VII
LA FEMME DU PEUPLE.—LA FILLE GALANTE.

Que l'on descende des tableaux de Chardin aux scènes de Jeaurat, des Illustres Françoises aux Bals de bois, aux Fêtes roulantes, aux Écosseuses, à l'Histoire de M. Guillaume le cocher, à toutes ces images vives, à toutes ces peintures grasses de la rue, à ces croquis de verve et d'un accent si dru jetés par Caylus au revers d'un poëme de Vadé,—une femme se dessinera au-dessous de la petite bourgeoisie, tout au bas de ce monde, et comme en dehors du dix-huitième siècle, une femme qui semblera d'une autre race que les femmes de son temps. Dans les rudes métiers de Paris, dans les commerces en plein vent, dans les durs travaux qui forcent les membres de la femme au travail de l'homme, depuis la vendeuse du marché et des Halles jusqu'à la misérable créature qui crie toute la journée au quai Saint-Bernard la voie de bois à vendre, un être apparaît qui n'est femme que par le sexe, et qui est peuple avant d'être femme. Bouchardon, dans ses Cris de Paris, en a saisi la silhouette forte, la carrure hommasse; ses dessins puissants montrent, sous le lainage et la bure solides et rigides, la grossièreté virile, la masculinité de toutes ces femmes de peine [404]. Et consultez le temps: au moral comme au physique, la femme du peuple est à peine dégrossie. Au milieu de la pleine civilisation de l'époque, au centre même des lumières et de l'intelligence, elle est, au témoignage de l'auteur des Parisiennes, un être dont la cervelle ne renferme pas plus d'idées qu'une Hottentote, un être enfoncé dans la matière et la brutalité, auquel la notion du gouvernement est donnée par l'exécution de la place de Grève, la notion de la force publique par le guet, la notion de la justice par le commissaire, la notion du christianisme par neuf tours autour de la châsse de la bonne sainte Geneviève. Parfois seulement, son cœur un instant s'éclaire: l'attendrissement, le chagrin, la pitié, l'indignation y passent et le traversent d'un coup. Élans passagers, et contre lesquels tout endurcit la femme du peuple, la rigueur de la vie quotidienne, le train du ménage où les querelles et les colères roulent dans cette langue inventée, répandue par cette grande corporation, les Poissardes, un ordre dans le peuple. Des disputes, des coups, des batailles, c'est le foyer. Les enfants grandissent sous ces violences qui s'agitent au-dessus de leurs têtes, et rejaillissent sur eux en éclats. Ils grandissent dans la terreur de ces mains toujours levées pour frapper, opprimés, comprimés, resserrés sur eux-mêmes, sans dégagement. Contrairement aux enfants des classes aisées qui sont hommes trop tôt, ils restent, selon la remarque d'un observateur, enfants trop tard: on dirait que leur âme et leur intelligence demeurent enveloppées, prisonnières sous le maillot banal, le linge de mousseline servant à tous les enfants pauvres, la tavayolle dans laquelle on les a portés, vagissants, à l'église [405]. Que de ténèbres, quelle profondeur d'ignorance chez les filles qui n'apprennent point toujours à lire chez les sœurs! Et quel plus bel exemple d'ingénuité dans l'idiotisme que l'histoire de cette Lise dont le ciseau d'Houdon fit le buste de la Sottise? Se présentant pour être mariée, lors des mariages de la ville à l'occasion du mariage du comte d'Artois, et l'employé lui demandant si elle avait un amoureux: «Je n'en ai point, répondit-elle tout étonnée, je croyais que la ville fournissait de tout...»

