Thomas, qui avait l'habitude des éloges, n'a oublié qu'un trait du portrait: Mme Marchais avait des ennemis, et méritait d'en avoir; elle les avait bien gagnés. Très-spirituelle, elle était un peu méchante, et sa malice s'aiguisait dans la société de M. de Bièvre, qui passait sa vie avec elle, de Laclos, et du terrible marquis de Créqui [695]. A cela près, elle était très-aimée, très-recherchée, très-courue. A ses soupers, à ces magnifiques soupers étalant les plus beaux fruits de Paris, envoi galant de M. d'Angivilliers pris dans les potagers du Roi et qui firent donner à Mme Marchais le nom de Pomone [696], on voyait passer la cour, la société de Mme Geoffrin, la société de Mme Necker, la société de Mme du Deffand, et Mme du Deffand elle-même, qu'on entendit, dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de Veyle, laisser échapper ce mot d'une si belle naïveté: «Hélas! il est mort ce soir à six heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici [697]

Sans être jolie, Mme Marchais, réputée pour être la plus petite et la plus mignonne personne de France, tirait mille grâces de sa délicatesse, de sa tournure de jeune fée, de l'éblouissante mobilité de sa physionomie, de la beauté singulière de sa chevelure adorablement nuancée et lui tombant jusqu'aux pieds [698].

Un salon, qui commença par être le petit salon des hôtes de Mme Marchais, se mit à grandir en ce temps, et bientôt absorba tout. Tenu d'abord au Marais, où venait soupirer, selon la plaisanterie de Diderot, «la tendre grenouille de Suard [699],» transporté à l'hôtel Leblanc, et de là installé dans l'hôtel du Contrôle-Général, ce salon suivit la fortune de son maître, M. Necker; et la femme du ministre en fit comme un ministère.

Ramenée de Genève par la maréchale d'Anville, placée près d'une sœur de Mme Thélusson pour veiller à l'éducation de ses filles [700], Mme Necker était restée génevoise et institutrice. Elle avait une politesse sans aisance, des grâces d'esprit sans abandon, des grâces de cœur pédantes, les grands sentiments d'un roman moral du temps sur l'humanité, une décence méthodique, un sourire sérieux, une vertu à laquelle la correction et, si l'on peut dire, le purisme enlevaient la chaleur. Auprès d'elle Galiani cherchait en vain sa verve et ne la retrouvait plus, et l'abbé Morellet si bouillant s'arrêtait dans ses colères et ses explosions philosophiques. Mais cette femme était la femme qui couronnait Marmontel; elle faisait de son salon le salon d'où partait l'idée de la statue et de l'apothéose de Voltaire vivant [701]. Sa fille d'ailleurs, Mme de Staël, rachetait toutes les froideurs de la maison par la flamme qu'elle y portait en courant, par l'abondance des idées [702], par toutes les audaces de la jeunesse et d'un génie vivant, libre, naturel, faisant le bruit d'un grand cœur dans un grand esprit. Puis à ce salon de Madame Necker tout aboutissait, l'opinion publique comme la littérature, la politique comme la poésie. Et tandis que la popularité de Necker se levait de toute une nation, toute la société se tournait vers le salon de cette femme qui, à tout le bruit de son nom, ajoutait le bruit de ses charités et faisait appeler sa maison «un bureau d'esprit et de commisération [703]».

Quand on descend de ces grands salons littéraires, véritables académies de l'opinion publique, aux bureaux d'esprit secondaires, moins fameux, moins bruyants, renfermés dans un cercle plus étroit d'habitués et d'influences, le premier que l'on rencontre est le salon de Mme la Ferté Imbault, cette fille dont Mme Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère qu'une poule ayant couvé un œuf de canne. Cette jeune femme gaie d'une gaieté intarissable, d'une gaieté immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle n'était fondée sur rien [704], avait installé sur la terrasse de sa maison, sa campagne, comme elle l'appelait, un bureau ou plutôt un boudoir d'esprit, où l'esprit semblait en plein vent. Ce n'était que paroles étourdies, épigrammes légères, pareilles à celles dont le ministère Maupeou avait été enveloppé, propos piquants, jetés de toutes mains, lancés à la volée par la maîtresse de la maison contre les uns, les autres, et surtout contre les philosophes attablés et mangeant à sa succession. De tout cet esprit moqueur qu'elle ralliait et répandait, Mme de la Ferté Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son effigie, un Ordre dont elle avait la grande maîtrise sous le nom de souveraine de l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les lampons, lampones, lamponets. Cet Ordre bouffon faisait renaître un moment la grande guerre des chansons et le refrain des Calotines, en inspirant à un plaisant du salon Maurepas ce portrait ironique de la grande maîtresse des Lanturelus, de la marquise Carillon:

Qui veut avoir trait pour trait

De dame Imbault le portrait?

Elle est brune, elle est bien faite,

Et plaît sans être coquette,

Lampons, lampons, camarades, lampons!

Sans doute elle a de l'esprit:

Écoutez ce qu'elle dit:

Elle parle comme un livre

Composé par un homme ivre...

Lampons, lampons [705]!

