Tous ces ouvrages sont de la main des Chrétiens; ceux qui sont marqués d’étoiles sont de composition arabe; les suivants sont de la composition des Musulmans.

1. [24] Le Qôran, ou la Lecture de Mahomet.

2. L’Océan de la Langue arabe, traduit par Golius.

3. Les Mille Distiques d’Ebn-el-Malek, sur la
Grammaire.

4. Explication des Mille Distiques.

5. Grammaire Adjeroumié.

6. Rhétorique de Taftazâni.

7. Séances, ou Histoires plaisantes de Hariri.

8. Poésies d’Omar Ebn-el-Fârdi, dans le genre
érotique.

9. Science de la Langue arabe; petit livre dans
le genre des Synonymes français de Girard.

10. Médecine d’Ebn-Sina (Avicenne).

11. Les Simples et les Drogues, traduit de Dioscoride
par Ebn-el-Bitar.

12. Dispute des Médecins.

13. Fragmens Théologiques sur les sectes du
monde.

14. Un livret de Contes (de peu de valeur). J’en
ai l’extrait.

15. Histoire des Juifs, par Josèphe, traduction
très-incorrecte.

Enfin, un petit livre d’astronomie dans les principes de Ptolomée, et quelques autres de nulle valeur.

Voilà en quoi consiste toute la bibliothèque du couvent de Mar-hanna, et l’on peut en prendre une idée de la littérature de toute la Syrie, puisque cette bibliothèque est, avec celle de Djezzâr, la seule qui y existe. Parmi les livres originaux, il n’y en a pas un seul qui, pour le fonds, mérite d’être traduit. Les séances même de Hariri n’ont d’intérêt qu’à raison du style; et il n’y a dans tout l’ordre qu’un seul religieux qui les entende: les autres ne sont pas mieux compris de la plupart des moines. Le régime de cette maison, et les mœurs des moines qui l’habitent, offrent quelques singularités qui méritent que j’en fasse mention.

La règle de leur ordre est celle de saint Basile, qui est pour les Orientaux ce que saint Benoît est pour les Occidentaux; seulement ils y ont fait quelques modifications relatives à leur position; la cour de Rome a sanctionné le code qu’ils en ont dressé il y a 30 ans. Ils peuvent prononcer les vœux dès l’âge de 16 ans, selon l’attention qu’ont eue tous les législateurs monastiques de captiver l’esprit de leurs prosélytes dès le plus jeune âge, pour le plier à leur institut; ces vœux sont, comme partout, ceux de pauvreté, d’obéissance, de dévouement et de chasteté; mais il faut avouer qu’ils sont plus strictement observés dans ce pays que dans le nôtre; en tout, la condition des moines d’Orient est bien plus dure que celle des moines d’Europe. On en pourra juger par le tableau de leur vie domestique. Chaque jour, ils ont 7 heures de prières à l’église, et personne n’en est dispensé. Ils se lèvent à 4 heures du matin, se couchent à 9 du soir, et ne font que deux repas, savoir, à 9 et à 5. Ils font perpétuellement maigre, et se permettent à peine la viande dans les plus grandes maladies; ils ont, comme les autres Grecs, trois grands carêmes par an, une foule de jeûnes, pendant lesquels ils ne mangent ni œufs, ni lait, ni beurre, ni même de fromage. Presque toute l’année ils vivent de lentilles à l’huile, de fèves, de riz au beurre, de lait caillé, d’olives et d’un peu de poisson salé. Leur pain est une petite galette grossière et mal levée, dure le second jour, et que l’on ne renouvelle qu’une fois par semaine. Avec cette nourriture, ils se prétendent moins sujets aux maladies que les paysans; mais il faut remarquer qu’ils portent tous des cautères au bras, et que plusieurs sont attaqués d’hernies, dues, je crois, à l’abus de l’huile. Chacun a pour logement une étroite cellule, et pour tout meuble une natte, un matelas, une couverture, et point de draps; ils n’en ont pas besoin, puisqu’ils dorment vêtus. Leur vêtement est une grosse chemise de coton rayée de bleu, un caleçon, une camisole, et une robe de bure brune si roide et si épaisse, qu’elle se tient debout sans faire un pli. Contre l’usage du pays, ils portent des cheveux de huit pouces de long; et au lieu de capuchon, un cylindre de feutre de dix pouces de hauteur, tel que celui des cavaliers turks. Enfin chacun d’eux, à l’exception du supérieur, du dépensier et du vicaire, exerce un métier d’un genre nécessaire ou utile à la maison; l’un est tisserand, et fabrique les étoffes; l’autre est tailleur, et coud les habits; celui-ci est cordonnier, et fait les souliers; celui-là est maçon, et dirige les constructions. Deux sont chargés de la cuisine, quatre travaillent à l’imprimerie, quatre à la reliure; et tous aident à la boulangerie, le jour que l’on fait le pain. La dépense de 40 à 45 bouches qui composent le couvent, n’excède pas chaque année la somme de 12 bourses, c’est-à-dire, 15,000 liv.; encore sur cette somme prend-on les frais de l’hospitalité de tous les passants, ce qui forme un article considérable. Il est vrai que la plupart de ces passants laissent des dons ou aumônes, qui font une partie du revenu de la maison; l’autre partie provient de la culture des terres. Ils en ont pris à rente une assez grande étendue, dont ils paient 400 piastres de redevance à deux émirs. Ces terres ont été défrichées par les premiers religieux; mais aujourd’hui, ils ont jugé à propos d’en remettre la culture à des paysans qui leur paient la moitié de tous les produits. Ces produits sont des soies blanches et jaunes que l’on vend à Baîrout; quelques grains et des vins[25] qui, faute de débit, sont offerts en présent aux bienfaiteurs, ou consommés dans la maison. Ci-devant les religieux s’abstenaient d’en boire; mais, par une marche commune à toutes les sociétés, ils se sont déja relâchés de leur austérité première; ils commencent aussi à se tolérer la pipe et le café, malgré les réclamations des anciens, jaloux en tout pays de perpétuer les habitudes de leur jeunesse.

