The Project Gutenberg eBook of Le collier des jours: Le troisième rang du collier

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Title: Le collier des jours: Le troisième rang du collier

Author: Judith Gautier

Release date: November 20, 2014 [eBook #47404]
Most recently updated: October 24, 2024

Language: French

Credits: Produced by Annemie Arnst, Madeleine Fournier and Marc D'Hooghe (Images generously made available by the Bodleian Library in Oxford.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COLLIER DES JOURS: LE TROISIÈME RANG DU COLLIER ***

LE COLLIER DES JOURS

LE TROISIÈME RANG

DU COLLIER

Par

JUDITH GAUTIER

5e édition

PARIS
Société d'Édition et de Publications
Librairie FÉLIX JUVEN
13, rue de l'Odéon, 13

LE TROISIÈME RANG

DU COLLIER


I

Le train roule d'une allure paisible, comme il convient à un brave train suisse qui traverse de beaux paysages et n'entend pas escamoter les points de vue en brûlant la route. A chaque station, il s'arrête longuement, et repart comme en flânant.

Dans le compartiment, nous sommes quelques Français très impatientés par cette lenteur. D'ordinaire pourtant, dans nos excursions, elle ne nous déplaît pas du tout, mais aujourd'hui!...

Une fébrilité extrême nous agite tous: impossible de rester en place; nous passons la tête hors des portières, à tous moments, et nos regards devancent le train.

Villiers de l'Isle-Adam est parmi nous, et le plus exalté. Sa joie intérieure déborde continuellement en un rire saccadé où s'emmêlent d'incompréhensibles phrases.

Nous allons à Lucerne voir, pour la première fois, Richard Wagner!...

L'express le plus vertigineux nous semblerait lent, et cependant nous avons aussi l'appréhension d'arriver, de voir le Maître, de l'entendre, de lui parler.

Ce qu'était pour nous ce prodigieux génie, comment le faire comprendre à ceux qui n'ont pas connu cette époque? Un petit groupe d'apôtres et de disciples était alors seul à soutenir le Maître contre la foule outrageante qui le méconnaissait. Aujourd'hui, où le triomphe de la cause que nous défendions a surpassé nos espoirs, il n'est pas facile de s'expliquer notre exaltation. Nous avions le fanatisme de sectaires, prêts au martyre, et, plus encore, à l'égorgement des adversaires. Il eût certes été impossible de nous convaincre que l'anéantissement des aveugles à cette beauté nouvelle n'était pas parfaitement légitime.

Chaque dimanche, quand Pasdeloup jouait «du Wagner», il y avait, dans l'enceinte du Cirque, des défis homériques entre les deux camps adverses, et le municipal devait, bien souvent, s'interposer pour arrêter les combats.

Jamais nous n'aurions imaginé qu'un jour nous pourrions contempler la face du Maître, qui était pour nous aussi inconnaissable que Jupiter au fond de l'Olympe, ou Jéhovah derrière le flamboyant triangle. Et nous allions vers lui....

—C'est pourtant à vous, ma chère Judith, que nous devons cette incroyable fortune!—s'écrie Villiers, qui vient tomber sur la banquette où je suis et serre ma main dans les deux siennes.

C'est à moi, en effet, et mon orgueil n'est pas mince.

N'ai-je pas eu l'audace, il y a quelques mois, de publier avec une étourderie bien française, n'ayant entendu, à l'orchestre, de l'œuvre gigantesque, que quelques fragments médiocrement exécutés, me fiant à mon seul instinct et emportée par mon enthousiasme, une série d'articles sur Richard Wagner? J'avais même attaqué une étude sur Glück et Wagner que publiait Ernest Reyer,—un ami qui m'avait vue naître, et qui fut stupéfait par cette agression imprévue:—la jeunesse ne doute de rien. Il m'avait d'ailleurs courtoisement répondu et cette passe d'armes avait fait un beau bruit.

Après beaucoup d'hésitations, j'avais envoyé à Wagner, alors à Lucerne, les articles, accompagnés d'une lettre dans laquelle je le priais d'excuser mes erreurs et de les corriger. Puis, avec angoisse, j'avais espéré et attendu une réponse. Viendrait-elle? je ne pouvais le croire et pourtant j'avais un serrement de cœur, chaque matin, de ce que le courrier n'apportait rien.

Un jour, enfin, je vis sur une enveloppe le timbre de Lucerne et une écriture inconnue que je reconnus immédiatement,—avec quelle émotion et quelle peur!—Je l'ouvris: était-ce possible? quatre pages!... d'une écriture serrée, lisible, élégante, et, à la dernière ligne, la signature magique!...

La lettre était ainsi:

Madame,

Il est impossible que vous ayez le moindre doute de l'impression touchante et bienfaisante que votre lettre et vos beaux articles ont dû produire sur moi. Soyez-en remerciée et permettez-moi de vous compter parmi ce mince nombre de vrais amis, dont la sympathie clairvoyante fait ma seule gloire. Je n'ai rien à corriger dans vos articles, rien à vous recommander; seulement, je me suis aperçu que vous ne connaissez pas encore de près les Maîtres Chanteurs. L'introduction du troisième acte a singulièrement touché notre public; mon barbier m'a dit, l'autre jour, que ce morceau lui avait plu de préférence, ce qui m'a fait réfléchir sur l'instinct incommensurable du peuple.

Au lever du rideau de ce troisième acte, on voit Hans Sachs dans son atelier de cordonnier, au grand matin, assis dans sa chaise de grand-père, parfaitement absorbé par la lecture de la chronique du monde. Il parle à son jeune garçon apprenti, sans interrompre l'état de concentration complète de son esprit sur son sujet de lecture. Après la sortie du garçon, la tête toujours penchée sur son énorme volume, il ne fait que continuer ses méditations, jusque-là silencieuses, par ces mots prononcés enfin à haute voix: «Wahn! Wahn! überal Wahn!» ce que je ne saurai pas traduire puisque «folie! partout de la folie!» ne rend pas le sens de «Wahn», qui est beaucoup plus général et exprime aussi bien l'objet de la folie que la folie elle-même.

Dieu sait comment mon public a deviné d'avance, dans cette introduction instrumentale dont nous parlons, la situation suivante et l'état de l'âme de mon Hans Sachs.

Le premier motif des instruments à cordes a été entendu, il est vrai, en même temps que le troisième couplet du chant du cordonnier, au deuxième acte. Il exprimait là une plainte amère de l'homme résigné qui montre une physionomie gaie et énergique au monde.