Madame du Boccage donnait de certains jours à souper. Mais son salon ressemblait à sa politesse froide, triste, et n'attirant pas. C'était un cours sérieux jusqu'à l'ennui, entre des politiques, des savants, et quelques gens de lettres, sur les publications nouvelles, un cours présidé par le familier de Mme du Boccage, l'abbé Mably, qui faisait chez elle une si impitoyable exécution des livres de Necker [706]. Il y avait le salon et la société de Mme de Fourqueux égayés par les mystifications du fameux Goys jouant le personnage et le sexe de la chevalière d'Éon [707]. La veuve d'un médecin du duc de Choiseul, Mme de Vernage, tenait rue de Ménars un salon de littérateurs et de philosophes dont elle croyait avoir fait le premier salon de Paris, parce qu'il avait l'honneur des visites de l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne [708]. Puis c'était encore le salon de cette comtesse Turpin, «Minerve quand elle pense, Érato quand elle écrit [709],» disaient les poëtes du temps; salon que Voisenon charmait, qu'emplissaient ses amis. Venaient le salon d'une Mme Briffaut, fille d'une cuisinière, mariée à un marchand fait écuyer par Mme du Barry, citée comme une des plus jolies femmes de Paris, et qui, pour se décrasser, s'était formé une société d'écrivains, de gens à talents, et d'artistes [710]; le salon de Mme Pannelier, qui, avec sa petite coterie littéraire et ses dîners du mercredi, essayait de lutter avec le bureau d'esprit de Mme de Beauharnais [711]; le salon de Mme Élie de Beaumont, la femme auteur, qui donnait tous les soirs un souper dont le fond de société était le ménage la Harpe [712]; le salon de la vieille Quinault, retirée de la Comédie française depuis 1742 et morte à 83 ans, le salon de la spirituelle vieille femme, chez laquelle d'Alembert, après la mort de Mlle de Lespinasse et de Mme Geoffrin, avait finalement transporté ses habitudes et sa société familière. A ces centres d'art et de littérature, il faut ajouter les assemblées de gens de lettres tenues chez Mme Suard et chez Mme Saurin, à la sortie des spectacles [713], et enfin ce salon où les gens de la cour prétendaient s'amuser mieux qu'à Versailles, le salon de la sœur d'un petit écrivain, fort occupée à le grandir, ce bureau d'esprit, le seul tenu par une jeune femme, ce salon de Mme Lebrun, rempli d'auteurs et de critiques, et où se préparaient les battoirs pour les pièces de Vigée [714].

Un salon héritait des habitués et de l'influence de ces deux grands salons fermés par la mort, le salon de Mme Geoffrin, et le salon de Mlle de Lespinasse que d'Alembert essayait un moment de relever et de continuer; vaine entreprise, que le philosophe abandonnait bientôt, en reconnaissant la justesse de cette remarque de Mme Necker «que les femmes remplissent les intervalles de la conversation et de la vie, comme les duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaine [715].» A ces deux grands salons de lettres et de la philosophie succédait le salon de Mme la comtesse de Beauharnais, l'asile de tous les hommes de lettres gênés par le ton de réserve de la maison Necker. Et en peu de temps, le salon de cette femme sans jalousie, sans médisance, et toujours prête à louer, devenait le grand bureau, le bureau d'esprit le plus accrédité de Paris [716], où siégeaient tour à tour en maîtres de la maison les courtisans de Mme de Beauharnais, ses teinturiers, Dorat, Laus de Boissy et Cubières. Dans les années précédant la Révolution, toute la république des lettres s'assemblait chez la comtesse, accourait à ses vendredis, où la causerie menait la société jusqu'à onze heures et demie, l'heure du souper. A minuit l'on rentrait dans le salon où les invités étaient retenus jusqu'à cinq heures par la maîtresse de la maison. Des lectures menaient jusqu'à trois heures; lectures de tout genre et de toutes œuvres, vers, tragédies, fragments de confessions, chapitres de romans: Rétif de la Bretonne y lisait le commencement de Monsieur Nicolas. Puis tout ce monde animé, échauffé par ces lectures, se mettait à parler comme au sortir d'une première représentation; il laissait le jour venir en se renvoyant les nouvelles et les anecdotes, en faisant passer d'un bout du salon à l'autre les histoires échappées aux journaux secrets, en écoutant les curieux souvenirs du marquis de Lagrange, et ces mille récits de la maîtresse de la maison où Rétif allait puiser presque toutes les aventures des Posthumes [717].


Jeune et dans l'âge des plaisirs, nous avons vu la femme au dix-huitième siècle commencer à tourner ses grâces, son génie, et de singulières aptitudes vers la politique et les faveurs ministérielles. Nous l'avons vue imiter Mme de Prie, et faire comme elle «rouler les amants avec les affaires [718]». Nous l'avons entendue dire à chaque promotion, à chaque nomination: «Il faut que l'on fasse quelque chose pour ce jeune colonel; sa valeur m'est connue, j'en parlerai au ministre;» ou bien: «Il est surprenant que ce jeune abbé ait été oublié; il faut qu'il soit évêque; il est homme de naissance, et je pourrais répondre de ses mœurs [719].» Nous l'avons suivie dans ce patient et furieux travail de sollicitation, de protection, de patronage universel, à la cour, auprès des ministres, des maîtresses, de la société. Nous avons enfin montré la femme du temps dans ce rôle et ce règne actifs qui devaient faire de son sexe le premier pouvoir de la monarchie.

Que cette femme vieillisse, qu'elle arrive à quarante ans, qu'elle se refuse à la dévotion, que les distractions du bel esprit, les jeux de l'imagination, les hommages des lettres lui paraissent creux et insuffisants, elle fera des affaires l'occupation et l'intérêt de sa vie, sa vie même. Toutes les joies jeunes, toutes les belles passions d'illusion et d'étourdissement lui échappant une à une, l'enivrement du monde l'abandonnant avec l'enivrement de l'amour, elle se retourne vers l'ambition et vers la domination. Par ses amis, par ses protégés, par ses liaisons, par ses conseils, par ses idées, par ce qu'elle pousse et fait avancer en avant, elle veut se glisser au pouvoir. Il lui faut toucher à l'administration, au gouvernement, mettre la main au roman de l'histoire, tremper dans les plus grandes aventures, manier avec toutes les places un peu de l'État, en un mot jouer à l'influence, à la puissance, à la fortune, à la gloire même avec l'intrigue.

