Ces représentations eurent tout l’effet qu’il pouvait désirer. Le roi d’Espagne y faisant droit, se déclara d’abord protecteur spécial de l’ordre de Terre-Sainte en Levant, et en prit en cette qualité la direction; puis il nomma le requérant, J. Juan Ribeira, son procureur royal, lui donna à ce titre un cachet aux armes d’Espagne, et lui confia à lui seul la gestion de ses dons, sans en être comptable qu’à sa personne. De ce moment, J. Juan Ribeira, devenu plénipotentiaire, a signifié au discrétoire que désormais il aurait une caisse particulière, séparée de la caisse commune; que cette dernière resterait comme ci-devant, chargée des dépenses générales, et qu’en conséquence toutes les contributions des nations y seraient versées; mais qu’attendu que celle d’Espagne était hors de proportion avec les autres, il n’en serait désormais distrait qu’une partie relative au contingent de chacune, et que l’excédant serait versé dans sa caisse particulière; que les pèlerinages seraient désormais aux frais des nations respectives, à l’exception des sujets de France, dont-il voulait bien se charger. De là, il est arrivé que les pèlerinages et la plupart des dépenses générales resserrées, ont repris un équilibre avec la recette, et l’on a pu commencer d’acquitter la dette dont on était chargé; mais les religieux n’ont pas vu sans humeur le procureur devenir une puissance indépendante: ils ne lui pardonnent pas d’être à lui seul presque aussi riche que l’ordre entier: en effet, il a touché depuis huit ans quatre conduites ou contributions d’Espagne, évaluées à 800,000 piastres. L’argent qui forme ces conduites, consistant en piastres d’Espagne, se charge ordinairement sur un vaisseau français qui le transporte en Cypre, avec deux religieux qui veillent à sa garde. De Cypre, une partie des piastres fortes passe à Constantinople, où elles sont vendues avec bénéfice, et converties en monnaie turke. L’autre partie va directement par Yâfa à Jérusalem, dont les habitants l’attendent comme les Espagnols attendent le galion. Le procureur en verse une somme dans la caisse générale, et le reste est à sa discrétion. Les usages qu’il en fait, consistent, 1º en une pension de mille écus au vicaire français et à son discret qui, à ce moyen, lui procurent dans le conseil une majorité des suffrages; 2º en présents au gouverneur, au mofti, au qâdi, au naqîb, et autres grands dont le crédit peut lui être utile; enfin, il soutient la dignité de sa place: et cet article n’est pas une bagatelle; car il a ses interprètes particuliers, comme un consul, sa table, ses janissaires: seul des Francs, il monte à cheval dans Jérusalem, et marche escorté par des cavaliers; en un mot, il est, après le motsallam, la première personne du pays, et il traite d’égal à égal avec les puissances. Tant d’égards ne sont pas gratuits, comme l’on peut croire. Une seule visite à Djezzâr pour l’église de Nazareth, a coûté 30,000 pataques (157,000 liv.). Les musulmans de Jérusalem, qui désirent son argent, recherchent son amitié. Les chrétiens qui sollicitent ses aumônes, redoutent jusqu’à son indifférence. Heureuse la maison qu’il affectionne, et malheur à qui lui déplaît! car sa haine peut avoir des suites directes ou détournées, également redoutables: un mot à l’Ouâli attirerait le bâton, sans qu’on sût d’où il vient. Tant de pouvoir lui a fait dédaigner la protection accoutumée de l’ambassadeur de France, et il a fallu une affaire récente avec le pacha de Damas, pour lui rappeler qu’elle seule est plus efficace que 20,000 sequins. Ses agents, fiers de son crédit, en abusent comme tous les subalternes. Les moines espagnols de Yâfa et de Ramlé traitent les chrétiens qui dépendent d’eux, avec une rigueur qui n’est nullement évangélique: ils les excommunient en pleine église, en les apostrophant par leur nom; ils menacent les femmes dont il leur est revenu des propos; ils font faire des pénitences publiques, le cierge à la main; ils livrent aux Turks les indociles, et refusent tout secours à leurs familles; enfin ils choquent les usages du pays et la bienséance, en visitant les femmes des chrétiens, qui ne doivent voir que leurs très-proches parents, et en les entretenant sans témoins dans leurs appartements, pour raison de confession. Les Turks ne peuvent concevoir tant de liberté sans abus. Les chrétiens, dont l’esprit est le même à cet égard, en murmurent, mais ils n’osent éclater. L’expérience leur a appris que l’indignation des RR. PP. a des suites redoutables. L’on dit tout bas qu’elle attira, il y a six ou sept ans, un ordre du capitan-pacha, pour couper la tête à un habitant de Yâfa qui leur résistait. Heureusement l’aga prit sur lui d’en différer l’exécution, et de désabuser l’amiral; mais leur animosité n’a pas cessé de poursuivre cet homme par des chicanes de toute espèce. Récemment même, elle a sollicité l’ambassadeur d’Angleterre, sous la protection duquel il s’est mis, de donner main-levée à une punition qui n’est qu’une injuste vengeance.

Laissons-là des détails faits cependant pour peindre l’état de ce pays. Si nous quittons Jérusalem, nous ne trouvons plus dans cette partie du pachalic, que trois lieux qui méritent d’en faire mention.

Le premier est Râha, l’ancienne Yericho, située à six lieues au nord-est de Jérusalem: son local est une plaine de six à sept lieues de long sur trois de large, autour de laquelle règnent des montagnes stériles qui la rendent très-chaude. Jadis on y cultivait le baume de la Mekke. Selon les Hadjis, c’est un arbuste semblable au grenadier, dont les feuilles ont la forme de celles de la rhue; il porte une noix charnue, au milieu de laquelle est une amande d’où se retire le suc résineux qu’on appelle baume. Aujourd’hui il n’existe pas un de ces arbustes à Râha; mais l’on y en trouve une autre espèce, appelée zaqqoûn, qui produit une huile douce aussi vantée pour les blessures. Ce zaqqoûn ressemble à un prunier; il a des épines longues de quatre pouces, des feuilles d’olivier, mais plus étroites, plus vertes, et piquantes au bout: son fruit est un gland sans calice, sous l’écorce duquel est une pulpe, puis un noyau, dont l’amande rend une huile que les Arabes vendent très-cher à ceux qui en désirent: c’est le seul commerce de Râha, qui n’est qu’un village en ruines.