Le même régime a lieu pour toutes les maisons de l’ordre, qui, comme je l’ai dit, sont au nombre de 12. On porte à 150 sujets la totalité des religieux; il faut y ajouter 5 couvents de femmes qui en dépendent. Les premiers supérieurs qui les fondèrent, crurent avoir fait une bonne opération; mais aujourd’hui l’ordre s’en repent, parce que des religieuses en pays turk sont une chose dangereuse, et qu’en outre elles dépensent plus qu’elles ne rendent. L’on n’ose cependant les abolir, parce qu’elles tiennent aux plus riches maisons d’Alep, de Damas et du Kaire, qui se débarrassent de leurs filles dans ces couvents, moyennant une dot. C’est d’ailleurs pour un marchand un motif de verser des aumônes considérables. Plusieurs donnent chaque année cent pistoles, et même cent louis et mille écus, sans demander d’autre intérêt que des prières à Dieu, pour qu’il détourne d’eux le regard dévorant des pachas. Mais comme d’autre part ils le provoquent par le luxe fastueux de leurs habits et de leurs meubles, ces dons ne les empêchent point d’être rançonnés. Récemment l’un d’eux osa bâtir à Damas une maison de plus de 120,000 livres. Le pacha qui la vit, fit dire au maître qu’il était curieux de la visiter, et d’y prendre une tasse de café. Or, comme le pacha eût pu s’y plaire et y rester, il fallut, pour se débarrasser de sa politesse, lui faire un cadeau de 10,000 écus.

Après Mar-hanna, le couvent le plus remarquable est Dair-Mokallés, ou couvent de Saint-Sauveur. Il est situé à trois heures de chemin au nord-est de Saide. Les religieux avaient amassé dans ces derniers temps une assez grande quantité de livres arabes imprimés et manuscrits; mais il y a environ 8 ans que Djezzâr ayant porté la guerre dans ce canton, ses soldats pillèrent la maison et dispersèrent tous les livres.

En revenant à la côte, on doit remarquer d’abord Saîda, rejeton dégénéré de l’ancienne Sidon[26]. Cette ville, ci-devant résidence du pacha, est, comme toutes les villes turkes, mal bâtie, malpropre, et pleine de décombres modernes. Elle occupe, le long de la mer, un terrain d’environ 600 pas de long sur 150 de large. Dans la partie du sud, le terrain qui s’élève un peu, a reçu un fort construit par Degnîzlé. De là l’on domine la mer, la ville et la campagne; mais une volée de canon renverserait tout cet ouvrage, qui n’est qu’une grosse tour à un étage, déja à demi ruinée. A l’autre extrémité de la ville, c’est-à-dire au nord-ouest, est le château. Il est bâti dans la mer même, à 80 pas du continent, auquel il tient par des arches. A l’ouest de ce château, est un écueil de 15 pieds d’élévation au-dessus de la mer, et d’environ 200 pas de long. L’espace compris entre cet écueil et le château, sert de rade aux vaisseaux; mais ils n’y sont pas en sûreté contre le gros temps. Le rivage qui règne le long de la ville, est occupé par un bassin enclos d’un môle ruiné. C’était jadis le port; mais le sable l’a rempli au point qu’il n’y a que son embouchure près le château, qui reçoive des bateaux. C’est Fakr el Din, émir des Druzes, qui a commencé la ruine de tous ces petits ports, depuis Baîrout jusqu’à Acre, parce que craignant les vaisseaux turks, il y fit couler à fond des bateaux et des pierres. Le bassin de Saide, s’il était vidé, pourrait tenir 20 à 25 petits bâtiments. Du côté de la mer, la ville est absolument sans muraille; du côté de la terre, celle qui l’enceint n’est qu’un mur de prison. Toute l’artillerie réunie ne monte pas à six canons, qui n’ont ni affûts ni canonnier. A peine compte-t-on 100 hommes de garnison. L’eau vient de la rivière d’Aoula, par des canaux découverts où les femmes vont la puiser. Ces canaux servent aussi à abreuver des jardins d’un sol médiocre, où l’on cultive des mûriers et des limoniers.

Saide est une ville assez commerçante, parce qu’elle est le principal entrepôt de Damas et du pays intérieur. Les Français, les seuls Européens que l’on y trouve, y ont un consul et 5 ou 6 maisons de commerce. Leurs retraits consistent en soie, et surtout en cotons bruts ou filés. Le travail de ce coton est la principale branche d’industrie des habitants, dont le nombre peut se monter à cinq mille ames.

A 6 lieues au sud de Saide, en suivant le rivage, l’on arrive par un chemin de plaine très-coulant, au village de Sour. Nous avons peine à reconnaître dans ce nom celui de Tyr, que nous tenons des Latins; mais si l’on se rappelle que l’y fut jadis ou; si l’on observe que les Latins ont substitué le t au thêta des Grecs, et que ce thêta avait le son sifflant du th anglais dans think[27], l’on sera moins étonné de l’altération. Elle n’a point eu lieu chez les Orientaux, qui, de tout temps, ont appelé Tsour et Sour le lieu dont nous parlons.

Le nom de Tyr tient à tant d’idées et de faits intéressants pour quiconque a lu l’histoire, que je crois faire une chose agréable à tout lecteur, en traçant un tableau fidèle des lieux qui furent jadis le théâtre d’un commerce et d’une navigation immenses, le berceau des arts et des sciences, et la patrie du peuple le plus industrieux peut-être et le plus actif qui ait jamais existé.

Le local actuel de Sour est une presqu’île qui saille du rivage en mer en forme de marteau à tête ovale. Cette tête est un fond de roc recouvert d’une terre brune cultivable, qui forme une petite plaine d’environ 800 pas de long sur 400 de large. L’isthme qui joint cette plaine au continent, est un pur sable de mer. Cette différence de sol rend très-sensible l’ancien état d’île qu’avait la tête de marteau avant qu’Alexandre la joignît au rivage par une jetée. La mer, en recouvrant de sable cette jetée, l’a élargie par des atterrissements successifs, et en a formé l’isthme actuel. Le village de Sour est assis sur la jonction de cet isthme à l’ancienne île, dont il ne couvre pas plus du tiers. La pointe que le terrain présente au nord, est occupée par un bassin qui fut un port creusé de main d’homme. Il est tellement comblé de sable, que les petits enfants le traversent sans se mouiller les reins. L’ouverture, qui est à la pointe même, est défendue par deux tours correspondantes, où jadis l’on attachait une chaîne de 50 à 60 pieds pour fermer entièrement le port. De ces tours part une ligne de murs qui, après avoir protégé le bassin du côté de la mer, enfermait l’île entière; mais aujourd’hui l’on n’en suit la trace que par les fondations qui bordent le rivage, excepté dans le voisinage du port, où les Motouâlis firent, il y a 20 ans, quelques réparations, déja en ruines. Plus loin en mer, au nord-ouest de la pointe, à la distance d’environ 300 pas, est une ligne de roches à fleur d’eau. L’espace qui les sépare du rivage du continent en face, forme une espèce de rade où les vaisseaux mouillent avec plus de sûreté qu’à Saide, sans cependant être hors de danger; car le vent du nord-ouest les bat fortement, et le fond fatigue les câbles. En rentrant dans l’île, l’on observe que le village en laisse libre la partie qui donne sur la pleine mer, c’est-à-dire à l’ouest. Cet espace sert de jardin aux habitants; mais telle est leur inertie, que l’on y trouve plus de ronces que de légumes. La partie du sud est sablonneuse et plus couverte de décombres. Toute la population du village consiste en 50 à 60 pauvres familles, qui vivent obscurément de quelques cultures de grain, et d’un peu de pêche. Les maisons qu’elles occupent ne sont plus, comme au temps de Strabon, des édifices à 3 et 4 étages, mais de chétives huttes prêtes à s’écrouler. Ci-devant elles étaient sans défense du côté de terre; mais les Motouâlis, qui s’en emparèrent en 1766, les fermèrent d’un mur de 20 pieds de haut qui subsiste encore. L’édifice le plus remarquable est une masure qui se trouve à l’angle du sud-est. Ce fut une église chrétienne, bâtie probablement par les Croisés; il n’en reste que la partie du chœur: tout auprès, parmi des monceaux de pierres, sont couchées deux belles colonnes à triple fût de granit rouge, d’une espèce inconnue en Syrie. Djezzâr, qui a dépouillé tous ces cantons pour orner sa mosquée d’Acre, a voulu les enlever; mais ses ingénieurs n’ont pas même pu les remuer.