La consolation, la force morale et la résistance physique, l'oubli des maux, l'oubli des fatigues et de la froidure, le courage, la patience, l'étourdissement, toutes ces femmes de la populace les demandent à ce feu qui les soutient, les réconforte et les enfièvre, au rogomme, à l'eau-de-vie,—l'eau-de-vie que les marchandes crient dans les rues, en l'appelant de ce nom populaire d'une signification si terrible: La vie! la vie! L'ivresse pour tout ce monde, c'est la grande fête et le seul rêve. Dans le dimanche, il n'y a que l'abrutissement qui lui sourit. Les souvenirs de la famille remontent et s'arrêtent au vin bleu qui a coulé à la noce dans quelque guinguette de banlieue [406]; ses plaisirs tournent autour du broc d'étain où les mères, les grandes filles, les marmots même vont, aux jours de repos et de réjouissance, boire une grosse joie ou puiser l'ébriété batailleuse. Puis, le dimanche cuvé, recommence pour la femme le labeur, la misère de la vie, de la maladie, des privations, des jours sans feu, des enfants sans pain, l'existence implacable, écrasante, qui à la longue amène chez les vieilles femmes du peuple cet hébétement de la raison, des idées et du cœur, des facultés, des sentiments, dont on trouve une expression si complète, une note véritablement parlante dans ces regrets de l'une d'elles sur la mort de «son homme», un invalide. A cette question: «Comment se porte votre mari?—Bien, Monsieur, bien, oh! très-bien. Le pauvre cher homme! il a été enterré hier... C'est jeudi matin qu'il dit: j'étouffe!—Tu étouffes, pauvre Jacques, je l'appelois quelquefois comme ça par drôlerie. Je te l'avois bien dit: c'est ton asthme. Mais pourtant respire.....—Je ne peux pas.—Ah! que si, ne fais donc pas tant le douillet; mon Dieu, que je suis fâchée de lui avoir dit ça! car il ne pouvoit pas, ça le tenoit comme un plomb. Je lui fis boire la portion de confession d'hyacinthe que le chirurgien m'avoit donnée. Ça coûtoit trente-deux sous ni plus ni moins, sans que je lui reproche au pauvre cher homme: mais ça ne passoit pas. Quand je vis ça, je lui dis: Eh bien Jacques, si j'envoyois chercher un prêtre?—Comme tu voudras.—J'envoyai chercher le prêtre; il se confessa, le pauvre cher homme. Il n'avoit pas plus de malice qu'un enfant, c'étoit tout un. Quand il fut confessé: Eh bien, vois-tu, mon mari? c'est toujours une sûreté, vois-tu? on ne sait ni qui meurt ni qui vit, tu le vois. Ça ne fait ni bien ni mal. On lui porta le bon Dieu à dix heures. Il étoit assez tranquille. Je croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit moment après: Ma femme, ma femme!—Eh bien! que veux-tu?—Ah! mon Dieu! je vois les poêlons qui tournent. C'est que j'avons quelques poêlons attachés à la muraille vis-à-vis de son lit. Ah! mon Dieu! je me sauve, je cours appeler des voisines; je reviens. Il étoit déjà mort. On ne l'auroit jamais dit, le pauvre homme! il n'a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de frime du tout; me voilà toute seule, sans homme... Je voyois bien qu'il n'iroit pas loin. Le jour de notre délogement, qui étoit donc il y a eu mardi huit jours, il n'a jamais pu porter que quatre chaises; encore il suoit. Il étoit fainéant, c'est vrai; mais ne me disoit rien. Le veux-tu blanc, le veux-tu noir? c'étoit tout un, et il faut que je rende tout à la Compagnie, jusqu'à ses cravates; j'en ai égaré deux, ou peut-être les a-t-il vendues, le pauvre homme, pour boire un coup d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce défaut-là. Plus d'homme, ô ciel! plus d'homme! il ne disoit pas grand'chose, mais encore c'étoit une consolation de l'avoir là. Il me l'avoit toujours bien dit: Va, cet asthme me jouera quelque tour. Eh bien, le v'là, le tour.... le v'là. Encore si c'étoit un homme comme un autre, on diroit: mais jamais rien. Il ne m'a cassé qu'un miroir en vingt ans; encore, c'est que je l'avois obstiné, et moi je l'appelois quelquefois grand couard, grand lâche; il ne répondoit pas plus que ce chenet. Je me le reproche bien à présent. Eh! mon Dieu, plus d'homme! je n'en trouverai jamais un comme cela; mais ce n'est pas tout encore, il emmènera quelqu'un de la famille, car il avoit une jambe plus longue que l'autre, quand on l'a mis dans la bière. Il n'y a rien de plus sûr et certain..... [407]».


C'est de là pourtant, du plus bas peuple, de ces créatures disgraciées et flétries dans tout leur être, que sortait tout ce monde de femmes, les enchanteresses du temps, les reines de la beauté et de la galanterie, une Laguerre, fille d'une marchande d'oublies, une Quoniam, fille d'une rôtisseuse [408], une d'Hervieux, fille d'une blanchisseuse, une Contat, fille d'une marchande de marée [409]. Sophie Arnould presque seule s'échappera d'une famille à peu près bourgeoise: toutes les autres n'auront que la Halle pour berceau, et monteront du ruisseau.

Dès l'enfance, ces filles du peuple croissent pour la séduction, dans le cynisme, les sentiments ignobles, la langue nue et crue, les exemples, les spectacles qui les entourent. Rien ne les défend, rien ne les protége; rien ne dépose, rien ne conserve en elles le sens de l'honneur. Leur pudeur est violée à peine formée. De la religion, elles retiennent seulement quelques pratiques superstitieuses, l'usage par exemple de faire dire une messe à la vierge tous les samedis, usage qu'elles garderont secrètement au plus fort de leur libertinage [410]. L'idée du devoir, l'idée de la vertu de la femme, ne leur est donnée que par les censures des voisins, les moqueries, les plaisanteries, les cornes faites dans la rue aux jeunes filles qui se conduisent mal, à celles qui sont, comme dit le peuple, «à l'enseigne de la veuve: j'en tenons.» L'image même du mariage ne s'offre à elles que sous sa forme répugnante, par le ménage bruyant d'injures et de coups.

Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans frein, sans appui, sans force et sans conscience morale, sans illusion même, se joignaient les licences de la vie populaire, la liberté des plaisirs dont les parents donnaient l'habitude et le goût à leurs enfants. Que d'occasions, de dangers! la guinguette, les dimanches passés depuis le matin dans ces salons de Ramponneau où, sur les murs comme dans les bouches, l'Ivresse jouait avec l'Obscénité! Quelles écoles, toutes ces Courtilles où les petites filles s'essayaient sur leurs petites jambes à danser la Fricassée! La femme s'éveillait là chez l'enfant; ses sens, ses coquetteries, ses ambitions y naissaient comme dans une atmosphère chaude et corrompue, chargée d'une odeur de gros vin et des fumées de la goguette. C'était là que venait à la jeune fille le désir de fringuer; c'était là qu'elle paraissait et paradait bientôt

Avec le bonnet à picot
Monté tout frais en misticot,

en gorgerette de linon ou de mignonnette,

La coiffe faisant le licou,
Par derrière nouée en chou,

le long juste de drap sur lequel un étroit mouchoir

Dit aux galants: venez y voir,

la breloque à l'oreille, le tablier de mousseline, le clavier de la ceinture à la pochette, le bouquet à la bavette, la courte cotte brune ou rouge, les mitaines de fin tricot, le crucifix d'or à coulant, le bas à coin, et le soulier à la boucle de Tombacle [411].

Que la fille fût un peu bien tournée, qu'elle eût du goût à la danse, elle devenait vite une des célébrités de l'endroit. Elle prenait le ton, l'allure de ce grand personnage du plaisir populaire que nous a peint Rétif de la Bretonne, «la danseuse de guinguette» dont il nous a gardé le cri: «Garçon! un canard, et que cela soit du bon, ou je te cogne!» Elle devenait dans le salon du Grand Vainqueur le boute-en-train des dansées vigoureuses, une achalandeuse qui avait le droit d'amener qui elle voulait, d'être servie au prix coûtant, et de faire un bon souper à deux pour dix-huit sols.

