Title: Les cavaliers de la nuit, deuxième partie (t. 3/4)
Author: Ponson du Terrail
Release date: December 28, 2014 [eBook #47802]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
Credits: Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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LES
CAVALIERS DE LA NUIT
Deuxième Partie
LES MARCHES D’UN TRONE
SUITE DES NOUVEAUTÉS EN LECTURE
DANS TOUS LES CABINETS LITTÉRAIRES
La dernière Fleur d’une Couronne, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.
Madame de la Chanterie et l’Initié, par H. de Balzac. 3 vol.
Laurence de Montmeylian, par Molé-Gentilhomme. 6 vol. in-8.
Le Garde-chasse, par Élie Berthet. 3 vol. in-8.
Le Beau Laurent, par P. Duplessis, aut. des Boucaniers. 4 v. in-8.
La chute de Satan, par Auguste Maquet. 6 vol. in-8.
Rigobert le Rapin, par Charles Deslys, auteur de la Mère Rainette, etc., etc. 4 vol. in-8.
Le Guetteur de Cordouan, par Paul Foucher. 3 vol. in-8.
La Chasse aux Cosaques, par Gabriel Ferry. 5 vol. in-8.
Le Comte de Lavernie, par Auguste Maquet. 4 vol. in-8.
Montbars l’Exterminateur, par Paul Duplessis. 5 vol. in-8.
Un Homme de génie, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.
Le Garçon de Banque, par Élie Berthet. 2 vol. in-8.
Les Lorettes vengées, par Henry de Kock. 3 vol. in-8.
Roquevert l’Arquebusier, par Molé-Gentilhomme. 4 vol. in-8.
Mademoiselle Bouillabaisse, par Ch. Deslys. 3 vol. in-8.
Le Chasseur d’Hommes, par Emmanuel Gonzalès. 2 vol. in-8.
L’Usurier sentimental, par G. de la Landelle. 3 vol. in-8.
L’Amour à la Campagne, par Maximilien Perrin. 3 vol. in-8.
La Mare d’Auteuil, par Ch. Paul de Kock. 10 vol. in-8.
Les Boucaniers, par Paul Duplessis. 3 vol. in-8.
La Place Royale, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.
La marquise de Norville, par Élie Berthet. 3 vol. in-8.
Mademoiselle Lucifer, par Xavier de Montépin. 3 vol. in-8.
Les Orphelins, par madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.
La Princesse Pallianci, par le baron de Bazancourt. 5 vol. in-8.
Les Folies de jeunesse, par Maximilien Perrin. 3 vol. in-8.
Livia, par Paul de Musset. 3 vol. in-8.
Bébé, ou le Nain du roi de Pologne, par Roger de Beauvoir. 3 vol. in-8.
Blanche de Bourgogne, par Madame Dupin. 2 vol. in-8.
L’heure du Berger, par Emmanuel Gonzalès. 2 vol. in-8.
La Fille du Gondolier, par Maximilien Perrin. 2 vol. in-8.
Minette, par Henry de Kock. 3 vol. in-8.
Quatorze de dames, par Madame la comtesse Dash. 3 vol. in-8.
L’Auberge du Soleil d’or, par Xavier de Montépin. 4 vol. in-8.
Débora, par Méry. 3 vol. in-8.
Les Coureurs d’aventures, par G. de la Landelle. 3 vol. in-8.
(Pour la suite des Nouveautés, demander le Catalogue général qui se distribue gratis).
Imprimerie de Gustave GRATIOT, 30, rue Mazarine.
Deuxième Partie
LES MARCHES D’UN TRONE
PAR
LE VICOMTE PONSON DU TERRAIL
Auteur de
La Tour des Gerfauts, les Tonnes d’Or, Diane de Lancy.
III
Avis.—Vu les traités internationaux relatifs à la propriété
littéraire, on ne peut réimprimer ni traduire cet ouvrage à l’étranger,
sans l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur du roman.
PARIS
L. DE POTTER, LIBRAIRE-EDITEUR
RUE SAINT-JACQUES, 38.