On trouve au commencement du siècle une sorte de patronne et de maîtresse de toutes les femmes d'intrigue dans cette Mme de Tencin, la grande intrigante dont nous avons déjà parlé, voilée d'ombre, si présente à tout, donnant audience, écoutant ses espions, assistant aux conciliabules des ministres, dictant, écrivant sans trêve des mémorandum, des rapports, des lettres de dix pages, enfonçant de tous côtés ses idées, donnant à Richelieu un plan, une conduite, une consistance, faisant du courtisan une personnalité, un instrument, et un danger pour Maurepas, ce Maurepas qu'elle sonde, qu'elle perce, et dont elle touche à fond l'endroit faible avec un mot: «La marine a recueilli cette année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer, c'est là qu'il faut attaquer Maurepas [720].» Puis, au-dessous de Mme de Tencin, à sa suite, ce sont toutes sortes de grandes dames, au génie moins audacieux et moins large, à l'esprit plus pratique, plus appliqué au profit; ce sont des femmes qui intriguent, non parce que l'intrigue est la loi de leur caractère, une activité dont elles ont besoin, la fièvre qui les soutient et qui leur donne le sentiment de vivre, mais parce que l'intrigue est un chemin et un moyen. Non moins ardentes que Mme de Tencin, et plus âpres, elles sont infatigables, prêtes à tout, aux marches, aux contre-marches, toujours remplies de combinaisons, toujours remuantes, toujours debout pour mettre des places et des honneurs dans leur maison, pour y amasser de la grandeur et des enrichissements. Il semble qu'il y ait dans leurs veines du sang de cette famille qui ne laissait personne mourir la nuit à Versailles sans être sur pied, éveillée sur l'heure, dressant déjà ses batteries, la main sur la dépouille du mort. Et ne sont-elles point toutes représentées par la vieille maréchale de Noailles, née Bournonville, cette femme sans scrupule, qui avouait avoir usé également, presque indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de la faveur des princes et l'avancement des siens? Souvent à cette aïeule, mère de onze filles et de dix fils, de tant de petits-enfants et d'arrière-petits-enfants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État, on disait qu'elle était la mère des douze tribus d'Israël, et que sa race s'étendrait comme les étoiles du firmament; alors il échappait à la vieille maréchale inassouvie un soupir et parfois ce mot: «Et que diriez-vous si vous saviez les bons coups que j'ai manqués [721]

Cette vocation de l'intrigue devient avec le temps une vocation générale de la femme. Elle se répand dans le monde, elle descend jusqu'au bas de la société. Elle va des femmes qui sont le conseil et l'inspiration d'un ministre aux femmes qui sont les maîtresses d'un commis de ministère. Elle commence à une princesse de Brionne pour finir à une princesse de théâtre qui n'a pas de nom. On ne voit plus que femmes d'affaires ayant audience à l'antichambre, et dictant à des secrétaires des notes pour le prochain voyage de la cour. A côté de leur boudoir est un cabinet d'étude. Elles raisonnent, elles décident, elles se jettent dans la politique; elles rêvent essentiellement, en faisant des nœuds, aux abus de l'administration. Elles entretiennent leur société des dépêches qu'elles rédigent tous les matins, des intelligences qu'elles ont dans les bureaux. A les croire, point de ministre qui ne connaisse leur écriture, point de commis qui ne la respecte. Elles vous parlent d'idées qu'elles présentent, qu'on contrarie, qu'elles discutent, et qu'elles font passer: et elles vous quittent pour le travail qu'elles doivent avoir avec un personnage dont l'influence est connue [722]. Le Tableau du siècle a tracé de la femme d'intrigue une jolie caricature à la La Bruyère. «Araminte affecte d'aller souvent chez le ministre; elle demande des entretiens particuliers: on la voit passer dans le cabinet un papier à la main, elle en sort avec un air affairé dont elle voudrait bien que tout le monde s'aperçût. Rentrée chez elle, l'ordre est donné au suisse de ne la déclarer visible qu'à tous les gens à cabriolets de vernis de Martin, ou aux équipages armoriés et chargés de grande livrée. Trouve-t-on Araminte seule, elle demande mille pardons de ce qu'elle a fait attendre un moment. Comment suffire à une foule de lettres dont les bureaux l'accablent? On voit sur sa cheminée une douzaine d'épîtres tournées du côté du cachet: on y reconnaît les armes des plus grands seigneurs. Vous devez être obsédée d'affaires, lui dit un honnête homme de la meilleure foi du monde. Ha, Monsieur, je n'y puis suffire, je crois que toute la cour s'est donné le mot pour éprouver ma patience. Voilà des lettres d'une longueur qui ne finit pas. Il est vrai que les objets qu'elles renferment sont de la dernière conséquence. Un frère d'Araminte, capitaine de dragons, arrive sur ces entrefaites, et prend une de ces lettres pour donner des dragées à un petit enfant. Prenez garde, lui dit l'étranger, vous allez égarer des papiers très-importants. Bon, lui répond le capitaine, ce sont des réponses de bonne année.»

L'étrange manie des affaires est peinte plus sérieusement dans un autre livre, et personnifiée dans la baronne d'Ercy, un portrait où le temps a voulu voir un visage, la maîtresse d'un salon «au vrai ton de la cour», léger, sémillant, persiflant [723], une femme qui fit des ministres: madame Cassini.