Ève avait compris cette plainte cachée et, navrée au fond de son âme, elle avait voulu fuir pour ne plus entendre ce chant à l'apparence si gaie.

Ce motif se joue maintenant seul et développe son intimité pour mourir dans la tristesse de la résignation, mais, en même temps, les cors font entendre, comme de loin, le chant solennel avec lequel Hans Sachs a salué Luther et la réformation et qui a valu au poète une popularité incomparable.

Après la première strophe, les instruments à cordes reprennent très doucement, et dans un mouvement très retardé, les traits du vrai chant du cordonnier, comme si l'homme levait son regard de son travail de métier pour regarder en haut et se perdre dans des rêveries tendres et suaves. Alors les cors, aux voix plus élevées, entonnent l'hymne du maître par laquelle Hans Sachs, au troisième acte, à son apparition à la fête, est salué par tout le peuple de Nuremberg dans un éclat tonnant de toutes les voix unanimes.

Maintenant le premier motif des instruments à cordes rentre encore avec la forte expression de l'ébranlement salutaire d'une âme profondément émue. Il se calme, se rassied, et arrive à l'extrême sérénité d'une douce et béate résignation.

C'est le sens de ce petit morceau instrumental qui a même assez impressionné l'excellent Pasdeloup pour qu'il ait essayé de l'exécuter dans vos concerts comme échantillon de cette curieuse musique.

Pardonnez-moi, Madame, si j'ai osé compléter, surtout à l'aide de mon mauvais français, votre connaissance d'ailleurs si profonde et si intime de ma musique, par laquelle vous m'avez vraiment étonné et touché.

J'irai probablement à Paris dans peu de temps, peut-être encore cet hiver, et je me réjouis d'avance du vrai plaisir de vous serrer la main et de vous dire à haute voix quel bien vous avez fait à

votre très obligé et dévoué

RICHARD WAGNER.

Wagner ne vint pas à Paris, cet hiver-là. Je l'attendis en vain. Et le désir de le voir était devenu, en moi, irrésistible, depuis que le Maître avait écrit qu'il désirait me connaître.

Il n'y avait qu'une chose à faire: aller à Lucerne. Mais comment serait-on reçu? De fantastiques légendes couraient sur Wagner. Quelqu'un de bien informé racontait qu'il avait chez lui un sérail composé de femmes de tous pays et de toutes couleurs, vêtues de magnifiques costumes, et que personne ne franchissait le seuil de sa demeure.

D'autre part, on le dépeignait comme un homme peu sociable, sombre, maussade, vivant seul dans une retraite jalouse, n'ayant auprès de lui qu'un grand chien noir....

Cette farouche solitude était admissible et me plaisait assez; mais l'idée qu'un sentiment de gratitude polie pourrait forcer le Maître à la rompre en ma faveur m'inquiétait infiniment. C'est pourquoi j'écrivis une lettre assez compliquée où il était dit que, passant à Lucerne pour me rendre à Munich avec quelques amis, à propos d'une exposition de peinture,—ne faisant qu'y passer,—je le priais de me dire s'il s'y trouvait en ce moment et s'il me permettait de venir le saluer.

De cette façon, il n'aurait pas la crainte de voir le dérangement se prolonger au delà d'une courte entrevue.

La lettre suivante me rassura tout à fait:

Madame,

Je suis à Lucerne et je n'ai pas besoin de vous dire combien je serai heureux de vous voir. Je voudrais seulement vous prier de prolonger un peu votre séjour à Lucerne, afin que la joie que vous m'accordez ne soit pas trop vite évanouie.

Je suppose que vous allez à Munich pour l'exposition de peinture; cependant, comme j'ai la prétention d'admettre qu'il vous serait agréable d'entendre quelques-unes de mes œuvres, j'ai à vous dire que les représentations de Tannhäuser, Lohengrin, Tristan et les Maîtres Chanteurs ont eu lieu au mois de juin, que le théâtre est fermé actuellement, et que l'Or du Rhin sera donné au plus tôt au 25 août, si tant est qu'on le donne.

Mais j'espère que ni la remise de l'exposition (1er avril) ni la fermeture du théâtre ne retarderont votre visite à Lucerne; bien au contraire, j'en attends la prolongation de votre séjour ici, et c'est en vous priant, Madame, de vouloir bien me faire savoir, par un mot, le jour de votre arrivée que je vous demande d'agréer l'expression de ma respectueuse reconnaissance.

RICHARD WAGNER.

Dans un échange de télégrammes, je m'étais assurée que le Maître accueillerait avec plaisir mes compagnons,—ses fanatiques disciples comme moi-même,—et nous nous étions mis en route. La nuit dernière, nous avions couché à Bâle, où il nous était arrivé une aventure qui nous avait vivement frappés. Arrivés le soir, nous avions voulu, après le dîner, visiter la ville malgré l'obscurité. Nous nous étions engagés dans des rues étroites que de rares réverbères éclairaient confusément; à peu près égarés, nous traversions des carrefours, des places, où nous apercevions de grandes fontaines, pour nous engager de nouveau dans des ruelles.

Nous avions fini par déboucher sur un vaste espace libre que le ciel éclairait un peu; un grondement profond et continu, assez effrayant, remplissait, ce qui nous fit avancer avec précaution.

Ce bruit formidable était produit par le Rhin, très large à cet endroit et qui traverse Bâle avec la fougue d'un torrent. Arrêtés au milieu du pont, penchés au-dessus du parapet, nous regardions ce fleuve d'encre s'enfuir dans la nuit en déchiquetant quelques reflets d'étoiles qu'il emportait aussitôt.... Il nous semblait qu'il voulût emporter le pont, emporter la ville.

Une large lune, rougeâtre comme une braise sous des cendres, monta, au-dessus des pignons et des silhouettes inégales des maisons riveraines. Elle laissa tomber dans le fleuve une traînée sanglante, que l'eau secoua et éparpilla follement.

Nous restions là, un peu étourdis par ce spectacle, quand, soudain, un chant se fit entendre, comme submergé par ce tumulte d'eaux, distinct et fort cependant. Est-ce que nous rêvions?... Ce chant, nous le connaissions bien: c'était celui des matelots du Vaisseau Fantôme.... Quoi! est-ce que le navire maudit venait errer la nuit sur ce fleuve innavigable?

Nous nous penchions vers l'eau noire, mais nous ne voyions rien. Les voix étaient toute proches, cependant: on eût dit que le navire invisible passait sous l'arche même du pont....

Nous étions singulièrement troublés, et, quand les voix se turent, nous nous éloignâmes sans vouloir approfondir le mystère, évitant de nous convaincre que quelque brasserie joyeuse, cachée dans un repli de la berge, abritait de braves Suisses, groupés autour de bocks mousseux, dont les voix sonores et pures nous avaient ainsi hallucinés.