SCÈNES DE LA VIE DE CAMPAGNE
LES
PAYSANS
PAR H. DE BALZAC
Les Paysans, on le sait, forment une des grandes catégories dont la réunion devait compléter l’œuvre immense entreprise par l’illustre romancier sous le titre de la Comédie Humaine. L’idée dominante de cette magnifique étude est l’antagonisme profond qui sépare le paysan du bourgeois. Idée féconde, éminemment dramatique où se développent, dans des scènes d’un intérêt puissant, des caractères dont la vérité, la profondeur, l’originalité saisissante, rappellent les plus hautes créations du grand écrivain. Ainsi les personnages de Fourchon, de Michaud, de la Mouche, de la Péchina, l’étrange et horrible famille des Tonsard, la curieuse et effrayante figure de Rigou; variété d’avare dont le type égale, s’il ne les surpasse, les types devenus si populaires de Grandet et de Gobseck, font de cette œuvre une des plus complètes et des plus intéressantes qui soient sorties de la plume de Balzac.
ROBERT LE RESSUSCITÉ
PAR
MOLÉ-GENTILHOMME ET CONSTANT GUÉROULT
Le public, vivement impressionné par le succès des derniers livres de MM. Molé-Gentilhomme et Constant Guéroult, attendait avec impatience l’œuvre nouvelle que nous annonçons sous ce titre. Cette attente n’a pas été trompée. Jamais roman historique n’avait réuni à un plus haut degré les éléments qui font la valeur de ces sortes de compositions. Robert le Ressuscité est un tableau dramatique et saisissant de la France sous Charles V. Les scènes de routiers, bizarres et hardies, s’y mêlent heureusement à de gracieux paysages et à une intrigue d’amour des plus attendrissantes. Les types de Robert et de Raoul de Fenestrange, ceux de Clochepain, du jeune page Lorenzino et d’Aïssa la Candiote, resteront comme des modèles de noblesse, de vrai comique, de passion et d’énergie. On reconnaît dans cet ouvrage la touche vigoureusement accentuée des deux écrivains qui ont écrit Roquevert l’Arquebusier, ce roman dont le succès prodigieux, constaté par des reproductions sans nombre et par des traductions dans presque toutes les langues, doit être compté parmi les plus solides et les plus réels de la librairie moderne.
LES MARCHES D’UN TRONE
—Juan!
—Votre Seigneurie?...
—Tu selleras Achmed, mon cheval mauresque, le plus beau de mes écuries.
—Oui, monseigneur.
—Donne-moi mon pourpoint de velours noir et or, et mon feutre à plume blanche.
—Les voilà, monseigneur.
—Je veux, en outre, mes plus belles bagues, mes écharpes d’Orient, mes dentelles les plus fines, mes manchettes de point de Venise, et mon épée à lame damasquinée et à fourreau de diamants.
Le valet obéit.
—C’est bien, mon ami Juan; maintenant, parfume mes cheveux et ma barbe avec ces essences que distillent les Maures, et fais tisser ensuite avec des fils d’or et de soie la blanche crinière d’Achmed.
Or le cavalier qui parlait ainsi et demandait si somptueuse toilette pour son cheval et pour lui, n’était autre que messire don Paëz, colonel général des gardes de Sa Majesté catholique le roi Philippe II.
Le valet auquel il donnait ses ordres était un jeune Maure, au teint de bronze, aux cheveux lustrés, à l’œil bordé de longs cils et d’une expression mélancolique et malicieuse à la fois, aux dents éblouissantes de blancheur.
Juan était un Maure de Grenade, jadis nommé Zagal; l’inquisition l’avait baptisé et placé sous le patronage de saint Jean-Baptiste.
Messire don Paëz se trouvait alors dans une magnifique salle du palais des rois d’Espagne, à Madrid.
Cette salle faisait partie du logis occupé par le colonel des gardes, le roi aimant assez à avoir près de lui et sous sa main les officiers de sa maison.
Le colonel s’était placé dans un grand fauteuil en face d’un miroir d’acier, et tandis que Juan lui parfumait les cheveux et la barbe, il s’abandonnait à une rêverie profonde. Il se laissa habiller pièce à pièce, sans interrompre sa rêverie; puis, sa toilette terminée, il ceignit son épée, suspendit à son flanc droit sa dague à fourreau d’or, emprisonna ses mains blanches et fines de gants parfumés, mit le poing sur la hanche et se mira longuement et avec complaisance.