Jolie, et charmante d'élégance, Mme Cassini avait commencé sa réputation de galanterie et d'intrigue sous Louis XV, en voyant les ministres, les généraux, les gens à la mode, en travaillant à placer des créatures, en jetant le discrédit sur le ministère, en donnant son blâme ou son approbation aux opérations du gouvernement. Puis, voulant prendre un vol plus haut, elle avait tenté une présentation à la cour, arrêtée par ce mot de Louis XV: «Il n'y a ici que trop d'intrigantes, Mme Cassini ne sera pas présentée [724].» Mais Louis XV mourait; et la fortune de Mme Cassini se levait avec le nouveau règne. Maîtresse de Maillebois, elle ouvrait à son frère, M. de Pezay, les portefeuilles de son amant, où M. de Pezay trouvait les plans, les mémoires de 1741 en Italie, dont il faisait un livre, les Campagnes de Maillebois, qui lui donnait une assiette dans le monde. Ce premier pas fait, Mme Cassini aidait son frère à se marier richement. Elle l'aidait encore, ce qui était plus utile à ses projets, à devenir l'amant de la princesse de Montbarrey. La princesse menait absolument Mme de Maurepas, Mme de Maurepas menait M. de Maurepas, M. de Maurepas menait le Roi, en sorte qu'être maître à ce moment de Mme de Montbarrey, c'était régner en France ou à peu près: aussi M. de Maurepas appelait-il M. de Pezay le Roi, le vrai Roi. Mais plus encore que de cette liaison, le salon de Mme Cassini, le joli salon de la rue de Babylone [725], tirait son influence d'une correspondance secrète concertée entre le frère et la sœur, adressée au jeune Roi pour guider son inexpérience, et qui faisait de Pezay le correspondant confidentiel, le conseiller intime de Louis XVI. Les coups de cette correspondance éclataient bientôt: Terray était chassé; Montbarrey devenait un directeur général de la guerre, et Pezay amenait au Contrôle général d'abord Clugny, puis Necker [726]. Mais, arrivé là, le salon Cassini dont l'ambition grossissait, voulait faire place nette dans le ministère: il tentait de renverser Maurepas, et Maurepas l'emportait. Maillebois livrait la correspondance secrète de Pezay que lui avait confiée Mme Cassini, et Pezay était exilé.

Ainsi croulait toute cette fortune, un rêve d'intrigue, dont rien ne restait debout, pas même le salon de Mme Cassini, ruiné par la disgrâce, bientôt discrédité par le scandale. Mme Cassini réclamait à M. Necker une pension de trois mille livres, comme sœur de M. de Pezay, sœur de l'auteur de son élévation, menaçant le ministre de publier les lettres qui prouvaient les intrigues et les manœuvres dont il avait usé pour arriver au ministère, par le secours de «cet enfant perdu de sa politique [727]».


En dehors de ces trois fins, la dévotion, les bureaux d'esprit, les intrigues de cour, une fin restait encore aux dernières années de la vieille femme du dix-huitième siècle. C'était la fin sans déchirement, sans effort, sans tracas, de la femme qui, à quarante-cinq ans, prenait la toilette et l'esprit de son âge, et, sans rompre avec l'habitude de ses pensées, le train de ses relations de monde et de famille, sans sortir du cadre de sa vie, se mettait tranquillement à vivre avec la vieillesse comme avec une amie. Beaucoup de vieilles femmes ne se donnaient ni à la dévotion, ni au bel esprit, ni à l'intrigue: ces femmes rares qui, selon l'expression du temps, «avaient eu un caractère et n'avaient pas négligé de nourrir leur raison,» échappaient au besoin de se trouver un nouvel état, et elles se contentaient de faire simplement et pour elles-mêmes ce personnage de vieille femme, le plus parfait, le plus accompli peut-être dont la société du dix-huitième siècle nous ait laissé le souvenir et l'exemple.

La façon dont la femme subit la vieillesse, ou plutôt l'accueil qu'elle lui fait, est un des plus grands signes de cette philosophie pratique, qui l'a déjà soutenue dans le mariage. Elle se résigne au temps, sans se débattre aux mains de l'âge, avec une aisance et une sérénité singulière, un courage gai, un héroïsme enjoué et qui ne laisse échapper de sa personne ni un murmure, ni une plainte, ni un soupir, ni un regret. Le beau rêve de son sexe est fini; mais il lui reste à devenir «un homme aimable», et la voilà consolée. On croirait qu'elle a trouvé du premier coup dans les vertus d'amabilité cette bonne humeur de l'âme, cette heureuse santé des idées, cet apaisement de la vie que la dévotion sincère cherche à trouver entre l'âge mur et la mort. La vieille femme se détache des Mémoires du temps, elle vient doucement à l'Histoire comme dans la fleur effacée d'un vieux pastel, figure de bonté et de malice, souriant à l'ombre des années entre l'Indulgence et l'Expérience. Elle a encore son passé dans les yeux, sur les lèvres, rayon venu du cœur, épargné par les rides: «L'amour a passé par là,» disait d'un mot qui dit tout le prince de Ligne en la voyant.

Et ne semblaient-elles pas en effet, les vieilles femmes, dans ce temps, les grand'mères de l'amour? Le tonneau, où elles s'enfermaient dans un coin d'appartement aux premiers froids, rappelait ce tonneau où la gravure nous montre la fille de Lépicié, corbeille d'osier aux anses de laquelle montent les rosiers et les fleurs: c'était le confessionnal où la jeunesse venait chercher les conseils charitables, la morale humaine, l'encouragement, le secours, l'absolution. La vieille femme liait les couples, elle faisait les fiançailles, elle se réchauffait en mettant dans ses mains les mains qui se cherchaient; et penchée sur le bruit, les chansons, les passions de tout ce qui était jeune autour d'elle, elle ne sentait en elle ni aigreur, ni amertume, ni jalousie: elle pardonnait au présent de vivre à son tour, à l'avenir d'être plus jeune qu'elle; sa jeunesse lui revenait dans la jeunesse des autres, et le rappel de ce passé, rapporté à son souvenir par toutes les voix, ne la rendait que plus douce aux joies du monde, plus compatissante à ses faiblesses. Elle allait et venait, encourageant la gaieté qui venait à elle, fêtant le plaisir qu'elle faisait naître, préparant le chemin aux débutants, prêtant à tous la bienveillance de son attention, animant les gais propos, nouant les danses touchant enfin et animant ce monde à toute heure avec cette béquille enchantée qui la portait, toute branlante, véritable baguette de bonne fée, dont la pomme, pleine d'or pour les pauvres, semait les charités sur son passage.