Maintenant, tandis que le train roulait, nous repensions à cet épisode de notre pèlerinage et il nous semblait d'un heureux augure. Pour la première fois, nous avions pu écouter, avec un recueillement sans trouble, une page du Maître. A Paris, c'était toujours à travers un énervement fébrile, l'œil aux aguets, les poings fermés pour fondre sur les interrupteurs, que nous goûtions la musique nouvelle; hors de notre pays, la cause était donc gagnée, la musique de Richard Wagner déjà populaire?...

Les stations défilaient toujours, lentement, nous approchions pourtant de la dernière. Notre émotion croissait, dominée maintenant par la terreur sacrée. Nous cherchions parmi les Dieux de l'Art lequel nous paraissait plus grand que celui dont nous allions affronter la présence, lequel nous lui préférerions, s'il nous était donné de pouvoir choisir, dans le sublime Olympe des génies, celui que nous voudrions voir.

Homère, Eschyle, Dante, Gœthe, Beethoven?... Nous les nommions tous. Même le divin Shakespeare ne nous faisait pas hésiter: le nom de Wagner flamboyait plus haut, avec un éclat plus magique. C'était Apollon et c'était Orphée fondus en une seule lyre. Poète, musicien, philosophe,—que n'était-il pas, ce nouveau venu?

—Il est cubique! concluait Villiers.

Emmenbrücke! crie un employé.

La dernière station est franchie: une demi-heure encore, et c'est Lucerne!

Maintenant nous déraisonnons, nous cherchons des noms nouveaux à Wagner, des titres flatteurs, comme ceux que l'histoire a conservés à quelques hommes célèbres:

—L'aigle du Righi.... Le cygne de Lucerne.... Le cygne nous paraît tout à fait heureux, à cause de Lohengrin; mais Villiers trouve que le plagiat trop naïf: «Le cygne de Cambrai ... Le cygne de Lucerne....» Il cherche une variante, et, après un moment, jeta triomphalement celle-ci:

—Le palmipède de Lucerne!

Un fou rire détendit un peu nos nerfs. Mais le train siffla, et notre battement de cœur reprit.

Echevelé par le vent, penché hors de la portière, Villiers regardait. Il était impossible qu'on n'aperçût pas, au-dessus de la ville qui recélait une telle lumière, quelque glorieux flamboiement; sans nul doute, même en plein midi, une étoile resplendissante signalait aux bergers pieux la nouvelle Bethléem....

On entrait en gare.

Brusquement, Villiers, tout pâle, les yeux écarquillés, se rejeta sur la banquette, en s'écriant:

—Le palmipède!...


II

C'était vrai!...

Seul, debout, coiffé d'un grand chapeau de paille, Wagner nous attendait sur le quai.

Nous ne l'avions jamais vu, mais comment ne pas le reconnaître?...

Lui, qui n'avait aucune idée de notre aspect physique, comptait sur nous pour le découvrir. Immobile, bien en vue, il regardait pourtant, avec une attention intense, le flot des arrivants.

Ce fut moi qui m'élançai vers lui, dans une effusion de joie qui domina toute autre émotion. Il nous enveloppa tous de ce regard fixe et lumineux qui vous scrutait jusqu'à l'âme, et il nous serra les mains.

Après un moment de solennel silence, il sourit et m'offrit son bras.

—Venez, me dit-il. Si vous ne tenez pas à des splendeurs, l'Hôtel du Lac vous plaira. J'y ai retenu des chambres.

Et il m'entraîna, d'un pas rapide, hors de la gare.

En route, il s'arrêta, un moment, me regarda profondément, et me dit, avec une expression grave et émue:

—C'est un bien noble sentiment qui nous lie, madame!...

L'hôtel était tout proche de la gare. En y arrivant, le Maître nous recommanda à l'hôtelier, puis il s'écria, d'un air enjoué:

—Maintenant je vais me préparer à vous recevoir: sans cela, je ne ferais que des bêtises.... Vous allez venir tout de suite à Tribschen, n'est-ce pas, aussitôt que vous serez un peu reposés? Par le lac, c'est le plus commode....

Se préparer à nous recevoir!...

Du haut de la fenêtre, nous le regardions, maintenant, s'éloigner d'une allure hâtive, traverser le vieux pont de Lucerne, gagner le quai, prendre une barque....

Nous le suivions des yeux, sans mot dire, gardant une même expression béate sur nos figures.... Puis, quand il eut disparu, vite, vite, à notre toilette!... Nous n'allions pas le faire attendre.


III

Nous voici, à notre tour, au bord du lac des Quatre-Cantons, sur l'embarcadère, qu'assiège tout un vol de voiles blanches à demi pliées.

Quel paysage! Quel décor! Que c'est bien là le cadre qui convient!

Le lac, si pur, si clair, qui semble un bloc immense de cristal bleu, un saphir liquide, fuit à perte de vue entre les coulisses formées par les montagnes. D'un côté, le mont Pilate, d'un gris violacé de nuée d'orage, âpre, aride, déchiquette, sur le ciel, son faîte rocheux qui accroche les nuages; de l'autre, le Righi verdoyant ondule, hérissé de sapins sombres qu'interrompent de claires pelouses, des clairières d'un vert tendre, et au delà, troubles, brumeuses, irréelles, s'estampent vaguement les dentelures des Alpes....

Nous faisons choix d'un batelier et nous crions triomphalement:

—A Tribschen!

D'un coup de gaffe, l'homme nous éloigne de la rive, puis il déploie sa voile.

Maintenant, c'est la ville que nous voyons, la vieille Lucerne qui étage, sur les collines, ses maisons inégales, ses nombreux clochers, ses bastions hors de service, au-dessus de l'étroit pont de bois, si étrange, mais que nous avons à peine regardé tout à l'heure en le traversant. Il double à présent les festons de ses arches rustiques dans l'eau bleue du lac.

Mais c'est l'autre horizon seul qui nous intéresse, là-bas, ce mince promontoire, qui s'avance en pente douce, fermant à demi le passage; c'est vers cette pointe que la brise pousse tout doucement notre voile gonflée, c'est là Tribschen, le domaine de Richard Wagner.

Un cygne vogue sur le lac: de sa poitrine neigeuse il fend majestueusement l'eau claire, et nous croyons bien voir entre ses ailes la chaîne d'or qui l'attelle à la nacelle de Lohengrin. Pour nous, le frais Righi, c'est le mont Salvat: le temple du Graal doit se cacher, par là, derrière les végétations jalouses; et nous cherchons, au sommet du Pilate, le portail géant du divin Walhalla.