Le second lieu est Bait-el-lahm ou Bethlem, si célèbre dans l’histoire du christianisme. Ce village, situé à deux lieues de Jérusalem, au sud-est, est assis sur une hauteur, dans un pays de coteaux et de vallons, qui pourrait devenir très-agréable. C’est le meilleur sol de ces cantons; les fruits, les vignes, les olives, les sésames y réussissent très-bien; mais la culture manque, comme partout ailleurs. On compte dans ce village environ 600 hommes capables de porter le fusil dans l’occasion; et elle se présente souvent, tantôt pour résister au pacha, tantôt pour faire la guerre aux villages voisins, tantôt pour les dissensions intestines. De ces 600 hommes, on en compte une centaine de chrétiens latins, qui ont un curé dépendant du grand couvent de Jérusalem. Ci-devant ils étaient uniquement livrés à la fabrique des chapelets; mais les RR. PP. ne consommant pas tout ce qu’ils pouvaient fournir, ils ont repris le travail de la terre; ils font du vin blanc qui justifie la réputation qu’avaient jadis les vins de Judée; mais il a l’inconvénient d’être trop capiteux. L’intérêt de la sûreté, plus fort que celui de la religion, fait vivre ces chrétiens en assez bonne intelligence avec les musulmans, leurs concitoyens. Ils sont les uns et les autres du parti Yamâni, qui, en opposition avec le Qaîsi, divise toute la Palestine en deux factions ennemies. Le courage de ces paysans, fréquemment éprouvé, les a rendus redoutables dans leur voisinage.

Le troisième et dernier lieu est Habroun ou Hébron, situé à sept lieues, au sud de Bethlem; les Arabes n’appellent ce village que El-kalil[60], c’est-à-dire le bien-aimé, qui est l’épithète propre d’Abraham, dont on montre la grotte sépulcrale. Habroun est assis au pied d’une élévation sur laquelle sont de mauvaises masures, restes informes d’un ancien château. Le pays des environs est une espèce de bassin oblong, de cinq à six lieues d’étendue, assez agréablement parsemé de collines rocailleuses, de bosquets de sapins, de chênes avortés, et de quelques plantations d’oliviers et de vignes. L’emploi de ces vignes n’est pas de procurer du vin, attendu que les habitants sont tous musulmans zélés, au point qu’ils ne souffrent chez eux aucun chrétien; l’on ne s’en sert qu’à faire des raisins secs mal préparés, quoique l’espèce soit fort belle. Les paysans cultivent encore du coton, que leurs femmes filent, et qui se débite à Jérusalem et à Gaze. Ils y joignent quelques fabriques de savon; dont la soude leur est fournie par les Bedouins, et une verrerie fort ancienne, la seule qui existe en Syrie: il en sort une grande quantité d’anneaux colorés, de bracelets pour les poignets; pour les jambes, pour les bras au-dessus du coude[61], et diverses autres bagatelles que l’on envoie jusqu’à Constantinople. Au moyen de ces branches d’industrie, Habroun est le plus puissant village de ces cantons; il peut armer huit à neuf cents hommes qui, tenant pour la faction Qaîsi, sont les rivaux habituels de Bethlem. Cette discorde qui règne dans tout ce pays, depuis les premiers temps des Arabes, y cause une guerre civile perpétuelle. A chaque instant les paysans font des incursions sur les terres les uns des autres, et ravagent mutuellement leurs blés, leurs doura, leurs sésames, leurs oliviers, et s’enlèvent leurs brebis, leurs chèvres et leurs chameaux. Les Turks, qui partout répriment peu ces désordres, y remédient d’autant moins ici, que leur autorité y est très-précaire; les Bedouins, dont les camps occupent le plat pays, forment contre eux un parti d’opposition, dont les paysans s’étayent pour leur résister, et pour se tourmenter les uns les autres, selon les aveugles caprices de leur ignorance ou de leurs intérêts. De là une anarchie pire que le despotisme qui règne ailleurs, et une dévastation qui donne à cette partie un aspect plus misérable qu’au reste de la Syrie.

En marchant de Hébron vers le couchant, l’on arrive, après cinq heures de marche, sur des hauteurs qui, de ce côté, sont le dernier rameau des montagnes de la Judée. Là, le voyageur, fatigué du paysage raboteux qu’il quitte, porte avec complaisance ses regards sur la plaine vaste et unie, qui de ses pieds s’étend à la mer qu’il a en face; c’est cette plaine qui, sous le nom de Falastîne ou Palestine, termine de ce côté le département de la Syrie, et forme le dernier article dont j’ai à parler.

CHAPITRE VII.

De la Palestine.

LA Palestine, dans sa consistance actuelle, embrasse tout le terrain compris entre la Méditerranée à l’ouest, la chaîne des montagnes à l’est, et deux lignes tirées, l’une au midi par Kan-Younès, et l’autre au nord entre Qaïsarié et le ruisseau de Yâfa. Tout cet espace est une plaine presque unie, sans rivière ni ruisseau pendant l’été, mais arrosée de quelques torrents pendant l’hiver. Malgré cette aridité, le sol n’est pas impropre à la culture: l’on peut dire même qu’il est fécond; car lorsque les pluies d’hiver ne manquent pas, toutes les productions viennent en abondance: la terre, qui est noire et grasse, conserve assez d’humidité pour porter les grains et les légumes à leur perfection pendant l’été. L’on y sème plus qu’ailleurs du doura, du sésame, des pastèques et des fèves; l’on y joint aussi le coton, l’orge et le froment; mais quoique ce dernier soit le plus estimé, on le cultive moins, parce qu’il provoque l’avarice des commandants turks et les rapines des Arabes. En général, cette contrée est une des plus dévastées de la Syrie, parce qu’étant propre à la cavalerie, et adjacente au désert, elle est ouverte aux Bedouins, qui n’aiment pas les montagnes; depuis long-temps ils la disputent à toutes les puissances qui s’y sont établies: ils sont parvenus à s’y faire céder des terrains, moyennant quelques redevances, et de là ils infestent les routes, au point que l’on ne peut voyager en sûreté depuis Gaze jusqu’à Acre. Ils auraient même pu la posséder tout entière, s’ils eussent su profiter de leurs forces: mais, divisés entre eux par des intérêts et des querelles de familles, ils se font à eux-mêmes la guerre qu’ils devraient faire à leur ennemi commun, et ils perpétuent leur impuissance par leur anarchie, et leur pauvreté par leur brigandage.

La Palestine, ainsi que je l’ai dit, est un district indépendant de tout pachalic. Quelquefois elle a eu des gouverneurs propres, qui résidaient à Gaze avec le titre de pacha; mais dans l’ordre habituel, qui est celui de ce moment, elle se divise en trois apanages ou melkâné, à savoir, Yâfa, Loùdd et Gaze. Le premier est au profit de la sultane ouâldé mère: le capitan pacha a reçu les deux autres en récompense de ses services, et en paiement de la tête de Dâher. Il les afferme à un aga qui réside à Ramlé, et qui lui en paie 215 bourses; savoir, 180 pour Gaze et Ramlé, et 35 pour Loùdd.

