[1] Ce Sébastiani appartenait à une famille illustre de Corse, dont une branche émigra à la fin de la Renaissance et vint s’établir en Provence, où il en existe encore des descendants.

La reine, partie la veille d’Édimbourg, était arrivée le soir, la nuit tombant, à Glascow.

Elle avait dîné en tête-à-tête avec la comtesse de Douglas, sa dame de compagnie, et était demeurée enfermée avec ses ministres depuis huit heures jusqu’à onze, pour élaborer les bases d’un traité avec l’Angleterre touchant la délimitation exacte des frontières sur certains points des deux royaumes.

A onze heures, Sa Majesté avait renvoyé les ministres pour procéder à sa toilette.

A minuit, les portes des salles du bal avaient été ouvertes à deux battants, et le flot de courtisans s’y était engouffré aux préludes d’une valse.

Puis, la valse s’était éteinte, et alors, en attendant la reine et son époux, cent groupes divers s’étaient formés, remarquables par la pittoresque originalité et la différence variée des costumes.

Ici, un courtisan vêtu de soie abordait un lord militaire armé de toutes pièces; là, un laird des montagnes portant au flanc la longue claymore, et sur l’épaule le plaid rayé blanc et bleu;—plus loin, une dame d’honneur, adoptant le costume galant de la cour de France, causait avec une châtelaine du Nord, ayant conservé la jupe écossaise et la coiffure nationale.

Les groupes étaient bruyants, animés, joyeux ici, là soucieux, car depuis plusieurs années déjà de sombres nuages planaient sur le pays d’Écosse, amoncelés dans le lointain par la politique astucieuse de la reine d’Angleterre, qui trouvait toujours un sonore écho chez les lords et les bannerets, dont l’ambition ombrageuse s’accommodait mal des libéralités de Marie Stuart et de la confiance aveugle qu’elle était toujours prête à accorder à des étrangers, de préférence à ses propres sujets.

Le sombre drame du meurtre du chanteur Rizzio, assassiné par Douglas, Murray et le roi lui-même, aux pieds de la reine et dans son oratoire, n’était point encore oublié, et l’on sentait instinctivement que ce calme momentané, cette fête de l’heure présente ne serait point un lien de sécurité assez fort pour prévenir de nouvelles tempêtes.

Parmi les différents groupes d’où le rire et la discussion s’échappaient avec une sorte de volubilité fébrile, il en était un qui attirait les regards plus que tous les autres: il se composait de trois seigneurs éminents par leur opulente fortune, leurs titres et leurs dignités, la popularité dont ils jouissaient et une réputation d’audace bien connue.

L’un, et celui sur lequel les yeux de tous se portaient de préférence, était le comte lord de Bothwell, l’un des plus grands seigneurs terriens d’Écosse, jeune, beau, quoique d’un aspect farouche et cauteleux, audacieux jusqu’au crime, et professant un souverain mépris de la légalité, qu’il appelait d’ordinaire la pierre d’achoppement des niais.

L’autre était son beau-frère, le comte de Huntley.

Le troisième, lord Maitland, seigneur des Marches du sud, vendu depuis longtemps à Élisabeth.

Ces trois seigneurs s’entretenaient tout bas et avec feu, et ils avaient eu soin de se placer à distance des autres groupes, de manière à n’être point entendus. Seul, un jeune homme, un page, bien plutôt, car sa lèvre était vierge encore de tout duvet, ne se mêlait à aucun attroupement, ne parlait à personne et se tenait à demi appuyé à une des portes d’entrée, et jetant un mélancolique regard sur cette foule bariolée et étincelante d’armes, d’étoffes éclatantes et de pierreries.

Il pouvait avoir dix-huit ans et portait le costume éclatant des gardes de la reine.

Tout à coup l’œil rêveur de ce jeune homme s’illumina, et quittant le poste d’observation où il était, il courut à la rencontre d’un jeune homme enveloppé d’un long manteau brun, et qui venait d’entrer dans la salle du bal par une porte opposée.

Ce gentilhomme n’était point en costume de cour; ses bottes poudreuses, son feutre terni, les faveurs fanées de son justaucorps annonçaient qu’il venait de faire une longue route.

Il tendit la main au jeune homme et lui dit:

—Béni soit Dieu qui me fait te rencontrer, Henri!...

—Comment! te voilà, Hector?

—J’arrive, mon ami.

—Je le vois bien à ton costume.

Le gentilhomme eut un triste sourire:

—Mon costume n’est pas galant, n’est-ce pas?

—En effet...

—Et tu trouves que je suis bien hardi de venir au bal de la reine?...

—Ainsi costumé, oui, mon ami.

—Pauvre Henri, fit le gentilhomme avec un amer sourire, j’ai fait tant de chemin depuis huit jours! j’ai crevé dix chevaux, fait naufrage sur les côtes d’Angleterre, et j’ai failli, à deux lieues de Perth, être assassiné par des montagnards qui me traitaient de papiste.

—Mais qui te pressait donc ainsi? Et, d’abord, d’où viens-tu? Un soir, tu es parti sans faire d’adieux à personne, pas même à moi que tu aimes...

—D’où je viens? De Bretagne. Pourquoi y suis-je allé? mon ami, c’est un secret qui n’est pas le mien.

—Garde-le, en ce cas.

—Qui me pressait? Oh! tu le devines, n’est-ce pas? Huit jours loin d’elle, huit jours sans la voir! huit jours de transes mortelles, d’angoisses sans trêve, de souffrances sans nom!

—Tu l’aimes donc bien?

Le gentilhomme posa la main sur son cœur:

—Assez pour en mourir, dit-il sourdement.

—Et tu en mourras, mon ami, murmura tristement le jeune garde: l’amour d’un soldat pour une reine est chose qui tue!

—Je le sais.

Le gentilhomme prononça ces mots avec un accent de simplicité terrible et de vérité telle, que le jeune homme en tressaillit profondément et se tut.

Puis il reprit avec feu:

—Je sais bien que mon amour est chose insensée, et qu’entre elle et moi aucune puissance humaine ne comblera jamais l’abîme... je l’aime sans espoir, mais tel qu’il est, cet amour m’est cher... Nul ne le sait hormis moi, nul peut-être ne le saura. Elle ne l’apprendra jamais... mais je sais que j’ai une mission auprès d’elle, mission obscure, muette, que les événements peuvent rendre éclatante... Autour d’elle se pressent des ennemis dangereux: les uns veulent la déshonorer, les autres la dépouiller; tous veulent lui arracher un pouvoir qui leur fait ombrage... je suis là.

Et comme le jeune garde se taisait toujours, le gentilhomme reprit après une seconde de silence et de pénibles réflexions:

—Je sais bien que je ne suis qu’un soldat obscur, inconnu, sans autre fortune que l’espérance, sans autre puissance que mon épée..... Mais elle est lourde, va! et malheur à qui touchera à ma reine, malheur à qui me voudra briser mon idole!

—Tu te trompes, ami, dit le jeune garde, quand tu dis ne posséder ni or ni fortune. Mon or est à toi, mon épée aussi.