Mais le promontoire se rapproche; nous distinguons les minces peupliers qui se dressent à sa pointe extrême, puis les arbres et les buissons touffus qui s'échelonnent, et voici que dans l'entrebâillement des branches apparaît l'angle du toit et toute une fenêtre de la maison.

Nous arrivons. La barque s'enfonce sous un petit hangar soutenu par des pilotis.

Avec quelle émotion nous prenons pied sur ce sol sacré!

Pas de porte, pas de clôture, aucune limite à ce jardin: le lac, les collines, les forêts, les Alpes, le monde semblent en faire partie; et comme cela plaît à notre jeune enthousiasme, comme cela est juste et prophétique, puisque le monde deviendra en effet le domaine de celui qui habite là!

Une pente douce monte vers la maison, qui nous apparaît au delà d'une vaste pelouse. Elle est toute simple, toute grise, longue et peu haute, sous son toit de tuiles aux rougeurs éteintes; au milieu, un double perron de sept ou huit marches, qu'accompagne une rampe de fer, conduit au salon.

Nous avançons lentement, émus, recueillis, comme au seuil d'un temple! On nous a vus, sans doute, car le Maître paraît à la porte du salon et descend les marches; un grand terre-neuve noir bondit près de lui.

D'un air à la fois cérémonieux et enjoué, Wagner nous fait entrer.

Une jeune femme, grande, mince, d'un visage noble et distingué, aux yeux bleus, au frais sourire, sous une magnifique chevelure blonde, est debout au milieu du salon, entourée de quatre fillettes, dont une toute petite.

—Madame de Bülow, qui a bien voulu venir me voir avec ses enfants, dit le maître.

Après un échange de sympathiques poignées de mains, elle nous dit les noms des enfants: qui lèvent sur nous de grands yeux ébahis.—Senta, Elisabeth, Isolde et Éva.—Nous reconnûmes dans le choix de ces marraines, toutes prises parmi les héroïnes de Wagner, un enthousiasme fanatique, pareil au nôtre, qui chassa, entre cette mère charmante et nous, toute gêne.

On nous présenta ensuite les chiens: le grand terre-neuve, Rouzemouk—«Russ», dans l'intimité—et Cos, un carlin gris de fer appartenant à madame de Bülow.

—Je m'appelle Cosima, nous dit-elle, et, dans mon entourage, on avait pris la mauvaise habitude, qui m'horripilait, de m'appeler «Cos». J'ai donné ce nom à mon chien, et, depuis, on n'ose plus m'appeler autrement que Cosima.

Et la causerie s'engage, heureuse, vive, ardente, le Maître presque aussi joyeux que les disciples; et nous avons tant de choses à nous dire!...

Wagner parle le français mieux que très bien: il le parle correctement, mais à sa manière, avec des libertés et des audaces. Quand il ne trouve pas un mot pour rendre sa pensée ou que ce mot lui paraît ne pas exister, il le crée, et toujours si clair et si logique qu'on n'hésite pas à le comprendre. Il nous parle de Paris, où il a beaucoup souffert et qu'il a beaucoup aimé, et, sans amertume, de la grande bataille de Tannhäuser, dont nous avons, nous, tant de honte pour notre pays. Il y a gagné, dit-il, un groupe de chauds partisans qui le consolent de la défaite: ceux qui l'aiment, à Paris, l'aiment mieux et plus que ses admirateurs d'Allemagne. Le Français, plus vibrant, plus expansif, quand il comprend, comprend d'emblée, et la ferveur de son enthousiasme est réconfortante. Le public allemand, lui, est patient, paisible, il absorbe consciencieusement ce qu'on lui présente, mais manifeste très peu son sentiment: rien de plus froid, de plus morne, que certaines salles de spectacle, où des dames en robes de laine emplissent les loges.

—Et, pour ne pas perdre leur temps au théâtre, s'écrie le Maître avec indignation, elles y apportent leur tricotage!...

Avec une curiosité respectueuse, nous regardons, autour de nous, l'intérieur du temple, dont la somptuosité grave et enveloppante contraste si vivement avec la simplicité grise de l'extérieur. Le salon est assez vaste; il occupe tout un angle de la maison et ses fenêtres s'ouvrent sur deux parois. Il baigne dans une pénombre chaude et reposante, entre ses murs recouverts d'un cuir fauve traversé d'arabesques d'or; un épais tapis étouffe les pas; les fenêtres sont drapées de lourdes portières de velours, dont les plis traînants s'amassent sur le sol. Un magnifique portrait de Beethoven domine le grand piano à queue, il est placé en face d'une glace qui le reflète, et, sur les deux autres panneaux, Gœthe et Schiller se font vis-à-vis. Au plafond pend une lampe de bronze. Un large divan de damas pourpre s'adosse à la muraille, et des fauteuils moelleux et commodes se groupent çà et là.

—Venez voir ma galerie! dit Wagner, avec un sourire qui raille ce titre ambitieux.

Une large baie fait communiquer le salon avec une pièce étroite et longue, toute tendue de velours violet, sur lequel s'enlève la douce blancheur de statuettes en marbre. Ce sont les héros des œuvres du Maître: Tannhäuser faisant vibrer la lyre et entonnant l'hymne passionnée qui glorifie Vénus; Lohengrin, pareil à un archange, tirant son épée pour défendre l'innocence; le chevalier Tristan, qui croit boire la mort et vide la coupe où bouillonne le philtre d'amour; Walther du Pré des Oiseaux, et le dernier né, le jeune et téméraire Siegfried, tenant entre ses doigts l'anneau fatal!...

Des panneaux, don du roi Louis de Bavière, retracent quelques scènes des Nibelungen. Dans une niche, un bouddha doré, puis des brûle-parfums chinois, des coupes ciselées, toutes sortes d'objets précieux et rares. Dans un coin, deux guéridons recouverts de vitres qui protègent des essaims de papillons magnifiques, aux grandes ailes d'azur et de pourpre.

—Cette collection de papillons vient de l'Exposition universelle de Paris, dit le Maître, en riant. Voilà ce qu'un artiste a trouvé le plus à son goût, au milieu de l'amas des productions dues à l'effort prodigieux du travail de l'humanité....

Revenus dans le salon, notre causerie se prolonge, sans contrainte. Le Maître nous éblouit par le charme de sa parole, sa verve, sa gaîté, son esprit incomparables.

