Une chose en dit sur l’armée russe plus que toutes les paroles. C’est la rareté des hommes en Russie. Les femmes sont visiblement plus nombreuses, et, ce qui le constate mieux, ce sont les unions disproportionnées qu’on leur impose: on fait souvent épouser un enfant de douze ans à une femme de vingt-cinq ans ou trente ans plutôt que de la laisser veuve.
Ce petit nombre de mâles n’est point le fait de la nature, mais celui du gouvernement; il résulte de la dépense d’hommes excessive qu’on fait pour l’armée. Il n’y pas en Russie cette foule de métiers fatigants ou malsains, qui, chez nous, emportent tant de travailleurs. Le serf russe fatigue peu; il travaille légèrement, lentement, jamais avec l’ardeur dévorante de nos hommes d’Occident.
Quelle armée est-ce donc, celle qui peut, en temps de paix (le Caucase est chose secondaire), éclaircir d’une manière si visible une population de soixante millions d’hommes? A quelque chiffre monstrueux qu’on veuille porter cette armée, on ne pourrait le comprendre si l’on ne savait de quelle manière inhumaine elle est recrutée, dressée et nourrie. Elle doit tirer du peuple trois fois plus d’hommes qu’elle ne compte de soldats. Que devient le reste? Peu, très peu, rentrent au foyer, pas un homme sur une centaine; c’est le mot de Paskevitch lui-même, que j’ai déjà cité. On ne voit nulle part en Russie ces vieux soldats amputés, si nombreux en d’autres pays. Tous guérissent; ils ont le médecin qui guérit toujours: la Mort.
Quand le duc de Raguse, dans son livre plus que russe, suppute, pour nous effrayer, que le soldat russe coûte à l’empereur deux ou trois fois moins que les nôtres, il oublie dans ce calcul que pour obtenir un soldat russe formé et durable, il a fallu préalablement qu’il en mourût deux ou trois. Il néglige, comme chose minime, au-dessous de lui sans doute, de tenir compte d’une si épouvantable consommation de chair humaine[8].
Cette mortalité atroce a trois causes principales: 1º Le Russe, physiquement (de race, de vie, d’éducation), est le moins préparé des hommes au service militaire; 2º il sert malgré lui; il se meurt d’ennui, de nostalgie; jamais il ne se console de son pays, de sa famille; 3º on n’emploie nul ménagement pour l’habituer et lui faire accepter son sort; il est brusquement transporté d’une vie à une autre toute contraire.
Une observation mérite peut-être l’attention des physiologistes, c’est que cette race semble, en comparaison des autres de l’Europe, peu formée, peu mûre, enfantine. Les têtes sont souvent jolies, jamais fortes; point de cerveaux capables et profonds. Vous rencontrez en grand nombre de jolis vieillards, à joues rosées, qui semblent jeunes sous leur barbe blanche, et point du tout vénérables.
Chez les Russes, comme chez les enfants, la vie moins organisée, faiblement centralisée, produit sans cesse des vies excentriques, je veux dire des insectes: la vermine les dévore.
Il semble qu’ils aient le sang froid ou qu’ils aient de l’eau dans le sang. Ils boivent impunément des quantités d’eau-de-vie qui brûleraient des hommes d’un tempérament plus ardent, d’un sang plus riche et généreux.
Il y a, dans nos races occidentales, qui ont traversé tant de choses, un caractère de solidité vigoureuse inconnue à la Russie. Le Russe est à nous ce qu’est à l’orme, au chêne formé par les siècles, le svelte peuplier, grande herbe poussée sur-le-champ, rapide et molle improvisation de la nature. Dans tel homme d’Angleterre, de race rouge et nourrie de viande, de parents qui toujours ont battu le fer, et qui, de forgerons, ont monté à la mécanique, il y a, dans cet homme seul, la substance de cinquante Russes. Le sobre paysan français, plein de vigueur et de sens, qui passe les hivers en plein champ, pendant que le Russe s’énerve dans son étuve de huit mois, supporterait bien mieux que lui les bivouacs du Caucase. Ce paysan est, en sept ans (1851), un soldat aussi formé que le Russe en vingt, et il a de plus un coup d’œil, une vive et forte manière de voir et d’agir, de se décider, que le Russe n’a jamais. Celui-ci, même devenu brave, a très peu d’initiative.
Observez, au même jour, deux villages, en France, en Russie, au jour du départ. Le conscrit français attache des rubans à son chapeau, et quoique souvent il pleurerait volontiers de quitter sa famille, il boit et tâche d’être gai. Le Russe se roule par terre et arrache sa barbe. Désigné par le seigneur, le plus souvent par punition, il eût pu être envoyé colon en Sibérie; il est plus malheureux encore, on le fait soldat. Chose terrible pour un homme souvent marié, père de famille, qui a trente ans ou davantage. Car jusqu’à quarante ans le paysan peut être pris, et reste dans la plus triste anxiété sur son sort.
L’enlèvement annuel des soldats par tout l’empire a tout le caractère d’une battue générale de pauvres animaux sauvages, poussés sur un point par les chiens. Autour de la chaîne qui les tient ensemble, rasés et tondus, caracole le Cosaque, véritable chien de garde de cet infortuné troupeau. Celui-ci, le seul dans l’empire dont les libertés soient quelque peu respectées, naît soldat, et, loin de payer tribut, reçoit l’argent de l’empereur. Mangeur de chair, actif et âpre, il regarde en pitié ces paysans russes faiblement nourris. Son petit cheval, laid, mal bâti, mais rapide, infatigable, appartient au cavalier. Le Cosaque, vrai factotum de la Russie, l’exploite à merveille. Pêcheur, chasseur, marchand, brocanteur et douanier, il fait la guerre à la contrebande, mais par jalousie de métier et pour pouvoir faire seul la fraude.