—Merci!

—Tu as quelques années de plus que moi, tu m’as presque servi de père dans cette maison où mon père te recueillit et d’où la mort l’arracha trop tôt. Un père est le maître chez son enfant, il dispose de lui, de sa bourse, de sa vie, de son intelligence, de son dévouement: prends, ami; tu es mon père, tout est à toi.

—Tu es noble et bon comme ton père, enfant, Dieu te vienne en aide! mais ce n’est point de l’or qu’il me faut pour veiller sur elle, ce ne sont pas des dignités et de riches habits. Plus je serai obscur, plus ma tâche sera facile.

Il y a un homme ici, un homme qui porte un noble nom et qui est aussi riche, aussi puissant, aussi redouté que je suis pauvre, faible et peu craint de tous. Cet homme cache un cœur vil, une âme criminelle, sous son pourpoint de gentilhomme; cet homme ne recule ni devant le poignard, ni devant le poison, ni devant cette arme terrible qu’on nomme la calomnie..... Cet homme..... regarde-le bien, Henry...

—Où est-il?

—Vois-tu, là-bas, ce groupe composé de trois seigneurs?

—Oui, Maitland, Huntley..... Bothwell...

—C’est lui.

Henry tressaillit.

—Il a un visage de tigre.

—Il est plus lâche que lui. Cet homme, Henry, poursuit depuis longtemps la reine d’un amour odieux... fatal... Cet homme ne reculera devant rien; pour posséder sa souveraine une heure, il bouleversera l’Écosse, il armera contre elle depuis le premier laird jusqu’au dernier vassal... il n’hésitera point à la traîner sur une claie d’infamie...

—Horreur!

—Regarde-le bien, Henry. Si mon poignard ne lui clôt la bouche, si ma main n’arrache sa langue à temps, la reine d’Écosse est perdue.

—Tu exagères, Hector...

—Non, de par Dieu! mon ami.... Je sais bien ce que je dis. Dieu me garde de calomnier! Aussi tu comprendras, n’est-ce pas? tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai enduré d’angoisses depuis huit jours... huit siècles! pendant lesquels le monstre aurait pu triompher!

Je suis arrivé à Edimbourg. J’étais bien las, bien brisé. Mon cheval allait s’abattre. On m’a dit que la reine était partie pour Glascow avec sa cour. J’ai demandé si lord Bothwell était avec elle, et comme on m’a répondu que oui, j’ai demandé un autre cheval et je suis parti.

—Noble cœur! murmura Henry.

—Je suis arrivé ici, il y a dix minutes. Le château était illuminé, les abords gardés par les soldats, la cour encombrée de chevaux, de valets, de litières. On m’a dit que la reine donnait un bal.

Un moment j’ai hésité, un moment j’ai songé à entrer dans une hôtellerie pour y prendre un peu de repos, un pot d’ale, un morceau de venaison et secouer la poudre de mes habits; mais mon cœur et mon âme étaient bien autrement affamés que mon corps... je voulais la voir!

—Eh bien! dit Henry, tu vas être satisfait, car voici le héraut qui ouvre sa porte à deux battants.

En effet, le grand chambellan parut, sa baguette blanche à la main, sur le seuil de la porte opposée, laquelle communiquait directement avec les petits appartements, et cria d’une voix haute et solennelle:

—La reine!

La reine avait alors vingt-cinq ans environ; elle était de taille moyenne, svelte, un peu grassouillette. Ses cheveux, d’une admirable nuance châtain clair, étaient longs, abondants et relevés sur le front, suivant la mode française qu’elle avait adoptée à la cour de feu François II, son premier époux.

Elle avait à la lèvre un fier et bon sourire, plein de naïveté et de fermeté à la fois, mélange bizarre de l’ingénuité de la femme et de la dignité de la reine.

La reine entra d’un pas lent, grave, malgré son sourire, majestueuse sans raideur.

Elle s’appuyait au bras du comte Lenox, père du roi, vieillard vénérable dont l’œil pétillait de jeunesse, dont les cheveux blancs et la barbe grisonnante ombrageaient un visage encore sans rides, dont la taille robuste et souple défiait le poids des années.

—Henry, murmura le gentilhomme, s’appuyant sur le jeune garde, et tout pâle et défaillant; Henry, soutiens-moi...

—Du courage, ami!... répondit Henry, tout bas.

—Mon Dieu! fit le gentilhomme d’une voix émue, je la voyais cependant tous les jours... je m’étais habitué à ne plus pâlir... à ne plus chanceler... et parce qu’il y a huit jours... Mon Dieu! mon Dieu! qu’elle est belle!

Et le gentilhomme chancelait encore.

Mais soudain son visage s’empourpra, son œil eut un éclair de colère, et il se redressa hautain et fort. Lord Bothwell venait de s’approcher de la reine, devant laquelle il s’était incliné profondément.

Et la reine lui avait souri!

—Henry, murmura Hector,—car c’était bien, et nos lecteurs l’ont déjà deviné, ce beau et fier jeune homme aux moustaches blondes que nous avons vu recevoir les instructions paternelles à la tour de Penn-Oll,—Henry, l’as-tu vu?

—Oui, dit Henry frémissant.

—Elle lui a souri... Mon Dieu! mon Dieu! si elle allait l’aimer?

—Oh! fit Henry avec indignation.

—Ce n’est pas que je sois jaloux, va! reprit Hector; l’amour sans espoir ne peut l’être... Mais si elle l’aimait, c’est-à-dire si elle le croyait? Oh! malheur! Henry, car l’amour de cet homme est une bave qui souille ce qu’elle éclabousse... Elle serait perdue!

En ce moment, le grand chambellan ouvrit de nouveau les deux battants de la porte et annonça:

—Le roi!

Le roi était un pâle et beau jeune homme de vingt et un ans à peine, blond, mince, presque frêle et portant sur son visage les traces d’une débilité prématurée et d’une maladie mortelle. Depuis le meurtre de Rizzio, le roi était mal avec la reine qui ne lui pardonnait pas un tel scandale; il vivait loin d’elle, retiré, et il s’était choisi lui-même une résidence hors du château et des murs de Glascow, au milieu des champs.

C’était une petite maison composée d’un seul étage, entourée d’un parc, adossée à une verte colline et portant le nom de Kirk of field, c’est-à-dire l’Église champêtre.

Le roi avait appris l’arrivée nocturne de la reine à Glascow et désirant tenter une réconciliation, il lui avait envoyé son père sir Darnley, comte de Lenox, pour essayer ce rapprochement.

La reine avait répondu qu’elle verrait avec joie le roi venir à son bal.

Et le roi, tout malade qu’il fût, était venu en grande hâte.

La reine, entendant ce cri: «Le roi!» la reine, disons-nous, se retourna, quitta le bras du comte de Lenox, congédia d’un sourire lord Bothwell et s’avança vers sir Henry Darnley, son royal époux.

—Votre Majesté, lui dit-elle en lui donnant sa main à baiser, arrive tout à propos pour ouvrir le bal avec moi.

