The Project Gutenberg eBook of Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

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Title: Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely

Author: Gérard de Nerval

Release date: September 22, 2014 [eBook #46932]
Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Credits: Produced by Madeleine Fournier, Annemie Arnst and Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Internet Archive.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE EN ORIENT, VOLUME 2: LES NUITS DU RAMAZAN; DE PARIS À CYTHÈRE; LORELY ***

VOYAGE EN ORIENT

PAR

GÉRARD DE NERVAL


II

LES NUITS DU RAMAZAN

DE PARIS A CYTHÈRE--LORELY

SEULE ÉDITION COMPLÈTE


PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1884
(ŒUVRES COMPLÈTES DE GÉRARD DE NERVAL III)

Table des matières


VOYAGE EN ORIENT


LES NUITS DU RAMAZAN


I

STAMBOUL ET PÉRA


I—BALIK-BAZAR

Ville étrange que Constantinople! Splendeurs et misères, larmes et joies; l'arbitraire plus qu'ailleurs, et aussi plus de liberté;—quatre peuples différents qui vivent ensemble sans trop se haïr: Turcs, Arméniens, Grecs et Juifs, enfants du même sol, et se supportant beaucoup mieux les uns les autres que ne le font, chez nous, les gens de diverses provinces ou de divers partis.

Étais-je donc destiné à assister au dernier acte de fanatisme et de barbarie qui ait pu se commettre encore en vertu des anciennes traditions musulmanes?—J'avais retrouvé à Péra un de mes plus anciens amis, un peintre français, qui vivait là depuis trois ans, et fort splendidement, du produit de ses portraits et de ses tableaux;—ce qui prouve que Constantinople n'est pas aussi brouillé qu'on le croit avec les Muses. Nous étions partis de Péra, la ville franque, pour nous rendre aux bazars de Stamboul, la ville turque.

Après avoir passé la porte fortifiée de Galata, on a encore à descendre une longue rue tortueuse, bordée de cabarets, de pâtissiers, de barbiers, de bouchers et de cafés francs qui rappellent les nôtres, et dont les tables sont chargées de journaux grecs et arméniens;—il s'en publie cinq ou six à Constantinople seulement, sans compter les journaux grecs qui viennent de Morée.—C'est là le cas pour tout voyageur de faire appel à son érudition classique, afin de saisir quelques mots de cette langue vivace qui se régénère de jour en jour. La plupart des journaux affectent de s'éloigner du patois moderne et de se rapprocher du grec ancien jusqu'au point juste où ils pourraient risquer de n'être plus compris. On trouve là aussi des journaux valaques et serbes imprimés en langue roumaine, beaucoup plus facile à comprendre pour nous que le grec, à cause d'un mélange considérable de mots latins. Nous nous arrêtâmes quelques minutes dans un de ces cafés, pour y prendre un gloria sucré, chose inconnue chez les cafetiers turcs.—Plus bas, on rencontre le marché aux fruits offrant des échantillons magnifiques de la fertilité des campagnes qui environnent Constantinople. Enfin, l'on arrive, en descendant toujours, par des rues tortueuses et encombrées de passants, à l'échelle où il faut s'embarquer pour traverser la Corne d'or, golfe d'un quart de lieue de largeur et d'une lieue environ de longueur, qui est le port le plus merveilleux et le plus sûr du monde, et qui sépare Stamboul des faubourgs de Péra et de Galata.

Cette petite place est animée par une circulation extraordinaire, et présente, du côté du port, un embarcadère en planches bordé de caïques élégants. Les rameurs ont des chemises en crêpe de soie à manches longues d'une coupe tout à fait galante; leur barque file avec rapidité, grâce à sa forme de poisson, et se glisse sans difficulté entre les centaines de vaisseaux de toutes nations qui remplissent l'entrée du port.

En dix minutes, on a atteint l'échelle opposée, qui correspond à Balik-Bazar, le marché aux poissons; c'est là que nous fûmes témoins d'une scène extraordinaire.—Dans un carrefour étroit du marché, beaucoup d'hommes étaient réunis en cercle. Nous crûmes au premier abord qu'il s'agissait d'une lutte de jongleurs ou d'une danse d'ours. En fendant la foule, nous vîmes à terre un corps décapité, vêtu d'une veste et d'un pantalon bleus, et dont la tête, coiffée d'une casquette, était placée entre ses jambes, légèrement écartées. Un Turc se retourna vers nous et nous dit, en nous reconnaissant pour des Francs:

—Il paraît que l'on coupe aussi les têtes qui portent des chapeaux.

Pour un Turc, une casquette et un chapeau sont l'objet d'un préjugé pareil, attendu qu'il est défendu aux musulmans de porter une coiffure à visière, puisqu'ils doivent en priant se frapper le front à terre, tout en conservant leur coiffure.—Nous nous éloignâmes avec dégoût de cette scène, et nous gagnâmes les bazars. Un Arménien nous offrit de prendre des sorbets dans sa boutique, et nous raconta l'histoire de cette étrange exécution.

Le corps décapité que nous avions rencontré se trouvait depuis trois jours exposé dans Balik-Bazar, ce qui réjouissait fort peu les marchands de poissons. C'était celui d'un Arménien, nommé Owaghim, qui avait été surpris, trois jours auparavant, avec une femme turque. En pareil cas, il faut choisir entre la mort et l'apostasie.—Un Turc ne serait passible que de coups de bâton.—Owaghim s'était fait musulman. Plus tard, il se repentit d'avoir cédé à la crainte; il se retira dans les îles grecques, où il abjura sa nouvelle religion.

