Une société amusante, jeune et gaie, en tête de laquelle se remarque le cardinal de Rohan, entoure dans sa retraite de l'Abbaye au Bois la marquise de Marigny, la femme du frère de Mme de Pompadour, tout heureuse de sa séparation, et des 20,000 livres dont sa pension est augmentée [147]. Celle qui fut d'abord Julie Filleul est toujours une des plus jolies personnes de son temps; et, libre de la jalousie de son mari, débarrassée des ombrages de son amour, des taquineries de sa tendresse, elle semble renaître à la jeunesse, à la gaieté, à tous ces agréments de la raison, de l'esprit, du caractère, qui font grossir autour d'elle le monde de ses amis [148].

. Mme de Rochefort, «cette bégueule spirituelle», ainsi que l'appelait Baudeau [149], tenait au Luxembourg un salon où les grosses et petites nouvelles de la politique avaient la grande place. C'était une personne réfléchie, d'esprit délicat, d'amabilité douce, savante sans prétention, de grâces un peu effacées, et dont tout le rôle consistait à être l'amie décente du duc de Nivernois, «la grande prêtresse de ses admirateurs», disait une femme [150]. Pour garder cet hôte assidu de son salon, pour avoir tous les soirs cet esprit caressant et léger qui faisait si bon ménage avec le sien, elle faisait refuser le ministère à M. de Nivernois lors de la mort de Louis XV. Le salon de Mme de Rochefort, quand il n'était pas réduit à la petite coterie intime convoquée pour entendre une fable du fabuliste grand seigneur, contenait beaucoup de monde illustre. Aux habitués survivants de l'hôtel de Brancas, les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, les d'Ussé, les Bernis, se joignaient les relations de la seconde moitié de la vie de l'élégante précieuse, les Belle-Isle, les Cossé-Brissac, le vieux duc, l'ancien gouverneur de Paris, l'antique chevalier que Walpole rencontrait là avec ses bas rouges, les Castellane, Mmes de Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio qui habitait le Luxembourg. L'ami des hommes, le père de Mirabeau, était un familier du salon, un attentionné de la dame du lieu, s'intéressant à ses tortues et aux pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beaucoup d'Anglais et d'Anglaises introduits par l'ancien ambassadeur de France en Angleterre, entre autres la sœur de lord Chatam, une Anglaise très-amoureuse de notre France du dix-huitième siècle, et encore des étrangers comme le baron de Gleichen, comme l'original et spirituel Gatti. On entendait dans ce salon l'impérieuse voix de Duclos et la verve endiablée de Diderot qui étonnait si fort le marquis de Mirabeau. Et bon nombre d'évêques et d'abbés étaient mêlés à des femmes comme Mme Lecomte vivant publiquement avec Watelet et des chanteuses comme la Billioni. Quelquefois un théâtre se dressait dans une salle, et les acteurs de la comédie italienne représentaient un proverbe du duc de Nivernois, un proverbe mêlé d'ariettes et entremêlé de couplets adressés aux grandes dames et aux prélats de l'assemblée [151].

Un lieu de réunion agréable était le concert de la comtesse d'Houdetot, où la voix de sa belle-sœur, sans grande étendue, mais menée avec goût, rendait avec succès les airs d'opéra d'Atys et de Roland chantés au clavecin [152].

Un moment les grandes maisons du dix-huitième siècle donnent ce qu'on appelle des journées de campagne où l'on héberge les invités pendant toute une journée, et où se rencontrent tous les plaisirs de la vie de château [153]. Un moment les salons s'amusent à jouer les cafés, les femmes à prendre l'habit, à faire le rôle de maîtresses de café. On les voit, dans une lettre de Mme d'Épinay, en robe à l'anglaise, en tablier de mousseline, en fichu pointu, en petit chapeau, assises à une espèce de comptoir où se trouvent des oranges, des biscuits, des brochures, et tous les papiers publics. Autour du comptoir, de petites tables simulant les tables de café sont garnies de cartes, de jetons, d'échecs, de damiers, de trictracs. Sur la tablette de la cheminée on a mis en rang les liqueurs. La salle à manger est pareillement toute pleine de petites tables garnies d'une entrée relevée d'un entremets, soutenue par une poule au riz et un rôti placés sur le buffet. Les domestiques, dépouillés de leur livrée, sont vêtus de vestes et de bonnets blancs; chacun les appelle: garçons, tandis qu'ils servent le souper de cette comédie de salon qui fait fureur [154], à laquelle on invite comme pour un bal, qu'on fait suivre de musique, de pantomimes, et le plus souvent de proverbes improvisés dont le public doit deviner le mot. Quelle fête alors se passerait de proverbes? C'est la mode, succédant à la mode des bouts-rimés, qui fait travailler les imaginations de femmes. Mais toutes sont dépassées par Mme de Genlis et obligées de lui céder, du jour où, dans le salon de cette Mme de Crenay qui, en dépit de sa grosseur et de sa grandeur, raffolait de danse, elle organise le merveilleux quadrille des proverbes. Gardel, qui a pour programme: Reculer pour mieux sauter, en fait la plus jolie figure de contredanse. Mme de Lauzun danse avec M. de Belzunce, dans le costume le plus simple, ce qui veut dire: Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Mme de Marigny figurant avec M. de Saint-Julien en nègre, et lui passant dans les figures son mouchoir sur le visage, est chargée de signifier: A laver la tête d'un More on perd sa lessive. Et les autres couples, la duchesse de Liancourt et le comte de Boulainvilliers, Mme de Genlis et le vicomte de Laval, sont aussi parlants [155].

De temps en temps dans tous les salons courait ainsi une mode nouvelle qui régnait, occupait les femmes, s'envolait. A la fureur de jouer des proverbes succédait dans les sociétés la passion des synonymes, passion qui devenait épidémique lors de l'apparition du livre de Roubaud [156], le manuel du genre, que Mme de Créqui annonce complaisamment dans ses lettres. Puis le succès de Nina, le succès du Roi Lear, représenté à la Comédie-Française, faisaient jeter de côté Roubaud et les synonymes; ce n'était plus dans les salons que compositions impromptues, noires histoires, petits romans lugubres, récits attendrissants débités par de jolies conteuses: le plaisir était de pleurer.

Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'invite plus à des soupers dansants. On invite, quinze jours d'avance, à des soupers où l'on jouera à colin-maillard, à traîne-ballet; et le souper écourté par la hâte, les belles-mères établies à la table de whisk, commence ce jeu assez indigne de la femme et de la société du temps: le colin-maillard et les coups de mouchoir [157].—Puis vient le loto.

Au milieu des grands salons de noblesse qui restent ouverts à Paris pendant toute la fin du dix-huitième siècle, M. de Ségur cite le salon de Mme de Montesson, dont les ordonnateurs des fêtes étaient Dauberval et Carmontelle. Le désir de plaire de la maîtresse de maison, tous ses efforts pour s'attacher des amis et se faire pardonner une situation fausse, une magnificence à laquelle elle prenait soin d'ôter l'orgueil qui blesse et le faste qui écrase, un luxe qu'elle tempérait par les simplicités de l'élégance et du bon goût, de mauvaises pièces de sa façon très-bien jouées et suivies d'un très-bon souper,—ces séductions, ces plaisirs attiraient un monde énorme dans le salon où le duc d'Orléans n'était que M. de Montesson. Et le goût des réceptions s'éteignant peu à peu, les grandes maisons si largement hospitalières se fermant l'une après l'autre ou se restreignant, les ambassadeurs ne recevant plus, cette maison de Mme de Montesson était un moment, sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui n'avait plus que les dîners du maréchal de Biron et les vendredis de la duchesse de la Vallière [158].

Dans le monde des grandes dames, il en était une que l'on ne rencontrait presque jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout où allait le grand monde. Chez cette femme qui semblait, comme Mme de Graffigny l'a dit de la France, s'être échappée des mains de la nature lorsqu'il n'était encore entré dans sa composition que l'air et le feu, chez madame la duchesse de Chaulnes, l'âme, le cœur, le caractère, les sens, tout était esprit. Tout en elle venait de l'esprit et retournait à l'esprit. Entretiens, causeries, dissertations, sa parole n'avait que la langue de l'esprit et le thème de l'esprit. Enfant gâtée, enfant terrible de ce siècle où il fallait tant d'esprit pour en avoir assez, elle en avait trop. Elle le jetait à toute volée, à l'étourdie, avec des boutades soudaines, des mots qui partaient ainsi qu'un coup de batte, des traits, des images, des portraits au vif, des facéties, un barbouillage effréné, du ridicule à draper le monde, des épithètes à tuer un homme, des comparaisons tirées on ne sait d'où, des caricatures qu'elle découpait comme au ciseau [159]; et sans y songer, sans viser au rôle qu'allait prendre la maréchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine de verve, faisait, dans les plus grands salons de la noblesse, une police des sottises et des bassesses pareille à celle que la raison de Mme Geoffrin faisait, dans la société, des défauts d'ordre et de bon sens [160].

Elle osait tout avec une insolence de duchesse. «A quoi cela est-il bon, un génie?» dit-elle un jour. Quand elle eut commis sa mésalliance, quand elle fut «la femme à Giac», comme on parlait devant elle d'une femme de qualité qui avait épousé un bourgeois: «Je ne le crois pas, dit-elle; on ne fait qu'une de ces folies en un siècle, et je l'ai déguignonnée.» Elle avait aussi bien le mot fin que le mot vif. Étonnée de l'insuffisance d'une femme qui avait désiré ardemment la voir, insuffisance qu'une amie de cette femme expliquait par la crainte de se trouver devant une personne de son esprit: «Ah!—fit Mme de Chaulnes,—cette crainte-là est la conscience des sots [161].» A l'aventure, c'est la devise de sa pensée et de sa vie; sa conscience n'est qu'un premier mouvement, et Sénac de Meilhan l'a peinte tout entière en comparant sa tête au char du soleil abandonné à Phaéton. Intelligence à la dérive et pleine de flammes, elle étonne toujours par l'éclat et l'imprévu. Son génie fou, le caprice de sa bouffonnerie, ses éclairs de raison, le déréglement et la chaleur de ses idées, la fièvre de tout son être, le feu même de ses gestes et de son regard, animent la société; et tous s'empressent autour de la duchesse au teint de cire, aux yeux d'aigle [162].

Au-dessous des salons de la noblesse venaient les salons de la finance. C'était d'abord le salon de ce patriarche de l'argent, tout chargé d'or et d'années, le vieux Samuel Bernard,—maison de bonne chère et de gros jeu où passait tout Paris, où le président Hénault, entrant dans le monde, rencontrait le comte de Verdun, grand janséniste et entreteneur de filles d'Opéra, le prince de Rohan, Mme de Montbazon, Desforts, le futur contrôleur général, Mme Martel, la beauté de Paris d'alors, le maréchal de Villeroy attiré par les beaux yeux de Mme de Sagonne, la fille de Bernard, et que l'on ménageait pour qu'il fermât les yeux sur la banqueroute de 32 millions que Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossoré, qui devint secrétaire des commandements de la Reine, Mme de Maisons, sœur de la maréchale de Villars, Haute-Roche, conseiller au parlement, Mme Fontaine, fille de la Dancourt et maîtresse de Bernard [163].

Un autre salon dont parlent les Mémoires d'un homme de qualité, c'était le salon de Law. On s'y réunissait autour d'un souper égayé par l'enjouement de la maîtresse de la maison, et l'on y entendait jusqu'à minuit, jusqu'à l'heure des affaires, mille charmantes folies sortir de la bouche de l'homme portant la fortune d'un peuple et sentant le crédit de la France crouler sous lui.

A côté de ce salon brillait le salon de Mme de Pléneuf, cette femme faite, selon l'expression de Saint-Simon, «pour fendre la nue à l'opéra et y faire admirer la déesse.» A cette beauté Mme de Pléneuf joignait l'esprit, l'intrigue, et comme une grâce de domination. Son salon avait encore l'agrément de sa fille, de cette fille qui sera Mme de Prie, et que d'Argenson appelle «la fleur des pois du siècle»: air de nymphe, visage délicat, de jolies joues, des cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais, l'attrayante personne possédait tout ce qu'on appelait alors «des je ne sais quoi qui enlèvent». La musique était le grand plaisir de ce salon, et c'est de chez Mme de Pléneuf que sortira, patronnée par Mme de Prie, l'idée de ces concerts degli Paganti tenus chez Crozat et immortalisés par un des derniers coups de crayon de Watteau dans ce dessin, léger comme l'âme d'un air italien, qu'on voit au musée du Louvre [164]; premiers grands concerts du siècle auxquels devaient succéder les fameux concerts de l'hôtel Lubert présidés par la fille du président, et courus par les personnes les plus qualifiées de France [165].—Et quelquefois la bonne compagnie de ce temps poussait jusqu'à Plaisance, jusqu'au beau château des Paris-Montmartel, où, après le dîner, une loterie de bijoux magnifiques versait les diamants dans le cercle des femmes [166].