Qui peut dire l’épouvantable quantité de coups de bâton qui sont jugés nécessaires pour faire un bon soldat russe? Ceux qui ont vu au bain des Russes de tout état, mais principalement les soldats, les vieux grenadiers de la garde, étaient stupéfaits de leur voir le dos couturé, cruellement historié de cicatrices. Ces braves gens, qui n’avaient de blessures que par devant, portaient derrière les stigmates affreux de la discipline, et vieux soldats, vénérables après cent batailles, pour la moindre bagatelle étaient flagellés.
Non, barbares, ce n’est point là une éducation militaire. La discipline russe, comme l’ont dit souvent vos propres officiers, est un affreux monachisme des casernes, une dure règle de cloître, où les fautes les plus légères, et qui ne sont pas des fautes, sont punies si cruellement, qu’on ne trouve plus de châtiment pour les fautes réelles.
Le sublime dans ce genre, pour le baroque et l’atroce, fut le tzarewich Constantin. Pour un gant qui n’était pas d’une blancheur absolue, il faisait donner cinq cents coups de bâton. Les soldats, terrifiés, économisaient sous main pour acheter des gants eux-mêmes; ceux qu’on fournissait, dès le second blanchissage, les auraient fait bâtonner. «Je n’aime pas la guerre, disait Constantin, elle gâte le soldat et elle salit les habits.» Et quelqu’un disant, pour excuser près de lui un officier: «C’est du moins un homme qui a beaucoup de courage.—Du courage? Que m’importe? Je n’aime pas le courage.»
Il révélait là, dans sa brutalité naïve, la vraie pensée de l’autorité. Elle ne se soucie nullement du courage ni de l’énergie. L’héroïsme, même à son profit, lui serait suspect. Ce serait mal faire sa cour que d’être un héros. Il faut être un bon sujet, médiocre et humble, aller derrière, attendre l’ordre.
Si ce gouvernement si dur était du moins en proportion régulier et ferme, le mal serait bien moins grand. Pour le malheur du soldat, il y a, dans l’administration, infiniment de hasard, d’irrégularité, d’abus; tout cela connu du pouvoir, qui n’y met aucun remède. Comment ce pouvoir, très fort, ferme-t-il les yeux sur les profits monstrueux qu’on fait sur les vivres, sur la vie même des hommes? Comment n’a-t-il pas osé faire encore cette réforme simple, élémentaire, admise depuis longtemps partout, de séparer l’administration du commandement, d’ôter aux colonels la distribution lucrative des subsistances? Quelle serait l’indignation de nos officiers si on leur imposait des fonctions qui risqueraient de les enrichir!
Voilà donc ce pauvre soldat, battu, mal nourri, mal vêtu, qu’on amène à l’entrée des gorges du Caucase. Ses habitudes de jeunesse, qui furent de s’enfermer l’hiver (pendant un hiver si long), contrastent cruellement avec ces bivouacs de montagnes, ces violentes alternatives de chaud et de froid, de brûlant soleil, d’ouragans de grêle. Les logements, mal établis, souvent même n’existent pas; ils sont en projet sur la carte où l’empereur suit les opérations. Il ordonne, il y a vingt-cinq ans, de construire un fort, donne l’argent tous les ans, fait pousser ardemment l’ouvrage. Le général Woronzoff, qui croyait, comme l’empereur, que le fort existait, y envoie un bataillon; on cherche longtemps: point de fort. A la longue, on trouve pourtant un poteau qui désignait son futur emplacement. Le bataillon coucha dans les neiges de la montagne.
Je ne dirai rien du Caucase, ni de cette race guerrière supérieure non seulement aux Russes, mais à toutes les races du monde. Les Tcherkesses ont, comme on sait, fourni à l’Égypte ses mamelucks qui la gouvernèrent, et des chefs à bien d’autres pays de l’Orient. Regardez les fort bonnes gravures qu’on en voit ici. Ce sont visiblement des rois. Par leurs armes toutes royales, leurs lames héréditaires, leurs fusils de platine qui ne manquent jamais leur coup, leurs merveilleux chevaux qu’on mène à la voix, sans brides ni mors, ils sont aux Russes ce qu’est l’aigle au mouton. Souvent ils ne daignent pas tuer l’homme, ils l’emportent au galop de leur cheval, que rien ne saurait atteindre.
Le Cosaque lui-même, très guerrier, mais baroquement monté, et faisant des affaires, est un être ridicule devant ces rois de la montagne.
Il ne faut pas s’étonner de l’ennui et du dégoût que donne aux officiers russes une guerre où l’on reçoit toujours des coups sans en rendre. Ils ne sont guère moins malheureux que leurs infortunés soldats. Nobles et riches, habitués dès l’enfance aux jouissances, ils ont été de bonne heure enfermés dans une école militaire où l’on n’apprend rien. Rien de plus triste, de plus lugubre à lire dans le livre d’un officier, que le vide désolant, la désespérante inactivité où l’on tenait sous Constantin (les choses ont-elles changé?) les élèves de l’école militaire de Varsovie. Nulle instruction, nul livre, nul amusement permis, sauf les filles, tant qu’ils voulaient: méthode excellente pour énerver les corps, abaisser les âmes, faire de bons serviteurs et de bons sujets. On les trouvait exemplaires; déjà on se félicitait de les voir devenus dociles. Ces jeunes gens, qu’on croyait démoralisés, un matin, au nombre de deux cents, par une audace incroyable, marchent contre une armée russe qui croyait garder Varsovie, rallient le peuple et s’en emparent.
