Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un journal échappe de là, de la campagne, à la plume d'une femme; qu'elle écrive, d'une chambre de château, la fenêtre ouverte au ciel et aux arbres, il ne tombera sur le papier rien de ce ciel ni de ces arbres. Vainement y chercherait-on un parfum, un reflet, un murmure venu des moissons, un battement tombé de l'aile d'un oiseau, cet air ambiant qui est, pour ainsi dire, l'air natal d'une lettre: le ton, la plume, l'encre, tout est de Paris; la femme y est restée, et ce ne sont que détails vifs, piquants, pensées libres et à l'aise sur les femmes et les hommes qui peuplent sa solitude et font une société de son désert. Son esprit, dans cette atmosphère de rosée, sous la caresse du matin, est pareil à ce qu'il serait au-dessus du pavé de la rue Saint-Dominique: il demeure tendu, armé, de sang-froid, ferme en toutes ses sécheresses.
Rien alors dans l'idée de la campagne qui sourie à l'imagination féminine. Enchantement mystérieux, détente de l'âme, expansion des sens, attendrissement des idées, sérénité pacifiante, épanouissement de l'être retrempé dans sa patrie première, ces promesses, ces images, ces séductions, que la vie des champs évoque aujourd'hui, sont non-avenues pour elle. Une odeur d'ennui, c'est tout ce qui se lève pour elle de la nature. Une femme d'esprit n'avoue-t-elle pas, ne proclame-t-elle pas le sentiment universel de son temps et de son sexe en disant «que les beaux jours donnés par le soleil ne sont que pour le peuple, et qu'il n'est de beaux jours pour les honnêtes gens que dans la présence de ce qu'on aime [637]?» C'est l'heure où pour la femme et pour l'homme le monde en est venu à cacher le soleil.
Et qu'est tout uniment la campagne pour la femme du règne de Louis XV? L'exil, et sinon l'exil dans le sens propre du mot, au moins dans le sens figuré. Elle représente l'éloignement de la cour, l'éloignement de Paris, un temps de réforme et d'économie où l'on expie et où l'on regagne les dépenses, les fêtes, les toilettes de l'hiver; un lieu de pénitence, sans ressources, sans nouvelles, où l'on ne trouve rien en fait de compagnie, et où il faut tout faire venir de Paris, les sujets de conversation, les gens aimables, et jusqu'à des amis. Emporter leur salon, leurs habitudes, c'est la grande préoccupation de toutes celles qui partent et vont, comme elle disent, «s'enterrer». Et il faudra que le siècle soit bien vieux et tout près de finir pour que la villégiature ne soit plus l'exil, mais une récréation, un repos, une retraite à la mode, et aussi le beau moment de la vie de famille: Young, traversant la France sous le règne de Louis XVI, trouvera les premiers symptômes d'une vie de château nouvelle, une véritable habitation des terres par de grandes dames et de grands seigneurs, des séjours prolongés, et comme une affectation à se passer de Paris, à l'oublier, à le bouder. Jusque-là, quelle vie mène-t-on à la campagne? la vie de Paris. Dans le salon aux grandes fenêtres, donnant sur les bois et les prés, le jeu dure toute la journée, retient les gens et dispense de la promenade; le petit jeu s'ouvre le matin, le grand jeu commence après le dîner, va jusqu'au souper, reprend après le souper jusqu'au-delà de minuit. Ou bien, si l'on ne se donne pas au jeu, l'on appartient à la conversation; et l'heure du sommeil ne sonne pas au château plus tôt qu'à l'hôtel. On ne se couche guère qu'au matin, tant on met de temps à se souhaiter des bonsoirs de chambre en chambre, à se conter des historiettes, à prolonger la soirée par des contestations, des observations, des répliques, des contes, un dernier feu, une dernière folie de causerie [638]. Au réveil, le lendemain, tout ce monde, une fois habillé, ne pense qu'aux courriers, aux nouvelles, attendus de Paris; et le grand événement du jour est l'arrivée du Mercure de France, peinte par Lavreince comme le seul moment d'intérêt de la campagne [639].
Il est un signe bien frappant de ce détachement de la femme du dix-huitième siècle pour la nature, de son indifférence, de son aveuglement. Elle ne la perçoit, elle ne la respire pas même dans l'amour. Jamais la femme amoureuse de ce temps n'associe le ciel, la terre, l'orage ou le rayon à sa passion. Jamais elle ne fait conspirer la création avec son cœur. Son bonheur est sourd au chant de l'alouette; le paysage qu'elle traverse ne met rien de sa gaieté ou de sa mélancolie, à ses tristesses ou à ses joies. Et les journées passées au grand air, les senteurs entêtantes, les midis irritants, les heures lourdes et chaudes donnent si peu d'exaltation à sa tête, à ses sens, que la séduction si habile, si savante du dix-huitième siècle ne les fait presque jamais entrer en ligne de compte dans ses chances et ses moyens de victoire. A peine si cette séduction songe à trouver, dans un cours d'eau qui passe dans un parc, une occasion de familiarité, un prétexte pour presser une main refusée, serrer une taille qui se dérobe; et c'est toute la complicité qu'elle demande à la nature contre la résistance de la femme.
Aussi tous les romans d'amour sont-ils marqués de ce caractère étrange, l'absence de la nature. De loin en loin seulement, les personnages y rentrent du dehors, d'un lieu non désigné, vague et secret, pareil à un enclos autour d'une petite maison. Point une perspective, point une bouffée d'air; toujours la même scène étroite, étouffante, le boudoir, le salon, le demi-jour du réduit, ou le jour des bougies, cette même lumière et ce même cadre factices de l'humanité. De livres en livres, on peut suivre ce divorce de la nature et de l'amour, cette suppression du paysage, cette disparition du soleil, de l'oiseau, de l'étoile. Au-delà des Liaisons dangereuses, à l'extrémité dernière du génie du siècle, à son paroxysme enragé, que l'on aille jusqu'à ces romans où le sang coule sur la boue: la nature est éteinte autour de la priapée, comme un cauchemar; c'est le désert, un désert où il n'y a plus un animal, plus un arbre, plus une fleur, plus un brin d'herbe!
Rousseau rouvre à la femme, dans l'Élysée de Clarens, le paradis perdu des champs et des bois. Les fleurs semées par le vent, les broussailles de roses, les fourrés de lilas, les allées tortueuses, les plantes grimpantes, les sources, l'eau courante, la solitude, l'ombre,—il lui montre toutes ces délices et les lui fait sentir. Il déploie devant ses yeux la plaine et la colline, le lac et la montagne. Il lui révèle celle poésie du paysage, du ciel, du nuage et de l'arbre, qui donne une âme aux sens et des sens à l'esprit. Comme au chant du rossignol qui chantait sur sa tête, dans cette nuit enchantée, au-dessus de ce jardin près de Lyon, le dix-huitième siècle, à sa voix, retrouve les harmonies de la nature. Il retrouve ce sentiment ignoré de la France, inconnu des lettres jusqu'à Rousseau,—M. Sainte-Beuve en a fait le premier la remarque délicate,—le sentiment du vert [640].
La femme devient «folle du champêtre». Elle se sent, à la campagne, heureuse d'être, et s'y écoute vivre. Il y a pour elle de doux et mystérieux accords qui montent du silence, caressent son cœur et sa pensée. Le bruit du vent, la joie du soleil, le murmure des champs, la pénètrent et s'associent à son âme de la même façon qu'ils s'associent à l'âme des personnages de Rousseau. Elle ne goûte pas seulement une volupté tranquille dans les spectacles de la nature: elle y ressent une émotion pleine d'ardeurs et d'élancements. L'air vif et libre, qui fait sa respiration légère et facile, donne à ses idées une sorte d'allégresse. Elle s'abandonne à un enthousiasme où l'attendrissement se mêle à l'émotion: l'élévation du Naturalisme va venir à son sexe; et par un beau soir, devant un ciel qui brille encore et n'éblouit plus, devant cette voûte où les étoiles s'allument une à une derrière le jour, une femme émue, ravie, détachée de la terre, cherchant quelque chose d'intelligent et de sensible qui puisse l'entendre et recevoir l'effusion de son âme, une femme, qui sera Mme Roland, trouvera le Dieu de Rousseau dans ce ciel qui va s'éteindre; et de sa fenêtre du quai, elle jettera cette prière au soleil disparu: «O toi, dont mon esprit raisonneur va jusqu'à rejeter l'existence, mais que mon cœur souhaite et brûle d'adorer, première intelligence, suprême ordonnateur, Dieu puissant et tout bon, que j'aime à croire l'auteur de tout ce qui m'est agréable, accepte mon hommage, et, si tu n'es qu'une chimère, sois la mienne pour jamais [641]!»
