Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette philosophie épistolaire de la femme: elle s'entretient avec sa raison personnelle, son instinct naturel, de la peur du néant, de la crainte de la mort, qu'elle appelle avec Young «la propriétaire du genre humain». En se jouant, en riant, elle enfile, comme elle dit, la plus profonde métaphysique, une métaphysique «à quatre deniers». Elle soulève les problèmes psychologiques; elle estime les théories, les systèmes, elle les réduit en principes courts et substantiels. Après Grotius, Puffendorff, Barbeyrac, elle parle du droit naturel en quelques lignes; après Fénelon, elle refait l'éducation des filles en quelques pages. Un moi qui réfléchit, qui juge, qui compare, qui se rend compte de lectures faites, selon le mot d'une femme, moralistement, un moi qui n'accepte rien de l'opinion des autres, et qui raisonne sur ses sensations, sur ses doutes, sur sa religion même, sur tout ce qu'il sait, sur tout ce qu'il sent, sur tout ce qu'il croit, voilà ce qu'on est étonné de trouver dans ces lettres de femmes du dix-huitième siècle, où tant de finesse se joint à tant de perspicacité, tant de hauteur à tant de délicatesse, tant de force d'esprit à si peu de discipline morale. La pensée y règne, elle y maîtrise l'imagination, elle y laisse à peine parler le cœur; elle y fait taire la sensation sous la formule, le sentiment sous la définition, la passion sous l'axiome. Et à force d'aiguiser cet esprit de dissertation philosophique et de personnalité critique, à peine si la réflexion et la pensée laissent à la fin du siècle la tendresse et le cri de l'âme aux lettres de la femme [567].


De l'intelligence spirituelle de la femme du dix-huitième siècle il reste encore cette preuve: son amour des lettres. Les femmes de ce temps vivent avec les lettres dans une communion familière, dans une intimité journalière. On perçoit chez toutes un fondement, une éducation, un coin de littérature. Au milieu de cette société si occupée des choses de la pensée et de l'esprit, dans ces hôtels, dans ces châteaux, qui tous ont leur bibliothèque [568], la femme se fortifie par la lecture, dont elle a puisé le goût dans l'ennui du couvent [569]. Elle vit dans l'air des livres, elle se soutient par eux; et à tout instant ses correspondances accusent les sérieuses distractions qu'elle leur demande, toute la nourriture qu'elle tire des volumes les plus graves, des œuvres de philosophie, des récits d'histoire, au sortir du libelle du jour et de la nouveauté courante. De là, une culture littéraire que développent encore les modes des salons, le passe-temps des traductions, les amusements d'usage, de certaines épreuves d'esprit exigées de la femme, et qui lui mettent si souvent dans ce temps la plume à la main. C'est la rime d'une chanson, l'imagination d'un conte, la définition de deux synonymes, la composition d'un proverbe, toutes sortes de petits jeux qui excitent sa facilité, aiguisent son invention, l'habituent, l'exercent sans fatigue au métier d'écrivain. A côté de toutes les femmes auteurs par état, touchant à tous les genres, depuis le poëme épique jusqu'au théâtre forain, la liste ne finirait pas des femmes de la société auteurs sans prétention, par occasion, par entraînement, presque par mégarde. Il est un moment où dans le monde de Mme d'Épinay chacune ébauche son roman: et quelle est celle qui n'a pas cédé à celle mode si répandue des portraits, faisant peindre à toute femme sa société, ses amis, les femmes de sa connaissance avec des touches de style à la Carmontelle [570]?

Touchant ainsi à la littérature par tous ses goûts, s'en approchant de toutes façons, la femme du dix-huitième siècle est la patronne des lettres. Par l'attention qu'elle leur donne, par la curiosité qu'elle en a, par l'amusement qu'elle y cherche, par la protection qu'elle leur accorde, elle les attache à sa personne, elle les attire vers son sexe, elle les dirige et les gouverne. Et tout ce que le dix-huitième siècle écrit ne semble-t-il pas en effet écrit à ses genoux, comme ce poëme des Jardins, crayonné sur les patrons de broderie d'une femme, sur le papier enveloppant son ouvrage de tapisserie [571]? La femme est la muse et le conseil de l'écrivain, la femme est le juge, le public souverain des lettres. Les théories philosophiques, souvent inspirées par elle [572], doivent lui plaire, elles doivent l'aborder avec un sourire, si elles veulent avoir la vogue et le retentissement. Les questions de science s'enjoliveront à la Fontenelle, pour être entre ses mains comme le joujou des secrets du ciel et du globe. L'économie politique elle-même prendra l'esprit de Morellet et la verve de Galiani pour être accueillie par l'esprit de la femme. La pensée n'aura pas une manifestation, l'intelligence ne revêtira pas une forme, l'esprit n'imaginera pas un ton, l'ennui même ne prendra pas un déguisement qui ne soit un hommage à cette maîtresse toute-puissante réglant le prix des œuvres et l'estime des auteurs [573]. Voyez-la régner au théâtre: son caprice est le destin des premières représentations. Elle décide de la victoire ou de la défaite des vanités d'auteurs. Elle commande, mieux que la Morlière, à toute une salle. Son applaudissement sauve la tragédie qui chute: un de ses bâillements tue la comédie qui réussit. C'est elle qui fait jouer les pièces, les fait sortir du portefeuille de l'homme de lettres, les retouche, les annote, les impose aux comités, aux ministres, au roi même; c'est elle qui fait monter sur la scène les Philosophes et Figaro. Sans son patronage, sans la recommandation de son engouement, on n'est ni joué, ni applaudi, ni même lu. Tout genre de littérature, toute espèce d'écrivain, toute brochure, tout volume, et le chef-d'œuvre même, a besoin qu'elle lui signe son passe-port, qu'elle lui ouvre la publicité. Le livre qu'elle adopte est vendu: elle en place elle-même les exemplaires en quelques jours, qu'il soit de Rousseau ou de la Bletterie [574]. L'homme qu'elle pousse est arrivé, il est célèbre, célèbre comme la Harpe, célèbre comme Marmontel. Pensions, priviléges de journaux, parts du Mercure, tout ce que le ministère laisse tomber d'argent et de grâces sur les lettres est emporté par elle et ne va qu'à ses clients. La fortune des Suard est son ouvrage. Elle est le succès, elle est la faveur; et quel peuple d'obligés elle a sous elle! C'est Robé protégé par la duchesse d'Olonne [575]; c'est Roucher protégé par la comtesse de Bussy; c'est Rousseau protégé par la maréchale de Luxembourg; c'est Voltaire protégé par Mme de Richelieu, qui exige du garde des sceaux la promesse de ne rien faire contre Voltaire sans la prévenir [576]; c'est l'abbé Barthélemy protégé par Mme de Choiseul; c'est Colardeau protégé par Mme de la Vieuxville; c'est d'Arnaud protégé par Mme de Tessé; c'est Voisenon protégé par la comtesse Turpin; c'est M. de Guibert protégé par Mlle de Lespinasse; c'est Dorat protégé par Mme de Beauharnais; c'est Florian protégé par Mme de Chartres et par Mme de Lamballe; ce sont tant d'autres que la femme défend, prône, soutient, rente de sa bourse, pousse à l'Académie [577]. Car l'Académie en ce temps ne résiste pas plus à la femme que le public et l'opinion. Pendant tout le siècle, n'est-ce point la femme qui dresse ses listes de candidats? Elle la remplit de ses amis, elle l'ouvre et la ferme. Elle en a la clef, elle en possède les voix. Et il y a des fauteuils qui semblent lui être affermés, et où elle met un homme pour y mettre son nom. Elle accorde ou retire l'immortalité aux vivants; elle donne la gloire présente; elle punit par une sorte d'impopularité la célébrité même du talent qui ne lui agrée pas [578]. Thomas, qui n'a pas pour lui le parti des femmes, reste obscur avec une réputation. Et pourquoi encore aujourd'hui le nom de Diderot est-il placé si au-dessous du nom de Voltaire et du nom de Rousseau? C'est qu'il n'a pas été lancé dans le grand courant des gloires reconnues, acclamées par la femme du dix-huitième siècle, consacrées et comme bénies par son enthousiasme.