L'auteur des Contemporaines nous les montre encore, les jolies vendeuses, les jolies crieuses de la rue, les jolies poissardes, allant goûter soit à la Maison Blanche, soit à la Glacière, et ne demandant qu'à bâfrer et à se secouer le cotillon. On les voit dans leurs déshabillés de toile à carreaux rouges avec un grand tablier de taffetas noir à poches de six doigts plus long que la jupe courte, avec leurs bas de laine blanche à coins rouges; on les voit dans leur casaquin blanc sur une jupe de taffetas cramoisi; on les voit dans leur jupe à courtes basques faite d'une indienne à mouches rouges avec un tablier de burat vert. On les entend chanter au Pavillon Chinois, leur cabaret de prédilection:

Je suis une fille d'honneur,

Ainsi, comme l'était ma mère;

J'ai pris naissance d'un malheur

Qui fait que j'ignore mon père.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ou bien:

En revenant de Saint-Denis

Où l'on boit à grande mesure,

J'allais pour regagner Paris

Un peu poussée de nourriture.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ou bien encore:

Il m'a démis la luette.

Ah! ah! qui me la remettra!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve dansant, chantant, buvant au p'tit trou, au Pont au Bled, au Petit-Gentilly, au Grand Vainqueur de la barrière des Gobelins.

Cette vie n'allait guère sans une liaison avec quelque joli coureur, quelque laquais, quelque sergent aux gardes, quelqu'un de ces recruteurs, véritables roués de la canaille, corrupteurs épouvantables de toute cette jeunesse des marchés et des bals. De ces liaisons, de ce libertinage, beaucoup de filles descendaient au métier du vice. Elles tombaient à quelque taudis de la rue Maubuée ou de la rue Pierre-au-lard. Elles hasardaient un: chit! chit! à la fenêtre d'une rue obscure. Elles devenaient, dans le crépuscule, ce que le siècle appelait «des ambulantes». Les plus heureuses, les moins éhontées, obtenaient de quelque élève en chirurgie, d'un procureur infidèle à sa femme, le petit mobilier, la tenture de siamoise ou de Bergame, l'ambition et l'envie de la fille du peuple. D'autres s'élevaient jusqu'à une demi-lune du Pont-Neuf, dont un amoureux leur payait le fonds. D'autres encore, retirées de l'infamie, étaient mises dans un couvent par un vieillard, usant, disait le temps, de la méthode des jardiniers qui chauffent le céleri [412]; le couvent les dépouillait de leurs anciennes habitudes, les décrassait, lavait le plus gros de leur passé, les formait à la tenue d'une fille du monde.

Peu de filles, il est juste de le reconnaître, tombaient d'elles-mêmes dans les hontes dernières du vice. Bien souvent la misère les y poussait par degrés ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on trouve dans toute cette corruption comme un premier fond de désespoir. Dix à douze sous, c'était alors le salaire d'une journée de femme, et ce dont il allait qu'elle vécût [413]. Encore ce salaire était-il précaire, menacé, rogné à la fin du siècle par une mode presque générale: l'immixtion de l'homme, dans les travaux, dans les ouvrages les plus propres à la main de la femme, toutes ces créations de cordonniers pour femmes, tailleurs pour femmes, coiffeurs pour femmes. Et quel gagne-pain restait à la femme, lorsque Linguet dénonçait la concurrence faite à ce travail essentiellement féminin, la broderie, par ces laquais brodant à l'antichambre, par ces grenadiers faisant du filé aux corps de garde, et fatiguant les habitants de leur garnison avec les offres des manchettes et des bouffantes dont étaient bourrées les poches de leurs uniformes [414]?

Sur la tête de toutes ces femmes de débauche [415], échappant à la misère, sortant du peuple, s'élevant à un commencement de fortune, prenant peu à peu, d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le vice, une espèce de place dans la société, il y avait toujours suspendu la main et la menace de la police, le caprice, l'arbitraire de ses sévérités et de ses brutalités. A l'horizon de sa vie, au bout de ses pensées, la fille entretenue voyait toujours se dresser cette maison de la Salpêtrière dont les portes s'ouvraient si facilement devant elle pour un bacchanal dont elle était innocente, pour l'amour d'un fils de famille qu'elle accueillait, parfois pour une bagatelle, souvent pour un soupçon. Par elle-même ou par le récit de ses compagnes, elle savait ce qu'était le terrible Hôpital; elle savait la façon expéditive des sentences du tribunal de Police, et comment après cette lecture de l'huissier: «Une telle arrêtée à 10 heures du soir, faisant telle chose», ou simplement: «Une telle accusée de telle chose, arrêtée»,—ce mot, ce seul mot: A l'hôpital! à l'hôpital! à l'hôpital! tombait de la bouche d'une justice sourde aux pleurs, aux gémissements, aux sanglots qui succédaient, dans la voix des condamnées, aux insolences des filles de la Régence [416]. L'Hôpital, c'étaient les rigueurs d'un autre siècle, une discipline presque barbare; la femme y était rasée [417], et, en cas de récidive, elle était soumise à des châtiments corporels. L'indulgence des mœurs avait beau corriger la lettre des lois; si rassurée qu'elle fût par la tolérance ordinaire du pouvoir dont elle dépendait, par ses accommodements et ses facilités, la fille n'oubliait point que cette sévérité, qu'on laissait dormir, pouvait se réveiller tout à coup. La police pouvait un matin être forcée de faire du zèle par un livre lancé contre l'administration, par le cri d'un «ami des mœurs» la rendant responsable des désordres qu'amenaient les filles dans les familles, que sais-je? par un mandement d'archevêque. Il suffisait d'un de ces coups de fouet pour qu'à l'improviste, sans cause, sans motif, on fît main basse sur toutes les filles arrêtées en masse, chez elles, à la sortie des spectacles, aux foires,—à l'exception de celles-là seules qui avaient la voiture au mois.