Yâfa est tenu par un autre aga qui en rend 120 bourses à la sultane. Il a pour s’indemniser tous les droits du miri et de capitation de cette ville et de quelques villages voisins; mais l’article principal de son revenu est la douane, qu’il perçoit sur les marchandises qui entrent et qui sortent; elle est assez considérable, parce que c’est à Yâfa qu’abordent, et les riz que Damiette envoie à Jérusalem, et les marchandises d’un petit comptoir français établi à Ramlé, et les pèlerins de Morée, de Constantinople, et les denrées de la côte de Syrie: c’est aussi par cette porte que sortent les cotons filés de toute la Palestine, et les denrées que ce pays exporte sur la côte. Du reste, la puissance de cet aga se réduit à une trentaine de fusiliers à pied et à cheval, qui suffisent à peine à garder deux mauvaises portes, et à écarter les Arabes.

Comme port de mer et ville forte, Yâfa n’est rien; mais elle possède de quoi devenir un des lieux les plus intéressants de la côte, à raison de deux sources d’eau douce qui se trouvent dans son enceinte sur le rivage de la mer. Ces sources ont été une des causes de sa résistance lors des dernières guerres. Son port, formé par une jetée, et aujourd’hui comblé, pourrait être vidé et recevoir une vingtaine de bâtiments de 300 tonneaux. Ceux qui arrivent présentement, sont obligés de jeter l’ancre en mer, à près d’une lieue du rivage; ils n’y sont pas en sûreté, car le fond est un banc de roche et de corail qui s’étend jusqu’en face de Gaze.

Avant les deux derniers siéges, cette ville était une des plus agréables de la côte. Ses environs étaient couverts d’une forêt d’orangers, de limoniers, de cédrats, de poncires et de palmiers, qui ne commencent que là à porter de bons fruits[62]. Au delà, la campagne était remplie d’oliviers grands comme des noyers; mais les Mamlouks ayant tout coupé, pour le plaisir de couper, ou pour se chauffer, Yâfa a perdu la plupart de ses avantages et de ses agréments; heureusement l’on n’a pu lui enlever les eaux vives qui arrosent ses jardins, et qui ont déja ressuscité les souches, et fait renaître des rejetons.

A trois lieues à l’est de Yafâ, est le village de Loùdd, jadis Lydda et Diospolis; l’aspect d’un lieu où l’ennemi et le feu viennent de passer, est précisément celui de ce village. Ce ne sont que masures et décombres, depuis les huttes des habitants jusqu’au seraï ou palais de l’aga. Cependant il se tient à Loùdd, une fois la semaine, un marché où les paysans de tous les environs viennent vendre leur coton filé. Les pauvres chrétiens qui y habitent, montrent avec vénération les ruines de l’église de Saint-Pierre, et font asseoir les étrangers sur une colonne qui servit, disent-ils, à reposer ce saint. Ils montrent l’endroit où il prêchait, celui où il faisait sa prière, etc. Tout ce pays est plein de pareilles traditions. L’on n’y fait pas un pas, que l’on ne vous y montre des traces de quelque apôtre, de quelque martyr, de quelque vierge; mais quelle foi ajouter à ces traditions, quand l’expérience constate que les événements d’Ali-bek et de Dâher sont déja contestés et confondus!

A un tiers de lieue au sud de Loùdd, par une route bordée de nopals, est Ramlé, l’ancienne Arimathia. Cette ville est presque aussi ruinée que Loùdd même. On ne marche dans son enceinte qu’à travers des décombres: l’aga de Gaze y fait sa résidence dans un seraï dont les planchers s’écroulent avec les murailles. Pourquoi, disais-je un jour à un de ses sous-agas, ne répare-t-il pas au moins sa chambre? Et s’il est supplanté l’année prochaine, répondit-il, qui lui rendra sa dépense? Une centaine de cavaliers et autant de Barbaresques qu’il entretient, sont logés dans une vieille église chrétienne, dont la nef sert d’écurie, et dans un ancien khan, que les scorpions leur disputent. La campagne aux environs est plantée d’oliviers superbes, disposés en quinconce. La plupart sont grands comme des noyers de France; mais journellement ils dépérissent par vétusté, par les ravages publics, et même par des délits secrets: car dans ces cantons, lorsqu’un paysan a un ennemi, il vient de nuit scier ou percer les arbres à fleur de terre; et la blessure, qu’il a soin de recouvrir, épuisant la séve comme un cautère, l’olivier périt de langueur. En parcourant ces plantations, on trouve à chaque pas des puits secs, des citernes enfoncées, et de vastes réservoirs voûtés, qui prouvent que jadis la ville dut avoir plus d’une lieue et demie d’enceinte. Aujourd’hui, à peine y compte-t-on 200 familles. Le peu de terre que cultivent quelques-unes, appartient au mofti, et à deux ou trois de ses parents. Les ressources des autres se bornent à filer du coton, qui est enlevé en grande partie par deux comptoirs français qui y sont établis. Ce sont les derniers de cette partie de la Syrie; il n’y en a ni à Jérusalem, ni à Yâfa. On fait aussi à Ramlé du savon, qui passe presque tout en Égypte. Par un cas nouveau, l’aga y a fait construire en 1784 le seul moulin à vent que j’aie vu en Syrie et en Égypte, quoique l’on dise ces machines originaires de ces pays; et il l’a fait sur le dessin et sous la direction d’un charpentier vénitien.

La seule antiquité remarquable de Ramlé, est le minaret d’une mosquée ruinée, qui se trouve sur le chemin de Yâfa. L’inscription arabe porte qu’il fut bâti par Saïf-el-Dîn, sultan d’Égypte. Du sommet, qui est très-élevé, l’on suit toute la chaîne des montagnes qui vient de Nâblous, côtoyant la plaine, et qui va se perdre dans le sud. Si l’on parcourt cette plaine jusqu’à Gaze, on rencontre d’espace en espace quelques villages mal bâtis en terre sèche, qui, comme leurs habitants, portent l’empreinte de la pauvreté et de la misère. Ces maisons, vues de près, sont des huttes tantôt isolées, et tantôt rangées en forme de cellules, autour d’une cour fermée par un mur de terre. Les femmes y ont, comme partout, un logement séparé. Dans l’hiver, l’appartement habité est celui même des bestiaux; seulement la partie où l’on se tient, est élevée de deux pieds au-dessus du sol des animaux. Ces paysans en retirent l’avantage d’être chaudement sans brûler de bois; et cette économie est indispensable dans un pays qui en manque absolument. Quant au feu nécessaire pour cuire leurs aliments, ils le font avec de la fiente pétrie en forme de gâteaux, que l’on fait sécher au soleil, en les appliquant sur les murs de la hutte. L’été, ils ont un autre logement plus aéré; mais dont tous les meubles consistent pareillement en une natte et un vase à boire. Les environs de ces villages sont ensemencés, dans la saison, de grains et de pastèques; tout le reste est désert et livré aux Arabes-Bedouins qui y font paître leurs troupeaux. A chaque pas l’on y rencontre des ruines de tours, de donjons, de châteaux avec des fossés; quelquefois on y trouve pour garnison un lieutenant de l’aga, avec deux ou trois Barbaresques qui n’ont que la chemise et le fusil; plus souvent ils sont abandonnés aux chacals, aux hiboux et aux scorpions.