Le roi s’inclina et offrit sa main.

La reine prit cette main, la pressa doucement et dit tout bas au roi:

—Merci de votre empressement, monsieur.

—Vous ne m’en voulez plus? demanda timidement le roi.

—Non... Henry... fit-elle, appuyant avec une grâce charmante sur ce mot.

—Vous êtes bonne... Marie... murmura-t-il.

Et il pressa à son tour la belle main de la reine.

On n’attendait plus que les nouveaux époux.

L’huissier les annonça bientôt.

L’époux était un grand jeune homme, brun presque bistré, portant haut la tête et s’exprimant avec cette volubilité grâcieuse de geste et de paroles qui trahissait son origine méridionale.

L’épouse était blonde, élancée, l’œil bleu, les mains blanches, rêveuse et nonchalante.

On eût dit une fleur du nord s’appuyant à un vigoureux arbuste du midi.

L’orchestre s’éveilla; alors la reine dit au roi:

—Ouvrons le quadrille; venez!

Derrière Leurs Majestés, lord Bothwell était avec lord Maitland.

Bothwell montra alors, avec son mauvais sourire, la tête pâle du roi, et dit à lord Maitland:

Voilà un homme qui danse et qui mourra cette nuit.

Ces mots avaient été dits bien bas, mais un homme les entendit, et cet homme recula et porta instinctivement la main à la garde de son poignard.

C’était Henry, le jeune garde du corps de la reine. Henry recula jusqu’à Hector qu’il avait laissé à deux pas, accoudé à un guéridon, dévorant du regard le moindre geste, le moindre sourire de la reine, et devinant qu’un rapprochement s’opérait entre les royaux époux; ce qui écartait Bothwell, au moins pour quelque temps.

—Hector, dit Henry d’une voix brève, écoute!

—Que veux-tu?

—Viens!

Il l’entraîna loin du centre des danseurs, dans une embrasure de croisée.

—Eh bien? fit Hector.

—Tu vois le roi?

—Oui.

—Il est bien pâle, n’est-ce pas?

—Oui, dit Hector.

—Il a l’air souffrant?

—Je le crois.

—Eh bien! il mourra cette nuit.

Hector fit un mouvement.

—Que veux-tu dire? murmura-t-il.

—Je ne sais pas si c’est un complot ou l’effet de la maladie; je ne sais pas si le roi mourra assassiné ou succombera à quelque brusque péripétie du mal, mais il mourra cette nuit.

—Tu es fou!

—Non, demande plutôt à lord Bothwell.

—C’est lui qui l’a dit?

—Oui, à lord Maitland.

Hector tressaillit.

—Quand cela? demanda-t-il.

—Tout à l’heure, j’étais derrière eux.

—Et... fit Hector, dont la voix tremblait et qui porta la main à son poignard comme Henry l’avait fait lui-même naguère, et tu es bien sûr, tu as bien entendu?

—Ils parlaient en excellent écossais.

Hector redevint pâle et les muscles de son visage se contractèrent.

—Ami, dit-il, la reine a souri à Bothwell, n’est-ce pas?

—Oui, dit Henry.

—Puis elle l’a quitté pour aborder le roi?

—Oui.

—Eh bien! retiens ceci: Bothwell a pris ce sourire pour un encouragement...

—L’infâme!

—Bothwell est convaincu que la reine l’aime ou est bien près de l’aimer...

—Oh! fit Henry que la colère suffoquait.

—Bothwell est riche, et il y a ici plus d’un montagnard avide, plus d’un courtisan ruiné qui ne demandent pas mieux que de recoudre leur bourse trouée avec la pointe de leur dague...

—Crois-tu? dit Henry frémissant.

—Enfant! murmura Hector avec une tendre pitié pour l’ingénuité du jeune homme.

Lord Bothwell paiera l’un ou l’autre, s’il ne l’a fait déjà... Lord Bothwell fera assassiner le roi cette nuit!

Henry ne répondit pas, mais il mit de nouveau une main sur sa dague, l’autre sur son épée et fit un pas dans la direction du roi, comme s’il eût voulu se ranger à ses côtés et lui faire, de sa poitrine, une cuirasse contre le fer des assassins.

—Attends donc! continua Hector, le retenant par le bras; écoute; sais-tu ce que rêve cet homme en ce moment?

—Que rêve-t-il? fit Henry, dont la lèvre enfantine devint menaçante.

—Il rêve, poursuivit Hector, le trône d’Écosse!

—O infamie!

—Et il espère l’avoir. La reine l’aime... il le croit du moins... et alors, comme pour les lâches et les traîtres, il n’est rien de sacré,—le roi mort, cet homme sera assez infâme, assez vil pour demander sa main à la veuve de l’homme qu’il aura fait assassiner.

—Si j’étais sûr de cela, fit Henry, je lui plongerais sur l’heure, dans la poitrine, la lame entière de mon épée.

L’œil d’Hector s’attachait toujours opiniâtrement sur lord Bothwell.

Tout à coup il tressaillit.

—Avec qui était-il? demanda-t-il à Henry.

—Avec lord Maitland.

—Et c’est à lui qu’il a dit...

—Oui...

—Où donc est lord Maitland, maintenant?

Ils le cherchèrent des yeux et ne le virent point; ils firent le tour du bal, plongèrent dans tous les groupes, errèrent de salons en salons... lord Maitland avait disparu!

—Cherche-le, dit Hector, fouille le château, et si tu le rencontres parlant, une bourse à la main, à quelque pauvre diable, tue-le! Moi, je reste ici, et je veille sur Bothwell.

Henry disparut.

Hector demeura à sa place, épiant les moindres mouvements de Bothwell, qui causait avec lord Murray de Tullibardine, se suspendant pour ainsi dire à ses lèvres, et cherchant à saisir le sens des paroles qu’ils échangeaient à mi-voix.

Quelquefois la reine, qui valsait avec Douglas, passait près de lui emportée sur le bras puissant du vaillant Écossais; sa robe l’effleurait, son haleine arrivait jusqu’à lui.

Et alors Hector abandonnait un instant de son tenace regard lord Bothwell, pour reporter un œil d’envie sur cette femme qu’il aimait et qu’un autre emportait dans ses robustes bras, aux stridentes mélodies de l’orchestre.

La reine adorait la valse.

La valse finit enfin..... Hector respira.

La reine prit le bras de Douglas et fit avec lui le tour de la salle.

Tout à coup elle essuya son front et murmura:

—Dieu! que j’ai chaud!

Douglas s’élança vers un guéridon et revint avec un plateau de sorbets et de confitures d’Orient, de ces confitures noirâtres dont Henri III avait toujours soin d’emplir son drageoir.

La reine se déganta de la main droite et prit son gant de la main gauche, pour saisir le hanap d’or ciselé que Douglas lui présentait.

Mais, soit distraction, soit qu’elle le fît à dessein, son gant lui échappa et tomba à terre.

Un homme était derrière la reine; il se baissa, prit ce gant, et le cacha lestement dans son pourpoint. C’était Bothwell.

Un homme était derrière Bothwell et le vit dissimuler le gant.