L'argent a toujours été glorieux en France, et la tradition de Bullion servant à ses convives des médailles d'or se continue dans les hommes d'argent qui lui succèdent. Mais les traitants se façonnent dans le dix-huitième siècle; ils se forment aux délicatesses et aux raffinements du temps. Leur générosité se dépouille de grossièreté et de brutalité: elle vise à être bien élevée, galante, à avoir le bon air, elle prend une coquetterie et une modestie. Leur opulence n'éclate plus; elle n'est plus un soufflet donné aux gens: l'esprit lui vient ainsi que l'invention. Elle se pare de recherches, d'imaginations, d'une grâce, où le goût d'un caprice de femme semble se mêler à la folie d'un grand seigneur. Elle s'élève aux charmantes attentions, aux prodigieuses fantaisies de ce Bouret qui, ne pouvant faire manger à une femme, condamnée au régime du lait, un litron de petits pois,—une primeur de cent écus!—les faisait donner à sa vache!

De ce côté du monde, la finance, dans cet ordre de l'argent, éclate, en se voilant à peine, le désir, l'ambition, la fureur d'attirer les gens de qualité. Maîtres et maîtresses de maison ne reculent devant aucun effort, devant aucune peine, devant aucune dépense pour avoir cet honneur si disputé, si envié, l'honneur de recevoir un peu de la cour et quelques femmes nobles. C'est l'idée fixe, la préoccupation constante, souvent la ruine du financier et de la financière. Et comme ils jettent largement de leur opulence dans leurs appartements, dans leur mobilier, dans leurs cuisines, dans leurs fêtes, pour donner à la noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y asseoir un moment, et d'y laisser tomber le bruit de ses titres qu'on ramasse pour le faire sonner! Que ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites, pour frotter contre un vieux nom son argent neuf? Ce sont des soumissions, mille ambassades, c'est la liste de sa société qu'on soumet à l'homme ou à la femme de Versailles; c'est le choix qu'on lui laisse, c'est la permission qu'on lui donne d'amener ceux et celles qu'il désire: c'est la porte de son salon dont on lui donne la clef.

Le plus grand salon de finance du dix-huitième siècle fut le salon de Grimod de la Reynière, «le premier souper de Paris», ainsi qu'on l'appelait [167]. Née de Jarente et tenant par sa famille à une grande maison, Mme de la Reynière était désolée de n'être pas mariée à un homme de qualité, désolée d'être une financière à laquelle était défendue la présentation à la cour. S'il faut en croire le portrait qu'en a tracé Mme de Genlis sous le nom de Mme d'Olcy dans Adèle et Théodore, elle ne pouvait entendre parler du Roi, de la Reine, de Versailles, d'un grand habit, de tout ce qui lui rappelait le monde où son or ne pouvait atteindre, sans éprouver des angoisses intérieures si violentes qu'elles échappaient au dehors: elle rompait aussitôt la conversation. Pour s'étourdir et se tromper, elle avait appelé Versailles chez elle. Une chère exquise, des fêtes merveilleuses, un luxe qui par l'excès touchait à la majesté, avaient amené dans son hôtel les hommes et les femmes du plus haut parage, et elle était arrivée à avoir pour amies intimes la comtesse de Melfort et la comtesse de Tessé, pour monde habituel ce qu'il y avait de mieux nommé. De là bien des colères et bien des ingratitudes autour d'elle, bien des jalousies encore excitées par sa beauté, par la magnificence de son train, par la suprême élégance de sa toilette, par la facilité si noble de son accueil. On exagéra les ridicules de cette financière délicate et vaporeuse qui se plaignait toujours de sa santé; et l'on oublia de voir la bonté, la charité, la bienfaisance qui rachetaient largement en elle les faiblesses et les petites vanités si durement humiliées par les sociétés, les soupers et les cochonailles de son fils [168].—Il semble qu'il y ait dans les richesses un degré qui les rend inexcusables, et où les vertus mêmes ne sont pas pardonnées.

En sortant du salon Grimod de la Reynière, l'on trouvait le salon Trudaine familièrement appelé «le salon du garçon philosophe», où deux grands dîners par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient les ducs et les pairs, les ambassadeurs et les étrangers de distinction, la première noblesse, le simple gentilhomme, les gens de lettres, la robe, la finance, tout ce que Paris avait de nommé ou de connu. C'était l'endroit où se rassemblait en hommes la meilleure compagnie, et où l'on trouvait la conversation la plus solide aussi bien que la causerie la plus piquante. Cependant le complet agrément de ce monde était un peu empêché par la maîtresse de maison, Mme Trudaine, femme spirituelle, aimable, sensible, mais qui jouait avec affectation le mépris pour les préjugés du siècle, et dont l'attention silencieuse, un peu dédaigneuse, laissait tomber autour d'elle une certaine froideur.

Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bonhomie dans une maison célèbre par sa table, la plus somptueuse peut-être de Paris, et par ses concerts si recherchés. Cette maison, la maison de M. Laborde, était tenue par une femme vertueuse et raisonnable, plus sage que les autres financières, moins engouée de noblesse, accueillant avec politesse, mais sans empressement, les avances et les caresses des grandes dames, et se réservant dans ce salon où le monde passait un petit coin d'intimité, un petit cercle d'amis choisis [169].

Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont il reste aujourd'hui à peine un nom, le salon de Mme Dumoley! un salon un peu à la façon de ces hôtels de la place Vendôme, de la place Royale, où l'on ajoutait sans le savoir des scènes si comiques à Turcaret, où l'on ne recevait pas les hommes sans dentelles arrivant à pied. Mme Dumoley était une personne occupée toute la semaine du nombre d'hommes qu'elle devait avoir à son lundi, et savourant d'avance les louanges sur la richesse de ses ameublements, le luxe de sa table, le goût de son opulence. Réglant son accueil sur la fortune et la noblesse des gens, affichant les gens titrés, montant au plus extrême des airs de la cour, elle voulait bien trouver dans l'esprit d'un homme un prétexte à le recevoir quelquefois. Cette complaisance la sauvait un peu du ridicule. Mme Dumoley avait encore pour elle les restes d'un aimable visage, un agréable vernis de politesse, un joli petit esprit de femme qui parfois lui mettait la plume en main et lui faisait tracer un amusant croquis de «la figure en zigzag de l'abbé Delille» [170]. Et le portrait de la financière sera fini quand nous aurons ajouté avec la méchanceté d'un contemporain: «Elle ne fait point entrer l'amour dans ses moyens de bonheur. Acceptant à la campagne, en voyage, aux eaux, de petits soins offerts sans aucuns frais de sentiment et payés par elle en sentiments presque purs, elle ne serait capable de descendre à des complaisances un peu marquées que pour un homme titré [171]

Mais le salon de finance où le monde trouvait les plus vives distractions, les fêtes les plus animées, un spectacle continuel, était la maison de M. de la Popelinière à Passy, où Gossec et Gaïffre conduisaient les concerts, où Deshayes, le maître de ballets de la Comédie-Italienne, réglait les divertissements; maison pareille à un théâtre avec sa scène machinée comme un petit Opéra et ses corridors remplis d'artistes, d'hommes de lettres, de virtuoses, de danseuses qui y mangeaient, couchaient, logeaient comme dans un hôtel garni d'habitude; maison hospitalière à tous les arts, pleine du bruit de tous les talents, vestibule de l'Opéra, où descendaient tous les violons, les chanteurs et les chanteuses d'Italie, où les danses, les chants, les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne cessaient pas du matin au soir! Ce n'était point assez que les jours de spectacle, et ces grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet, Rameau, Mme Riccoboni, Vaucanson, le poëte Bertin, Vanloo et sa femme, la chanteuse à la voix de rossignol; la maison avait encore ses dimanches où Paris arrivait dès le matin, pour la messe en musique de Gossec, arrivait plus tard pour le grand dîner, arrivait à cinq heures pour le couvert dans la grande galerie, arrivait à neuf heures pour le souper, arrivait après neuf heures pour la petite musique particulière où jouait Mondonville.

Une femme donnait le mouvement à toutes ces fêtes, une femme rare et charmante, Mme de la Popelinière. A la beauté et à la grâce de la beauté, elle joignait l'esprit, la verve d'imagination et de parole, la délicatesse, la finesse, un goût exquis des choses de l'art et de la littérature, le naturel du ton et la simplicité de l'âme. Fille d'une comédienne, la Dancourt, et d'abord maîtresse du financier qui lui avait promis le mariage et se dérobait tout doucement à sa promesse, elle avait été conter son chagrin à Mme de Tencin. «Il vous épousera, j'en fais mon affaire,» lui avait dit Mme de Tencin, et elle n'avait rien trouvé de mieux que de travailler sourdement les scrupules religieux du vieux Fleury; en sorte qu'au rembaillement des fermes, Fleury faisait à la Popelinière une condition d'épouser sa maîtresse. La petite Dancourt se trouva être, une fois mariée, une maîtresse de salon admirable. Elle racheta son passé en l'oubliant, sans mettre de l'orgueil sur cet oubli; elle chercha à plaire, et elle y parvint si bien, elle fut si bien adoptée par la mode, que peu à peu, sans y songer, elle fut portée naturellement dans un monde où le financier ne pouvait la suivre, dans des soupers où il n'était pas invité. Il voulut la retenir, la retirer de ces grandes relations qui le rendaient jaloux; car, en la voyant si courtisée, il avait repris de l'amour pour elle. Elle traita ces prétentions de tyrannie capricieuse, d'esclavage humiliant; et bientôt arrivait la découverte de la liaison avec Richelieu que suivait la séparation des époux. Mais déjà, elle était malade du mal qui devait la tuer, et sur lequel elle semble mettre la main pour le faire taire quand elle écrit à Richelieu. Un cancer emportait la pauvre femme.

Cette mort n'assombrissait qu'un moment la maison de la Popelinière, bientôt remarié avec la jolie Mlle de Mondran, qu'il épousait sur la réputation de ses talents. Mais ce n'était plus Mme de la Popelinière. Malgré tous ses talents, son esprit, son art de grande comédienne, la nouvelle maîtresse du salon de la Popelinière n'avait plus la grâce attachante, attirante de celle qui l'avait précédée. Le monde affluait toujours; mais il n'accourait plus que par curiosité pour les fêtes et la magnificence de l'hôte [172].

III
LA DISSIPATION DU MONDE

Peignons au milieu de ce monde la vie de la femme mondaine.

Ce n'est que vers les onze heures qu'il commence à faire jour chez une femme de bon ton du dix-huitième siècle. Jusque-là «il n'est pas encore jour»: c'est l'expression consacrée qui ferme sa porte. Une raie de lumière glissant du haut du volet, un aboiement de bichon ou de la petite chienne gredine couchée sur le lit à ses pieds, l'éveille: elle détourne son rideau, elle ouvre les yeux dans ce demi-jour de sa chambre toute pleine encore des tiédeurs de la nuit, et elle sonne. On gratte; c'est le feu qu'une femme de chambre vient faire. La maîtresse demande le temps qu'il fait, se plaint d'une nuit affreuse, trempe ses lèvres à une tasse de chocolat. Puis, jetant ses pieds sur le tapis, sautant et s'asseyant sur le bord du lit, caressant d'une main la petite chienne, de l'autre retenant sa chemise, elle laisse ses deux femmes lui passer une jupe et lui chausser, en s'agenouillant, ses deux mules. Cela fait, elle s'abandonne aux bras de ses femmes, qui la transportent sur une magnifique délassante, et la voilà devant sa toilette. Dans l'appartement de la femme, c'est le meuble de triomphe que cette table surmontée d'une glace, parée de dentelles comme un autel, enveloppée de mousseline comme un berceau, toute encombrée de philtres et de parures, fards, pâtes, mouches, odeurs, vermillon, rouge minéral, végétal, blanc chimique, bleu de veine, vinaigre de Maille contre les rides [173], et les rubans, et les tresses, et les aigrettes, petit monde enchanté des coquetteries du siècle d'où s'envole un air d'ambre dans un nuage de poudre!—Depuis longtemps les experts ont réglé sa place: la toilette est toujours dans un cabinet au nord, pour que le jour net, la clarté sans miroitement d'un atelier de peinture tombe sur la femme qui s'habille.