En sortant du village sur l’isthme, on trouve à cent pas de la porte une tour ruinée, dans laquelle est un puits où les femmes viennent chercher l’eau: ce puits a quinze ou seize pieds de profondeur; mais l’eau n’en a pas plus de deux ou trois; l’on n’en boit pas de meilleure sur toute la côte. Par un phénomène dont on ignore la raison, elle se trouble en septembre, et elle devient, pendant quelques jours, pleine d’une argile rougeâtre. C’est l’occasion d’une grande fête pour les habitants; ils viennent alors en troupe à ce puits, et ils y versent un seau d’eau de mer qui, selon eux, a la vertu de rendre la limpidité à l’eau de la source. Si l’on continue de marcher sur l’isthme, vers le continent, l’on rencontre, de distance en distance, des ruines d’arcades qui conduisent en ligne droite à un monticule, le seul qu’il y ait dans la plaine. Ce monticule n’est point factice comme ceux du désert; c’est un rocher naturel d’environ 150 pas de circuit sur 40 à 50 pieds d’élévation; l’on n’y trouve qu’une maison en ruines et le tombeau d’un chaik ou santon[28], remarquable par le dôme blanc qui le couvre. La distance de ce rocher à Sour est d’un quart d’heure de marche au pas du cheval. A mesure que l’on s’en rapproche, les arcades dont j’ai parlé deviennent plus fréquentes et plus basses; elles finissent par former une ligne continue, qui du pied du rocher tourne tout à coup par un angle droit au midi, et marche obliquement par la campagne vers la mer; on en suit la file pendant une grande heure de marche au pas du cheval. C’est dans cette route que l’on reconnaît, au canal qui règne sur les arches, cette construction pour un aqueduc. Ce canal a environ trois pieds de large sur deux et demi de profondeur; il est formé d’un ciment plus dur que les pierres mêmes; enfin l’on arrive à des puits où il aboutit, ou plutôt d’où il tire son origine. Ces puits sont ceux que quelques voyageurs ont appelés puits de Salomon; mais dans le pays, on ne les connaît que sous le nom de Ras-el-àên, c’est-à-dire, tête de la source. L’on en compte un principal, deux moindres, et plusieurs petits; tous forment un massif de maçonnerie qui n’est point en pierre taillée ou brute, mais en ciment mêlé de cailloux de mer. Du côté du sud, ce massif saille de terre d’environ 18 pieds, et de 15 du côté du nord. De ce même côté s’offre une pente assez large et assez douce, pour que des chariots puissent monter jusqu’au haut. Quand on y est monté, l’on trouve un spectacle bien étonnant; car au lieu d’être basse ou à niveau de terre, l’eau se présente au niveau des bords de l’esplanade, c’est-à-dire que sa colonne qui remplit le puits est élevée de 15 pieds plus haut que le sol. En outre, cette eau n’est point calme; mais elle ressemble à un torrent qui bouillonne, et elle se répand à flots par des canaux pratiqués à la surface du puits. Telle est son abondance, qu’elle peut faire marcher trois moulins qui sont auprès, et qu’elle forme un petit ruisseau dès avant la mer, qui en est distante de 400 pas. La bouche du puits principal est un octogone, dont chaque côté a 23 pieds 3 pouces de long, ce qui suppose 61 pieds au diamètre. L’on prétend que ce puits n’a point de fond; mais le voyageur Laroque assure que de son temps on le trouva à 36 brasses. Il est remarquable que le mouvement de l’eau à la surface a rongé les parois intérieures du puits, au point que le bord ne porte plus sur rien, et qu’il forme une demi-voûte suspendue sur l’eau. Parmi les canaux qui en partent, il en est un principal qui se joint à celui des arches dont j’ai parlé. Au moyen de ces arches, l’eau se portait jadis d’abord au rocher, puis du rocher par l’isthme, à la tour où l’on puise l’eau. Du reste, la campagne est une plaine d’environ deux lieues de large, ceinte d’une chaîne de montagnes assez hautes, qui règnent depuis la Qâsmié jusqu’au cap Blanc. Le sol est une terre grasse et noirâtre, où l’on cultive avec succès le peu de blé et de coton que l’on y sème.

Tel est le local de Tyr, sur lequel il se présente quelques observations relatives à l’état de l’ancienne ville. On sait que jusqu’au temps où Nabukodonosor en fit le siége, Tyr fut située dans le continent; l’on en désigne l’emplacement à palæ-Tyrus, c’est-à-dire, auprès des puits; mais dans ce cas, pourquoi cet aqueduc conduit-il à tant de frais[29] des puits au rocher? Dira-t-on qu’il fut construit après que les Tyriens eurent passé l’île? Mais dès avant Salmanasar, c’est-à-dire 136 ans avant Nabukodonosor, leurs annales en font mention comme existant déja. «Du temps d’Eululæus, roi de Tyr, dit l’historien Ménandre, cité par Josèphe[30], Salmanasar, roi d’Assyrie, ayant porté la guerre en Phénicie, plusieurs villes se soumirent à ses armes; les Tyriens lui résistèrent; mais bientôt abandonnés par Sidon, Acre et palæ-Tyrus, qui dépendaient d’eux, ils furent réduits à leurs forces. Cependant ils continuèrent de se défendre; et Salmanasar, rappelé à Ninive, laissa des corps-de-garde près des ruisseaux et de l’aqueduc pour en interdire l’eau. Cette gêne dura cinq ans, pendant lesquels les Tyriens s’abreuvèrent au moyen des puits qu’ils creusèrent.»