Trois fins s'offrent à la femme du dix-huitième siècle qui n'est plus jeune: la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour [642].
Aux approches de la vieillesse un certain nombre de femmes se retiraient dans les pratiques de la vie religieuse: elles se vouaient au renoncement. Elles quittaient un soir le monde, un matin les mouches, visitaient les pauvres, fréquentaient les églises. On les voit passer allant aux sermons, courant les bénédictions, vêtues de couleurs sombres, dans quelque fourreau feuille morte, la coiffure basse et faite pour entrer dans un confessionnal. Un laquais les suit portant leurs Heures dans un sac de velours rouge. Mais que l'on cherche au-delà de cette image, de cette silhouette de la dévote, que l'on touche au fond de cette femme, à l'âme de cette dévotion, nul document du temps ne témoigne d'un de ces grands courants de religion, profonds et violents, qui arrachent et enlèvent les cœurs. La piété du siècle précédent, sévère, dure, ardente d'intolérance, toute chaude encore des guerres de foi, va s'adoucissant et s'éteignant dans ce siècle trop petit et trop amolli pour elle: elle était la flamme qui dévore, elle n'est plus qu'un petit feu qui se laisse entretenir. Cette piété douce et tiède n'a pas de quoi emporter à Dieu les passions de la femme; elle ne fait pas éclater en elle ces grands coups de la grâce brusques, suprêmes, et qui semblent les foudroiements de la vocation; elle ne ravit pas la femme, elle ne saurait la remplir et la posséder toute. Aussi le dix-huitième siècle ne vous offrira-t-il que bien peu de ces grandes immolations, de ces retraites austères et rigoureuses où la femme enferme le reste de sa vie. La dévotion dans cette société apparaît simplement comme une règle commode des pensées, un débarras des superfluités et des fatigues mondaines, un arrangement qui simplifie la vie matérielle, qui ordonne la vie morale. Elle semble encore une marque de délicatesse, presque d'élégance, un signe de personne bien née. Elle est de ton; et il est reçu, dans l'extrêmement bonne compagnie, qu'il n'est pas de façon mieux apprise, plus convenable, plus digne d'un certain rang, plus décente en un mot, pour vieillir et pour finir.
La bienséance, tel est le principe de la dévotion de la femme du dix-huitième siècle. Et quel autre fondement pouvait avoir la religion en ce siècle des esprits critiques et des âmes passionnées, dans ce temps où les petites filles au couvent ont déjà des doutes, et les expriment d'une façon si spirituelle qu'elles embarrassent Massillon et désarment la punition; temps rebelle au renoncement, où la femme même mourante se rattache à l'amour, et s'écrie, quand son confesseur lui reproche de permettre à la voiture de son amant de passer ses jours et ses nuits à sa porte: «Ah! mon père, que vous me rendez heureuse! Je m'en croyais oubliée [643].» Une mode, voilà la piété, piété morte, zèle mondain, âme des dehors. A sa paroisse, la femme a sa chaise où sont ses armes [644]; et elle va à la messe pour occuper sa place, par respect humain, pour elle-même, pour les autres et pour ses gens. Pendant quelque temps une messe en vogue attire toutes les femmes, la messe musquée qui se dit à deux heures, avant dîner, au Saint-Esprit. Une fois celle messe défendue, on ne va plus guère à la messe que le dimanche. Et la femme n'est ramenée aux offices, aux confessionnaux dont elle s'éloigne peu à peu, que par des paniques soudaines et passagères, les menaces d'un an mille tombées du haut d'une académie, l'apparition d'une comète et d'un mémoire de Lalande sur le rôle destructeur des comètes [645]. Cependant, au carême, beaucoup d'églises sont remplies; on s'étouffe aux prédications; mais c'est le spectacle de la chaire et le jeu du prédicateur qui attirent la foule. Que par hasard, et sans avoir prévenu d'avance, le prédicateur vanté qu'il faut avoir entendu, se trouve indisposé, qu'à sa place un capucin ignoré, innommé, monte en chaire, on laisse là sa chaise et la parole de Dieu. On sort de l'église comme d'un théâtre; on s'y rend comme à la comédie. Des femmes même y vont comme en petites loges, avec l'idée de s'amuser, de faire scandale, de déconcerter l'éloquence du prêtre de la même façon qu'elles gêneraient les effets d'un acteur sur la scène: n'en connaît-on point une qui a fait le pari d'ôter le sang-froid au père Renaud, le prédicateur mis à la mode par la conversion de Mme de Mailly, et qui, à force de coquetteries, d'œillades, et d'étalage impudique, a gagné son pari [646]?
La chaire d'ailleurs est-elle restée vénérable? A-t-elle gardé cette dignité des paroles simples et fortes qui l'enveloppe de sainteté et l'entoure de grandeur? N'est-elle pas une tribune où le bel esprit du prêtre semble, quand il parle de la religion, concourir pour l'éloge de Dieu? L'éloquence de la foi devient une éloquence d'académie, allusive, piquante, semée de pensées neuves, brodée d'anecdotes, réchauffée de traits et de demi-personnalités. Elle parle au monde le langage du monde, et revient toujours au siècle, qu'elle maudit avec complaisance, avec grâce, avec esprit, presque amoureusement. Tous les échos du dehors, les bruits de la cour et de la ville, la politique de l'État, résonnent et vibrent sous les citations des livres saints qui n'ont plus que l'accent d'un refrain banal dans la bouche des grands maîtres de la parole divine, dans la voix d'un abbé Maury.
Mais à côté de cette éloquence qui conserve encore par instants la hauteur de l'emphase et la virilité de la déclamation, une parole descend doucement de la chaire, pénètre la femme, et glisse de son esprit jusqu'à ses sens. Cette parole nouvelle n'est qu'agrément, raffinement, coquetterie. Elle est tout aimable et tout enjolivée. Elle ne va que de la gentillesse à l'épigramme, de l'épigramme à l'antithèse. Elle ne touche qu'à de jolis sujets, elle ne remue que les péchés qui ont le parfum de la femme. Elle ne roule que sur les tentations de la société, sur les jeux, les spectacles, la parure, les conversations, les promenades, l'amour des plaisirs; cadres charmants où le prédicateur peint les feux de l'enfer en rose, et fait tenir, en la déguisant sous une teinte légère de spiritualité, une morale tirée des poëtes et des romans. Lui-même a le débit moelleux, la voix argentine encore adoucie, au bout des périodes harmonieuses, par un morceau de pâte de guimauve; il n'a aux lèvres que des textes pris dans les versets les plus amoureux du Cantique des Cantiques, suivis de deux petites parties aussi chargées de grâces que bien tournées, où la charité la plus galante, la plus mignarde, joue avec les légendes de la Samaritaine, de la femme adultère, de la Madeleine, comme avec des miniatures de Charlier [647]. Cette corruption de la parole sacrée a laissé partout sa trace. On en retrouve les traits et le témoignage dans les brochures de mœurs, l'esprit dans les livres religieux du temps, dans les livres de l'abbé Berruyer [648], et dans cette Religion prouvée par les faits, où l'agrément et le piquant du style avaient jeté tant de douceur sur les amours des patriarches, qu'il fallut presque en arrêter le cours [649]. Que pouvait une telle éloquence contre les entraînements du siècle? Quelle force lui restait pour avertir les âmes, toucher le fond des croyances, remettre Dieu dans les cœurs? Elle était elle-même une des voix du siècle et non la moins voluptueuse. Elle n'avait rien qui touchât, qui commandât, rien pour jeter dans un auditoire ces idées qui se prolongent dans la solitude ainsi qu'un son sous une voûte. Ses plus grands mouvements ressemblaient à une musique d'opéra: ils n'en avaient que le chatouillement.