Après cet examen minutieux et tandis que Juan allait s’occuper du cheval arabe, don Paëz murmura:
—Par saint Jacques de Compostelle, patron des Espagnes, s’il se trouve à la cour du roi Philippe II plus galant gentilhomme que moi, je consens à troquer mon nom de don Paëz contre celui du premier Maure venu!
Et frisant sa moustache d’un noir d’ébène, don Paëz s’approcha d’un balcon donnant sur les jardins, il s’accouda sur la balustrade et continua sa rêverie.
Il était à peu près quatre heures de relevée: les brises du soir commençaient à faire frissonner le feuillage des arbres, la grande chaleur tombait peu à peu, et dans ce ciel éblouissant de l’Espagne, à l’horizon occidental, couraient çà et là quelques bandes de nuages oranges, gazes flottantes et vaporeuses destinées à envelopper le soleil couchant, comme d’un coquet et poétique linceul.
La ville encore silencieuse terminait sa sieste, les jardins déserts ne retentissaient que des cris confus de quelques oiseaux bavards, caquetant à droite et à gauche dans des touffes de grenadiers.
Don Paëz laissa errer son regard sur les massifs des jardins, puis il se tourna vers le sablier placé dans un coin de la salle, et qui coulait sans relâche avec la rapide lenteur de l’éternité.
—Quatre heures! dit-il, l’infante doit être prête.
En ce moment Juan rentra et dit:
—Achmed est harnaché.
—Bien! répondit don Paëz; appelle le capitaine des gardes.
Juan obéit; le capitaine parut.
C’était un vieux soldat, usé dans les camps, blanchi sous le harnais, et ignorant sur toute chose, hormis sur son métier.
—Monsieur, lui dit don Paëz, vous allez faire monter à cheval votre compagnie tout entière.
Le capitaine s’inclina.
—L’infante dona Juanita, fille de Sa Majesté, se rend ce soir au palais de l’Escurial pour y assister à une grande chasse qui aura lieu demain. Nous l’escorterons. Vous vous placerez à la portière de gauche de sa litière, et moi à celle de droite.
—Pardon, messire, dit le capitaine.
—Qu’est-ce, s’il vous plaît?
—Le roi vient d’envoyer une compagnie de gendarmes pour escorter l’infante avec nous.
—Corbleu! s’écria-t-il, en êtes-vous sûr?
—Très sûr, messire.
Don Paëz fronça le sourcil.
—C’est là ce me semble, un affront fait aux gardes?
—Je ne sais pas, murmura philosophiquement le capitaine; le roi le veut, cela me suffit.
—Et, fit don Paëz, dont la voix tremblait de colère, qui donc commande cette compagnie?
—Don Fernand de Valer.
Don Paëz pâlit.
—Ah! oui, dit-il avec dédain, ce païen baptisé, ce descendant du roi des Maures qui a abjuré l’année dernière, et qui est, dit-on, le plus riche seigneur de la cour?
—Vous l’avez dit, messire.
—En sorte, reprit don Paëz avec une sourde ironie, que don Fernand de Valer se placera à la portière de l’infante...
—Oui, messire.
—Eh bien! fit le colonel des gardes avec un sourire hautain, il se placera à celle de gauche, alors! celle de droite m’appartient.
—En effet, dit le capitaine, les gardes ont le pas sur les gendarmes. Mais cependant...
—Eh bien? fit don Paëz.
—Cependant il me semble que si don Fernand se plaçait à la droite de l’infante au lieu de se placer à sa gauche, il n’y aurait là aucun motif de querelle?
—C’est ce que nous verrons, murmura don Paëz. A cheval, monsieur!
Le capitaine sortit, don Paëz demeura seul.
—Toujours ce Fernand de Valer, murmura-t-il avec colère, toujours lui! Il est beau, il est riche et nul ne sait le nombre de ses trésors; il a, comme moi, la parole hardie, le geste hautain, comme moi il pourrait lui plaire... Et je ne le tuerais pas.
Un bruit confus retentit alors dans les cours intérieures; don Paëz ouvrit une croisée qui faisait face au balcon où naguères il était appuyé, se pencha et vit la compagnie des gendarmes, arrivés de l’Escurial quelques minutes auparavant, se mettre en bataille sur deux rangs avec une admirable précision, aux ordres de son chef.
Ce chef était un beau jeune homme, aux cheveux bouclés naturellement, à l’œil profond et mélancolique, à la lèvre sérieuse, au sourire charmant et grave.
