Dans la bourgeoisie, la fille vit avec la mère, toujours près d'elle, sous son cœur, sous ses leçons. La mère la couve et l'élève, la portant vraiment de ses mains de l'enfance à la jeunesse. Chardin, ce peintre intime de la bourgeoisie, nous montre toujours la petite fille à côté de cette mère dévouée et laborieuse, grandissant, déjà sérieuse et simple, comme à l'ombre des vertus du ménage. Ce n'est point une petite «pomponnée»: la voici avec son gros bourrelet carré, son juste à manches courtes, une jupe et un tablier à bavolet; et il ne lui faudra point d'autres joujoux qu'un tambour, un moulin, une raquette, des quilles, les joujoux de la rue et du peuple. Pour toute gouvernante, elle aura sa mère. C'est sa mère qui l'élèvera dans cet intérieur à son image, commode et rangé, où tout semble avoir la solidité, la netteté, l'ordre du bonheur bourgeois: les gros meubles, le parquet lavé, les grands fauteuils d'aplomb sur leurs pieds tournés, l'armoire de noyer avec au-dessus la bouteille de cassis [366] et dans laquelle dorment les almanachs des années passées, marquant les morts et les naissances, gardant toute l'histoire de la famille [367]. C'est sa mère qui lui fera joindre ses petites mains pour le Benedicite, avant de lui donner une assiette de la soupe, que la petite, de sa chaise basse, voit fumer sur la table dans la soupière d'étain. C'est sa mère qui, arrêtant le dévidoir et laissant sur la table le rouet chargé de sa quenouille, la coiffera devant sa toilette, et, lui arrangeant sur le front un nœud de rubans, la fera belle pour les dimanches. C'est elle qui lui fera répéter son catéchisme et ses leçons; et, si par hasard elle se fait remplacer, ce sera par une sœur aînée qui jouera un moment auprès de la petite fille le personnage de sa mère. Ici, dans les familles de labeur, les enfants ne sont pas détachés des mères par la dissipation et les exigences du monde: filles ou garçons, ils sont une aide, une compagnie, un courage de plus à la maison. La maternité n'a pas de fausse honte: elle aime à les aimer, à les aimer de tout près. D'ailleurs, aux mères bourgeoises, les enfants ont moins coûté qu'aux autres: elles n'ont pas été obligées de se retrancher de leurs plaisirs, de ne plus vivre pour donner la «vie a ces importuns petits êtres». Habituées qu'elles sont au foyer, l'enfantement n'a pas été pour elles un sacrifice, et le rôle de mère, au lieu d'être une charge, est comme le devoir qui les récompense de l'accomplissement de leurs autres devoirs. Les filles bourgeoises restent donc attachées à la mère. Elles grandissent, modestes et retenues, dans une toilette où la coquetterie même est sobre, où l'économie fait des rentraitures au fichu; elles grandissent, portant sur la jupe ces outils du travail des femmes, des ciseaux et une pelote, comme le signe de leur vocation [368]. On les voit croître en santé et en force, respirant le bonheur de leur âge auprès de cette mère qui les rapproche encore d'elle par la douce familiarité du tutoiement. A sept ans, la petite fille entrait dans l'âge de raison, ou plutôt les parents se plaisaient à le lui attribuer, dans la pensée de la faire plus sage, en lui donnant par une haute idée de sa petite personne une conscience précoce. La mère lui disait pour la punir «Mademoiselle», et la petite fille commençait à comprendre qu'il est dans la bouche d'une mère des mots qui font plus de mal que les verges dans sa main. On la jugeait assez grande pour la mener en visite chez les grands parents, à la promenade, et l'on commençait à l'envoyer au catéchisme qui devait la préparer à la confirmation.
Chaque dimanche, dans quelque coin d'église, chapelle ou charnier, dans quelque bas-côté tout plein d'entre-colonnements, la petite fille allait s'asseoir sur les longs bancs de bois où les petites filles se faisaient face, les plus grandes jouant de l'éventail, les plus petites caquetant, se cachant derrière le dos du premier rang, et se riant tout bas à l'oreille. Au bout du passage laissé entre les bancs, un vieux prêtre se tenait assis dans un grand fauteuil de bois, ses besicles à la main, laissant à ses côtés un joli petit clerc, aux gestes onctueux, faire la leçon sous les yeux des mères et des bonnes femmes de la paroisse, interroger les petites filles, leur faire répéter à chacune l'évangile du jour, l'épître, l'oraison et le chapitre du catéchisme indiqué le dimanche précédent. Parfois un curé venait, devant lequel on faisait lever toutes les petites. Il interrogeait les plus savantes, et se retirait au milieu des révérences des mères flattées à fond, et se rengorgeant dans les belles réponses de leurs enfants [369].
Mais le moment venait où, si jalouses qu'elles fussent de l'éducation de leurs filles, les mères cédaient à l'usage, les envoyaient dans une pension conventuelle finir leur instruction religieuse, et achever de se former sous la direction des sœurs. Quand la petite fille avait passé par toutes les leçons graduées du catéchisme, on la mettait, d'ordinaire, dans un couvent, vers ses onze ans, pendant un an, pour faire avant sa confirmation, qui précédait alors la première communion, ses derniers exercices de piété. Après une visite générale à tous les grands parents, la petite entrait dans une maison religieuse et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de clôture.