D'où venaient donc au dix-huitième siècle les accès de dévotion de la femme, les résolutions qui la traversaient, ses conversions soudaines et un moment brûlantes? De l'amour, du dépit ou du désespoir de l'amour. Un chagrin d'amour ramenait le plus souvent sa pensée à la religion et lui faisait appeler un prêtre. Le prêtre appelé, la scène se passait comme elle se passe en pareille circonstance entre l'abbé Martin et Mme d'Épinay. Mme d'Épinay lui parlant tout d'abord de son désir de se jeter dans un couvent, l'abbé Martin, qui avait le sang-froid de l'habitude, lui disait posément qu'une mère de famille n'était point faite pour devenir une carmélite; que ces retours à Dieu trop subits, trop emportés, ne lui inspiraient qu'une médiocre confiance; et quand il avait tiré de Mme d'Épinay le mot et la cause de cette grande fièvre de dévotion, il se retirait en prêtre avisé et en homme bien appris, doucement, et avec la persuasion que la pensée de Dieu ne durerait dans cette âme que jusqu'à la pensée d'un nouvel amant [650]. Ce moment de défaillance, où elle est abandonnée de ce qu'elle aime, est le seul moment dans la vie de la femme du dix-huitième siècle, où la religion semble lui manquer, où elle pense au prêtre comme à quelqu'un qui console: Dieu lui paraît, dans cet instant seul, quelque chose qu'elle veut essayer d'aimer.
Parfois pourtant, avant l'âge, avant la vieillesse, la dévotion est apportée à la femme par la fatigue du monde, la solitude du foyer, le train si libre, le lien si relâché du mariage. Il se rencontre dans ce temps des âmes douces et faibles, faciles aux lassitudes, blessées, étourdies par la lumière et le bruit, qui de bonne heure demandent à la religion la paix des habitudes, l'ombre discrète de la vie. Mais pour ces femmes délicates et paresseuses, jeunes encore au moins pour Dieu, pour ces dévotes qui n'ont que l'âge de la maturité appétissante, que d'écueils, que de tentations, que d'attaques sur le chemin du salut qu'elles font à petites journées! Une dévote, c'est le fruit défendu pour l'amour du siècle, pour les gens à bonnes fortunes. Le libertinage du siècle est trop raffiné, trop subtil, trop aiguisé, l'imagination de ses sens est trop tendue vers toutes les recherches du difficile, de l'extraordinaire, du nouveau, il est trop tenté par tout défi, pour ne pas faire de cette femme son ambition, son désir, sa proie désignée. Pour la débauche fine et si délicatement corrompue du temps, une dévote n'est rien moins que «le morceau de roi de la galanterie». Une sensualité délicieuse semble cachée dans cette femme si différente des autres avec ses paquets de fichus sur la gorge, son corps qui remonte à son menton, sans rouge, le teint blanc, portant en elle un charme de fraîcheur et de quiétude, le repos et comme le reflet de la retraite [651]. Mille séductions secrètes et tendres, une coquetterie pénétrante se dégage dans l'air autour d'elle avec la suavité et la douceur des parfums exquis rangés, dans le roman de Thémidore, sur le linge fin et la toilette de Mme de Doligny. Femmes uniques pour faire rêver aux hommes à femmes «le suprême du plaisir», pour leur promettre ce que le jargon des roués nomme «un ragoût, une succulence», ce qu'un livre du temps appelle «l'onction dans la volupté» [652]! N'oublions pas cet autre aiguillon du libertin dans ce temps où l'amour aime l'humiliation et la souffrance de la femme: la lutte de la dévote, les déchirements de son cœur, ses résistances au péché, ce spectacle nouveau d'une âme longue à être vaincue, se débattant avec elle-même, roulant du devoir au remords, se ressaisissant dans sa chute, et se reconnaissant dans sa honte, c'était de quoi décider bien des hommes à tenter cette aventure où ils prévoyaient tant de piquant, tant de saveur, l'amusement de leurs vanités les plus cruelles. Tout exposée pourtant qu'elle était de ce côté, ce n'était point le plus souvent sous l'attaque d'un libertin que la dévote succombait. Généralement cette femme peureuse du scandale redoutait les hommes notés de galanterie, les façons affichantes, «les plumets», les manières vives et étourdies; et, si elle arrivait à céder, elle cédait plus volontiers à quelque jeune homme, tout neuf dans le monde, heureux du silence, jaloux du mystère de son bonheur. Ou bien encore, quelquefois la dévote s'abandonnait à une espèce d'hommes glissés sans bruit dans sa familiarité, qui, par état, promettaient à sa faute ce pardon du péché: le secret.
Mais, si dangereux qu'il se montrât, qu'était l'amour contre la dévotion, qu'étaient les chutes des sens, les défaites du cœur, secrètes ou éclatantes, auprès de l'esprit du temps, du souffle d'incrédulité qui pénétrait peu à peu la femme et la remplissait de doutes, de soulèvements, de révoltes? C'était l'esprit encore plus que tout le reste qui se dérobait chaque jour plus résolûment chez la femme aux croyances de la foi. Il recevait le contre-coup de tout ce qui s'agitait dans la pensée des hommes, l'ébranlement des livres, des brochures, des idées. Et voulez-vous la mesure précise du dépérissement, de l'étouffement de la dévotion de la femme dans l'air du dix-huitième siècle? Il vous suffira de jeter les yeux sur le gouvernement de la femme par l'Église, sur la direction.
La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, redoutable, absolu du dix-septième siècle. Le directeur n'est plus ce maître du foyer, ce maître de la maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une femme tenait tout sous sa main, réglait les consciences, les volontés, le service, la famille. Aujourd'hui qu'est-il? un homme de compagnie, un partner au wisk, un secrétaire, un lecteur, un économe, un sous-intendant des dépenses de la maison, qui met l'ordre dans la cuisine et la paix dans l'antichambre. On le prend moliniste, si le vent est au molinisme, quitte à le remplacer par un janséniste, si le vent tourne; car c'est un familier sans assises dans la maison. Voilà le personnage et le rôle; et, s'il vous faut la révélation de tout son abaissement, elle vous sera donnée par le directeur de Mme Allain dans le joli conte, si vivant, de M. Guillaume.
La direction véritable, toute-puissante, tyrannique, n'est plus là. Elle n'est plus dans l'Église humiliée, dans le prêtre discrédité; elle est dans la nouvelle religion qui triomphe. Ses bénéfices et ses pouvoirs, son exercice et sa domination, sont tout entiers aux mains de la philosophie, à la discrétion des philosophes. Voilà la nouvelle direction et les nouveaux directeurs de la femme. Ce sont les philosophes qui prennent la place chaude au foyer, à la table, aux conseils de famille, qui héritent de l'influence, du droit de sermonner et de décider, qui ouvrent et ferment la porte de madame, qui lui conseillent ses amants, qui lui imposent ses connaissances, qui font de son âme leur créature et de son mari leur ami. Partout, dans toutes les maisons un peu famées, à côté de toute femme assez éclairée pour vouloir faire son salut philosophique, il s'installe un de ces hommes, quelque saint de l'Encyclopédie que rien ne déloge plus: c'est d'Alembert qui conduit le ménage Geoffrin, c'est Grimm régnant chez le baron d'Holbach, ami dirigeant de la maison, qui défend à d'Holbach d'acheter une maison de campagne qui ne plaît pas à Diderot. C'est cet autre, le grand tyran des sociétés, Duclos, qui à la Chevrette, auprès de Mme d'Épinay, va révéler l'omnipotence et toute la profondeur de ce personnage de directeur laïque. Il s'interpose entre la femme et le mari, il prêche la femme, il lui apprend les infidélités de l'amant qu'elle a, il lui dit du mal de l'amant qu'elle aura, il entre de force dans toutes ses affaires, il pénètre ses sentiments, il prend en main sa réputation, il lui ordonne au nom de l'opinion du monde de quitter celui-ci pour celui-là, il la met en garde contre l'amour, contre l'amitié, contre la sévérité de morale des gens qu'elle estime, il l'empoisonne de soupçons, il la remplit et l'assombrit de défiances, de terreurs, de remords, il la gronde, il la morigène, il la domine par les tourments qu'il lui donne, les inquiétudes qu'il lui souffle au cœur, il s'établit dans sa famille, dans ses relations, partout autour d'elle, il lit ses lettres, il les refait, il jette au feu ses papiers, il s'empare de la confiance du mari, il commande au précepteur, il préside à l'éducation des enfants [653]. Il touche à tout, il se mêle à tout, il commande à tout. Son obsession de bourru malfaisant et insinuant prend la grandeur et la terreur d'une possession diabolique; et, tandis qu'il plane avec des sarcasmes sur cette femme frissonnante, l'ombre de Tartuffe passe au mur derrière lui.