C’était Hector.

Bothwell alors fit un pas vers la porte et s’apprêta à sortir.

Hector devint pâle de colère, et, comme Bothwell, fit également un pas vers la porte et se disposa à le suivre. Mais la reine se retourna par hasard, aperçut Hector, remarqua sa pâleur, puis son habit poudreux, ses faveurs flétries, et, intriguée par cet étrange costume, vint à lui.

—Comment vous nommez-vous, monsieur? demanda-t-elle avec cette familiarité si digne et si bonne des souverains.

Hector s’arrêta muet, troublé, tremblant... Il oublia Bothwell, il oublia le monde...

La reine lui parlait.

CHAPITRE DEUXIÈME

II

Hector demeurait toujours immobile et muet.

—Comment vous nommez-vous? reprit la reine.

—Hector, madame, répondit-il enfin.

—N’êtes-vous pas dans mes gardes?

—Oui, madame.

—Et n’êtes-vous pas celui dont j’ai signé un congé il y a quinze jours?

—Oui, madame, balbutia Hector tout tremblant.

—Vous n’êtes donc pas parti?

—Je demande humblement pardon à Votre Majesté, j’arrive.

—Ah! dit la reine, et d’où venez-vous?

—De Bretagne.

—En si peu de jours?

—J’avais hâte de revenir auprès de Votre Majesté.

La reine sourit.

—Vous êtes un brave gentilhomme, dit-elle. Aussi, puisque vous arrivez de si loin, ai-je le droit de vous soumettre à une dernière épreuve...

Hector s’enhardit et osa regarder la reine.

—Vous allez, continua-t-elle, m’accorder une valse.

A cette proposition Hector chancela, pâlit plus fort encore, et faillit se trouver mal.

—Venez, dit la reine, venez, monsieur.

Elle lui offrit sa belle main qu’il osa serrer à peine, et elle l’entraîna vers l’orchestre, ivre, étourdi, ne sachant plus s’il rêvait ou veillait, s’il existait réellement, si réellement il allait valser avec la reine, ou bien s’il était le jouet de quelque hallucination, d’autant plus séduisante que le réveil en serait affreux.

La reine fit un signe aux musiciens, et se mit en place avec son valseur.

En ce moment les yeux égarés d’Hector se dirigèrent machinalement vers la porte, et tout aussitôt il eut un brusque mouvement nerveux, une de ces réticences inexplicables comme en fait seul éprouver un spectacle subit et inattendu.

Il venait d’apercevoir lord Bothwell qui quittait la salle du bal et s’esquivait.

Cette sortie de lord Bothwell, c’était le réveil du songe d’Hector, la réalité brisant le masque de la féerie, le ciel s’entr’ouvrant sous lui et le laissant choir sur la terre abandonnée un instant.

Lord Bothwell qui sortait, c’était le poignard levé sur le roi, le déshonneur suspendu peut-être sur la tête de la reine, comme une nouvelle épée de Damoclès!

Et Hector seul pouvait courir après lui, le poignarder dans un corridor et sauver peut-être l’existence entière de cette infortunée Marie Stuart, qui, bonne comme Louis XVI, loyale comme lui, fit tant de fautes par légèreté, tant d’inconséquences par bonhomie, qu’elle sembla tenter éternellement l’échafaud.

Seul avec Henry, Hector savait le secret de cet homme; seul il avait deviné son but ténébreux et le drame qu’il préparait.

Et Henry était sorti pour courir après lord Maitland—Henry ne revenait pas, et cependant Hector aurait pu, s’il eût été là, lui indiquer lord Bothwell d’un geste; et comprenant ce geste, Henry se fût attaché aux pas de l’assassin, il l’eût suivi lentement, dans l’ombre, comme le lynx suit sa victime, et à l’heure où cet homme aurait ouvert la bouche pour prononcer l’arrêt du roi, il l’eût frappé sûrement, sans pâlir et sans trembler.

Quant à lui, Hector, il valsait avec la reine, c’est-à-dire qu’il recevait un honneur que plus d’un lord puissant eût demandé à genoux sans pouvoir l’obtenir—un honneur qu’il ne retrouverait peut-être jamais comme sujet, un bonheur unique et sans lendemain pour un amant.

Et pourtant, puisque Henry n’était pas là, puisque Bothwell sortait, puisque la vie du roi était menacée, pouvait-il continuer à s’enivrer au bras de la femme animée de ce mystérieux parfum qui est le fluide de l’amour?

Ne devait-il pas s’arracher des bras de cette femme, et fuir pour suivre l’assassin?

Hélas! cette femme était une reine—cette femme, il l’aimait—cette femme, il l’enlaçait de son bras, il sentait sa tête penchée sur son épaule; il aspirait son haleine avec la volupté que mettrait un captif des plombs de Venise à respirer enfin l’air embaumé des champs;—cette femme l’étreignait de ses mains fébriles, l’entraînait malgré lui...

Et puis, s’arrêter, c’était faire un scandale, un scandale qui profiterait peut-être aux conjurés au lieu de leur nuire, en les avertissant des soupçons qu’on pouvait avoir et en les poussant ainsi à se hâter.

Hector songea à tout cela, toutes ces réflexions passèrent rapidement dans son esprit. Il capitula avec lui-même, se résignant à attendre la fin de cette valse infernale qui eût pu être pour lui une heure de bonheur céleste; et cette valse lui parut durer un siècle, l’orchestre lui sembla s’éterniser à plaisir, et quand enfin, au moment où il éteignait sa dernière note, son dernier et sonore soupir, il porta plutôt qu’il ne conduisit la reine sur un sofa voisin, une ombre reparut dans le sillon de lumière que la porte des salles de bal projetait dans les antichambres, et lord Bothwell rentra.

Hector pirouetta sur lui-même comme un homme ivre: il lui passa dans la gorge et dans le cœur un tel éclair de haine et de fureur à l’endroit de cet homme qu’il faillit aller à lui et le poignarder sur place.

Ce fut alors que Marie Stuart, indisposée sans doute par l’atmosphère brûlante du bal, sortit au bras de Douglas et se retira une demi-heure chez elle, congédiant son cavalier.

Pendant ce temps, Hector, redevenu maître de lui, continuait à s’attacher aux pas de Bothwell, épiant ses démarches et ses paroles.

Mais le noble lord avait une gaîté folle et une bonhomie qui eussent dérouté un chercheur de conspirations moins tenace et moins convaincu.

Peu après lord Maitland reparut—puis la reine, qui rentra et dansa une écossaise avec le roi. Puis enfin, comme trois heures sonnaient à l’horloge du château, le roi se couvrit, demanda son manteau, fit appeler ses gens et prit congé de la reine.

—Vous retournez à Kirk of Field? demanda la reine.

—Oui, répondit le roi; j’aime cette retraite.

—Eh bien! mon prince, je vais vous reconduire.

—Avec votre cour?

—Oh! non, presque seuls, comme des amants du petit peuple.

—Messieurs, continua la reine, s’adressant à ses gentilshommes, dansez avec ces dames une heure encore; dans une heure je reviendrai, et nous souperons.