Et la femme du dix-huitième siècle ne représente pas seulement la faveur et la fortune des lettres: elle personnifie encore la mode et le succès des arts. Ces grâces d'un temps, les arts relèvent d'elle. Elle leur donne l'accord et le ton, elle les encourage et leur sourit. Elle fait leur idéal avec son goût, leur vogue avec son approbation. Et de Watteau à Greuze, pas un grand nom ne s'élève, pas un talent, pas un génie n'est reconnu, s'il n'a eu le mérite de plaire à la femme, s'il n'a caressé, touché, flatté son regard et courtisé son sexe.

La femme aime l'art, elle l'apprécie, elle le pratique comme les lettres, en se jouant, par passe-temps et par instinct naturel. C'est le siècle de ces agréables talents d'amateurs qui mettent le crayon, la pointe même aux mains des jolies femmes. C'est le temps des dessins improvisés sur une table de salon, de ces eaux-fortes, piquantes et naïves, égratignées, semble-t-il, sur le cuivre avec une épingle détachée d'un ruban. Mme Doublet trace le profil de son ami Falconnet. La marquise de la Fare fait le portrait de la Harpe [579]. Et le dessin fini n'est pas toujours abandonné à la gravure de Caylus ou de Mariette. Sur une planche vernie par quelque peintre habitué de la maison, la femme découvre le cuivre. Elle tente une eau-forte qu'elle se plaît à distribuer aux personnes de sa société intime. Et au-dessous de Mme de Pompadour qui laisse une œuvre, que de femmes, depuis la duchesse jusqu'à la petite bourgeoise, signent d'un nom fameux ou d'un nom inconnu une petite planche, joie du collectionneur qui la trouve sur les quais en feuilletant quelque vieux carton où elle dort [580]!


De cette protection des écrivains, de cette présidence des lettres, de ce gouvernement des hommes et des œuvres de l'esprit, qui, en atteignant les hommes et les œuvres de l'art, ne laisse aucune des manifestations du temps en dehors de la domination de la femme, la femme tire comme un pouvoir répandu dans l'air et qui plane au-dessus du siècle. La femme, en effet, n'est point seulement, depuis 1700 jusqu'en 1789, le ressort magnifique qui met tout en mouvement: elle semble une puissance d'ordre supérieur, la reine des pensées de la France. Elle est l'idée placée au haut de la société, vers laquelle les yeux sont levés, vers laquelle les âmes sont tendues. Elle est la figure devant laquelle on s'agenouille, la forme qu'on adore. Tout ce qu'une religion attire à elle d'illusions, de prières, d'aspirations, d'élancements, de soumissions et de croyances se tournent insensiblement vers la femme. La femme fait ce que fait la foi, elle remplit les esprits et les cœurs, et elle est, pendant que règnent Louis XV et Voltaire, ce qui met du ciel dans un siècle sans Dieu. Tout s'empresse à son culte, tous travaillent à son ascension: l'idolâtrie la soulève de terre par toutes ses mains. Pas un écrivain qui ne la chante, pas une plume qui ne lui donne une aile: elle a jusque dans les villes de province des poëtes voués à son culte, des poëtes qui lui appartiennent [581]; et de l'encens que jettent sous ses pieds les Dorat et les Gentil-Bernard se forme ce nuage d'apothéose, traversé de vols de colombes et de chutes de fleurs, qui est son trône et son autel. La prose, les vers, les pinceaux, les ciseaux et les lyres donnent à son enchantement comme une divinité: et la femme arrive à être pour le dix-huitième siècle, non-seulement le dieu du bonheur, du plaisir, de l'amour, mais l'être poétique, l'être sacré par excellence, le but de toute élévation morale, l'idéal humain incarné dans un sexe de l'humanité.

X
L'AME DE LA FEMME

Quand le dix-huitième siècle, ses conventions, ses exemples, le bon goût, le bon ton du monde, les leçons de la vie, ont renouvelé complétement l'éducation et presque la nature de la femme, quand ils l'ont dépouillée de tout naturel, de toute timidité, de toute simplicité, la femme devient ce type des mœurs sociales: la caillette.

Le croquis que Duclos en a tracé, d'un tour de plume et à main levée, dans les Confessions du comte de ***, n'est qu'une esquisse légère et superficielle. Il a seulement effleuré cette physionomie dans son apparence, et l'on ne voit guère se dessiner, sous sa touche vive mais banale, que la femme légère, étourdie et vide de tous les temps. C'est, dit-il à peu près, une espèce au cœur et à l'esprit froids et stériles, occupée sans cesse de petits objets, rapportant tout à une minutie dont elle sera frappée, aimant à paraître instruite, vivant dans la tracasserie comme dans son élément, faisant son occupation des décisions sur les modes et les ajustements, coupant la conversation pour dire que les taffetas de l'année sont effroyables, prenant un amant comme une robe parée, parce que c'est l'usage, incommode dans les affaires, ennuyeuse dans les plaisirs. Et Duclos s'en tient à ce portrait.

La caillette est au dix-huitième siècle une figure plus particulière, plus significative. Elle n'est point seulement la suprême expression de la femme, de ses sens généraux, de son humeur commune; avec les nerfs, la cervelle, les fièvres et les inconstances de son sexe, elle représente son temps et le particularise en ce qu'il a de plus propre et de plus délicat. Elle est avant tout le produit, le résultat, l'exemple le plus sensible, l'image la plus achevée des recherches et des caprices d'esprit de la France. Et peut-être ne saurait-on entrer plus avant dans la connaissance familière de ce siècle de la femme, le toucher de plus près, que par ce personnage où semblent se montrer à la fois comme une exagération de la femme et comme un excès du temps.

Ce qu'on pourrait appeler l'âme extérieure du dix-huitième siècle, la mobilité, la vivacité, tout ce mouvement de petites grâces, tout ce bruit de petits riens, c'est l'âme même de la caillette. La caillette représente en elle le dédain du monde qui l'entoure pour le sérieux de la vie, le sourire dont il couvre tout, sa peur des choses graves, des devoirs pesants, sa manie d'être toujours à voltiger sur ce qu'il dit, ce qu'il fait, ce qu'il pense. Idées courtes, réflexions qui sautent, folies volantes, passe-temps légers, l'étourderie de la tête et du cœur, elle a le fond, tous les dehors, l'affection de l'inconsistance et de la légèreté évaporée. Elle reflète, elle affiche la nouvelle philosophie de son sexe, son horreur de toute pensée commune, grossière, bourgeoise, gothique, son détachement de tous les préjugés dans lesquels les siècles précédents avaient fait tenir le bonheur, les devoirs, la considération de la femme. Son idéal en toutes choses et de tous les côtés est fait de petitesse, de brièveté, d'agrément: il le lui faut piquant, si l'on peut dire, et comme taillé sur la grandeur et la longueur d'une brochure à la mode. Une récréation courante qu'on prend, qu'on feuillette et qu'on rejette, il n'est que cela pour parler à son imagination. On croirait voir, dans cette créature factice, la poupée modèle des goûts de cette civilisation extrême. Ce ne sont que jacasseries, minauderies, gentillesses raffinées. Il y a dans toute sa personne comme une sorte de corruption exquise des sentiments et des expressions. A force de se travailler, elle arrive à personnifier en elle «cette quintessence du joli et de l'aimable», qui est alors dans les personnes la perfection de l'élégance, comme il est, dans les choses, l'absolu du beau. Elle dégage d'elle-même, ainsi que d'une grossière enveloppe, un nouvel être social auquel une sensibilité plus subtile révèle tout un ordre d'impressions, de plaisirs et de souffrances inconnu aux générations précédentes, à l'humanité d'avant 1700. Elle devient la femme aux nerfs grisés, enfiévrée par le monde, les paradoxes des soupers, les mots pétillants, le bruit des jours et des nuits, emportée dans ce tourbillon au bout duquel elle trouve cette folle et coquette ivresse des grâces du dix-huitième siècle: le papillotage,—un mot trouvé par le temps pour peindre le plus précieux de son amabilité et le plus fin de son génie féminin [582].