Une seule chose empêcha les philosophes et la philosophie, les hommes et les idées du parti nouveau, de s'emparer absolument de la femme. Par le caractère de son sexe et la nature de ses facultés, la femme du dix-huitième siècle, comme la femme de tous les siècles, manquait de forces pour l'incrédulité. Manque de forces, besoin d'appui, c'est là, semble-t-il, toute la raison de sa dévotion, dévotion raisonnée comme pourrait l'être celle d'une du Deffand sous un petit coup de la grâce, retour à Dieu d'un esprit que le vide effraye. Un prêtre a éclairé à fond sur ce point le cœur de la femme et du temps: l'abbé Galiani a montré, pour ainsi dire, les dernières racines auxquelles se rattache la foi dans les décadences incrédules, lorsqu'il a écrit dans sa grande langue: «A fin de compte, l'incrédulité est le plus grand effort que l'esprit de l'homme puisse faire contre son propre instinct et son goût... Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l'imagination, de tout le goût du merveilleux; il s'agit de vider tout le sac du savoir, et l'homme voudrait savoir. De nier ou de douter toujours et de tout, et rester dans l'appauvrissement de toutes les idées, des connaissances, des sciences sublimes, etc.; quel vide affreux! quel rien! quel effort! Il est donc démontré que la très-grande partie des hommes et surtout des femmes, dont l'imagination est double..., ne saurait être incrédule, et celle qui peut l'être n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande force et jeunesse de son âme. Si l'âme vieillit, quelque croyance reparaît [654]...»
Mais cette foi qui se sauve de l'incrédulité, qui s'en échappe et s'en retire, est elle-même un effort. Elle n'est point vivante par la facilité, l'abandon, par le dévouement, par l'amour. Laissons ce que Galiani appelle «des croyances qui reparaissent», et ne comptons point avec ces conversions à la Geoffrin et à la de Chaulnes, que l'âge semble amener avec l'affaiblissement; estimons, étudions la piété du siècle dans celles qui en donnent l'exemple constant et qui en fixent le caractère: la piété, chez les femmes les plus sincères, les plus croyantes, manque d'onction. Elle ne peut quitter un ton de sécheresse. Elle garde sur toutes choses un sens et un esprit critiques. Dans tout ce qu'ont légué ces personnes de haute dévotion, dans leur vie, dans leurs pensées, dans ce qu'elles ont laissé échapper de leur conscience, de leur bouche, de leur plume, on sent une froideur. L'amour de Dieu ne semble pas être autrement en elle qu'un principe dans un cerveau; et elles mettent tant de réflexion dans la prière, elles ont contre tout enthousiasme de si grandes réserves, elles font des vertus religieuses, auxquelles elles ôtent l'élancement, des vertus si raisonnables, si philosophiques, elles semblent si uniquement attachées à une sainteté purement morale, qu'elles rappellent la pensée de Rousseau ne trouvant pas à Mme de Créqui «l'âme assez tendre pour être jamais une dévote en extase [655]». Ces femmes ont cru de toutes leurs forces; elles n'ont pu croire de tout leur cœur.
C'est à cette piété desséchée que la mode va ouvrir dans ce siècle une nouvelle carrière. Elle va lui donner un nouveau but, presque un nouveau nom. La dévotion qui ne suffit plus, qui ne se nourrit plus d'elle-même, va retrouver d'autres aliments, une autre vie: elle sera la Charité. On la verra quitter son rôle passif, sortir de l'oratoire, de la retraite, du silence, des habitudes contemplatives, des élévations solitaires, des pratiques sous lesquelles l'ancienne dévotion tâchait d'éteindre le mouvement, l'action, l'initiative de la femme pieuse pour qu'elle s'abandonnât en Dieu et y restât tout enfoncée. Dans ce siècle, la philanthropie entre dans la religion: et la dévotion, suivant le cours du temps, descend de l'adoration du Créateur au soulagement de la créature. De ce jour, du jour où la femme trouve la charité pour ressusciter et occuper sa dévotion, l'activité la saisit; un souffle l'emporte hors d'elle-même: elle appartient aux autres. Un esprit égal en agitations à celui qui remuait chez Mme Louise de France, va la pousser dès le matin hors de chez elle. Seule, à pied, par la pluie, le froid, par tous les temps, elle ira de l'Arsenal aux Incurables, du Palais à l'île Saint-Louis, du lieutenant de police chez la supérieure de la Salpêtrière. Vingt commissaires recevront ses dépositions; tous les consultants de Paris la connaîtront. On la rencontrera sans cesse sur le chemin de Versailles; à Versailles, on la verra à tous les bureaux, à toutes les toilettes, au salut de la chapelle, aux cassettes [656]. Les hôpitaux, les prisons seront les lieux d'élection de cette dévotion nouvelle; par elle, la Conciergerie sera dotée d'une infirmerie; par elle l'Hôtel-Dieu sera réformé, par elle disparaîtront ces lits où étaient entassés huit hommes, où la maladie, l'agonie, la mort couchaient ensemble sous le même drap [657]! Et c'est cette vertu d'ordre humain, la bienfaisance, éclatant et se répandant vers la fin du siècle, qui sera la véritable et peut-être la seule religion d'instinct et de mouvement de la femme au dix-huitième siècle.
Une autre foi apparaît encore, mais secrète, cachée, et comme honteuse, tout au fond de la femme du dix-huitième siècle. Dans un repli de cette âme féminine du temps, si ferme, si libre, d'une personnalité si entière, dans un coin de cet esprit raisonnable qu'une philosophie naturelle semble affranchir du préjugé, de la tradition, du respect religieux, il reste une faiblesse populaire: la superstition. Il y a encore sur l'imagination du dix-huitième siècle l'ombre de terreur et de mystère des croyances du seizième siècle. Chez la plus grande dame, il existe encore le souvenir des vieilles recettes, une conscience vague de ces idées qui font, pour retrouver son enfant noyé, allumer à une pauvre femme du peuple une bougie sur une sébile lancée au courant de l'eau et s'en allant mettre le feu au petit pont de l'Hôtel-Dieu. Au milieu de ce siècle philosophique [658], la femme croit à la chance de la corde de pendu [659], au pronostic du sel renversé, des fourchettes en croix; elle a les peurs de cette Mme d'Esclignac, qui donne à ses soupers la comédie aux esprits forts de Paris [660]. Les horoscopes ne sont pas oubliés: sur des berceaux de petites filles, Boulainvilliers, Colonne et d'autres en tirent bon nombre qui tiennent les femmes sous le coup d'un avenir fatal dans une sorte de tremblement, et parfois, comme pour Mme de Nointel, amènent, par l'épouvante et l'idée fixe, la réalisation de la prédiction [661]. Des femmes ont la naïveté de la princesse de Conti promettant à un abbé Leroux un équipage et une livrée s'il lui trouve la pierre philosophale; d'autres ont l'illusion de la duchesse de Ruffec passant sa vie avec des espèces de sorcières qui lui ont promis le rajeunissement; malheureusement, les drogues, qui coûtent fort cher, mal choisies ou insuffisamment exposées au soleil, ont toujours un défaut qui fait manquer l'opération [662]. Crédulités inouïes, mais qui ne sont point en si grand désaccord avec les superstitions avouées, affichées par les intelligences de femme les plus viriles, les plus indépendantes. Qu'on écoute leur voix, leur cri sous la plume de Mlle de Lespinasse, lorsque, mourante, elle supplie M. de Guibert de ne pas passer de bail pour son nouvel appartement un vendredi; un vendredi! sa main tremble, lorsqu'elle parle de ce terrible jour dont elle rapproche les fatalités: «C'est le vendredi 7 août 1772 que M. de Mora est parti de Paris, c'est le vendredi 6 mai qu'il est parti de Madrid, c'est le vendredi 27 mai que je l'ai perdu pour jamais [663].»
