[1] Je me suis servi de ce mot: «piaulée», que j'avais, entendu dans mon enfance. Peut-être n'est-il pas français, mais il a été adopté par les habitants de Tribschen: c'est pourquoi je le maintiens. Il pourrait venir cependant de piaux, nom que l'on donne aux petits de la pie.
Tous les soirs, à huit heures,—nous avions eu beau nous en défendre, honteux vraiment d'une telle perturbation provoquée dans le régime de Tribschen,—tous les soirs, à huit heures, la porte du salon s'ouvrait et Jacob annonçait le souper.
La salle à manger, assez petite, était étroite; la table en forme de carré long, l'emplissait presque; Wagner se plaçait à l'un des bouts.
Le souper se composait de viandes froides, de salaisons, de gâteaux et de fruits, et le Maître aimait à y joindre du Champagne «de son ami Chandon,» qu'il fallait boire sans scrupule, disait-il, car il en recevait, en cadeau, de son admirateur français, plus qu'il n'en pouvait consommer.
Wagner mangeait de bon appétit et déclarait qu'il ne pouvait comprendre comment il avait omis d'instituer plus tôt ce souper.
—Nous n'y pensions pas, dit-il, c'est un oubli incroyable.... Une chose pourtant si agréable, et même indispensable!... Désormais ce souper sera toujours servi et nous bénirons la réforme dont nous sommes redevables à votre jeûne forcé du premier soir.
On s'attardait à causer. La parole du Maître, violente, joyeuse, passionnée, toujours sincère, produisait sur nous une impression intense, pour ainsi dire, magnétique. Nous passions par tous les états qu'elle décrivait: enthousiasme, indignation, désespoir. Il semblait, lui, revivre les phases qu'il rappelait de sa vie si tourmentée,—«les misérabilités»,—comme il disait, et nous en subissions, toutes les angoisses, toutes les rancœurs. Cependant, s'il nous jugeait trop bouleversés, trop vivement émus, sans transition, pour nous remettre d'aplomb, par une plaisanterie irrésistible, il nous faisait éclater de rire....
Le carlin Cos, ayant la peau un peu irritée, était au régime: on lui avait interdit la viande. Si, cédant à ses instantes sollicitations, un des convives lui en glissait un petit morceau, Wagner s'arrêtait au milieu de n'importe quel discours et rappelait avec véhémence le décret du docteur pour chiens.... Et c'était admirable, cette préoccupation attentive, dont rien ne le distrayait: elle nous révélait chez cet être prodigieux, à la personnalité dévorante, une infinie bonté, un altruisme sans limites.
Hélas! nous n'étions pas des capitalistes! Ce pieux pèlerinage au temple du génie, ce séjour délicieux, il fallait le payer et, pour cela, le gagner. Des engagements étaient pris avec différents journaux, auxquels nous avions promis des comptes rendus de l'exposition de Munich, des notes de voyage, et surtout des indiscrétions à propos de Richard Wagner, qui, très discuté alors, très combattu et vivant dans la retraite, excitait au plus haut point la curiosité des foules.
Non sans appréhension, j'avais écrit un article pour le Rappel, intitulé: Richard Wagner chez lui.
Je ne m'en vantai pas auprès du Maître, et j'espérais bien qu'il ne le saurait jamais; mais quelqu'un, croyant lui faire plaisir, lui envoya l'article.
Il fut fâché.
—Déjà une dissonance! s'écria-t-il.
Et il expliqua à Cosima que «sa maison et sa vie intime, y compris les chiens, étaient comme le joyau mystérieux de sa destinée et qu'il éprouvait un véritable effroi à les voir mentionner en public».
Cosima m'excusa et me défendit de son mieux, et le Maître s'adoucit. Mais une feuille lucernoise, le Journal des Étrangers, s'avisa de reproduire l'article, ce qui amena autour de Tribschen une escadrille de barques pleines de curieux, et Wagner de nouveau s'attrista. «Il avait un vrai chagrin, disait-il, car il ne pouvait endurer pareilles choses de ses amis, et il voulait nous nommer ses amis.»
Cependant, sur ma promesse de ne pas recommencer, il pardonna et, quelques jours après, me donna, pour m'amuser, une lettre «à déchirer», qui les avait bien fait rire, inspirée à une dame de Thonon par Richard Wagner chez lui.
Voici un fragment de cette lettre:
Cher Monsieur,
Veuillez me pardonner si je vous nomme ainsi. Mais je viens de lire, dans un journal, un article vous concernant et ce n'est pas sans la plus vive émotion que j'ai lu tous les éloges qu'il renferme sur vous, cher monsieur, car je vois que vous aussi avez passé par de mauvais jours. Me trouvant aujourd'hui dans le même cas, je sympathise d'autant plus avec vous, cher monsieur.
J'ai été élevée dans la plus grande aisance, entourée de tous les soins et les égards de tous; malheureusement pour moi, des revers de fortune et des malheurs de famille sont survenus et tous se sont éloignés de nous; ceux qui se disaient nos amis alors ne nous connaissent plus aujourd'hui.
Dieu merci, j'ai reçu la meilleure éducation possible, je suis passionnée pour la musique. Mais, hélas! depuis nos malheurs, je n'ai pas touché à un piano, les moyens me manquant pour m'en procurer un, ce qui est un vide immense pour moi et un grand chagrin. Que ne suis-je près de vous, cher monsieur! Je sais d'avance que vous ne me refuseriez pas l'entrée de votre maison et une place à votre piano.
Par moi-même, j'ai cinq enfants et je n'ai pas le nécessaire à la maison. Mais si je pouvais être près de vous, cher monsieur, il me semble que je serais heureuse. Toutes privations ne seraient rien pour moi, si je pouvais cultiver l'art qui m'est si cher.
Je vois, cher monsieur, votre étonnement à la lecture de ma lettre; mais s'il m'était donné de vous voir, vous ne seriez plus surpris.... Je sais d'avance que votre maison sera la mienne et votre piano sera le mien....