Sous cette fièvre des manières, sous toutes ces dissipations de l'imagination et de la vie, il reste quelque chose d'inapaisé, d'inassouvi et de vide au fond de la femme du dix-huitième siècle. Sa vivacité, son affectation, son empressement aux fantaisies, semblent une inquiétude; et l'impatience d'un malaise apparaît dans cette continuelle recherche de l'agrément, dans ce furieux appétit de plaisir. La femme se prodigue de tous côtés comme si elle voulait se répandre hors d'elle-même. Mais c'est vainement qu'elle s'agite, qu'elle cherche autour d'elle une sorte de délivrance; elle a beau se plonger, se noyer dans ce que le temps appelle «un océan de mondes», courir au-devant des distractions, des visages nouveaux, de ces liaisons passagères, de ces amis de rencontre, pour lesquels le siècle invente le mot connaissances; dîners, soupers, fêtes, voyages de plaisir, tables toujours remplies, salons toujours murmurants, défilé continu de personnages, variété des nouvelles, des visages, des masques, des toilettes, des ridicules, tout ce spectacle sans cesse changeant ne peut remplir entièrement la femme de son bruit. Que ses nuits se brûlent aux bougies, qu'elle appelle à mesure qu'elle vieillit plus de mouvement autour d'elle, elle finit toujours par retomber sur elle-même: elle se retrouve en voulant se fuir, et elle s'avoue tout bas la souffrance qui la ronge. Elle reconnaît en elle le mal secret, le mal incurable que ce siècle porte en lui et qu'il traîne partout en souriant: l'ennui.

Prenez garde en effet. Ne vous laissez pas tromper aux apparences de ce monde, à la réputation qu'il s'est faite par ses dehors; allez au-delà de ce qu'il montre, touchez à ce qu'il laisse échapper: que trouverez-vous comme mobile de ses agitations, comme excuse de ses scandales, comme expiation de ses fautes? L'ennui. Là est le fond du temps, le grand signe et le grand secret de cette société. Nous avons essayé de peindre ailleurs [583], dans ses caractères généraux, dans l'ensemble de ses influences, ce principe de mort qui se glisse partout sous le règne de Louis XV et apporte à l'âme de la France ces défaillances, tant de dégoût, un si singulier désenchantement de son courage et de son initiative. Du haut en bas de l'échelle sociale, nous avons montré le mal croissant d'ordre en ordre, en bas éclatant brutalement par le cynisme du suicide, en haut s'incarnant dans un maître qui promène des petits appartements au Parc aux cerfs l'ennui d'un peuple dans l'ennui d'un roi!

Mais cette peine d'un siècle d'esprit puni par son esprit même, par la mélancolie de l'esprit, cette punition providentielle d'une société qui ne vit que par l'agrément, qui ne peut trouver de satisfactions que par l'intelligence, qui est lâche devant le devoir et ne connaît plus le dévouement, la tristesse de cette humanité qui n'a plus de vertus que des vertus de sociabilité, le vide de ce monde dont les intérêts et la conscience s'étouffent dans l'air des salons, ce supplice raffiné et à la mesure de la délicatesse du dix-huitième siècle devait avoir son martyr dans la femme. Plus que l'homme, par l'exigence de ses instincts, par la finesse de ses sensibilités morales, par le caprice de tout son être, la femme devait souffrir de ce malaise du siècle. «Une débauchée d'esprit», Walpole, en appelant ainsi la femme du dix-huitième siècle, l'a définie et expliquée. «J'ai une admiration stupide pour tout ce qui est spirituel,» c'est l'aveu que fait une femme au nom de toutes. La femme est tout esprit, et c'est parce qu'elle est tout esprit qu'elle sent en elle comme un désert. Point de sentiment, point de force supérieure qui la soutienne, point de source de tendresse qui la désaltère: rien qu'une occupation de tête, une sorte de libertinage de pensées qui la laisse retomber à toute heure dans le désenchantement de la vie. Son cœur flotte sans point fixe où il puisse s'attacher. Ses facultés manquent en même temps d'un lien qui les assemble et d'un but qui les appelle en haut, d'une foi, d'un dévouement, d'un de ces grands courants qui enlèvent la femme aux faiblesses de sa volonté morale. De là cette aridité à laquelle elle ne peut remédier et dont elle se désole. De là cette prostration singulière, ce sentiment de lassitude qui émousse sa conscience, cet énervement dans le plaisir, ce goût de cendre qu'elle trouve à tout ce qu'elle goûte. Elle use de tout pour se réveiller, pour se donner une secousse, pour se sentir vivre, pour nourrir ou du moins agiter sa pensée. Elle se jette aux lectures, elle dévore l'histoire, les romans, les contes du jour, et l'ennui lui ferme le livre entre les doigts; à peine s'il lui reste le courage de se réfugier dans les Essais de Montaigne et de se faire bercer l'âme par ce bréviaire sans consolation, que la dernière âme de femme du dix-huitième siècle, Mme d'Albany, appellera «la patrie de son âme et de son esprit». Elle se livrera au monde, elle s'arrachera violemment, furieusement à la solitude; elle prendra la passion dominante de la duchesse du Maine, «la passion de la multitude»: mais le dégoût d'elle-même ne la sauvera pas du dégoût des autres. Les gens qui l'environneront ne seront bientôt plus qu'une manière de spectacle; la société lui semblera un commerce d'ennui qu'on donne et qu'on reçoit, et elle reconnaîtra que l'ennui vient de partout, de la solitude aussi bien que de la foule, cette autre solitude, «la plus absolue et la plus pesante de toutes», laissait échapper une grande dame de ce temps au milieu du plus beau salon de France [584].

Correspondances, mémoires, confessions, tous les documents, toutes les révélations familières du temps trahissent et attestent ce malaise intérieur des femmes. Il n'est pas d'épanchement, pas de lettre où la plainte de l'ennui ne revienne comme un refrain, comme un gémissement. C'est une lamentation continuelle sur cet état d'indifférence et de passivité, sur cet engourdissement de toute curiosité et de toute énergie vitale qui ôte à l'âme jusqu'au désir de la liberté et de l'activité, et ne lui laisse d'autre patience que la paresse et la lâcheté. L'ennui, pour les femmes d'alors, c'est le grand mal, c'est, comme elles disent, «l'ennemi»; et écoutez-les lorsqu'elles en parlent, lorsqu'elles le confessent: leur langage si net, si peu déclamatoire hors de là, prend des expressions énormes pour exprimer l'immensité de leur découragement. Le néant, tel est le mot qu'elles trouvent, sans le juger trop fort, pour peindre ce sommeil de mort auquel elles succombent: «Je suis tombée dans le néant... Je retombe dans le néant...», c'est une phrase que ces femmes de tant de goût et de tant de mesure écrivent couramment, naturellement, et qu'elles rencontrent sous leur main quand elles veulent parler de leur ennui, tant ce qu'elles souffrent leur semble être une chose qu'on ne peut mieux comparer qu'au rien qui suit la mort. Les plus courtisées, les plus entourées ont des cris pareils à des dégoûts de mourant qui retourne la tête contre le mur: «Tous les vivants m'ennuient!... La vie m'ennuie!» Il en est qui arrivent à envier les arbres, parce qu'ils ne sentent pas l'ennui [585]. Et la grande épistolaire du temps, Mme du Deffand, sera le grand écrivain de l'ennui.