Parmi les lieux habités, on peut distinguer le village de Mesmîé, à quatre lieues de Ramlé, sur la route de Gaze; il fournit beaucoup de cotons filés. A une petite lieue de là à l’orient est une colline isolée, appelée par cette raison el-Tell; c’est le chef-lieu de la tribu des Ouadihié, dont était chaik Bakir, que l’aga de Gaze assassina, il y a trois ans, à un repas où il l’avait invité. On trouve, sur cette hauteur, des débris considérables d’habitations, et des souterrains tels qu’en offrent les fortifications du moyen âge. Ce lieu a dû être recherché en tout temps, pour son escarpement et pour la source qui est à ses pieds. Le ravin par lequel elle coule, est le même qui va se perdre près d’Azqâlan. A l’est, le terrain est rocailleux et cependant parsemé de sapins, d’oliviers et d’autres arbres. Bait-djibrim, Bethagabris dans l’antiquité, est un village habité qui n’en est éloigné que de trois petits quarts de lieue dans le sud. A sept heures de là, en tirant vers le sud-ouest, un autre village de Bedouins, appelé le Hesi, a, dans son voisinage, une colline factice et carrée, dont la hauteur passe soixante-dix pieds, sur cent cinquante pas de large et deux cents de long. Tout son talus a été pavé, et son sommet porte encore des traces d’une citadelle très-forte.

En se rapprochant de la mer, à trois lieues de Ramlé, sur la route de Gaze, est Yabné, qui dans l’antiquité fut Iamnia. Ce village n’a de remarquable qu’une hauteur factice, comme celle du Hesi, et un petit ruisseau, le seul de ces cantons qui ne tarisse pas en été. Son cours total n’est pas de plus d’une lieue et demie; avant de se perdre à la mer, il forme un marais appelé Roubîn, où des paysans avaient établi, il y a cinq ans, une culture de cannes à sucre qui promettait les plus grands succès; mais dès la seconde récolte, l’aga exigea une contribution qui les a forcés de déserter.

Après Yabné, l’on rencontre successivement diverses ruines, dont la plus considérable est Ezdoub, l’ancienne Azot, célèbre en ce moment pour ses scorpions. Cette ville, puissante sous les Philistins, n’a plus rien qui atteste son ancienne activité. A trois lieues d’Ezdoub est le village d’el-Majdal, où l’on file les plus beaux cotons de la Palestine, qui cependant sont très-grossiers. Sur la droite est Azqalân, dont les ruines désertes s’éloignent de jour en jour de la mer, qui jadis les baignait. Toute cette côte s’ensable journellement, au point que la plupart des lieux qui ont été des ports dans l’antiquité sont maintenant reculés de quatre ou cinq cents pas dans les terres. Gaze en est un exemple que l’on peut citer.

Gaze, que les Arabes appellent Râzzé, en grasseyant fortement l’r, est un composé de trois villages, dont l’un, sous le nom de château, est situé au milieu des deux autres sur une colline de médiocre élévation. Ce château, qui put être fort pour le temps où il fut construit, n’est maintenant qu’un amas de décombres. Le seraï de l’aga, qui en fait partie, est aussi ruiné que celui de Ramlé; mais il a l’avantage d’une vaste perspective. De ses murs, la vue embrasse et la mer, qui en est séparée par une plage de sable d’un quart de lieue, et la campagne, dont les dattiers et l’aspect ras et nu à perte de vue rappellent les paysages de l’Égypte: en effet, à cette hauteur, le sol et le climat perdent entièrement le caractère arabe. La chaleur, la sécheresse, le vent et les rosées y sont les mêmes que sur les bords du Nil; et les habitants ont plutôt le teint, la taille, les mœurs et l’accent des Égyptiens, que des Syriens.

La position de Gaze, en la rendant le moyen de communication de ces deux peuples, en a fait de tout temps une ville assez importante. Les ruines de marbre blanc que l’on y trouve encore quelquefois, prouvent que jadis elle fut le séjour du luxe et de l’opulence: elle n’était pas indigne de ce choix. Le sol noirâtre de son territoire est très-fécond, et ses jardins, arrosés d’eaux vives, produisent même encore, sans aucun art, des grenades, des oranges, des dattes exquises, et des ognons de renoncules recherchés jusqu’à Constantinople. Mais elle a participé à la décadence générale; et, malgré son titre de capitale de la Palestine, elle n’est plus qu’un bourg sans défense, peuplé tout au plus de deux mille ames. L’industrie principale de ses habitants consiste à fabriquer des toiles de coton; et comme ils fournissent eux seuls les paysans et les Bedouins de tous ces cantons, ils peuvent employer jusqu’à cinq cents métiers. On y compte aussi deux ou trois fabriques de savon. Autrefois le commerce des cendres ou qalis était un article considérable. Les Bedouins, à qui ces cendres ne coûtaient que la peine de brûler les plantes du désert, et de les apporter, les vendaient à bon marché; mais depuis que l’aga s’en est attribué le commerce exclusif, les Arabes, forcés de les lui vendre au prix qu’il veut, n’ont plus mis le même empressement à les recueillir; et les habitants, contraints de les lui payer à sa taxe, ont négligé de faire des savons: cependant ces cendres méritent d’être recherchées pour l’abondance de leur soude.

Une branche plus avantageuse au peuple de Gaze est le passage des caravanes qui vont et viennent d’Égypte en Syrie. Les provisions qu’elles sont forcées de prendre pour les neuf à dix journées du désert procurent aux farines, aux huiles, aux dattes et autres denrées, un débouché profitable à tous les habitants. Ils ont encore quelquefois des relations avec Suez, lors de l’arrivée ou du départ de la flotte de Djedda, et ils peuvent s’y rendre en trois marches forcées. Ils font aussi, chaque année, une grosse caravane qui va à la rencontre des pèlerins de la Mekke, et leur porte le convoi ou djerdé de Palestine, avec des rafraîchissements. Le lieu de jonction est Màân, à quatre journées au sud-sud-est de Gaze, et à une journée au nord de l’Aqâbé, sur la route de Damas. Enfin, ils achètent les pillages des Bedouins; et cet article serait un Pérou, si les cas en étaient plus fréquents. On ne saurait apprécier ce que leur valut celui de 1757. Les deux tiers de plus de vingt mille charges dont était composé le Hadji vinrent à Gaze. Les Bedouins, ignorants et affamés, qui ne connaissent aux plus belles étoffes que le mérite de couvrir, donnaient les châles de cachemire, les toiles, les mousselines de l’Inde, les sirsakas, les cafés, les perses et les gommes pour quelques piastres. On rapporte un trait qui fera juger de l’ignorance et de la simplicité de ces habitants des déserts. Un Bedouin d’Anazé ayant trouvé dans son butin plusieurs sachets de perles fines, les prit pour du doura, et les fit bouillir pour les manger: voyant qu’elles ne cuisaient point, il allait les jeter, lorsqu’un Gazéen les lui acheta en échange d’un bonnet rouge de Fâz. Une aubaine semblable se renouvela en 1779, par le pillage que les Arabes de Tor firent de cette caravane dont M. de Saint-Germain faisait partie. Récemment, en 1784, la caravane des Barbaresques, composée de plus de trois mille charges, a été pareillement dépouillée; et le café que les Bedouins en apportèrent devint si abondant en Palestine, qu’il diminua tout à coup de la moitié de son prix; il eût encore baissé, si l’aga n’en eût prohibé l’achat, pour forcer les Bedouins de le lui apporter tout entier: ce monopole lui valut, lors de l’affaire de 1779, plus de 80,000 piastres. Année commune, en le joignant aux avanies, au miri, aux douanes, aux douze cents charges qu’il vole sur les trois mille du convoi de la Mekke, il se fait un revenu qui double les 180 bourses du prix de sa ferme.