Mais, en contradiction avec les lois policières, il y avait d'autres lois bien plus effectives, bien mieux appuyées sur l'assentiment du public, qui soustrayaient la fille entretenue à ces sévérités accidentelles, à ces enlèvements qui peuplaient la Salpêtrière, Saint-Martin et Sainte-Pélagie. Jusqu'en novembre 1774 [418], il suffisait à une femme de l'encataloguement, de l'inscription à l'opéra ou à la Comédie-Française, pour ne plus être soumise au bon plaisir de la police, pour jouir de l'inviolabilité commune, et entrer pour ainsi dire dans une possession absolue de sa personne. La dernière des filles de chœur, de chant ou de danse, la dernière des figurantes était émancipée de droit: un père, une mère, indignés de son inconduite, ne pouvaient plus exercer sur elle l'autorité paternelle; et il lui était permis de braver un mari, si elle était mariée [419]. Aussi, de la part de toutes ces femmes, demi-castors, filles de vertu mourante, quelles aspirations vers ces planches qui donnaient l'affranchissement, qui délivraient du pouvoir de la famille, qui sauvaient des rapports de l'inspecteur Quidor! Monter là c'était l'effort et l'ambition de chacune. Toutes les protections qu'elles pouvaient capter, elles les mettaient en jeu pour arriver jusqu'à un Thuret ou jusqu'à un de Vismes, pour franchir la porte de ce cabinet fameux et redoutable, le cabinet du directeur. Et n'est-ce pas là, sous les pilastres aux feuilles d'acanthe, au-dessous des nymphes nues dormant dans les grands cadres, dans le boudoir majestueux où le maître tout-puissant trône en robe de chambre auprès du bureau chargé de faisceaux de licteurs, de casques à panaches, de brocarts, de partitions ouvertes de Castor et Pollux, n'est-ce pas là que Baudouin, le peintre et l'historien de la demi-vertu, a placé le Chemin de la fortune? Généralement le directeur est un homme; sur une mine de jeunesse, sur un joli sourire, sur un bout de jambe, sur un peu de gentillesse et beaucoup de bonne volonté qu'on lui montre, il consent à recevoir et à agréer. Une fois le maître séduit, la femme est inscrite; et quelque peu douée qu'elle soit, Maltaire le Diable, ou quelque autre habile homme la mettra, au bout de trois mois, en état de paraître sur ses jambes dans un ballet. C'est alors qu'elle se montrera dans les «espaliers» vêtue de soie couleur de ciel et couleur d'eau, habillée en ruisseau, déguisée en fleur, en rayon, enveloppée de gaze, couronnée de guirlandes, demi-nue et le corps visible à travers le nuage écourté, la jupe de rubans, la petite tenue de déesse que le fripon crayon de Boquet excelle à dessiner; et les aventures ne tarderont pas à venir. Mais encore mieux qu'aux représentations, la petite danseuse prendra les cœurs pendant les répétitions, les longues répétitions d'hiver. Sur une chaise conquise, non sans peine, tout au bord de l'orchestre, la jambe nonchalamment croisée sur le genou, enveloppée d'hermine et de martre zibeline, les pieds sur une chaufferette de velours cramoisi, faisant d'un air distrait des nœuds avec une navette d'or, ouvrant ses tabatières, aspirant les sels d'un flacon de cristal de roche, jetant mille regards à la dérobée, et comme échappés, dans la coulisse pleine d'hommes, elle aura tout son prix. La haute finance, les riches étrangers, ne tarderont pas à l'apprécier. Et, à la suite d'une de ces répétitions, la fortune arrivera chez la fille d'Opéra sous la figure d'un traitant [420].


C'était là le grand pas, l'envolée de la fille galante vers le grand monde, vers la haute sphère des demoiselles du bon ton, un monde auquel rien ne manquait, qui avait ses poëtes, ses artistes, ses médecins, ses salons, ses directeurs même et une église [421]! des heiduques dont la taille étonnait la rue [422], des loges d'apparat aux représentations courues, des places aux séances de l'Académie où il trônait dans une lumière de diamants! Le salon de peinture était rempli des images de ce monde; l'art lui demandait ses modèles; la sculpture lui modelait dans le talc [423] une immortalité légère, la seule qu'il pût porter! Les Vauxhall, les Colisées ne semblaient s'élever que pour lui; les architectes rêvaient des Parthénons en son honneur. Son luxe passait dans les promenades publiques comme un triomphe: ses voitures de porcelaine, aux traits de marcassite, émerveillaient Longchamps. Ce n'était que richesse autour de lui, que magnificence sous sa main; si bien qu'aux encans publics, les femmes les plus titrées et les plus opulentes se disputaient ses dépouilles et les choses à sa marque. Par ce qu'il répandait de splendeur et d'éclat, par le spectacle prodigieux qu'il donnait, par ses mille éblouissements, son bruit, son mouvement, ses élévations subites, ses changements imprévus, ce monde ressemblait à une féerie. Par tout ce qu'il touchait, tout ce qu'il approchait, ce qu'il séduisait, il s'élevait à la puissance. Il occupait et distrayait le coucher du Roi qui s'amusait de ses anecdotes, et feuilletait en souriant le roman libre de ses jours et de ses nuits. Il intéressait la cour; il passionnait Versailles où l'exil d'une Razetti faisait une émeute [424]. Il était presque un pouvoir, un pouvoir qui comptait des créatures et des victimes, un pouvoir qui poussait Rochon de Chabannes dans la diplomatie, un pouvoir qui obtenait une lettre de cachet contre Champcenets!