Il nous semble, néanmoins, qu'il est temps de nous retirer. Nous avons débarqué à Tribschen vers cinq heures, maintenant le jour s'assombrit: il doit être tard, c'est l'heure du dîner, et nous avons la plus grande peur d'être indiscrets et gênants.

Mais, devant notre mouvement de retraite, on se récrie avec une si sincère cordialité, on nous retient avec une insistance si affectueuse, que nous nous rasseyons, tout heureux. Les enfants disent bonsoir à tout le monde et vont se coucher. On apporte des lampes et le temps s'écoule délicieusement....

Et pourtant, ô honte! nos estomacs en détresse nous tiraillent et nous reprochent de les oublier par trop. Avant de quitter Bâle, ce matin, nous avons déjeuné, trop tôt et sommairement. Il y a joliment longtemps!

Notre hôte ne nous a pas invités à dîner.... Cependant, puisqu'il nous retient!... Il paraît que l'on dîne tard à Tribschen....

Vers neuf heures, la porte s'ouvre, un domestique s'avance: enfin!...

Non!... il porte un plateau!... c'est le thé, accompagné de fallacieux biscuits secs....

Nous échangeons des regards rieurs. Bah! qu'est-ce que cela fait? Nous souperons à l'hôtel....

A onze heures et demie, il faut bien s'en aller. Mais comment? par le lac?... est-ce qu'on trouve encore des barques?

—Non, non, par terre: la voiture est attelée, dit Wagner; on va vous reconduire.

De l'autre côté de la maison, sur le seuil du vestibule, les adieux se prolongent. On nous fait promettre de revenir le lendemain, mais de meilleure heure, pour pouvoir nous promener dans le jardin et voir un peu la campagne....

A travers l'inconnu et la nuit noire nous roulons maintenant, tout illuminés de joie.

—Dans la voiture de Wagner!... est-ce que c'est possible? s'écrie Villiers en caressant les coussins.

Et nous parlons tous à la fois, reprenant chaque détail de cette journée inoubliable.

Pourtant la faim nous tracasse de plus en plus: quel souper tout à l'heure, à l'hôtel du Lac!...

Un garçon somnolent se lève de son lit de camp pour nous ouvrir la porte.

—Peut-on manger? lui crions-nous.

Ce n'est pas son affaire: il n'en sait rien, se recouche et ronfle.

Nous voilà errant par l'hôtel, tournant les boutons de portes fermées à clé, nous pendant aux sonnettes: rien! le silence, la solitude, le sommeil.... Eh bien, nous voulions affronter le martyre pour la cause que nous défendions: est-ce que nous allons nous plaindre pour un jour de jeûne?... Oh! non!... Puisqu'on ne peut l'éviter, cette épreuve nous plaît, à présent; elle nous semble juste et symbolique: l'estomac vide, nous écouterons mieux chanter la joie de notre cœur, l'ivresse de notre esprit.... Très heureux, nous nous couchons, espérant revoir en rêve, là-bas, sur le lac bleu, le promontoire sacré où nous retournerons demain....


IV

Combien cette seconde journée, qui se levait toute bleue et ensoleillée, était riante pour nous! Quelle plénitude de joie! quel avenir glorieux! Nous connaissions Richard Wagner et il nous connaissait! «Venez demain de bonne heure», nous avait-il dit; cela, c'était plus et mieux que de la politesse: les disciples plaisaient au maître, nous en avions le pressentiment délicieux.

Mais il fallait, tout de même, ne pas arriver trop tôt à Tribschen, et, jusqu'à une heure convenable, trouver le moyen d'occuper le temps.

Villiers, qui voulait être très beau, s'était mis en quête d'un coiffeur, et, il fixa son choix sur un certain M. Frey.

Une fois installé, la serviette au cou, les joues barbouillées d'écume de savon, le patient, tout à son rêve, se souvint d'une phrase de Wagner,—une phrase de la lettre qu'il m'avait écrite à propos des Maîtres Chanteurs; «Mon barbier me disait, l'autre jour, que ce morceau lui avait plu de préférence....» Les barbiers lucernois étaient donc wagnériens?... Alors on pouvait causer: sans hésiter, Villiers entama avec M. Frey, une dissertation sur la musique de l'avenir.

Le Figaro suisse s'en tira de son mieux, et, la causerie s'étant prolongée, Villiers sortit de l'officine frisé menu comme un bonnet d'astrakan.

Ainsi accommodé, il me rejoignit sur le quai, au bord du lac, et, pour user notre impatience, nous nous mîmes à rôder, entre les ballots et les paquets de cordages.

Mon compagnon fredonnait un motif de l'ouverture des Maîtres Chanteurs, qui l'enthousiasmait de plus en plus. Il insistait pour me décider à chantonner, en même temps que lui, le second motif qui se combine avec le premier.

—En pleine rue, comme cela?... On va nous jeter deux sous!... Ecartons-nous au moins des passants.

Et nous voici enjambant des madriers, des matériaux de construction, pour gagner un coin désert.

Villiers est ravi de nos fredons qu'il faut recommencer plusieurs fois. Sa vive imagination supplée à tout ce qui manque: il croit entendre l'orchestre.

Brusquement il tombe en arrêt sur je ne sais quoi; ses clairs yeux bleus s'ouvrent plus larges, ne clignent plus, et il se met à rire.

—Qu'est-ce que c'est que ce mot extraordinaire: Dampfschifffahrtgesellschaft!

En effet, ce mot apparaît, en gros caractères, sur une planche peinte en blanc, haut portée par deux poteaux fichés en terre.

—Six voyelles contre vingt-deux consonnes, et un seul mot! s'écrie Villiers; qu'est-ce qu'il veut dire, ce mot?

En réunissant nos vagues notions d'allemand nous présumons qu'il signifie: «Compagnie des bateaux à vapeur», et que c'est là l'embarcadère. En effet, au delà des poteaux réunis par la planche, qui figurent avec elle un chambranle de porte, il y a un escalier en bois qui mène à un ponton. L'eau bleue clapote contre les pilotis, les cygnes naviguent à l'entour, et les voiles, aussi blanches que leurs ailes, cinglent vers le lointain, vers le promontoire, que le soleil, là-bas, en ce moment, couvre d'un brouillard d'or....

—Quelle heure est-il?

A chaque instant cette question revient. Il est temps enfin de rentrer à l'hôtel du Lac, pour le «dîner».

Ici, ce n'est pas comme en France: on «dîne» à une heure, très copieusement, et, si l'on veut, on soupe à huit, très légèrement. Cela nous fait comprendre pourquoi, hier, il nous a semblé qu'on ne dînait pas à Tribschen.