Si palæ-Tyrus fut un lieu dépendant de Tyr, Tyr était donc ailleurs; elle n’était point dans l’île, puisque les habitants n’y passèrent qu’après Nabukodonosor. Elle était donc au rocher, qui en a dû être le siége primitif. Le nom de cette ville en fait preuve; car tsour en phénicien signifie rocher et le lieu fort. C’est là que s’établit cette colonie de Sidoniens, chassés du leur patrie deux cent quarante ans avant le temple de Salomon. Ils choisirent cette position, parce qu’ils y trouvèrent l’avantage d’un lieu propre à la défense, et celui d’une rade très-voisine qui, sous la protection de l’île, pouvait couvrir beaucoup de vaisseaux. La population de cette colonie s’étant accrue par le laps des temps et par le commerce, les Tyriens eurent besoin de plus d’eau, et ils construisirent l’aqueduc. L’activité qu’on leur voit déployer au temps de Salomon engageait à l’attribuer à ce siècle. Dans tous les cas, il est très-ancien, puisque l’eau de l’aqueduc a eu le temps de former par ses filtrations des stalactites considérables. Plusieurs tombant des flancs du canal, ou de l’intérieur des voûtes, ont obstrué des arches entières. Pour s’assurer de l’aqueduc, l’on dut établir aux puits un corps-de-garde qui devint palæ-Tyrus. Doit-on supposer la source factice, et formée par un canal souterrain tiré des montagnes? Mais alors, pourquoi ne l’avoir pas amenée au rocher même? Il est plus simple de la croire naturelle, et de penser que l’on a profité d’un de ces accidens de rivières souterraines dont la Syrie offre plusieurs exemples. L’idée d’emprisonner cette eau pour la faire remonter et gagner du niveau est digne des Phéniciens. Les choses en étaient à ce point, quand le roi de Babylone, vainqueur de Jérusalem, vint pour anéantir la seule ville qui bravât sa puissance. Les Tyriens lui résistèrent pendant 13 ans; mais au bout de ce terme, las de leurs efforts, ils prirent le parti de mettre la mer entre eux et leur ennemi, et ils passèrent dans l’île qu’ils avaient en face, à la distance d’un quart de lieue. Jusqu’alors cette île n’avait dû porter que peu d’habitations, vu la disette d’eau[31]. La nécessité fit surmonter cet inconvénient; l’on tâcha d’y obvier par des citernes, dont on trouve encore des restes en forme de caves voûtées, pavées et murées avec le plus grand soin[32]. Alexandre parut, et, pour satisfaire son barbare orgueil, Tyr fut ruinée; mais bientôt rétablie, ses nouveaux habitants profitèrent de la jetée par laquelle les Macédoniens s’étaient avancés jusqu’à l’île, et ils amenèrent l’aqueduc jusqu’à la tour où l’on puise encore l’eau. Maintenant que les arcades ont manqué, comment l’y trouve-t-on encore? La raison en doit être, que l’on avait ménagé dans leurs fondements des conduits secrets qui continuent toujours de l’amener des puits. La preuve que l’eau de la tour vient de Ras-el-àên est qu’à cette source elle se trouble en octobre comme à la tour; qu’alors elle a la même couleur, et en tout temps le même goût. Ces conduits doivent être nombreux; car il est arrivé plusieurs voies d’eau près de la tour, sans que son puits ait cessé d’en fournir.

La puissance de Tyr sur la Méditerranée et dans l’Occident est assez connue; Carthage, Utique, Cadix, en sont des monuments célèbres. L’on sait que cette ville étendait sa navigation jusque dans l’Océan, et la portait au nord par delà l’Angleterre, et au sud par delà les Canaries. Ses relations à l’Orient, quoique moins connues, n’étaient pas moins considérables; les îles de Tyrus et Aradus (aujourd’hui Barhain), dans le golfe Persique, les villes de Faran et Phœnicum Oppidum, sur la mer Rouge, déja ruinées au temps des Grecs, prouvent que les Tyriens fréquentèrent dès long-temps les parages de l’Arabie et de la mer de l’Inde; mais il existe un fragment historique qui contient à ce sujet des détails d’autant plus précieux, qu’ils offrent dans des siècles reculés un tableau de mouvements analogues à ce qui se passe encore de nos jours. Je vais citer les paroles de l’écrivain, avec leur enthousiasme prophétique, en rectifiant des applications qui jusqu’ici ont été mal saisies.