Chose singulière! toutes les femmes de ce monde s'élèvent avec leurs aventures. De la prostitution, elles dégagent la grande galanterie du dix-huitième siècle. Elles apportent une élégance à la débauche, parent le vice d'une sorte de grandeur, et retrouvent dans le scandale comme une gloire et comme une grâce de la courtisane antique. Venues de la rue, ces créatures, tout à coup radieuses, adorées, semblent couronner le libertinage et l'immoralité du temps. En haut du siècle, elles représentent la Fortune du Plaisir. Elles ont la fascination de tous les dons, de toutes les prodigalités, de toutes les folies. Elles portent en elles tous les appétits du temps; elles en portent tous les goûts. L'esprit du dix-huitième siècle montre en elles sa séduction suprême et sa fleur de cynisme. Elles répandent l'esprit, elles l'accueillent, elles le caressent et l'enivrent. Elles jettent, à la façon de Sophie Arnould, sur les hommes et les choses, ces mots, ces pensées qu'on dirait jetées par Chamfort dans le moule d'un jeu de mots; elles écrivent ces lettres sans art qui s'élèvent chez l'une au ton gras de Rabelais, chez l'autre à l'enjouement de la Fontaine. Elles se donnent sur leurs théâtres l'amusement de la comédie inédite, le régal des plus fines débauches de l'esprit français. Elles vivent dans l'atmosphère de l'opéra du jour, de la pièce nouvelle, du livre de la semaine. Elles touchent aux lettres, elles s'entourent d'hommes de lettres. Des écrivains leur doivent leur premier amour, des poëtes leur apportent leur dernier soupir. A leurs soupers, aux soupers des Dervieux, des Duthé, des Julie Talma, des Guimard, les philosophes se pressent, apportant le rêve de leurs idées, buvant à l'avenir devant la Volupté [425]. Auprès d'elles s'empressent et s'agitent les plus grands noms, les plus grandes passions, les princes, les idées, les cœurs, les intelligences. Véritables favorites de l'opinion publique, chaque jour elles grandissent par leurs amants, par leur popularité, par la renommée de leur atticisme dans toute l'Europe; et la curiosité, l'attention, le génie même du dix-huitième siècle, tourne un moment autour de ces filles célèbres, comme autour de ses muses et de ses patronnes familières.

Par les chanteuses, les danseuses, les comédiennes, toutes les femmes de théâtre qui, avec leurs talents et leur renom, lui donnaient un si grand lustre, ce monde des impures fameuses est entré, dès le commencement du siècle, dans la société même et au plus haut de la bonne compagnie. Le dix-huitième siècle, qui refuse aux comédiennes la bénédiction nuptiale [426], qui jette aux berges de la Seine le cadavre des plus illustres, le dix-huitième siècle n'a point pour la femme de théâtre le mépris et, si l'on peut dire, le dégoût de ses lois. La femme de théâtre ne trouve pas autour d'elle la répulsion des préjugés bourgeois. La société, loin de se fermer devant elle, la recherche, la caresse, l'adule, va au-devant de son intelligence, de sa gaieté, de son esprit. Mlle Lecouvreur raconte dans une lettre d'une naïveté charmante le grand et le continuel effort qu'il lui faut faire pour se dérober à des invitations de grandes dames, jalouses de la posséder, se disputant, s'arrachant sa personne, l'enlevant à cette vie d'intimité et de bonne amitié si douce et si chère à son cœur [427]. C'est à l'hôtel Bouillon que la Pélissier débite ses meilleures et ses plus grosses bêtises. On voit le plus grand monde se rendre à un bal champêtre donné par Mlle Antier, pour la convalescence du Roi, dans la prairie d'Auteuil; un bal où les dames du plus beau nom dansent jusqu'au matin sous les saules illuminés [428].

Pendant une partie du siècle, les femmes les mieux nées iront s'asseoir à cette table de mademoiselle Quinault, où elles entendront causer et rire toutes les idées et toutes les ivresses du temps. Le rapprochement est continu, journalier; et c'est à peine s'il reste encore une distance entre la présidente Portail et Sophie Arnould, quand elles ont entre elles cette conversation que Paris répète, et dont l'actrice sort avec le beau rôle, à la joie de Diderot. Le mariage ouvrait encore la société à ces femmes et les établissait à la cour même; un homme follement amoureux, ou bien un homme ruiné, n'ayant plus d'honneur à perdre et n'ayant plus que son nom à vendre, les sortait de leur passé, les élevait aux honneurs, aux priviléges de la femme titrée, aux droits même de la marquise: droit à la livrée, au porte-robe, au sac, au carreau à l'Église [429].


A côté de cette galanterie triomphante, éblouissante, et qui faisait tant de bruit dans un si grand jour, à côté de ces femmes de plaisir, donnant en spectacle toutes les débauches de la grâce, de l'esprit, du goût, couronnées d'impudeur et de folie, cyniques et superbes, il se trouvait une autre galanterie. D'autres femmes galantes, moins en vue, se dessinent à demi dans une lumière sans éclat qui leur donne une douceur et semble leur laisser une modestie. L'amour vénal qu'elles représentent emprunte à la jeunesse de leurs goûts, à l'air qu'elles respirent, à la campagne qu'elles habitent je ne sais quelle innocence légère mêlée à un vague parfum d'idylle. Ça et là dans leur vie, des coins de pastorale se montrent qui font repasser devant les yeux un paysage de Boucher que traverse une bergère enrubannée; ou plutôt le souvenir vous revient d'une de ces esquisses volantes où Fragonard peint, en écartant les branches d'arbres, la Volupté courant sur l'herbe en habit de villageoise.