C'étaient de tranquilles maisons que celles où la bourgeoisie mettait ses filles, humbles écoles qui avaient une salle où les sœurs instruisaient gratuitement les petites filles du peuple, communautés modestes, reléguées d'ordinaire dans un lointain faubourg, où la pension coûtait de 250 à 350 livres par an: l'abbaye des Cordelières, rue de l'Ourcine, la maison Saint-Magloire, rue Saint-Denis, les Chanoinesses de Saint-Augustin, faubourg Saint-Antoine, les dames Filles-Dieu, près la porte Saint-Denis, les Bénédictines du Saint-Sacrement, rue Cassette, les Religieuses de la Croix, rue de Charonne, les filles de la Sainte-Croix, les filles de la Sainte-Croix-Saint-Gervais, les Dames Annonciades de Popincourt, les Religieuses de la Congrégation Notre-Dame, la Congrégation Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-Geneviève [370], où fut élevée Mme du Barry. Tout en obéissant aux modes du temps, tout en formant la jeune fille aux arts d'agrément, à la danse, à la musique, apprises alors jusque dans les maisons d'éducation de pure charité [371], ces maisons n'avaient rien du faste ni de la vanité des couvents où les filles de la noblesse grandissaient dans l'impatience et l'appétit de la société qu'elles sentaient autour d'elle. Ce n'étaient, dans ces écoles religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, douceur; elles semblaient aussi loin des agitations mondaines qu'elles étaient à l'écart des bruits de Paris. La petite fille cédait bientôt au charme, et caressée par les sœurs, bientôt amie des autres enfants, placée à la grande table, elle se trouvait heureuse. Une sérénité inconnue lui venait de toutes choses, de cette vie réglée, de cette discipline apaisante, de tout ce qui était autour d'elle comme l'ombre de la grande allée de tilleuls où elle se promenait pendant les récréations avec une camarade de son choix. Rien ne lui apportait la pensée du monde qu'elle ne connaissait pas. La messe de chaque matin, les méditations et l'étude de tous les jours, les leçons qu'un maître de musique venait lui donner au parloir, la menaient sans ennui jusqu'au dimanche où ses parents venaient la chercher pour la promenade. Dans cet isolement si peu sévère, dans ce recueillement aimable, l'imagination de l'enfant avivait sa piété. Sa sensibilité naissante se tournait vers Dieu, et s'élevait à lui avec de secrètes effusions. Et les fêtes de couvent, le spectacle d'une prise de voile, mille pratiques, tant d'images, la faisaient arriver à la communion tremblante, ravie et enflammée [372].
Le passage au couvent, ces quelques années de retraite, d'éducation, de leçons religieuses dans les pensions conventionnelles, marquaient profondément l'âme des jeunes filles de la bourgeoisie. La femme bourgeoise en gardait toute sa vie un souvenir, une consécration, comme une ombre: un goût de discipline, un fond de piété, une certaine sévérité de foi lui restaient, qui devaient, exaltés par les disputes du temps, la passionner à froid et la mener au rigorisme. Dans sa dévotion, il y avait un secret caractère de rigidité, un instinctif besoin de doctrine qui la poussait au Jansénisme. Elle en fut le grand appui: et ce fut en elle que le Jansénisme trouva ces passions et ces dévouements qui, en 1758, mettaient les filles du procureur Cheret, les petites filles du fameux traiteur Cheret, à la tête d'une petite église tenant hautement la tête au curé de Saint-Séverin [373].
Les mères de la petite bourgeoisie, qui avaient besoin de l'aide de leurs filles au logis, ne les laissaient presque jamais, passé douze ans, au couvent ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient en cinq ans à lire, écrire, compter, coudre, broder et tricoter [374]. Aussitôt qu'elle était grandelette, la petite fille était reprise par ses parents. L'éducation qu'elle recevait en rentrant dans la maison paternelle se ressentait de la position intermédiaire que la bourgeoisie occupait dans la société. Née dans cet ordre flottant, et sans limites précises, qui touchait au peuple par le travail, à la noblesse par l'aisance, la jeune fille était formée à la fois pour les obligations du ménage et pour les plaisirs de la société. Elle recevait une éducation moitié populaire, moitié mondaine, qui l'approchait de tout sans l'empêcher de descendre à rien, et qui faisait de sa personne comme une image de cette classe tournée vers deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés: l'une était donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux manuels, aux soins, aux fatigues domestiques d'une servante; contraste singulier qui la faisait passer sans cesse et souvent plusieurs fois en un jour du rôle de virtuose au rôle de Cendrillon. Un maître amenait l'autre à la maison; après le maître d'écriture venait le maître de géographie; après celui-ci le maître de musique; et le maître de danse, payé par le petit peuple même trente sous par mois [375], le maître de danse arrivait, la joue gauche contre sa pochette pour apprendre à faire les révérences de cour. Mais ces belles leçons de loisir ressemblaient aux belles robes de la jeune fille, à la mise élégante, même riche, qui, les jours de fête, la mettait au-dessus de son état: elle les quittait pour aller, en petit fourreau de toile, au marché avec sa mère. Elle descendait de ces agréables études pour acheter, à quelque pas du logis, du persil ou de la salade: et tout en lui donnant ces grâces de salon, on lui faisait garder l'habitude d'aller à la cuisine faire une omelette, éplucher des herbes ou écumer le pot. Un fond sévère, pratique, grossier, un ornement mondain, léger, galant, c'est le double caractère de cette éducation des filles qu'on dirait élevées par la Bourgeoisie avec le bon sens de Molière, et par le Dix-huitième siècle avec la grâce de Mme de Pompadour.