«Ville superbe, qui reposes au bord des mers! Tyr! qui dis: Mon empire s’étend au sein de l’Océan; écoute l’oracle prononcé contre toi! Tu portes ton commerce dans des îles (lointaines) chez les habitants de côtes (inconnues). Sous ta main les sapins de Sanir[33] deviennent des vaisseaux; les cèdres du Liban, des mâts; les peupliers de Bisan, des rames. Tes matelots s’asseyent sur le buis de Chypre[34] orné d’une marqueterie d’ivoire. Tes voiles et tes pavillons sont tissus du beau lin de l’Égypte; tes vêtements sont teints de l’hyacinthe et de la pourpre de l’Hellas[35] (l’Archipel). Sidon et Arouad t’envoient leurs rameurs; Djabal (Djebilé), ses habiles constructeurs: tes géomètres et tes sages guident eux-mêmes tes proues. Tous les vaisseaux de la mer sont employés à ton commerce. Tu tiens à ta solde le Perse, le Lydien, l’Égyptien; tes murailles sont parées de leurs boucliers et de leurs cuirasses. Les enfants d’Arouad bordent tes parapets; et tes tours, gardées par les Djimedéens (peuple phénicien), brillent de l’éclat de leurs carquois. Tous les pays s’empressent de négocier avec toi. Tarse envoie à tes marchés de l’argent, du fer, de l’étain, du plomb. L’Yonie[36], le pays des Mosques et de Teblis[37], t’approvisionnent d’esclaves et de vases d’airain. L’Arménie t’envoie des mules, des chevaux, des cavaliers. L’Arabe de Dedan (entre Alep et Damas) voiture tes marchandises. Des îles nombreuses échangent avec toi l’ivoire et l’ébène. L’Araméen (les Syriens)[38] t’apporte le rubis, la pourpre, les étoffes piquées, le lin, le corail et le jaspe. Les enfants d’Israël et de Juda te vendent le froment, le baume, la myrrhe, le raisiné, la résine, l’huile; et Damas, le vin de Halboun (peut-être Halab, où il reste encore des vignes) et des laines fines. Les Arabes d’Oman offrent à tes marchands le fer poli, la cannelle, le roseau aromatique; et l’Arabe de Dedan des tapis pour s’asseoir. Les habitants du désert et les Kedar payent de leurs chevreaux et de leurs agneaux tes riches marchandises. Les Arabes de Saba et Ramé (dans l’Yémen) t’enrichissent par le commerce des aromates, des pierres précieuses et de l’or[39]. Les habitants de Haran, de Kalané (en Mésopotamie) et d’Adana (près de Tarse), facteurs de l’Arabe de Cheba (près de Dedan), de l’Assyrien et du Kaldéen, commercent aussi avec toi, et te vendent des châles, des manteaux artistement brodés, de l’argent, des mâtures, des cordages et des cédres; enfin les vaisseaux (vantés) de Tarse sont à tes gages. O Tyr, fière de tant de gloire et de richesses! bientôt les flots de la mer s’élèveront contre toi, et la tempête te précipitera au fond des eaux. Alors s’engloutiront avec toi tes richesses; avec toi périront en un jour ton commerce, tes négociants, tes correspondants, tes matelots, tes pilotes, tes artistes, tes soldats et le peuple immense qui remplit tes murailles. Tes rameurs déserteront tes vaisseaux; tes pilotes s’assiéront sur le rivage, l’œil morne contre terre. Les peuples que tu enrichissais, les rois que tu rassasiais, consternés de ta ruine, jetteront des cris de désespoir. Dans leur deuil, ils couperont leurs chevelures; ils jetteront la cendre sur leur front dénudé; ils se rouleront dans la poussière, et ils diront: Qui jamais égala Tyr, cette reine de la mer?»—Les révolutions du sort, ou plutôt la barbarie des Grecs du Bas-Empire et des Musulmans, ont accompli cet oracle. Au lieu de cette ancienne circulation si active et si vaste, Sour, réduit à l’état d’un misérable village, n’a plus pour tout commerce qu’une exportation de quelques sacs de grains et de coton en laine, et pour tout négociant qu’un facteur grec au service des Français de Saide, qui gagne à peine de quoi soutenir sa famille.—A neuf lieues au sud de Sour, est la ville d’Acre, en arabe Akka, connue dans les temps les plus reculés sous le nom d’Aco, et postérieurement sous celui de Ptolémaïs. Elle occupe l’angle nord d’une baie, qui s’étend, par un demi cercle de trois lieues, jusqu’à la pointe du Carmel. Depuis l’expulsion des Croisés, elle était restée presque déserte; mais de nos jours les travaux de Dâher l’ont ressuscitée; ceux que Djezzâr y a fait exécuter depuis dix ans la rendent aujourd’hui l’une des premières villes de la côte. On vante la mosquée de ce pacha comme un chef-d’œuvre de goût. Son bazar, ou marché couvert, ne le cède point à ceux d’Alep même; et sa fontaine publique surpasse en élégance celles de Damas. Ce dernier ouvrage est aussi le plus utile; car jusqu’alors Acre n’avait pour toute ressource qu’un assez mauvais puits; mais l’eau est restée, comme auparavant, de médiocre qualité. L’on doit savoir d’autant plus de gré au pacha de ces travaux, que lui-même en a été l’ingénieur et l’architecte: il fait ses plans, il trace ses dessins et conduit les ouvrages. Le port d’Acre est un des mieux situés de la côte, en ce qu’il est couvert du vent de nord et nord-ouest par la ville même; mais il est comblé depuis Fakr-el-Dîn. Djezzâr s’est contenté de pratiquer un abord pour les bateaux. La fortification, quoique plus soignée qu’aucune autre, n’est cependant d’aucune valeur; il n’y a que quelques mauvaises tours basses près du port qui aient des canons; encore ces pièces de fer rouillé sont-elles si mauvaises, qu’il en crève toujours quelques-unes à chaque fois qu’on les tire. L’enceinte du côté de la campagne n’est qu’un mur de jardin sans fossés.

Cette campagne est une plaine nue, plus profonde et moins large que celle de Sour; elle est entourée de petites montagnes qui s’étendent en tournant du cap Blanc au Carmel. Les ondulations du terrain y causent des bas-fonds où les pluies d’hiver forment des lagunes dangereuses en été par leurs vapeurs infectes. Du reste, le sol est fécond, et l’on y cultive avec le plus grand succès le blé et le coton. Ces denrées sont la base du commerce d’Acre, qui de jour en jour devient plus florissant. Dans ces derniers temps, le pacha, par un abus ordinaire en Turkie, l’avait tout concentré dans ses mains; l’on ne pouvait vendre de coton qu’à lui: l’on n’en pouvait acheter que de lui: les négociants européens ont eu beau réclamer les capitulations du sultan, Djezzâr a répondu qu’il était sultan dans son pays, et il a continué son monopole. Ces négociants sont surtout les Français, qui ont à Acre six comptoirs présidés par un consul: récemment il est survenu un agent impérial, et depuis un an un agent russe.

La partie de la baie d’Acre où les vaisseaux mouillent avec le plus de sûreté, est au nord du mont Carmel, au pied du village de Haifa (vulgo Caiffe). Le fond tient bien l’ancre et ne coupe pas les câbles; mais le lieu est ouvert au vent de nord-ouest, qui est violent sur toute cette côte. Le Carmel, qui domine au sud, est un pic écrasé et rocailleux, d’environ 350 toises d’élévation. On y trouve, parmi les broussailles, des oliviers et des vignes sauvages, qui prouvent que jadis l’industrie s’était portée jusque sur cet ingrat terrain; sur le sommet est une chapelle dédiée au prophète Élie, d’où la vue s’étend au loin sur la mer et sur la terre. Au midi, le pays offre une chaîne de montagnes raboteuses, couronnées de chênes et de sapins, où se retirent des sangliers et des onces. En tournant vers l’est, on aperçoit à six lieues le local de Nasra ou Nazareth, célèbre dans l’histoire du christianisme: c’est un village médiocre, peuplé d’un tiers de musulmans, et de deux tiers de Grecs catholiques. Les PP. de Terre-Sainte, dépendants du grand couvent de Jérusalem, y ont un hospice et une église. Ils sont ordinairement les fermiers du pays. Du temps de Dâher, ils étaient obligés de faire à ce chaik un cadeau de mille piastres à chaque femme qu’il épousait, et il avait soin de se marier presque toutes les semaines.

A environ deux lieues au sud-est de Nasra est le mont Tabor, d’où l’on a l’une des plus riches perspectives de la Syrie. Cette montagne est un cône tronqué de quatre à cinq cents toises de hauteur. Le sommet a deux tiers de lieue de circuit. Jadis il portait une citadelle; mais à peine en reste-t-il quelques pierres. De là l’on découvre au sud une suite de vallées et de montagnes qui s’étendent jusqu’à Jérusalem. A l’est, l’on voit comme sous ses pieds la vallée du Jourdain et le lac de Tabarîé, qui semble encaissé dans un cratère de volcan. Au delà, la vue se perd vers les plaines du Hauran; puis tournant au nord, elle revient, par les montagnes de Hasbêya et de la Qâsmié, se reposer sur les fertiles plaines de la Galilée, sans pouvoir atteindre à la mer.