De ces femmes, il faut aller chercher le type dans cette aimable personne à la taille fine, à la main si petite, aux yeux vifs et parlants, au nez un peu retroussé, au menton troué d'une fossette [430]; il faut en demander le charme à cette petite personne élégante, gracieuse et vive, la courtisane Mazarelli, que l'on voit toujours à l'ombre des grands arbres, sur les prés, le soir, assise sur les meules de foin, regardant la nuit venir, marchant au bord de l'eau, disparaissant au milieu des roseaux des îles de la Seine près de Charenton, puis reparaissant dans ce joli bateau dont souvent, par jeu, ses mains touchent les rames; courses, promenades, fêtes sur l'herbe, fêtes sur l'eau, où promenant à sa suite, dans le décor de l'été ou du printemps, la gaieté et les coquetteries des ballets champêtres de l'Opéra Italien qu'elle vient de quitter, elle se fait accompagner des jeunes filles des deux rives, habillées comme elles en paysannes, mais en paysannes dont un dessinateur des Menus aurait enjolivé la rusticité. Et c'est ainsi qu'elle les mène aux foires des environs, les précédant ainsi que la fée du bal. Sa maison est tantôt à Noisy-le-Sec, tantôt au village de Carrières, où elle a sa petite chaise, ses deux chevaux, ses trois domestiques, et où elle appelle, dans son jardin ouvert à toute heure, la danse et les violons, le village et tous les amoureux. Elle préside aux réjouissances du pays, elle lui donne ses joies, ses amusements, ses jeux innocents; si bien que le jour de sa fête, le jour de la Sainte-Claire, sa maison se remplit de gâteaux, de fleurs, de présents apportés par les gens de campagne, tandis que la rivière retentit des boîtes d'artifices tirées en son honneur par les mariniers du lieu. Et n'est-elle pas la patronne de l'endroit? N'en a-t-elle point la seigneurie de fait? A la fête de Carrières, on la sollicite pour qu'elle rende le pain bénit, et les marguilliers lui envoient la clef du banc de l'église [431].

Au fond de cette figure de femme entretenue, si gaie, si jeune, fraîche sous son rouge comme une joie de campagne, et si heureuse de répandre le plaisir, il y a un petit air rêveur, une petite coquetterie penchée, une pensée qui joue avec un peu de tristesse et qui semble avoir besoin de s'étourdir. C'est par là surtout qu'elle attire, par un caractère de tendresse mélancolique, peut-être tirée d'un roman, et devenue en elle un jeu naturel, une habitude du ton, de l'esprit et de l'âme; comédie de bonne foi, qui est sa grande séduction et qui inspire au marquis de Beauvau ce prodigieux amour, un amour qui supplie la Mazarelli d'accepter le nom de Beauvau! Et quelles lettres, humiliées dans la passion, agenouillées dans la prière, arrivent, de tous les camps de la Flandre, à cette femme que le marquis en campagne appelle «son Dieu, son univers, sa petite femme!» Quels pleurs pendant sept ans, quand il la croit irritée contre lui! Quelles insomnies lorsqu'il attend ses réponses! Quelles menaces de s'enterrer dans un couvent, de se cacher aux yeux du monde, si elle refuse de l'épouser! Et le marquis de Beauvau mort, cette femme garde un tel charme, qu'après des procès retentissants, après une liaison publique avec Moncrif, elle devient la baronne de Saint-Chamond.

Le dix-huitième siècle cache parmi ses courtisanes toute une petite famille de femmes semblables, qui sauvent tout ce que la femme peut sauver d'apparences dans le vice aimable, tout ce qu'elle peut garder de décence dans le commerce de la galanterie, de constance dans l'amour qui se livre et qui s'attache. Aux agréments spirituels, à l'indulgence native, à la bonté expansive, à l'attitude rêveuse, à des dehors et à un certain goût de sentiment, elles joignent un certain respect du monde qui leur donne une sorte de respect d'elles-mêmes. Souffrant, comme l'a dit l'une d'elles, de l'injustice d'un public «qui, jugeant les unes sur les infâmes mœurs des autres, les met au rang des objets méprisables» [432], elles gardent une pudeur devant l'opinion publique. Et peu s'en faut que la corruption du temps ne fasse tenir un peu de l'honneur de l'amour et quelques-unes de ses vertus dans ces femmes entourées des plus ardentes, des plus délicates, des plus flatteuses adorations. Et n'est-ce pas une d'entre elles, cette autre bergère qui inspira à Marmontel sa Bergère des Alpes, et qui, elle aussi, se mariera et deviendra la comtesse d'Hérouville? N'est-ce pas Lolotte qui entendra de la bouche du grand seigneur qui la paye la plus belle parole d'amour que le dix-huitième siècle ait entendue? «Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne puis pas vous la donner,» lui dit un soir lord d'Albermale, un soir que dans la campagne elle regardait fixement une étoile [433].