«Votre piano sera le mien....».
Cette belle pensée demeura longtemps fameuse à Tribschen.
Ce jour-là, en arrivant à Tribschen, au moment où j'atteignais le perron du salon, le bruit d'une musique singulière, mêlée de cris légers et de rires, m'arriva par la porte-fenêtre, grande ouverte. C'était extraordinaire, inexplicable. Pour ne rien interrompre, j'avançai lentement, sans faire crier le gravier sous mes pas, et, les marches montées, j'aperçus un délicieux tableau.
Au milieu du salon, les quatre fillettes, dont la plus jeune n'avait pas trois ans, dansaient; Wagner, au piano, faisait la musique.
Riant de toutes ses quenottes neuves, la plus petite fille criait de joie, en s'efforçant de suivre l'allure des plus grandes. Les petits pieds tapaient avec entrain, à contre-temps du rythme, que, cependant, le pianiste marquait avec force, en riant et en criant autant que les danseuses.
Je n'entrai que lorsque l'on fut las.
—Vous avez vu? s'écria Senta en courant à moi; c'est le Quadrille des tailleurs: papa l'a composé pour nous!
Le Quadrille des tailleurs! musique de Richard Wagner!...
S'en souvient-on encore, de cette musique? l'a-t-on gardée, au moins? est-elle écrite? Pour moi, je crois l'entendre, quand je me remémore cette scène, que je revois, dans tousses détails, toujours aussi vivante, aussi exquise!...
L'ami Villiers avait dans le caractère bien des singularités, auxquelles nous ne prenions pas garde, y étant très habitués, mais dont les manifestations ne manquaient pas de causer de profondes surprises aux personnes non prévenues. Il éprouvait, en certains cas, une peur nerveuse, contre laquelle il n'essayait même pas de réagir.
Par exemple: causant, un jour, avec quelqu'un, au coin d'une rue, il avait reçu dans l'œil une imperceptible éclaboussure de salive. Subitement épouvanté, Villiers plantait là son interlocuteur stupéfait et, à toutes jambes, gagnait l'officine du plus proche pharmacien.
Déjà cette imagination fougueuse avait prévu toutes les possibilités de catastrophes: par cette goutte venimeuse lui étaient inoculées les maladies les plus funestes; il se voyait condamné, perdu. Pour le calmer un peu, le pharmacien, assez ahuri, avait dû lui baigner l'œil dans toutes sortes de collyres, prétendus souverains.
Une après-midi, à Tribschen, Villiers jouait avec les enfants; il lançait en l'air un ballon, qu'à leur grande joie, il envoyait très haut. Russ, le terre-neuve, bondissant et aboyant, tachait d'être de la partie.
A un moment, en donnant l'élan au ballon, Villiers envoya, en arrière, un fort coup de poing dans la gueule du chien, qui exhala un reproche plaintif.
Mais le croc pointu avait légèrement égratigné la peau. Villiers, tout blême, examinait sur sa main la trace rosée.... Puis, il leva sur nous des yeux hagards et, courant, comme il savait courir, s'enfuit.
—Qu'est-ce qu'il a?... où va-t-il? s'écria Wagner, très effrayé.
Il fallait bien répondre.
—Oh! ce n'est rien.... Il a cogné très fort sa main contre les dents du pauvre Russ et s'est un peu écorché.
—Eh bien?... ça ne saignait même pas.... C'est pour cela qu'il est devenu si pâle?
—Un cerveau comme celui-là est vite suggestionné: en un clin d'œil, il va jusqu'aux dernières limites des conséquences possibles. Villiers se croit certainement enragé, et comme, le cas échéant, il est dangereux d'attendre, il va courir comme cela, tout d'une haleine, jusqu'à Lucerne et faire cautériser la plaie.
—La plaie?... Mais il n'y a rien!...
Wagner est désagréablement affecté. Villiers, dont il a tant de peine à comprendre les discours, l'inquiète; il ne parvient pas à s'expliquer ce caractère.
Pourtant on prend le parti de rire: le coupable involontaire, le bon Russ, est parfaitement bien portant et il n'y a aucun danger....
Le lendemain, quand, assez penaud, Villiers revient à Tribschen, du plus loin qu'il l'aperçoit, Wagner, feignant la terreur, s'écrie:
—Il est enragé! il est enragé!
Et, tandis que Villiers rit jaune, il se met à courir en criant:
—Ne me mordez pas!
Puis, avec une agilité extraordinaire, comme pour échapper au danger, il grimpe jusqu'au sommet d'un sapin!...
Le Maître me demande si je connais la marche militaire qu'il a dédiée au roi de Bavière. Il a sur son piano un exemplaire du morceau, à quatre mains.
—Jouons-le, dit-il, mais je vous préviens que je joue très mal du piano.
Et moi donc!
Mais j'ai le sentiment qu'il ne faut pas me dérober, que cette minute rare, unique, doit à tout prix, s'enchâsser dans ma mémoire: jouer, à quatre mains, avec Richard Wagner, ne fût-ce que quelques mesures!
Il a pris la partie haute. C'est encore plus difficile pour moi, la basse!... Mais tant pis: je m'assieds bravement sur le tabouret, bien résolue à toute la tension d'esprit, à tout l'effort dont je suis capable.
Nous jouons, sans accrocs!... Je me fais l'effet dune somnambule qui marche dans une gouttière....
Il me semble que cela dure bien longtemps.
Enfin, à la troisième page, c'est Wagner qui s'embrouille et s'arrête, en déclarant que ça devient trop difficile.
—Comme vous allez bien en mesure! s'écrie-t-il.
Et il me complimente sur ma façon remarquable de rouler les trémolos.
C'est là une supériorité que je ne me connaissais pas et qui s'est certainement révélée pour la circonstance, à cet instant précis.
Mon trémolo est d'ailleurs resté célèbre à Tribschen—et même à Wahnfried.—Mais j'ai vécu sur ma réputation et je ne me suis jamais risquée, malgré les sollicitations, à le faire trembler de nouveau.