Trois ans plus tard, il crut son affaire oubliée et revint à Constantinople avec un costume de Franc. Des fanatiques le dénoncèrent, et l'autorité turque, quoique fort tolérante alors, dut faire exécuter la loi. Les consuls européens réclamèrent en sa faveur; mais que faire contre un texte précis? En Orient, la loi est à la fois civile et religieuse; le Coran et le Code ne font qu'un. La justice turque est obligée de compter avec le fanatisme encore violent des classes inférieures. On offrit d'abord à Owaghim de le mettre en liberté moyennant une nouvelle abjuration. Il refusa. On fit plus: on lui donna les moyens de s'échapper. Chose étrange! il refusa encore, disant qu'il ne pouvait vivre qu'à Constantinople; qu'il mourrait de chagrin en la quittant encore, ou de honte en y demeurant au prix d'une nouvelle apostasie. Alors, l'exécution eut lieu. Beaucoup de gens de sa religion le considérèrent comme un saint et brûlèrent des bougies en son honneur.

Cette histoire nous avait vivement impressionnés. La fatalité y a introduit des circonstances telles, que rien ne pouvait faire qu'elle eût un autre dénoûment. Le soir même du troisième jour de l'exposition du corps à Balik-Bazar, trois juifs, selon l'usage, le chargeaient sur leurs épaules et le jetaient dans le Bosphore parmi les chiens et les chevaux noyés que la mer rejette çà et là contre les côtes.

Je ne veux point, d'après ce triste épisode dont j'ai eu le malheur d'être témoin, douter des tendances progressives de la Turquie nouvelle. Là, comme en Angleterre, la loi enchaîne toutes les volontés et tous les esprits jusqu'à ce qu'elle ait pu être mieux interprétée. La question de l'adultère et celle de l'apostasie peuvent seules aujourd'hui encore donner lieu à de si tristes événements.

Nous avons parcouru les bazars splendides qui forment le centre de Stamboul. C'est tout un labyrinthe solidement construit en pierre dans le goût byzantin et où l'on trouve un abri vaste contre la chaleur du jour. D'immenses galeries, les unes cintrées, les autres construites en ogives, avec des piliers sculptés et des colonnades, sont consacrées chacune à un genre particulier de marchandises. On admire surtout les vêtements et les babouches des femmes, les étoffes brodées et lamées, les cachemires, les tapis, les meubles incrustés d'or, d'argent et de nacre, l'orfèvrerie, et plus encore les armes brillantes réunies dans cette partie du bazar qu'on appelle le Bésestain.

Une des extrémités de cette ville, pour ainsi dire souterraine, conduit à une place fort gaie entourée d'édifices et de mosquées, qu'on appelle la place du Sérasquier. C'est le lieu de promenade, pour l'intérieur de la ville, le plus fréquenté par les femmes et les enfants.—Les femmes sont plus sévèrement voilées dans Stamboul que dans Péra; vêtues du féredjé vert ou violet, et le visage couvert d'une gaze épaisse, il est rare qu'elles laissent voir autre chose que les yeux et la naissance du nez. Les Arméniennes et les Grecques enveloppent leurs traits d'une étoffe beaucoup plus légère.

Tout un côté de la place est occupé par des écrivains, des miniaturistes et des libraires; les constructions gracieuses des mosquées voisines, dont les cours sont plantées d'arbres et fréquentées par des milliers de pigeons qui viennent s'abattre parfois sur la place, les cafés et les étalages chargés de bijouteries, la tour voisine du Sérasquier qui domine toute la ville, et même plus loin l'aspect sombre des murs du vieux sérail, où réside la sultane mère, donnent à cette place un caractère plein d'originalité.


II—LE SULTAN

En redescendant vers le port, j'ai vu passer le sultan dans un cabriolet fort singulier; deux chevaux attelés en flèche tiraient cette voiture à deux roues, dont la large capote, carrée du haut connue un dais, laisse tomber sur le devant une pente de velours à crépine d'or. Il portait la redingote simple et boutonnée jusqu'au col, que nous voyons aux Turcs depuis la réforme, et la seule marque qui le distinguât était son chiffre impérial brodé en brillants sur son tarbouch rouge. Un sentiment de mélancolie est empreint sur sa figure pâle et distinguée. Par un mouvement machinal, j'avais oté mon chapeau pour le saluer, ce qui n'était au fond qu'une politesse d'étranger, et non certes la crainte de me voir traiter comme l'Arménien de Balik-Bazar.... Il me regarda alors avec attention, car je manifestais par là mon ignorance des usages. On ne salue pas le sultan.

Mon compagnon, que j'avais un instant perdu de vue dans la foule, me dit:

—Suivons le sultan; il va comme nous à Péra; seulement, il doit passer par le pont de bateaux qui traverse la Corne d'or. C'est le chemin le plus long, mais on n'a pas besoin de s'embarquer, et la mer en ce moment est un peu houleuse.

Nous nous mîmes à suivre le cabriolet, qui descendait lentement par une longue rue bordée de mosquées et de jardins magnifiques, au bout de laquelle on se trouve, après quelques détours, dans le quartier du Fanar, où demeurent les riches négociants grecs, ainsi que les princes de la nation. Plusieurs des maisons de ce quartier sont de véritables palais, et quelques églises ornées à l'intérieur de fraîches peintures s'abritent à l'ombre des hautes mosquées, dans l'enceinte même de Stamboul, la ville spécialement turque.