Quel est l’état moral du militaire en Russie? Comment se déciderait-il dans un grand conflit avec l’Europe? On ne peut nullement le prévoir; quels que soient les sentiments des officiers ou des soldats, ils portent un joug de terreur difficile à secouer.
Cette race, entre toutes celles du monde, est la plus facile à terroriser.
Entendons-nous bien sur ce mot, sur le phénomène de la terreur. Il ne s’agit point de la peur, et je ne dis point que les Russes soient lâches. La terreur est un phénomène d’imagination tout à part. C’est l’état d’un individu fasciné par une force qu’il juge irrésistible, comme celles de la nature. Tel est brave contre les hommes, qui ne l’est plus contre ces puissances mystérieuses. Eh bien, au Russe le plus brave, l’autorité apparaît comme une irrésistible fatalité naturelle. Faible individu, il se courbe sous l’idée confuse qu’il a de ce monstrueux empire; il le porte, il en sent le poids dans le commandement de ses moindres chefs. Et ce n’est pas une obéissance extérieure: il mêle à son fatalisme un sentiment religieux, il obéit dévotement.
Une remarque a été faite par un excellent juge, qui, froidement, en amateur, observait les choses. Le Russe et le Français, également braves au péril, offrent cette différence: le Russe enfonce son shako jusqu’aux yeux et avance sans regarder; le Français avance et regarde.
Les Russes ne mettent en ligne que de vieux soldats. On peut croire que ceux qui survivent, qui vieillissent dans une discipline si dure, sont des hommes d’une résistance peu commune, des soldats très fermes. On ne doit pas leur en opposer d’autres. En face d’un tel ennemi, toute armée européenne doit se fortifier toujours par les réengagements.
L’armée russe, jadis fanatique, l’est-elle aujourd’hui? Nullement. Est-elle au moins enthousiaste? Et de qui le serait-elle? Tenue trente années l’arme au bras, en présence de l’Europe, excédée, refroidie de cette parade éternelle, elle croit moins à ce Dieu de la guerre qui a toujours préféré les moyens de la diplomatie.
Rien n’a plus énervé cette armée que l’esprit d’excessive défiance que la police inquiète y a introduit. Tous épient et observent tout. Chaque officier craint d’être dénoncé par son voisin, et trop souvent le devance. Le soldat voit parfaitement ce triste état moral des chefs; il garde le respect, non l’estime. L’obéissance intérieure en est ébranlée.
Personne ne connaît bien le soldat russe. Sous cette tenue d’automate, sous ce visage de bois, il conserve un jugement parfois très critique. Il est infiniment rare qu’il le laisse pénétrer. Citons une précieuse révélation en ce genre. Notez qu’il s’agit de l’époque fanatique des soldats de Souwarow. Dans le récit qu’on va lire, très naturel, évidemment exact et véridique, on ne voit rien de cela, mais une ironie légère, une tendance fort touchante à la compassion, le vague espoir de sortir enfin du service, et ce qui ne quitte jamais le Russe, l’amour du pays, de la famille.
C’était à la mort de Catherine. Voici l’entretien des soldats que Niemcewicz entendit de sa prison: «Enfin nous aurons un tzar!» disait l’un. A quoi l’autre répondait: «Il y a longtemps que cela n’est arrivé. Notre vieille matuszka (petite maman) s’est, je crois, suffisamment divertie.»—«Plus que suffisamment, dit l’autre, chacun son tour. J’espère que maintenant nos pauvres prisonniers sortiront.»—«Il y aura de grands changements, disait un troisième. On dit que tous ceux qui ont servi trente ans auront la liberté de retourner chez eux.»—«Dieu le veuille!» dirent-ils tous avec un profond soupir.
8. Le duc de Raguse n’a pas vu cela. Et il a vu une infinité de choses incroyables: par exemple, qu’une famille de colons, nouvellement établie en Russie, en deux générations, a centuplé sa fortune! Oh! le bon pays! Tout est sur ce ton. Ce que les Russes n’ont pas osé dire eux-mêmes, ils l’ont dit par leur flatteur gagé. La seule chose où la vérité n’a pas pu être tuée tout à fait, c’est la comparaison instructive des colonies russes avec celles du Danube. Dans celles-ci, l’ingénieux créateur (le prince Eugène, au dix-septième siècle) a trouvé sur la frontière turque la famille armée et la bande armée; il a respecté la famille et constitué la bande en régiment. Il a aidé la famille et ne lui a rien ôté; ce ménagement va à ce point, que le colon-soldat est toujours, comme autrefois, habillé par la famille, et l’État paye l’habillement. En Russie, au contraire, les colonies militaires, vastes établissements de cavalerie, n’ont été créées, comme tout ce qui s’y fait, qu’au prix des plus terribles violences. La famille a été pliée, brisée, barbarement violée; l’habitant immolé au soldat comme le soldat au cheval. Les hommes ont été sacrifiés aux choses avec le plus terrible mépris de la personnalité humaine.
On a parlé souvent des martyrs de Sibérie. Mais pourquoi les isoler? La ligne de séparation serait toute fictive. Sauf une aggravation de froid, la Sibérie est partout en Russie, elle commence à la Vistule.
On parle de condamnés. Mais tout Russe est un condamné.