La rive orientale du lac de Tabarîé n’a de remarquable que la ville dont elle porte le nom, et la fontaine d’eaux chaudes minérales qui en est voisine. Cette fontaine est située dans la campagne, à un quart de lieue de Tabarîé. Faute de soin, il s’y est entassé une boue noire, qui est un véritable éthiops martial. Les personnes attaquées de douleurs rhumatismales trouvent des soulagements et même la guérison dans les bains de cette boue. Quant à la ville, ce n’est qu’un monceau de décombres, habité tout au plus par 100 familles. A sept lieues au nord de Tabarîé, sur la croupe d’une montagne, est la ville ou le village de Safad, berceau de la puissance de Dâher. A cette époque, il était devenu le siége d’une école arabe, où les docteurs motouâlis formaient des élèves dans la science de la grammaire, et l’interprétation allégorique du Qôran. Les juifs, qui croient que le messie doit établir le siége de son empire à Safad, avaient aussi pris ce lieu en affection, et s’y étaient rassemblés au nombre de 50 à 60 familles; mais le tremblement de 1759 a tout détruit; et Safad, regardé de mauvais œil par les Turks, n’est plus qu’un village presque abandonné. En remontant de Safad au nord, l’on suit une chaîne de hautes montagnes qui, sous le nom de Djebal-el-Chaîk, fournissent d’abord les sources du Jourdain, puis une foule de ruisseaux dont s’arrose la plaine de Damas. Le local élevé d’où partent ces ruisseaux compose un petit pays que l’on appelle Hasbêya. En ce moment il est gouverné par un émir, parent et rival de l’émir Yousef; il en paie à Djezzâr une ferme de 60 bourses. Le sol est montueux, et ressemble beaucoup au bas Liban; le prolongement de ces montagnes le long de la vallée de Beqâà est ce que les anciens appellent Antiliban, à raison de ce qu’il est parallèle au Liban des Druzes et des Maronites. La vallée de Beqâà, qui en forme la séparation, est l’ancienne Cœle-Syrie, ou Syrie-Creuse proprement dite. Sa disposition en encaissement profond, en y rassemblant les eaux des montagnes, en a fait de tout temps un des plus fertiles cantons de la Syrie; mais aussi en y concentrant les rayons du soleil, elle y produit en été une chaleur qui ne le cède pas même à l’Égypte. L’air néanmoins n’y est pas malsain, et sans doute parce qu’il est sans cesse renouvelé par le vent du nord, et que les eaux sont vives et non stagnantes. L’on y dort impunément sur les terrasses. Avant le tremblement de 1759, tout ce pays était couvert de villages et de cultures aux mains des Motouâlis; mais les ravages que causa ce phénomène, et ceux que les guerres des Turks y ont fait succéder, ont presque tout détruit. Le seul lieu qui mérite l’attention, est la ville de Balbek.

Balbek, célèbre chez les Grecs et les Latins sous le nom d’Hêlios-polis, ou ville du soleil, est située au pied de l’Antiliban, précisément à la dernière ondulation de la montagne dans la plaine. En arrivant par le midi, l’on ne découvre la ville qu’à la distance d’une lieue et demie, derrière un rideau d’arbres dont elle couronne la verdure par un cordon blanchâtre de dômes et de minarets. Au bout d’une heure de marche, l’on arrive à ces arbres qui sont de très-beaux noyers; et bientôt, traversant des jardins mal cultivés, par des sentiers tortueux, l’on se trouve conduit au pied de la ville. Là se présente en face un mur ruiné, flanqué de tours carrées, qui monte à droite sur la pente, et trace l’enceinte de l’ancienne ville. Ce mur, qui n’a que 10 à 12 pieds de hauteur, laisse voir dans l’intérieur des terrains vides et des décombres qui sont partout l’apanage des villes turkes; mais ce qui attire toute l’attention sur la gauche est un grand édifice, qui, par sa haute muraille et ses riches colonnes, s’annonce pour un de ces temples que l’antiquité a laissés à notre admiration. Ce monument, qui est un des plus beaux et des mieux conservés de l’Asie, mérite une description particulière.