Une femme alors devant la glace ajuste à sa maîtresse le corps échancré et serré des deux côtés, et le lui lace au dos avec un cordonnet qui par instants se prend dans la chemise qu'il retrousse. Le cartel en forme de lyre accroché au panneau marque plus de midi; la porte, mal fermée derrière le paravent, s'est déjà ouverte pour un charmant homme qui, assis à côté du coffre aux robes, le coude appuyé à la toilette, un bras jeté derrière le fauteuil, regarde habiller la dame d'un air de confidence. Le moment du grand lever est venu; et voici tous les courtisans et tous les familiers qui viennent faire cercle autour de la femme en manteau de lit. C'est l'instant du règne de la femme. Elle est friande, elle est charmante, ramassée dans son corset, avec cet aimable désordre et cet air chiffonné du déshabillé du matin. Aussi que de monde autour d'elle! C'est un marquis, un chevalier, ce sont des robins et des beaux esprits. Et, tout assaillie de compliments, elle répond, elle sourit, remuant à tout moment, choisissant un bonnet, puis un autre, laissant en suspens la main du coiffeur forcé d'attendre, le peigne en l'air, que cette tête de girouette se fixe un instant pour pouvoir enfin faire une boucle à la dérobée. C'est là qu'on dépêche les grandes affaires, qu'on reçoit l'amour, qu'on le gronde, qu'on le caresse, qu'on le congédie; c'est là qu'au milieu du babil interrompu et coupé, on écrit ces délicieux billets du matin plus aisés que ceux du soir et où le cœur se montre en négligé. Cependant les deux sonnettes du cabinet font sans cesse un carillon étourdissant: ce sont des caprices, des ordres, des commissions; toute la livrée est mise en campagne pour aller prendre l'affiche de la comédie, acheter des bouquets, s'informer quand la marchande de modes apportera des rubans d'un nouveau goût, et quand le vis-à-vis sera peint. Le colporteur entre avec les scandales du jour, tirant de sa balle des brochures dont une toilette ne peut se passer, et qu'on gardera trois jours, assure-t-il, sans être tenté d'en faire des papillotes. Le médecin de madame la complimente sur son magnifique teint, sa brillante santé, «la collection de ses grâces». Et l'abbé, car l'abbé est de fondation à la toilette, quelque petit abbé vif et sémillant, se trémoussant sur le siége qu'une femme lui a avancé, conte l'anecdote du jour, ou fredonne l'ariette courante, pirouette sur le talon, et taille des mouches tout en parlant. On va, on vient, on piétine autour de la toilette: un homme à talent gratte une guitare que les rires font taire, un marin présente un sapajou ou un perroquet, un petit marchand de fleurs, remarqué la veille à la porte du Vauxhall, offre des odeurs, des piqûres de Marseille ou des bonbons. Une marchande déroule sur un fauteuil une soie gorge de pigeon ou fleur de pêcher; et à tout cela: «Qu'en dit l'abbé?» fait la jolie femme qui se retourne à demi, et, revenant à la glace, se pose au coin de l'œil une mouche assassine, tandis que l'abbé lorgne la soierie et la marchande [174].

Heure charmante du matin, que le dix-huitième siècle appelait poétiquement la jeunesse de la journée! La coquetterie semblait se lever, la beauté renaissait dans le bruit, l'empressement, l'adoration d'une cour. Il y avait auprès de la toilette un mouvement délicieux, et qu'animait encore l'activité des femmes de chambre autour de leur maîtresse, le travail léger des soubrettes lestes et voltigeantes. On les voyait à tout moment passer et repasser, aller et revenir, et doucement trottiner, tantôt du vent de leur jupe faisant lever la poudre tombée, tantôt agenouillées tendant les mules, ou bien droites tirant du bout des doigts le lacet d'un corps, ou bien encore penchées mettant la main à un accommodage de cheveux. Et quel air à tout cela! Imaginez Clairette, Philippine ou Mutine, de fines matoises, des minois délicats, la plus jolie tournure de visage, les yeux les plus fripons, la peau blanche, le pied mignon, et l'ensemble de figure le plus frais [175]. Car la femme d'alors voulait du joli dans tout ce qui l'entourait. Elle aimait les suivantes avenantes et ragoûtantes. Elle les prenait, sans jalousie, pour accompagner sa beauté ou pour lui rappeler sa jeunesse; et elle mettait à les choisir l'amour-propre et le goût de la duchesse de Grammont dont les chambrières étaient si renommées [176]. Il semble qu'elle ait voulu donner à Baudouin ces modèles de filles ravissantes, si bien parées des dépouilles encore fraîches de leurs maîtresses, le petit papillon de dentelle posé sur le haut de la tête, le fichu des Indes glissant entre les deux seins, les bras nus sortant des dentelles, la jupe retroussée et falbalassée, le grand tablier de linge à bavette sur la poitrine [177]; toilette des grandes maisons qui fait si vite oublier à la femme de chambre sa tenue passée dans les maisons bourgeoises où elle a d'abord servi, le juste de molleton rayé, la jupe de calemande, le bonnet rond de simple batiste, les cheveux sans poudre, la croix d'or au cou au bout d'une ganse noire, et le tablier de toile à carreaux rouges [178]. Mais alors elle savait tout au plus lire et écrire, faire un lit, une petite soupe, blanchir le menu linge, coudre, raccommoder [179]; maintenant, que de talents! Elle est femme de chambre, coiffeuse, habilleuse, ouvrière, couturière. Elle sait faire de la tapisserie à point carré et à petit point, monter une blonde, attacher un falbala ou des quilles [180]. Elle est précieuse à madame qui la traite presque en femme de compagnie. Et à force de voir d'en bas la meilleure société, elle en prend à l'antichambre et dans l'office le maintien, les petits airs, les travers et l'élégance [181]; si bien qu'elle pourrait, comme Lisette, doubler sa maîtresse dans les Jeux de l'Amour. Elle porte dans toute sa personne comme un goût de monde qui fait dans ce siècle sa tentation si grande, qui irrite l'infidélité de ces maris peints par Baudouin dans l'Épouse indiscrète, qui inspire au fils du comte de Soyecourt cette furieuse passion pour la femme de chambre de sa mère [182]. Les grâces de la femme de chambre, ce sont les grâces de Marton devenant les grâces de Suzanne.