Cet ennui du cœur et de l'esprit réagissait sur le corps de la femme. Il lui donnait une souffrance, une faiblesse, une langueur, une sorte de tristesse et d'atonie physiques, le malaise sourd que le temps appela de ce mot vague: les vapeurs. «Les vapeurs, c'est l'ennui,» dit Mme d'Épinay. De ce mal, le dix-huitième siècle n'apprécia guère que le ridicule. Fatigué de voir des femmes sans ressort, sans volonté, allongées sur des chaises longues, ayant pour toute force celle de faire des nœuds, se plaignant d'une façon si mourante d'être anéanties, le temps crut ou voulut croire qu'il n'y avait point de principe à une maladie devenue de bon ton et qui s'affichait comme une mode. Il essaya d'étouffer sous la raillerie, l'épigramme, la chanson, ces vapeurs qui ne lui semblaient que migraine, mal imaginaire, affectation, et qui pourtant cachaient, sous la comédie, sous l'exagération, la grande souffrance des siècles civilisés, la maladie du système nerveux, la secrète hypocondrie, la terrible et mystérieuse hystérie. Et lorsqu'à la fin du siècle les vapeurs deviendront de véritables crises de nerfs et que des femmes seront obligées de faire matelasser leurs chambres à coucher contre des attaques périodiques, lorsque le mal éclatera avec de si frappants caractères chez la princesse de Lamballe [586], le public continuera à se moquer, comme d'une manie, de ces évanouissements périodiques.

Il est besoin de rechercher ici les causes particulières au temps, personnelles à la femme d'alors, qui la prédisposaient dès l'enfance à cet état valétudinaire, à ce mal étrange de l'ennui passé des forces imaginatives aux forces vitales, devant lequel la médecine allait se perdre en tâtonnements et en perplexités. La femme, en sortant du maillot, était enfermée dans une sorte de cuirasse; toute petite, on commençait à lui dessiner et à lui façonner une taille artificielle au moyen d'un corps à baleine, sans laquelle les petites filles, laissées à la nature, n'auraient jamais fait, au sentiment du temps, que des êtres informes, «des femmes de campagne». C'est à cette première compression des organes, à l'usage du corps embarrassant la respiration et la digestion que Bonnaud attribue généralement les vapeurs dans son livre de la Dégradation de l'espèce humaine par l'usage des corps à baleine [587]. Puis vient l'habitude du blanc et du rouge qu'on ne portait autrefois qu'après le mariage, qu'on voit aujourd'hui aux joues des jeunes filles, et dont la femme abuse avec plus d'excès à mesure qu'elle vieillit; usage malsain de préparations plus malsaines encore: ce blanc n'est pas toujours du blanc de Candie, fait de coquilles d'œufs; il est souvent composé de magistères de bismuth, jupiter, saturne, de céruse; ce rouge ne se tire pas seulement de matières animales ou végétales comme la cochenille, le santal rouge, le bois de Fernambouc, mais aussi de minéraux comme le cinabre, le minium, de minéraux de plomb, de soufre et de mercure calcinés au feu de réverbère. Et que de maux venant de là, de ce blanc, et surtout de ce rouge, dont le plus inoffensif, le carmin même, le rouge végétal, le rouge de Portugal, si renommé comme le plus beau et le plus haut en couleur, est abandonné par les femmes à cause des douleurs de tête et des démangeaisons qu'il leur cause! Des boutons, des fluxions du visage ou des gencives, c'est le moindre inconvénient de cette enluminure et de ce plâtrage; le blanc et le rouge ne gâtent pas seulement les dents, ils font plus qu'abîmer les yeux jusqu'à menacer la vue, ils attaquent tout le système nerveux, et amènent dans tout le corps des désordres qui ne s'arrêtent qu'à la cessation de leur emploi [588]. A ces désordres s'en joignent d'autres, produits par l'abus des parfums entêtants, par l'usage immodéré de l'ambre, par une cuisine que la France de Louis XIV ne connaissait pas, une cuisine toute composée de jus, de coulis, d'épices, de brûlots [589], un sublimé de succulence donnant au jeu des organes une effervescence factice, brûlant au lieu de nourrir, et mettant dans le chyle, dans le sang, dans la lymphe, un élément corrosif. Et pour relever encore cette cuisine, voici que s'introduisent, au dessert qui les ignorait, les liqueurs de Lorraine [590]. Tout est contraire à l'hygiène naturelle de la femme, l'ordre et l'heure des repas, ces soupers qui s'enfoncent dans la nuit, qui forcent l'estomac dérangé, et qui mettent, dans les lettres de femmes du temps, tant de plaintes d'indigestions. Et pour irriter et ébranler les nerfs de la femme, il y a par-dessus cela le café, le chocolat et le thé, que la médecine d'alors considère comme un des plus grands excitants.

Quelles causes encore aux vapeurs? Les médecins en trouvent une dans la médecine, dans la médicamentation de leur temps, l'abus des saignées et des purgations pour la moindre indisposition traitée par la diète et l'eau. Ils en signalent une autre bien singulière: la lecture des romans. C'est là, pour certains d'entre eux, l'origine et comme l'âme du mal de la femme. Ils font dériver son malaise, le déréglement de sa santé, de cette manie de lecture romanesque qui remplit le siècle, et qui prend les filles dès la bavette. Et peignant l'état où les romans mettent la femme, cette vie suspendue dans l'attention, ces longues heures, ces nuits même consumées par la passion de lire, tout ce travail de tête sans exercice, tant d'émotions, tant de sensations qui la traversent, l'étourdissement qui lui monte au cerveau de ces pages magiques qu'elle respire, de ce papier enivrant, ils arrivent à conclure, par la plume de l'auteur des Affections vaporeuses, que toute petite fille qui lit à dix ans au lieu de courir fera une femme à vapeurs [591].

Au fond, toutes ces raisons des vapeurs du dix-huitième siècle ne sont que secondaires. Il en est une qui les domine toutes. Le monde, la vie du monde, c'est ce qui rend avant tout la femme vaporeuse. L'énervement lui vient de cette vie de veille qui fait donner aux femmes le nom de lampes, de cette vie toute nocturne qui se couche au jour [592]. Il lui vient de la fièvre succédant à cette vie, de ce tourment des nuits du siècle, l'insomnie, qui, déjà sous la Régence, retourne les femmes dans leur lit jusqu'à sept heures du matin, et qui fait plus tard, chez Mme du Deffand, chez Mlle de Lespinasse, ce grand désespoir de ne pouvoir dormir. Et qu'est-ce pourtant, contre la santé de la femme, que cette vie matérielle du monde, auprès de sa vie morale? Le jeu incessant de toutes les facultés, l'ambition, la jalousie, la guerre des rivalités, l'excitation de l'esprit, de l'amabilité, le travail de la grâce, les déceptions, les mortifications, les vanités qui saignent, les passions qui brûlent, quelle autre fièvre pour miner et ébranler le délicat organisme de la femme!