Celles qui avaient été les plus jolies, les plus galantes, dont la jeunesse avait eu le plus de triomphes et d'orages, se montraient souvent les plus faciles à la vieillesse, les plus séduisantes dans ce nouveau rôle. Accoutumées à recevoir des hommages, elles se les conservaient par les charmes du commerce, la discrétion, la facilité, l'agrément. Quittant l'amour, elles cherchaient des amis, jugeant qu'à leur âge c'était, comme elles disaient, «une bonne spéculation de se faire adorer.» A la connaissance du monde elles joignaient les trois qualités de l'esprit du monde: le trait, le tact et le goût. Leur parole à la fois hardie et caline, caressante et garçonnière, donnait à la causerie sa liberté piquante. Ces femmes étaient les maîtresses de salon de la France; elles présidaient à sa conversation, elles lui donnaient la mesure, la vive allure de leurs idées et de leurs jugements, un accord naturel et toujours juste. Par des liens invisibles, par mille grâces, par le charme de leur voix adoucie, de leur accent maternel, de leur raison rieuse, elles retenaient auprès des femmes, elles ralliaient ce monde d'hommes qui allait à la fin du siècle déserter la vie de la société pour la vie du club. Par l'intelligence qui était en elles comme une dernière coquetterie, elles régnaient, elles gouvernaient, elles ordonnaient; elles faisaient les réputations, elles dictaient les jugements, elles distribuaient ou excusaient les ridicules. Elles faisaient plus: elles modéraient les mœurs de la bonne compagnie, elles leur assignaient leur équilibre et leur milieu entre la décence et la bégueulerie. Elles représentaient la tradition tolérante et la convenance sans pruderie. Elles faisaient l'ordre, elles donnaient le ton, elles conservaient l'étiquette des façons, des manières, au milieu de cette société, dont elles étaient, selon le mot d'un contemporain, «les lieutenants de police» sous l'autorité de cette adorable doyenne: la maréchale de Luxembourg [728].

Arrêtons-nous un instant au portrait de celle-ci; car ce n'est pas une vieille femme, c'est la vieille femme d'alors, celle qui personnifie, dans son expression la plus aimable, la vieillesse du dix-huitième siècle. Rien ne lui manque de son temps: sa jeunesse a presque dépassé la légèreté, et il reste de ses anciennes amours une chanson fameuse qui voltige dans l'écho des salons. Depuis, elle s'était si bien rangée, elle a oublié son passé avec tant de naturel et tant d'aisance, que tout le monde autour d'elle l'oublie comme elle, et que personne ne s'avise de remarquer que sa dignité n'est faite qu'avec de la grâce. Un esprit piquant, un goût toujours sûr, lui ont acquis dans le monde une autorité qu'on respecte, qu'on aime et qu'on redoute. Elle prononce en dernier ressort sur tout ce qui entre dans la société, elle attribue ou ôte aux gens cette considération personnelle qui leur ouvre ou leur ferme les portes de l'intimité; d'un mot, elle les fait admettre ou refuser à ces petits soupers si recherchés où l'on n'admet que les hommes du bel air. Elle donne aux jeunes personnes et aux jeunes gens le baptême de ce jugement décisif qui est, de Paris à Versailles, comme le mot de passe de leur figure ou de leur esprit. Sans pédanterie, sans indignation, sans grandes phrases, elle fait justice des personnes, des sentiments, des façons, de la fatuité, du ton avantageux, de la confiance présomptueuse, de tout ce qui blesse la délicatesse, avec des épigrammes et des moqueries assez plaisantes pour être citées et demeurer au dos de ce qu'elle a voulu punir ou railler. Forçant les femmes à une coquetterie générale, commandant les égards aux hommes, elle est l'institutrice de toute la jeune cour, le grand juge de toutes les choses de la politesse, le dernier censeur de l'urbanité française, au milieu de l'anglomanie qui répand déjà la mode de ses fracs et de ses rudesses.

Le ton,—tout est là pour la maréchale: c'est l'homme, c'est la femme même. Elle juge qu'il n'est pas seulement une forme, mais un caractère, et comme une conscience extérieure de l'âme et des sentiments. Un mauvais ton accuse, à ses yeux, un manque de délicatesse; et elle est persuadée qu'il y a une correspondance exacte entre l'élégance des manières et l'élégance des pensées, du cœur même. Elle tient à la lettre des usages du monde; mais c'est qu'à force de les étudier et de les voir pratiquer, elle a cru y découvrir un sens, un bon sens et une finesse admirables. Pénétrant jusqu'à l'esprit de ces usages, elle s'est fait une telle idée de leur valeur morale, qu'elle n'est pas éloignée de croire qu'il y a quelque chose d'agréable à Dieu jusque dans les belles manières de le prier. Un jour, c'était à l'Isle-Adam, les dames, attendant pour la messe le prince de Conti, avaient posé dans le salon, sur une table ronde, leurs livres d'Heures; les feuilletant par passe-temps, Mme de Luxembourg s'arrêta à deux ou trois prières, et les trouvant de mauvais goût se mit à les critiquer furieusement; et comme une dame essayait de défendre les prières, disant qu'il suffisait qu'une prière fût dite avec piété, et que Dieu assurément ne faisait nulle attention à ce qu'on appelle un bon ou un mauvais ton: «Eh! bien, madame, dit vivement et très-sérieusement la maréchale, ne croyez pas cela [729].» N'y a-t-il pas dans ce mot toute la femme, et aussi la dernière superstition, je me trompe, la dernière religion de cette société polie?