La foi aux diseuses de bonne aventure demeure vive, empressée, entêtée. Et du commencement à la fin du siècle, la tireuse de cartes fait faire antichambre aux grandes dames sur ses chaises boiteuses. Toutes se glissent chez elle la nuit, incognito, d'un pas furtif, voilées, parfois le visage déguisé; et Mme de Pompadour, s'échappant un soir du palais de Versailles, va consulter en grand secret cette fameuse Bontemps qui a lu dans le marc de café la fortune de Bernis et la fortune de Choiseul. Avant le règne de Louis XV, il s'était trouvé des femmes plus hardies qui avaient voulu se passer d'intermédiaire, avoir leur bonne aventure de première main, la tenir du diable personnellement. Une maîtresse du Régent, Mme de Séry, avait ouvert son salon à des séances d'évocation, où Boyer, le magicien produit par Mme de Sennecterre, voyait du vivant de Louis XIV la couronne royale sur le front du duc d'Orléans. Dans les assemblées tenues chez Mme la princesse de Conti douairière, il se formait une société divinatoire, où des bergers amenaient des lièvres possédés de l'esprit malin. Chez Mme de Charolais, au château de Madrid, il se faisait des sabbats que l'on accusait, il est vrai, de plus de volupté que de diablerie [664]. Au milieu même du siècle, en plein règne de Louis XV, en 1752, un M. de la Fosse faisait voir le diable, un diable qui parlait, à toute une société de femmes dans les carrières de Montmartre, et Mme de Montboissier était envoyée au couvent pour y expier sa participation à ces scènes magiques. La curiosité du diable travaillait sourdement les pensées de la femme; et tout le printemps de cette même année, on eut à rire de la mésaventure de deux dames, la marquise de l'Hospital et la marquise de la Force, qui avaient voulu voir le diable: averties par la sorcière qu'elles ne le verraient qu'une fois déshabillées, elles avaient été dépouillées par elle de leurs vêtements, de leur argent, de leur linge, et laissées dans un état de nudité qu'un commissaire constata [665].
Le diable! Étrange apparition dans le siècle de Voltaire! Étrange obsession qui montre le besoin furieux du surnaturel chez la femme du temps! Gagnée par le froid et la sécheresse de la science et de la logique du siècle, par son esprit pratique, net, incisif et positif, ne trouvant plus dans la religion des élans d'imagination, des visions de tête, la femme aspirait instinctivement à ce merveilleux qui est l'aliment et l'enivrement de son âme. Elle était disposée et d'avance attachée à ces faux prodiges qui enlèvent la pensée de son sexe à la vérité des choses, ses sens même à la réalité des faits. Aussi, pendant tout le siècle, la voit-on montrer comme une impatience de se livrer aux thaumaturges. Elle appelle la jonglerie, elle y aspire, elle s'y voue. Celles qui ne rêvent point au sabbat, celles qui n'invoquent pas le diable, on les trouve, quand le siècle commence, chez la vieille marquise de Deux-Ponts au couvent de Belle-Chasse [666], aux représentations extatiques des convulsionnaires. Puis, quand l'enthousiasme des convulsions est passé, l'idolâtrie court à Mesmer apportant le magnétisme et ses mystères, le somnambulisme et ses miracles, le merveilleux de la science, le surnaturel de la médecine. Et quel engouement, quel culte autour de l'initiateur! Quelle dévotion au fluide! Le Mesmérisme est confessé par Mme de Gléon, par Mme de Saint-Martin. Il est prêché aux incrédules par la marquise de Coaslin, l'adepte émérite sous la présidence de laquelle se font les expériences de M. de Puységur [667]. Il est vengé des persécutions, c'est-à-dire des parodies, par la duchesse de Villeroy qui chasse Radet de chez elle pour avoir fait jouer le Baquet de santé, et voulu «conduire, nouvel Aristophane, le nouveau Socrate Mesmer à la ciguë [668].» Et pour couronner toutes les magies du siècle, où il faut à la femme des charlatans qui lui remplacent Dieu, et des fantasmagories qui lui servent de foi, en même temps que Mesmer et le Mesmérisme, voici Cagliostro; voici le Martinisme, qui évoque les ombres et fait souper les vivants avec les morts [669].
La vieillesse de la femme avait en ce temps un autre refuge que la foi ou la crédulité. Elle avait cette grande ressource, cette occupation à la mode, cet emploi de la vie inventé par le dix-huitième siècle pour la maturité de l'âge, le Bureau d'esprit, c'est-à-dire une espèce de retraite du cœur dans les plaisirs de l'intelligence, dans la paix et l'aimable volupté des lettres; invention charmante qui devait donner aux dernières années, aux dernières passions de la femme, comme une grâce de spiritualité et de délicatesse, à son âme même une légèreté dernière, une élégance suprême.
Ce rôle, dans lequel la femme intelligente se réfugie au dix-huitième siècle, est d'ailleurs un grand rôle, le plus grand peut-être qu'une femme puisse jouer au milieu de cette société qui n'a d'autre dieu que l'esprit, d'autre amour ou du moins d'autre curiosité que les lettres. Les bureaux d'esprit sont les salons de l'opinion publique. Et qu'importe leur maîtresse, qu'elle soit de bourgeoisie ou de finance, ils écrasent, ils effacent les plus nobles salons de Paris. Ce sont les salons qui occupent l'attention de l'Europe, les salons où l'étranger brigue l'honneur d'être admis. Ils disposent du bruit, de la faveur, du succès. Ils promettent la gloire, et ils mènent à l'Académie. Ils donnent un public aux auteurs qui les fréquentent, un nom à ceux qui n'en ont pas, une immortalité aux femmes qui les président. Et c'est par eux que tant de femmes gouvernent le goût du moment, l'éclairent ou l'aveuglent, lui commandent l'idolâtrie ou l'injustice. Car cette puissance des bureaux d'esprit est trop grande, trop enivrante pour que la femme n'en fasse pas abus, et ne la compromette pas par la partialité, l'appréciation passionnée, le zèle, le défaut de mesure, l'esprit d'exclusion. Il arrive que chaque bureau d'esprit borne le cercle du génie, de l'imagination, du talent, à la table de ses soupers. Beaucoup commencent par être un parti, et finissent par être une coterie, une petite famille de petites vanités qui arrêtent le monde à leur ombre, le bruit à leurs noms, la littérature à la porte du salon qui les caresse. C'est alors qu'on voit naître et grandir, avec la coquetterie d'esprit, la fureur des réputations, l'usurpation de la popularité, l'intrigue et les ménagements, l'art de louer pour se faire louer, l'art d'intéresser la renommée, un peu par soi-même, beaucoup par les autres [670]; défauts et ridicules ordinaires de sociétés pareilles, pour lesquels la postérité aura sans doute plus d'indulgence que la comédie du temps.
Dorat lance contre les bureaux d'esprit sa comédie des Prôneurs, pleine de vers heureux, frappés à la Gresset, et qui font portrait. Le public reconnaît une des grandes maîtresses de la littérature et de la philosophie, Mlle de Lespinasse, tantôt sous le masque d'Églé dont le poëte dit:
Elle parle, elle pense, elle hait comme un homme;
tantôt sous les traits de Mme de Norville, l'héroïne de la pièce, que Dorat montre à l'œuvre, occupée à forger une de ces gloires à la Guibert, que le public, par nonchalance, consent à recevoir des mains d'une femme, une de ces gloires qu'on souffle comme le verre, et qui volent pendant trois mois au moins dans les cercles et les soupers. Et qui ne met le nom sur cette marraine de grands hommes, surprise et représentée au vif, en plein travail de protection, en plein embauchage de succès et de célébrité, surprenant l'opinion, l'étourdissant par des mots et des éloges jetés de sa maison à tous les échos, jurant que tout Paris s'arrachera le génie qu'elle couve, que la cour le trouvera divin, vouant à l'obscurité tous les gens qui n'ont pas encore soupé chez elle, et s'engageant à les faire haïr de ses amis les Électeurs, à les faire abhorrer de l'Angleterre? Mme Geoffrin n'était point oubliée dans la satire. Ses mercredis essuyaient l'ironie du vers:
Ce n'est que ce jour-là qu'à Paris l'on raisonne;
et la scène des étrangers attendant Mme de Norville à dîner pour décider l'Europe à adopter les mœurs de la maison, était à l'adresse du salon où presque toute l'Europe passa en visite, à l'adresse de la femme que l'Allemagne, l'Autriche, la Pologne, reçurent comme elles auraient reçu l'ambassade de l'esprit de la France. Mais un si grand salon méritait mieux, et bientôt il avait l'honneur d'une satire spéciale, le Bureau d'esprit, persiflage assez brutal, parfois grossier, de ce séminaire d'académiciens, de ce prytanée des encyclopédistes, où le chevalier de Rutlige faisait successivement défiler la Harpe sous le nom de du Luth, Marmontel en Faribole, Thomas en Thomassin, l'abbé Arnaud en Calcès, le marquis de Condorcet en marquis d'Osimon, d'Alembert en Rectiligne, le baron d'Holbach en Cucurbitin, Diderot en Cocus,—un carnaval de philosophes mené par Mme de Folincourt, une caricature de mardi gras dont on levait sans cesse le masque avec une allusion au voyage à Varsovie.