Si élégantes, si coquettes, si provocantes qu'elles soient, ces femmes de service ont souvent de la vertu; presque toujours elles ont une vertu: le dévouement, si commun dans le service plein de douceur de ce temps où les maîtresses faisaient danser aux chansons dans leur antichambre [183], où les Choiseul donnaient le bal aux domestiques de leurs amis [184]. A côté du nom de Mme du Deffand, de Mlle de Lespinasse, de Mlle Aïssé, l'histoire n'a-t-elle pas conservé le souvenir de ces trois servantes attachées à leur mémoire comme elles furent attachées et pour ainsi dire mêlées à leur vie: Devreux, Rondet, et cette Sophie qui, après la mort de sa maîtresse, entra de chagrin dans un couvent [185]?

La toilette finie,—et cette toilette n'est souvent qu'une des trois toilettes de la journée [186],—la femme va répéter l'ariette nouvelle et s'accompagner au clavecin; ou bien elle prend sa leçon de harpe, cette leçon, dessinée par Moreau dans l'Accord parfait, qui met le bras en si beau jour, fait jouer si joliment la main, et donne au visage un air d'enthousiasme fort apprécié par le siècle de Mme de Genlis [187]. Est-ce le temps du règne de Tronchin imposant l'exercice à la femme comme une sorte de devoir à la mode? L'ordre est donné de seller un joli cheval dont la crinière est nouée tout le long de rubans, dont la queue ornée d'une rosette flotte au vent qui la fouette. Et suivie par un seul palefrenier, la femme galope jusqu'au bois de Boulogne dans une veste amazone de satin vert galonné d'or, à la jupe rose soutachée de dentelles d'argent. C'est la grande distraction des élégantes quand l'hygiène est de bon ton. Le bois de Boulogne se remplit de cavalcades où les amazones se croisent avec les cavaliers. Le cheval donne à la femme mille coquetteries, une allure nouvelle, piquante, libre, le charme d'un demi-travestissement, les provocations singulières de ce costume d'homme dans lequel Mme du Barry a voulu être peinte, a voulu être gravée: ainsi l'on se figurerait la Volupté essayant l'uniforme de Chérubin. Tailleurs et couturières s'empressent à renouveler la mode théâtrale des amazones du commencement du siècle; ils s'appliquent à trouver l'habit le moins habillé qui soit en même temps le plus simple et le plus galant. Et les femmes à cheval, que le bois de Boulogne voit passer en 1786 dans ses allées de poussière, portent la veste de pékin puce à trois collets, garnie sur le devant et aux ouvertures des poches de petits boutons d'ivoire; la jupe pareille, bordée d'un ruban rose, cache et montre, en allant et venant, un soulier de peau rose à talon plat. Un petit gilet de pékin vert pomme se croise et se rabat sur la poitrine, au-dessous d'une large cravate de gaze blanche qui fait au cou un gros nœud. Sur un chapeau de feutre de laine couleur queue de serin, la nuance en vogue, tremble, se balance et s'envole un bouquet de plumes blanches et vertes; et les cheveux, serrés en gros catogan, à la manière des hommes, parfois enfermés dans une coiffure au flambeau d'amour, battent au dos des amazones [188].

Avant Tronchin, la lecture des nouvelles manuscrites, quelques brochures feuilletées menaient la femme jusqu'au dîner [189]. Le dîner achevé, les chevaux attelés, la femme sortait. Elle faisait ses visites, mille courses; elle passait au Palais-Marchand, et chez les marchandes de modes pour choisir quelques dentelles ou les petites oyes les plus élégantes. Elle entrait au Chagrin de Turquie, la boutique de joaillerie à la mode, où on lui montrait les aigrettes du dernier goût, les girandoles, les boucles, les esclavages, les rivières de diamants [190]. Elle battait la ville, courait les curiosités du jour, allait donner un regard au bâtiment fini, à l'incendie fumant, à la tapisserie exposée. Tout en courant d'ici là, d'une chose à une autre, elle mettait des billets de visite, elle se faisait écrire à une dizaine de portes, elle entrait dans vingt maisons, elle y restait le temps d'une embrassade, d'une médisance et d'un compliment. Souvent elle se montrait dans une désobligeante «azurée comme le firmament», et quand le jour commençait à baisser elle faisait toucher aux Tuileries: c'était le moment brillant de la promenade, la belle heure du beau monde, et il n'y aurait pas eu de décence à s'y montrer plus tôt. Les diamants brillaient dans la grande allée, dont quatre paniers prenaient toute la largeur; et jusqu'au bout de ces Tuileries, où Richelieu mourant se traînera pour saluer une dernière fois Paris, le soleil et la femme, on voyait des révérences de grandes dames rendues, d'un air distrait, aux hommes qui défilaient. Les grands habits, les grandes toilettes passaient, mêlés aux petites toilettes, aux déshabillés des femmes qui venaient promener «leur nonchalance ou leur mauvaise santé»; le panier à ouvrage à la ceinture, le petit chien sous le bras, ces dernières allaient lentement, la coiffure avancée, un soupçon de rouge à la joue, en robe ouverte, en jupe falbalassée et assez courte pour laisser voir un pied chaussé d'une mule blanche. A chaque pas, dans tout ce monde qui se croisait, c'étaient des rencontres, des reconnaissances, un regard, un mot échangé, un bras offert, et qu'on prenait pour l'enlever à une autre. Parfois, en se promenant, l'idée venait d'une partie improvisée. On attendait, en faisant le tour du grand bassin, que le Pont tournant fût fermé; et, après un souper chez le Suisse, on avait à soi le jardin et la nuit [191].—Parfois encore l'on finissait la journée par une partie de garçon, un souper aux Porcherons ou au Port à l'Anglais [192], à moins que l'on ne préférât le passe-temps de ces nuits blanches du Cours la Reine, nuits joyeuses et brillantes, pleines de symphonies, et d'illuminations, et de jeux, qui retenaient jusqu'à l'aube les hommes et les femmes à la mode [193].