Cette vieille fée de la politesse eut un ange pour bâton de vieillesse: appuyée d'une main sur sa canne, elle s'appuyait de l'autre sur le bras d'une jeune femme qui ne la quittait point, et que le monde voyait toujours à ses côtés; spectacle charmant qui semblait montrer l'Esprit soutenu par la Pudeur! Cette jeune femme était la petite-fille de la maréchale de Luxembourg, Mme de Lauzun, cette créature accomplie qui touchait tous les cœurs d'une si tendre émotion. La jeunesse était en elle comme une douce sainteté. La naïveté, la noblesse, une décence digne et séduisante, donnaient à son regard, à sa physionomie, une expression céleste. Ses paroles, ses mouvements, toute sa personne respiraient une sorte de vertu virginale; et l'on eût dit qu'en passant elle laissait se répandre autour d'elle la pureté de son âme. Vivant dans le monde, de la vie du monde, elle se gardait de toutes ses atteintes. Rougissant pour un regard, troublée pour un rien, elle plaisait sans coquetterie, elle charmait comme l'Innocence dont elle semblait le portrait imaginé [730].

Toutes ces femmes du dix-huitième siècle qui savaient si bien vieillir, mettaient à accepter l'âge plus que de la résignation, mais encore de l'esprit et du goût. Elles ne se prêtaient point seulement moralement à ce grand changement, par la patience de l'humeur, par le renoncement aux prétentions et aux exigences, par la sérénité, le détachement, l'apaisement d'une sorte d'indulgence maternelle: elles accommodaient leur corps aux modes de la vieillesse comme elles avaient accommodé leur âme à ses vertus. Elles savaient faire de leur toilette la toilette de leurs années. De toutes les coquetteries de leur passé de femmes, elles n'en gardaient qu'une, la plus simple, la plus sévère, la propreté, une propreté qui leur donnait tout à la fois une élégance et une dignité. Ce qu'elles montraient tout d'abord et à la première vue sur toute leur personne, leur seule parure affichée était ce que le temps appelait «une netteté recherchée». Par cette tenue toujours nette, par ce grand soin de la toilette auquel elles ne manquaient pas un jour [731], et dont rien ne les affranchissait, ni le malaise, ni les souffrances, ni les infirmités, elles échappaient sinon aux ravages, du moins aux laideurs et aux horreurs de l'âge: elles cédaient aux années, mais sans en subir l'injure, en secouant la poussière du temps. Leur costume était le plus simple et le plus noble. Elles excellaient à mettre une convenance dans chacun de ses détails, dans la façon de la robe aux manches larges, dans l'étoffe d'une couleur austère, toilette éteinte que relevait un seul luxe: le linge le plus uni et le plus fin. C'est ainsi que s'habillait la vieille femme, montrant cette singulière entente de sa mise, ce bon goût si sobre que Diderot admirait un jour au Grandval, en levant, après une partie de piquet, les yeux sur Mme Geoffrin [732]. A peine si la maladie la faisait manquer à ce devoir rigoureux qu'elle s'était imposé d'être avenante dans la simplicité et parfaitement correcte dans la propreté. Toute femme bien élevée gardait jusqu'au bout la décence de la vieillesse, et l'on en voyait qui se levaient héroïquement sur leur lit d'agonie pour faire une dernière toilette [733], comme si elles eussent craint de dégoûter la Mort!

XII
LA PHILOSOPHIE ET LA MORT DE LA FEMME

Lorsqu'on interroge jusqu'au fond l'âme de la femme du dix-huitième siècle et qu'on lui demande son principe, sa loi, la règle qui se laisse apercevoir dans la conscience de son sexe n'est point une règle religieuse, une règle divine, une règle consacrée par une foi: elle est cette règle absolument et entièrement humaine que la femme du temps appelle «une petite philosophie», c'est-à-dire un plan de conduite qui précède les actions, un dessin dans lequel il faut essayer de faire tenir la vie pour ne pas marcher à l'aventure, une façon de tirer parti de sa raison pour son bonheur.

Cette philosophie que la femme se crée pour son besoin, aussi bien que pour son excuse, met son premier et son dernier mot, son but et sa fin, dans le bonheur. Simple de formule, de pratique facile, légitimant toutes les aspirations naturelles de la femme, elle n'exige d'elle que la modération de l'égoïsme et le sacrifice des excès. Le plus haut point de perfection de cette sagesse épicurienne est d'atteindre à la ferme persuasion qu'il n'y a rien autre chose à faire en ce monde qu'à être heureux; et la recommandation qu'elle répète, le mode d'avancement qu'elle indique, est de ne tendre qu'aux sensations et aux sentiments agréables. Cette sagesse admet bien qu'il faut aimer la vertu, mais elle n'exige pas qu'on l'aime parce qu'elle est la vertu, qu'on l'aime pour elle-même; elle la conseille seulement comme une sorte de sobriété nécessaire au bonheur. Elle veut qu'on ait une bonne conscience, mais seulement pour être bien avec soi-même, par la même raison qu'il faut être logé commodément chez soi. C'est, d'un bout à l'autre et de précepte en précepte, une doctrine qui aime ses aises, qui cherche les commodités morales, un régime sans rigueur ressemblant à une douce et complaisante hygiène de l'âme, et qui ne vise qu'à tenir le cœur et l'esprit dans une assiette tranquille, et dans ces quatre grandes conditions de santé intérieure, de plénitude spirituelle, et de satisfaction physique: s'être défait des préjugés, c'est-à-dire de toute opinion reçue sans examen, être vertueux, se bien porter, avoir des goûts et des passions, être susceptible d'illusion; car ce sont là les quatre «grandes machines» du bonheur de la femme, représentées presque comme les quatre devoirs de sa vie par Mme du Châtelet dans son Traité du Bonheur.