Laissons la satire, et entrons avec les Mémoires du temps, avec l'Histoire, dans les bureaux d'esprit du siècle. Le premier que l'on rencontre conservait les traditions du dix-septième siècle. Il était tenu par une femme qui continuait la doctrine morale du passé. Cette femme, qui avait présenté à son fils la gloire de «l'honnête homme» comme le but de l'ambition, Mme de Lambert était une personne de discipline et de règle, délicate et sévère, pensant et voulant qu'on pensât bien différemment du peuple sur ce qui se nomme morale et bonheur, appelant peuple tout ce qui pense bassement et communément, en sorte qu'elle voyait bien du peuple à la cour [671]. A cette rare élévation d'âme, elle joignait un esprit exercé, raffiné, menu, et la définition tout à la fois fine et haute qu'elle a laissée de la politique et de l'art de plaire, nous donne une suffisante indication de sa physionomie de maîtresse de maison, le ton et la manière de sa grâce. A Mme de Lambert, comme à son salon, on ne pouvait guère reprocher qu'un retour, un peu au-delà de Mme de Maintenon, vers l'hôtel de Rambouillet, et un trop grand respect de ce qu'un de ses amis appelait «les barrières du collet monté et du précieux [672]». Dans ce salon, qui ne vit jamais de cartes, tous les mercredis, après un dîner où figuraient Fontenelle, l'abbé de Montgaut, Sacy, le président Hénault, et les meilleurs des académiciens, on faisait lecture des ouvrages prêts à paraître, on ébauchait leur réussite dans le monde, on annonçait et on baptisait leur avenir. Et l'on ne faisait point seulement la fortune des livres: on faisait encore la fortune des gens. Au milieu de la causerie, on essayait les candidatures, on arrangeait les futures élections de l'Académie, dont Mme de Lambert ouvrit les portes à plus de vingt de ses protégés; car ce fut elle qui eut la première l'honneur et l'adresse de faire de son salon l'antichambre de l'Académie: Mme Geoffrin et Mlle de Lespinasse ne firent que lui succéder et redonner les fauteuils qu'elle avait déjà donnés. Ces conférences littéraires duraient toute l'après-midi du mercredi. L'après-midi passée, tout changeait, la scène et les acteurs: un nouveau monde, des jeunes gens, des jeunes femmes s'asseyaient à un brillant souper, et la gaieté d'une galanterie décente, faisant taire le souvenir des lectures, chassait le bruit du matin [673].
Cette pauvre Mme Fontaine-Martel, que Voltaire enterre si lestement dans une de ses lettres, recevait une société presque entièrement composée de beaux esprits à l'esprit desquels elle se prêtait sans trop l'entendre, et de femmes rares pour le temps, de femmes sans amant déclaré [674].
Mme Denis tenait un autre petit salon d'esprit, et donnait aux lettres de bons soupers bourgeois, sans façons et fort gais, où éclatait la folie de Cideville, le gros rire de l'abbé Mignot et de quelques abbés gascons. Voltaire venait s'y mettre à l'aise, lorsqu'il pouvait échapper à la marquise du Châtelet et aux soupers du grand monde [675].
Presque aussi éloigné du salon de Mme de Lambert que l'arbre de Cracovie de l'hôtel de Rambouillet, un autre salon était le bureau des nouvelles de Paris, le cabinet noir où l'on décachetait l'histoire au jour le jour, l'écho et la lanterne magique des choses et des faits, des hommes et des femmes, de la chaire, de l'académie, de la cour, de tous les bourdonnements et de toutes les silhouettes; salon envié, couru, redoutable, où l'admission comme paroissien était un grand honneur. Ce salon, Mme Doublet le tenait au couvent des Filles-Saint-Thomas, dans un appartement où elle passa quarante ans de suite sans sortir. Là présidait, du matin au soir, Bachaumont coiffé de la perruque à longue chevelure inventée par le duc de Nevers. Là siégeaient l'abbé Legendre, Voisenon, le courtisan de la maison, les deux Lacurne de Sainte-Palaye, les abbés Chauvelin et Xaupi, les Falconet, les Mairan, les Mirabaud, tous paroissiens arrivant à la même heure, s'asseyant dans le même fauteuil, chacun au-dessous de son portrait. Sur une table deux grands registres étaient ouverts, qui recevaient de chaque survenant l'un le positif et l'autre le douteux, l'un la vérité absolue et l'autre la vérité relative. Et voilà le berceau de ces Nouvelles à la main, qui par le tri et la discussion prirent tant de crédit, que l'on demandait d'une assertion: «Cela sort-il de chez Mme Doublet [676]?» Et comme ces Nouvelles copiées par les laquais de la maison couraient la ville et s'envoyaient en province par abonnement de 6, 9 et 12 livres par mois; comme elles étaient, sous le nom de la Feuille manuscrite, une sorte de petite presse libre qui ne ménageait point les critiques au gouvernement, le Lieutenant de police s'occupait fort dès 1753 d'arrêter les nouvelles de Mme Doublet et de modérer le ton de son salon. Il lui signifiait de la part du ministre d'Argenson de faire cesser les discours peu mesurés qui se tenaient chez elle, d'en empêcher la divulgation, d'éloigner de chez elle les personnes qui les tenaient. Mme Doublet promettait de s'amender; mais les registres, les nouvelles, le mauvais esprit des causeurs reprenaient si bien leur train, que le ministre, un ministre que Mme Doublet avait l'honneur d'avoir pour neveu, M. de Choiseul écrivait: «.... D'après les malheurs qui sortent de la boutique de Mme Doublet, je n'ai pas pu m'empêcher de rendre compte au Roi de ce fait, et de l'imprudence intolérable des nouvelles qui sortent de chez cette femme, ma très-chère tante; en conséquence Sa Majesté m'a ordonné de vous mander de vous rendre chez Mme Doublet, et de lui signifier que s'il sort derechef une nouvelle de sa maison, le Roi la renfermera dans un couvent, d'où elle ne distribuera plus des nouvelles aussi impertinentes que contraires au service du Roi.»
En dépit de la menace, Mme Doublet persévérait. Elle ralliait de nouveaux frondeurs, Foncemagne, Devaux, Mairobert, d'Argental, des frondeuses qui s'appelaient Mmes du Rondet, de Villeneuve, de Besenval, du Boccage. Et cette petite Fronde, qui allait devenir quelques années plus tard le journal de Bachaumont, recommençait dans son salon plus vive, animée, enhardie par son intime amie, Mme d'Argental, que l'on voyait bientôt organiser, avec la plume de son valet de chambre Gillet, un nouveau débit de nouvelles [677].
Dans le monde de la finance, un salon appartenait au bel esprit: c'était celui de Mme Dupin, qui eut un moment pour précepteur de son fils Rousseau auquel, au dire des méchants, elle donnait congé les jours où les académiciens venaient chez elle [678].