La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en plus d'un point à son éducation. Foncièrement simple, concentrée, attachée au terre à terre et à la régularité des existences ouvrières, cette vie, si bornée d'apparence, avait ses échappées au dehors. Elle avait pour cercle ordinaire et journalier le cercle étroit de la famille, trois ou quatre parents, à peu près autant d'amis, quelques relations de voisinage; mais elle n'y était pas exclusivement et rigoureusement enfermée. La jeune fille demeurait dans la solitude; mais elle était, selon le mot d'une jeune personne d'alors «sur les confins du monde». La bourgeoisie, ce Tiers-état des aptitudes et des talents, avait par ses mille métiers, par le rayonnement des affaires, par tout ce qu'elle maniait et tout ce qu'elle approchait, une expansion trop grande, une force d'ascension trop active, pour que ses filles restassent, sans la franchir, sur cette limite de la société. De loin en loin, la jeune bourgeoise poussait la porte dérobée derrière laquelle s'agitaient les salons, la vie bruyante, les amusements de la richesse et du loisir. Elle touchait, en passant, aux mœurs, aux modes, aux élégances de la noblesse. Elle goûtait à ses plaisirs. Et si on ne la menait guère à l'Opéra avant vingt ans, le théâtre de société si répandu, dans les classes bourgeoises, lui donnait son émotion, son enivrement, l'élevait au rire de la comédie, au cri de la passion, et la conviait souvent à la curiosité des chefs-d'œuvre. D'ailleurs, quelle maison bourgeoise ne tenait par quelque aboutissant, quelque connaissance, quelque lien de parenté ou d'amitié à ce monde magique du théâtre? Entrez dans l'honnête et laborieuse demeure du ménage Wille: vous y trouverez Carlin. Un goût de théâtre, un souffle d'art, venant souvent d'un état qui touche à l'art, un sentiment des lettres, c'est en ce temps l'ennoblissement de la plus petite bourgeoisie que l'on rencontre menant ses filles à toutes les expositions de peinture. Et de tous les côtés de ce monde, affolé de plaisirs polis, que de réunions ouvertes à la jeune fille bourgeoise accompagnée de sa mère, concerts de Mme Lépine, assemblées de M. Vase, où elle peut prendre sa part des plus délicates jouissances de son temps, saisir à la dérobée tant de points de vue et tant de ridicules du monde, écouter des beaux esprits, voir des figures connues, coudoyer de jolis abbés, de vieux chevaliers, «de jeunes plumets»,—oublier en un mot pendant quelques heures qu'elle n'est pas née demoiselle [376]!
Pourtant ce ne sont là que les accidents, les éclairs de la vie bourgeoise. Les jours sont rares et semés de loin en loin qui sortent la jeune fille de sa sphère et de son centre, la mettent un instant au-dessus d'elle-même, et, en lui ouvrant des aperçus sur le monde, lui donnent le goût des récréations spirituelles du temps, l'intelligence de ses arts, de son esprit, de ses modes élégantes. La jeune fille vit le reste du temps dans l'ombre et la retraite de l'intérieur, dans la monotonie des passe-temps familiers et des plaisirs réglés, assez enfermée, sortant peu. Et quand elle sort, elle va à de traditionnelles promenades, à ces jardins consacrés où les filles semblent mettre, en suivant le pas de leurs mères, le pied sur la trace de leurs grand'mères: c'est le jardin de l'Arsenal, le jardin du Roi, et ce jardin du bon vieux temps où l'on tricote encore [377], le jardin du Luxembourg, ami de la rêverie, ou bruit si doucement à l'oreille des jeunes personnes le frisselis des feuilles agitées par le vent [378]. Quelquefois cependant l'on s'échappe de Paris, et comme l'on est fatigué des taillis uniformes du Bois de Boulogne et des décorations de Bellevue, l'on pousse jusqu'à la campagne, et tout un jour, passé à l'air, sous le ciel libre, dans de hautes futaies et de vrais bois, donne à ces jeunes filles, naïves et fraîches, recueillies et tendres, des joies pareilles au voile de gaze dont se parait la petite Phlipon pour aller à Meudon, des joies qui leur caressent le front et flottent tout autour d'elles sous un souffle. La fille de la petite bourgeoisie a devant la nature des sensations et des perceptions qu'elle connaît seule, des voluptés refusées à la jeune fille de la société élevée par le monde et pour le monde, dans l'air factice et vicié de ses préjugés, de ses mensonges, de son antinaturalisme. Son cœur se gonfle d'un vague besoin d'admiration et d'adoration. Étangs solitaires, retraites où l'on cueille les brillants orchis, repos dans les clairières sur un amas de feuilles, il y a là pour elle, comme a dit l'une, «le charme d'un paradis terrestre [379]».