Devant le mal chaque jour plus général, la médecine demeura d'abord embarrassée, hésitante. Il se rencontra des médecins qui, l'attribuant à l'imagination seule, guérirent les vapeurs sans les traiter; ainsi fit le fameux Sylva qui, sans remède, exorcisa les vaporeuses de Bordeaux en épouvantant leur coquetterie: il se contenta de leur dire que ce qu'elles appelaient vapeurs était le mal caduc [593]. Forcée bientôt de prendre au sérieux de réelles souffrances, de reconnaître une maladie dans l'affection régnante, et de traiter les vapeurs avec des remèdes, la médecine employa des toniques, des excitants, les antispasmodiques, l'éther, le musc, l'assa-fœtida, l'eau de mélisse, l'eau de la Reine de Hongrie, les gouttes d'Hoffman, les pilules de Stahl et de Geoffroy. Ce traitement énergique et réconfortant réussissait assez mal, quand parut un homme qui eut pendant quelques années une vogue presque égale à celle de la maladie qu'il soignait. Rien ne lui manqua, ni les persécutions, ni l'engouement des malades, ni la clientèle des femmes les plus qualifiées, ni la confiance de Mme du Deffand, qui lui demanda de lui rendre le sommeil [594]. Ce médecin était le fameux Pomme. Comparant les nerfs dans leur état de santé à un parchemin trempé et mou, il attribuait les vapeurs à un desséchement, un racornissement du système nerveux. Toute la science de la médecine consistait, suivant son système, à rendre l'humidité à ce tissu: et il croyait y parvenir en ordonnant des délayants, des humectants, de l'eau de veau, de l'eau de poulet, du petit lait, et surtout des bains tièdes, des bains de cinq, six, huit heures même: dans l'espace de quatre mois, une de ses malades, Mme de Clugny, passa dans l'eau douze cents heures! Il guérissait, il réussissait surtout. Mais deux des grandes dames qu'il soignait, la marquise de Bezons et la comtesse de Belzunce, mouraient vers la fin de 1770, et leur mort faisait grand bruit. Il était poursuivi par les jalousies et les tracasseries de ses collègues, qui allaient jusqu'à faire verser par des domestiques gagnés, du sirop de Rabel sur les purées de concombre et de chicorée qu'il ordonnait à ses malades. Sa vogue commençait à passer: il quittait Paris, et regagnait Arles, sa ville natale. Ses ennemis répandaient qu'il était expatrié, qu'il était mort; et, profitant du retour de la mode, ils comparaient sa médecine à celle de Printemps, ce soldat aux gardes françaises qui avait fait une si belle fortune, quelques années auparavant, en prescrivant aux vaporeuses une décoction de foin. Mais Printemps ne s'était pas retiré comme Pomme: il était tombé. Il avait déjà, avec ses décoctions de foin, gagné de quoi donner du fourrage sec à deux chevaux qui le conduisaient à ses visites dans un bon carrosse, lorsqu'il fut arrêté net en si beau chemin: une requête présentée par la Faculté à M. le maréchal de Biron l'avait mis à bas de son équipage [595]. Cependant Pomme vivait malgré ses ennemis, et il avait encore des fidèles à Paris qui faisaient le voyage pour le consulter. Des dévotes entêtées et enthousiastes lui restaient, telles que la comtesse de Boufflers, qu'on voit presque aussitôt la mort du prince de Conti partir de Paris et aller s'établir à Arles dans une maison meublée pour elle où elle passe tout l'hiver à portée des soins de M. Pomme. C'était elle sans doute qui le rappelait sur son grand théâtre, le rétablissait dans la capitale et lui ramenait sa clientèle. Poussé par elle, le grand médecin des femmes arrivait à tout: il devenait médecin consultant du roi, et en 1782 une nouvelle édition de son Traité des affections vaporeuses paraissait, publié par ordre du gouvernement et imprimé à l'Imprimerie royale.

En face de Pomme, un médecin s'était levé, dont la popularité devait être plus durable, dont le nom est resté: Tronchin! Tronchin, dont les jolies femmes vont chercher «les oracles» à Genève, Tronchin qui voit toute la France se presser dans ses antichambres de Paris [596]. Imaginez le Rousseau de la médecine. La révolution que la Nouvelle Héloïse fait dans le cœur de la femme, les ordonnances de Tronchin l'accomplissent dans ses habitudes, dans sa vie journalière. Tronchin fait sortir la femme de sa paresse et de ses langueurs, presque de sa constitution. Il la force au mouvement, aux fatigues fortifiantes. Il lui impose de gros ouvrages, il la fait frotter des salons, bêcher un jardin, se promener en réalité, sur ses pieds, courir [597], s'exténuer: c'est un mot que sa doctrine fait entrer dans la langue de la femme. Il rend ses membres à l'exercice, son corps à la liberté avec ces robes nouvelles, baptisées de son nom, portées bientôt dans tout Paris par les promeneuses appuyées sur de longues cannes, tronchinant [598], comme dit le temps. Marcher devient une mode; et c'est le temps où la maréchale de Luxembourg, attaquée sur le plaisir qu'elle peut trouver dans la société de la Harpe, répond simplement pour la défense de la Harpe et pour la sienne: «Il donne si bien le bras!»

Occuper physiquement la femme, la distraire d'elle-même par l'activité et la lassitude corporelles, lui remuer le sang et les humeurs, lui rafraîchir la tête par l'exercice, le grand air, tels furent les moyens employés par Tronchin pour combattre les tristesses, les ennuis de la femme, la tirer d'un état de stagnation morale, remettre l'équilibre dans son organisme nerveux. Rien ne fut ajouté à ce système par les médecins en vogue qui vinrent après lui, par Lorry, si goutteux que les malades descendaient pour le consulter dans son carrosse [599], par Barthés, le type des jolis médecins de femmes du temps, qui saignait les dames avec une ligature à glands d'or [600], et qui pour avoir sauvé Mme de Montesson recevait du duc d'Orléans une pension de 2,000 livres [601].


Cependant, tout en demandant le soulagement de son malaise physique à la médecine et aux charlatans, la femme cherchait en elle-même le remède de son malaise moral. Remontant à la source de toutes ses souffrances, au principe de son mal, que trouvait-elle? L'inoccupation des idées dans l'étourdissement, cette dispersion de soi-même, cette espèce d'éparpillement de l'âme que fait la dissipation. D'où lui venait ce goût de néant que toutes choses, et le plaisir même, prenaient sous sa main? Du néant qui était en elle, du vide caché sous une frivolité inquiète, de cette activité froide répandant son esprit de tous les côtés sans l'intéresser à rien, lui donnant du mouvement sans lui donner de ressort. Son grand mal, l'empoisonnement de sa vie, la misère de son être était en un mot de manquer de ce qu'elle a appelé elle-même «un objet [602]».

Un objet,—voilà ce que la femme va poursuivre pendant tout le siècle. Et ce fond sérieux et solide de l'esprit, cet intérêt de la pensée, cette base, ce but, ce poids qui lui manque, elle ira les chercher, avec passion, avec la fureur de l'engouement, sans souci de la singularité ou du ridicule, non point dans les passe-temps d'intelligence à sa portée, mais à l'extrémité opposée des talents et des aptitudes de son sexe, dans des études qui sembleront l'attirer par le sérieux, l'immensité, la profondeur, l'horreur même, par ce qui absorbe et remplit l'intelligence de l'homme.