Pour le détailler avec ordre, il faut se supposer descendre de l’intérieur de la ville; après avoir traversé les décombres et les huttes dont elle est pleine, l’on arrive à un terrain vide qui fut une place[40]; là, en face, s’offre à l’ouest une grande masure AA, formée de deux pavillons ornés de pilastres, joints à leur angle du fond par un mur de 160 pieds de longueur: cette façade domine le sol par une espèce de terrasse, au bord de laquelle on distingue avec peine les bases de 12 colonnes, qui jadis régnaient d’un pavillon à l’autre, et formaient le portique. Le portail est obstrué de pierres entassées; mais si l’on en surmonte l’obstacle, l’on pénètre dans un terrain vide, qui est une cour hexagone B, de 180 pieds de diamètre. Cette cour est semée de fûts de colonnes brisées, de chapiteaux mutilés, de débris de pilastres, d’entablements, de corniches, etc.; tout autour règne un cordon d’édifices ruinés CC, qui présentent à l’œil tous les ornements de la plus riche architecture. Au bout de cette cour, toujours en face à l’ouest, est une issue D, qui jadis fut une porte par où l’on aperçoit une plus vaste perspective de ruines, dont la magnificence sollicite la curiosité. Pour en jouir, il faut monter une pente, qui fut l’escalier de cette issue, et l’on se trouve à l’entrée d’une cour carrée E beaucoup plus spacieuse que la première[41]. C’est de la D qu’est pris le point de vue de la gravure que j’ai jointe: le premier coup d’œil se porte naturellement au bout de cette cour, où six énormes colonnes F, saillant majestueusement sur l’horizon, forment un tableau vraiment pittoresque. Un objet non moins intéressant est une autre file de colonnes qui règne à gauche, et s’annonce pour le péristyle d’un temple G; mais avant d’y passer, l’on ne peut sur les lieux refuser des regards attentifs aux édifices H qui enferment cette cour à droite et à gauche. Ils font une espèce de galerie distribuée par chambres hhhhh, dont on compte sept sur chacune des grandes ailes; savoir, deux en demi-cercle, et cinq en carré long. Le fond de ces chambres conserve des frontons de niches i et de tabernacles l, dont les soutiens sont détruits. Du côté de la cour elles étaient ouvertes, et n’offraient que quatre et six colonnes m toutes détruites. Il n’est pas facile d’imaginer l’usage de ces appartements; mais l’on n’en admire pas moins la beauté de leurs pilastres n, et la richesse de la frise de l’entablement O. L’on ne peut non plus s’empêcher de remarquer l’effet singulier qui résulte du mélange des guirlandes, des feuillures des chapiteaux, et des touffes d’herbes sauvages qui pendent de toutes parts. En traversant la cour dans sa longueur, l’on trouve au milieu une petite esplanade carrée i, où fut un pavillon dont il ne reste que les fondements. Enfin, l’on arrive au pied des six colonnes F: c’est alors que l’on conçoit toute la hardiesse de leur élévation, et la richesse de leur taille. Leur fût a 21 pieds 8 pouces de circonférence, sur 58 de longueur; en sorte que la hauteur totale, y compris l’entablement O, est de 71 à 72 pieds. L’on s’étonne d’abord de voir cette superbe ruine ainsi solide et sans accompagnements; mais en examinant le terrain avec attention, l’on reconnaît toute une suite de bases qui tracent un carré long FF de 268 pieds sur 146 de large: l’on en conclut que ce fut là le péristyle d’un grand temple, objet premier et principal de toute cette construction. Il présentait à la grande cour, c’est-à-dire à l’orient, une face de 10 colonnes sur 19 de flanc (total 54). Son terrain était un carré long de plain-pied avec cette cour, mais plus étroit qu’elle; en sorte qu’il ne restait autour de la colonnade qu’une terrasse de 27 pieds de large: l’esplanade qui en résulte domine la campagne du côté de l’ouest, par un mur L, escarpé d’environ 30 pieds: à mesure que l’on se rapproche de la ville, l’escarpement diminue; en sorte que le sol des pavillons se trouve de niveau avec la dernière pente de la montagne: d’où il résulte que tout le terrain des cours a été rapporté. Tel fut le premier état de cet édifice; mais par la suite on a comblé le flanc du midi du grand temple, pour en bâtir un plus petit, qui est celui dont le péristyle et la cage subsistent encore. Ce temple G, situé plus bas que l’autre de quelques pieds, présente un flanc de treize colonnes, sur huit de front (total 38). Elles sont également d’ordre corinthien; leur fût a 15 pieds 8 pouces de circonférence sur 44 de hauteur. L’édifice qu’elles environnent est un carré long, dont la face d’entrée, tournée à l’orient, se trouve hors de la ligne de l’aile gauche de la grande cour. L’on n’y peut arriver qu’à travers des troncs de colonnes, des amas de pierres, et même un mauvais mur dont on l’a masquée. Lorsque l’on a surmonté ces obstacles, on se trouve à la porte, et de là les yeux peuvent parcourir une enceinte g qui fut la demeure d’un dieu; mais au lieu du spectacle imposant d’un peuple prosterné, et d’une foule de prêtres offrant des sacrifices, le ciel ouvert par la chute de la voûte ne laisse voir qu’un chaos de décombres entassés sur la terre, et souillés de poussière et d’herbes sauvages. Les murs, jadis couverts de toutes les richesses de l’ordre corinthien, n’offrent plus que des frontons de niches et de tabernacles, dont presque tous les soutiens sont tombés. Entre ces niches, règnent des pilastres cannelés, dont le chapiteau supporte un entablement plein de brèches; ce qui en reste conserve une riche frise de guirlandes, soutenues d’espace en espace par des têtes de satyre, de cheval, de taureau, etc. Sur cet entablement, s’élevait jadis la voûte, dont la portée avait 57 pieds de large, sur 110 de longueur. Le mur qui la soutenait en a 31 d’élévation, sans aucune fenêtre. L’on ne peut se faire une idée des ornements de cette voûte que par l’inspection des débris répandus à terre; mais elle ne pouvait être plus riche que celle de la galerie du péristyle: les grandes parties qui en subsistent offrent des encadrements à losange, où sont représentées en relief les scènes de Jupiter assis sur son aigle, de Léda caressée par le cygne, de Diane portant l’arc et le croissant, et divers bustes qui paraissent être des figures d’empereurs et d’impératrices. Il serait trop long de rapporter tous les détails de cet étonnant édifice. Les amateurs des arts les trouveront consignés avec la plus grande vérité dans l’ouvrage publié en 1757, à Londres, sous le titre de Ruines de Balbek[42]. Cet ouvrage, rédigé par M. Robert Wood, est dû surtout aux soins et à la magnificence du chevalier Dawkins, qui visita, en 1751, Balbek et Palmyre. On ne peut rien ajouter à la fidélité de la description de ces voyageurs; mais depuis leur passage, il est arrivé quelques changements: par exemple, ils ont trouvé neuf grandes colonnes debout, et en 1784 je n’en ai trouvé que six F. Ils en comptèrent 29 au petit temple; il n’en reste plus que 20: c’est le tremblement de 1759 qui en a causé la chute; il a aussi tellement ébranlé les murs du petit temple, que la pierre de la soffite[43] de la porte a glissé entre les deux qui l’avoisinent, et est descendue de huit pouces; en sorte que le corps de l’oiseau sculpté sur cette pierre, se trouve suspendu, détaché de ses ailes et de deux guirlandes qui, de son bec, aboutissent à deux génies. La nature n’a pas été ici le seul agent de destruction; les Turks y ont beaucoup contribué pour les colonnes. Leur motif est de s’emparer des axes de fer qui servent à joindre les deux ou trois pièces dont chaque fût est composé. Ces axes remplissent si bien leur objet, que plusieurs colonnes ne se sont pas déjointes dans leur chute: une entre autres, comme l’observe M. Wood, a enfoncé une pierre du mur du temple, plutôt que de se disloquer. Rien de si parfait que la coupe de ces pierres; elles ne sont jointes par aucun ciment, et cependant la lame d’un couteau n’entre pas dans leurs interstices. Après tant de siècles de construction, elles ont, pour la plupart, conservé la couleur blanche qu’elles avaient d’abord. Ce qui étonnera davantage, c’est l’énormité de quelques-unes dans tout le mur qui forme l’escarpement. A l’ouest L, la seconde assise est formée de pierres qui ont depuis 28 jusqu’à 35 pieds de longueur, sur environ 9 de hauteur. Par-dessus cette assise, à l’angle du nord-ouest, il y a trois pierres qui à elles seules occupent un espace de 175 pieds ½; à savoir, la première, 58 pieds 7 pouces; la deuxième, 58 pieds 11 pouces, et la troisième 58 pieds juste, sur une épaisseur commune de 12 pieds. La nature de ces pierres est un granit blanc à grandes facettes luisantes comme le gypse; sa carrière règne sous toute la ville et dans la montagne adjacente: elle est ouverte en plusieurs lieux, et entre autres sur la droite en arrivant à la ville. Il y est resté une pierre taillée sur trois faces, qui a 69 pieds 2 pouces de long, sur 12 pieds 10 pouces de large, et 13 pieds 3 pouces d’épaisseur. Comment les anciens ont-ils manié de telles masses? C’est sans doute un problème de mécanique curieux à résoudre. Les habitants de Balbek l’expliquent commodément, en supposant que cet édifice a été construit par les Djénoûn ou Génies[44], sous les ordres du roi Salomon; ils ajoutent que le motif de tant de travaux fut de cacher dans les souterrains d’immenses trésors qui y sont encore; plusieurs d’entre eux, dans le dessein de s’en saisir, sont descendus dans les voûtes qui règnent sous tout l’édifice; mais l’inutilité de leurs recherches, et les avanies que les commandants en ont pris occasion de leur faire, les en ont dégoûtés; ils croient les Européens plus heureux; et l’on tenterait vainement de les dissuader de l’idée où ils sont que nous avons l’art magique de rompre les talismans. Que peuvent les raisonnements contre l’ignorance et l’habitude? Il ne serait pas moins ridicule de vouloir leur démontrer que Salomon n’a point connu l’ordre corinthien, usité seulement sous les empereurs de Rome; mais leur tradition au sujet de ce prince donne lieu à trois remarques importantes.