Puis, avisant Hector, elle lui fit un signe.

Hector accourut.

—Monsieur, lui dit-elle, vous avez été mon valseur; vous allez être ma sauvegarde. Sa Majesté se retire à Kirk of Field, je l’accompagne, suivez-nous.

Hector s’inclina et prit son feutre et son manteau.

—Cherchez un gentilhomme des gardes qui vienne avec vous, ajouta-t-elle.

Hector tourna la tête pour obéir, aperçut Henry qui, après une course infructueuse à travers le château, rentrait dans le bal, où lord Maitland l’avait précédé, et lui fit signe de le suivre.

Le roi et la reine sortirent accompagnés par Hector, Henry, le comte de Lenox et Douglas.

Le valet de chambre du roi les précédait.

Bothwell et Maitland se rejoignirent.

—Pourvu, dit Bothwell, que la reine ne s’attarde pas chez le roi.

—Non, dit Maitland; mais à tout hasard, on ne mettra le feu à la mèche que lorsqu’elle sera partie.

—Et le gant?

—Il est placé.

—Croyez-vous qu’on ait remarqué la première absence de la reine?

—Oh! très certainement. Cette absence nous sert à souhait.

CHAPITRE TROISIÈME

III

Leurs Majestés montèrent en litière avec Douglas et le comte de Lenox, père du roi.

Hector et son compagnon enfourchèrent les premiers chevaux sellés qu’ils trouvèrent, et se placèrent aux deux portières.

Le trajet du château à Kirk of Field était court, vingt minutes au plus en allant à pied.

Le convoi royal en franchit la distance en un quart d’heure; Leurs Majestés mirent pied à terre à la grille du parc et laissèrent leur litière.

La reine donnait le bras au roi.

Le roi était expansif, radieux, plein d’espérance malgré ses souffrances continues.

La reine s’abandonnait à une causerie charmante, folle, enfantine, qui ravissait le vieux Lenox, dont le cœur paternel avait souffert de la rupture momentanée des deux époux.

Les deux gardes-du-corps cheminaient derrière, à distance respectueuse, au pas de leurs chevaux et penchés sur leur selle pour se pouvoir entretenir à voix basse.

—Tu n’as donc pas pu joindre Maitland?

—Non.

—Où le misérable est-il allé?

—Je ne sais.

—Et comment prévenir...

—Il faut rester ici...

—Non, non, dit Hector, il vaut mieux suivre la reine à son retour à Glascow et ne pas perdre de vue Bothwell et Maitland, ou plutôt...

—Ou plutôt? fit Henry.

—Tu resteras, toi; tu te cacheras dans le parc, derrière un arbre ou un mur, n’importe où...

—Bien...

Hector mit la main dans ses fontes, en tira deux pistolets dont il vérifia scrupuleusement les amorces, et les tendit à Henry:

—J’en ai aussi, dit Henry.

—Prends toujours. Passe-les tous quatre à ta ceinture, sous ton manteau.

—Après?

—Tu te tiendras à distance de la maison; tu auras l’œil fixé sur les portes et les fenêtres, et le premier homme qui se glissera dans l’ombre et y voudra pénétrer, tu feras feu.

—S’ils sont plusieurs, que ferai-je?

—Tu as la vie de quatre hommes dans tes mains, tu vises juste et ces pistolets sont longs.

—Mais si les assassins sont dans la maison?

—Oh! dit Hector, nous allons bien voir. Je n’en sortirai qu’après avoir fait la plus minutieuse des perquisitions.

Ils étaient arrivés à la porte de l’ermitage du roi.

C’était une pauvre demeure, meublée sans faste; une retraite de gantier ou de forgeron retiré bien plus qu’une habitation royale.

Le roi en ouvrit lui-même la porte et livra passage à la reine, qui entra la première.

Les royaux époux allèrent droit à la chambre à coucher du roi, s’assirent un moment avec le vieux Lenox et Douglas, tandis que les deux gardes demeuraient respectueusement à la porte.

Puis la reine se retira avec son beau-père et le lord.

—Madame, dit alors Hector, voulez-vous me faire une grâce?

—Parlez, dit gracieusement la reine.

—Quand le capitaine des gardes de Votre Majesté prépare ses logis dans un château royal, il a pour habitude de faire une sévère perquisition des celliers aux combles. Me permettrez-vous d’en faire autant ici?

—Je vous le permets, monsieur, dit la reine en riant, mais je crois que c’est parfaitement inutile.

—Il y a toujours un poignard levé sur les rois, murmura Hector d’une voix, profonde.

La reine tressaillit:

—Vous avez raison, dit-elle. Visitez cette maison.

Douglas et Lenox applaudirent à cette mesure; et les deux gardes, une torche d’une main, l’épée de l’autre, parcoururent la maison, fouillèrent armoires et bahuts et jusque sous le lit du roi.

La maison était entièrement vide, et la reine en sortit avec son escorte, laissant le roi et son domestique couchés dans la même pièce.

A la grille du parc la reine remonta en litière, et Hector remit le pied à l’étrier, laissant à Henry la garde de l’ermitage de Kirck of Field.

La reine rentra dans le bal. Son entrée fut accueillie par des vivats et des applaudissements.

Elle dansa une heure encore; puis à quatre heures et demie, comme la prime aube commençait à glisser indécise sur les sommets neigeux des montagnes, les portes de la salle du souper furent ouvertes et on se mit à table.

La reine plaça lord Douglas à sa droite et lord Bothwell à sa gauche; elle fut d’une gaîté folle, et accepta les galanteries de Bothwell avec une complaisance qui fit plus d’une fois pâlir Hector, placé assez près d’eux pour tout voir.

—Le roi est bien obéissant à ses médecins, dit lord Douglas, et il renonce de bon gré à un souper exquis...

—Milord, dit la reine avec enjouement, le roi ne veut pas mourir.

—Il mourra cependant, dit Bothwell.

La reine tressaillit:

—Que voulez-vous dire, milord?

—Mais, fit Bothwell en riant, je veux, dire qu’un jour viendra où il se couchera, suivant la loi commune, dans le cercueil de ses ancêtres.

—Puisse ce jour être loin! milord.

—Oh! dit Bothwell se mordant les lèvres, espérons-le; d’ailleurs, l’amour de Votre Majesté est un firman de longue vie.

—Vous êtes un flatteur, milord.

—Votre Majesté me fera, j’espère, la grâce de croire à ma sincérité.

—Eh bien! dit la reine, puissiez-vous dire vrai. Le roi deviendra centenaire à ce compte, et mes sujets avec lui.

Une contraction fébrile tourmenta le visage de Bothwell, qu’épiait toujours Hector avec une ténacité implacable.

Tout à coup un fracas terrible ébranla les murs de la salle et fit tressaillir le château tout entier sur ses antiques assises, en même temps qu’une lueur immense, apparaissant à l’horizon par toutes les croisées entr’ouvertes, pâlissait l’éclat des lustres et éclairait de son rougeâtre reflet les montagnes, le golfe et la ville entière de Glascow.