Dans un pays où la loi, n’étant qu’une dérision, ne peut juger sérieusement, tous sont condamnés, nul ne l’est. Il n’y a point à distinguer entre souffrance et supplice.
Le supplice général n’est point tel mal matériel, c’est le brisement du cœur, c’est l’anxiété morale d’une âme brisée d’avance par l’éventualité d’un infini de malheurs. Dans ce monde si dur, où tout semble avoir la fixe rigidité des glaces, rien n’est fixe; en réalité tout est plein de chance et de doute.
Tous sont condamnés, disons-nous. Le serf l’est moins encore pour son servage et sa misère, que parce qu’il n’est pas sûr de sa misère même. Demain tout peut changer pour lui; il peut être enlevé pour l’armée ou les fabriques, sa femme donnée à un autre, sa famille dispersée.
Le soldat est un condamné, non seulement parce qu’un matin, enlevé à sa maison, il a été livré à la bastonnade perpétuelle qu’on nomme service militaire, mais encore parce qu’il ignore le temps de sa libération. Trente ans jadis, aujourd’hui vingt: voilà la loi. Mais qu’est-ce que la loi en Russie?
L’officier est un condamné. Malgré lui il est entré dans une école militaire. Malgré lui il suit la voie rude et monotone d’une éternité d’exercices, de parades, de mutations d’une garnison à l’autre. Triste moine de la guerre, tandis que sa fortune l’appelait aux jouissances du monde! Mais, s’il ne sert, qu’adviendra-t-il? sa famille, dès lors, est suspecte, elle peut être ruinée, dégradée, et lui-même il est perdu.
Perdu? Que signifie ce mot Tué? Mais c’est apparemment quelque chose de plus que tué, puisque l’officier fait la guerre, se fait tuer s’il le faut; autrement, dit-il, il serait perdu.
Le serf qu’on saisit pour l’armée, dit: «Je suis perdu!» Il est au fond du malheur, et ne peut guère descendre. L’officier peut descendre encore. Il a quelque chose à craindre, et qu’il craint plus que la mort, c’est la Sibérie.
On n’a pris que le corps du serf en le faisant soldat; on se soucie peu de son cœur. Mais, pour l’officier, c’est l’âme qu’on veut; le problème du gouvernement russe, c’était de savoir comment il se saisirait de l’âme d’un homme qu’une vie insupportable rend indifférent à la mort.
Cette âme, on l’a de bonne heure amortie dans les écoles qui n’enseignent que le vide, peu, très peu de matériel, et rien de moral; de sorte que l’ennui profond la jettent aux plaisirs énervants qui l’amortissent encore. Mais cette double opération ne réussit pas toujours à éteindre une âme forte. Ce qu’elle pourrait garder de l’homme, il faut le contenir, le dompter par une terreur morale. Quelle? Celle d’un supplice inconnu.
L’inquisition catholique, outre les cachots, les tortures, avait, pour continuer le supplice matériel, un supplice moral, l’enfer éternel, l’infini du temps. La Russie a son enfer, l’infini du lieu, l’horreur du désert, du vide.
Un infini de distance. Tel qui fait le voyage à pied, sous ses lourdes chaînes, part jeune et arrive vieux. Un homme de vingt-cinq ans, plein de vie, de sève, est parti de la Pologne. Une ombre, trois ans après, vient tomber au Kamschatka.
Un infini de souffrances résulte du climat même, impitoyable climat; quelques degrés de plus du côté de la mer de glace suffisent pour y donner la mort.
Si le Russe, même chez lui, enfermé six mois au pôle, dans une étuve brûlante, trompe à peine la fureur du Nord, qu’est-ce en cette seconde Russie, où le froid brûle, où l’acier rompt comme du verre, où les chiens qui tirent les traîneaux périraient s’ils n’avaient le ventre et les jambes garnies de fourrures.
Arriver là sans ressource, sans abri, ce serait la délivrance; on mourrait. Il ne faut pas qu’on meure vite. Établi dans un petit fort, au milieu du désert glacé, piochant ou traînant la brouette, nourri de lait aigre, de poisson gâté, deux ans, trois ans, quelquefois plus, vous mourrez lentement sous les coups.
Pour ceux même qui ne sont pas condamnés à ce sort affreux, qui ont une demi-liberté, une vie matérielle presque tolérable, l’effet moral n’est guère moins terrible. Si la Sibérie n’est pour eux un infini de souffrances, c’en est un d’oubli, où ils se sentent disparaître, mourir pour le monde des hommes, pour la famille et l’amitié. Perdre son nom, s’appeler numéro dix, numéro vingt, et si la famille dure, engendrer des enfants sans nom, une race misérable qui se perpétuera dans le malheur éternel! barbare image du dogme barbare du péché originel; l’homme perdu perd ses enfants; damné, il les damne, et, par un crescendo atroce, il se trouve que les enfants d’un homme condamné pour vingt ans aux mines seront mineurs quarante ans, cinquante, jusqu’à la mort, leurs enfants encore après eux et toute leur postérité.
La Sibérie entraîne la dégradation non seulement pour les personnes, mais pour les choses qui y sont déportées. Une cloche y fut déportée pour avoir sonné le tocsin dans une révolte. Des canons y furent déportés et reçurent le knout à Tobolsk. La dégradation est fort sérieuse pour les personnes, dans un pays où elle implique la bastonnade à volonté.