Moins grand que don Paëz, sa taille avait les molles ondulations du tigre, son geste était gracieux et souple, et il maniait un étalon grenadin avec la fantastique habileté des anciens chevaliers maures.
—Sang-Dieu! exclama don Paëz avec fureur, déjà les gendarmes et pas encore les gardes! Où sont les gardes? Il mit la main à son épée et s’élança à travers escaliers et corridors jusqu’à la cour d’honneur.
Les gardes y arrivaient à leur tour, mais trop tard pour se pouvoir ranger avant que l’infante parût.
—Mon cheval! exclama le colonel hors de lui.
On lui amena le bel Achmed; mais il était à peine en selle, qu’il vit don Fernand de Valer mettre pied à terre, s’avancer vers le perron en haut duquel l’infante venait d’apparaître entre la camarera-mayor et la duchesse de Medina-Cœli, sa femme d’honneur, et lui offrir son poing, selon la mode du temps.
Don Paëz rugit et déchira de fureur la dentelle de sa manchette.
L’infante remercia don Fernand d’un sourire, et se laissa conduire jusqu’à sa litière.
Don Paëz s’avança alors et voulut se placer à la portière de droite; mais don Fernand le prévint et lui dit avec une courtoisie exquise:
—Pardon, monsieur; mais puisque je viens d’être le cavalier de la princesse, vous ne me refuserez pas ce poste...
La voix de don Fernand de Valer était harmonieuse, caressante, pleine de persuasion...
Don Paëz sentit sa colère se heurter vainement à cette politesse railleuse, sans qu’une étincelle en pût jaillir...
Il se mordit les lèvres avec désespoir, s’inclina sans mot dire, et alla se placer à la portière de gauche.
Le cortége s’ébranla aussitôt, traversa lentement les rues de Madrid et se déroula peu après sur cette route poudreuse, longue de six lieues, qui sépare la capitale des Espagnes du palais de l’Escurial.
L’infante était seule dans sa litière, les deux dames qui l’accompagnaient en occupaient une autre, suivant à quelque distance.
L’infante était une gracieuse enfant de dix-huit ans, un peu pâle, mais rieuse et mutine, avec un grain de mélancolie. Elle s’était renversée sur les coussins de sa litière, et, les yeux demi-clos, elle rêvait, ne paraissant prendre nulle garde aux deux gentilshommes qui chevauchaient à ses portières, mais leur jetant alternativement, et plus souvent encore à don Paëz, de rapides et furtifs coups d’œil qu’ils n’avaient point le temps de surprendre.
Ils la regardaient cependant tous deux, mais, chaque fois, leurs yeux se rencontraient, et, de ce regard, semblait jaillir une étincelle...
Don Paëz ne pouvait plonger son œil ardent dans la litière sans se heurter à l’œil profond et calme de don Fernand, dont la portière opposée encadrait la tête mélancolique...
Et quand, à son tour, don Fernand se prenait à considérer l’infante qui sommeillait à demi, il sentait arrêté sur lui l’œil hautain de don Paëz qui le défiait.
Au bout de trois heures de marche, le cortége atteignit un bouquet d’oliviers et de grenadiers, et l’infante témoigna le désir de faire une halte.
Elle descendit même de la litière, prit le bras de la camérera-mayor, et se perdit, sautillante et presque joyeuse, dans les massifs, tandis que sur un ordre de leurs chefs, les gardes et les gendarmes mettaient pied à terre un moment.
L’infante avait oublié dans la litière son éventail et son mouchoir.
Don Paëz s’en souvint et y courut. Don Fernand l’avait devancé et tenait déjà les deux objets.
Cette fois, don Paëz se plaça fièrement devant lui et lui dit:
—Voudriez-vous, monsieur, me céder cet éventail?
—Avec plaisir, monsieur, à la condition toutefois que je conserverai le mouchoir.
—Pardon, reprit don Paëz, je désirerais aussi cet objet.
—Impossible! monsieur, répondit don Fernand avec courtoisie.
Don Paëz s’inclina et reprit avec un sourire:
—Pourriez-vous, aux étoiles, deviner l’heure qu’il est?
—Sans doute; il est huit heures.
—Nous arriverons bien à dix, au palais de l’Escurial?
—Je l’espère, monsieur.
—Et nous aurons sans doute, avant le coucher du roi, une heure de liberté?
