à tout cela: «Dieu vous parle ainsi, dit-il, seulement pour nous convaincre que nous sommes impuissans si nous n'implorons le secours de Dieu. Satan dit: Tu peux agir. Moïse dit: Agis; pour nous convaincre contre Satan que nous ne pouvons agir.» Réponse, ce semble, ridicule et cruelle; c'est lier les gens pour leur dire, Marchez, et les frapper chaque fois qu'ils tombent. Reculant devant les conséquences qu'Érasme tire ou laisse entrevoir, Luther rejette tout système d'interprétation de l'Écriture, et lui-même se trouve forcé d'y recourir pour échapper aux conclusions de son adversaire. C'est ainsi, par exemple, qu'il explique le Indurabo cor Pharaonis: «En nous, c'est-à-dire par nous, Dieu fait le mal, non par sa faute, mais par suite de nos vices; car nous sommes pécheurs par nature, tandis que Dieu ne peut faire que le bien. En vertu de sa toute-puissance, il nous entraîne dans son action, mais il ne peut faire, quoiqu'il soit le bien même, qu'un mauvais instrument ne produise pas le mal.»
Ce dut être une grande joie pour Érasme, de voir l'ennemi triomphant de la papauté s'agiter douloureusement sous les coups qu'il lui portait, et saisir pour le combattre une arme si dangereuse à celui qui la tient. Plus Luther se débat, plus il prend avantage, plus il s'enfonce dans sa victoire, et plus il plonge dans l'immoralité et le fatalisme, au point d'être contraint d'admettre que Judas devait nécessairement trahir le Christ[a74]. Aussi Luther garda un long souvenir de cette querelle. Il ne se fit point illusion sur son triomphe; la solution du terrible problème ne se trouvait point, il le sentait, dans son De servo arbitrio, et jusqu'à son dernier jour le nom de celui qui l'avait poussé jusqu'aux plus immorales conséquences de la doctrine de la grâce, se mêle dans ses écrits et dans ses discours aux malédictions contre les blasphémateurs du Christ[a75].
Il s'indignait surtout de l'apparente modération d'Érasme, qui n'osant attaquer à sa base l'édifice du christianisme, semblait vouloir le détruire lentement, pierre à pierre. Ces détours, cette conduite équivoque, n'allaient point à l'énergie de Luther[a76]. «Érasme, dit-il, ce roi amphibole qui siége tranquille sur le trône de l'amphibologie, nous abuse par ses paroles ambiguës, et bat des mains quand il nous voit enlacés dans ses insidieuses figures, comme une proie tombée dans ses rêts. Trouvant alors une occasion pour sa rhétorique, il tombe sur nous à grands cris, déchirant, flagellant, crucifiant, nous jetant tout l'enfer à la tête, parce qu'on a compris, dit-il, d'une manière calomnieuse, infâme et satanique, des paroles qu'il voulait cependant que l'on comprît ainsi... Voyez-le s'avancer en rampant comme une vipère pour tenter les âmes simples, comme le serpent qui sollicita Ève au doute et lui rendit suspects les préceptes de Dieu.» Cette querelle causa à Luther, quoi qu'il en dise, tant d'embarras et de tourmens, qu'il finit par refuser le combat, et qu'il empêcha ses amis de répondre pour lui. «Quand je me bats contre de la boue, vainqueur ou vaincu, je suis toujours sali[11].»
«Je ne voudrais pas, écrit-il à son fils Jean, recevoir dix mille florins, et me trouver devant notre Seigneur, dans le péril où sera Jérôme, encore moins dans celui d'Érasme.
»Si je reprends de la santé et de la force, je veux pleinement et librement confesser mon Dieu contre Érasme[r64]. Je ne veux pas vendre mon cher petit Jésus. J'avance tous les jours vers le tombeau; c'est pourquoi je veux auparavant confesser mon Dieu à pleine bouche et sans mettre une feuille devant.—Jusqu'ici j'ai hésité, je me disais: Si tu le tues, qu'arrivera-t-il? J'ai tué Münzer dont la mort me pèse sur le col. Mais je l'ai tué, parce qu'il voulait tuer mon Christ.»
Au jour de la Trinité, le docteur Martin Luther dit: «Je vous prie, vous tous, pour qui l'honneur de Christ et l'Évangile est une chose sérieuse, que vous veuillez être ennemis d'Érasme...»
Un jour le docteur Luther dit au docteur Jonas et au docteur Pomeranus, avec un grand et sérieux zèle de cœur: «Je vous recommande comme ma dernière volonté d'être terrible pour ce serpent... Dès que je reviendrai en santé, je veux avec l'aide de Dieu, écrire contre lui, et le tuer. Nous avons souffert qu'il se moquât de nous et nous prît à la gorge, mais aujourd'hui qu'il en veut faire autant au Christ, nous voulons nous mettre contre lui... Il est vrai qu'écraser Érasme, c'est écraser une punaise, mais mon Christ dont il se moque m'importe plus que le péril d'Érasme.
»Si je vis, je veux avec l'aide de Dieu, purger l'Église de son ordure. C'est lui qui a semé et fait naître Crotus, Egranus, Witzeln, Œcolampade, Campanus et d'autres visionnaires ou épicuriens. Je ne veux plus le reconnaître dans l'Église, qu'on le sache bien.»
Luther dit un jour en voyant le portrait d'Érasme: «Érasme, comme sa figure le montre, est un homme plein de ruse et de malice, qui s'est moqué de Dieu et de la religion. Il emploie de belles paroles: «le cher Seigneur Christ, la parole de salut, les saints sacremens,» mais il tient la vérité pour une très froide chose. S'il prêche, cela sonne faux, comme un vase fêlé. Il a attaqué la papauté, et maintenant il tire sa tête du lac.»