On eût dit le bouquet colossal d’un feu d’artifice sorti des mains d’arquebusiers géants!

La reine poussa un cri de frayeur, les lords pâlirent et se regardèrent avec stupeur, plusieurs femmes s’évanouirent...

Et quant à Hector, qu’un sombre pressentiment agitait, il fut obligé de se cramponner à la table pour ne point tomber à la renverse.

Le premier moment de stupeur évanoui, on se précipita aux croisées; on interrogea l’horizon.

Mais la flamme mystérieuse s’était éteinte, les collines, le golfe, la ville étaient rentrés dans l’ombre, et l’on n’apercevait plus dans le lointain d’autre lumière que la lueur tremblotante de l’aube caressant la croupe frileuse des hautes montagnes.

Ce fut, pendant dix minutes, un singulier tumulte, une affreuse mêlée, un incohérent échange de questions précipitées, de suppositions absurdes, de commentaires de toute espèce...

Et comme la terreur glaçait encore la plupart des convives, quelques-uns à peine songèrent à s’élancer au dehors et à s’enquérir de la cause de cet étrange fracas et de cette infernale lueur.

La reine retrouva bientôt son sangfroid et s’adressant à quelques gentilshommes:

—A cheval! messieurs, à cheval! dit-elle. Courez dans toutes les directions s’il le faut, mais apportez-moi sur-le-champ des renseignements sûrs, et positifs!

On se précipitait de tous côtés, déjà on s’engoufrait en flots tumultueux sous toutes les portes, quand un jeune homme pâle, défait, haletant, entra et cria:

—La maison du roi vient de sauter!

La reine jeta un cri, ce cri trouva un profond et douloureux écho partout, et Hector chercha des yeux lord Bothwell pour le poignarder.

Lord Bothwell avait disparu!

A cette foudroyante nouvelle succéda une minute de morne et terrible silence, rempli d’angoisse et d’oppression, puis la reine s’écria:

—Le roi? le roi est-il sauvé?

—Je ne sais... dit le jeune homme... J’ai vu la flamme... les décombres... je ne sais rien... je suis accouru... voilà tout!

—Mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine en délire.

—Mon fils! hurla le vieux Lenox en s’élançant hors de la salle.

Cet exemple rendit à la reine abattue un peu d’énergie.

Elle se leva, suivit le vieux Lenox, demanda un cheval et se précipita au galop vers Kirk of Field avec une trentaine de gentilshommes parmi lesquels était Hector.

On eut atteint en dix minutes l’emplacement où s’élevait naguère la retraite du roi.

Alors à la clarté naissante du jour, un affreux spectacle s’offrit aux yeux.

La maison avait disparu;—à sa place et sur un rayon de cent mètres la terre était jonchée de décombres fumants, de poutres noircies, de pierres calcinées, de meubles brisés et épars.

A l’endroit même où la maison était bâtie, apparaissait une crevasse béante, un boyau crevé qui allait s’enterrant à plusieurs mètres de profondeur et se dirigeait vers Glascow.

Au fond de la crevasse se trouvaient les débris de trois énormes barils qui avaient dû être remplis de poudre. La maison avait sauté au moyen d’une mine qui communiquait avec Glascow.

Un cri de vengeance et de réprobation s’éleva comme un ouragan parmi les spectateurs de ce lugubre drame,—on se demandait quel pouvait être l’assassin;—plusieurs noms d’exilés coururent dans la foule accompagnés de sourdes imprécations, et ces imprécations se changèrent en cris de mort quand on eut retrouvé dans un champ voisin le corps du roi intact, mais privé de vie.

A la vue de ce cadavre, la reine s’évanouit, et Hector qui, seul, connaissait le secret du drame, la reçut et la soutint dans ses bras.

Le vieux Lenox, sombre, muet, cherchait parmi les décombres une trace, un vestige qui pût guider une enquête sur les coupables.

Ce vieillard n’avait pas le temps de pleurer son fils,—il voulait avant tout le venger.

Douglas l’aidait dans ses recherches.

Ils descendirent tous deux dans le boyau, puis arrivés à l’endroit où la crevasse cessait pour redevenir souterrain, ils demandèrent des torches et s’y engagèrent, suivis par la foule et l’épée à la main. Tout à coup, Douglas poussa un cri, étendit le doigt et s’arrêta.

Le vieux Lenox suivant du regard la direction de ce doigt, aperçut, gisant sur le sol, un objet blanc et se précipita dessus.

Cet objet était un gant!

Une rumeur terrible s’éleva.

—A qui donc était ce gant?

Ce gant ne portait de marque, mais il était bien petit, bien frais, pour avoir pu recouvrir une main de soldat et même de gentilhomme.

C’était un gant de femme!

La foule rebroussa chemin pour demander à la clarté du jour la possibilité d’une enquête, que la lueur des torches lui refusait, elle revint sur ses pas jusqu’à l’endroit où la reine était tombée évanouie.

La reine avait repris ses sens.

Elle demanda ce gant, avide qu’elle était de vengeance. Comme les autres, elle le prit, l’examina... et jeta un cri.

Ce gant, c’était le sien!

C’était celui que, pendant le bal, elle avait ôté pour prendre un gobelet sur le plateau présenté par Douglas.

Elle ne le dit point cependant, mais Douglas le reconnut.

Douglas déganta silencieusement son autre main, puis il mit les deux gants à côté l’un de l’autre, et dit froidement:

—C’est le gant de la reine, et peut-être va-t-elle nous expliquer...

—Des explications? fit la reine foudroyée, je ne sais pas... je ne comprends rien... j’ai perdu mon gant dans le bal... voilà tout.

Et comme la reine suffoquait, anéantie, se taisait, et qu’un morne silence s’établissait parmi les courtisans et les seigneurs accourus, Douglas reprit:

—Madame, on vous aura volé votre gant... ou bien...

Douglas s’arrêta, et ce silence d’une seconde pesa d’un poids terrible sur toutes les poitrines...

—Ou bien, reprit Douglas dont la parole était brève et glacée autant que son regard était flamboyant, vous l’aurez donné vous-même à celui qui a pénétré dans ce souterrain.

—Horreur! dit la reine.

Mais un troisième personnage intervint alors dans le colloque; celui-là était terrible d’attitude, et il redressait comme un Dieu courroucé sa grande taille voûtée par l’âge.

Il s’avança jusqu’à la reine, et lui dit:

—Moi, comte de Lenox, je t’accuse, toi, Marie Stuart, reine d’Écosse, d’avoir assassiné le roi, ton mari, qui était mon fils!

Mais, à cette voix foudroyante, une autre voix, non moins superbe, non moins retentissante, non moins convaincue, s’écria:

—C’est faux! la reine est innocente.

Et comme un cavalier arrivait à la grille du parc, le gentilhomme qui venait d’élever la voix l’aperçut et s’écria:

—Attendez! vous tous qui accusez, la lumière va se faire!

Et il s’élança, tête nue, sans armes, mais l’œil enflammé, à la rencontre de lord Bothwell qui accourait.