Toutes ces figures de courtisanes rayonnantes ou modestes, attendrissantes ou cyniques, une figure les voile, les efface, les poétise. Leurs ombres en passant devant les yeux évoquent dans le souvenir un nom qui fait oublier leurs noms, et dès qu'on remue cette histoire des filles du passé, ces cendres du vice, cette poussière du scandale, on voit se lever doucement, comme un parfum qui sortirait d'une corruption, cette héroïne d'un immortel roman: Manon Lescaut. Gardons-nous pourtant des séductions d'un chef-d'œuvre. Démêlons la vérité, l'observation de la création, de l'invention de l'écrivain. Manon Lescaut est un type romanesque, avant d'être un type historique; et il faut se défendre de voir en elle une représentation complète de la prostitution galante du dix-huitième siècle, une image fidèle du caractère moral de la courtisane du temps. Sans doute, il y a toute une partie de sa figure, toute une moitié de sa vie, éclairées par les bougies des tripots et des lustres des soupers, que Prévost a saisies sur le vrai, sur le vif. Qu'on la suive, depuis la cour du coche d'Arras à Amiens jusque sur la route de l'exil, elle agit, elle parle, elle charme comme la fille du temps; elle en a les jolis côtés de fraîcheur, les premières apparences de grisette, puis les facilités, les naïvetés d'impudeur, les faiblesses devant l'argent, les perfidies naturelles et comme ingénues. Elle descend peu à peu, elle enfonce dans le vice naturellement, sans remords; elle cède sans révolte instinctive, sans répugnance d'âme aux nécessités de la vie, aux leçons de son frère, aux offres de M. G. M. Elle va du rire aux larmes, de la délicatesse à l'infamie, gardant pour l'homme qu'elle entraîne un fond d'attachement sincère mais sensuel, et qui ne l'élève point jusqu'au remords. Cette Manon, la Manon qui ne veut que «du plaisir et des passe-temps», Prévost l'a peinte d'après nature, et c'est l'âme de la fille que l'on retrouve en elle. Mais arrêtez-vous à la transfiguration, à l'expiation par le malheur, la torture, l'humilité, la honte, l'agonie: la Madeleine que Desgrieux suit sur la route d'Amérique, la femme dont il creuse la fosse avec cette épée qui est tout ce que son amour lui a laissé du gentilhomme, cette courtisane qui expire en se confessant à l'amour dans un dernier souffle de passion, cette Manon repentie et martyre, Prévost l'a tirée de son cœur, de son génie: le dix-huitième siècle ne l'a pas connue.

Un portrait où revit la véritable physionomie de la fille du monde nous sera donné dans un petit livre, une historiette vive, piquante, touchée finement et librement à petits coups spirituels, à la manière d'une gouache. Thémidore, qu'on pourrait appeler la vérité sur Manon Lescaut, nous montrera ces femmes aux grâces de bonne fille, relevées d'agrément, de sentiment, et seulement du caprice de la passion, les Argentine, les Rozette, «filles adorables, et qui, au libertinage près, ont les meilleures inclinations du monde.» On les voit, en robe détroussée de moire citron, avec une coiffure qui demande à être chiffonnée, passant gaiement et insouciamment leur temps dans l'air léger des plaisirs faciles, dans l'étourdissement du bruit des petites maisons, dans une sorte d'orgie fine, élégante, délicieuse. Jeux charmants, propos lestes, esprit polissonnant à la ronde, badinages, chansons, chère exquise et irritante, bouchons qui sautent, verres et porcelaines qu'on casse, c'est le tapage et l'amusement qui remplit leurs jours, leurs nuits, leur esprit, jusqu'à leur cœur. Elles ne s'occupent qu'à effleurer un roman, qu'à parler dentelles, étoffes; ou bien elles trichent au médiateur. Elles vont, viennent, passent, sourient, jettent un regard, un baiser, tendent la joue; et les hommes qui les aiment veulent-ils les oublier et les remplacer? ils se font donner le matin dans leur lit un carton d'estampes libres et plaisantes: ils retrouvent, en images, le plaisir que ces femmes donnent en passant! Retranchez parmi ces femmes quelques conversions, la conversion de Mlle Gautier, racontée par Duclos, celle de Mlle Luzi, celle de Mlle Basse qui se fait carmélite; retranchez encore quelques rares élans de tendresse, une trace de passion semée de loin en loin, l'attendrissant épisode de la mort de Zéphyre voulant mourir sur le cœur de son amant [434],—point de noir, à peine des larmes dans l'histoire de ces femmes que la vie traite en enfants gâtés; point de dévouement, point de sacrifices, point de catastrophes, mais seulement de petits malheurs, quelque lettre de cachet qui les enferme au couvent où elles babillent à peu près comme Ververt, et dont elles sortent en embrassant les sœurs. Le soir même de leur sortie, elles ressuscitent au monde, dans un gai souper, un verre de champagne à la main; elles recommencent à pleurer quand un amant les quitte, et à se consoler quand il ne revient pas. Puis ont-elles gagné quelques mille livres? elles épousent quelque marchand: elles s'attachent à leur commerce, à leur mari même. Entre leur fin et celle de Manon, il y a la distance des sables de la Nouvelle-Orléans au ruisseau de la rue Saint-Honoré.

On ne voit guère que dans le roman un grand malheur ou un grand sentiment régénérer ces femmes. Vivant par le plaisir, elles semblent créées uniquement pour lui, animées seulement par lui. Leur âme ne semble pas avoir le ressentiment des misères de leur corps, des souillures de tout leur être. L'infamie de leurs amours les enveloppe sans les toucher. Elle ne paraissent sensibles qu'aux choses qui les affectent dans leurs sens, aux brutalités de la main de l'homme, aux duretés de la prison, aux rigueurs matérielles qui les atteignent. L'inconscience est en elles à la place de la conscience, les courbant sans discernement, sans dégoût et sans révolte, sous la fatalité de ce qu'elles font et de ce qui leur arrive. Lorsqu'on les mène à la Salpêtrière [435], il ne leur monte pas de honte au front devant les engueulements et les gestes de risée que leur jettent les commères de la Halle: elles gardent pendant toute leur vie et en toute occasion la passivité irréfléchie, presque animale, de créatures sans personnalité, possédées par des instincts. On dirait qu'elles se savent uniquement mises au monde comme la fleur, pour sourire, embaumer et pourrir.