Mais le plus souvent, les jours qui n'étaient point jours d'opéra ou grands jours de comédie, la femme se laissait entraîner à quelqu'une de ces foires qui mettaient un coin de carnaval dans Paris ou dans la campagne autour de Paris. Une compagnie l'emmenait à la foire de Bezons, à la foire Saint-Ovide, à la foire Saint-Laurent et de préférence à la foire Saint-Germain, qui l'éblouissaient, l'étourdissaient et l'amusaient avec leurs mille lumières, leurs bruits de toutes sortes, leurs spectacles de toute espèce: cris de marchands, appels et compliments, annonces et représentations de danseurs de corde, de joueurs de gobelets, de faiseurs de tours de gibecière, de montreurs d'ouvrages mécaniques, boutiques où l'on vendait de tout et des brochures nouvelles, fête de Babel dont la femme allait oublier la fatigue et le fracas à l'Opéra-Comique [194].

Plus tard tout est changé, les amusements, les promenades, la vogue des marchands et les rendez-vous de la mode. On ne va plus au Palais-Marchand, on va au Palais-Royal. Ce n'est plus au Chagrin de Turquie, à peine si l'on sait encore ce nom, c'est à la Descente du Pont-Neuf, au Petit Dunkerque, au Petit, comme on dit familièrement, que s'arrêtent les petites maîtresses désœuvrées, et qu'elles perdent agréablement deux heures à choisir une délicieuse inutilité [195]. Et de même que le Palais-Marchand est déserté pour le Palais-Royal, les Tuileries sont abandonnées pour les boulevards, la nouvelle promenade en vogue, qui a son jour de mode, le jeudi, où l'on voit se presser toutes les voitures d'élégantes, les allemandes, les diligences, les dormeuses, les vis-à-vis, les soli, les paresseuses, les cabriolets, les sabots, les gondoles, les berlines à cul de singe, les haquets et les diables. Et ce ne sont qu'hommes et femmes du bel air se lorgnant d'un carrosse à l'autre, se saluant en levant et abaissant les glaces. Les chevaux vont au pas pour permettre aux promeneurs d'aller à la portière dire un bonjour à leurs connaissances, et les bouquetières montent sur les marchepieds pour offrir leurs fleurs aux dames [196]. On s'arrête, on descend; on va prendre une glace aux tables placées devant le café Gaussin ou devant le café du Grand Alexandre; et l'on regarde passer tout ce monde, défiler toutes ces voitures, les livrées, les figures, la mode, dans ce bruit des boulevards fait de tous les bruits: le fracas lointain des parades, le grommellement bourdonnant des buveurs, le sifflement des petites marchandes de nougat, la musique des vielleuses montagnardes, le claquement des coups de fouet, le hennissement des chevaux, le son des tambours et des trompettes [197].

Le cadre des distractions de 1730, de 1740, de 1750 est bien élargi. Les femmes vont maintenant après le dîner, reculé à trois heures, aux sermons du père Anselme. Elles vont au Lycée. Elles vont voir la fabrication de la thériaque au Jardin des Plantes. Elles vont chez l'horloger Furet voir la négresse qui a l'heure peinte dans l'œil droit, les minutes dessinées dans l'œil gauche. Elles vont à Vincennes, qui a cessé d'être une prison, voir la chambre où fut enfermé le grand Condé [198], ou bien chez Greuze admirer son tableau de Danaé [199]. Elles vont encore voir la procession de trois cent treize esclaves français rachetés à Alger [200], ou l'hôtel Thélusson qui s'élève, ou les deux têtes parlantes de l'abbé Mical qui articulent quatre phrases [201]. Elles vont faire dessiner leur profil, le faire écrire à main levée par le calligraphe Bernard [202]. Elles vont assister à l'inventaire de la marquise de Massiac, voir ce mobilier de deux millions, ce magasin d'étoffes et de porcelaines et de bijoux, comme il n'y en avait pas un à Paris [203]. Après avoir fait dire une messe le matin pour le succès de l'ascension d'un aérostat, elles vont embrasser les frères Robert ou Pilatre du Rozier avant qu'ils ne s'enlèvent [204]. L'engouement des sciences, des arts, de l'industrie, entré dans la société, a développé chez la femme une curiosité universelle et fébrile, une envie de tout voir et de tout connaître. Son imagination vole d'idées en idées, de spectacles en spectacles, d'occupations en occupations; sa journée n'est que mouvement, empressement, projets d'un instant, ardeur tourbillonnante, inconstante, qui l'emporte aux quatre coins de Paris, sur les pas de l'opinion, sur les annonces des feuilles publiques, sur le bruit des systèmes, des théories, des cours et des expériences, sur le vent qu'il fait, sur l'air qui souffle, sur l'aile du caprice qui lui effleure le front en passant. Journée pleine et vide, grosse de désirs, d'aspirations, de résolutions, qui semble remuer avec ce qu'elle se promet de plaisirs sérieux et de distractions philosophiques, économiques même, la table d'une encyclopédie! Un méchant, qui est à peine un caricaturiste, l'a esquissée d'après nature, cette journée d'une femme de la fin du siècle, et il va nous en peindre le train, la fièvre, les zigzags, les arrêts à moitié chemin, la folie courante et à bâtons rompus. La femme sort; elle passe prendre le chevalier, elle l'enlève: il l'accompagnera au cours d'anatomie où elle va. En route, elle rencontre la marquise, qui a besoin de la consulter sur la chose du monde la plus essentielle, et qui la mène chez sa marchande de modes. A trois portes de la marchande de modes, le chasseur du baron aborde la voiture de ces dames retardée par un embarras: c'est le baron, qui leur propose de voir de nouvelles expériences sur l'air inflammable. «Je n'aime rien tant, répond la femme, mais vous me garantissez qu'il n'y aura point de détonations. Montez, baron.» Et le baron jette au cocher: «Rue de la Pépinière!» On arrive. «Je vous laisse, dit la femme; il est tard, et je manquerais mon cours de statique. Chevalier, serez-vous des nôtres?» Près de l'Arsenal: «Germain, voici l'adresse imprimée.» On commence à rouler. Mais on aperçoit de jolies perruches: il faut arrêter pour les regarder, leur parler; le marchand engage les dames à entrer pour voir un superbe perroquet disant, à ce qu'il assure, des polissonneries qui attireraient trop de monde autour de la voiture. «Oh! descendons, ma chère, nous nous amuserons comme des dieux!» On achète le perroquet. Une berline passe. La femme crie à l'homme qui est dedans: «Un mot. Où courez-vous, comte?—Je vais voir l'imprimerie des aveugles.—Unique! délicieux! charmant! Courons-y tous!» Mais en chemin, la femme demande au comte si c'est cette berline qu'il avait le jour où il l'a conduite voir le tableau de Drouais: voilà la marquise enflammée par la description du tableau, qui veut absolument le voir. On se dit que les aveugles imprimeront encore longtemps, que le tableau peut disparaître d'un moment à l'autre: «Chez Drouais!» On s'est mis à causer peinture, le chevalier avoue qu'il peint: aussitôt l'idée prend aux femmes de surprendre ses portefeuilles en désordre et de juger ses fleurs. «A la Barrière Blanche!» Les chevaux tournent et repartent. «Eh! bon dieu! à propos de fleurs, reprend la marquise, on est venu me dire que le grand cierge serpentaire du Jardin du Roi est fleuri, ce qui n'aura lieu que dans trente ou quarante ou cinquante ans peut-être... Si c'était le dernier moment, nous l'aurions manqué pour la vie.» Et du Jardin des Plantes, l'on revient encore, avant d'être arrivé, à un architecte de Parthénion qui demeure rue des Marais, de l'architecte à un stucateur du boulevard de l'Opéra, du stucateur à Réveillon, de Réveillon à Desenne pour prendre des brochures. Au bout de quoi le chevalier dit à la dame: «Vous vouliez aller au Lycée...» C'est le mot final de la journée [205].