Cet homme, c’était Hector.

CHAPITRE QUATRIÈME

IV

Lord Bothwell avait été un de ceux qui, montant à cheval au moment où la reine l’ordonnait et demandait des renseignements, s’étaient précipités hors du château et dans des directions différentes.

Lord Bothwell, mieux que personne, savait où la catastrophe avait eu lieu; il avait jugé prudent de prendre une route opposée et de n’arriver sur le théâtre du drame qu’après le premier acte.

Il était à cent mètres encore du groupe formé autour de la reine, lorsque Hector l’atteignit et sauta brusquement à la bride de son cheval, qu’il arrêta court.

Le premier mouvement de lord Bothwell fut de porter la main à ses fontes, et de brûler la cervelle à l’homme assez insolent pour saisir la bride de son cheval.

Mais Hector cloua sa main ouverte sur le pommeau de sa selle, et lui dit:

—Savez-vous ce qui se passe, monsieur?

—Non, dit Bothwell, baissant involontairement les yeux sous le regard ardent du gentilhomme.

—On a assassiné le roi.

—Ah! fit Bothwell feignant une surprise douloureuse et profonde.

—On l’a fait sauter au moyen d’une mine.

—Dieu!

—Et savez-vous qui l’on accuse?

Une pâleur livide monta au front de Bothwell.

—Qui donc? demanda-t-il.

—La reine!

—C’est impossible...

—Rien n’est plus vrai. Et savez-vous?...

—Quoi? Parlez!

—On l’accuse, parce que dans le souterrain, à l’entrée de la mine, on a trouvé un gant...

Bothwell frissonna sur sa selle.

—Ce gant était le sien...

—Impossible!

—Et ce gant, elle l’avait ôté au bal.

Bothwell attacha son œil perçant sur Hector et se demanda si cet homme ne tenait point son secret.

—Elle l’avait ôté, poursuivit Hector, au moment où lord Douglas lui présentait un sorbet...

Bothwell frissonna plus fort...

—Puis elle l’avait laissé choir...

Bothwell prévit le coup qu’allait lui porter Hector; volontairement ou non, sa main se porta de nouveau sur les fontes de sa selle pour y chercher un pistolet et casser la tête à celui qui en savait trop.

Mais Hector qui lui tenait une main déjà saisit celle qui restait libre et la serra si fort que le lord en jeta un cri.

—Or, continua-t-il, sans prendre garde à ce cri, ce gant est tombé... un homme s’est baissé et l’a ramassé... et puis il l’a caché dans son pourpoint...

—Et, demanda impudemment Bothwell, quel est cet homme?

—Vous le savez bien, milord...

—Moi?

—Oui, vous!

—Et comment voulez-vous que je le sache?

—D’une façon bien simple; cet homme, c’était...

—C’était? fit lord Bothwell avec un calme inouï.

—Milord, dit froidement Hector, vous êtes un grand misérable, car cet homme, c’était vous!

—Vous mentez!

—C’est vous qui mentez! C’est vous qui êtes l’assassin du roi... C’est vous qui vous êtes emparé du gant de la reine pour le jeter dans le souterrain, et faire planer sur elle les soupçons qui auraient pu s’arrêter sur vous...

—Monsieur, interrompit Bothwell, devenu tout à coup, par un de ces brusques revirements de l’intelligence, complétement maître de lui; monsieur, permettez-moi de me défendre sur un point...

—Lequel?

—Je n’ai jamais eu l’intention de faire accuser la reine.

—Vous êtes un lâche! Pourquoi jeter ce gant dans le souterrain?

Lord Bothwell eut l’audace de regarder Hector fixement:

—Monsieur, lui dit-il, si je vous avoue que je suis l’assassin du roi, et qu’ensuite je vous confie un secret... me croirez-vous?

—Vous avouez donc?

—Oui.

—Vous êtes un monstre; mais parlez, je vous croirai.

—Monsieur, reprit Bothwell avec calme, je n’ai pas jeté le gant de la reine dans le souterrain, je l’y ai laissé tomber en m’enfuyant quand j’ai eu mis le feu à la mèche qui devait brûler une heure.

—Ah! fit Hector soulagé.

—Ce gant que la reine a laissé choir m’était destiné...

Un ouragan de colère passa dans la gorge d’Hector:

—Vous mentez! s’écria-t-il; vous êtes un infâme!

—C’était un signal, dit froidement Bothwell.

—Un signal! mais pourquoi, dans quel but?

—La reine me disait par là que l’heure était venue.

—Quelle heure?

—Mais... de faire sauter le roi...

—Infamie et calomnie!

—Monsieur, vous êtes jeune; vous ne comprenez rien à la politique.

Ces mots prononcés froidement, sans aigreur, avec le calme navrant de la conviction, entrèrent au cœur d’Hector comme une lame d’acier.

Un instant il pirouetta sur lui-même et chancela foudroyé;—un instant son amour se trouva mis à une torture sans pareille par cette révélation inattendue.

Alors il se souvint que la reine avait souri à Bothwell plusieurs fois, qu’ensuite elle s’était montrée bien affectueuse pour le roi, si l’on songeait au meurtre récent de Rizzio...

Durant quelques secondes, il crut aux infâmes paroles de Bothwell, et il crut voir la terre s’entr’ouvrir sous ses pieds pour l’engloutir, le ciel descendre sur sa tête pour l’écraser...

Un siècle de douleurs sans nom, de brûlantes angoisses, de mépris terribles, d’illusions brisées passa devant ses yeux durant ces quelques secondes.

Enfin il s’écria:

—Mais on l’accuse, monsieur, on l’accuse!

—C’est une fatalité, dit froidement Bothwell.

—Mais elle n’est pas coupable, elle ne doit pas l’être!

—Qu’y puis-je faire?

—Tout avouer et prendre tout sur vous.

—Vous voulez donc m’envoyer à l’échafaud?

—La reine ira.

—Non, car je la sauverai.

—Vous la sauverez!

—Oui.

—Vous détournerez jusqu’au moindre soupçon?

—Je vous le jure.

—Nul ne la croira... nul ne la pourra croire coupable?...

La voix d’Hector tremblait.

—Non, dit tranquillement Bothwell.

—Tous ces hommes qui l’accusent, tous ces sujets hardis dont la voix est grosse de menaces et d’insultes, se tairont?

—Ils se jetteront à genoux et demanderont grâce et pardon!

—Et quand disculperez-vous la reine?

—Sur-le-champ;—venez avec moi, et me laissez parler.

Et lord Bothwell poussa son cheval et arriva jusqu’à la reine, qui tressaillit à sa vue et jeta les yeux sur lui ainsi que sur un défenseur.

Hector l’avait suivi.

—Milords et messieurs, dit Bothwell, je me nomme Georges de Bothwell, je suis, par les femmes, de sang royal, et ma parole n’a jamais été mise en doute.

On le regarda avec étonnement.

—Un crime vient d’être commis, continua-t-il; notre roi bien-aimé vient de périr, victime d’un lâche assassinat.