Wagner me fit présent de l'exemplaire, où j'avais si anxieusement déchiffré cette marche de cavalerie, et il écrivit au-dessus de la première ligne:
«A cheval! à quatre mains!»
—Je vous annonce, s'écrie le Maître quand nous arrivons, que vous êtes invités, par moi, à faire une excursion de quelques jours dans un coin de la Suisse très intéressant: le pays de Guillaume Tell. L'itinéraire est tracé, tout est décidé.
Nous voici encore très confus, essayant de protester; mais madame Cosima me fait des signes et parvient à me dire, tout bas:
—Ne refusez pas: il serait fâché.... Et laissez-le tout organiser, tout conduire, tout régler, si vous ne voulez pas lui faire de peine.
—Le temps est beau, continue Wagner, il ne faut pas attendre. Si cela vous convient, partons demain.
—Avec joie, Maître.
—Alors, c'est entendu!... nous commencerons le voyage en voiture.... Nous irons vous prendre à l'Hôtel du Lac.
—A quelle heure?
—Ah! par exemple, il faut être matinal, pour éviter la grande chaleur: soyez prêts à cinq heures et demie.
—Cinq heures et demie!... nous serons prêts.
Le lendemain, au petit jour, en effet, deux calèches s'arrêtèrent devant l'Hôtel du Lac. Wagner était seul dans l'une; madame Cosima et sa fille Senta occupaient l'autre.
Vite, vite, nous descendons, encore un peu ensommeillés et prêts tout juste. Villiers, très ébouriffé, au lieu d'approcher des voitures, tâche de gagner la boutique de M. Frey, toute proche; mais l'aimable coiffeur n'est pas encore éveillé et son client désappointé est forcé de se passer de frisure. Il monte avec moi dans la voiture de Wagner qui prend la tête, et l'expédition se met en marche.
Quels chemins avons-nous parcourus? Quels paysages se sont déroulés pendant cette radieuse et mémorable matinée? Je serais incapable de le dire, car j'avoue que je n'ai rien vu. Quand on a regardé le soleil, on ne voit plus, pendant longtemps qu'une flamme qui s'interpose entre vos regards et toutes choses. C'était ainsi: la face du Maître me masquait la nature, je ne voyais qu'elle. Je me souviens très bien que les rayons obliques du soleil levant enveloppaient Wagner et posaient une lumière sur sa lèvre inférieure: cette lumière scintillait à chaque inflexion et ses paroles semblaient des étoiles.
Je l'avais interrogé à propos de Mendelssohn: les œuvres de Mendelssohn exerçaient sur moi une séduction, qui durait malgré mon exclusivisme wagnérien, ce dont j'avais un peu de honte.
—Mendelssohn est un grand paysagiste, me disait-il, et sa palette est d'une richesse sans pareille. Personne comme lui ne transpose en musique la beauté extérieure des choses. La grotte de Fingal, entre autres, est un tableau admirable. Il est savant, consciencieux et habile. Pourtant il n'arrive pas, malgré tous ces dons, à nous émouvoir jusqu'au fond de l'âme: on dirait qu'il ne peint que l'apparence du sentiment, et non le sentiment lui-même....
On devait atteindre, avant midi, une auberge où l'on essaierait de déjeuner, ou plutôt de dîner à l'allemande. Là, on abandonnerait les voitures et l'on continuerait le voyage en bateau à vapeur.
Pendant longtemps on côtoya un lac, très bleu entre ses rives vertes, c'est tout ce que j'ai pu retenir; puis on s'arrêta devant une maison assez banale qui bordait le chemin. Où était-ce? je ne sais pas ... une étude récente du Bædeker me fait supposer que cet endroit s'appelait Brunnen. De l'autre côté de la route, c'était le lac; et l'embarcadère des bateaux faisait presque face à la maison.
Rien n'indiquait une auberge, mais le Maître connaissait les êtres, et, tandis que nous gagnions, au premier étage, une chambre, meublée seulement d'une table ronde, de quelques chaises et d'un vieux piano, il alla conférer avec le propriétaire et combiner le menu.
Il revint triomphant et s'écria:
—Nous aurons un druide de l'ancienne Gaule!
Le sens de ce terrible calembour ne fut pas tout de suite saisi; le fou rire nous tint longtemps quand nous eûmes compris qu'il s'agissait d'une truite.
Deux fenêtres de la pièce où nous étions faisaient face au lac; une troisième, latérale, était ouverte et donnait sur une cour, où un forgeron travaillait.
Wagner écoutait le choc vibrant du marteau sur l'enclume.... Tout à coup, il ouvrit le piano et se mit à jouer le motif de Siegfried forgeant l'épée.... Aux mesures où la lame est heurtée, il s'arrêtait, et c'était le forgeron qui, sans le savoir, avec une étonnante précision, frappant le fer, complétait le thème.
—Vous voyez disait le Maître comme j'ai bien mesuré le temps et comme le coup tombe juste!
Mais «le druide» fit son entrée et il fallut lui rendre les honneurs qu'il méritait.
Wagner était un admirable organisateur; le café pris, les cigarettes fumées, le bateau à vapeur siffla et il n'y eut que la chaussée à franchir pour s'embarquer.
Que dire encore de cette traversée? sinon qu'il y a des moments de la vie où la nature s'illumine de la clarté que l'on porte en soi, où l'air semble plus limpide, le ciel plus lumineux, l'eau plus transparente, où tout vibre harmonieusement, dans le décor qui enveloppe votre joie?...
Certes il n'y eût jamais pour moi de lac aussi bleu entre d'aussi fraîches collines, et pourtant je ne les voyais pas. Les yeux du Maître, ses prunelles rayonnantes, où se fondaient les plus belles nuances du saphir, c'est cela que je regardais, et je disais à madame Cosima, qui pensait tout à fait comme moi:
—A présent seulement, je comprends cette félicité du paradis, si vantée par les croyants: voir Dieu face à face!...