A cette philosophie qui étouffait tous les généreux appétits de la femme, bornait son âme de tous côtés, abaissait tous les sens de son cœur, succédait la philosophie qui allait véritablement soutenir et consoler la femme dans l'irréligion, et lui conserver, dans le scepticisme, un appui moral. De l'observation des autres, de l'observation d'elle-même, d'une sorte d'examen de conscience fait avec sincérité, avec ingénuité, la femme tire la pensée et la volonté de se rendre plus heureuse, mais en se rendant meilleure. A l'aide de cette seule révélation, le sentiment du devoir, elle élargit l'image, l'action, et la pratique de la vertu: des devoirs envers elle-même, elle monte aux devoirs envers les autres. Développant, étendant, fixant les idées confuses de son esprit sur l'humanité, elle se fait une obligation indispensable de la justice envers tous les hommes, et la justice devient en elle une charité. Elle s'impose d'être indulgente à toutes les fautes dont le principe n'est pas vicieux, et de respecter tous les défauts qui ne peuvent nuire à personne. Elle tend, par tous les moyens et toutes les maximes, à la douceur, à la bonté, à l'agrément, à la facilité, à l'égalité d'humeur, à cette paix répandue tout autour de soi que donne le gouvernement absolu de la raison. Perfectionner sa raison pour assurer son repos, acquérir le courage de la patience pour diminuer de moitié les maux de la vie, élever son âme, en répandre la bonté, ce sont là les jouissances intérieures, supérieures aux circonstances, indépendantes des hommes, que se promet et auxquelles atteint cette philosophie de la femme, à la fois si pure et si tendre. Lisez le livre qui formule ce plan de sagesse, les Confessions de Mme de Fourqueux, née Monthyon, ce beau rêve de perfection n'est point couronné par la foi. Dieu est absent de cette grande leçon morale qui ne le nomme qu'une fois pour attester qu'elle ne le craint pas: «Quand on s'est appliqué à bien connaître ce qu'on doit à ses semblables, qu'on n'apprend que pour pratiquer, qu'on est devenu juste pour soi et bon pour les autres, on peut se rassurer sur les jugements de Dieu.» Dieu, ce n'était pas seulement un mot, c'était une idée qui manquait à cette philosophie; et ce n'est qu'après avoir trouvé, de cette philosophie, tous les grands principes et tous les nobles préceptes en elle-même, que l'on voit Mme de Fourqueux, reprenant son livre au bout de neuf ans, annoncer qu'elle a acquis, dans l'intervalle, la persuasion d'un Dieu [734].


Quelques âmes se montrent au dix-huitième siècle si belles, si hautes, si aimables, qu'on les prendrait pour le sourire et le rayon de cette philosophie. Quelques femmes apparaissent qui sont toute raison, toute sagesse et toute grâce, et dont le charme appelle autour d'elles une sorte de vénération. Elles semblent avoir reçu toutes les vertus qu'elles ont acquises, tant elles les portent sans orgueil et sans effort. Elles se prêtent au monde, et elles se plaisent avec elles-mêmes. Elles sont indulgentes aux misères des autres, comme à leurs misères propres. La résignation aux disgrâces, la sensibilité, la charité, la justice, la pureté, s'unissent en elles à toutes les corrections de l'expression et de la pensée, à tous les agréments aussi bien qu'à toutes les dignités du cœur. Leur âme en toute circonstance, et sans jamais se démentir, ressemble à la belle peinture qu'elles se font de la vertu: «Elle ne montre rien parce qu'elle ne croit avoir à s'enorgueillir de rien, elle ne cache rien parce qu'elle ne croit pas être regardée et ne s'attend pas à être louée; elle n'est ni vaine, ni modeste, parce qu'elle est simple, parce qu'elle est vraie.» Et ces créatures élues, qui ont comme une sainteté mondaine, n'ont point de piété. Elles suivent à la lettre la recommandation de l'Écriture, elles pratiquent la Vérité dans la Charité, ingénument, sans rien craindre, sans rien attendre, sans rien espérer, sans rien demander, sans rien prier. Dieu leur manque, et leurs mérites s'en passent. Toute leur religion n'est qu'une morale; et leur morale, qu'elles simplifient pour l'avoir toujours sous la main, se réduit à ce seul précepte, «ce vaste et grand précepte»: Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Une mère ne les a point formées, leur éducation a été nulle; c'est par une aspiration personnelle, par un essor naturel, qu'elles se sont élevées à l'intuition, au goût, à la passion de ce qui est bon, de ce qui est juste [735]. Elles se soutiennent à la hauteur de leur cœur, sans secours, par leurs forces propres. Elles ne recourent pas plus aux philosophes et à la théologie rationnelle qu'à la religion: tout ce qu'elles appellent «le galimatias des livres et des traités» ne leur sert de rien. Affranchies de tout dogme et de tout système, elles puisent au fond d'elles-mêmes leurs lumières aussi bien que leurs ressources. Et voilà que ces âmes admirables et sans tache, personnifiées dans un type angélique, Mme la duchesse de Choiseul, font éclater dans le dix-huitième siècle une vertu qui trouve son but, sa récompense, son aliment en elle-même; voilà que quelques femmes donnent dans ce siècle de légèreté le grand spectacle d'une conscience en équilibre dans le vide, spectacle oublié de l'humanité depuis les Antonins!