Les romans disparaissent de la toilette des femmes, et l'on ne voit plus que des traités de physique et de chimie sur les chiffonnières. Les plus grandes dames et les plus jeunes s'occupent des matières les plus abstraites et rivalisent avec Mme de Chaulnes embarrassant les académiciens et les savants qui viennent chez son mari. Dès 1750, Maupertuis est déjà la «coqueluche» des femmes; il est déjà de ton pour les petites-maîtresses d'aller s'extasier aux séances de l'abbé Nollet, et de voir sortir du feu, un feu qui fait du bruit, du menton d'un grand laquais qu'on gratte [603]. Dans les salons de la fin du siècle, on forme des sociétés de vingt, vingt-cinq personnes, pour suivre un cours de physique, un cours de chimie appliquée aux arts, un cours d'histoire naturelle [604] ou de myologie. On rougirait de ne pas assister aux leçons de M. Sigault de la Fond ou de M. Mittouart; ne nomme-t-on pas parmi celles qui s'y pressent Mmes d'Harville, de Jumilhac, de Chastenet, de Malette, d'Arcambal, de Meulan [605]? Une femme ne se fait plus peindre sur un nuage d'Olympe, mais assise dans un laboratoire [606]. Que Rouelle, le frère du fameux Rouelle, fasse des expériences sur la fusion et la volatilisation des diamants, il aura pour spectatrices la marquise de Nesle, la comtesse de Brancas, la marquise de Pons, la comtesse de Polignac, Mme Dupin, qui suivront d'un œil attentif et curieux le diamant brillant sous le feu de la moufle, étincelant une dernière fois, et suant la lumière [607]. Un journal va paraître répondant aux besoins du temps, aux goûts de la femme, qui, mêlant les sciences aux arts agréables, donnera, à côté de la poésie, des traits de bienfaisance, des variétés et des spectacles; les mémoires scientifiques, les descriptions de machines, les observations d'astronomie, des lettres sur la physique, des morceaux sur la chimie, des recherches de botanique et de physiologie, les mathématiques, l'économie domestique, l'économie rurale, l'agriculture, la navigation, l'architecture navale, l'histoire, la législation, et les comptes rendus de l'Académie [608]. Les Pilastre du Rozier, les la Blancherie vont exploiter la même idée, le même engouement. Les académies payantes, les musées vont naître, les musées dont le succès est fait par le public des femmes applaudissant tout ce qu'on leur débite, et jusqu'aux compilations de Gébelin sur le bœuf Apis [609]! Musées et lycées vont remplir Paris de science aimable, d'érudition attrayante. Et quel spectacle plus charmant que toutes ces jolies têtes tournées vers le docteur qui trône sur sa chaise curule, au bout d'une longue table garnie de cristallisations, de globes, d'insectes et de minéraux? Il grasseye, il nuance sa diction, au milieu du cercle des femmes formant la première enceinte de l'auditoire, les joues sans rouge, et comme pâlies par les veilles, la tête appuyée négligemment sur trois doigts en équerre, immobiles d'attention, ou bien du regard et de la main faisant l'application du discours aux objets étalés sur la table [610].

Mais les lycées ne suffisent pas. Le Collége royal lui-même, cette école de tous les arts et de toutes les sciences fréquentée jusque-là par l'étude seule, le Collége royal va voir en 1786 ses portes forcées par les femmes triomphant des répugnances de l'abbé Garnier, grâce à l'aide et aux intrigues de leur ami Lalande [611]. On est loin de la délicate maxime de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que sur les vices.» Nulle science ne répugne à la femme, et les sciences les plus viriles semblent exercer sur elle une tentation, une fascination. La passion de la médecine est presque générale dans la société; la passion de la chirurgie est fréquente. Beaucoup de femmes apprennent à manier la lancette, le scalpel même. Beaucoup se montrent jalouses de la petite-fille de Mme Doublet, la comtesse de Voisenon, qui auprès des médecins reçus chez sa grand'mère a appris tant bien que mal l'art de guérir et médicamente dans ses terres, parmi ses amis, tout ce qui lui tombe sous la main; si bien que des plaisants, insérant un carton dans le Journal des Savants, lui font croire qu'elle est élue présidente du collége de médecine [612]. La marquise de Voyer raffole de leçons d'anatomie, et s'amuse à suivre le cours du chyle dans les viscères [613]. Car l'anatomie est alors un des grands goûts de la femme: peu s'en faut que les femmes à la mode n'aient dans un coin du jardin de leur hôtel, ce petit boudoir, ces délices de Mlle Biheron, la grande artiste en sujets anatomiques faits de cire et de chiffons, un cabinet vitré plein de cadavres! Et ne verra-t-on point une jeune femme de dix-huit ans, la jeune comtesse de Coigny, se passionner tellement pour cette horrible étude, qu'il ne lui arrivera point de voyager sans emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre à disséquer, comme on emporte un livre à lire [614]?

L'universalité de toutes les connaissances, l'encyclopédie de tous les talents, tel fut ce rêve de la femme du dix-huitième siècle, inspiré par l'exemple de ce génie si vif et si léger qui, en touchant à tout, semblait embrasser tout, par ce Voltaire qui, pour se reposer de remuer le monde des passions, remuait par passe-temps le monde des sciences. Que devait-il en sortir? Rien qu'un joli monstre, une femme sachant saigner et pincer de la harpe, enseigner la géographie et jouer la comédie, dessiner des romans et des fleurs, herboriser, prêcher et rimer, le type parfait de ce que le temps appelait une virtuose: Mme de Genlis.


Une femme se trouva au dix-huitième siècle qui résista à ces deux mouvements opposés de l'âme de son sexe, à ces deux grands courants de la mode, dont l'un entraînait la femme à toutes les coquetteries raffinées du caprice, de l'étourderie précieuse, de la légèreté, de la mobilité, l'enlevait à la vie réelle, presque à la terre; dont l'autre l'emportait, à la suite de Mme du Châtelet, vers le bel esprit des sciences, dans cette sphère des amusements chimiques et physiques où Newton s'appelle Algarotti, vers la vanité et la superficie de toutes les connaissances. Mais, tout en combattant également ces deux grands travers, cette femme ne put avoir raison du dernier: la vogue des sciences et des lycées devait lui survivre, se répandre encore, résister même à la Révolution, et reparaître sous le Directoire avec tout l'éclat de ses ridicules. Il n'en fut pas de même de l'exagération, et, si l'on peut dire, de la fièvre de la grâce: elle la déconsidéra, elle la discrédita presque absolument. Du haut de l'influence de son salon, cette femme, une bourgeoise, fit tomber d'un coup d'épingle toute cette bouffissure, rendit à la vérité l'âme de son sexe, et remit sa coquetterie dans le chemin du naturel. A cette originalité, à cet agrément, cherchés par la femme d'alors dans le tour des sentiments travaillés et l'enflure de la langue forcée, cette femme opposait la simplicité, une simplicité de fondation, de vocation, de tradition et de nature, qu'elle tirait de sa naissance et de sa personne, de l'ordre dont elle sortait aussi bien que de la tendance de ses goûts, de son esprit, de sa raison froide, de son âme rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce n'était point seulement son caractère que la simplicité, c'était encore son étude, sa préoccupation, sa vanité; elle la perfectionnait, elle la méditait, elle la polissait. Elle en faisait une arme contre les façons d'être et de paraître du monde d'alors. Tandis que tous autour d'elle cherchaient à briller, à éclater, que la mode était de tirer l'œil ou d'accrocher l'esprit des autres, au milieu de cette universelle manie de se jeter et de se témoigner au dehors, qui faisait en ce temps de l'épithète uni une condamnation absolue, une cruelle injure, elle prenait cette qualité négative, l'uni, pour sa règle; et la devise de sa personne était la devise de son appartement: Rien en relief. Elle affichait «le simple», elle le jouait contre son siècle, allant jusqu'à rechercher les images triviales, les comparaisons de ménage, les métaphores tirées de bas pour ôter toute prétention à ses idées les plus ingénieuses; et dans ce temps où l'âme semblait ne pouvoir se passer de manières, où la vie, la pensée, l'amour, tout se déréglait et se désordonnait, où la femme demandait une sorte de folie à ses sensations, cette femme demeurait droite et ferme, restant une âme toute faite de raison, affectant le terre à terre, se vantant d'ignorance, bornant au repos de l'être le système et le plan du bonheur. Au lieu de sortir d'elle-même, elle s'y tenait réfugiée. Fuyant tout effort, toute peine, toute secousse, elle poussait ses facultés vers une certaine nonchalance, elle inclinait ses désirs vers une sorte de paresse. Et cette paix, qui était en elle un renoncement philosophique, elle la gardait par une pratique de vie constante et régulière, affermie de maximes et d'axiomes. Modération, tempérament en toutes choses, c'était le secret de ce parfait et tranquille équilibre établi jusque dans les mouvements d'un cœur pondéré par cette femme qui se dérobait à l'émotion de la charité même, et dont la bouche un jour laissa échapper comme une bouffée de glace cette phrase froide: «Je ne me défie de personne, car c'est une action; mais je ne me fie pas, ce qui n'a pas d'inconvénient [615]