Le soleil couchant allumait un ciel d'apothéose quand le bateau stoppa, à la station dernière. Le lac, il me semble, finissait là, et le petit port où nous abordions s'appelait, je crois, Treib, d'où l'on monte à Seelisberg.
J'ignorais tout de la vie antérieure de Richard Wagner; je ne savais rien de sa condamnation politique, de son exil, et de son long séjour dans ce pays où il nous conduisait; je n'avais aucune idée des épreuves qu'il venait de subir, des déchirements qui avaient précédé pour lui l'heure présente, l'accalmie consolatrice, le renouveau sentimental, ce temps heureux, enfin, pendant lequel j'avais le bonheur de le rencontrer, si plein de joie, d'énergie et de sérénité.
Je fus donc d'autant plus surprise—délicieusement surprise—par la scène qui suivit son débarquement. Avant qu'il eût mis le pied sur la rive, il avait été reconnu. Aussitôt un rassemblement se forma: les bateliers, les habitants, les gens du peuple accoururent et, avec un enthousiasme extraordinaire, acclamèrent Richard Wagner, lui pressant les mains, baisant ses vêtements, dans une sorte d'adoration. Le Maître remerciait en riant, les yeux humides; il nous entraîna vite hors des groupes.
—Les braves gens! disait-il, ils ne m'ont pas oublié encore.
Alors il nous raconta ce qu'avait été pour lui cette terre d'exil.
—J'y suis arrivé comme un criminel, chassé de sa patrie, ne sachant où se réfugier. C'est dans ce village même que je vins d'abord. Le soir, au moment où, triste et abattu, j'allais m'endormir dans une chambre inconnue, un chœur d'hommes éclata sous ma fenêtre, accompagné par des cuivres et des harpes. M'étant rhabillé, j'ouvris les volets et je vis sur le lac plusieurs barques illuminées, chargées d'hommes qui chantaient. Avec quelle émotion je les écoutai! Ils chantaient de ma musique, des fragments de mes opéras! Je n'y pouvais croire. Comment! tandis que je fuyais une patrie qui me haïssait, dans ce village perdu, j'étais aimé, on connaissait mes œuvres et on me souhaitait ainsi la bienvenue?... J'ai vécu quelque temps parmi ces braves Suisses et je leur garde une profonde reconnaissance, car, à l'instant où je désespérais, il m'ont rendu la foi et l'espérance.
Wagner parlait d'une voix grave et émue, mais son rire sonna clair quand il ajouta:
—C'est pour cela que vous serez mal couchés, ce soir, et que vous aurez un souper médiocre. Vous ne me permettriez pas de vous mener à une autre auberge que celle d'où j'ai emporté un tel souvenir.
L'auberge était très ordinaire, en effet, mais admirablement située, au pied des montagnes, tout au bord d'un autre lac, dont le couchant faisait une cuve d'or.
Quand on eut pris possession des chambres et commandé le souper. Wagner proposa une promenade en barque, et d'aller jusqu'à une source jaillissant du rocher et qui avait toutes sortes de vertus, entre autres, celle de donner l'oubli à celui qui buvait de son eau.
L'aubergiste lui-même gréa pour nous son bateau et s'offrit à nous conduire. D'un coup de gaffe, il le lança sur cette nappe lumineuse qu'il déchira et tacha d'ombres bleues.
Wagner commença à chanter, puisqu'on était au pays de Guillaume Tell:
Accours dans ma nacelle,
Timide jouvencelle...
Mais nous ripostâmes par des thèmes du Vaisseau Fantôme, puis de Lohengrin. Le Maître se mit de la partie et attaqua le chant du Mousse de Tristan. Tous les motifs du premier et du troisième acte, ayant trait au navire, furent passés en revue. L'Or du Rhin eut son tour, et enfin Wagner s'écria:
—Nous avons épuisé toute ma musique aquatique!
Les montagnes descendaient presque à pic vers le lac; on était arrivé à la source qui jaillissait du roc. Madame Cosima avait envie de goûter à cette eau; moi, je déclarai n'en pas vouloir, si elle était susceptible de me faire oublier l'admirable journée que nous venions de passer.
Le ciel éteint, tout s'obscurcissait et nous voguions maintenant sur de grandes ombres: Wagner jugea plus prudent de ne pas débarquer et de retourner à l'auberge, où le souper nous attendait.
Recueillis et silencieux, assis autour du Maître, après le souper, sur la terrasse de l'auberge, nous subissons l'impression grave et reposante de la nuit, venue très vite entre ces hautes montagnes qui nous enferment. Seuls quelques reflets dénoncent le lac, presque invisible.
Mais voici qu'une blancheur molle teinte le ciel; les pics précisent peu à peu leurs découpures; ils paraissent plus sombres sur le fond plus clair; et, très lentement, le spectacle magnifique d'une aube lunaire se déroule à nos yeux.
La lueur diffuse se concentre, approche, grandit, va surgir: le prélude de Lohengrin chante en nous.... Et quand, enfin, la pleine lune émerge, se hausse sur la plus haute cime, c'est pour nous le Graal, qui resplendit sur l'autel, devant le Maître du Graal!...
—Allons, enfants de la Patrie
Le jour de gloire est arrivé!
C'est Wagner, qui chante à pleine voix la Marseillaise, en tambourinant sur la porte de ma chambre, pour m'éveiller; et il va à chaque porte battre le même refrain.
Il s'agit de se lever bien vite, car nous devons escalader une montagne et atteindre son sommet avant midi, si nous voulons y déjeuner.
Cette montagne, c'est l'Axenstein.
Nous commençons de le gravir, à pied, par un très beau temps, sous un soleil déjà chaud. Le chemin, tout d'abord, est charmant et monte très doucement, entre des arbres et des buissons: on dirait une allée de jardin.