Chemin faisant, je parlais à mon ami de l'impression que m'avaient causée l'aspect inattendu d'Abdul-Medjid et la pénétrante douceur de son regard, qui semblait me reprocher de l'avoir salué comme un souverain vulgaire. Ce visage pâle, effilé, ces yeux en amande jetant, au travers de longs cils, un coup d'œil de surprise, adouci par la bienveillance, l'attitude aisée, la forme élancée du corps, tout cela m'avait prévenu favorablement pour lui.

—Comment, disais-je, a-t-il pu ordonner l'exécution de ce pauvre homme dont nous avons vu le corps décapité à Balik-Bazar?

—Il n'y pouvait rien, me dit mon compagnon: le pouvoir du sultan est plus borné que celui d'un monarque constitutionnel. Il est obligé de compter avec l'influence des ulémas, qui forment à la fois l'ordre judiciaire et religieux du pays, et aussi avec le peuple, dont les protestations sont des révoltes et des incendies. Il peut sans doute, au moyen des forces armées dont il dispose, et qui souvent ont opprimé ses aïeux, exercer un acte d'arbitraire; mais qui le défendra ensuite contre le poison, arme de ceux qui l'entourent, ou l'assassinat, arme de tous? Tous les vendredis, il est obligé de se rendre en public à l'une des mosquées de la ville, où il doit faire sa prière, afin que chaque quartier puisse le voir tour à tour. Aujourd'hui, il se rend au téké de Péra, qui est le couvent des derviches tourneurs.

Mon ami me donna encore sur la situation de ce prince d'autres détails, qui m'expliquèrent jusqu'à un certain point la mélancolie empreinte sur ses traits. Il est peut-être, en effet, le seul de tous les Turcs qui puisse se plaindre de l'inégalité des positions. C'est par une pensée toute démocratique que les musulmans ont placé à la tête de leur nation un homme qui est à la fois au-dessus et différent de tous.

A lui seul, dans son empire, il est défendu de se marier légalement. On a craint l'influence que donnerait à certaines familles une si haute alliance, et il ne pourrait pas davantage épouser une étrangère. Il se trouve donc privé des quatre femmes légitimes accordées par Mahomet à tout croyant qui a le moyen de les nourrir. Ses sultanes, qu'il ne peut appeler épouses, ne sont originairement que des esclaves, et, comme toutes les femmes de l'empire turc, Arméniennes, Grecques, catholiques ou juives, sont considérées comme libres, son harem ne peut se recruter que dans les pays étrangers à l'islamisme, et dont les souverains n'entretiennent pas avec lui de relations officielles.

A l'époque où la Porte était en guerre avec l'Europe, le harem du Grand Seigneur était admirablement fourni. Les beautés blanches et blondes n'y manquaient pas, témoin cette Roxelane française au nez retroussé, qui a existé ailleurs qu'au théâtre, et dont on peut voir le cercueil, drapé de cachemires et ombragé de panaches, reposant près de son époux dans la mosquée de Solimanié. Aujourd'hui plus de Françaises, plus même d'Européennes possibles pour l'infortuné sultan. S'il s'avisait seulement de faire enlever une de ces grisettes de Péra, qui portent fièrement les dernières modes européennes aux promenades du dimanche, il se verrait écrasé de notes diplomatiques d'ambassadeurs et de consuls, et ce serait peut-être l'occasion d'une guerre plus longue que celle qui fut causée jadis par l'enlèvement d'Hélène.

Quand le sultan traverse, dans la Péra, la foule immense de femmes grecques se pressant pour le voir, il lui faut détourner les yeux de toute tentation, car l'étiquette ne lui permettrait pas une maîtresse passagère, et il n'aurait pas le droit d'enfermer une femme de naissance libre. Il doit s'être blasé bien vite sur les Circassiennes, les Malaises ou les Abyssiniennes, qui seules se trouvent dans les conditions possibles de l'esclavage, et souhaiter quelques blondes Anglaises ou quelques spirituelles Françaises; mais c'est là le fruit défendu.

Mon compagnon m'apprit aussi le nombre actuel des femmes du sérail. Il s'éloigne beaucoup de ce qu'on suppose en Europe. Le harem du sultan renferme seulement trente-trois cadines ou dames, parmi lesquelles trois seulement sont considérées comme favorites. Le reste des femmes du sérail sont des odaleuk ou femmes de chambre. L'Europe donne donc un sens impropre au terme d'odalisque. Il y a aussi des danseuses et des chanteuses qui ne s'élèveraient au rang des sultanes que par un caprice du maître et une dérogation aux usages. De telle sorte que le sultan, réduit à n'avoir pour femmes que des esclaves, est lui-même fils d'une esclave,—observation que ne lui ménagent pas les Turcs dans les époques de mécontentement populaire.

Nous poursuivions cette conversation en répétant de temps à autre: «Pauvre sultan!» Cependant, il descendit de voiture sur le quai du Fanar,—car on ne peut passer en voiture sur le pont de bateaux qui traverse la Corne d'Or à l'un de ses points les plus rétrécis. Deux arches assez hautes y sont établies pour le passage des barques. Il monta à cheval, et, arrivé sur l'autre bord, se dirigea par les sentiers qui côtoient les murs extérieurs de Galata, à travers le petit champ des Morts, ombragé de cyprès énormes, gagnant ainsi la grande rue de Péra. Les derviches l'attendaient rangés dans leur cour, où il nous fut impossible de pénétrer. C'est dans ce téké ou couvent que se trouve le tombeau du fameux comte de Bonneval, ce renégat célèbre qui fut longtemps à la tête des armées turques et lutta en Allemagne contre les armées chrétiennes. Sa femme, une Vénitienne qui l'avait suivi à Constantinople, lui servait d'aide de camp dans ses combats.