Au delà de Gaze, ce n’est plus que déserts. Cependant il ne faut pas croire, à raison de ce nom, que la terre devienne subitement inhabitée; l’on continue encore pendant une journée le long de la mer de trouver quelques cultures et quelques villages. Tel est encore Kân-Younès, espèce de château où les Mamlouks tiennent 12 hommes de garnison. Tel est encore el-Arich, dernier endroit où l’on trouve de l’eau potable, jusqu’à ce que l’on soit arrivé à Salêhié en Égypte. El-Arich est à trois quarts de lieue de la mer, dans un sol noyé de sables, comme l’est toute cette côte. En rentrant à l’orient dans le désert, l’on rencontre d’autres bandes de terres cultivables jusque sur la route de la Mekke. Ce sont des vallées où les eaux de l’hiver et de quelques puits engagent quelques paysans à s’établir, et à cultiver des palmiers et du doura sous la protection ou plutôt sous les rapines des Arabes. Ces paysans, séparés du reste de la terre, sont des demi-sauvages plus ignorants, plus grossiers et plus misérables que les Bedouins mêmes: liés au sol qu’ils cultivent, ils vivent dans les alarmes perpétuelles de perdre les fruits de leurs travaux. A peine ont-ils fait une récolte, qu’ils se hâtent de l’enfouir dans des lieux cachés: eux-mêmes se retirent parmi les rochers qui bordent le sud de la mer Morte. Ce pays n’a été visité par aucun voyageur; cependant il mériterait de l’être; car, d’après ce que j’ai ouï dire aux Arabes de Bakir, et aux gens de Gaze qui vont à Màân et à Karak sur la route des pèlerins, il y a au sud-est du lac Asphaltite, dans un espace de trois journées, plus de 30 villes ruinées, absolument désertes. Plusieurs d’entre elles ont de grands édifices avec des colonnes, qui ont pu être des temples anciens, ou tout au moins des églises grecques. Les Arabes s’en servent quelquefois pour parquer leurs troupeaux; mais le plus souvent ils les évitent, à cause des énormes scorpions qui y abondent. L’on ne doit pas s’étonner de ces traces de population, si l’on se rappelle que ce fut là le pays de ces Nabathéens qui furent les plus puissants des Arabes; et des Iduméens, qui, dans le dernier siècle de Jérusalem, étaient presque aussi nombreux que les Juifs: témoin le trait cité par Josèphe, qui dit qu’au bruit de la marche de Titus contre Jérusalem, il s’assembla tout d’un coup 30,000 Iduméens qui se jetèrent dans la ville pour la défendre. Il paraît qu’outre un assez bon gouvernement, ces cantons eurent encore pour mobile d’activité et de population une branche considérable du commerce de l’Arabie et de l’Inde. On sait que, dès le temps de Salomon, les villes d’Atsioum-Gâber et d’Aïlah en étaient deux entrepôts très-fréquentés: ces villes étaient situées sur le golfe de la mer Rouge adjacent, où l’on trouve encore la seconde, avec son nom, et peut-être la première dans el-Aqabé ou la fin (de la mer). Ces deux lieux sont aux mains des Bedouins, qui, n’ayant ni marine ni commerce, ne les habitent point. Mais les pèlerins du Kaire qui y passent rapportent qu’il y a à el-Aqabé un mauvais fort avec une garde turke, et de bonne eau, infiniment précieuse dans ce canton. Les Iduméens, à qui les Juifs n’enlevèrent ces ports que par époques passagères, dûrent en tirer de grands moyens de population et de richesse. Il paraît même qu’ils rivalisèrent avec les Tyriens, qui possédaient en ces cantons une ville sans nom, sur la côte de l’Hedjaz, dans le désert de Tih, et la ville de Faran, et sans doute el-Tor, qui lui servait de port. De là, les caravanes pouvaient se rendre en Palestine et en Judée dans l’espace de huit à dix jours; cette route, plus longue que celle de Suez au Kaire, l’est infiniment moins que celle d’Alep à Basra, qui en dure 35 et 40; et peut-être, dans l’état actuel, serait-elle préférable, si la voie de l’Égypte restait absolument fermée. Il ne s’agirait que de traiter avec les Arabes, auprès de qui les conventions seraient infiniment plus sûres qu’avec les Mamlouks.

Le désert de Tih dont je viens de parler est ce même désert où Moïse conduisit et retint les Hébreux pendant une génération, pour les y dresser à l’art de la guerre, et faire un peuple de conquérants d’un peuple de pasteurs. Le nom de el-Tih paraît relatif à cet événement, car il signifie le pays où l’on erre; mais l’on aurait tort de croire qu’il se soit conservé par tradition, puisque ses habitants actuels sont étrangers, et que, dans toutes ces contrées, l’on a bien de la peine à se ressouvenir de son grand-père; ce n’est qu’à raison de la lecture des livres hébreux et du Qôran que le nom d’el-Tih a pris cours chez les Arabes. Ils emploient aussi celui de Barr-el-tour Sina, qui signifie pays du mont Sinaï.