Senta, court en avant et cueille des fleurettes; mais bientôt elle pousse un cri de joie: elle vient de découvrir des fraises! En effet, des fraises des bois rougeoient sous les feuilles, par-ci, par-là; nous voici, madame Cosima et moi, acharnées à leur recherche; mais, très en avant de nous, Wagner nous crie de ne pas nous attarder, et par un chemin plus âpre, en plein soleil, nous nous hâtons. Ma compagne semble très lasse et même a une défaillance. Je la fais s'asseoir sur un tertre de gazon, et, respirant des sels, elle se remet vite.
—Ne dites rien!... que le Maître ne sache pas, surtout! s'écrie-t-elle.
Alors elle me raconte qu'elle est restée assez souffrante et un peu faible depuis la naissance de Siegfried, son fils, qu'elle ne m'a pas encore présenté. Wagner, qui est infatigable, croit toujours qu'on est de force à le suivre et ne se consolerait pas s'il savait qu'il s'est trompé: c'est pourquoi il faut triompher du malaise et continuer l'ascension.
L'hôtel était un de ces somptueux et confortables édifices, comme il y en a partout en Suisse, avec le domestique en frac, dont la présence cause une sorte de désappointement, quand il vous accueille, avec un sourire, au moment où l'on atteint un sommet que l'on s'imaginait presque inaccessible.
La vue était, sans aucun doute, des plus remarquables, puisque on nous avait fait monter si haut pour en jouir. Mais j'ai la confusion de n'en avoir gardé aucune mémoire. Le Maître était d'une gaîté exubérante: il retrouvait d'anciennes connaissances, d'anciens serviteurs, parmi le personnel de l'hôtel, et plaisantait avec eux familièrement. Cela fâchait beaucoup madame Cosima, qui l'aurait désiré plus dédaigneux, plus olympien.
Dans un coin choisi de l'immense salle à manger, le dîner, arrosé de Champagne, fut joyeux et particulièrement succulent: en l'honneur de Wagner, la patronne de l'hôtel, dont la silhouette éveillait irrésistiblement l'idée d'une fée Carabosse, avait elle-même surveillé sa préparation. Il se prolongea assez tard car c'était le dernier jour de l'excursion: le lendemain il fallait redescendre, pour prendre le bateau à vapeur et rentrer à Lucerne.
Ce fut seulement après le retour que Wagner avoua qu'il avait été indisposé tout le long du voyage; mais il s'était bien gardé d'en laisser rien voir, pour ne pas nous gâter le plaisir.
Depuis quelques jours, nous nous apercevions qu'on nous traitait avec d'extraordinaires égards à l'Hôtel du Lac. Si nous sonnions, on accourait à notre appel avant que le tintement eût cessé, car les domestiques se tenaient en permanence dans le couloir pour être plus vite à nos ordres. A table, comme nous avions, un jour, complimenté le patron de l'hôtel à propos d'un plat d'épinards particulièrement exquis, on servait maintenant à chaque repas des épinards de plus en plus délicieux. Quand nous sortions de nos chambres, des portes s'entrebâillaient pour laisser se glisser de curieux et furtifs regards. On nous saluait avec une obséquiosité peu habituelle dans la libre Suisse; on faisait presque la haie sur notre passage, et déjà, dans la ville, il était évident que notre présence causait une émotion bizarre.
Était-ce parce qu'on nous savait amis de Richard Wagner et que la retraite, si jalousement close, dans laquelle il vivait s'était ouverte pour nous? Certes aucune gloire ne nous paraissait plus enviable et notre juste orgueil égalait notre joie; mais pourquoi troublions-nous à ce point la population placide de Lucerne? Est-ce qu'il émanait de nous un nimbe lumineux, visible au commun des mortels?
Quand nous nous envolions, en bateau, vers le cap de Tribschen, des nuées de voiles, qui se croyaient discrètes, se détachaient du rivage pour nous escorter de loin et, tant que nous restions chez notre hôte illustre, elles croisaient tout autour de la propriété, s'en approchant le plus possible.
Nous avions raconté au Maître et à madame Cosima ces singularités et ils en étaient aussi intrigués que nous. Parfois nous sortions dans le jardin pour examiner à travers les arbres toutes ces barques, pleines de touristes, qui s'acharnaient à demeurer là, dans une attente incompréhensible.
La chose finit cependant par s'expliquer. Madame Cosima, en allant un jour à Lucerne conduire Senta prendre sa leçon de piano, rencontra le propriétaire de Tribschen, qui, de lui-même, sans être interrogé, donna le mot de l'énigme.
—Tout le monde sait, à Lucerne, dit-il, que le roi Louis de Bavière est ici, incognito. Le chef de la police m'a dit; «J'ai un flair sûr, et je sais qu'il est là.»
Personne n'ignorait que le roi s'était fait friser chez M. Frey et qu'il avait honoré cet heureux coiffeur d'une conversation sur Wagner; qu'au tir de Zug, il avait daigné concourir, et victorieusement, et qu'il avait fait, avec le Maître, une excursion à l'Axenstein....
La maîtresse de piano connaissait l'histoire, mais elle apprit quelque chose de plus à Cosima: Adelina Patti demeurait depuis quinze jours à Tribschen. Le roi l'avait amenée, afin qu'elle étudiât un rôle qu'elle devait créer dans la prochaine œuvre de Wagner. C'est pourquoi tous les bateliers recevaient l'ordre de longer du plus près possible la demeure du Maître, afin de permettre aux étrangers de saisir au vol, peut-être, quelques accents de la diva....
C'était Villiers de l'Isle-Adam que l'on prenait pour le roi de Bavière, et c'était en moi que les imaginations lucernoises avaient reconnu la Patti. Un de nos compagnons était, à n'en pas douter, le blond comte de Taxis.
—Vous voyez, nous dit Wagner, que vous avez non seulement remué deux cœurs devenus presque insensibles à force de s'être cuirassés contre la méchanceté humaine, mais encore vous avez mis en émoi les cervelles lucernoises, fort apathiques d'ordinaire!
Tout devenait parfaitement clair, maintenant que nous savions; mais il fallut renoncer à détromper des gens aussi fermement convaincus. Toutes les dénégations, comme un marteau qui tape sur un clou, ne faisaient qu'enfoncer dans leur esprit leur certitude. Nous nous amusâmes donc de cette courte royauté en profitant pour être servis, à l'Hôtel du Lac, comme des princes.