Pendant que nous étions restés arrêtés devant la porte du téké, un cortège funèbre, précédé par des prêtres grecs, montait la rue, se dirigeant vers l'extrémité du faubourg. Les gardes du sultan ordonnèrent aux prêtres de rétrograder, parce qu'il se pouvait qu'il sortît d'un moment à l'autre, et qu'il n'était pas convenable qu'il se croisât avec un enterrement. Il y eut quelques minutes d'hésitation. Enfin l'archimandrite, qui, avec sa couronne de forme impériale et ses longs vêtements byzantins brodés de clinquant, semblait fier comme Charlemagne, adressa vivement des représentations au chef de l'escorte; puis, se retournant, l'air indigné, vers ses prêtres, il fit signe de la main qu'il fallait continuer la marche, et que, si le sultan avait à sortir dans ce moment-là, ce serait à lui d'attendre que le mort fût passé.

Je cite ce trait comme un exemple de la tolérance qui existe à Constantinople pour les différents cultes.—Il se peut aussi que la protection de la Russie ne soit pas étrangère à cette fierté des prêtres grecs.


III—LE GRAND CHAMP DES MORTS

J'éprouve quelque embarras à parler si souvent de funérailles et de cimetières, à propos de cette riante et splendide cité de Constantinople, dont les horizons mouvementés et verdoyants, dont les maisons peintes et les mosquées si élégantes, avec leurs dômes d'étain et leurs minarets frêles, ne devraient inspirer que des idées de plaisir et de douce rêverie. Mais c'est qu'en ce pays la mort elle-même prend un air de fête. Le cortège grec dont j'ai parlé tout à l'heure n'avait rien de cet appareil funèbre de nos tristes enterrements. Les popes, au visage enluminé, aux habits éclatants de broderies, de jeunes ecclésiastiques venant ensuite, en longues robes de couleurs vives; —puis leurs amis vêtus de leurs costumes les plus riches, et au milieu la morte, jeune encore, d'une pâleur de cire, mais avec du fard sur les joues, et étendue sur des fleurs, couronnée de roses, vêtue de ses plus beaux ajustements de velours et de satin, et couverte d'une grande quantité de bijoux en diamants, qui probablement ne l'accompagnent pas dans la fosse; tel était le spectacle, plus mélancolique que navrant, présenté par ce cortège.

La vue que l'on a du couvent des derviches tourneurs s'étend sur le petit champ des Morts, dont les allées mystérieuses, bordées d'immenses cyprès, descendent vers la mer jusqu'aux bâtiments de la marine. Un café, où viennent volontiers s'asseoir les derviches, hommes de leur nature assez gais et assez causeurs, étend en face du téké ses rangées de tables et de tabourets, où l'on boit du café en fumant le narghilé ou la chibouk. On jouit là de la vue des passants européens. Les équipages des riches Anglais et des ambassadeurs circulent souvent dans cette rue, ainsi que les voitures dorées des femmes du pays ou leurs arabas,—qui ressemblent à des charrettes de blanchisseuses, sauf les agréments qu'y ajoutent la peinture et la dorure. Les arabas sont traînés par des bœufs. Leur avantage est de contenir facilement tout un harem qui se rend à la campagne. Le mari n'accompagne jamais ses épouses dans ces promenades, qui ont lieu le plus souvent le vendredi, ce jour étant le dimanche des Turcs.

Je compris, à l'animation et à la distinction de la foule, que l'on se dirigeait vers le théâtre d'une fête quelconque, situé probablement au delà du faubourg. Mon compagnon m'avait quitté pour aller dîner chez des Arméniens qui lui avaient commandé un tableau, et avait bien voulu m'indiquer un restaurant viennois situé dans le haut de Péra. A partir du couvent et de l'espace verdoyant qui s'étend de l'autre côté de la rue, on se trouve entièrement dans un quartier parisien. Des boutiques brillantes de marchandes de modes, de bijoutiers, de confiseurs et de lingers, des hôtels anglais et français, des cabinets de lecture et des cafés, voilà tout ce qu'on rencontre pendant un quart de lieue. Les consulats ont aussi, pour la plupart, leurs façades sur cette rue. On distingue surtout l'immense palais, entièrement bâti en pierre, de l'ambassade russe. Ce serait, au besoin, une forteresse redoutable qui commanderait les trois faubourgs de Péra, de Tophana et de Galata. Quant à l'ambassade française, elle est moins heureusement située, dans une rue qui descend vers Tophana; et ce palais, qui a coûté plusieurs millions, n'est pas encore terminé.

En suivant la rue, on la voit plus loin s'élargir et l'on rencontre à gauche le théâtre italien, ouvert seulement deux fois par semaine. Ensuite viennent de belles maisons bourgeoises donnant sur des jardins, puis à droite les bâtiments de l'Université turque et des écoles spéciales; puis encore plus loin, à gauche, l'hôpital français.