Le siècle lui-même n'encourageait-il pas à cette insouciance d'immoralité, à cette sereine inconscience, la débauche de la femme? L'indulgence n'était-elle point partout autour de la fille comme une complicité? Et n'y avait-il point pour elle dans les idées du temps une sorte de douceur tolérante, et presque une sympathie sociale? Il semble que le dix-huitième siècle respecte encore le sexe de la femme dans celles qui le déshonorent, et l'amour dans celles qui le vendent. Ici, nous touchons à des idées qui ne sont plus, et la difficulté est grande pour en retrouver l'accent et la mesure. L'historien marche aisément d'un fait à un autre sur le terrain des documents: les actes de l'humanité laissent, comme la vie civile de l'individu, des témoignages positifs, matériels; mais que l'historien veuille pénétrer jusqu'au caractère d'un siècle, qu'il tente d'interroger sur les choses d'un temps les sentiments du temps, qu'il essaye de retrouver, sur un point, l'intime conscience d'une société qui n'est plus, une disposition générale des âmes, ce qui devient un préjugé après avoir été une opinion, une tendance, une idée, il n'en saisira dans l'histoire qu'un vestige, un souvenir effacé, un peu moins que ce qu'un usage garde d'une tradition; lacune énorme, et que l'on sent à chaque pas fait en avant dans cette ancienne société où les mœurs, a-t-on dit si justement, remplaçaient les lois.

Pour retrouver la morale du dix-huitième siècle à l'égard des filles, il faut dépouiller notre morale moderne, faire abstraction de tout ce que le dix-neuvième siècle a apporté aux mœurs générales de pudeur au moins apparente, et se replacer dans le milieu et au point de vue d'une société galante. La conscience publique d'alors mettait bien la fille hors la loi; mais elle ne la mettait pas hors l'humanité, elle la mettait à peine hors la société. La dureté de la police, qui chaque jour du reste s'adoucit dans le siècle [436], la flétrissure de l'Hospice général étaient la seule dureté et la seule flétrissure auxquelles la fille était exposée: le monde n'y ajoutait ni l'injure, ni même la honte. Il ne s'associait point à la répression de la prostitution; il la tolérait sans la provoquer. Rien de plus rare dans tout le siècle qu'une parole de colère, de malédiction, d'outrage contre la femme de débauche presque toujours appelée par euphémisme fille du monde; le maréchal de Richelieu ne demandait-il pas pour elle des égards à la galanterie française, en l'appelant «plus femme qu'une autre»? Son métier ne lui imprimait point une tache originelle: le contact de l'impure ne souillait point; et le nom de la plus misérable maîtresse, souvent ramassée dans les boues de Paris, ne salissait point le grand nom du prince du sang ou du héros qui l'élevait jusqu'à lui. Une pitié presque caressante, voilà ce que rencontrait, dans toute sa vie et de tous côtés, la femme qui, aux yeux du temps, représentait le Plaisir, et à laquelle le Plaisir donnait comme une consécration. Et ce n'était pas seulement la société qui lui était douce; la religion même paraissait désarmée devant elle: un fond de miséricorde pour les Madeleines était dans le cœur du catholicisme d'alors qu'une rigueur, moins catholique que protestante, moins française que génevoise, n'avait point encore fait sévère aux égarements de la femme. La vertu même des plus honnêtes femmes avait pour ces malheureuses une commisération de charité et d'attendrissement. Une Manon était encore une femme pour elles; et elles laissaient tomber leur intérêt et leurs larmes sur le roman de sa vie comme sur les misères de leur sexe. Et comment le pardon de la fille ne serait-il pas partout dans ce siècle où le scandale la porte en triomphe jusqu'au trône des maîtresses de roi? Dans la majesté des fortunes de la corruption, dans le trouble que fait au fond des âmes la royauté du vice, quand une des femmes les plus pures du temps, Mme de Choiseul affirme «avoir de l'estime pour Mme de Pompadour» [437], quels principes restent debout, au milieu de la débauche de Versailles, pour condamner en leur nom et juger sans merci la débauche des rues?

Mais, mieux que les déductions et les mots, un tableau va nous peindre ces sentiments, ces idées du temps sur la fille, et la fille elle-même. Voyez ces centaines de couples qui descendent de l'église du Prieuré de Saint-Martin des Champs, cette file de charrettes emplies d'une grosse gaieté, ce troupeau de filles, toutes ces têtes qui rient sous les fontanges, au milieu de mille rubans et de mille faveurs jonquille: quel bruit! quels éclats! c'est un passant que d'une charrette une voix appelle par son nom; c'est un petit collet auquel toutes les voix jettent des quolibets. Point de remords, point de souci dans toutes ces créatures: qu'elles sont loin de l'attitude de rêverie et de mélancolie que l'imagination de l'abbé Prévost donne au corps vaincu et désespéré de son héroïne sur la paille de la charrette qui va au Havre! Elles défilent ainsi, précédées de leurs hommes qui portent leurs couleurs, la cocarde jonquille au chapeau; ou bien, liées à celui qu'elles ont choisi pour mari, elles s'en vont deux à deux, accouplées, le pied léger, essayant de danser, lançant des drôleries qui font rire le public et les soldats aux gardes, usant largement de la liberté qu'on laisse à la dernière récréation des condamnés. Voilà l'allure et le spectacle d'une exécution de police au dix-huitième siècle: cela, c'est le départ des filles, mariées aux voleurs, pour le Mississipi. La Police elle-même sourit en les châtiant. Il y a une dernière miséricorde dans ce carnaval qu'on leur permet, dans cette mascarade d'une noce qui les étourdit sur l'exil. Les oripeaux cachent les chaînes, les rubans empêchent de sentir les cordes. Et puis on n'est pas seule! C'est le départ de la Salpêtrière pour Cythère, parodie d'une fête galante de Watteau, dont Watteau laissera le souvenir dans son œuvre; et n'était-ce pas lui qui devait dessiner dans ce siècle l'Embarquement pour les Isles [438]?