Ce désert, qui borne la Syrie au midi, s’étend en forme de presqu’île entre les deux golfes de la mer Rouge; celui de Suez à l’ouest, et celui d’el-Aqabé à l’est. Sa largeur commune est de 30 lieues sur 70 de longueur; ce grand espace est presque tout occupé par des montagnes arides qui, du côté du nord, se joignent à celles de la Syrie, et sont comme elles de roche calcaire. Mais en s’avançant au midi, elles deviennent graniteuses, au point que le Sinaï et l’Horeb ne sont que d’énormes pics de cette pierre. C’est à ce titre que les anciens appelèrent cette contrée Arabie pierreuse. La terre y est en général un gravier aride; il n’y croît que des acacias épineux, des tamariscs, des sapins, et quelques arbustes clair-semés et tortueux. Les sources y sont très-rares; et le peu qu’il y en a est tantôt sulfureux et thermal, comme à Hammâm-Farâoun; tantôt saumâtre et dégoûtant, comme à El-naba en face de Suez: cette qualité saline règne dans tout le pays, et il y a des mines de sel gemme dans la partie du nord. Cependant en quelques vallées, le sol plus doux, parce qu’il est formé de la dépouille des rocs, devient, après les pluies d’hiver, cultivable et presque fécond. Telle est la vallée de Djirandel, où il se trouve jusqu’à des bocages; telle encore la vallée de Faran, où les Bedouins rapportent qu’il y a des ruines qui ne peuvent être que celles de l’ancienne ville de ce nom. Autrefois l’on put tirer parti de toutes les ressources de ce terrain[63]; mais aujourd’hui, livré à la nature, ou plutôt à la barbarie, il ne produit que des herbes sauvages. C’est avec ce faible moyen que ce désert fait subsister trois tribus de Bedouins, qui peuvent former cinq à six mille ames répandues sur sa surface; on leur donne le nom général de Taouâra, ou Arabes de Tôr, parce que ce lieu est le plus connu et le plus fréquenté de leur pays. Il est situé sur la côte orientale du bras de Suez, dans un local sablonneux et bas comme toute cette plage. Son mérite est d’avoir une assez bonne rade et de l’eau potable; et les Arabes y en apportent du Sinaï, qui est réellement bonne. C’est là que les vaisseaux de Suez s’en approvisionnent en allant à Djedda; du reste l’on n’y trouve que quelques palmiers, des ruines d’un mauvais fort sans gardes, un petit couvent de Grecs, et quelques huttes de pauvres Arabes qui vivent de poisson, et s’engagent pour matelots. Il y a encore au midi deux petits hameaux de Grecs, aussi dénués et aussi misérables. Quant à la subsistance des trois tribus, elles la tirent de leurs chèvres, de leurs chameaux, de quelques gommes d’acacia qu’achète l’Égypte, des vols et des pillages sur les routes de Suez, de Gaze et de la Mekke. Pour leurs courses, ces Arabes n’ont pas de juments comme les autres, ou du moins ils n’en peuvent nourrir que très-peu; ils y suppléent par une espèce de chameau que l’on appelle hedjîne. Cet animal a toute la forme du chameau vulgaire; mais il en diffère en ce qu’il est infiniment plus svelte dans ses membres, et plus rapide dans ses mouvements. Le chameau vulgaire ne marche jamais qu’au pas, et il se balance si lentement, qu’à peine fait-il 1800 toises à l’heure; le hedjîne, au contraire, prend à volonté un trot qui, à raison de la grandeur de ses pas, devient rapide au point de parcourir deux lieues à l’heure. Le grand mérite de cet animal est de pouvoir soutenir une marche de 30 et 40 heures de suite, presque sans se reposer, sans manger et sans boire. L’on s’en sert pour envoyer des courriers, et pour faire de longues fuites. Si l’on a une fois pris une avance de quatre heures, la meilleure jument arabe ne peut jamais le rejoindre; mais il faut être habitué aux mouvements de cet animal; ses secousses écorchent et disloquent en peu de temps le meilleur cavalier, malgré les coussins dont on garnit le bât. Tout ce que l’on dit de la vitesse du dromadaire doit s’appliquer à cet animal. Cependant il n’a qu’une bosse; et je ne me rappelle pas, sur 25 à 30,000 chameaux que j’ai pu voir en Syrie et en Égypte, en avoir vu un seul à deux bosses.

Un dernier article plus important des revenus des Bedouins de Tôr est le pèlerinage des Grecs au couvent du mont Sinaï. Les schismatiques ont tant de dévotion aux reliques de sainte Catherine qu’ils disent y être, qu’ils doutent de leur salut s’ils ne les ont pas visitées au moins une fois dans leur vie. Ils y viennent jusque de la Morée et de Constantinople. Le rendez-vous est le Kaire, où les moines du mont Sinaï ont des correspondans qui traitent des escortes avec les Arabes. Le prix ordinaire est de 28 pataques par tête, c’est-à-dire de 147 livres, sans les vivres. Arrivés au couvent, ces Grecs font leurs dévotions, visitent l’église, baisent les reliques et les images, montent à genoux plus de cent marches de la montagne de Moïse, et finissent par donner une offrande qui n’est point taxée, mais qui est rarement de moins de 50 pataques[64].

A ces visites près, qui n’ont lieu qu’une fois l’année, ce couvent est le séjour le plus isolé et le plus sauvage de la nature. Le paysage des environs n’est qu’un entassement de rocs hérissés et nus. Le Sinaï, au pied duquel il est assis, est un pic de granit qui semble près de l’écraser. La maison est une espèce de prison carrée, dont les hautes murailles n’ont qu’une seule fenêtre; cette fenêtre, quoique très-élevée, sert aussi de porte; c’est-à-dire que, pour entrer dans le couvent, l’on s’assied dans un panier que les moines laissent pendre de cette fenêtre, et qu’ils hissent avec des cordes. Cette précaution est fondée sur la crainte des Arabes, qui pourraient forcer le couvent si l’on entrait par la porte: ce n’est que lors de la visite de l’évêque que l’on en ouvre une, qui, hors cette occasion, est condamnée. Cette visite doit avoir lieu tous les deux ou trois ans; mais comme elle entraîne une forte contribution aux Arabes, les moines l’éludent autant qu’ils peuvent. Ils ne se dispensent pas si aisément de payer chaque jour un nombre de rations; et les querelles qui arrivent à ce sujet leur attirent souvent des pierres et même des coups de fusil de la part des Bedouins mécontents. Jamais ils ne sortent dans la campagne; seulement, à force de travail, ils sont parvenus à se faire sur les rocs un jardin de terre rapportée, qui leur sert de promenade; ils y cultivent des fruits excellents, tels que des raisins, des figues, et surtout des poires dont ils font des présents très-recherchés au Kaire, où il n’y en a point. Leur vie domestique est la même que celle des Grecs et des Maronites du Liban, c’est-à-dire qu’elle est tout entière occupée à des travaux d’utilité ou à des pratiques de dévotion. Mais les moines du Liban ont l’avantage précieux d’une liberté extérieure et d’une sécurité que n’ont pas ceux du Sinaï. Du reste, cette vie prisonnière et dénuée de jouissance est celle de tous les moines des pays turks. Ainsi vivent les Grecs de Mar-Siméon, au nord d’Alep, de Mar-Sâba sur la mer Morte; ainsi vivent les Coptes des couvents du désert de Saint-Makaire et de celui de Saint-Antoine. Partout, ces couvents sont des prisons, sans autre jour extérieur que la fenêtre par où ils reçoivent leurs vivres; partout, ces couvents sont placés dans des lieux affreux dénués de tout, où l’on ne rencontre que rocs et rocailles, sans herbe et sans mousse; et cependant ils sont peuplés. Il y a 50 moines au Sinaï, 25 à Mar-Sâba, plus de 300 dans les deux déserts d’Égypte. J’en recherchais un jour la raison; et conversant avec un des supérieurs de Mar-Hanna, je lui demandais ce qui pouvait engager à cette vie vraiment misérable. «Hé quoi, me dit-il, n’es-tu pas chrétien? n’est-ce pas par cette route que l’on va au ciel?.... Mais, répondis-je, l’on peut aussi faire son salut dans le monde; et entre nous, père, je ne vois pas que les religieux, encore qu’ils soient pieux, aient cette ancienne ferveur qui tenait toute la vie les yeux fixés sur l’heure de la mort. Il est vrai, me dit-il, nous n’avons plus l’austérité des anciens anachorètes, et c’est un peu la raison qui peuple nos couvents. Toi qui viens de pays où l’on vit dans la sécurité et l’abondance, tu peux regarder notre vie comme une privation, et notre retraite du monde comme un sacrifice. Mais dans l’état de ce pays, peut-être n’en est-il pas ainsi. Que faire? être marchand? On a les soucis du négoce, de la famille, du ménage. L’on travaille 30 ans dans la peine; et un jour l’aga, le pacha, le qâdi, vous envoient prendre; on vous intente un procès sans motif, on aposte des témoins qui vous accusent; l’on vous bâtonne, l’on vous dépouille, et vous voilà au monde nu comme le premier jour. Pour le paysan, c’est encore pis; l’aga le vexe, le soldat le pille, l’Arabe le vole. Être soldat? le métier est rude, et la fin n’en est pas sûre. Il est peut-être dur de se renfermer dans un couvent; mais l’on y vit en paix; et quoique habituellement privé, peut-être l’est-on encore moins que dans le monde. Vois la condition de nos paysans, et vois la nôtre. Nous avons tout ce qu’ils ont, et même ce qu’ils n’ont pas; nous sommes mieux vêtus, mieux nourris; nous buvons du vin et du café. Et que sont nos religieux, sinon les enfants des paysans? Tu parles des Coptes de Saint-Makaire et de Saint-Antoine! sois persuadé que leur condition vaut encore mieux que celle des Bedouins et des Fellahs qui les environnent.»