«Où irons-nous demain s'il fait beau?» se demande-t-on dans les familles le soir des samedis d'été; et si ce n'est Meudon et Villebonne qu'on choisit, ce sera au moins le Pré Saint-Gervais où l'on ira gaiement déjeuner sur l'herbe et «casser l'éclanche» avec une compagnie d'amis, ou bien Saint-Cloud, le voyage ordinaire des dimanches de la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura du monde; et l'on part le lendemain s'embarquer dans ces batelets où tiennent huit personnes et qui, contre le quai, attendent leur nombre complet de voyageurs. La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit simple, léger et coquet, parée de fleurs, entre gaiement au bras de son père dans cette société du batelet; et en route, ce sont des connaissances, souvent la rencontre d'un prétendu, une occasion de mariage. Laisse-t-on perdre l'occasion? On la retrouve sur le pas de la porte où les jeunes filles bourgeoises prennent le frais le soir, à la fenêtre où elles passent les jours fériés sur des accoudoirs, sur le Rempart où l'on va par bandes d'amies rire et chanter [380]. On la retrouve à l'Octave de la Fête-Dieu très-suivie par la petite bourgeoisie: c'est le grand moment des amoureux et des épouseurs. L'on a encore si l'on n'est pas accordée dans sa parenté ou dans ses connaissances, la ressource du carnaval pour rencontrer et choisir un mari parmi ces sociétés de masques auxquelles la liberté des jours gras accorde le droit de courir les maisons du quartier.
Ces rencontres, la facilité des mœurs bourgeoises, l'habitude des parents de laisser les filles, une fois grandes, prendre sous un prétexte leur mantelet et leur coiffe pour courir la rue et ses aventures, remplaçaient pour la jeune personne les occasions de mariage du monde et de la société. Mais souvent, à chercher ainsi un mari à l'aventure, la jeune fille courait bien des dangers. Suivie par quelque joli homme de qualité, elle acceptait des rendez-vous innocents dans l'ombre de quelque église; puis un soir elle ne reparaissait plus à la maison paternelle. Cependant un petit nombre seulement se laissait ainsi séduire: la plupart de celles qui cédaient à l'entraînement, à l'amour, étaient trompées. En se donnant à un amant, elles croyaient confier leur honneur à un mari. Elles étaient abusées par des apparences d'union, par des simulacres de mariage, par ces mariages de cœur et d'intention consacrés encore alors par les traditions des vieilles habitudes et par les complaisances de l'Église. Elles avaient foi dans ces promesses de mariage, si communes au commencement du siècle, échangées entre promis, souvent écrites et signées de leur sang: l'amour écrivait ainsi volontiers au dix-huitième siècle; et ne mettait-il pas de pareille écriture jusque sous les pieds des danseuses à un bal de la Reine? Parmi ces jeunes filles, il en était de si ingénues ou de si faciles, de si naïves ou de si imprudentes, qu'il leur suffisait, pour s'estimer mariées, d'entendre une messe. «Je vous prends pour mon époux, disaient-elles au jeune homme dont elles prenaient la main au moment de l'élévation. J'en prends à témoin le Dieu que j'adore, et en face de ses autels je vous jure une fidélité éternelle.» A quoi le jeune homme répondait, en pressant à son tour la main de la jeune fille: «Je vous jure sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré que jamais je n'aurai d'autre épouse que vous.» Quelques-unes plus exigeantes, éprouvant le besoin d'un sacrement plus formel, demandaient et obtenaient un mariage secret, un mariage fort à la mode en ce temps, même à la cour [381]. Elles pensaient mettre leur religion et leur faiblesse à couvert, se défendre du courroux des parents, lier l'homme par cet engagement sacré qu'elles avaient l'espérance de déclarer un jour avec l'aide du temps et de la Providence. Ce mariage secret, qui suffisait à rassurer leur conscience, car elles y mettaient sincèrement le vœu de leur vie, n'était point un de ces mariages de comédie célébré par un laquais déguisé en prêtre: il était un véritable mariage consacré par l'unique légalisation du temps, la bénédiction et la sanctification de l'Église. On se mettait en quête d'un pauvre prêtre, presque toujours d'un prêtre normand: la Normandie était renommée pour fournir les plus pauvres et les plus accommodants. L'argent, et aussi l'amour des deux jeunes gens, touchaient le bonhomme: il consentait à marier les deux amants et à leur donner un certificat de mariage, à la condition qu'ils se feraient, sous sa dictée, une promesse mutuelle et qu'ils s'engageraient, chacun de leur côté, à rectifier par une nouvelle cérémonie cette première célébration de leur mariage, aussitôt qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux promesses devaient être signées non-seulement des deux amants, du prêtre, mais encore des témoins assistant au mariage. En outre, la promesse du fiancé devait être cachetée de son cachet, et porter sur l'enveloppe la reconnaissance par deux notaires que ce qui y était renfermé contenait la déclaration de la pure et franche volonté de l'épouseur. La veille du mariage, après une exhortation religieuse, avait lieu la confession. Les amants prêtaient entre les mains du prêtre le serment de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur conférer; et l'on prenait un rendez-vous pour le lendemain matin. Ce jour-là, en quelque chapelle basse et retirée d'une paroisse éloignée, derrière une grille fermée et rouverte aussitôt après une messe publique, le prêtre célébrait la messe de mariage. Puis les époux sortis de l'église remettaient au prêtre leurs promesses datées et signées, certifiées par quatre témoins, authentifiées par acte de notaire [382]. Mais la femme par cette cérémonie n'était guère mariée que devant Dieu: elle n'avait d'autre recours contre l'homme qu'un serment et une parole. Et que de maris ainsi liés, cédant à l'inconstance, aux conseils d'une famille, à l'intérêt d'un riche mariage, déchirant cet engagement comme une page de roman, laissant à la honte celle qu'ils avaient cru aimer ou dont ils s'étaient joués!