Le faubourg se termine au delà de ce point, et la route élargie se trouve encombrée de frituriers et de marchands de fruits, de pastèques et de poissons; les guinguettes commencent à se montrer plus librement que dans la ville. Elles ont en général d'immenses proportions. C'est d'abord une salle vaste comme l'intérieur d'un théâtre, avec une galerie haute à balustres de bois tournés. Il y a d'un côté un comptoir où se distribuent les vins blancs et rouges dans des verres à anse que chaque buveur emporte à la table qu'il a choisie; de l'autre, un immense fourneau chargé de ragoûts, qu'on vous distribue également dans une assiette qu'il faut emporter jusqu'à sa table. Dès lors, il faut s'habituer à manger sur ce petit meuble, qui ne monte pas à la hauteur du genou. La foule qui se presse dans ces sortes de lieux ne se compose que de Grecs, reconnaissables à leurs tarbouchs plus petits que ceux des Turcs, de juifs portant de petits turbans entourés d'une étoffe grise, et d'Arméniens au kalpak monstrueux, qui semble un bonnet de grenadier enflé par le haut. Un musulman n'oserait pénétrer publiquement dans ces établissements bachiques.

Il ne faut pas croire, d'après ces coiffures qui distinguent encore chaque race, dans le peuple surtout, que la Turquie soit autant qu'autrefois un pays d'inégalité. Jadis les chaussures, comme les bonnets, indiquaient la religion de tout habitant. Les Turcs seuls avaient droit de chausser la botte ou la babouche jaune: les Arméniens la portaient rouge, les Grecs bleue, et et les juifs noire. Les costumes éclatants et riches ne pouvaient également appartenir qu'aux musulmans. Les maisons mêmes participaient à ces distinctions, et celles des Turcs se distinguaient par des couleurs vives; les autres ne pouvaient être peintes que de nuances sombres. Aujourd'hui, cela a changé: tout sujet de l'empire a le droit d'endosser le costume presque européen de la réforme, et de se coiffer du fezzi rouge, qui disparaît en partie sous un flot de soie bleue, assez fourni pour avoir l'air d'une chevelure azurée.

C'est ce dont je fus convaincu en voyant un grand nombre de gens qui se dirigaient ainsi vêtus, à pied ou à cheval, vers la promenade européenne de Péra, peu fréquentée par les Turcs véritables. Les bottes vernies ont aussi fait disparaître, pour la plupart des tchélebys (élégants) de toute race, l'ancienne inégalité des chaussures. Seulement, il faut remarquer que le fanatisme se montre plus persistant chez les rayas que chez les musulmans. L'habitude ou la pauvreté n'influe pas moins d'un autre côté sur la conservation des anciens vêtements qui classifient les races.

Mais qui croirait encore Constantinople intolérante en admirant l'aspect animé de la promenade franque? Les voitures de toute sorte se croisent avec rapidité à la sortie du faubourg, les chevaux caracolent, les femmes parées se dirigent çà et là vers un bois qui descend à la mer, ou, sur la gauche, vers la route de Buyukdéré, où sont les maisons de plaisance des négociants et des banquiers. Si vous allez droit devant vous, vous arrivez en quelques pas à un sentier creux bordé de buissons, ombragé de sapins et de mélèzes, et d'où, par éclaircies, vous apercevez la mer et l'embouchure du détroit entre Scutari et la pointe du sérail qui termine Stamboul. La tour de Léandre, que les Turcs appellent la tour de la Fille, s'élève entre les deux villes, au centre du bras de mer qui se prolonge comme un fleuve à votre gauche. C'est une étroite construction carrée posée sur un rocher, et qui semble de loin une guérite de sentinelle; au delà, les îles des Princes se dessinent vaguement à l'entrée de la mer de Marmara.

Je n'ai pas besoin de dire que ce bois si pittoresque, si mystérieux et si frais est encore un cimetière. Il faut en prendre son parti, tous les lieux de plaisir à Constantinople se trouvent au milieu des tombes. Voyez, à travers les massifs d'arbres, de blancs fantômes qui se dressent par rangées, et qu'un rayon de soleil dessine nettement çà et là; ce sont des cippes en marbre blanc de la hauteur d'un homme, ayant pour tête une boule surmontée d'un turban; quelques-uns sont peints et dorés pour compléter l'illusion; la forme du turban indique le rang ou l'antiquité du défunt. Quelques-uns ne sont plus à la dernière mode. Plusieurs de ces pierres figuratives ont la tête cassée: c'est qu'elles surmontaient des tombes de janissaires, et, à l'époque où cette milice fut détruite, la colère du peuple ne s'arrêta pas aux vivants, on alla dans tous les cimetières décapiter aussi les monuments des morts.

Les tombes des femmes sont également surmontées de cippes, mais la tête y est remplacée par une rosace d'ornements représentant en relief des fleurs sculptées et dorées. Écoutez aussi les rires bruyants qui résonnent sous ces arbres funèbres; ce sont des veuves, des mères et des sœurs qui se réunissent en famille près des tombes d'êtres aimés.

La foi religieuse est si forte dans ce pays, qu'après les pleurs versés au moment de la séparation, personne ne songe plus qu'au bonheur dont les défunts doivent jouir au paradis de Mahomet. Les familles font apporter leur dîner près de la tombe, les enfants remplissent l'air de cris joyeux, et l'on a le soin de faire la part du mort et de la placer dans une ouverture ménagée à cet effet devant chaque tombeau. Les chiens errants, présents d'ordinaire à la scène, conçoivent l'espérance d'un souper prochain, et se contentent, en attendant, des restes du dîner que les enfants leur jettent. Il ne faut pas croire non plus que la famille pense que le mort profitera de l'assiettée de nourriture qui lui est consacrée; mais c'est une vieille coutume qui remonte à l'antiquité. Autrefois, des serpents sacrés se nourrissaient de ces offrandes pieuses; mais, à Constantinople, les chiens aussi sont sacrés.

En sortant de ce bois, qui tourne autour d'une caserne d'artillerie, bâtie dans de vastes proportions, je me retrouvai sur la route de Buyukdéré. Une plaine inculte couverte de gazon s'étend devant la caserne; là, j'assistai à une scène qui ne peut être séparée de ce qui précède; quelques centaines de chiens se trouvaient réunis sur l'herbe, exhalant des plaintes d'impatience. Peu de temps après, je vis sortir des canonniers qui portaient, deux par deux, d'énormes chaudrons, au moyen d'une longue perche pesant sur leurs épaules. Les chiens poussèrent des hurlements de joie. A peine les chaudrons furent-ils déposés à terre, que ces animaux s'élancèrent sur la nourriture qu'ils contenaient; et l'occupation des soldats était de diviser le trop grand encombrement qu'ils formaient au moyen des perches qu'ils avaient gardées.

—C'est la soupe que l'on sert aux chiens, me dit un Italien qui passait; ils ne sont pas malheureux!

»Je crois bien que, au fond, il n'y avait là que les restes de la nourriture des soldats. La faveur dont les chiens jouissent à Constantinople tient surtout à ce qu'ils débarrassent la voie publique des débris de substances animales qu'on y jette généralement. Les fondations pieuses qui les concernent, les bassins remplis d'eau qu'ils trouvent à l'entrée des mosquées et près des fontaines, n'ont pas sans doute d'autre but.

Il s'agissait d'arriver à des spectacles plus séduisants. Après la façade de la caserne, on se trouve à l'entrée du grand champ des Morts; c'est un plateau immense ombragé de sycomores et de pins. On passe d'abord au milieu des tombeaux francs, parmi lesquels on distingue beaucoup d'inscriptions anglaises avec des armoiries gravées, le tout sur de longues pierres plates où chacun vient s'asseoir sans scrupule, comme sur des bancs de marbre. Un café en forme de kiosque s'élève dans une éclaircie dont la vue domine la mer. De là, on aperçoit distinctement le rivage d'Asie, chargé de maisons peintes et de mosquées, comme si l'on regardait d'un bord à l'autre du Rhin. L'horizon se termine au loin par le sommet tronqué de l'Olympe de Bithynie, dont le profil se confond presque avec les nuages. Sur le rivage, à gauche, s'étendent les bâtiments du palais d'été du sultan, avec leurs longues colonnades grecques, leurs toits festonnés et leurs grilles dorées qui brillent au soleil.

Allons plus loin encore. C'est la partie du champ consacrée aux Arméniens. Les tombes, plates, sont couvertes des caractères réguliers de leur langue, et, sur le marbre, on voit sculptés les attributs du commerce que chacun a exercé dans sa vie: là des bijoux, là des marteaux et des équerres, là des balances, là des instruments de divers états. Les femmes seules ont uniformément des bouquets de fleurs.

Détournons nos regards de ces impressions toujours graves pour l'Européen.—La foule est immense; les femmes ne sont point voilées, et leurs traits, fermement dessinés, s'animent de joie et de santé sous la coiffure levantine, comme sous les bonnets ou les chapeaux d'Europe. Quelques Arméniennes seules conservent sur la figure une bande de gaze légère que soutient admirablement leur nez arqué, et qui, cachant à peine leurs traits, devient pour les moins jeunes une ressource de coquetterie. Où va toute cette foule parée et joyeuse?—Toujours à Buyukdéré.


IV—SAN-DIMITRI

Seulement, bien des gens s'arrêtent dans les cafés élégants qui bordent la route. On en rencontre un sur la gauche ouvrant ses larges galeries d'un côté sur le grand champ et de l'autre sur un vaste espace de vallons et de collines chargés de constructions légères, et entremêlés de jardins. Au delà reparaît la ligne lointaine dentelée par les mosquées et les minarets de Stamboul. Cette broderie de l'horizon, monotone à la longue, se retrouve dans la plupart des vues de l'entrée du Bosphore.

Ce café est le rendez-vous de la belle compagnie; on dirait un café chantant de nos Champs-Elysées. Des rangées de tables des deux côtés de la route sont garnies des fashionables et des élégantes de Péra. Tout est servi à la française, les glaces, la limonade et le moka. Le seul trait de couleur locale est la présence familière de trois ou quatre cigognes qui, dès que vous avez demandé du café, viennent se poser devant votre table comme des points d'interrogation. Leur long bec, emmanché d'un col qui domine de haut la table, n'oserait attaquer le sucrier. Elles attendent avec respect. Ces oiseaux prives s'en vont ainsi de table en table, recueillant du sucre ou des biscuits.

A une table près de la mienne se trouvait un homme d'un certain âge, aux cheveux blancs comme sa cravate, vêtu d'un habit noir d'une coupe un peu arriérée, et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs étrangères. Il avait accaparé tous les journaux du café; posé le Journal de Constantinople sur l'Écho de Smyrne, le Portefolio maltese sur le Courrier d'Athènes, enfin tout ce qui aurait fait ma joie dans ce moment-là, en m'instruisant des nouvelles de l'Europe. Par-dessus cette masse de feuilles superposées, il lisait attentivement le Moniteur ottoman.