Les déportés n’eussent-ils à craindre que le changement complet de leurs habitudes, le passage d’une molle vie asiatique à une vie de travailleurs, cela suffirait pour que la Sibérie fût l’horreur des Russes. Leur mollesse supporte à peine la vie que les gens aisés mènent dans l’occident de l’Europe. Une dame russe m’avouait ne pouvoir rester ici; une infinité de douceurs orientales lui manquaient; les services de nos domestiques lui semblaient trop rudes, leurs voix dures et fières; elle ne supportait pas les froissements naturels d’un monde d’égalité. Il lui fallait les flatteries de ses femmes, leurs complaisances, des faiblesses de nourrice, une vie d’étuves et de bains, la tiède atmosphère de la maison russe. Que serait-elle devenue, cette pauvre femme, si, au lieu du voyage de Paris, qu’elle trouvait si dur, elle eût fait celui de Tobolsk?
C’est une tradition en Russie que Catherine (ou peut-être une des impératrices qui l’ont précédée), pour briser l’orgueil de certaines grandes dames, leur envoyait parfois l’ordre de se faire flageller elles-mêmes par leurs gens dans leur palais. Le chef de la chancellerie secrète intimait l’ordre avec respect, surveillait l’exécution. La triste opération finie, la patiente se rajustait et remerciait, se tenant heureuse d’en être quitte à ce prix et d’éviter la Sibérie.
Qu’on juge en effet l’horreur d’une pauvre femme craintive qui, tirée de son palais, de son luxe voluptueux, de son été éternel, peut être jetée la nuit, pour rouler quinze cents lieues, dans un coffre doublé de fer!... Ou bien encore, forcée, elle qui n’a jamais marché, de faire à pied, sous le fouet, cet effroyable voyage, mendiante, recevant sur sa route quelque misérable aumône de la charité des serfs!...
De quelque manière qu’elle aille, c’est en vérité, pour une femme, un affreux supplice de s’en aller seule, laissant son mari, ses enfants, tout ce qu’elle aimait, seule dans la nuit, dans le Nord et l’hiver, dans l’horreur de l’inconnu. Passer d’Europe en Sibérie, c’est comme tomber dans le vide. Désert d’hommes et désert d’idées. Vaste néant, sans histoire, sans traditions, sans religion (nulle autre que la sorcellerie). Un vide si complet, si parfait, que les religions même qui y sont entrées, le mahométisme tartare, par exemple, y perdent leurs dogmes, leurs légendes, leur auréole, deviennent pâles, effacées, nulles, comme l’invisible soleil de la Sibérie.
Peu résistent à cette puissance désolante de négation. Perdus dans ce vaste rien, ils se font à son image et deviennent aussi un néant.
Dans un voyage publié en 1850 à Wilna, sous la censure russe, Mlle Ève Felinska décrit l’état déplorable où elle vit, à Tobolsk, un colonel polonais. Impliqué dans l’affaire de 1825, il avait été condamné par le sénat à trois ans d’emprisonnement, seulement pour non-révélation. L’empereur ne fit aucune attention à ce jugement; il le fit déporter au nord de la Sibérie, au soixante-treizième degré, d’où, par grâce, on le laissa revenir à Tobolsk. Cet infortuné, qui avait été le plus bel homme de l’armée, n’était plus reconnaissable. «Ne pouvant se soutenir, il était assis au fond d’un fauteuil à bras. Ses cheveux (blanchis déjà), rares, mais peignés avec soin, lui tombaient sur les épaules et descendaient jusqu’aux coudes. Son visage était très pâle et bouffi, son regard éteint. L’émotion faisait trembler ses yeux et ses lèvres. On voyait qu’il voulait parler et qu’il ne le pouvait pas. Il nous fit signe de la main de nous rapprocher, afin qu’il pût nous saluer. Son esprit jouissait alors d’un moment de lucidité, mais l’émotion lui rendait difficile de se servir de sa langue, à moitié paralysée. Sachant que nous allions à Berezowa, où il avait habité, il nous engagea à loger chez son hôtesse. Toute cette conversation se faisait avec une grande peine; il fallait plutôt deviner ce qu’il voulait dire. Mais bientôt on vit qu’il avait épuisé l’usage de ses facultés, car son imagination s’étant reportée sans doute sur les rives du Tage et de la Seine, qu’il avait tant connues, il nous dit que nous trouverions à Berezowa des melons, du raisin et autres fruits méridionaux. Nous abrégeâmes notre visite, le cœur serré, tandis qu’il cherchait à nous retenir du geste, et tâchait de dire: Encore!!!»
«Ici la nuit est sombre comme l’hiver. Elle est triste, mais grandiose. Quand elle est éclairée de l’aurore boréale, le ciel bleu foncé, presque noir, présente mille étoiles filantes et paraît en feu. Ce feu n’échauffe pas, n’éclaire pas. Ces astres sont mélancoliques; on les prendrait pour les regards d’esprits condamnés à fixer éternellement cette scène du malheur...
«Des colonnes de feu, des formes bizarres, terribles, majestueuses, se choquent de tous les points du ciel; vous diriez de la braise ardente, parfois des flots de sang... Est-ce que la nature, comme l’homme, aurait des visions? Cette nature du Nord, malheureuse, endormie, semble songer des rêves d’exilés.»