J’avoue que je fus étonné de tant de franchise et de tant de justesse; mais je ne sentis que mieux que le cœur humain se retrouve partout avec les mêmes mobiles: partout c’est le désir du bien-être, soit en espoir, soit en jouissance actuelle; et le parti qui le détermine est toujours celui où il y a le plus à gagner. Il y a d’ailleurs bien des réflexions à faire sur le discours de ce religieux: il pourrait indiquer jusqu’à quel point l’esprit cénobitique est lié à l’état du gouvernement; de quels faits il peut dériver; en quelles circonstances il doit naître, régner, décliner, etc. Mais je dois terminer ce tableau géographique de la Syrie, et résumer en peu de mots ce que j’ai dit de ses revenus et de ses forces, afin que le lecteur se fasse une idée complète de son état politique.

CHAPITRE VIII.

Résumé de la Syrie.

LON peut considérer la Syrie comme un pays composé de trois longues bandes de terrain de qualités diverses: l’une, régnant le long de la Méditerranée, est une vallée chaude, humide, d’une salubrité équivoque, mais d’une grande fertilité; l’autre, frontière de celle-ci, est un sol montueux et rude, mais jouissant d’une température plus mâle et plus salubre; enfin, la troisième, formant le revers des montagnes à l’orient, réunit la sécheresse de celle-ci à la chaleur de celle-là. Nous avons vu comment, par une heureuse combinaison des propriétés du climat et du sol, cette province rassemble sous un ciel borné les avantages de plusieurs zones; en sorte que la nature semble l’avoir préparée à être l’une des plus agréables habitations du continent. Cependant l’on peut lui reprocher, comme à la plupart des pays chauds, de manquer de cette verdure fraîche et animée qui fait l’ornement presque éternel de nos contrées; l’on n’y voit point ces riants tapis d’herbes et de fleurs qu’étalent nos prairies de Normandie et de Flandre; ni ces massifs de beaux arbres, qui donnent tant de vie et de richesses aux paysages de la Bourgogne et de la Bretagne. Ainsi qu’en Provence, la terre en Syrie a presque toujours un aspect poudreux qui n’est égayé qu’en quelques endroits par les sapins, les mûriers et les vignes. Peut-être ce défaut est-il moins celui de la nature que celui de l’art; peut-être, si la main de l’homme n’eût pas ravagé ces campagnes, seraient-elles ombragées de forêts; il est du moins certain, et c’est l’avantage des pays chauds sur les pays froids, que dans les premiers, partout où il y a de l’eau, l’on peut entretenir la végétation dans un travail perpétuel, et faire succéder, sans repos, des fruits aux fleurs, et des fleurs aux fruits. Dans les zones tempérées, la nature, engourdie pendant plusieurs mois, perd dans un sommeil stérile le tiers et même la moitié de l’année. Le terrain qui a produit du grain, n’a plus le temps, avant le déclin des chaleurs, de rendre des légumes: l’on ne peut espérer une seconde récolte, et le laboureur se voit long-temps condamné à un repos dévorant. La Syrie, ainsi que nous l’avons vu, est préservée de ces inconvénients; si donc il arrive que ses produits ne répondent pas à ses moyens, c’est moins à son état physique qu’à son régime politique, qu’il en faut rapporter la cause. Pour fixer nos idées à cet égard, résumons en peu de mots ce que nous avons exposé en détail des revenus, des forces et de la population de cette province.

D’après l’état des contributions de chaque pachalic, il paraît que la somme annuelle que la Syrie verse au kazné ou trésor du sultan, se monte à 2,345 bourses, savoir:

Pour Alep,800bourses.
Pour Tripoli,750 
Pour Damas,45 
Pour Acre,750 
Et pour la Palestine,0 
Total2,345bourses.

qui font 2,931,250 livres de notre monnaie.

A cette somme il faut joindre, 1º le casuel des successions des pachas et des particuliers, que l’on peut supposer de 1,000 bourses par an; 2º la capitation des chrétiens, appelée Karadj, qui forme presque partout une régie distincte, et comptable directement au kazné. Cette capitation n’a point lieu pour les pays sous-affermés, tels que ceux des Maronites et des Druzes, mais seulement pour les rayâs ou sujets immédiats. Les billets sont de trois, de cinq et onze piastres par tête. Il est difficile d’en apprécier le produit total; mais en admettant cent cinquante mille contribuables au terme moyen de six piastres, l’on a une somme de 2,250,000 livres; et l’on doit se rapprocher beaucoup de la vérité, en portant à sept millions et demi la totalité du revenu que le sultan tire de la Syrie: ci total, 7,500,000 livres.

Que si l’on évalue ce que le pays rapporte aux fermiers mêmes, l’on aura,

Pour Alep,2,000bourses.
Pour Tripoli,2,000 
Pour Damas,10,000 
Pour Acre,10,000 
Pour la Palestine,600 
Total24,600bourses,

qui font 30,750,000 livres. L’on doit regarder cette somme comme le terme le plus faible du produit de la Syrie, attendu que les bénéfices des sous-fermes, telles que le pays des Druzes, celui des Maronites, celui des Ansârié, etc., n’y sont pas compris.