Le papillotage ne put longtemps résister à la protestation de cette figure sereine, nette, sèche, qui rattachait, dans toute sa personne, la femme à la réalité de la vie, à la nécessité du sens commun; et cette femme sans séduction, sans esprit, ironique seulement par son exemple et l'opposition de sa manière d'être, Mme Geoffrin eut l'honneur de changer un instant son sexe et de le refaire à son image. Elle imposa silence à ce cri de la femme du dix-huitième siècle: «Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que je me croirais sur la roue [616]!» Elle apaisa son sexe; elle le rasséréna; elle le tira de cet état de convulsion et d'ivresse dans lequel Mme de Prie lui avait appris à vivre [617]. Et, avec le calme, elle ramena le vrai dans cette société qui en avait perdu le sentiment. Son autorité remit en honneur le vrai du sentiment, le vrai de la conversation. Et ce furent bientôt les charmes sociaux supérieurs à tous les autres. Se comparant avec des femmes de la société plus jolies qu'elle, douées d'un plus grand agrément, animées d'un plus vif désir de plaire, et se demandant d'où lui est venue sa supériorité sur ces femmes, moins recherchées, moins aimées qu'elle, moins entourées des flatteries du monde, de Mlle Lespinasse se répond à elle-même justement que son succès tient «à ce qu'elle a toujours eu le vrai de tout», et qu'à ce mérite elle a joint celui «d'être vraie en tout».


Mais à mesure que se faisait dans la femme ce débarras, ce dépouillement de toute exagération, à mesure que son langage, ses expressions, son esprit, son âme, revenaient au vrai, et que tout en elle se modelait sur la vérité, en prenait la mesure, l'empreinte et l'accent, la femme semblait rappeler à elle ce qu'elle était habituée à jeter hors d'elle-même et à répandre. Les choses et les personnes ne lui apparaissant plus que dans la réalité de leur être et de leur essence, le jugement se substituant en elle à la sensation, sa pensée ne s'ouvrant plus qu'aux idées de rapport, la femme perdait peu à peu l'instinct et l'illusion du premier mouvement. Il n'y avait plus rien de jaillissant dans son imagination, de spontané et d'abandonné dans ses sentiments. Elle se resserrait, elle se détachait des autres, et se retirait dans le cercle étroit de la personnalité. Elle s'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se garait de l'émotion, et, s'avançant dans la paix de l'égoïsme, elle faisait chaque jour à sa sensibilité la place moins grande. La froideur de sa tête descendait dans son cœur, et elle arrivait à pouvoir dire, en mettant la main sur ce cœur qu'elle empêchait de battre et qu'elle forçait à penser, le mot, le grand mot de Mme de Tencin à Fontenelle: «C'est de la cervelle qui est là [618]

C'est alors que la sécheresse, ce dernier caractère d'un siècle d'esprit, arrive à être chez la femme un caractère constant. Et que de paroles, que de cris échappés la révèlent! Il est des correspondances où le génie de la femme du dix-huitième siècle semble le génie de la sécheresse. C'est comme un sens, dominant tous les autres, qui triomphe des faiblesses et des tendresses de la femme, de sa nature, de son sexe. Cette sécheresse de la femme apparaît partout, sans voiles, crûment et ingénument, dans le cynisme ou dans la grâce, brutale ou polie, effrayante ou légère. Elle s'accuse dans des mots qui creusent un abîme dans l'humanité du temps. On la touche, on la respire, elle fait peur, elle fait froid dans ce retour qu'une femme du siècle fait sur elle-même, en regardant embrasser un enfant: «Je n'ai jamais rien pu aimer, moi.» Cette sécheresse effraye dans l'amour et dans toutes les passions de la jeunesse; elle épouvante dans les habitudes, les attachements, les amitiés même de la vieillesse. Écoutez son dernier mot dans ce dialogue de mort, dans cette scène d'une tristesse sinistre et que pouvait seul produire le siècle, où Montesquieu attribuait la grande amabilité d'une personne à ce qu'elle n'avait jamais rien aimé: Mme du Deffand, vieille, aveugle, est assise dans son tonneau, son vieil ami Pont de Veyle est couché dans une bergère au coin de la cheminée; ils causent: «Pont de Veyle?—Madame.—Où êtes-vous?—Au coin de votre cheminée.—Couché les pieds sur les chenets, comme on est chez ses amis?—Oui, madame.—Il faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la nôtre.—Cela est vrai.—Il y a cinquante ans.—Oui, cinquante ans passés.—Et dans ce long intervalle, aucun nuage, pas même l'apparence d'une brouillerie.—C'est ce que j'ai toujours admiré.—Mais, Pont de Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons été toujours fort indifférents l'un à l'autre?—Cela se pourrait bien, madame [619]


Un soir après souper, au Palais-Royal, c'était un de ces petits jours qui rassemblaient la société intime, les dames travaillaient autour de la table ronde. La duchesse de Chartres, Mme de Montboissier, Mme de Blot, parfilaient; Mme de Genlis faisait une bourse entre M. de Thiars et le chevalier de Durfort; le duc de Chartres se promenait dans le salon avec trois ou quatre hommes, allant et venant. La causerie tomba sur la Nouvelle Héloïse. Mme de Blot, si mesurée, si compassée d'ordinaire, en commença un éloge si vif, si emphatique, que le duc de Chartres et les hommes qui se promenaient avec lui se rapprochèrent; et l'on fit cercle autour de la table. Mme de Blot continua intrépidement sa thèse, devant le cercle, sous le regard du duc de Chartres; et, s'animant à mesure qu'elle parlait, elle finit par s'écrier «qu'il n'existait pas une femme véritablement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément [620]

Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix-huitième siècle. Et c'est la grande voix de son temps et de son sexe que fait entendre cette bouche de prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la captation de son génie, l'enivrement de ses livres, son règne sur l'imagination féminine, l'enthousiasme, la reconnaissance, le culte amoureux et religieux dont cette imagination entoure jusqu'à sa personne, Mme de Blot les signifie avec la vivacité et la sincérité de l'opinion, avec la conscience de toutes ces femmes achetant comme une relique un bilboquet de Rousseau, baisant son écriture dans un petit cahier [621]!

Il était juste que Rousseau inspirât à la femme ce culte et cette adoration. Ce que Voltaire est à l'esprit de l'homme au dix-huitième siècle, Rousseau l'est à l'âme de la femme. Il l'émancipe et la renouvelle. Il lui donne la vie et l'illusion; il l'égare et l'élève; il l'appelle à la liberté et à la souffrance. Il la trouve vide, et il la laisse pleine d'ivresse. Révolution morale, immense en profondeur, en étendue, et qui engagera l'avenir! Rousseau paraît, c'est Moïse touchant le rocher: toutes les sources vives se rouvrent dans la femme.

A ce monde usé de plaisir, lassé d'esprit, et que dévorent toutes les sécheresses et tous les égoïsmes d'une société à son dernier point de raffinement et de corruption savante, il rend les forces et les vertus expansives. Et qu'a-t-il donc apporté, cet apôtre misanthrope, cet homme providentiel, attendu par la femme, invoqué par l'ennui de son cœur, appelé par ce temps qui souffre de ne pas aimer, qui meurt de ne pas se dévouer? Une flamme, une larme: la passion!—la passion, qui malgré l'opinion de celui-là même qui l'apportait au dix-huitième siècle, va devenir au dix-neuvième siècle si propre à l'intelligence même de la femme, qu'elle sera le génie des deux grands écrivains de son sexe et l'inspiration de leurs chefs-d'œuvre.