C’est un des traits du grand tableau que le bon général Kopec, compagnon de Kosciuszko, nous a tracés de la Sibérie orientale, où il était relégué, à la pointe du Kamschatka. Rien de plus touchant que les mémoires de cet homme simple. Rien de plus différent de ceux de son prédécesseur dans les mêmes contrées, le Polonais Beniowski. Celui-ci, indomptable, remuant, hardi joueur et plus hardi soldat, en un moment s’approprie le désert et devient roi de son exil. Il refait sa fortune, il retrouve une femme, persécute ses persécuteurs, bat ses gardiens, et au lieu de se tenir captif au Kamschatka, il l’emmène, l’embarque avec lui. Kopec s’adresse à Dieu; il est frappé au cœur, trop blessé pour tenter de telles aventures. Sans études ni instruction, mais élevé par son malheur, il met dans son simple récit la mélancolie tendre et pieuse de l’âme lithuanienne. C’est une révolution morale que signale ce livre. La Pologne est changée, elle a le don des larmes.
«Je me promenais au bord de la mer, et quand le temps était à l’orage, je voyais toutes sortes d’animaux étranges, des baleines, des lions et chiens marins. Parfois il me venait des pierres; c’étaient des ours qui les lançaient pour me blesser et m’attaquer ensuite. Cette mer est très houleuse en automne; elle brise si fort que le Kamschatka en tremble jusqu’aux fondements. Les jours sont gris et les nuits noires. Quand la tempête vient, et que l’Océan gronde, les grandes bandes de chiens qui vivent de poissons (ils sont là peut-être vingt mille) hurlent à l’Océan, et d’innombrables ours répondent par des grondements sinistres. Pendant ce temps, les volcans tonnent et vomissent des flammes et des cendres. Ah! quel spectacle d’enfer! et quelle est la situation d’un honnête homme au milieu du conflit de ces méchants éléments!»
Kopec se plaint de la nature, très peu des hommes. Il avait été traité cependant avec une grande barbarie. Blessé, malade, sans égard à ses plaies qui se rouvraient au froid, il avait été traîné jour et nuit dans un coffre doublé de fer en dedans. N’en pouvant plus, il demandait quelque repos à l’officier qui le menait. «J’ai l’ordre d’aller sans m’arrêter, dit-il, j’amènerai au moins votre corps. Vous êtes libre de mourir en route.»
Ce qui était bien triste encore pour lui, c’était de rencontrer d’immenses convois de pauvres Polonais qu’on emmenait en Sibérie, tondus, marqués au front et le nez arraché. Le chemin, en avançant, n’était plus indiqué que par des ossements d’ours, de chevaux ou d’hommes, quelques tombes d’exilés qui étaient morts dans le désert et attendaient leurs successeurs.
A un relais, il vit une femme distinguée qui était servante. «Qui êtes-vous? dit-il.—Jadis, femme d’un colonel, aujourd’hui d’un forgeron, et elle s’éloigna sans dire qui elle était.»
Kopec était perdu, Sibérien pour toujours, sans un hasard heureux. D’autres généraux, qu’on chercha pour les faire revenir, ne purent jamais se retrouver.
«Un jour, sur les débris d’un vaisseau naufragé, je regardais tristement la mer remplie de monstres. Tout à coup j’aperçois un homme beau, jeune, majestueux et d’un costume étrange; je fus saisi de cette apparition. «De quelle nation êtes-vous? me dit-il.—De la nation malheureuse.—Ah! tu es Polonais... Je suis marchand... je retourne en Russie... Écris aux tiens... Je sais ce que je risque... N’importe! va, écris.» Il brava le danger, se chargea de la lettre et la porta fidèlement.»
Les mois et les années s’écoulent. Un jour l’hôte de Kopec entre tout pâle dans sa chambre: «On a vu en mer un vaisseau.—Ah! tant mieux! dit le Polonais.—Tant pis, dit l’hôte. Le commandant d’ici va nous accuser de complots, comme il le fait parfois; il prendra nos biens et nos vies. Il sait qu’il faut trois ans pour qu’une plainte arrive.»
Le vaisseau apportait la grâce de Kopec, sa délivrance. Il n’y voulait pas croire. Quand il eut lu lui-même, il s’évanouit. Pour se remettre, il alla à la mer. «Le temps était à l’orage; les monstres venaient, par troupes, se rouler vers les côtes. Je croyais reconnaître des hommes, des visages connus, des scènes de notre vie nationale, des processions, des moines qui portaient la croix à ma rencontre. Je m’élançai... Mais on me retint.
«De retour, j’eus peine à rentrer dans ma chambre. Tous venaient me féliciter. Les femmes m’apportaient des présents, des choses bonnes et rares, du rhum, du sucre, des bougies (chose, de toutes, la plus précieuse au pays des nuits éternelles).
«Le curé, bon vieillard de quatre-vingts ans, exilé comme les autres, vint en habits sacerdotaux, avec ses chantres; six enfants des îles voisines qu’il avait formés, et qui chantaient très bien, de la manière la plus touchante. J’allumai à la fois toutes mes bougies. Leurs voix tendres nous allaient au cœur. J’ai toujours eu le don des larmes; mais cette fois j’éclatai en sanglots, ou, pour mieux dire, en cris sauvages.
«Nous nous assîmes ensuite autour de ma table de pierre, et tout le monde continua de pleurer. Je préparai du punch polonais. Chacun pensa à sa patrie, pleura. Nul n’espérait de revenir.»
«Vous, vous êtes heureux,» disaient-ils à Kopec. «Vous partez dans trois ans.» Le vaisseau, en effet, ne devait repartir qu’après être resté trois ans dans ces parages.