Mais le grand bureau d'esprit de cette première moitié du dix-huitième siècle fut un salon où l'esprit semblait être chez lui, où l'intelligence avait ses coudées franches, où l'homme de lettres trouvait l'accueil, la liberté, le conseil, l'applaudissement qui enhardit, le sourire qui encourage, l'inspiration et l'émulation que donne à l'imagination, à la parole, ce public charmant: une maîtresse de maison qui écoute et qui entend, qui saisit les grands traits et les nuances, qui sent comme une femme, qui juge comme un homme. Ce salon était celui de l'ancienne maîtresse de Dubois, de cette Mme de Tencin qui, rendant aux lettres la protection familière et maternelle de Mme de la Sablière, donnait au premier de l'an en étrenne à sa ménagerie, à ses bêtes, deux aunes de velours pour le renouvellement de leurs culottes. Dans ce salon, le premier en France où l'homme fût reçu pour ce qu'il valait spirituellement, l'homme de lettres commença le grand rôle qu'il allait faire dans le monde de ce temps; et ce fut de là, de chez Mme de Tencin, qu'il se répandit dans les salons, et s'éleva peu à peu à cette domination de la société qui devait lui donner à la fin du siècle une place si large dans l'État. Attentions, crédit, caresses, Mme de Tencin prodigue ses grâces et son pouvoir aux écrivains; elle les courtise, elle les attache par les services, elle les entoure d'affection: elle en a le besoin et le goût, un goût naturel, instinctif, désintéressé, pur de toute affectation, de tout calcul d'influence, de tout marché de reconnaissance. Au milieu des fièvres et des mille travaux de sa pensée, dévorée d'intrigues, brouillant l'amour et les affaires, cette femme brûlante sous son air d'indolence, court au-devant des gens de génie ou de talent, s'empresse aux amusements de l'esprit, jouit d'une comédie, d'un roman, d'une saillie, avec une âme, un cœur, une passion qui paraissent échapper à sa vie et se donner tout entiers à la joie de son esprit. Aussi que de vie spirituelle, que de mouvement, que de vivacité d'idées et de mots dans le salon animé par cette femme et composé pour ses plaisirs, exclusivement d'hommes de lettres! Ici Marivaux mettait de la profondeur dans la finesse; là, Montesquieu attendait un argument au passage pour le renvoyer d'une main leste ou puissante, Mairan lançait une idée dans un mot. Fontenelle faisait taire le bruit avec un de ces jolis contes qu'on croirait trouvés entre ciel et terre, entre Paris et Badinopolis. Les trois salons de Mme du Deffand, de Mme Geoffrin, de Mlle de Lespinasse, rappelleront cette conversation du salon de Mme de Tencin: ils ne la feront pas oublier à ceux qui l'auront entendue [679].
Une femme qui avait renoncé au projet d'être heureuse, mais qui poursuivait l'illusion d'être amusée, une femme rassasiée des autres, mais dégoûtée d'elle-même, et qui eût mieux aimé, comme elle disait, «le sacristain des Minimes pour compagnie que de passer ses soirées toute seule;» une aveugle qui n'avait plus d'autre sens, d'autre tact, d'autre lumière et d'autre chaleur dans ses ténèbres et ses sécheresses que l'esprit, Mme du Deffand, appelait continuellement auprès d'elle, pour s'aider à vivre, la suprême distraction du temps, le bruit de la conversation et du monde, des personnes et des idées. A peine si l'écho avait le temps de reposer dans ce salon [680] tendu de moire aux nœuds couleurs de feu, dans cet appartement de la rue Saint-Dominique, au couvent de Saint-Joseph, habitué au silence des retraites de Mme de Montespan. Ce n'était point assez que les soupers de tous les jours à trois ou quatre personnes, les soupers si fréquents où la table était ouverte à douze ou treize personnes; Mme du Deffand donnait chaque semaine, d'abord le dimanche, puis le samedi, un grand souper où passaient les plus grands noms et les plus grandes dames, où se rencontraient, «sans se combattre et sans se fuir» les plus grandes inimitiés: Mme d'Aiguillon, Mme de Mirepoix, la marquise de Boufflers, Mme de Crussol, Mme de Bauffremont, Mme de Pont de Veyle, Mme de Grammont, les Choiseul, les duchesses de Villeroi, d'Aiguillon, de Chabrillant, de la Vallière, de Forcalquier, de Luxembourg, de Lauzun, le président Hénault, M. de Gontaut, M. de Stainville, M. de Guines, le prince de Bauffremont. Et dans l'année, Mme du Deffand avait encore un plus grand jour de réception, le souper du réveillon, où elle donnait à tous ses amis, dans une tribune ouvrant d'une de ses chambres sur l'église de Saint-Joseph, le plaisir d'entendre la messe de minuit et la musique de Balbatre [681].
Ce salon de Mme du Deffand, où Clairon venait réciter les rôles d'Agrippine et de Phèdre, était tout plein, tout occupé des nouvelles et des questions littéraires. Il avait le ton et les goûts de sa maîtresse: le livre du jour, la pièce nouvelle, le pamphlet ou le traité philosophique y étaient jugés au courant de la causerie, feuilletés pour ainsi dire du bout du doigt par ce grand monde du dix-huitième siècle qui savait toucher à tout. Le grand monde venait y causer, y rimer ou y entendre une chanson, donner son mot, un mot toujours vif et personnel, sur le succès et le grand homme du moment. Car c'était là le caractère particulier du salon de Mme du Deffand: il était le bureau d'esprit de la noblesse. Fermé aux artistes, n'accueillant que les hommes de lettres appartenant ou du moins s'imposant à la plus haute société, il réunissait presque exclusivement tout cet intelligent et charmant public des lettres, les hommes et les femmes de cour, échappant à Mme Geoffrin, résistant aux avances de son hospitalité, aux commodités même des petits soupers, des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle imaginait pour attirer chez elle, par les charmes et les facilités d'une partie carrée, les grands noms qu'elle ne pouvait avoir [682].
Tout ce que la société des gens de lettres pouvait attribuer en ce temps de considération sociale, et même de pouvoir sur l'opinion publique, se révéla par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre salon, le salon de l'Encyclopédie, le salon de Mme Geoffrin. On vit, par son accueil à toute la littérature, un salon bourgeois s'élever au premier rang des salons de Paris, devenir un centre d'intelligence, un tribunal de goût où l'Europe venait prendre le mot d'ordre et dont le monde entier reçut la mode des lettres françaises. On vit une femme sans naissance, sans titre, la femme d'un entrepreneur d'une manufacture de glaces, riche à peine de quarante mille livres de rentes, faire de ses invitations une faveur, presque une grâce, faire d'une présentation chez elle un honneur qui troublait les gens les moins timides, et jusqu'à Piron lui-même,—et cela pour souper le plus souvent, dit Marmontel, avec une omelette, un poulet, un plat d'épinards. Une figure de vieille femme fort avenante; un esprit naturel, juste, fin, dont la malice avait un tour rustique; un art de jouer de l'esprit de ses hôtes, et d'en tirer tous les sons; un égoïsme bien appris, plein de discrétion; une préoccupation de procurer le plaisir, de le faire naître, qui la poursuivit jusqu'au lit de mort; une tête bien garnie de réflexions et de comparaisons dont elle avait, disait-elle, «un magasin pour le reste de ses jours»; une grande gaieté lorsqu'elle contait; une vanité tournée à être sans prétention; une connaissance du monde tirée de l'observation, et non de la lecture; une ignorance aimable et sans sottise; un cœur qui était un bourru bienfaisant; des opinions assez souples et qui pliaient sous la contradiction; une estime fort médiocre, ou plutôt un mépris très-froid et très-poli de l'humanité [683],—tel était l'ensemble de vices, de vertus, d'agréments, de défauts et de qualités [684], auquel Mme Geoffrin dut, sinon son charme, au moins sa fortune et la gloire de son salon.