Cette philosophie sans système, sans orgueil, qui donne à la femme du dix-huitième siècle plus que la gaieté, le contentement, ne la soutient pas seulement contre les misères de la vie: elle semble la fortifier encore contre la mort, et lui donner comme une facile patience de son horreur. On voit, dans le siècle, les femmes s'éteindre doucement et sans révolte; on les voit mettre à mourir une grâce aisée et quitter le monde discrètement comme un salon rempli où elles ne voudraient rien interrompre. La femme en ce temps est plus que douce, elle est polie envers la mort.

Pour une présidente d'Aligre, qui par peur grise son agonie [736], que de femmes dans toutes les conditions, et les plus heureuses, le plus comblées de grandeurs, quittent la vie de sang-froid, avec convenance, avec une fermeté charmante et un courage aimable! «Je me regrette,» disait simplement l'une en se détachant de la terre [737]. Il en est qui pressent jusqu'au bout les mains de l'amitié et dont la mort ne semble qu'une dernière défaillance. D'autres s'entourent de monde pour mourir, et veulent que le bruit d'un loto installé contre leur lit couvre le bruit de leur dernier soupir. On compterait celles qui ne restent pas, à leurs dernières heures, fidèles à leur vie, à leurs principes, à leur rang, à leur incrédulité même [738]. A cette parole de la femme de chambre: «Madame la duchesse, le bon Dieu est là, permettez-vous qu'on le fasse entrer? il souhaiterait avoir l'honneur de vous administrer [739],» celles-ci trouvent la force de se soulever sur leur lit comme pour la visite d'un roi; celles-là ont encore assez de volonté pour renvoyer un Dieu dont elles n'ont pas besoin. Des femmes qui vont mourir appellent leur cuisinier, et lui recommandent de faire bonne chère pour que la société ne déserte pas leur table. Des femmes occupent les longueurs d'une maladie lente à écrire un testament où elles n'oublient pas un de leurs parents, de leurs amis, de leurs connaissances, de leurs pauvres, un chef-d'œuvre de netteté, une merveille de calcul proportionnel [740]! Celles-ci couronnent leur fin, l'entourent de fleurs, de danses, de comédies, de suprêmes amours; celles-là riment leur épitaphe et enterrent gaiement leur mémoire [741]. Quelques-unes, peu d'heures avant de mourir, arrangent des couplets satiriques, quelques-unes font antichambre au seuil de la mort en chantant des chansons sur l'air de Joconde [742]. C'est le siècle où l'agonie, dépassant l'insouciance, atteindra à l'épigramme, le siècle où une princesse moribonde appelant ses médecins, son confesseur et son intendant auprès de son lit, dira à ses médecins: «Messieurs, vous m'avez tuée, mais c'est en suivant vos règles et vos principes;» à son confesseur: «Vous avez fait votre devoir en me causant une grande terreur;» et à son intendant: «Vous vous trouvez ici à la sollicitation de mes gens qui désirent que je fasse mon testament; vous vous acquittez tous fort bien de votre rôle, mais convenez que je ne joue pas mal le mien.» L'âme de la femme va à la mort parée d'esprit, comme le corps de la princesse de Talmont va à la terre dans une robe bleue et argent [743].

Et cependant, c'est un hôte bien imprévu que la Mort au dix-huitième siècle. La vie n'a guère le temps d'y penser; et le tourbillon du monde, le bruit des fêtes, l'enivrement du mouvement, l'étourdissement, l'enchantement du moment, la distraction du jour, la jouissance absolue et presque unique du présent, en effacent l'image et presque la conscience dans l'âme de la femme. La mort traverse seulement son cœur; ainsi l'idée d'un lendemain traverserait un souper. Elle n'occupe plus ce monde, elle n'est plus la préoccupation de son imagination. Cette société, où elle frappe à l'improviste, est le contraire de ces sociétés qui vivaient dans son ombre et communiaient familièrement avec sa terreur. Au dix-huitième siècle, la mort paraît absente et n'est point attendue. Tout la repousse, tout la cache, tout la voile d'oubli: c'est à peine si sa figure paraît encore dans une église, sur un tombeau, où l'art du temps dore son squelette.

Dans tout le siècle, la femme renvoie loin d'elle cette idée de sa fin. Elle y échappe, elle l'écarte doucement: on dirait que sa grâce craint d'en être effleurée. Avec quel geste de répugnance, de pudeur presque antique, elle retire la main, sitôt qu'elle touche à ses dégoûts! «Si nous pouvions nous en aller en fumée, ce genre de destruction ne me déplairait pas, mais je n'aime pas l'enterrement.... Ah! fi! fi! parlons d'autre chose,» écrit dans une lettre Mme du Deffand à Mme de Choiseul. Cet éloignement de la mort se retrouve partout, dans tout ce qu'a écrit la femme. La pourriture effraye son élégance. L'ordure lui fait peur dans le néant.

Et ce ne sont pas seulement les femmes philosophes qui se dérobent à cette présence de la mort que fait la pensée de la mort: la religion du temps la défend encore à la femme comme si elle craignait que sa ferveur n'en fût découragée. Les femmes les plus pieuses, celles qui donnent l'exemple et la règle, ôtent de leurs devoirs la méditation de la mort; elles ne veulent pas qu'on s'attache à ses tristesses, elles détournent leur foi et la foi des autres de cet avertissement qui effraye, de cette leçon qui afflige. Et Mme de Lambert donne, dans son accent le plus délicat, ce sentiment de la femme chrétienne du temps sur l'idée de la mort, lorsqu'elle écrit ces lignes au milieu de son traité de la Vieillesse: «L'idée du dernier acte est toujours triste; quelque belle que soit la comédie, la toile tombe; les plus belles vies se terminent toutes de même, on jette de la terre, et en voilà pour une éternité...»

FIN