Un murmure d’approbation couvrit ces paroles. Bothwell continua:

—Une fatalité inouïe vous fait accuser votre reine.

Un second murmure, respectueux encore, mais menaçant, se fit entendre.

—Eh bien! moi, comte de Bothwell, j’affirme sur la foi du serment que la reine est innocente!

Un poids énorme sembla être enlevé de chaque poitrine, la reine poussa un cri de joie et regarda son défenseur avec une expression de gratitude indicible.

Seuls, deux hommes, les deux accusateurs de la reine, Douglas et Lenox, ne partagèrent point ce sentiment général, et Lenox s’adressant a Bothwell, lui dit:

—Il y a cependant un coupable... Il y a cependant un assassin..... d’où vient donc ce gant? le gant de la reine... car il est bien à vous, n’est-ce pas, madame?

—Oui, dit la reine que l’angoisse reprenait.

—Ce gant, dit Bothwell, je vais vous en expliquer l’origine. La reine l’a ôté dans le bal en prenant un hanap de vos mains, lord Douglas...

—Je m’en souviens.

—Ce gant est tombé sur le sol..... un homme l’a ramassé...

Hector respira et attacha sur Bothwell un œil étonné et curieux.

—Cet homme, poursuivit Bothwell, avait à se plaindre du roi; cet homme est l’assassin du roi.

Hector regarda Bothwell avec enthousiasme et se dit:

—Il a plus de courage que je ne croyais; il expie son crime par un grand dévoûment...

—Cet homme, continua l’implacable Bothwell, a voulu perdre la reine et se sauver en la perdant; après avoir mis le feu à la mèche, il a jeté le gant de la reine dans le souterrain.

Un cri d’indignation retentit.

—Et... fit Douglas en attachant sur Bothwell son regard d’aigle, quel est cet homme?

Bothwell promena son regard dans le cercle, puis dit lentement avec calme, sans aucune altération dans la voix:

—Sur mon âme et conscience, jurant devant Dieu et les hommes que je dis l’exacte vérité, et prêt à soutenir mon dire en lit de justice ou en champ-clos épée au poing et dague aux dents,—cet homme, le voilà!

Et il tendit la main vers Hector qui recula foudroyé et ne put trouver un mot, un geste, un signe, pour dire à cet homme:

—Tu mens!

La reine jeta un cri,—un cri d’étonnement, presque un cri de joie.

La joie est d’un égoïsme féroce.

Cette joie acheva de glacer le cœur d’Hector;—mais en même temps et sous le coup d’une accusation aussi terrible, un grand jour se fit dans son esprit; il comprit au sangfroid atroce de Bothwell que lui seul était coupable, que la reine était innocente...

Que lui importait le reste maintenant? Que lui faisait cette accusation, cette infamie qu’on lui jetait au front pour ternir sa loyauté? Elle était innocente! Il pouvait l’aimer encore!

Vingt glaives se levèrent sur sa poitrine, il eût été frappé de cent coups différents, si Douglas n’eût étendu entre la foudre et lui son robuste bras, disant:

—Je demande que l’on m’écoute!

Et comme on obéissait toujours à Douglas, la foule s’écarta:

—Milord, dit Douglas à Bothwell, l’assassin que voilà vous a sans doute avoué son crime?

—Là, tout à l’heure! dit Bothwell.

—Et vous a-t-il dit à quelle heure, en quel temps il avait incendié la mèche?

—Une demi-heure avant le départ du roi.

—Vous en êtes certain?

—Très certain.

—Eh bien! dit Douglas, cela est entièrement faux, car ce jeune homme, que je n’ai pas perdu de vue une minute, est demeuré constamment dans la salle de bal, tandis que la reine, tandis que vous-même, lord Bothwell, vous êtes sortis tour à tour. A ces mots acérés, froids, prononcés par l’impassible Douglas, Bothwell tressaillit et pâlit; la foule le regarda avec stupeur, et Hector, ranimé par ce secours inespéré, releva la tête.

Il regarda la reine.

La reine pâle, tremblante, le regardait aussi; enfin elle murmura:

—Je suis sortie du bal, mais pour rentrer chez moi. J’y ai laissé ce jeune homme, je l’y ai retrouvé; je crois, en effet, qu’il n’est pas sorti.

La reine perdait Hector en voulant le sauver. Hector faillit mourir de joie en la voyant élever la voix pour le défendre. Il poussa le dévoûment chevaleresque jusqu’à la folie, car il dit, sachant bien que Bothwell était un monstre qui déshonorerait la reine sans scrupule:

—Votre Majesté se trompe, je suis sorti dix minutes; c’est moi, c’est bien moi qui ai tué le roi!

Douglas recula stupéfait, mais son œil perçant se riva au front d’Hector, et il devina tout:

—Marie Stuart, reine d’Écosse! s’écria-t-il, et toi, lord Bothwell, je vous accuse tous deux d’avoir assassiné, de complicité, sir Henry Darnley, comte de Lenox et roi d’Écosse! Je me porte garant de l’innocence de ce jeune homme, et je vais convoquer un lit de justice de la noblesse écossaise pour juger les coupables! Ce jeune homme sera provisoirement détenu. Qu’on l’arrête!

La reine pouvait se sauver en se jetant au bras de Douglas, en repoussant Bothwell avec mépris. La reine ne le fit point. Elle ne vit dans le premier qu’un accusateur, dans l’autre qu’un soutien. Elle prit le bras de Bothwell, se leva et dit à Douglas, avec une dignité et une fierté suprêmes:

—Je suis prête à paraître devant mes juges, mylord, et je vais les attendre sous la protection de l’homme que vous appelez mon complice, et qui est innocent comme moi!

Hector jeta un cri terrible à ces paroles; il se précipita sur la reine pour lui parler, pour la retenir;—et, la voyant s’appuyer sur Bothwell, il sentit qu’elle était perdue...

Mais la reine le repoussa et Hector revint, anéanti, rendre son épée à sir Murray de Tullibardine, capitaine des gardes, qui l’arrêta.

En ce moment Henri s’approcha:

—Ami, lui dit tout bas Hector, tu vas monter à cheval à l’instant.

—Oui, dit le jeune homme.

—Tu iras à Madrid à franc étrier, tu demanderas un gentilhomme du roi d’Espagne, nommé don Paëz, et tu lui diras:

—Votre frère d’Écosse est en péril... il vous attend... hâtez-vous!...

—Bien, dit l’enfant.

—Ensuite, tu t’embarqueras pour Naples, tu demanderas un autre gentilhomme, nommé Gaëtano, et tu lui diras pareillement:

—Votre frère d’Écosse est en péril... accourez... il vous attend.

Et puis tu reviendras par la Lorraine, et à Nancy tu t’informeras du logis du seigneur Gontran, l’écuyer du duc de Mayenne, et, quand tu l’auras trouvé, tu lui répéteras pareillement:

«Seigneur, votre frère d’Écosse est en péril... accourez!»

—Oh! presse-toi, ajouta Hector, ne ménage ni l’or ni la sueur... il faut que la reine soit sauvée!

 

FIN DU PREMIER VOLUME.