V

Nous arrivons. Les enfants accourent au-devant de nous. On nous attend au salon.

Quel accueil! quelle cordialité sincère! Déjà nous ne sommes plus les inconnus d'hier: Cos aboie à peine, et Russ, le terre-neuve noir, sans se lever du perron où il est couché, balaie lentement la pierre du panache de sa queue, pour nous témoigner sa sympathie.

Avec quel plaisir, dans la pénombre reposante, nous respirons de nouveau l'atmosphère au parfum discret de ce salon! Il faut bien s'asseoir, pour se reposer un peu; mais le Maître, plein d'entrain et de bonne humeur, reste debout. Il s'efforce de comprendre les propos, débordants d'enthousiasme, entrecoupés de rires, dont l'enveloppe Villiers de l'Isle-Adam, et s'imagine que, s'il n'en saisit pas bien le sens, il en faut accuser sa connaissance imparfaite du français. Aucun de nous n'ose lui dire qu'en écoutant Villiers il en est ainsi pour tous, qu'il entortille le plus souvent ses idées en des spirales de phrases inintelligibles, à travers lesquelles fusent des lueurs et des scintillements. Avec un peu d'habitude, on ne prend garde qu'à ces clartés; mais le Maître ne sait pas.

Alors il raconte, comme pour s'excuser, un incident que son incompréhension du français a causé naguère, alors qu'il habitait Zurich.

Un chef d'orchestre, alsacien ou belge, ayant en tout cas un accent spécial, lui parlait des diverses façons de diriger et blâmait certaines routines, néfastes à son avis, et il appuyait son dire par ces mots qu'il répétait avec insistance:

—C'est comme je vous assure....

Wagner entendait: «C'est comme chez vous, à Zurich».

Agacé d'abord par cette affirmation peu courtoise, il finit par se fâcher tout à fait et défend, avec véhémence, l'orchestre de Zurich, que lui-même a dirigé quelquefois.

L'interlocuteur ne s'explique pas comment il a provoqué cette colère: il est consterné, s'excuse, balbutie, et il faut un temps infini pour s'entendre.

Au souvenir de ce quiproquo, le rire de Wagner sonne clair et vibrant, et, de bon cœur, nous rions avec lui.


VI

Le Maître s'est mis au piano.

Il nous raconte le poème de Siegfried, sur lequel il compose, en ce moment. Il joue les thèmes à mesure, déclame, chante, avec un entrain, une violence incomparables, une expression si parfaite que l'on croit voir le drame se dérouler. A l'instant où le héros, qui vient de reforger l'épée, fend d'un seul coup l'enclume et que Mime, d'épouvante, tombe à la renverse, Wagner se lève et disparaît presque entièrement dans le grand rideau de satin violet, pour nous mieux faire comprendre l'effroi du gnome. Il en ressort en riant et déclare que, «n'étant pas du tout pianiste, cette musique de l'avenir est trop difficile pour lui».

—Je me tirerai mieux du second acte, dit-il.

Et il nous révèle toute la scène de l'oiseau, d'une façon tellement délicieuse que jamais aucune exécution, même au théâtre, ne pourra nous rendre l'impression ressentie ce jour-là.


VII

La chaleur est un peu tombée. Nous voici parcourant les allées du jardin, au bord des tendres pelouses. Le Maître veut nous montrer son domaine.

Autour de nous les enfants courent, avec des rires et des cris joyeux. Russ, le grand terre-neuve noir, bondit en avant, ramasse des pierres, qu'il nous apporte d'un air engageant, désireux d'entamer une partie; mais Wagner s'attriste de ce jeu:

—C'est une funeste habitude que je lui ai donnée là: je ne peux plus l'en corriger et il s'abîme les dents sur les pierres.

Le Maître marche rapidement, il me guide vers un kiosque élevé, d'où la vue, dit-il, est superbe.

Le lieu est ravissant, en effet. Une houle de verdure, où la maison semble submergée, moutonne des coteaux aux vallons. Tout en bas, le lac, d'un azur limpide, où volent quelques voiles blanches, reflète les teintes d'améthyste des hauts sommets. Une lumière subtile baigne le recueillement de cette nature majestueuse.

Richard Wagner, les deux mains sur la balustrade rustique du kiosque, droit, silencieux, a cette expression grave et solennelle qui lui vient subitement lorsqu'une émotion profonde l'atteint.

C'était lui que je regardais maintenant, et ce fut un instant inoubliable: ses yeux, du même bleu que le lac, très ouverts, presque fixes, semblaient boire ce tableau, d'où rayonnait pour eux un monde de pensées. Ce refuge, cette retraite exquise, créée par la tendresse d'une amie bien-aimée, qui avait su tout braver et faire face, tête haute, à la réprobation du monde, pour venir consoler celui à qui elle s'était vouée tout entière, quand il était le plus cruellement pourchassé par les injustices de la vie, cette chère solitude, égayée par des rires d'enfants, où les coups du destin ne lui arrivaient plus qu'à travers un rempart d'amour, c'était avec une gratitude attendrie qu'il la contemplait.

Il comprit que j'avais suivi sa méditation, car il la continua tout haut:

—Et cependant, dit-il, ce coin de terre, si plein de souvenirs, ne m'appartient pas.... Mais j'ai l'idée d'acquérir un petit bout de terrain, justement de ce côté-ci, pour que plus tard les enfants puissent y revenir et conservent quelque chose de ce nid de leur enfance.

Ce désir ne fut pas réalisé. Le Maître, sans doute, y renonça.


VIII

Madame Cosima et nos compagnons nous rejoignent et nous marchons longtemps dans le jardin sans limites.... Mais la journée s'avance: il ne faut cependant pas abuser. Nous voulons prendre congé: on se récrie et, nous avouons, en riant, notre jeûne de la veille, notre coupable habitude de dîner le soir. Alors le Maître manifeste un vrai chagrin; il ne se pardonne pas d'avoir oublié que les habitudes françaises sont autres que celles de la Suisse allemande. Nous sommes touchés, autant que honteux, d'avoir provoqué une pareille émotion, qui nous révèle pourtant la sensibilité aiguë et la délicate bonté de cet homme si calomnié.

—A partir de demain, s'écrie-t-il, un souper sera servi tous les soirs, ici, et il faudra bien m'absoudre!


IX

Au fond du salon de Tribschen, à gauche en venant du jardin, une lourde portière, soulevée par une cordelière, laissait apercevoir une très petite pièce, dont je ne pouvais approcher sans une vive émotion: c'était le sanctuaire, le saint des saints, le cabinet de travail de Richard Wagner!