J'étais, ce jour-là, invitée à Tribschen pour le «dîner» de 2 heures.
Par le lac, comme d'habitude, un batelier m'amena à la pointe du promontoire et, sans rencontrer personne, je montai par le jardin, jusqu'à la maison. La porte-fenêtre du salon était grande ouverte et j'entendis, dès le seuil, des accords très doux qui venaient de l'étroit sanctuaire où le Maître travaillait!... Osant à peine respirer, je m'assis sur le siège le plus proche, extrêmement émue, troublée, effrayée même: n'était-ce pas indiscret, sacrilège peut-être, de surprendre ainsi le mystère sacré?... Pourtant, quel rare bonheur! entendre Wagner composer!... Immobile, les yeux ne cillant pas, j'écoutai avec recueillement.
Ce que j'entendais me paraissait d'une suavité incomparable.... C'était un enchaînement d'accords, très lents, qui semblaient s'envoler d'une harpe plutôt que d'un piano: une harmonie lointaine, mystérieuse, surnaturelle.... J'ai constaté, plus tard, que c'était la première esquisse de l'évocation d'Erda par Wotan, au troisième acte de Siegfried, quand la déesse monte des profondeurs de la terre, pâle, les yeux clos, toute couverte de rosée....
Après quelques instants, le silence se fit, et bientôt Wagner parut, entre les plis soyeux des portières relevées.
Il était calme, la face auréolée de ses cheveux d'argent, et ses larges prunelles dardant un rayon plus lumineux encore que d'habitude.
Il m'aperçut, figée sur ma chaise.
—Ah! dit-il, vous étiez là?... sage comme une image, car je n'ai rien entendu.
—Pensez donc, Maître, quelle terreur, et quelle extase!... Surprendre Dieu dans sa création!...
—Je vous l'ai déjà dit, il ne faut pas être si enthousiaste! s'écria-t-il en riant. Cela nuit à la santé.
—Cela fait vivre double au contraire!...
—Eh bien, venez.... Moi aussi, j'ai été sage: venez voir comme je travaille proprement.
Un parfum assez fort d'extrait de roses blanches flotte dans la chapelle.; un jour reposant, tamisé par les verdures voisines, l'éclaire. Quelques dos de livres luisent sur les rayons; le royal ami, dans son cadre d'or, semble vous suivre du regard magique de ses yeux d'un bleu polaire.
Aucun désordre sur le piano-bureau; plusieurs grandes feuilles de papier à musique, la plupart couvertes d'écriture, masquant, par places, le palissandre sombre. Ce que le Maître vient de composer est écrit au crayon, d'une écriture fine, très nette.
—Je recopie à la plume, me dit-il. J'aime que ce soit très clair. Quand je me trompe, je suis furieux.
Je lis, en haut d'une page recopiée: «Siegfried, troisième acte.»
—Justement, s'écrie Wagner, je dois recommencer, là, presque deux pages, parce que j'ai gribouillé....
Et il me montre, au recto de la feuille, trois mesures raturées. Elles le sont, rageusement, par un triple feston, très appuyé, qui forme comme une suite d'e et d'l.
—Que va devenir ce précieux papier?
—Vous le voulez? dit le Maître, qui devine ma convoitise.
—Oh! oui!...
Alors il prend sa plume et date, de Tribschen, tout en haut, dans la marge.
C'est le merveilleux prélude du troisième acte de Siegfried, avant l'évocation d'Erda. Il est esquissé sur trois lignes, avec des indications instrumentales et des retouches au crayon. Je ne connais pas encore toute la beauté que recèlent ces deux pages, dont la possession me comble de joie....
La cloche du déjeuner tinte, et j'entends le rire des enfants. On nous cherche. Wagner, galamment, m'offre le bras pour gagner la salle à manger.
A table, Wagner nous parla d'une brochure française, très intéressante, lue par lui, jadis, à Paris, et qu'il n'avait jamais pu retrouver. C'était une histoire de Barbe-Bleue, avec l'égorgement classique de ses femmes et la chambre défendue; mais la dernière victime menacée n'était pas sauvée, comme dans le conte, par ses frères: Jeanne d'Arc elle-même venait la délivrer et punissait le criminel.
—Je me souviens dit le Maître qu'il y avait des images. Il s'agissait d'une publication à bon marché, imprimée sur deux colonnes. Je ne pourrais dire comment cette brochure était venue entre mes mains, ni de quelle façon elle fut perdue.... Je ne l'ai jamais oubliée: ce rapprochement entre Jeanne d'Arc et Barbe-Bleue m'avait frappé beaucoup. Ce monstrueux Gilles de Retz, qui peut-être a servi de modèle au type légendaire de Barbe-Bleue, était contemporain de la Pucelle, et l'hypothèse de l'héroïne venant au secours de l'innocence et châtiant le coupable est très curieuse. Je serais heureux de retrouver cette drôle de brochure.
(Elle fut introuvable, hélas! malgré les recherches.)
Vers le milieu du dîner, Wagner, silencieux depuis un instant, nous demanda la permission d'aller noter une idée qui lui traversait l'esprit et qu'il craignait d'oublier, à propos de l'étude sur Beethoven, à laquelle il travaillait alors.
Il monta dans sa chambre pour écrire ces quelques phrases, et j'en pus conclure que le Maître ne rédigeait pas ses volumes de prose dans le lieu très saint où il composait sa musique.
Il y avait dans la «galerie», à côté de la statuette en marbre de Tristan, une photographie, encadrée de velours, qui reproduisait les traits d'un beau jeune homme, aux formes athlétiques, au regard brûlant de passion. Ce portrait, qui attirait invinciblement l'attention et la retenait longtemps, m'intriguait beaucoup. Un jour, je demandai au Maître:
—Qui est-ce?