Plus ordinairement, le prétendu trouvé ici ou là, en promenade, à l'église ou au bal, ce sont les trois endroits qui font le plus de noces bourgeoises, le prétendu frappe à la porte de la jeune fille qui lui est facilement ouverte. Il a demandé dans une rencontre, souvent à la première, la permission de rendre une visite. Il est reçu; et, après une partie de mouche, il obtient la permission de revenir. La cour à la jeune personne se fait sous les yeux des parents; on s'aime et on se le dit au milieu des jeux innocents auxquels les jeunes filles apportent un rire d'enfance, une gaieté qui échappe à leur âge; et de quels jolis petits cris de souris, elles animent l'amusant cache-cache du jeu de cligne-musette! Mais le jeu préféré des amoureux est quelque petit jeu de commerce, où l'amende pour les demoiselles, en cas d'absence, est un baiser, et où la perte de chacun forme un trésor pour fêter la Saint-Martin. Et le trésor ouvert à la Saint-Martin, la soirée est si charmante, que les amoureux prennent la résolution de jouer encore pour avoir de quoi faire la messe de minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper et un petit bal aux jours gras. Puis les étrennes arrivent, et le galant en profite pour donner une paire d'Heures et des gants [383]. Car, malgré la facilité de la bourgeoisie à ouvrir sa porte aux épouseurs, à leur donner les moyens de plaire, les mariages ne se concluent point chez elle si vite, d'une façon si expéditive, si brusque que chez les gens de noblesse et dans la haute société. Chose singulière! dans cette classe laborieuse, les convenances, les avantages même de fortune ne décidaient pas seuls l'union de la femme et de l'homme. Il y avait besoin, pour qu'un mariage s'accomplit, sinon d'un commencement de passion, au moins d'une certaine sympathie de la jeune fille pour le jeune homme qui se présentait à elle, et qu'elle aimait à voir jouer «le Céladon». La personnalité du prétendu, son caractère, étaient plus pesés, plus étudiés, plus analysés dans la bourgeoisie qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipée, plus tendre, garée des exemples qui désillusionnent et des ambitions qui dessèchent, voulait trouver, sinon un amant dans son mari, au moins un homme qu'elle pût aimer. Et comme elle était dans la famille une personne émancipée, dont les parents n'auraient osé forcer la volonté, comme, dans cette grosse affaire de son mariage, elle était laissée presque toujours maîtresse absolue de sa décision, elle ne se refusait point d'éprouver, de faire parler et de faire attendre «le Monsieur» dont son père lui avait montré la lettre de demande. En robe de toile, les cheveux sans poudre, négligemment coiffée en baigneuse, elle prenait plaisir à recevoir ses hommages; et il fallait une longue suite de visites et une cour filée pour qu'elle lui permît d'aller acheter au quai des Orfévres l'anneau et la médaille de mariage [384].