Combien d’histoires touchantes pourrait dire le désert s’il savait raconter! Il est muet, autant que ténébreux. Le ciel, la terre et le pouvoir semblent d’accord pour étouffer, éteindre toutes les voix humaines. Cet océan de plaines glacées est plus discret encore que l’Océan des eaux sur les naufrages qu’il recouvre. A ce vaste sépulcre, la Russie, fatale comme la mort, a confié le soin d’absorber l’héroïsme des trop brillantes nations dont elle était environnée. Ne rendant pas de prisonniers de guerre, les faisant disparaître, elle a épuisé la Suède. Les compagnons de Charles XII, transformés par elle en maçons misérables, dorment au pied des bastions de Tobolsk, péniblement bâtis par eux. La Suède s’est écoulée là. Et la Pologne y vient. La lugubre procession ne s’arrête pas; un peuple entier marche au désert, au tombeau.
Ainsi, pendant que multipliée, impersonnelle, indifférente, multiplie la Grande-Russie serve, féconde comme l’herbe des steppes, et non moins monotone,—la vigoureuse personnalité des peuples héroïques, où tout cœur fut une flamme, disparaît, s’amortit, entre sous la terre. La Sibérie couvre, enfouit son trésor.
Chose touchante! ce qu’on n’a pu cacher, ce qui a éclaté au jour, ce ne sont pas les vaillantes résistances, ce sont les dévouements de la nature, de la famille. Les héros ne sont plus; mais le père, le mari, l’amant reste, et la nature subsiste, les miracles du cœur, les victoires de l’amour sur la férocité humaine.
Tout le monde a lu dans Custine l’histoire attendrissante de la princesse Troubetzkoï, qui a tout quitté pour suivre son époux, un homme infortuné, mais peu intéressant, qui eut le grand malheur de laisser périr ses amis, de s’excuser et de survivre. Prince, était-il aimé? Rien l’indique. Condamné, il le fut. En Russie ils n’avaient pas d’enfants; en Sibérie ils en ont cinq. Cette femme admirable, par son amour inattendu, a donné au proscrit bien plus que la vengeance impériale n’avait pu lui ôter.
Consignons ici une histoire plus admirable et moins connue, très certaine, attestée par une bouche très pure, héroïque, qui ne peut mentir. En 1825, un jeune Russe (appelons-le Iwan) fut envoyé en Sibérie. Il aimait et était aimé. Une Française, jeune institutrice dans sa famille, avait de lui promesse de mariage. La famille qui ne l’ignorait pas, et craignant cette union, avait éloigné la jeune fille. A peine eut-elle appris que son amant perdu, ruiné, misérable, abandonné de tout, s’en allait à la chaîne, elle attesta sa promesse de mariage. Elle alla bravement à Saint-Pétersbourg, droit à l’empereur. Il la crut folle, essaya de la ramener, lui dit de ne pas persister à devenir la femme d’un forçat. Hélas! il était si facile que ce forçat ne le fût plus... La grâce qu’on lui accorda ne fut autre que de le suivre, de souffrir avec lui, de mourir avec lui... La pauvre Française, en effet, fut victime de son dévouement; sa faible poitrine ne tint pas contre ce climat terrible; au bout d’un an elle mourut. Son mari ne survécut pas; soit misère, soit douleur, il l’accompagna au tombeau.
Ils laissaient un enfant, malheureux orphelin, dégradé, ruiné en naissant. Les biens du père avaient passé à un fils naturel du grand-père. Celui-ci (rien n’est plus honorable pour le caractère russe) refusa de profiter de l’atrocité de la loi et rendit tout à l’orphelin.
Un danger de la Sibérie, et le plus grand, c’est de mourir avant sa mort. La variété infinie des destinées que l’on y trouve, l’arbitraire absolu qui règne là sur tous, rend trop aisé d’éteindre, d’annuler les âmes les plus fortes. La Russie n’a pas besoin de bâtir, comme l’Autriche, de savantes prisons où le condamné est forcé de prendre des métiers serviles, des arts de femme, de futiles occupations qui énervent l’esprit. Elle se fie au climat trop fort pour l’homme, et qui le brise. Elle se fie à la brutalité du caprice militaire, où tout condamné énergique trouve comme une meule qui le broie à chaque heure. Le dur soldat, renouvelé sans cesse, use le condamné dans ce frottement. Celui-ci baisse peu à peu, il s’affaisse, il perd toute faculté de résistance. L’esprit vient au secours et se montre ingénieux pour lui prouver à lui-même qu’il aurait tort de s’obstiner à ce martyre obscur. Il lui justifie ses tyrans, détruit en lui l’idée du bien, du mal, le jette dans la plus grande indifférence, lui pervertit le sens, lui fait croire que le mal est le bien.
Voilà ce que la liberté a toujours craint pour ses enfants, non la mort, une mort noble et sainte. Voilà ce que craignait l’Europe, quand elle a su que les héros de novembre 1831, condamnés à mort, étaient graciés, réservés pour la Sibérie. Nous lisons dans le beau recueil des Polonais de 1830 (par M. Straszewicz), à la fin de chaque légende: «Ils vivent, ils sont en Sibérie, voilà tout ce qu’on sait; quel est leur état de cœur? on l’ignore malheureusement.»
Eh bien! nous le savons, grâce à Dieu! Nous sommes rassurés,—leur âme n’est point morte. Ils l’ont gardée entière, et donné leur corps au destin.—Les uns morts, les autres mourants, ils sont tous restés immuables dans la foi et dans l’espérance.
Un exilé venu de Sibérie (M. Piotrowski), nous a instruits de leur martyre.