Point de repos, point de silence, toujours du mouvement, toujours du bruit, une perpétuelle distraction de soi-même, voilà cette vie. La femme ne veut point avoir une heure de recueillement, un instant de solitude. Et même aux heures où le monde lui manque, aux heures où elle est menacée de retomber sur elle-même, il lui faut à côté d'elle, sous la main, quelque chose de vivant, de bruyant, d'étourdissant. Il faut, pour lui tenir compagnie et l'empêcher d'être seule, le jeu et le tapage d'animaux familiers. Ici c'est un singe, la bête d'élection et d'affection du dix-huitième siècle, la chimère du Rococo, un sapajou qui prend le chocolat avec sa maîtresse en face d'un perroquet. Là, capricieux et leste, sautillant comme une phrase de Carraccioli, un écureuil court sur le damas d'une ottomane et grimpe à la rocaille d'un lambris. Les chambres à coucher et les salons se remplissent de ces jolis angoras gris dont Mme de Mirepoix s'entoure, qu'elle installe sur sa grande table de loto, et qui poussent de la patte les jetons à leur portée [206]. Quelle femme n'a eu au moins un chien? un chien chéri, gâté, qu'on couche avec soi, qu'on fait manger sur son assiette, auquel on sert un filet de chevreuil, une aile de faisan, ou une carcasse de gelinotte [207], épagneul ou doguin qui règne en maître sur les oreillers et les coussins, levrette blanche ou chienne gredine dont on dit, lorsqu'elle n'est plus: «Ma pauvre défunte Diane ou Mitonnette [208]!...» Et quel amour, que de soins pareils à ceux de Marie Leczinska se relevant cent fois la nuit pour chercher sa chienne [209]! A panser de petits chiens, Lionais gagnait un château et une belle terre: on l'appelait Monseigneur en Bourgogne [210]. Et quelles belles éducations! Il semble que ces bêtes prennent, entre les mains de leurs maîtresses, quelque chose de leur cœur ou de l'esprit du temps: Patie, le chien de Mlle Aïssé, est toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier; le chien de M. de Choiseul, Chanteloup, suit Mme de Choiseul au couvent [211], et la princesse de Conti dresse le sien à mordre son mari [212]! Intelligence, caresses, immoralité même, rien ne manque dans le dix-huitième siècle à tous ces jolis petits animaux domestiques, bêtes frottées de grâce à peu près comme l'abbé Trublet était frotté d'esprit. Le Mercure est rempli des élégies que leur mort inspire. De leur vivant ils sont fameux, ils ont un nom et une généalogie: c'est Filou, le chien du Roi; c'est Pouf, le petit chien de Mme d'Épinay, fils de Thisbé et de Sibéli, qui manque un moment de brouiller la Chevrette et le Grandval [213]. On les fait dessiner, on les fait graver. Cochin donne à la postérité les chats de Mme du Deffand. Les chiens de Mme de Pompadour n'ont pas seulement l'honneur de l'estampe: ils ont la gloire de la pierre gravée. Poëtes, artistes et peintres les chantent ou les représentent au-dessous d'un nom ou d'une figure de femme; et n'est-ce pas l'image de leur fortune que ce chien de la Gimblette, peint par Fragonard, modelé par Clodion, dans le cadre d'un conte de la Fontaine?

Cependant, malgré tout, des heures restent à la femme qui seraient bien vides, si la femme ne leur donnait un emploi physique, presque machinal. Au logis, au coin du feu où la tient un mauvais temps d'hiver, un accès de paresse, dans le salon même où elle va s'établir toute une soirée, elle a besoin d'un de ces travaux qui occupent dans tous les temps les mains et les yeux de son sexe: petits ouvrages ne demandant à la femme qu'une attention d'habitude et sans réflexion, passe-temps de son loisir qui est la contenance de son activité. Il y a au dix-huitième siècle une grande imagination de ces menues occupations de la femme: elles naissent comme une mode, elles se répandent comme une épidémie, elles disparaissent comme un engouement; un caprice les apporte et les emporte. Sous la Régence, la fureur est de découper. Toutes les estampes passent à la découpure, celles-là surtout qui sont enluminées, et le désœuvrement de la femme taille aux ciseaux les plus belles, les plus vieilles, les plus rares, des estampes de cent livres pièce [214]; une fois découpées, on les colle sur des cartons, on les vernit et on en fait des meubles et des tentures, des espèces de tapisseries, des paravents, des écrans. Folie générale, grand art que cet art des découpures! Crébillon ne manque pas de le faire appeler le chef-d'œuvre de l'esprit humain par le sultan Schah-Baham; et cet art ne va-t-il pas avoir en ce siècle son grand homme et son génie dans le fameux Huber, le Watteau, le Callot, et le Paul Potter du découpage improvisé?

Quand les découpures ont fait leur temps, arrive en 1747 l'invasion des pantins et des pantines, des petites figures de carton dont un fil remue les bras et les jambes. Point de cheminée qui n'en soit garnie; c'est l'étrenne demandée par toutes les femmes et toutes les filles, et partout les petites figures s'agitent sur l'air de la chanson: