—Maître, ajouta-t-il timidement, où allons-nous maintenant?

—A Naples.

O Sancta madonna di Napoli! murmura le pauvre diable, si benedetta!

La barque et les marins de l’Écossais attendaient l’aviron en main.

—Adieu, frère! dit-il. Dieu vous garde et l’enfant avec vous!

—Adieu, frère! répondirent-ils. Dieu efface la tristesse répandue sur ton front.

—Frères, murmura-fil d’une voix douloureuse, l’amour est incurable quand il monte trop haut. Le mien est sur les marches d’un trône... Adieu!

Et il sauta dans la barque qui s’éloigna, l’emportant lui et son secret.

Les trois gentilshommes se mirent en selle et lancèrent leurs chevaux à la mer.

Quand ils eurent atteint la grève, ils suivirent le sentier par où ils étaient venus, puis ils s’arrêtèrent à l’embranchement des deux routes: celle du nord et celle du sud.

—Adieu, frère, dit Gontran, nous nous reverrons!

—Adieu, répondit don Paëz; moi aussi, j’ai un amour au cœur, mais cet amour est le frère de l’ambition, et il me mènera si loin, que je placerai notre duc sur le trône!

—Adieu, dit à son tour Gaëtano, j’ai aimé, moi aussi, mais mon amour est brisé, et je suis devenu philosophe.

—Et moi, fit Gontran, je n’ai jamais aimé, et je n’ai ni douleur, ni ambition, je suis insouciant et brave, et je ne désire pas l’épée du commandement dans une bataille, mais je me bats comme un fils de roi, et j’ai la tête légère et le bras lourd.

Maintenant, le hasard vient de fixer un but sérieux à ma vie; je marcherai droit et ferme vers ce but; j’élèverai cet enfant, désormais mon seul amour et ma seule espérance, j’en ferai un homme vaillant et fort!... Adieu! nous nous reverrons!

Et il quitta ses deux frères, qui continuèrent leur route vers le sud, et se séparèrent un peu plus loin. C’est lui que nous allons suivre.

Messire Gontran était un hardi compagnon, un insouciant gentilhomme, comme il l’avait dit lui-même. Et cependant, sa mère elle-même n’eût pas été plus attentive, plus minutieuse de soins que ce rude soldat ne le fut pour ce frêle enfant.

Son voyage dura six jours.

Le soir du sixième, il entra dans Paris par où il était contraint de passer, et il alla descendre à l’hôtellerie du Grand-Charlemagne, située en dessous du bac de Nesle, sur la rive gauche de la Seine, en face du Louvre.

Tandis que son cheval était aux mains des varlets et palefreniers, il entra dans la cuisine de l’hôtellerie qui en était le principal lieu de réunion.

Il y avait affluence de buveurs dans la salle, toutes les tables étaient occupées et chargées de flacons et de pots d’étain.

Mais ces buveurs avaient un air farouche et sombre qui ne ressemblait en rien aux faces épanouies et rubicondes de ces Génovéfains libertins et de ces ribauds, francs compagnons, qui garnissaient, à cette époque, tout cabaret respectable et bien achalandé.

A son entrée, l’un d’eux, qui paraissait avoir sur les autres une autorité mystérieuse, se leva et vint droit à Gontran:

—Êtes-vous catholique, seigneur gentilhomme? lui demanda-t-il à voix basse en attachant sur lui un regard inquisiteur et perçant.

CHAPITRE TROISIÈME

III

Le 23 août de l’année 1572, jour de l’arrivée de Gontran à Paris, vers sept heures du soir environ, le roi Henri de Navarre était seul dans son appartement, au Louvre, occupé à écrire d’une bonne et grosse écriture assez illisible, et sur le plus beau parchemin qu’il se pût trouver chez les tanneurs du temps, une épître galante à madame Charlotte de Sauve, commençant par ces mots:

«Chère ma mie,

»Mon frère Charlot m’ayant retenu une partie de la journée dans la librairie où il resserre et conserve avec un soin précieux des livres rares et curieux sur la vénerie et fauconnerie et autres genres de chasse, et puis ayant voulu que je lui vinsse en aide et secours dans son laboratoire pour forger une serrure et sa clé en forme de trèfle, je suis arrivé à la vesprée sans me pouvoir occuper de vous autrement qu’en songeant à vos beaux yeux et belles mains blanches et mignonnes.

»Madame Catherine, la reine-mère, m’ayant témoigné ensuite le désir de me voir assister à une représentation de magie et divination des cartes, qui sera faite chez elle, ce soir, à neuf heures de relevée, par son parfumeur et gantier, maître René Roggieri, et madame Margot, ma femme, étant pareillement priée, je ne pourrai vous aller rendre visite que demain, en votre retrait des Prés-Saint-Germain.»

Le roi de Navarre en était là de son épître quand on frappa doucement à sa porte.

Henri leva la tête, jeta sa plume et alla ouvrir.

C’était madame Marguerite de Valois, reine de Navarre depuis le 18 août de la même année, c’est-à-dire depuis cinq jours.

Le roi recula de surprise à la vue de sa femme, et, par un geste rapide, cacha sous un livre ouvert la lettre commencée.

Mais la reine était pâle et troublée, et elle n’y prit garde.

Elle vint droit au roi et lui dit:

—Sire, m’accorderez-vous une confiance entière?

Le Béarnais attacha son œil clair et perçant sur elle, examina les lignes contractées de son visage et lui dit:

—Je vous écoute; madame?

—Me croirez-vous?

—Mais... sans doute...

Et le Béarnais fronça le sourcil.

—C’est que, continua la reine, si vous alliez ne pas me croire...

—Je vous croirai, madame.

—Eh bien! sire, il faut fuir.

Le roi fit un soubresaut.

—Et pourquoi? demanda-t-il.

—Parce qu’on en veut à vos jours.

Le roi haussa imperceptiblement les épaules et sourit:

—Ma mie, dit-il, je n’ai pas d’ennemi que je sache. Et votre mère, madame Catherine, qui seule pourrait m’en vouloir, est si gracieuse avec moi...

Un amer sourire glissa sur les lèvres de Marguerite:

—Vous ne connaissez pas ma mère, murmura-t-elle.

—Oh! si fait bien, dit le roi; mais comme je connais ses petites manies, je prends mes précautions. Pour aujourd’hui, je suis parfaitement tranquille.

—Que voulez-vous dire, sire!

—Oh! presque rien... Vous connaissez Nisus, le chien de votre frère Charlot?...

—Oui, dit la reine qui, de la croisée, jetait un regard inquiet sur la rue.

—Eh bien! j’ai caressé Nisus tant et si souvent, qu’il m’a pris en grande amitié.

—Ah! fit la reine, distraite.

—Et, m’aimant ainsi, il ne me quitte pas.

—Tiens! murmura Marguerite, toujours penchée à la croisée.

—Il me suit en tous lieux, mais surtout à table...

Marguerite attacha un regard anxieux sur le roi, dont la physionomie pleine de finesse avait revêtu ce manteau de bonhomie qui ne la quitta plus dans la suite, et à laquelle tout le monde se trompa.

—Or, à table, il se place toujours près de moi, le menton sur mon genou.

—Eh bien?

—Comme j’ai toujours aimé les chiens, et celui-là plus que les autres, j’ai coutume de partager mon repas avec lui...

Marguerite regardait toujours par la fenêtre sans cesser d’écouter le roi.

—Or, comme je connais les bizarreries de cette excellente madame Catherine, notre mère, j’ai pour habitude, et—dans l’intention évidente de flatter son goût pour les chiens—de donner la première bouchée de chaque mets à Nisus.

—Ah! fit Marguerite, commençant à comprendre.

—Si Nisus trouve le morceau de son goût, continua le roi avec un sourire naïf, je prends le second pour moi et je mange en toute sécurité. Mais, si par hasard, et cela n’est point arrivé encore, il faisait la grimace, je repousserais le plat pour faire une petite malice à madame Catherine. Vous voyez bien, ma mie, que j’ai raison d’être parfaitement en repos.

Mais Marguerite, au lieu de répondre, saisit vivement le bras de son mari, et l’entraîna vers la croisée.

—Regardez, dit-elle.

La nuit jetait, comme un manteau, ses premières brumes sur les épaules frileuses de cette ville, géante déjà, qu’on nomme Paris. Le soleil avait disparu derrière les coteaux de Meudon, dans un sanglant linceul de nuages qui semblait attester l’approbation du ciel dans le drame épouvantable dont le prologue commençait.

Les deux berges de la Seine étaient encombrées de populaire; au milieu des flots de cette foule mouvante brillaient ça et là le canon d’un mousquet ou le fer d’une pertuisane; et parmi les hommes, qui se croisaient en tous sens, plusieurs portaient un linge au bras et une croix blanche sur le dos.

Ces hommes passaient les uns auprès des autres sans avoir l’air de se connaître, puis ils échangeaient des signes mystérieux et se mêlaient aux groupes divers, formés et dispersés à tout moment avec une incroyable rapidité.

Le roi, apercevant cette foule inusitée, fronça le sourcil et se tourna vers Marguerite:

—Y a-t-il quelque fête de saint à célébrer demain? demanda-t-il tranquillement.

—C’est demain la Saint-Barthélemy, répondit Marguerite.

—Ah! dit le roi. Peu m’importe!

—Sire, dit vivement Marguerite, voyez-vous cette foule?

—Sans doute.

—Ces mousquets, ces pertuisanes.

—Oui. Eh bien?

—Eh bien! c’est une fête sanglante qui s’apprête.

Le roi fronça le sourcil davantage.

—C’est le massacre général des huguenots.

Le roi fit un pas en arrière et mit la main à la garde de son épée;—mais une pensée subite lui vint, et refoulant son épée à moitié sortie du fourreau:

—Vous êtes folle, dit-il!...

—Folle?

—Sans doute. Le roi Charles IX, mon frère, qui est catholique, ne vous a point mariée, vous sa sœur, à moi le roi de Navarre, qui suis huguenot, pour...

—Mon frère, fit Marguerite d’une voix sourde, est l’instrument aveugle de ma mère.

Le roi remit la main sur la poignée ciselée de son épée.

—L’amiral sera massacré, ses partisans massacrés, vous ne serez point épargné, vous... car...

—Car? fit le roi.

—Car, reprit Marguerite d’une voix lente et basse, c’est le duc Henri de Guise qui sera le grand ordonnateur de la fête.

—Cordieu! s’écria le roi mettant rapière au vent et perdant une minute son sangfroid terrible, nous nous défendrons, ventre-saint-gris! A moi Navarre et les huguenots de France, à moi l’amiral!

Et il fit un pas.

—Silence! s’écria Marguerite le retenant, écoutez!

Le roi s’arrêta et prêta l’oreille.

Un bruit vague et lointain, mêlé de sourds murmures, de cliquetis d’épées et de mousquets se fit entendre dans les corridors.

—Ce sont les bourreaux qui s’arment, souffla Marguerite. Fuyez, sire, fuyez!

—Fuir! dit le roi dont l’œil étincela, un roi fuir?

—Il le faut! dit-elle.

Mais comme il hésitait, un cri retentit dans les corridors, un cri terrible, strident, poussé par cent voix différentes avec un désespérant ensemble:

—Au Béarnais! mort au Béarnais!

Le roi recula jusqu’à la fenêtre et se pencha en dehors.

Au dehors, la foule, frémissante d’impatience, venait d’entendre le cri de mort et répétait:

—Mort au Béarnais! jetez-nous le Béarnais!

La tête du roi disparut de l’embrasure de la croisée, et Marguerite, le saisissant par la main, lui dit:

—Venez! venez!

En ce moment, neuf heures sonnèrent aux paroisses Saint Germain-l’Auxerrois, Sainte-Geneviève et Saint-Thomas-du-Louvre, et le tocsin, s’ébranlant soudain, donna le signal du massacre.

Au même instant, un coup d’arquebuse se fit entendre, renversant un huguenot qui passait sur la berge.

—Venez! venez! fit Marguerite frissonnante.

Et, poussant devant elle une de ces portes secrètes masquées dans un pan de mur ou de boiserie, et communes au Louvre d’alors, elle l’entraîna dans une galerie obscure, refermant la porte après elle.

Le roi se laissa conduire, toujours la main sur son épée, et le cœur bouillonnant de colère.

Marguerite le guida ainsi au travers des ténèbres, jusqu’à une seconde porte qui était fermée, mais dont elle avait la clé...

Et elle s’apprêtait à ouvrir, quand des cris retentirent derrière cette porte.

—Mon Dieu! fit-elle désespérée, l’issue est gardée, par où fuir?... Venez!

Elle lui fit rebrousser chemin à moitié, ouvrit une autre porte, et pénétra dans une vaste salle mal éclairée par une lampe à abat-jour de cristal dépoli...

C’était sa chambre à coucher.

—Là! là! dit-elle en lui indiquant l’alcôve dont les rideaux étaient soigneusement fermés. Couchez-vous dans mon lit. On ne viendra pas vous y chercher. Le roi ne fit qu’un bond vers l’alcôve et se blottit jusqu’au menton, l’épée nue, sous la courtine de soie. Mais il y était à peine, et Marguerite n’avait point encore eu le temps de fermer entièrement les rideaux, que la porte principale de l’appartement, laquelle donnait sur l’un des grands couloirs, vola en éclats, et qu’une troupe de forcenés, le fer au poing, envahit la salle, vociférant:

—Mort au Béarnais!

Marguerite jeta un cri, s’élança vers le roi qui s’était levé soudain, et qui, un oreiller d’une main en guise de bouclier, son épée de l’autre, s’apprêtait à vendre chèrement sa vie; elle poussa une nouvelle porte secrète qui était au fond de l’alcôve, entraîna le roi par cette porte et la tira après elle.

Cette porte communiquait avec un étroit escalier tournant montant aux petits appartements et conduisant en même temps au laboratoire de Charles IX.

Ce fut là que Marguerite fit entrer le roi.

Le laboratoire ne renfermait qu’une seule personne, un jeune Italien de vingt ans, ciseleur florentin, du nom d’Andréa Pisoni, et favori de Charles IX.

—Cachez le roi, lui cria Marguerite; cachez-le! Le ciseleur se leva tout effaré, cherchant du regard un coin ignoré où le roi se pût blottir; mais le roi n’en eut pas le loisir, car les assassins de Catherine, après avoir enfoncé les portes à mesure que Marguerite les fermait, apparurent de nouveau, et l’un d’eux, ajustant le roi, fit feu.

Plus prompt que l’éclair, Andréa Pisoni se jeta au-devant de lui, reçut la balle en pleine poitrine et tomba mort.

Soudain une voix tonnante se fit entendre; le roi Charles IX parut sur le seuil, ivre de fureur, l’épée à la main, criant:

—Mort aux huguenots!

Mais à peine eut-il vu le cadavre du jeune ciseleur qu’il aimait, gisant, pantelant encore, dans une mare de sang, qu’un éclair de ces fureurs terribles auxquelles il était sujet jaillit de ses yeux enflammés:

—Arrière, assassins! arrière! s’écria-t-il.

Et tandis qu’il se penchait frémissant vers le cadavre, tandis que les assassins reculaient épouvantés, la reine de Navarre prit de nouveau la main du Béarnais, le fit passer sur le corps des estafiers et lui fit redescendre avec elle cet escalier tournant et ténébreux, qui, heureusement, aboutissait à une poterne ouvrant sur la Seine, en dessous du parapet.

Marguerite avait la clé de cette poterne.

—Adieu, dit-elle au roi; fuyez!

—Adieu, dit le roi en lui baisant la main; merci!

—Courez à la porte Saint-Jacques..... demandez le chef des gardes.

—Quel est-il?

—Montaigu.

—Très bien.

—Demandez-lui un cheval et ne vous arrêtez qu’au point du jour pour le laisser souffler.

—Merci... adieu...

Le roi n’hésita pas une minute, il se jeta bravement à l’eau, et comme la nuit était obscure, il atteignit l’autre rive sans qu’un coup d’arquebuse fût tiré sur lui.

Mais au moment où il se dressait sur la berge et reprenait sa course, un homme le heurta, et cet homme vociféra:

—C’est un huguenot! mort au huguenot!

Et aussitôt d’autres hommes accoururent et environnèrent le roi, qui, l’épée à la main, s’apprêta à leur tenir tête.

En ce moment, une rumeur terrible s’élevait dans la direction de la rue de Béthisy; le Suisse Besme venait de jeter à M. le duc Henri de Guise le cadavre de l’amiral de Coligny.


Revenons à Gontran le Lorrain, que nous avons laissé à l’hôtellerie du Grand-Charlemagne.

—Êtes-vous catholique? lui avait demandé un des buveurs.

Ce buveur était un gros homme ventru et bouffi, ayant sous d’épais sourcils de petits yeux gris de mer empreints de fanatisme et de férocité.

Il portait la moustache en croc, comme les catholiques, au lieu de l’avoir pendante comme ceux de la religion réformée.

—Êtes-vous catholique?

Il fit cette question à Gontran d’un air si impérieux que Gontran mit la main à son épée et répondit:

—Que vous importe!

Le gros homme fit un pas de retraite, mais après avoir jeté un regard furtif à ses compagnons, il revint à la charge et dit:

—Messire, je me nomme Antoine Pernillet.

—Ah! fit Gontran.

—Je suis marguillier de la paroisse Sainte-Geneviève.

—Je vous en félicite, c’est un bel emploi.

—Et c’est moi qui suis l’hôtelier du Grand Charlemagne.

—Ah! fit le gentilhomme, fronçant le sourcil; en ce cas, vous feriez bien de me faire donner un lit et un souper, j’ai faim et je suis las.

—C’est précisément pour cela, messire, que je vous demande si vous êtes catholique?

—Est-il nécessaire de l’être pour manger et dormir?

—Je ne loge pas de huguenots.

—Eh bien! maître Antoine Pernillet, tavernier du diable, répondit Gontran, qui commençait à s’impatienter, fais-moi servir sans scrupule, je suis catholique et du beau pays de Lorraine.

La figure de l’hôtelier, sombre jusque-là, s’épanouit.

—Vous êtes Lorrain? fit-il.

—Oui, maraud.

—Vous connaissez alors le duc de Guise?

—Par Dieu! oui; je suis l’écuyer de son frère, monseigneur le duc de Mayenne.

L’hôte poussa un cri de joie, se découvrit avec respect, et les buveurs en firent autant.

—Alors, continua l’hôtelier en clignant de l’œil, vous savez ce qui se prépare?

—Non.

—Ah! par exemple!

—Je ne sais rien...

L’hôte le regarda étonné.

—D’où venez-vous donc? fit-il.

—Mais, dit Gontran, je viens de Bretagne, où mon maître m’avait envoyé.

—Ah!

—Et j’y suis allé chercher cet enfant, qui est... un péché véniel du duc de Mayenne.

L’hôtelier regarda l’enfant avec intérêt.

—Pauvre cher ange! dit-il.

—Or, vous comprenez, continua confidentiellement Gontran, que cet enfant est placé sous ma garde et que je réponds de sa vie.

—Par la très sainte Vierge, qu’osent nier ces chiens de huguenots! s’écria maître Pernillet avec enthousiasme, nous veillerons sur lui, et mal ne lui arrivera, bien que la nuit qui vient doive être orageuse.

—Que se passera-t-il donc?

—Oh! presque rien...

—Mais encore?

—Nous tuerons l’amiral, le roi de Navarre et tous les huguenots...

Gontran tressaillit et regarda son hôte en face pour savoir s’il parlait sérieusement ou se voulait gausser de lui.

—Êtes-vous fou, maître tavernier? dit-il.

—Fou? non, messire.

—Le roi de Navarre n’est-il pas huguenot?

—Oui certes, le mécréant!

—Et n’a t-il pas épousé le 18 du présent mois...

—Marguerite de Valois, sœur de notre roi Charles IX?

—Alors, dit Gontran, il est impossible de penser que le roi de France laisse égorger son beau-frère.

L’hôtelier haussa les épaules.

—On peut bien vous dire cela, à vous qui êtes Lorrain, fit-il en clignant de l’œil et prenant un ton mystérieux...

—Dites! fit Gontran.

—Eh bien! voyez-vous, messire, il y a deux rois en France...

—Ah!

—Le roi pour rire et le roi pour de bon.

—Très bien.

—Le roi de nom et le roi de fait.

—Vraiment! Et quel est le roi de nom?

—Sa Majesté Charles IX.

—Et le roi de fait?

—Monseigneur le duc Henri de Guise.

—Très bien! fit Gontran avec calme.

Puis il ajouta avec une bonhomie toute confidentielle:

—Je m’en doutais.

—Vous voyez bien, murmura l’hôtelier dont le visage s’élargit outre mesure, vous voyez bien que vous en savez plus que vous n’en avez l’air...

—Vous croyez? répondit l’écuyer qui devint subitement madré.

—Hum! fit l’hôtelier.

—Chut! murmura Gontran.

Et il mit un doigt sur sa bouche.

—Çà, continua-t-il, faites-moi donner à souper, maître, je meurs de faim... et puis une chambre et un lit, car cet enfant tombe de sommeil...

L’hôtelier jeta un regard de tendresse mêlé d’admiration au jeune descendant des Dreux, qui, lassé d’une journée de soleil, de poussière et de cheval, s’était assis sur un banc et jetait un coup d’œil étonné autour de lui; puis il souffla tout bas à l’oreille du gentilhomme:

—Il a une ressemblance frappante...

Et il s’arrêta.

—Avec qui? fit Gontran inquiet.

—Avec M. de Mayenne, murmura l’hôtelier.

Le front assombri de Gontran se rassénéra, et il répondit:

—Je crois que vous avez raison.

—Holà! cria l’hôtelier à ses garçons de cuisine et à ses marmitons, un souper pour ce gentilhomme, et du meilleur vin qui soit en cave... Çà, marauds que vous êtes, pressez-vous!

Les valets se hâtèrent d’obéir.

—Je désire être servi dans ma chambre, dit l’écuyer.

Et ses ordres furent ponctuellement exécutés.

Tandis qu’il se rendait avec l’enfant à l’appartement qui lui avait été préparé, l’hôte, après avoir pris congé de lui avec force génuflexions et inclinaisons de tête, revint à la cuisine où les buveurs continuaient à chuchoter entre eux:

—Holà! dit-il, enfants de notre mère l’Eglise romaine et bons compagnons de la messe, apprêtez-vous à bien faire votre devoir aujourd’hui, car nous avons ici un homme qui aura l’œil sur nous!

Pendant que maître Antoine Pernillet, propriétaire de l’hôtellerie du Grand-Charlemagne, et marguillier de la paroisse Sainte-Geneviève, lui faisait ainsi une réputation et le haussait considérablement dans l’opinion de ses chalands, notre gentilhomme s’attablait avec son pupille.

L’enfant était triste et grave, comme il convient à ceux que la destinée fait orphelins de bonne heure; il ne pleurait pas cependant, peut-être parce qu’il comprenait déjà que les larmes sont indignes d’un homme, mais il avait cette pâleur mate que la douleur met aux fronts les plus juvéniles, et à la lèvre cette amertume résignée qui est comme une prescience des malheurs à venir.

Gontran était bon compagnon, il buvait et mangeait bien d’ordinaire,—mais ce jour-là, bien qu’il eût soif et faim, il toucha à peine aux mets qu’on lui servit, et laissa son hanap demi-plein.

Les révélations mystérieuses et les demi-mots de l’hôte avaient jeté le trouble dans son esprit.

—Ainsi donc, murmurait-il sourdement, je vais assister à un massacre! Dans quelques heures, Paris sera converti en une immense boucherie, et le sang, coulant par torrents, ira grossir les eaux bourbeuses de ce fleuve qui roule sous ma fenêtre! Et ce sont les hommes que je sers...

Gontran s’arrêta et essuya la sueur froide que ces pensées de carnage faisaient couler sur son front.

—Guise contre Navarre, continua-t-il, huguenots contre catholiques. La boucherie sera belle...

Il s’arrêta encore; son regard tomba sur l’enfant qui tournait son œil triste vers la fenêtre ouverte, d’où l’on apercevait les tourelles pointues et les pignons du vieux Louvre;—et haussant les épaules:

—Au fait, murmura-t-il, mon père nous l’a dit. Nous avons trois races de rois ou de princes pour ennemies. Dieu est sage, laissons-le faire... Deux de ces races vont être aux prises, peut-être l’une succombera... Dieu est sage, et les huguenots sont marqués d’avance, sans doute, pour le supplice et le poignard.

Et maître Gontran, se réconfortant avec cette réflexion, se remit bravement à table et fit tardivement honneur au souper de son hôte.

Mais, tandis qu’il mangeait, l’enfant, brisé de fatigue, s’endormit sur son siége.

Gontran se leva et le porta sur le lit, où il le coucha tout habillé.

Pendant ce temps, la nuit venait avec cette rapidité qui lui est propre vers la fin de l’été; un murmure sourd montait des rues avoisinantes et de cette berge sans parapet qui, deux siècles plus tard, devait se nommer le quai Malaquais et le quai Voltaire. Gontran se mit à la croisée qui donnait sur la rivière, et s’y accouda.

Il vit une foule immense, confuse, se déroulant en tous sens; il aperçut, parmi les groupes sombres, les croix blanches des conjurés; il vit briller aux lueurs mourantes du crépuscule et au reflet vague encore des lanternes qui s’allumaient une à une, le canon des mousquets et le fer des hallebardes; il entendit de sourds murmures, des imprécations étouffées, des demi-mots qui étaient des mots d’ordre; il surprit un échange perpétuel de signes de ralliement... Et alors, comme c’était avant tout un brave et loyal gentilhomme, il fut tenté de prendre son épée et d’aller se ranger parmi les victimes contre ceux qui les devaient égorger.

CHAPITRE QUATRIÈME

IV

Une réflexion subite arrêta Gontran: il n’était plus le soldat insoucieux buvant mal quand il était pauvre, bien quand son escarcelle était ronde; se battant toujours de même, tantôt pour une maîtresse, tantôt pour son seigneur le duc de Mayenne, le plus souvent sans savoir pourquoi.

Gontran avait reçu la garde d’un dépôt plus précieux que tous les trésors du monde,—il avait à veiller sur l’orgueil futur, sur le restaurateur à venir des splendeurs tombées de sa race,—sur l’espoir peut-être de l’indépendance de tout un peuple.

Aller se battre! Etait-ce possible?

Et tandis qu’il ferraillerait en chevalier errant pour des amis inconnus, ces amis prendraient d’assaut l’hôtellerie du zélé catholique Pernillet, et, de même que les catholiques ne feraient de quartier à personne, eux égorgeraient femmes et enfants, et ne respecteraient pas davantage l’héritier de Robert de Dreux!

Ou bien lui-même, lui Gontran, recevrait une bonne estocade dans la poitrine, ou une balle de mousquet dans la tête,—et l’enfant dont il s’était chargé se trouverait isolé, perdu en cette vaste mer qu’on nomme Paris, loin des grèves bretonnes, loin de ses oncles, tranquilles sur son sort, et se fiant à leur frère, loin de sa mère dont il ignorerait le nom et que nul ne pourrait lui rendre...

Gontran en était là de ses réflexions, quand le murmure qui montait toujours de la rue et de la berge s’éteignit subitement.

Il se pencha de nouveau à la croisée, regarda et vit la foule qui s’écoulait peu à peu, silencieuse et sombre, par les rues voisines, laissant désert le bord de la rivière.

Que signifiait cette manœuvre?

Etait-ce un contre-ordre?

Etait-ce une habile disposition stratégique, une ruse de guerre d’un grand capitaine?

Gontran se souvint de plusieurs campagnes dans la Flandre, qu’il avait faites avec le duc de Guise, et il crut reconnaître dans cette disposition subite de la foule la main de celui qui avait été son général.

Une lutte intérieure de quelques secondes se livra chez lui entre le devoir qui l’enchaînait auprès de cet enfant et son cœur loyal qui essayait de parler aussi haut que le devoir; mais, à la fin, le devoir l’emportant sur la générosité, il alla fermer la porte au verrou et revint au chevet du lit.

L’enfant dormait profondément.

Gontran prit son manteau et l’en couvrit.

Puis il tira son épée, mit ses pistolets sur la table et se plaça auprès de l’enfant endormi, veillant sur lui et prêt à le défendre avec l’audace et l’énergie d’un lion.

L’hôte frappa à la porte.

—Que voulez-vous? demanda Gontran.

—Un mot, messire.

—Parlez!

—Monseigneur de Mayenne ne vous a-t-il pas donné des instructions particulières?

—Oui, répondit Gontran à tout hasard.

—Daignerez-vous me les communiquer?

Gontran hésita.

—C’est que, continua l’hôte, qui ne prit point garde à cette hésitation, nous manquons d’ordres...

—Ah! dit Gontran d’un ton hautain.

—La troupe que je commande est partagée en deux opinions...

—Lesquelles?

—Les uns veulent attaquer le Louvre, par les fenêtres duquel on doit nous jeter le Béarnais, les autres se porter rue de Béthisy, sur la maison de l’amiral.

Gontran fronça le sourcil, selon son habitude, et se dit à part lui:

—L’amiral n’a rien fait à ma race, ni à moi; le Béarnais est mon ennemi naturel; tâchons de sauver l’amiral.

Puis il dit à Pernillet:

—Allez d’abord au Louvre.

—Ah! vous croyez que le duc le veut?

—Qu’est le Béarnais?

—Roi.

—Qu’est l’amiral?

—Duc.

—Le roi a le pas sur le duc aux fêtes comme au supplice; commencez par le roi!

—C’est juste, dit l’hôtelier. Adieu, messire...

Et il s’en alla, puis revint sur ses pas:

—Ne nous donnerez-vous pas un petit coup de main, messire?

—Non, dit Gontran, et cependant j’ai la main qui me démange singulièrement, et je suis capable de devenir fou aux premiers coups de mousquet...

L’hôte fit un signe d’admiration.

—Mais, vous comprenez, continua Gontran, que j’ai à veiller sur cet enfant...

—Bah! il dort.

—Il peut se réveiller...

—Les enfants ont le sommeil dur...

—Et s’enfuir effrayé...

—C’est juste.

—Et courir à travers Paris, et s’y perdre...

—Et puis, il ressemble si fort à M. de Mayenne que le premier huguenot qui, le fer au poing, le rencontrerait l’embrocherait comme un poulet.

L’hôte frémit:

—Il ne faut pas le quitter, messire, dit-il avec émotion.

—Je ne bougerais pas de là pour un royaume, fût-ce celui de France!

—Et même, acheva l’hôte, toute réflexion faite, je vais vous laisser dix de mes hommes pour garder ce cher enfant.

—Bon, pensa le brave gentilhomme, voici dix bourreaux qui ne feront rien cette nuit.

Puis tout haut:

—J’allais vous les demander, dit-il avec flegme.

—Ils sont à votre service! s’écria Pernillet, vivent messeigneurs de Lorraine!

Et l’hôte redescendit et ordonna à dix de ses hommes, lesquels s’étaient armés durant le souper du gentilhomme, de demeurer dans la cuisine de l’hôtellerie pour veiller à la garde du précieux enfant.

En ce moment la première arquebusade retentit, et le fougueux Pernillet s’élança à la tête de ses soldats, armés pour le massacre, dans la direction du Louvre, qu’il gagna au moyen d’une grosse et lourde barque amarrée devant sa porte.

La nuit était devenue obscure pendant ce temps-là, et à peine si Gontran, qui avait repris son poste d’observation à la fenêtre, distinguait entre lui et le Louvre, illuminé comme pour une fête, le sillon blanchâtre de l’eau qui coulait au milieu. Tout à coup, il vit presque simultanément un point noir trancher sur ce sillon blanc et le couper lentement en deux, et quatre ou cinq des hommes qui étaient demeurés sur le seuil de l’hôtellerie pour garder l’enfant, se diriger vers la berge, sans doute parce que, comme lui, ils avaient aperçu le point noir.

Ce point noir, c’était le roi de Navarre qui, en sortant de l’eau et se retrouvant sur ses pieds, heurta un homme armé.

Le roi avait l’épée nue:

—Place! cria-t-il.

—Qui êtes-vous?

—Que vous importe!

Et le roi poussant une terrible estocade en avant, renversa l’homme qui roula sur le sol, la poitrine crevée et jetant un cri sourd.

Le roi fit un pas, mais un autre homme, puis un autre, et encore un autre lui barrèrent le chemin, et tous crièrent:

—C’est un huguenot! mort aux huguenots!

Le roi fit un pas en arrière, puis fondit sur le plus rapproché de ses adversaires et l’étendit raide mort.

—Place! cria-t-il une seconde fois.

Mais les cinq hommes qui restaient dans l’hôtellerie accoururent au secours des autres qui leur criaient:

—Des mousquets, apportez des mousquets!

Et, par la Vierge! comme on disait alors, c’en était fait du roi, si un nouveau personnage ne fût accouru l’épée haute et criant:

—Arrière! arrière! assassins!

Ce personnage était Gontran qui, oubliant tout à la vue de cet homme qu’on allait égorger sous ses yeux, avait sauté par la fenêtre et tombait comme la foudre au milieu des massacreurs!

CHAPITRE CINQUIÈME

V

Les massacreurs se retournèrent stupéfaits, et reconnurent le gentilhomme qui s’était annoncé dans l’hôtellerie comme écuyer de monseigneur le duc de Mayenne, et dont maître Antoine Pernillet leur avait fait un si grand éloge, en leur conseillant de tailler proprement leur besogne, car il aurait les yeux sur eux.

A sa vue ils reculèrent tout tremblants.

L’un d’eux cependant, plus hardi que les autres, s’écria:

—C’est un huguenot! mort aux huguenots!

—Taisez-vous! lui dit Gontran d’un ton impérieux.

Le massacreur intimidé se tut.

—Vous dites que c’est un huguenot?

—Oui, messire.

—Vous en êtes bien sûr!

—Dame! fit le massacreur, puisqu’il vient du Louvre.

—Est-ce à dire qu’il n’y a que des huguenots au Louvre? Le roi, la reine, les princes sont des huguenots, donc?

—Je ne dis pas cela... mais... mais... Au fait! murmura le bourgeois, la preuve que c’en est un, c’est qu’au lieu d’attendre que le passeur soit de retour, il s’est jeté à la nage.

—Cela prouve une seule chose: c’est qu’il était pressé...

—De fuir! fit le massacreur, qui était tenace et qui avait toujours la pointe de son épée au visage du roi.

—Non, dit Gontran, pas de fuir, mais de porter un ordre, mes maîtres, ajouta-t-il durement; vos épaules ont mérité cinquante coups de houssine chacune, car vous avez failli tuer un des meilleurs serviteurs de monseigneur le duc de Mayenne.

A ce nom, les massacreurs frémirent et poussèrent un cri de terreur:

—Grâce! murmurèrent-ils.

—Messire, continua froidement Gontran, s’adressant au roi, qui calme et le fer au poing, semblait attendre l’issue de la négociation de son protecteur inconnu; messire, veuillez me communiquer l’ordre que vous m’apportez, afin que ces braves gens soient bien convaincus qu’ils méritent une bastonnade.

Le roi qui avait saisi un imperceptible signe de Gontran se pencha à son oreille, et feignit d’y murmurer quelques mots.

—C’est bien, dit Gontran avec déférence. Suivez-moi!

Et il rentra dans l’hôtellerie, suivi du roi qui passa la tête haute au milieu des massacreurs tout tremblants.

Gontran gagna l’appartement où il avait laissé l’enfant endormi, et où il le retrouva dormant toujours.

Gontran ferma la porte, puis revint à lui:

—Messire, lui dit-il, vous êtes désormais ici en sûreté, et demain je vous escorterai où il vous plaira.

—Merci! dit le roi.

Et il s’assit, et de la croisée regarda, la sueur au front et l’angoisse au cœur, la flamme rouge qui s’élevait au-dessus des toits dans la direction de la rue Béthisy, et annonçait l’incendie de la maison de l’amiral.

Gontran, discret autant qu’il était brave, était revenu se placer au chevet du lit sur lequel le roi n’avait point jeté les yeux encore.

Il faisait nuit dans la chambre autant qu’au dehors; Gontran voyait à peine l’homme qu’il venait de sauver, mais il devinait qu’il était jeune, beau, de grande naissance, et il s’applaudissait de l’avoir arraché à la mort.

Le roi, lui, songeait vaguement au danger qu’il venait de courir, mais ce qui l’occupait, ce qui étreignait son cœur, et sa tête au point de l’isoler entièrement de son sauveur et des objets environnants, c’était ce massacre qui commençait et qu’il était impuissant à arrêter, comme il l’avait été à le prévenir.—C’étaient ses frères, ses sujets égorgés sans défense, son vieil ami l’amiral dont on brûlait la maison et dont on traînait par les rues le cadavre mutilé... C’était peut-être...

Le roi frissonna à cette pensée subite et, se retournant brusquement, vint à Gontran qui était toujours immobile et calme à son poste:

—Monsieur, lui dit-il, vous m’avez sauvé, merci! mais il faut que vous fassiez plus...

—Parlez, messire.

—J’ai une maîtresse...

—Ah! dit Gontran.

—Une maîtresse qu’on assassinera peut-être dans une heure...

Gontran tressaillit.

—Où est-elle? demanda-t-il.

—Monsieur, continua le roi, je suis un gentilhomme béarnais attaché au roi de Navarre et son ami. Le peuple de Paris me connaît, car il m’a vu souvent passer avec mon maître. Si j’essayais de faire cinquante pas dans la rue, je serais bien certainement arrêté au dixième.

Gontran regarda le roi et frémit.

—Or, continua le roi d’une voix que la douleur et l’angoisse rendaient sympathique et entraînante, je ne tiens pas à la vie, moi, mais j’aime ma maîtresse d’un ardent amour, et je veux la sauver à tout prix.

Gontran chancela.

—Vous êtes gentilhomme, monsieur, si je ne l’avais vu à votre costume, je le devinerais bien certainement à votre généreuse intervention, à laquelle je dois mon salut. Je suis huguenot et vous êtes catholique, mais nous sommes gentilshommes tous deux, et je m’adresse à vous loyalement, et je vous dis: Sauvez celle que j’aime!

—Je le veux bien, dit Gontran, mais comment?

—Vous êtes, je le vois, un des chefs du parti lorrain, vous êtes influent auprès des serviteurs de Guise, et vous pouvez aller jusqu’à elle, la couvrir de votre manteau et la ramener ici.

—Monsieur, dit Gontran dont la voix tremblait, vous voyez cet enfant!

—Oui, dit le roi, s’approchant du lit.

—Cet enfant m’est confié...

—Eh bien?

—Je réponds de sa vie sur ma tête; m’en répondez-vous sur la vôtre, si je m’expose pour sauver votre maîtresse?

—Sur l’honneur et foi de gentilhomme, dit le roi d’une voix sonore et grave, je m’engage à veiller sur cet enfant pendant votre absence et à me faire tuer avant qu’un cheveu tombe de sa tête.

Et le roi écartant Gontran se mit à sa place l’épée nue, dans cette fière et chevaleresque attitude qui lui était naturelle, et que nul roi peut-être ne retrouva après lui.

—C’est bien, dit Gontran, où est votre maîtresse?

—Connaissez-vous Paris?

—Presque pas.

—Avez-vous entendu parler des Prés-Saint-Germain?

—Oui, j’y suis allé.

—Eh bien! aux Prés-Saint-Germain, vous verrez une petite maison en briques rouges, adossée au rempart, vous heurterez à la porte et vous demanderez la maîtresse du logis, si déjà la maison n’est entourée de catholiques...

—Bien! dit Gontran prenant son manteau.

—Vous lui direz: Madame, suivez-moi, Béarn vous attend!

—Est-ce tout?

—Tout.

Gontran ceignit son épée, enfonça son chapeau sur ses yeux, puis, au moment de passer la porte, se retourna et dit au roi:

—Vous me répondez de l’enfant, n’est-ce pas?

—Sur mon honneur!

Gontran frappa le sol du pommeau de son épée. A ce bruit, deux des hommes qui étaient commis à la garde de l’enfant et buvaient aux cuisines, accoururent:

—Vous voyez ce gentilhomme? leur dit-il d’une voix brève et impérieuse, il me remplace ici. Tandis que je vais chercher des ordres, obéissez-lui comme à moi.

Les massacreurs s’inclinèrent et demeurèrent en dehors.

Gontran partit, emmenant deux autres des soldats de maître Pernillet.

Il avait eu soin de mettre un linge blanc à son bras, et ses deux compagnons portaient la croix des conjurés.

Partout ils trouvèrent le passage libre; la foule s’écartait devant eux avec respect ou terreur.

Ils arrivèrent ainsi aux Prés-Saint-Germain, et aperçurent la maison en briques rouges dépeinte par le roi.

Les prés étaient déserts, silencieux, la maison fermée et sans lumière aux croisées.

Gontran heurta violemment la porte, qui résista.

Il heurta une fois encore...

Même silence!

Alors il n’hésita plus; et bien que la porte fût en chêne ferré, il appuya contre elle ses robustes épaules, et d’un effort suprême, l’enfonça.

Il pénétra dans un vestibule obscur, gravit un petit escalier également plongé dans les ténèbres, traversa deux pièces désertes; puis, arrivé à une troisième, il trouva agenouillée dans un coin une femme blanche et froide que la terreur rendait muette, et qui versait des larmes silencieuses.

Cette femme était madame Charlotte de Sauve.

Elle avait appris une heure auparavant ce qui se passait, elle avait voulu courir à Paris, pénétrer jusqu’au Louvre, arriver au roi: elle avait été repoussée et refoulée par un flot de populaire qui criait: Mort au Béarnais! et elle s’était réfugiée dans sa maison que ses serviteurs venaient d’abandonner.

Là, dominée par la terreur, elle avait verrouillé toutes les portes et s’était réfugiée au coin le plus obscur pour y prier ardemment et demander à Dieu le salut de celui qu’elle aimait.

A la vue de Gontran et des deux hommes qui le suivaient, elle poussa un cri et ferma les yeux, croyant déjà voir sur son sein la pointe meurtrière d’une épée.

Mais Gontran alla vers elle et lui dit à l’oreille:

—Ne craignez rien... je viens vous sauver...

Et, comme elle le regardait d’un œil plein d’étonnement et d’épouvante, il suivit, toujours assez bas pour que les massacreurs ne le pussent entendre:

—Béarn vous attend!

—Il vit donc! s’écria-t-elle délirante.

—Silence! ne prononcez pas son nom...

—Mais où est-il?

—Suivez-nous, moi et ces hommes...

Charlotte se leva avec peine... elle était si brisée!

Gontran lui jeta son manteau sur les épaules et lui offrit son bras.

—Venez! dit-il.

Elle le suivit, à moitié folle, prononçant des mots entrecoupés, incohérents, que Gontran s’efforçait d’étouffer... Ils rentrèrent dans Paris; ils arrivèrent à peu près sans encombre jusqu’à l’endroit où s’élève maintenant la rue Jacob.

Mais là, un flot de populaire barrait le chemin. On assiégeait une maison de calviniste, et le calviniste se défendait avec l’énergie du désespoir; les balles ricochaient des fenêtres sur le pavé, les amis et les serviteurs du malheureux assiégé précipitaient sur les assiégeants tout ce qu’ils avaient sous la main, bahuts, vaisselle, pierres, candélabres.

Et ces objets déjà lourds, acquérant une pesanteur terrible par la distance qu’ils parcouraient dans leur chute, frappaient de mort ou étourdissaient ceux qu’ils atteignaient.

—Place! cria Gontran.

Mais la foule ne s’écarta point, la foule avait le délire, elle voyait rouge, elle avait les pieds dans le sang, elle voulait du sang encore.

—Place! répéta-t-il, place à l’écuyer du duc de Mayenne!

La foule entendit ce mot magique et s’écarta; mais au moment où Gontran, portant Charlotte dans ses bras, se trouvait à demi dégagé, une pierre lancée d’une croisée de la maison vint le frapper au front.

Charlotte le vit chanceler avec un nuage de sang sur le visage, puis pirouetter une seconde et tomber.

Un moment elle fut tentée de se pencher sur lui, d’essuyer le sang de sa plaie, de lui donner ces soins ardents dont seules les femmes ont le secret;—mais la foule hurlait et piétinait... la foule l’en sépara par une brusque ondulation.....

Elle le crut mort.

Alors, comme il l’attendait, comme elle voulait le voir et arriver à tout prix jusqu’à lui, elle se cramponna au bras des deux hommes qui escortaient Gontran et qui l’entraînèrent, croyant servir M. de Mayenne.

—C’était un fier soldat, dit l’un d’eux en parlant de Gontran, et messeigneurs les princes et madame la Vierge perdent gros à sa mort!

Telle fut l’oraison funèbre de Gontran.

CHAPITRE SIXIÈME

VI

Pendant ce temps, le roi veillait sur l’enfant qui dormait toujours, et de temps à autre il se penchait à la croisée et regardait avec anxiété, tantôt flamboyer la rue de Béthisy, tantôt étinceler les fenêtres du Louvre.

Il entendait retentir les cris de mort des massacreurs, et, à chaque minute, son nom mêlé à de terribles imprécations.

Puis son œil s’abaissait au bas de la croisée, et sur la grève toujours déserte, cherchait dans l’ombre une apparition, comme s’il eût voulu hâter de ses vœux l’arrivée de sa bien-aimée Charlotte.

Enfin apparurent trois ombres.....

Le roi frémit. Ils étaient partis trois, ils revenaient trois seulement, où donc était Charlotte?

Tout à coup il aperçut une robe blanche et il poussa un cri.

Cette robe, c’était la sienne sans doute.

Mais le roi avait au moment suprême un terrible sangfroid; il comprit qu’il devait son salut au quiproquo établi entre le gentilhomme et les hommes qu’il commandait, et modérant soudain sa joie, il reprit un visage impassible et calme.

C’était, en effet Charlotte qui arrivait, conduite par les deux massacreurs, et qui bientôt alla se jeter dans les bras de son royal amant.

Les deux massacreurs étaient respectueusement demeurés sur le seuil.

Par un sentiment de prudence, le roi ferma la porte sur eux, le premier élan de tendresse apaisé, il regarda autour de lui, chercha son sauveur des yeux, ne le vit point, et dit à Charlotte:

—Où donc est ce gentilhomme?

—Mort, dit Charlotte.

—Mort?

—Tué sous les fenêtres d’une maison assiégée.

Le roi chancela, passa une main fiévreuse sur son front, puis regarda l’enfant, dont le sommeil paisible n’avait point été interrompu:

—Pauvre enfant! murmura-t-il, j’ai juré de veiller sur toi. Je tiendrai mon serment, je serai ton père.

Et comme les cris de mort retentissaient toujours, et que, cependant, l’aube commençait à paraître, le roi songea que peut-être, dans une heure, la fuite ne serait plus possible, et appelant les deux massacreurs, il leur dit:

—Accompagnez-moi jusqu’à la porte Saint-Jacques, où je dois remettre cet enfant aux mains du capitaine Hector de Montaigu, ainsi que madame qui est sa mère.

Les deux massacreurs s’inclinèrent, croyant toujours servir la cause de M. de Mayenne, et le roi prenant l’enfant dans ses bras l’enveloppa de son manteau.


Au lever du soleil, la maison du calviniste était rasée. Un homme se dressa parmi les morts, passa la main sur son front alourdi, se souvint, et murmura:

—Mon Dieu! l’enfant?

Et, tout chancelant encore, cet homme se mit à courir, arriva à l’hôtellerie, pénétra jusqu’à la chambre où il avait laissé l’enfant endormi et poussa un cri terrible...

L’enfant avait disparu!

LE GANT DE LA REINE

I

Quinze jours après la rencontre des Cavaliers de la nuit à la tour de Penn-Oll, jour pour jour, heure pour heure, à minuit sonnant, les fenêtres du château royal de Glascow, en Écosse, s’illuminèrent comme par enchantement, et la ville, paisiblement endormie déjà, se réveilla aux notes harmonieuses d’un brillant orchestre.

La reine d’Écosse—cette belle et malheureuse Marie Stuart, âme faible et grand cœur, dont la cruauté de la reine d’Angleterre fit une martyre—la reine d’Écosse, disons-nous, donnait un bal de nuit à sa cour pour solenniser le mariage de l’Italien Sébastiani[1] avec Marguerite Carwod, une de ses filles d’honneur.