Au souffle de Rousseau, la femme se réveille. Un frémissement passe dans le plus secret de son être. Elle vibre à des sensations, à des émotions, à mille pensées qui la troublent. Elle renaît à des tendresses et à des voluptés qui pénètrent jusqu'à sa conscience: son imagination afflue à son cœur. Et l'amour lui apparaît comme un sentiment nouveau, ressuscité, sanctifié. A l'amour de galanterie, à l'amour léger et brillant du dix-huitième siècle, succède la possession, le ravissement de l'amour. Ce n'est plus un caprice s'amusant d'un goût, c'est un enthousiasme mêlé d'une folie presque religieuse. L'amour devient passion et n'est plus que passion. Il prend une langue de flamme, un accent qui touche au ton de l'hymne. Voyant son objet parfait, il en fait son idole, il le place dans le ciel. Il flotte dans mille images et dans mille idées divines: le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du céleste séjour. Il écrit à genoux sur un papier baigné de pleurs. Il s'exalte par le combat du remords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit par le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efface la faiblesse par le devoir. Il est son absolution à lui-même, une vertu dispensant de toutes les autres, qui sauve dans les plus grands entraînements l'âme de la femme de la dégradation de son corps, en lui laissant le goût, l'appétit ou le regret de l'Honnête et du Beau. Délire sacré! idéal plein de tentations, auquel la Nouvelle Héloïse convie tous les sens de l'âme de la femme, ses facultés, ses aspirations, dans des pages qui tremblent comme le premier baiser de Julie, et percent et brûlent, comme lui, jusqu'à la moelle!

Mais ce n'est pas assez de rendre à l'amour ce cœur de la femme «fondu et liquéfié [622]» au feu de ses romans: Rousseau le rend encore à la maternité. Il rapproche l'enfant du sein de la femme; il le lui fait nourrir du lait de son cœur; il le rattache une seconde fois à ses entrailles; et il apprend à la mère, comme a dit une femme, à retrouver dans cette petite créature serrée contre elle et qui lui réchauffait l'âme «une seconde jeunesse dont l'espérance recommence pour elle quand la première s'évanouit [623]». Rousseau fait plus: il révèle à la mère du dix-huitième siècle les devoirs et les douceurs de cette maternité morale qui est l'éducation. Il lui inspire l'idée de nourrir ses enfants de son esprit comme elle les a nourris de son corps, et de les voir grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une école.

Par lui, se fait le retour universel de la société vers l'ordre de sentiments exprimés par le mot qui semble monter de tous les cœurs à toutes les bouches, la sensibilité, la sensibilité à laquelle bientôt l'usage attache l'épithète d'expansive [624]. Il se crée une langue nouvelle, un nouveau code moral et sentimental qui n'a d'autre base, d'autre principe, que cette sensibilité partout exprimée, affichée, apportant un si grand changement à la physionomie de ce monde, à ses vocations et à ses modes, aux manifestations de ses dehors, aux coquetteries mêmes de la femme [625]. Sensible,—c'est cela seul que la femme veut être; c'est la seule louange qu'elle envie. Sentir et paraître sentir [626], voilà l'intérêt et l'occupation de sa vie; et elle ne s'extasie plus sur rien que sur le sentiment dont elle a, dit-elle, «plus besoin que de l'air qu'elle respire». Il devient presque d'usage pour une femme de passer la nuit dans les larmes, le jour dans des inquiétudes mortelles, à propos d'un rien. Lui arrive-t-il un chagrin? Elle montrera «le sublime de la douleur». Et que de sollicitudes pour les gens qu'elle adore! Découvre-t-elle un chagrin dans un cœur qui lui appartient? Elle s'en empare, elle en fait son bien, elle ne peut plus parler d'autre chose, et elle en parle les yeux humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole chez lui; elle s'y établit; elle consulte avec le médecin, elle fait les bulletins. Si le danger augmente, elle ne laisse plus dormir ses gens, qui vont d'heure en heure chercher des nouvelles [627]. La tendresse prend un air de fureur. L'exaltation enflamme toutes les affections, toutes les émotions féminines.

Dans ce grand mouvement de sensibilité, l'esprit même de la femme est entraîné aux goûts de son âme. Il ne veut plus que des romans attendrissants, des histoires qui s'appellent Ariste, ou les charmes de l'honnêteté, des livres qui montrent une vertu bien aimable et bien sublime, récompensée dans un dénoûment pareil à ce couronnement de la Rosière de Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les filles même [628]. C'est le moment de vogue des Épreuves du sentiment, le petit instant de gloire de d'Arnaud, le peintre du sentiment, le conteur chéri des âmes tendres [629]. La femme veut être émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange situation morale qui a fait dire à Mme de Staël de sa mère: «Ce qui l'amusait était ce qui la faisait pleurer [630].» Elle court au théâtre pour pleurer [631]. Elle pleure à chaudes larmes lorsque dans le Cri de la nature paraît sur la scène un petit enfant au maillot [632]. Au Père de famille, de Diderot, on compte autant de mouchoirs que de spectatrices. Les femmes se pressent à toutes les pièces sombres et pathétiques, aux Roméo, aux Hamlet, aux Gabrielle de Vergy; elles accourent à cette pantomime des convulsions qui paraît mettre la cendre du diacre Pâris sous le théâtre français [633]. Et la plus grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'évanouir à ces drames «où le cœur est délicieusement navré et pressé délicatement par des angoisses terribles qui sont le charme du sentiment [634]

Il semble que ce cœur de la femme, gros de larmes, dilaté par la sensibilité, ne puisse plus vivre en lui-même: il est pris de je ne sais quel irrésistible besoin, quel immense désir de se répandre, de participer à la solidarité humaine, de battre avec tout ce qui respire [635]. Il déborde, et le monde va devenir trop petit pour ses embrassements. Des individus qu'elle touche par les sens, la sympathie de la femme ira aux peuples, aux nations les plus lointaines, à tous les hommes, à l'humanité tout entière, dont elle conçoit pour la première fois la notion. Humanité! c'est à cette grande idée que s'élève, comme à son dernier terme, la sensibilité des femmes: c'est vers elle que se tournent toutes leurs études, allant des sciences exactes aux sciences sociales, politiques, économiques, philanthropiques; c'est à elle que les plus grandes dames rapportent leurs jugements; c'est en son nom qu'elles donnent leur admiration et qu'elles accordent la gloire, la véritable gloire, aux hommes qui sont des citoyens, des agriculteurs, des défricheurs, des bienfaiteurs de peuples [636]. Humanité! c'est cette belle chimère de l'œuvre de Rousseau qui entraînera la femme dans le rêve des vérités abstraites, et la fera arriver à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme tout prêts pour l'Utopie!


Rousseau renouvelle encore l'âme de la femme en lui restituant un sens. A cette femme d'une si rare élévation spirituelle, si délicatement douée, possédant la faculté de perceptions si fines, si profondes, à la femme du dix-huitième siècle, une grâce de l'âme, un sentiment, un sens fait absolument défaut, le sens de la nature. En ce temps d'extrême civilisation, de sociabilité sans exemple, le monde est pour la femme, non-seulement le grand théâtre de la vie, mais l'unique raison d'intérêt, d'impressions, d'émotions. Seul, le monde agit sur elle et parle à ses facultés. C'est le milieu et la prison de tout son être. Au-delà de ce décor factice, on croirait que tout finit en elle: l'horizon cesse. Où le bruit de l'humanité se tait, où le silence de Dieu commence, la femme ne trouve ni un accord ni une harmonie. Son cœur reste sans s'ouvrir, sans s'éveiller à la nature: il ne passe sur ce cœur ni l'ombre de la feuille ni le souffle du vent. Ses yeux même semblent fermés aux tendresses de la verdure; et la campagne n'est autour d'elle que comme un grand vide qui se laisserait traverser.