Je le vis pâlir; ses yeux se voilèrent d'une buée de larmes, et, avec un soupir contenu, il murmura:
—Mon pauvre Schnorr!...
Madame Cosima me fit signe de ne pas insister et elle se chargea, dès que cela fut possible, de me renseigner tout à fait.
Ce portrait était celui de Schnorr de Karolsfeld,—«le héros du chant», comme Wagner l'appelait,—brusquement saisi par la mort, au plus fort du combat, en pleine victoire. Il y avait cinq ans, mais le Maître ne pouvait se consoler d'avoir perdu cet ami, ce disciple, ce merveilleux interprète de son œuvre; il n'y pensait jamais sans un serrement de cœur et il redoutait, par-dessus tout, de parler du cher disparu.
Schnorr était le fils d'un peintre célèbre et avait reçu une éducation supérieure; très doué lui-même pour tous les arts, il avait été entraîné par un don de plus, magnifique et rare, celui d'une voix incomparable, vers la musique et vers le théâtre. Dès son premier contact avec les œuvres de Richard Wagner, Schnorr les avait comprises et profondément aimées. Malgré la célébrité croissante du jeune artiste, le Maître redouta longtemps de le voir, à cause de ce qu'on lui avait rapporté sur sa trop forte corpulence: il craignait que cette imperfection physique ne l'indisposât et ne le rendît injuste pour toutes les autres qualités: Comme il ne savait guère dissimuler ses impressions, il évitait d'être mis en rapport avec l'interprète de ses œuvres. Ce fut donc en grand secret qu'il se rendit, un soir, à Carlsruhe, où Schnorr était engage pour une représentation de Lohengrin, et il entra au théâtre à l'insu de tous.
Plus tard, le Maître raconta lui-même cette soirée incomparable:
... Cette appréhension disparut vite. L'apparition du Chevalier au Cygne, sous les traits d'un Hercule juvénile abordant la rive, me produisit un effet, sans doute, un peu étrange; il cessa dès que le héros s'avança: le charme tout spécial de l'envoyé de Dieu opéra subitement. De ce personnage on ne se demandait pas: «Comment est-il?» mais on se disait: «C'est lui!» Cette impression subite et profonde ne peut vraiment se comparer qu'à un charme: je me souviens de l'avoir reçue de la grande Schroeder-Devrient, en mes premières années d'adolescence, d'une façon définitive. Je ne l'ai jamais éprouvée depuis, aussi décisive, aussi forte qu'à l'entrée de Ludwig Schnorr[1], dans Lohengrin. Pourtant je reconnus, au cours de son interprétation, que bien des choses en sa façon de comprendre et de rendre mon œuvre n'avaient pas encore atteint la maturité; mais en cela aussi je vis le charme d'une pureté juvénile encore inaltérée, d'une terre vierge promettant la plus belle floraison artistique. L'ardeur, la tendre exaltation qui jaillissaient des yeux merveilleusement remplis d'amour de ce tout jeune homme me firent entrevoir de quel feu démoniaque ils étaient appelés à s'enflammer. Bientôt je découvris en lui un être qui, en raison même de ses dons sans limites, m'inspira une angoisse tragique.
La rencontre entre le Maître et le disciple fut touchante et cordiale. Et quelle heureuse surprise, pour le créateur de Tristan et Isolde, de découvrir que Schnorr, enthousiasmé par cette œuvre réputée injouable, la connaissait dans toute son intimité et savait d'un bout à l'autre le rôle de Tristan! Pourtant il eût hésité à le chanter, et cela à cause d'un passage au troisième acte: il ne comprenait pas bien quelle devait en être l'expression musicale, et ce passage, il le jugeait de la plus haute importance.
Ce noble scrupule valut à Wagner un des plus vifs étonnements de sa vie. Quoi! un ténor acclamé de tous avait si peu de vanité, une si belle conscience de sa mission artistique! Il doutait de lui-même et ne se croyait pas, malgré son expérience et sa maîtrise, capable d'interpréter un rôle, parce qu'il ne comprenait pas tout à fait le sens profond et l'expression parfaite d'une seule phrase, dans une œuvre aussi touffue!... Et l'idée de couper cette phrase, la première qui serait venue à tout autre chanteur, n'avait même pas effleuré cet esprit d'élite.
Le passage en question, au troisième acte de Tristan, est celui-ci.
De la détresse de mon père, des tourments de ma mère,
Des larmes d'amour versées en tous les temps,
Des rires et des pleurs, des voluptés, des blessures,
J'ai su extraire le poison du breuvage,
De ce breuvage que j'ai moi-même distillé,
Qui a coulé sur ma lèvre,
Que j'ai bu à longs traits, dans une jouissance enivrante.
Ah! sois maudit, breuvage funeste!
Maudit soit celui qui t'a distillé!
C'est le paroxysme de ce délire d'amour, de Tristan séparé d'Isolde, cette attente frénétique qui s'éteint dans l'évanouissement.
Le Maître donna quelques explications à Schnorr, surtout l'indication d'un mouvement plus large, moins rapide, qui éclaira subitement ce qui était resté obscur pour le jeune artiste: il prouva, à l'instant même, qu'il avait compris, en interprétant le passage d'une façon tout à fait parfaite.
Qui peut mesurer l'étendue des espérances dont je fus animé au moment où un tel chanteur entra dans ma vie!
C'est Wagner qui jette ce cri de gratitude. Et, de ce jour, tous ses efforts tendirent à obtenir une représentation de Tristan, avec le concours de Schnorr. Mais il s'écoula encore des années avant que ce beau rêve se réalisât, et ce fut par l'intervention du royal ami, de l'archange si miraculeusement survenu, et dont le glaive flamboyant réduisait en cendres tous les obstacles et faisait libre la route vers l'idéal.
Ces premières représentations de Tristan à Munich furent un des événements artistiques les plus mémorables. Ceux à qui il avait été donné d'y assister en gardaient un souvenir éblouissant, une langueur nostalgique. Un tel chef-d'œuvre réalisé avec une telle perfection!... Aussi quel admirable accord, pendant les répétitions, entre le Maître et l'interprète!