Quoi d'étonnant à cette exigence, à ce retard, à ces épreuves, à cette lente méditation du mariage, qui chez quelques-unes dégénère en répugnance? C'est le sérieux de la vie, le labeur, les responsabilités et les esclavages du foyer que cette jeune fille va embrasser dans cet engagement. Ce qu'il y avait dans sa vie d'ouverture sur le monde, de liberté, d'insouciance, de tranquillité, de petits plaisirs, il faut le quitter. Ici, en effet, le mariage est le contraire de ce qu'il est plus haut: il est un lien au lieu d'être une libération; il donne des devoirs à la femme, au lieu de lui apporter des droits: il lui ferme le monde au lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, égayée, légère, tandis que là-haut, c'est avec le mariage que commence l'émancipation de la femme et que s'anime son existence. En dehors de ces images sévères qu'il évoque dans l'idée de la jeune fille bourgeoise, le mariage lui paraît encore redoutable par la gravité de ses vœux. La femme et l'homme destinés à vivre ensemble dans la bourgeoisie sont appelés à demeurer réellement l'un auprès de l'autre. Le mariage n'y a point les commodes arrangements de la séparation décente: il est véritablement une union de deux existences aussi bien que de deux intérêts. Pour la femme de noblesse qu'y a-t-il en jeu dans son ménage? Son bonheur. Mais pour la femme de la bourgeoisie, il y a quelque chose de plus encore. En prenant un mari, il faut qu'elle soit assurée de prendre un homme qui ne compromettra point l'argent du ménage, un homme qui ne mettra pas en péril le pain de ses enfants. Un vice ne ferait qu'un peu de désordre en haut: ici il ferait de la misère. Le choix est donc plein de gravité: il décide de tout l'avenir, de la fortune d'une famille. A tant de considérations qui arrêtent la jeune fille et la font hésitante et pensive devant ce grand engagement de la vie, ajoutons-en une dernière: elle a vu, en voyant vivre ses parents, que le mari a conservé, dans la bourgeoisie, l'autorité de l'homme sur la femme. Il n'est pas le mari que lui montrent la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il épouse son égale, lui laissant sa volonté pour garder sa liberté, lui abandonnant le commandement de l'intérieur. Dans son ordre, elle le sait, il est d'autres traditions, d'autres habitudes; et se donner un mari, c'est se donner un maître [385].
La femme bourgeoise est l'exemple, la représentation vivante de la diversité d'occupations, de fortune, de rang même, qui met tant de degrés dans la bourgeoisie, tant de distance entre le haut et le bas de cet ordre moyen embrassant l'État tout entier. Dans la classe qui est avec la haute finance le sommet de la bourgeoisie, dans la haute magistrature, la femme affecte un air de rigidité et de sécheresse, un maintien physique et une attitude morale où la dignité tourne à la raideur, la vertu à l'intolérance. Le devoir semble être en elle à la place du cœur. Mères, ces femmes de magistrats exercent la maternité comme une justice, sans entraînements, sans indulgence pour toutes ces petites faiblesses qu'on passe à une fille et dont une femme se fait souvent une sorte de mérite et de grâce [386]. Droites, raides, encore belles, mais d'une beauté sérieuse, presque chagrine, le visage maussade et sans flamme, la toilette nette et sombre, les bras au repos, la main longue et mince sur un livre de piété, on les revoit, elles revivent dans la planche où Coypel a montré cette mère tenant sous son regard une enfant aux yeux baissés, au cœur gros, qui travaille tristement [387].
Sécheresse, raideur, morgue [388], s'effacent, à mesure qu'on descend dans la robe, chez les femmes de procureurs, de notaires. Elles disparaissent presque entièrement chez les femmes d'avocats, au frottement des clients qu'elles reçoivent, des gens titrés qui parfois les sollicitent, au souffle de l'air mondain qui pénètre au logis [389]. En opposition à la robe, à côté d'elle, la classe des femmes et des filles d'artistes affiche une allure libre, l'indépendance du ton, la personnalité de la façon d'être, des goûts et des airs de garçon, la gaieté et l'amour du plaisir [390]. Puis vient ce grand corps de la bourgeoisie féminine, les marchandes, ce monde de femmes si habiles, si séduisantes, si bien douées du génie parisien de la vente, inimitables dans le jeu de l'emplette forcée, armées de ce babil et de ces cajoleries irrésistibles avec lesquelles, selon le mot du temps, «elles endorment votre intérêt comme les chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la main sur votre bras pour l'endormir [391]».
Et dans ce commerce avec l'acheteur et les acheteuses du plus grand monde, quelles coquetteries ne prennent-elles pas? Quelles manières, quelle élégance, quelle politesse leur échappe? Charmantes entre toutes les bourgeoises, elles l'emportent même sur les grandes dames, par un air d'abandon, par le débarras de la recherche et de l'apparat, par une certaine volupté qui semble s'étendre de leur personne à leur parure. Le dix-huitième siècle ne trouve que chez elles cette souplesse de la grâce: le moelleux [392].
Du grand commerce, de ces délicieuses marchandes, allons jusqu'au bout de ce monde de la boutique, tout au bas de la bourgeoisie: nous trouvons le type crayonné d'après nature par Marivaux, Mme Dutour, la marchande de toiles; une grosse commère réjouie, aimant la joie, aimant les bons morceaux, et fêtant plutôt deux fois qu'une sa fête et celle de sa bonne Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une affabilité bruyante qui met la boutique sens dessus dessous. Et qu'elle ait son fichu des dimanches sur le dos, elle ne craindra pas de «donner de la gueule» après les fiacres, en se traitant bien haut de Mme Dutour: car elle croit que plus on se fâche, plus on montre de dignité. Une bonté de peuple, des apitoiements tant qu'on veut, des larmes pour un rien,—et ne voilà-t-il pas la meilleure femme du monde? Pourtant la marchande est là-dessous: la larme à l'œil, la brave femme trouve bon tout ce qui est à prendre, arrange par d'admirables compromis sa délicatesse avec son amour du gain, et ne manque pas de faire une petite affaire en faisant du dévouement [393].