—Très certainement.
—A merveille! Voici l’infante qui revient; faites-moi donc un conte arabe, monsieur de Valer?
—Soit, messire don Paëz; je vais vous faire celui des Deux Chevaliers maures qui aimaient l’un et l’autre la sultane Namouna.
—Le conte est de circonstance, répondit don Paëz.
L’infante prit le poing de don Paëz pour remonter dans sa litière comme elle avait pris celui de don Fernand en quittant Madrid.
Les deux rivaux se trouvaient dès-lors sur la même ligne. Seulement don Paëz tressaillit profondément, car il lui sembla que la princesse s’appuyait sur lui avec plus d’abandon qu’elle n’en avait montré pour don Fernand.
—Colonel, dit l’infante tandis que le cortége se remettait en marche, il me semble que don Fernand allait vous faire un conte, tantôt?
—En effet, balbutia don Fernand.
—Eh bien! reprit l’infante, pourquoi don Fernand ne continuerait-il pas?
—Le respect qu’on doit à Votre Altesse...
—Bah! dit la princesse en souriant, en voyage...
—Don Fernand, fit le colonel des gardes d’une voix railleuse, puisque Son Altesse le désire, faites-nous donc ce conte?
—M’y voici, répondit don Fernand. Mon conte est une véridique histoire...
—Comme tous les contes, murmura l’infante.
—Naturellement. C’est l’histoire de la sultane Namouna, fille du roi de Grenade Aroun IV.
—Voyons.
—La sultane Namouna, reprit don Fernand, était au dire de ses contemporains, un peu plus belle à elle seule que les trois cent soixante-treize houris du paradis de Mahomet; ses cheveux étaient noirs comme la plume luisante du corbeau; ses dents avaient la blancheur du marbre de l’Alhambra, et ses yeux étaient jaunes comme les paillettes d’or qui miroitent au soleil du désert.
La sultane Namouna avait seize ans révolus, et cependant elle n’avait point encore d’époux. Cela tenait à ce que le roi Aroun, son père, l’aimait avec adoration et ne voulait point s’en séparer.
Namouna lui demandait souvent:
—Quand donc me marierai-je?
Le roi répondait:—Quand tu trouveras un mari qui t’aime plus que moi.
Et comme, jusque-là, la chose paraissait impossible, la belle sultane Namouna ne se mariait point.
Il y avait cependant autour d’elle deux chevaliers maures qui eussent donné la moitié de leur turban, la garde de leur cimeterre et la crinière de leur cheval favori pour épouser la belle Namouna.
L’un était un Abencerrage du nom de Yamoud; l’autre, un Abasside appelé Hassan.
Tous deux, du reste, beaux, valeureux et jeunes.
L’Abasside avait la taille majestueuse comme les cèdres d’Orient; l’Abencerrage était moins grand, mais ses membres, frêles en apparence, avaient la force flexible de l’acier.—L’Abasside était pauvre, l’Abencerrage était riche.
L’Abencerrage aimait la sultane pour elle, l’Abasside l’aimait pour son or et le trône du roi Aroun, qu’il espérait avoir en épousant sa fille.
Et tous deux pensaient sagement: celui qui était pauvre était ambitieux; celui qui était riche n’avait soif que d’une chose, le bonheur.
L’Abasside vendit les derniers champs de ses pères et vida sa dernière bourse pour avoir de riches habits, des ceintures de soie, des turbans de cachemire, des diamants de la plus belle eau, en un mot tout ce qui éblouit et fascine les femmes.
L’Abencerrage, au contraire, dédaigna ces parures luxueuses qu’il pouvait avoir à profusion,—si bien que la sultane Namouna, qui savait leur commun amour, se disait: Hassan est pauvre, mais c’est le plus élégant cavalier du royaume de Grenade,—Yamoud est riche, mais il n’y paraît guère.—Lequel choisirai-je?
Et comme elle hésitait, elle songea qu’il serait toujours temps de trancher cette question et que l’essentiel, le plus pressant, était d’obtenir le consentement du roi Aroun.
Elle alla donc le trouver, et lui dit:
—Père, tu sais que j’ai bientôt dix-sept ans?
—Oui, répondit Aroun: eh bien?
—Eh bien! je vieillis.
—Bah! je ne trouve pas.
—Je vieillis, père, et je reste fille, cependant.