Des draperies sombres, un demi-jour recueilli, deux parois que recouvraient des rayons de bibliothèque chargés des plus belles œuvres: musique, poésie, littérature, philosophie; un piano d'une forme spéciale (un autel presque), muni de tiroirs et plan comme une table; un seul tableau: le portrait de Louis II, le royal ami, l'archange sauveur:—«Celui qui, disait Wagner, semble m'avoir été envoyé du ciel!» Qu'il était beau, ce fin visage, dont le teint bistré sous les cheveux noirs faisait ressortir encore la clarté splendide des yeux d'un bleu polaire, rayonnants d'enthousiasme, des yeux vraiment surnaturels.

Tous, nous l'aimions, ce jeune homme, nous le considérions comme notre roi, notre chef et notre allié, puisqu'il avait la même foi que nous-mêmes et, comme nous, rang d'apôtre. Nous étions nés pour la même mission: affirmer la divinité d'un homme de génie, être les miroirs réfléchissant pour lui l'éblouissement de ses rêves, lui donnant la certitude de sa splendeur, les soldats prêts à recevoir pour sa défense les horions et les insultes, et qui joyeusement seraient tombés pour sa gloire. Et ce roi, plus que nous, était fort pour le combat; son sceptre valait mieux que nos poings.

Quelquefois, s'échappant de la cour, l'ami royal venait, seul et incognito, à Tribschen, pour souhaiter la fête du Maître, ou lui apporter une bonne nouvelle. Comme la maison était peu vaste, c'est dans cette petite pièce qu'on lui dressait un lit de camp, et il passait quelques jours ici, tout heureux, exigeant d'être traité comme un humble disciple.

Wagner m'a surprise, aujourd'hui, au seuil de ce cabinet de travail, de ce sanctuaire, dans lequel je n'osais pas pénétrer, considérant le piano, les feuillets épars, où l'encre n'était pas séchée, me sentant troublée au dernier point par les détails humains de ce qui était pour moi si évidemment surhumain. Et je fus oppressée, jusqu'à perdre le souffle, d'entendre, tout à coup, à quelques pas de moi, sonner la voix et le rire de celui qui m'apparaissait dans la perspective des siècles, auprès d'Homère, d'Eschyle, de Shakespeare, de celui que j'aurais élu encore au milieu des plus grands!...

—Comme vous êtes enthousiaste! s'écriat-il: il ne faut pas l'être trop, car cela nuit à la santé!

Il voulait plaisanter, mais la lumière attendrie de ses yeux me disait assez ce que voilait son rire.


X

—Ce matin, me dit Wagner, mon domestique, Jacob, m'a déclaré qu'il faudrait me passer de lui, toute la journée, parce qu'il allait à Zug.

—«Zug»!... ce mot est en effet sur toutes les lèvres lucernoises, nous l'entendons à chaque instant, et je croyais que c'était une exclamation, un juron anodin, familier aux Suisses, quelque chose comme «zut!»...

—Pas du tout: Zug est une petite ville, toute proche d'ici.

—Et qu'a-t-elle de si attrayant?

—Pas grand'chose, en temps ordinaire. Mais vous ne savez donc pas?... le tir fédéral est ouvert ... à Zug!... C'est l'événement qui porte à son comble l'enthousiasme de tous les cantons.... Cent mille francs de prix ... trente mille carabines réunies.... Sérieusement, c'est assez curieux, et vous devriez allez voir ce drôle de spectacle.

Ce fut donc pour obéir au conseil du Maître, et non sans regret de le quitter, que nous descendions, quelques heures plus tard, à la gare de Zug.


XI

Une poule au milieu de ses poussins, c'est la première impression que nous donne la petite ville de Zug, avec son clocher qui se hausse, entouré de maisons basses. Comme fond, le velours vert du dernier repli des montagnes qui, de là, s'étagent jusqu'aux lointains neigeux, roses et mauves. Lorsqu'on approche du bourg, son aspect change: on ne voit plus qu'une vieille porte fortifiée, ayant en son milieu un cadran énorme. De grands drapeaux, qu'une brise très faible soulevait lentement, et les bannières multicolores de tous les cantons de la Suisse, s'accrochaient à chaque angle du haut toit, orné de clochetons, qui surmonte cette porte; des guirlandes de feuillages festonnaient, en contrariant sa courbe, l'ogive percée dans l'antique bâtisse; et, quand on avait franchi la voûte, la rue où l'on débouchait donnait l'illusion d'une rue chinoise, avec ses maisons d'inégale hauteur et sa perspective de banderoles bariolées.

Mais il fallait prendre une autre route pour gagner la plaine où le tir fédéral était établi: un vacarme effroyable guidait sûrement de ce côté-là.

Des baraques foraines, dans la prairie fraîche; une foule, souriante et grave, qui processionne; de ci, de là, des costumes pittoresques, portés par les naturels des quelques cantons fidèles encore aux vieux usages.

Des Bernoises à l'ample jupe froncée, à demi cachée par le tablier de soie couleur gorge de pigeon, au long corsage de velours noir, retenu par des chaînes d'argent sur la gorgerette plissée, avec, dans leurs cheveux, de grandes épingles historiées. Des Fribourgeois, vêtus de culottes courtes, de vestes brunes, coiffés de larges chapeaux et s'appuyant sur des bâtons noueux. Il y avait même quelques Tyroliennes, venues de loin par curiosité et qui égayaient les yeux avec leurs robes de couleurs vives, leurs étroits tabliers tricolores, leurs chapeaux pointus en feutre noir, agrémentés de galons d'or et posés très bas sur le front.

Nous sommes, à présent, au centre même du bruit, et c'est comme dans une effroyable bataille. Le sifflement des milliers de balles, qui cinglent l'air sans discontinuer, produit sur le tympan l'effet le plus bizarre: on se croit enveloppé d'un réseau de fils de fer, vibrants, qui se croisent, s'enchevêtrent, forment un treillage, et l'illusion est si complète que l'on n'ose plus avancer, de peur de heurter ces fils.

Des hangars partagés en boxes, orientés dans différents sens, divisent la plaine, et dans chaque box, des hommes affairés chargent hâtivement des carabines qu'ils passent au tireur, aperçu de dos, visant une cible lointaine.

Inconscients, nous nous laissons pousser dans un des boxes, et, là, un Suisse, avec la familiarité cordiale qui convient dans un pays libre, crie quelque chose à l'oreille de Villiers, qui n'entend pas. Mais on lui met entre les mains une carabine, et le voici, à son tour, épaulant et visant longuement.