De la même race, presque du même sang, est cette madame Pichon, qui fait, dans un roman de Duclos, le bruit d'une fille de Mme Dutour; une jeune et jolie femme qu'on veut avoir à tous les repas du quartier, toujours à rire, à chanter, à agacer, vive jusqu'à la brusquerie, libre, plaisante et bruyante, plus joyeuse que délicate, et tenant tête au plus long souper, sans laisser entamer sa raison [394].
La bourgeoisie va en s'éloignant, pendant tout le siècle, du temps où elle mettait son orgueil et tout son luxe à étaler aux veilles des Rois ou de la Saint-Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa porte [395]; du temps où elle habillait ses femmes et ses filles avec la défroque des dames de qualité, avec ce hasard, encore coquet, mais tout passé, que les plus élégantes bourgeoises achetaient à la foire Saint-Esprit tenue tous les lundis à la Grève [396].
Dès le commencement du siècle, l'auteur des Illustres Françoises s'élève contre l'ambition et la hauteur des vanités bourgeoises, contre ce nom nouveau, cette qualification de dames nobles: Madame, que se donnent et se font donner les femmes de secrétaires, de procureurs, de notaires, de marchands un peu aisés. Peu à peu, les mots, la langue, les modes, les airs, les ostentations de la noblesse, descendent dans toute la bourgeoisie, et de la plus haute vont jusqu'à la plus basse. Ce n'est bientôt plus un étonnement pour le temps d'entendre dire à une servante d'une voix dolente par une bourgeoise prête à se mettre à table: «Eh! mon Dieu! où est donc mademoiselle? Allez lui dire que nous l'attendons pour dîner...» On est habitué à voir prendre à la bourgeoisie bien autre chose que le ton du monde: n'en a-t-elle pas déjà tous les goûts et toutes les élégances? Elle se ruine dans son habillement [397]. Elle dépense une année de son revenu pour la robe de ses noces. Et le bon bourgeois Hardy est seul à se scandaliser devant le détail du trousseau royal de Mlle Jouanne «qu'il transmet, dit-il, comme un exemple du faste de la bourgeoisie [398].» Les bourgeoises ne s'avisent-elles pas de porter les deuils de cour, quand Helvétius n'ose pas porter le deuil d'un prince dont il est parent par sa femme? Chaque jour, c'est une nouvelle élévation, une satisfaction de vanité, une usurpation. A la fin du siècle, à peine si l'on distingue la bourgeoise de la grande dame. La bourgeoise a le même coiffeur, le même tailleur, le même accoucheur. Et que reste-t-il encore des simplicités de la vie bourgeoise, du tumulte des noces, de la jovialité des fêtes, de l'intimité même des ménages? Partout s'établit l'usage du lit séparé qui signifiait autrefois querelle, rupture, et annonçait le procès en séparation [399]. Ce n'est plus le pauvre intérieur décrit par Marivaux: Madame a son feu comme Monsieur a le sien. Les conseillères de l'Élection du Châtelet, les conseillères de Cour souveraine portent des diamants. Elles ne peuvent plus s'habiller seules: une femme de chambre leur est nécessaire. Hier leurs bras, qui paraissaient si longs, ne connaissaient point les engageantes: aujourd'hui elles changent, comme des duchesses, trois fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dîner, elles font annoncer les gens. Le temps est passé de la partie de Madame jouée par quelques avocats en cheveux longs: maintenant ce sont des concerts suivis d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, elle rentre à deux heures après minuit, elle donne le matin des audiences en manteau de lit. Plus d'entente, plus d'accommodement avec la cuisinière, pour enfler la dépense et tirer de la bourse, tenue par le mari, quelques louis pour les caprices et les coquetteries: elle invite, ordonne, achète et renvoie les mémoires à son mari. Avec les servantes, elle n'a plus les gronderies moitié fâchées, moitié riantes de la bourgeoise d'autrefois, épiloguant sur les dépenses et la cherté de la vie à propos d'une chaussure neuve de six livres perdue par les boues de Paris, ou d'une robe tachée par une éclaboussure. Les réprimandes ne sont plus adoucies par la familiarité de l'appellation: ma fille, qui tombait au bout des reproches [400]; la bourgeoise a pris le grand ton. C'est une femme qui lit des romans, les juge, les trouve superbes ou horribles, et met sa fille au couvent dès le plus bas âge, pour être libre. Les rangs, les façons, les mœurs ne se reconnaissent plus; et voyez ces femmes qui vont à la messe suivies d'un laquais portant le grand livre en maroquin: ce sont des marchandes de la rue Saint-Honoré, dont le mari est marguillier [401].
Malgré tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-huitième siècle comme une santé de l'honneur qui résiste à toutes ces corruptions de la mode. Les vertus du mariage, du ménage, de la famille, se réfugient dans cet ordre moyen et s'y conservent. Otez un certain nombre de marchandes, dont souvent le mari lui-même encourage les coquetteries pour achalander son commerce, sa boutique, les bourgeoises, pour parler la langue du temps, sont «grimpées sur le ton de l'honneur». Dans le mariage bourgeois, dont l'engagement est si grave, et où tout est sérieux, jusqu'au bonheur, l'adultère est rare. Et là où il est, il n'est ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un emportement de la passion ou plutôt comme un entraînement de la faiblesse qui ravit tout le cœur de la femme, fait taire un moment sa honte, puis la laisse tomber, d'un moment de plaisir, dans un avenir de remords. Ce que l'adultère fait perdre à la bourgeoise, ce n'est pas ce que les grandes dames appellent de ce grand mot: l'honneur; c'est ce que les petites gens appellent de ce mot étroit, mais précis: l'honnêteté. Élevées dans une décence sévère, pliées dès l'enfance au devoir, pieuses d'ordinaire avec régularité et simplicité, les bourgeoises cèdent, succombent avec une sorte de dégoût d'elles-mêmes. N'ayant pu résister à la tentation, elles semblent résister à la faute dans la faute même. Il y a des larmes de pudeur et de terreur dans les baisers qu'elles donnent à l'amour: leur cœur se déchire en se livrant. La séduction qui les enivre leur laisse, après l'étourdissement, le trouble et le malaise d'un poison lent et mortel: aux dernières entrevues, sans forces, et déjà froides, elles s'arrachent les complaisances. Puis on les voit sous la flétrissure, languissantes et malades, s'enfonçant dans le repentir, s'éteignant dans le désespoir. Parfois, à la dérobée, leur douce agonie baise encore un souvenir comme on baise un portrait. Et elles meurent de regrets, d'amour et de remords, exhalant le pardon avec leur dernier souffle.
Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de la rue Saint-Antoine, Mme Michelin, la blonde de dix-huit ans, séduite par Richelieu. D'abord ce n'est qu'une habitude de voir tous les matins à la messe, à Saint-Paul, un inconnu bien tourné. Puis, dès qu'elle a rougi à un compliment banal, Richelieu est chez elle, marchandant des glaces au mari. Et presque aussitôt, trompée par un faux billet de duchesse qui l'amène dans une petite maison de Richelieu, la voilà face à face avec l'homme qu'elle aime, mais qu'elle aime innocemment, et comme elle dit «sans vouloir faire le mal». De ce jour, que de larmes, essuyées seulement par la vanité d'appeler «Monsieur le Duc» l'amant qui joue si cruellement et si effrontément avec ses scrupules, ses tortures, ses dernières innocences! La pauvre petite bourgeoise commence à dépérir. Richelieu lui-même s'aperçoit qu'elle change. Elle essaye de s'oublier; mais, dans le plaisir, cette plainte lui échappe: «Ah! c'en est fait, je suis malheureuse!» et, baisant la main de son amant, elle le quitte pour toujours, elle le quitte pour s'en aller mourir.—Richelieu, à quelque temps de là, accrocha avec sa voiture un homme en grand deuil: c'était Michelin; il y avait deux jours qu'il avait enterré sa femme. Richelieu le fit monter à côté de lui pour l'écouter pleurer [402].
C'est peut-être la plus douce et la plus touchante figure du temps que cette figure de la petite bourgeoise aimante et tendre, dont il semble entendre le soupir dans l'ombre, le repentir dans un soupir, la mort dans une prière. Elle conduit ces ombres charmantes et voilées qu'on saisit çà et là dans le siècle, au travers des mémoires scandaleux qu'elles éclairent et purifient un instant avec les modesties de l'amour. Ainsi apparaît encore, dans Monsieur Nicolas, cette blanche madame Parangon, lys souillé qui reste si noble en s'inclinant! Quelle fraîcheur, quelle pureté, quelle attention souriante dans sa protection au petit apprenti, au jeune Rétif! Elle le surveille, elle le fait asseoir à sa table, elle l'exempte des commissions, elle lui conseille ses lectures, elle lui donne des pièces à lire; et les jolies scènes où, appuyée contre le fauteuil où elle l'a fait asseoir, l'effleurant de son bras, elle lui fait lire Zaïre, en lui donnant de temps en temps l'intonation de la Gaussin, avec une voix qui passe comme une haleine dans les cheveux du lecteur! Puis, se défiant d'elle ou de lui,—elle l'a vu peut-être embrasser un soir la respectueuse qu'elle lui donnait à poser sur sa toilette,—elle veut le marier. Rêvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec une jolie femme, elle lui propose sa sœur, et, baissant cent fois les yeux, elle lui donne les leçons du monde. Parfois, quand elle rentre par les grands froids, l'enfant se jette à ses genoux pour la déchausser: «Vous êtes un enfant...» lui dit-elle; et elle se force à lui sourire comme une sœur à son frère. Vient le jour de la chambre haute dont elle sort, après la violence de Rétif, pleurant et riant, délirante, folle! Quand elle revient à elle, sa vertu pardonne, mais ne s'humilie pas; son cœur oublie, mais les larmes de sa honte et la dignité de sa pudeur défendent jusqu'au désir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir, elle n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une mère. Elle lui donne la montre qu'il attache en cadeau de noces à la taille de sa sœur; elle les fiance tous deux devant le portrait de son père. Et quand Rétif est loin de la maison de Parangon, il voit en se retournant une forme si blanche sur le pas de la porte qu'elle lui semble couverte d'un linceul: c'est Mme Parangon qui le regarde une dernière fois,—et qui va mourir [403].