Jamais le plus maladroit des croque-notes, chanteur ou instrumentiste, n'aurait consenti à se laisser donner par moi des instructions aussi minutieuses que ce héros du chant qui, spontanément, atteignait à une telle maîtrise. L'apparence de la plus légère insistance dans mes indications était accueillie par lui avec le plus joyeux empressement, car il en comprenait le sens aussitôt; de sorte que j'aurais cru vraiment manquer à mon devoir, si dans la crainte de blesser sa susceptibilité, je m'étais abstenu de lui exprimer une observation, si minime qu'elle fût. Mais la cause de cette disposition, c'est que la compréhension idéale de mon œuvre était venue à mon ami spontanément; il se l'assimilait de teille sorte qu'il n'y avait pas un fil de cette trame spirituelle, pas la moindre allusion aux rapports les plus cachés, qui lui eût échappée, qu'il n'eût ressentie de la façon la plus subtile. Ainsi il ne s'agissait plus que de juger aussi rigoureusement que possible les moyens techniques d'expression du chanteur, du musicien et du mime, afin d'obtenir une concordance parfaite entre les dons personnels de l'artiste, leur particularité et l'objet idéal de l'interprétation. Ceux qui furent témoins de ces études pourront affirmer n'avoir jamais assisté à une pareille entente artistique et amicale. C'est seulement au sujet du troisième acte de Tristan que je n'ai jamais rien dit à Schnorr,—sauf la précédente explication du seul passage qu'il n'avait pas compris.—Après avoir prêté l'attention la plus soutenue aux répétitions du premier et du second acte, je me détournais involontairement, dès le troisième acte commencé, du héros blessé à mort, pour m'absorber en moi-même, immobile sur mon siège, les yeux à demi fermés. Comme je ne me tournais jamais vers lui, même aux accents les plus véhéments de cette formidable scène, comme je ne faisais pas un mouvement, Schnorr parut intimidé par la durée insolite de mon insensibilité apparente; mais lorsque enfin, après la malédiction de l'amour, je me levai en chancelant, lorsque penché, en une violente étreinte, vers cet ami merveilleux, qui persistait à rester étendu sur sa couche, je lui dis à voix basse qu'il m'était impossible d'exprimer aucun jugement sur mon idéal désormais réalisé par lui, alors son œil sombre étincela comme l'étoile d'amour.... Un sanglot à peine perceptible, et plus jamais nous ne prononçâmes un mot au sujet de ce troisième acte.
Les jours de ces représentations, avec cette répétition générale devant le roi, forment sans nul doute pour Wagner, le point culminant de sa destinée d'artiste; ils contiennent les heures ineffables qui payent toute une vie d'efforts, de déceptions, de misères: «son idéal réalisé», la spendeur de son génie, resplendissant pour lui-même, le pénétrant tout entier d'une brûlante certitude!...
Et quelle magnifique trinité: Richard Wagner Louis II et l'incarnation de Tristan! Quelle noble joie les enivrait tous! «Comme je bénis ces heures! s'écriait Schnorr dans un élan d'enthousiasme. O maître, entre ce roi divin et vous, il faudra bien que j'arrive, moi aussi, à faire quelque chose de beau!»
Une conclusion extraordinaire, imprévue, vint brusquement interrompre cette magnifique manifestation d'art, après la quatrième représentation. Wagner éprouva d'abord pour le prodigieux exploit de Schnorr un étonnement respectueux qui s'accrut jusqu'à l'angoisse et finit par devenir un véritable effroi. Impossible d'admettre que le chanteur renouvellerait cet exploit régulièrement, selon l'usage des théâtres: le Maître eût considéré cela comme un crime, et il déclara que cette quatrième représentation de Tristan serait la dernière, qu'il n'en tolérerait plus d'autre.
En effet, l'œuvre ne fut plus donnée.
—Je crois que je n'avais pas le droit d'infliger à un homme un tel état de trouble, disait Wagner.
Vivre Tristan! brûler de sa passion, souffrir ses souffrances, s'enivrer de ses extases, mourir sa mort!...
De la fatigue physique il n'était pas même question: Schnorr n'en éprouvait aucune; mais cette exaltation surhumaine, cette émotion, cette fièvre de l'âme, c'est cela que le Maître ne permettait plus. Le succès arrêté, les recettes fructueuses manquées, ces considérations inférieures ne préoccupèrent pas un seul instant ces généreux esprits.
Mais un projet grandiose s'ébauchait dans le cerveau de Wagner.
Avec la certitude de l'importance indicible de Schnorr pour mes créations d'art un nouveau printemps d'espoir entra dans ma vie.
Le lien était donc trouvé qui relierait mon action au présent. Le moment était venu d'enseigner et d'apprendre. Ce qui avait été universellement méconnu, déclaré injouable, bafoué, couvert de bave, allait devenir une indéniable réalité artistique. Créer un style allemand pour la représentation d'œuvres issues du génie allemand, tel fut notre mot d'ordre. Et c'est parce que je conçus ce réconfortant espoir que je me déclare encore contre toute reprise prochaine de Tristan. Cette œuvre et ces représentations étaient si différentes des spectacles habituels qu'elles nécessitaient un saut trop brusque dans cet inconnu qu'il fallait d'abord conquérir: des gouffres, des précipices étaient béants devant lui, il fallait commencer par les combler avec soin, afin de frayer la voie, vers nous, artistes isolés, vers nos sommets, à l'association indispensable.
Donc, Schnorr étant des nôtres, la fondation d'une école royale de musique et d'art dramatique fut résolue.
Hélas! que d'obstacles, que de luttes encore! et, avant l'œuvre achevée, la mort brutale frappant le héros, en pleine jeunesse, en pleine beauté!...
A mon tour, quand je passais, maintenant, dans la galerie, devant l'image superbe de Schnorr de Karolsfeld, je sentais mon cœur se serrer et je retenais un cri de colère, de révolte, contre l'aveugle et imbécile destin....