Que s'est-il passé? On n'a pas entendu la détonation, à travers le tintamare; mais une agitation, une émotion joyeuse éclatent tout à coup, et là-bas, la cible, mue par un ressort, s'agite et salue le vainqueur: Villiers a fait mouche!...

On l'entraîne. Des êtres munis de formidables trombones surgissent et, sur deux files, lui font cortège: à leurs joues qui se gonflent et s'empourprent on devine, plutôt qu'on ne l'entend, une triomphale fanfare.

On s'arrête devant un kiosque peinturluré, entouré de vitrines, où s'étalent les objets offerts comme prix aux plus habiles tireurs.

Il y a un portrait de Garibaldi, encadré; une paire de lunettes d'or; un couvert d'argent; une collection de pièces de cent sous à l'effigie de Louis-Philippe, disposées en forme d'étoile dans un écrin,—et beaucoup d'autres merveilles, parmi lesquelles Villiers n'a qu'à choisir, mais, suffoqué par le fou rire, il n'arrive pas à se décider.... Enfin il décroche un collier en corail et le fourre dans sa poche, tandis qu'on fixe à son chapeau une médaille commémorative, qui luit au milieu d'un flot de rubans.

Le triomphateur voudrait se dérober, mais le cercle des joueurs de trombone l'enserre et il faut aller à un pavillon consacré à Bacchus, où un commissaire de la fête, monté sur une table, lui tend solennellement la coupe glorieuse, pleine d'aigre vin de Sarli, qu'il doit vider, d'un trait, en dissimulant une grimace douloureuse....

Le soir, à souper, Wagner, se réjouit beaucoup de l'aventure, et pour fêter l'habile tireur, il débouche du Champagne:

—Il est excellent, dit-il, c'est mon ami Chandon qui me l'envoie.


XII

Mes compagnons, ayant des articles à écrire, étaient restés, ce jour-là, à l'Hôtel du Lac; j'arrivai seule à Tribschen, très peu après le dîner de deux heures, avec l'inquiétude de venir, peut-être, trop tôt.

Le ciel pur faisait le lac tout bleu et les fraîches verdures des rives se miraient, comme d'ordinaire, dans l'eau tranquille. Je débarquai à la pointe du promontoire, tout au bout du jardin, sous le petit hangar qui abritait les marches de bois. Comme il n'y avait ni porte, ni portier, ni cloche, je pus entrer sans avoir été signalée; tout doucement, je commençai de gravir vers la maison, et, craignant de trouver mes hôtes encore à table, je fis un assez long détour. Je pris un charmant sentier, très ombreux, qui suivait le rivage du lac; il s'escarpait très vite, et la pente qui, couverte de buissons, dégringolait vers l'eau, avait un aspect de petit précipice très pittoresque, et rien n'était plus agréable à voir que les taches d'azur formées par le lac à travers l'emmêlement des branches. Les enfants avaient appelé ce coin, où, par crainte des chutes, on leur interdisait d'aller seuls, «le parc aux brigands», et l'on en racontait long sur les drames qui devaient s'y passer, quand le soir tombait.

Au moment où j'allais sortir du couvert des arbres, l'aînée des fillettes m'aperçut et courut à moi, en me faisant des signes étranges pour me recommander le silence et le mystère. Quand elle m'eut rejoint, elle m'entraîna, toujours sans parler, à travers les massifs, où je faillis laisser mon chapeau, vers une sorte de cabinet de verdure, tout proche de la maison, où l'on avait servi le café.

Le maître était là, assis dans un fauteuil de jonc, fumant un cigare. Cosima, debout, regardait par les interstices des buissons et me fit signe de ne pas parler; mais Wagner, en me jetant un regard farouche, dit à demi-voix!

—Comment! c'est vous qui m'amenez ces gens-là?

—Quelles gens?

Cosima m'appela, d'un geste, près d'elle, et je pus voir pour quelle raison mes hôtes bien-aimés gardaient cette attitude craintive et ce silence.

Devant le perron de la maison, une calèche, pleine de touristes, était arrêtée.

Un personnage vêtu d'un complet de coutil jaune, sur lequel tranchait la bandoulière noire d'une lorgnette, parlementait avec le domestique. Je crus d'abord qu'il s'agissait d'importuns que l'on s'efforçait d'éconduire, mais je compris que c'étaient là des voyageurs anglais, parfaitement inconnus, qui, avec une impudence incroyable, demandaient à visiter Richard Wagner. Cette excursion était sans doute inscrite entre l'ascension du Righi et la promenade au lion de Lucerne. Ils insistaient avec une indiscrétion sans pareille, feignant de mal comprendre les affirmations du domestique, prolongeant à plaisir le débat, tandis que, dans le bosquet voisin, on ne soufflait mot, de peur d'être découvert.

Enfin Jacob persuada à ces intrus que le maître était absent. La calèche se remit en branle, avec un bruit de vieille ferraille. Le gravier de l'allée grinça sous les roues, et le véhicule encombré d'ombrelles vertes, de voiles bleus et de châles rouges, redescendit la colline.

—Enfin nous sommes libres! s'écria le Maître en se levant.

—Comment! dis-je, vous avez cru que c'était moi qui vous amenais cette «piaulée[1]» d'Anglais!

—Vous arriviez juste en même temps qu'eux, dit-il, mais je n'aurais pas dû vous soupçonner.

—Ni me jeter ce regard terrible!

—Le regard était pour les Anglais, répliqua-t-il en riant. Je suis vraiment obsédé par l'audace de ces inconnus ... car cette scène se renouvelle fréquemment.... Le plus joli, c'est que Jacob est contre moi: il trouve tous ces gens-là très distingués et ne comprend pas pourquoi je refuse de les voir.

—Quelle singulière situation cependant, si on les recevait! Que diraient-ils? et quelle attitude pourraient-ils garder?

—On raconte sur Gœthe, à propos d'une aventure analogue, une anecdote curieuse, dit Wagner. Il était ainsi souvent assiégé par des curieux, dans sa maison de Weimar. Un jour, impatienté de l'insistance d'un Anglais inconnu à forcer sa porte, il ordonna soudain à son domestique de l'introduire. L'Anglais entra. Gœthe se planta debout au milieu de la chambre, les bras croisés, les yeux au plafond, immobile, comme une statue. Un instant surpris, l'inconnu se rendit bientôt compte des choses et, sans se déconcerter le moins du monde, mit son lorgnon sur son œil, fit lentement le tour de Gœthe, en le regardant de la tête aux pieds, et sortit sans saluer.... Il est difficile de dire conclut le Maître lequel des deux avait montré le plus d'esprit.