La première est que toute tradition sur la haute antiquité est aussi nulle chez les Orientaux que chez les Européens. Parmi eux, comme parmi nous, les faits de cent ans, quand ils ne sont pas écrits, sont altérés, dénaturés, oubliés: attendre d’eux des éclaircissements sur ce qui s’est passé au temps de David ou d’Alexandre, c’est comme si on demandait aux paysans de Flandre des nouvelles de Clovis ou de Charlemagne.

La deuxième est que, dans toute la Syrie, les Mahométans, comme les Juifs et les Chrétiens, attribuent tous les grands ouvrages à Salomon; non que la mémoire s’en soit perpétuée sur les lieux, mais parce qu’ils font des applications des passages de l’ancien Testament: c’est, avec l’Évangile, la source de presque toutes les traditions, parce que ce sont les seuls livres historiques qui soient lus et connus; mais comme les interprètes sont très-ignorants, leurs applications manquent presque toujours de vérité: c’est ainsi qu’ils sont en erreur, quand ils disent que Balbek est la domus saltûs Libani de Salomon; et ils choquent également la vraisemblance, quand ils attribuent à ce roi les puits de Tyr et les édifices de Palmyre.

Enfin, une troisième remarque est que la croyance aux trésors cachés s’est accréditée et se soutient par des découvertes qui se font effectivement de temps à autre. Il n’y a pas dix ans que l’on trouva à Hébron un petit coffre plein de médailles d’or et d’argent, avec un livre d’ancien arabe, traitant de la médecine. Dans le pays des Druzes, un particulier découvrit aussi, il y a quelque temps, une jarre où il trouva des monnaies d’or faites en croissant; mais comme les commandants s’attribuent ces découvertes, et que, sous pretexte de les faire restituer, ils ruinent ceux qui les ont faites, les propriétaires s’efforcent d’en dérober la connaissance: ils fondent en secret les monnaies anciennes, où même ils les recachent par ce même esprit de crainte qui les fit enfouir dans les temps anciens, et qui indique la même tyrannie.

D’après la magnificence extraordinaire du temple de Balbek, on s’étonnera avec raison que les écrivains grecs et latins en aient si peu parlé. Wood, qui les a compulsés à ce sujet, n’en a trouvé de mention que dans un fragment de Jean d’Antioche, qui attribue la construction de cet édifice à l’empereur Antonin-le-Pieux. Les inscriptions qui subsistent sont conformes à cette opinion, et elle explique très-bien pourquoi l’ordre employé est le corinthien, puisque cet ordre ne fut bien usité que dans le troisième âge de Rome; mais l’on ne doit pas alléguer, pour la confirmer encore, l’oiseau sculpté sur la soffite: si son bec crochu, si ses grandes serres et le caducée qu’elles tiennent doivent le faire regarder comme un aigle, l’aigrette de sa tête, semblable à celle de certains pigeons, prouve qu’il n’est point l’aigle romain: d’ailleurs il se retrouve le même au temple de Palmyre, et par cette raison il s’annonce pour un aigle oriental, consacré au soleil, qui fut la divinité de ces deux temples. Son culte existait à Balbek dès la plus haute antiquité. Sa statue, semblable à celle d’Osiris, y avait été transportée d’Héliopolis d’Égypte. On l’y adorait avec des cérémonies que Macrobe décrit dans son livre curieux des Saturnales[45]. Wood suppose, avec raison, que ce fut de ce culte que vint le nom de Balbek, qui signifie en syriaque ville de Bal, c’est-à-dire du soleil. Les Grecs, en disant Héliopolis, n’ont fait, comme en bien d’autres cas, qu’une traduction littérale de l’oriental. On ignore l’état que put avoir cette ville dans la haute antiquité; mais il est à présumer que sa position sur la route de Tyr à Palmyre lui donna quelque part au commerce de ces opulentes métropoles. Sous les Romains, au temps d’Auguste, elle est citée comme tenant garnison; et il reste sur le mur de la porte du midi, à droite en entrant, une inscription qui en fait preuve; car on y lit en lettres grecques: Kenturia prima. 140 ans après cette époque, Antonin y bâtit le temple actuel à la place de l’ancien, qui sans doute tombait en ruines; mais le christianisme ayant pris l’ascendant sous Constantin, le temple moderne fut négligé, puis converti en église, dont il reste un mur qui masquait le sanctuaire de l’idole. Il subsista ainsi jusqu’à l’invasion des Arabes: il est probable qu’ils envièrent aux chrétiens une si belle possession. L’église moins fréquentée se dégrada: les guerres survinrent; on en fit un lieu de défense; l’on bâtit sur le mur de l’enceinte, sur les pavillons et aux angles, des créneaux qui existent encore; et de ce moment, le temple, exposé au sort de la guerre, tomba rapidement en ruines.

L’état de la ville n’est pas moins déplorable; le mauvais gouvernement des émirs de la maison de Harfouche lui avait déja porté des atteintes funestes; le tremblement de 1759 acheva de la ruiner. Les guerres de l’émir Yousef et de Djezzâr ont encore aggravé sa situation; de 5000 habitants que l’on y comptait en 1751, il n’en reste pas 1200, tous pauvres, sans industrie, sans commerce, et sans autres cultures que quelques cotons, quelques maïs et des pastèques. Dans toute cette partie, le sol est maigre, et continue d’être tel, soit en remontant au nord, soit en descendant au sud-est vers Damas.

CHAPITRE VI.