L’état militaire n’a pas, à beaucoup près, la proportion qu’un tel revenu supposerait en Europe; toutes les troupes des pachas réunies, ne peuvent se porter à plus de 5,700 hommes, tant cavaliers que piétons, savoir:

CAVALIERS. BARBARESQUES.
Pour Alep,600et500
Pour Tripoli,500 200
Pour Acre,1,000 900
Pour Damas,1,000 600
Pour la Palestine,300 100
TOTAL.3,400 TOTAL.2,300

Les forces habituelles se réduisent donc à 3,400 cavaliers et 2,300 Barbaresques. Il est vrai que dans les cas extraordinaires, la milice des janissaires vient s’y joindre, et que les pachas appellent de toutes parts des vagabonds volontaires; ce qui forme ces armées subites que nous avons vues paraître dans les guerres de Dâher et d’Ali-bek; mais ce que j’ai exposé de la tactique de ces armées, et de la discipline de ces troupes, doit faire juger que la Syrie est un pays encore plus mal gardé que l’Égypte. Il faut cependant louer dans les soldats turks deux qualités précieuses; une frugalité capable de les faire vivre dans le pays le plus ruiné, et une santé qui résiste aux plus grandes fatigues. Elle est le fruit de la vie dure qu’ils mènent sans relâche: toujours en campagne, couchant sur la terre et dormant en plein air, ils n’éprouvent point cette alternative de la mollesse des villes et de la fatigue des camps, qui, chez les peuples policés, est si funeste aux militaires. Du reste la Syrie et l’Égypte, comparées relativement à la guerre, diffèrent presque en tout point. Attaquée par un ennemi étranger, l’Égypte se défend sur terre par ses déserts, et sur mer par sa plage dangereuse. La Syrie, au contraire, ouverte sur le continent par le Diarbekr, l’est encore sur la Méditerranée par une côte accessible dans toute sa longueur. Il est facile de descendre en Syrie; il est difficile d’aborder en Égypte: l’Égypte abordée, est conquise, la Syrie peut résister: l’Égypte conquise, est pénible à garder, facile à perdre; la Syrie, impossible à perdre et facile à garder. Il faut moins d’art encore pour conquérir l’une que pour conserver l’autre. La raison en est que l’Égypte étant un pays de plaine, la guerre y marche rapidement; tout mouvement mène à une bataille, et toute bataille y devient décisive; la Syrie, au contraire, étant un pays de montagnes, la guerre ne s’y peut faire que par actions de poste, et nulle perte n’y est sans ressource.

L’article de la population, qui reste à déterminer, est bien plus épineux que les deux précédents. L’on ne peut se conduire dans son calcul que par des analogies, qui ne sont pas à l’abri de l’erreur. Les plus probables se tirent de deux termes extrêmes assez bien connus: l’un, qui est le plus fort, est celui des Maronites et des Druzes; il donne 900 ames par lieue carrée, et il peut s’appliquer aux pays de Nâblous, de Hasbêya, d’Adjaloun, au territoire de Damas, et quelques autres lieux. L’autre, qui est le plus faible, est celui d’Alep, qui donne 380 à 400 habitants par lieue carrée, et il convient à la majeure partie de la Syrie. En combinant ces deux termes par un détail d’applications trop longues à déduire, il m’a paru que la population totale de la Syrie pouvait s’évaluer à 2,305,000, savoir:

Pour le pachalic d’Alep,320,000
Pour celui de Tripoli, non compris le Kesraouân,200,000
Pour le Kesraouân,115,000
Pour le pays des Druzes,120,000
Pour le pachalic d’Acre,300,000
Pour la Palestine,50,000
Pour le pachalic de Damas,1,200,000
TOTAL2,305,000

Supposons deux millions et demi; la consistance de la Syrie étant d’environ 5,250 lieues carrées, à raison de 150 de longueur sur 35 de large, il en résulte un terme général de 476 ames par lieue carrée. On a droit de s’étonner d’un rapport si faible dans un pays aussi excellent; mais l’on s’étonnera davantage, si l’on compare à cet état la population des temps anciens. Les seuls territoires de Yamnia et de Yoppé en Palestine, dit le géographe philosophe Strabon, furent jadis si peuplés, qu’ils pouvaient entre eux armer 40,000 hommes. A peine aujourd’hui en fourniraient-ils 3,000. D’après le tableau assez bien constaté de la Judée au temps de Titus, cette contrée devait contenir 4,000,000 d’ames; et aujourd’hui elle n’en a peut-être pas 300,000. Si l’on remonte aux siècles antérieurs, on trouve la même affluence chez les Philistins, chez les Phéniciens, et dans les royaumes de Samarie et de Damas. Il est vrai que quelques écrivains raisonnant sur des comparaisons tirées de l’Europe, ont révoqué ces faits en doute; et réellement plusieurs sont susceptibles de critique; mais les comparaisons établies ne sont pas moins vicieuses, 1º en ce que les terres d’Asie en général sont plus fécondes que celles d’Europe; 2º en ce qu’une partie de ces terres est capable d’être cultivée, et se cultive en effet sans repos et sans engrais; 3º en ce que les Orientaux consomment moitié moins pour leur subsistance que la plupart des Occidentaux. De ces diverses raisons combinées, il résulte que dans ces contrées, un terrain d’une moindre étendue peut contenir une population double et triple. On se récrie sur des armées de 2 et 300,000 hommes, fournies par des états qui en Europe n’en comporteraient pas 20 ou 30,000; mais l’on ne fait pas attention que les constitutions des anciens peuples différaient absolument des nôtres; que ces peuples étaient purement agricoles; qu’il y avait moins d’inégalité, moins d’oisiveté que parmi nous; que tout cultivateur était soldat; qu’en guerre l’armée était souvent la nation entière; qu’en un mot c’était l’état présent des Maronites et des Druzes. Ce n’est pas que je voulusse soutenir ces populations subites qui d’un seul homme font sortir en peu de générations des peuples nombreux et puissants. Il est dans ces récits beaucoup d’équivoques de mots et d’erreurs de copistes; mais en n’admettant que l’état conforme à l’expérience et à la nature, rien ne prouve contre les grandes populations d’une certaine antiquité: sans parler du témoignage positif de l’histoire, il est une foule de monuments qui déposent en leur faveur. Telles sont les ruines innombrables semées dans des plaines et même dans des montagnes aujourd’hui désertes. On trouve aux lieux écartés du Carmel, des vignes et des oliviers sauvages qui n’y ont été portés que par la main des hommes; et dans le Liban des Druzes et des Maronites, les rochers abandonnés aux sapins et aux broussailles, offrent en mille endroits des terrasses qui attestent une ancienne culture, et par conséquent une population encore plus forte que de nos jours.

Il ne me reste qu’à rassembler les faits généraux épars dans cet ouvrage, et ceux que je puis avoir omis, pour former un tableau complet de l’état politique, civil et moral des habitants de la Syrie.

CHAPITRE IX.