Pierre Wysocki, le jeune homme héroïque qui frappa le coup de novembre, entraîna l’école militaire à la délivrance de Varsovie, a souffert le premier. Vers 1833, arrivé en Sibérie, il osa entreprendre de revenir à main armée. On voulut le briser: on lui donna quinze cents coups. On n’en peut infliger davantage sans donner la mort. Par un raffinement barbare, on voulut qu’il vécût, qu’il fût appliqué aux plus durs travaux des forçats. Long martyre! Mais une telle âme est forte en la patrie, en Dieu!
En 1837, a péri l’illustre poète Sierocinski avec trois de ses compagnons. En 1831, jugé et condamné, malgré son âge, malgré son caractère (il était prêtre), on l’avait fait soldat. Mis à cheval et la lance à la main, l’infortuné menait la rude vie des Cosaques de la frontière, qui font en Sibérie la chasse aux Tartares, aux contrebandiers. Les autorités de la Sibérie, plus sages que celles de Saint-Pétersbourg pensèrent qu’il serait plus utile comme instituteur dans une école militaire. Là, cet homme faible et délicat, mais d’une âme énergique, conçut le plus hardi projet, celui d’imiter et de surpasser l’audace de Beniowski, de faire en toute la Sibérie ce qu’il fit pour le Kamschatka, de soulever les condamnés et la Sibérie même. Ce pays, gouverné municipalement, eût gagné sans nul doute à s’isoler du grand empire qui ne colonise le Sud qu’en faisant du Nord un désert. Ces vieilles tribus du Nord, jadis heureuses dans leur vie nomade et pastorale, ne pouvant plus promener leurs troupeaux de rennes, ne vivent que de chasse, ou plutôt elles meurent et disparaissent comme les sauvages de l’Amérique.
Une association immense se forma. Le projet était arrêté, si l’on ne pouvait résister, de se faire un passage les armes à la main et d’aller jusqu’en Bucharie, peut-être jusqu’aux Indes. Trois conjurés trahirent. De 1834 l’instruction du procès se fit, à Saint-Pétersbourg, jusqu’en 1837; Sierocinski, immuable, gardait tout le calme de l’âme, et faisait en prison des vers.
Enfin, l’horrible sentence arrive de Saint-Pétersbourg. Plusieurs Polonais et un Russe devaient recevoir sept mille coups! sans merci, sans grâce d’un seul! les autres, trois mille, ce qui suffit pour mourir.—On avait envoyé exprès le général Gatafiejew pour surveiller l’exécution. Sa férocité indigna les Russes. Au point du jour, deux bataillons complets, chacun de mille hommes, pour compter plus aisément les coups, s’alignèrent hors de la ville. Gatafiejew se plaça au centre de l’opération. Les baguettes étaient des bâtons, et les soldats furent rapprochés, pour mieux appuyer les coups.
«Il faisait très froid (mars en Sibérie!). On dépouilla Sierocinski. On l’attacha au canon d’un fusil dont la baïonnette était tournée contre sa poitrine, ce qui est l’usage. Après quoi deux soldats font la conduite entre les rangs au condamné, pour que la marche ne soit ralentie, ni précipitée. Alors le médecin du bataillon s’approcha du patient pour le ranimer avec des gouttes fortifiantes, car sa faible constitution avait été épuisée par trois ans de prison, et il semblait plutôt une ombre qu’un homme; mais il avait conservé sa force d’âme et sa volonté.
«Il détourna la tête quand le médecin lui présenta les gouttes, et répondit: «Buvez notre sang et le mien, je n’ai nul besoin de vos gouttes.» Quand on donna le signal, il dit à haute voix le psaume Miserere. Gatafiejew s’écria trois fois avec rage: «Frappez plus fort, plus fort, plus fort.» Les coups étaient si furieux, qu’ayant passé une seule fois dans les rangs, à l’autre bout du bataillon, après mille coups de bâton, il tomba sur la neige inondé de sang et s’évanouit.»
«On voulut le remettre debout, mais il ne pouvait plus se tenir sur ses jambes. Un échafaud monté sur un traîneau était déjà prêt. Sierocinski y fut placé à genoux; on lui lia les mains derrière le dos et on l’inclina en avant. Dans cette position on l’attacha sur l’échafaud, de manière que tout mouvement fût impossible. Ainsi attaché, on commença à le traîner dans les rangs. Gatafiejew criait toujours: «Plus fort! plus fort! plus fort!...» Au commencement Sierocinski poussait encore des gémissements arrachés par la douleur, qui, se ralentissant et s’affaiblissant toujours, cessèrent enfin tout à fait.
«Il respirait encore ayant reçu quatre mille coups; il expira alors; on compta les trois mille qui restaient sur son cadavre ou plutôt sur un squelette. Tous les condamnés, lui surtout, furent si accablés de coups, que, selon l’expression des témoins, Polonais et Russes avec qui j’en ai parlé, la chair s’enlevait en parcelles à chaque coup; on ne voyait plus que des os brisés. Ce carnage inouï jusqu’alors répandit une indignation générale parmi les Polonais et même les Russes.
«Deux des condamnés qui étaient morts sur la place et ceux qui respiraient encore dans d’atroces souffrances furent portés à l’hôpital, et aussitôt après les Polonais et un Russe furent enterrés dans un seul et même tombeau. On permit aux Polonais de placer une croix sur le tombeau de ces martyrs, et jusqu’aujourd’hui (en 1846) cette grande croix de bois noir s’élève dans le steppe, solitaire, étendant ses bras au-dessus de la tombe des victimes en signe de protection, et comme pour implorer la miséricorde de Dieu.»