J'osai tirer vers moi l'un des journaux, en le priant de m'excuser: il me lança un de ces regards féroces que je n'ai vus qu'aux habitués des plus anciens cafés de Paris....

—Je vais avoir fini le Moniteur ottoman, me dit-il.

J'attendis quelques minutes. Il fut clément, et me passa enfin le journal avec un salut qui sentait son XVIIIe siècle.

—Monsieur, ajouta-t-il, nous avons grande fête ce soir. Le Moniteur nous annonce la naissance d'une princesse, et cet événement, qui sera plein de charme pour tous les sujets de Sa Hautesse, coïncide par hasard avec l'ouverture du Ramazan.

Je ne m'étonnai pas, de ce moment, de voir tout le monde en fête, et j'attendis patiemment, tantôt en regardant la route animée par les voitures et les cavalcades, tantôt en parcourant les journaux francs que mon voisin me passait à mesure qu'il en avait terminé la lecture.

Il apprécia sans doute ma politesse et ma patience, et, comme je me préparais à sortir, il me dit:

—Où allez-vous donc? Au bal?

—Est-ce qu'il y a un bal? répondis-je.

—Vous en entendez d'ici la musique.

En effet, les accords stridents d'un orchestre grec ou valaque arrivaient jusqu'à mon oreille. Mais cela ne prouvait pas que l'on dansât; car la plupart des guinguettes et des cafés de Constantinople ont aussi des musiciens qui jouent même pendant le jour.

—Venez avec moi, me dit l'inconnu.

A deux cents pas peut-être du kiosque que nous venions de quitter, nous vîmes une porte splendidement décorée, formant l'entrée d'un jardin qui, situé à la jonction de deux routes, avait une forme triangulaire. Des quinconces d'arbres reliés par des guirlandes, des salles de verdure entourant les tables, tout cela formait un spectacle assez vulgaire pour un Parisien. Mon guide était enthousiasmé. Nous entrâmes dans l'intérieur, qui se composait de plusieurs salles remplies de consommateurs; l'orchestre continuait à s'escrimer vaillamment, avec des violons à une corde, des flûtes de roseau, des tambourins et des guitares, exécutant, du reste, des airs assez originaux. Je demandai où était le bal.

—Attendez, me dit le vieillard, le bal ne peut commencer qu'au coucher du soleil. Ceci est dans les règlements de police. Mais, comme vous voyez, ce ne sera pas long.

Il m'avait conduit à une fenêtre, et, en effet, le soleil ne tarda pas à descendre derrière les lignes d'horizon violettes qui dominent la Corne d'or. Aussitôt un bruit immense se fit de tous côtés. C'étaient les canons de Tophana, puis ceux de tous les vaisseaux du port qui saluaient la double fête. Un spectacle magique commençait en même temps sur tout le plan lointain où se découpent les monuments de Stamboul. A mesure que l'ombre descendait du ciel, on voyait paraître de longs chapelets de feu dessinant les dômes des mosquées et traçant sur leurs coupoles des arabesques, qui formaient sans doute des légendes en lettres ornées; les minarets, élancés comme un millier de mâts au-dessus des édifices, portaient des bagues de lumières, dessinant les frêles galeries qu'ils supportent. De tous côtés partaient les chants des muezzins, si suaves d'ordinaire, ce jour-là bruyants comme des chants de triomphe.

Nous nous retournâmes vers là salle; la danse avait commencé.

Un grand vide s'était formé au centre de la salle; nous vîmes entrer, par le fond, une quinzaine de danseurs coiffés de rouge, avec des vestes brodées et des ceintures éclatantes. Il n'y avait que des hommes.

Le premier semblait conduire les autres, qui se tenaient par la main, en balançant les bras, tandis que lui-même liait sa danse compassée à celle de son voisin, au moyen d'un mouchoir, dont ils avaient chacun un bout. Il semblait la tête au col flexible d'un serpent, dont ses compagnons auraient formé les anneaux.

C'était là, évidemment, une danse grecque,—avec les balancements de hanches, les entrelacements et les pas en guirlande que dessine cette chorégraphie. Quand ils eurent fini, je commençais à manifester mon ennui des danses d'homme, que j'avais trop connues en Égypte, lorsque nous vîmes paraître un égal nombre de femmes qui reproduisirent la même figure. Elles étaient la plupart jolies et fort gracieuses, sous le costume levantin; leurs calottes rouges festonnées d'or, les fleurs et les gazillons lamés de leurs coiffures, les longues tresses ornées de sequins qui descendaient jusqu'à leurs pieds leur faisaient de nombreux partisans dans l'assemblée. Toutefois, c'étaient simplement des jeunes filles ioniennes venues avec leurs amis ou leurs frères, et toute tentative de séduction à leur égard eût amené des coups de couteau[1].

—Je vous ferai voir tout à l'heure mieux que cela, me dit le complaisant vieillard dont je venais de faire la connaissance.

Et, après avoir pris des sorbets, nous sortîmes de cet établissement, qui est le Mabille des Francs de Péra.

Stamboul, illuminée, brillait au loin sur l'horizon, devenu plus obscur, et son profil aux mille courbes gracieuses se prononçait avec netteté, rappelant ces dessins piqués d'épingles que les enfants promènent devant les lumières. Il était trop tard pour s'y rendre; car, à partir du coucher du soleil, on ne peut plus traverser le golfe.