La maison de cette femme attirait comme cette femme même, sans séduire, par la netteté, l'ordre, la propreté, les aises de toutes sortes, une certaine recherche cachée, une élégance voilée, simple, presque nue. Tout y était commode jusqu'au mari, un mari qui s'effaça par convenance tout le temps qu'il vécut, et qui se réduisit de la meilleure grâce au rôle d'intendant et de plastron. Cette maison, cette femme recueillaient tous les survivants du salon de Mme de Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de lettres venus après eux, à tout ce qu'il y avait de connu ou de fameux, Mme Geoffrin consacrait toutes ses soirées. Le mercredi elle réunissait toute la littérature à un grand dîner. Un autre jour de la semaine, le lundi, le grand dîner de Mme Geoffrin était donné aux artistes. Son salon se remplissait de tous ces hommes de talent, exclus des salons du grand monde, à peine admis dans quelques salons de la finance, et que la première elle caressait, les faisant travailler, les allant voir dans leur atelier. Vanloo, Greuze, Vernet, Vien, Lagrénée, Robert arrivaient, et Mme Geoffrin prenait leur voix sur quelque tableau ancien apporté dans son salon et dont un amateur avait envie; ou bien c'était quelque beau dessin des écoles anciennes, tiré par Mariette de ses portefeuilles, et qui passait de main en main, au milieu des exclamations, des remarques, des admirations. Quelquefois Caylus y contait une jolie anecdote, et sur le goût que la société prenait à son récit, il s'amusait à en faire graver le sujet pour tous les habitués du lundi [685]. Lundis et mercredis, ces grands dîners de l'art et de la littérature, ces réceptions de Mme Geoffrin eussent été les fêtes les plus belles, la communion cordiale, le repas libre et joyeux de tous les esprits et de tous les talents du dix-huitième siècle, si la maîtresse de maison n'y avait jeté par moment le froid de son âme, le froid de sa raison, les avertissements et les arrêts d'une prudence ennemie de la passion et de l'entraînement, son humeur de gronderie, et cette éternelle et glaciale approbation: «Allons! voilà qui est bien!»—un mot qui tombait avec une douceur morte de la bouche de Mme Geoffrin sur la chaleur de la parole, sur l'enthousiasme de la pensée, sur l'emportement ou l'éloquence de la conversation, et passait comme un souffle éteignant tout [686].
Mlle de Lespinasse n'était pas assez riche pour donner à dîner ou à souper. Elle se contentait de faire ouvrir tous les jours par le seul valet qu'elle eût les portes d'un salon où se pressaient depuis cinq heures jusqu'à neuf heures [687] des hommes d'église, des hommes de cour, des hommes d'épée, les étrangers de marque, les hommes de lettres, l'armée de l'Encyclopédie défilant à la suite de d'Alembert, tout un monde qu'elle avait habitué à remonter son escalier presque tous les jours, en renonçant pour le recevoir au théâtre et à la campagne, où elle n'allait presque jamais: encore ne manquait-elle pas, en cas de sortie, d'annoncer longtemps à l'avance le congé qu'elle se décidait à prendre. Chez Mme Geoffrin, le caractère de la maîtresse de la maison, naturellement modéré, ses timidités peureuses empêchaient la conversation d'aller à beaucoup de sujets, de s'enhardir, d'éclater. La terreur qu'elle avait d'être compromise, d'être troublée dans cette paix égoïste qui était son bonheur d'élection et l'objet de tous ses soins, son éloignement pour le bruit de la passion et de la parole, la police un peu sévère, souvent même exagérée, que faisait dans son salon et sous ses ordres le bénédictin Burigny, la menace de ces gronderies du coin du feu dont elle était si peu avare, la discipline imposée par sa personne, ses goûts, ses habitudes, tenaient chez elle les hommes et les idées, les caractères et les expressions, dans une certaine contrainte [688]. Le salon de Mlle de Lespinasse ne connaissait rien de ces gênes et de ces restrictions: les tempéraments y étaient libres, les personnalités avaient le droit d'y être franches. Aucune question n'y était réservée: religion, philosophie, morale, contes, nouvelles, médisances de tous les mondes, on y touchait à tout. L'anecdote y arrivait toute fraîche, le système s'y exposait tout vif; et l'on s'y entretenait avec une liberté arrêtée seulement à l'indécence, et qui laissait la parole à la causerie de Diderot.
Merveilleusement douée pour son rôle, femme spirituelle entre toutes, tirant du fond de son âme singulièrement aimante une politesse nuancée pour tout le monde d'un ton d'intérêt [689], vive, brillante, féconde, animée du feu de son être, ayant l'échappée, la lecture, la saillie, soutenue de lectures immenses et de cette universalité de connaissances qui permet la réplique sur toutes choses, habile encore à s'effacer et à laisser la place et le haut bout à l'esprit des autres, Mlle de Lespinasse possédait le génie délicat, profond, aimable, attentif de la maîtresse de maison; et nulle surtout ne savait comme elle ramener tous les aparté à la conversation générale. Le salon de Mme Geoffrin était le salon officiel de l'Encyclopédie: le salon de Mlle de Lespinasse en était le parloir familier, le boudoir, et le laboratoire. C'était là que se travaillaient les succès du parti, là que se rédigeaient les éloges, là qu'on dictait les opinions du jour à la postérité, là que grandissait le despotisme philosophique sous lequel d'Alembert arriva à courber l'Académie. Et tant de grandes places étaient données dans ce salon, tant de grands hommes y étaient inventés, tant de célébrité y était distribué par la passion d'une femme, que celle qui le tenait eut la même gloire et les mêmes ennemis que Mme Geoffrin [690].
Le salon de Mme d'Épinay qui, malgré ses alliances, dit le comte d'Allonville, n'appartenait pas à la bonne compagnie, ce salon, qui se fermait peu à peu aux gens du grand monde qui le fréquentaient d'abord, devenait un salon encyclopédique où Mme d'Épinay philosophait et coquetait avec ses ours.
Un autre Portique de l'Encyclopédie était le salon de Mme Marchais, le salon qu'elle tenait aux Tuileries dans le pavillon de Flore, lorsqu'elle ne jouait pas l'opéra à Versailles à côté de sa grande amie, Mme de Pompadour, qui aimait à lui voir partager ses succès de théâtre sur le spectacle des petits appartements. Ce salon de la philosophie différait pourtant des autres salons philosophiques par un caractère, par un intérêt et un personnel qui lui étaient propres: il était avant tout le salon du produit net. Sur la cheminée, sur les tables, on ne voyait que brochures et questions économiques, Lettre de Turgot à l'abbé Terray, Dialogues de l'abbé Galiani sur les grains. Mme Marchais avait été convertie par Mme de Pompadour à la science de son fameux ami Quesnay; et elle avait embrassé avec tant de dévouement la cause du maître, elle était si zélée pour les intérêts du parti, que ce fut de son salon que vint à l'Académie l'idée de proposer l'Éloge de Sully, où tous les principes de l'économiste de Mme de Pompadour eurent la parole, le couronnement et l'apothéose [691]. Mais Mme Marchais gardait dans ce beau zèle ce qui sauve la femme de la pédanterie, les pompons, les fanfioles, sous lesquels disparaissent les livres d'étude, la légèreté vive, l'imagination de l'esprit, le sourire et le coup de dent: son amabilité n'avait pas la plus petite tache d'encre au bout des doigts. Grande liseuse, elle s'en raillait plaisamment avec ce mot: «Je lis tout ce qui paraît, bon et mauvais, comme cet homme qui disait: Que m'importe que je m'ennuie, pourvu que je m'amuse [692]?» Et elle tirait de ces lectures en tout sens une variété de thèmes nouveaux qui réveillait sans cesse la causerie, mille anecdotes qu'elle contait avec un art de dire si merveilleux qu'il passait pour le plus parfait de Paris. Puis elle avait une politesse de ton enchanteresse; toujours attentive, elle était à tous, elle parlait à chacun, et l'à-propos, la mesure, la nuance et la convenance du mot semblaient lui venir à la bouche naturellement, selon la personne et le moment [693]. Elle attachait encore par les vertus de caractère, par ces qualités morales qui lui ont valu l'honneur de servir de modèle à Thomas pour peindre la femme aimable telle que la rêvait le siècle: une femme qui, prenant du monde tous les charmes de la société, le goût, la grâce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son cœur d'une vanité froide, de la fausse sensibilité, des fureurs de l'amour-propre, de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de société poussé trop loin; celle qui, asservie malgré elle aux conventions, aux usages de ce monde, se retournerait vers la nature de temps en temps pour lui donner un regret; celle qui, entraînée par le mouvement général, sentirait le besoin de se reposer auprès de l'amitié; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au luxe, choisirait les dépenses utiles et associerait l'indigence industrieuse à sa fortune; celle qui parmi tant de légèreté aurait un caractère; celle qui dans la foule aurait conservé une âme et le courage de la faire parler [694].