—Convenez, me dit le vieillard, que Constantinople est le véritable séjour de la liberté. Vous allez vous en convaincre encore mieux tout à l'heure. Pourvu qu'on respecte les chiens, chose prudente d'ailleurs, et qu'on allume sa lanterne quand le soleil est couché, on est aussi libre ici toute la nuit qu'on l'est à Londres ... et qu'on l'est peu à Paris!

Il avait tiré de sa poche une lanterne de fer-blanc dont les replis en toile s'allongeaient comme des feuilles de soufflet qui s'écartent, et y planta sa bougie.

—Voyez, reprit-il, comme ces longues allées de cyprès du grand champ des Morts sont encore animées à cette heure.

En effet, des robes de soie ou des féredjés de drap fin passaient ça et là en froissant les feuilles des buissons; des caquetages mystérieux, des rires étouffés traversaient l'ombre des charmilles. L'effet des lanternes voltigeant partout aux mains des promeneurs me faisait penser à l'acte des nonnes de Robert, —comme si ces milliers de pierres plates éclairées au passage eussent dû, se lever tout à coup; mais non, tout était riant et calme; seulement, la brise de la mer berçait dans les ifs et dans les cyprès les colombes endormies. Je me rappelai ce vers de Gœthe:

Tu souris sur des tombes, immortel Amour!

Cependant nous nous dirigions vers Péra, en nous arrêtant parfois à contempler l'admirable spectacle de la vallée qui descend vers le golfe, et de l'illumination couronnant le fond bleuâtre, où s'estompaient les pointes des arbres, et où, par places, luisait la mer, reflétant les lanternes de couleur suspendues aux mâts des vaisseaux.

—Vous ne vous doutez pas, me dit le vieillard, que vous causez en ce moment avec un ancien page de l'impératrice Catherine II?

—Cela est bien respectable, pensai-je; car cela doit remonter au moins aux dernières années du siècle dernier.

—Je dois dire, ajouta le vieillard avec quelque prétention, que notre souveraine (car je suis Russe) était, à cette époque, un peu ... ce que je deviens aujourd'hui.

Il soupira. Puis il se mit à parler longtemps de l'impératrice, de son esprit, de sa grâce charmante, de sa bonté.

—Le rêve continuel de Catherine, ajouta-t-il, était de voir Constantinople. Elle parlait quelquefois de s'y rendre déguisée en bourgeoise allemande. Mais elle eût, certes, préféré y pénétrer par la conquête, et c'est pour cela qu'elle envoya en Grèce cette expédition commandée par Orlof, qui, de loin, prépara la révolution des Hellènes. La guerre de Crimée n'eut pas non plus d'autre but; mais les Turcs se défendirent si bien, qu'elle ne put arriver qu'à la possession de cette province, garantie en dernier lieu par un traité de paix.

»Vous avez entendu parler des fêtes qui se donnèrent dans ce pays, et où plusieurs de vos gentilshommes aventuriers assistèrent. On ne parlait que français à sa cour; on ne s'occupait que de la philosophie des encyclopédistes, de tragédies jouées à Paris et de poésie légère. Le prince de Ligne était arrivé enthousiasmé de l'Iphigénie en Tauride de Guymond de la Touche. L'impératrice lui fit aussitôt présent de la partie de l'ancienne Tauride où l'on avait cru retrouver les ruines du temple élevé par le cruel Thoas. Le prince fut très-embarrassé de ce présent de quelques lieues carrées, occupées par des cultivateurs musulmans, qui se bornaient à fumer et à boire du café tout le jour. Comme la guerre les avait rendus trop pauvres pour continuer ce passe-temps, le prince de Ligne se vit encore forcé de leur donner de l'argent afin qu'ils pussent renouveler leurs provisions. Ils se quittèrent très-bons amis.

»Ceci n'était que généreux. Orlof fut plus magnifique. Comme la contrée sablonneuse où l'on se trouvait blessait les yeux de sa souveraine, il fit apporter, de cinquante lieues, des forêts entières de sapins coupés qui, il est vrai, ne donnèrent d'ombrage que pendant le séjour de la cour impériale.

»Catherine, cependant, ne se consolait pas d'avoir perdu l'occasion de visiter la côte d'Asie. Pour occuper les loisirs du séjour en Crimée, elle pria M. de Ségur de lui enseigner à faire des vers français. Cette femme avait tous les caprices. Après s'être rendu compte des difficultés, elle s'enferma quatre heures dans son cabinet, et en ressortit ayant fait en tout deux alexandrins, qui ne sont que passables. Les voici:

Dans le sérail d'un khan[2], sur des coussins brodés,
Dans un kiosque d'or, de grilles entouré ...

»Elle n'avait pas pu se tirer du reste.

—Ces vers, observai-je, ne manquent pas d'une certaine couleur orientale; ils indiquent même un certain désir de savoir à quoi s'en tenir sur la galanterie des Turcs.

—Le prince de Ligne trouva détestables les rimes de ce distique, ce qui découragea l'impératrice de toute prosodie française.... Je vous parle de choses que je ne sais que par ouï dire. J'étais alors au berceau, et je n'ai vu que les dernières années de ce grand règne.... Après la mort de l'impératrice, j'héritai sans doute de ce désir violent qu'elle avait eu de voir Constantinople. Je quittai ma famille, et j'arrivai ici avec fort peu d'argent. J'avais vingt ans, de belles dents, et la jambe admirablement tournée....