—Que t’importe! puisque je t’aime et que tu es sultane?
—Je comprends, reprit la rusée Namouna, que cela t’importe peu à toi, et même à moi,—mais il n’en est pas de même de tout le monde...
Aroun fronça son sourcil noir.
—Qui donc, demanda-t-il, oserait trouver mauvais que la sultane, ma fille ne prenne point un époux?
—Un grand personnage, mon père.
—Je voudrais bien savoir son nom? ricana le roi.
—Il se nomme Mahomet?
—Le prophète.
Le vieil Aroun fit un soubresaut et, stupéfait, laissa échapper de ses lèvres le bout d’ambre de sa narguileh.
—En vérité? s’écria-t-il.
—Comme je te le dis, petit père, répondit imperturbablement Namouna. Hier, lorsque le muezzin appelait à la prière du soir et que je faisais mes ablutions, une des houris du prophète m’est apparue et m’a dit: Sultane Namouna, ma mignonne, la volonté de Mahomet est que tu te maries au plus vite.—Et pourquoi? ai-je demandé.—Parce que, a répondu la houri, le roi ton père se fait vieux, et que, s’il mourait demain, le trône de Grenade n’aurait pas de roi, ce qui serait un grand malheur pour le peuple maure...
Aroun fut frappé de cette réflexion, il interrompit aussitôt sa fille et lui dit:
—Cherche de suite un époux, je veux te marier.
—J’en ai un, répondit Namouna.
—Ah! vraiment? fit Aroun en souriant.
—J’en ai même deux, continua Namouna.
—Hum! fit le roi, il y en a un de trop, ce me semble; le prophète n’a point permis que les femmes eussent un harem.
—Aussi choisirai-je...
—Eh bien! choisis...
—C’est que, dit Namouna, je suis bien embarrassée...
Et elle conta à son père le sujet de son embarras.
—Lequel aimes-tu? demanda Aroun.
—Je ne sais pas; tous deux peut-être...
—Alors il faut choisir celui qui t’aime réellement.
—Comment le savoir?
Aroun caressa sa barbe blanche, demanda à Allah une parcelle de ses lumières, et finit par mander devant lui les deux chevaliers maures.
Quand ils furent en sa présence, il leur dit:
—Vous aimez ma fille tous deux, n’est-ce pas?
—Oui, répondirent-ils.
—Eh bien! poursuivit Aroun, comme je veux que ma postérité seule me succède, voici à quelle condition vous l’épouserez: Quand ma fille aura un fils, je ferai trancher la tête à son époux...
Don Fernand en était là de son conte, quand la litière s’arrêta aux guichets de l’Escurial.
—Eh bien! demanda vivement l’infante, que répondirent les deux chevaliers maures?
—Madame, répondit don Fernand, nous voici arrivés; permettez que je renvoie à demain la fin de mon histoire.
—Vous me promettez de la continuer, n’est-ce pas?
—Sur ma parole, madame; du reste, ajouta mélancoliquement le gentilhomme, si le hasard voulait que je fusse absent du palais demain, mon ami don Paëz à qui je compte finir mon récit cette nuit, vous le répèterait fidèlement.
L’infante s’inclina en signe d’adhésion, et la litière entra sous les voûtes de ce sombre palais que s’était fait bâtir Philippe II.
Le colonel des gardes et le commandant des gendarmes escortèrent l’infante jusqu’à la chambre du roi, où le monarque jouait avec le duc d’Albe.
Ils s’arrêtèrent sur le seuil, se regardèrent d’une manière significative et se prirent mutuellement le bras.
—On étouffe ici, dit don Fernand.
—C’est assez mon avis, répondit don Paëz.
—En ce cas, montons sur les plate-formes, si bon vous semble; nous y respirerons et causerons à l’aise.
Les deux gentilshommes gagnèrent les remparts, renvoyèrent deux sentinelles dont le voisinage les gênait, et s’allèrent asseoir sur le parapet.
—Il faut bien, dit alors don Fernand, que je vous achève l’histoire de la sultane Namouna.
—Je vous écoute, répondit don Paëz.
Don Fernand s’accouda nonchalamment sur le parapet et reprit son récit:
Les deux chevaliers se regardèrent, hésitèrent un moment, puis l’Abencerrage répondit: Un an s’écoulera avant que tu aies un héritier, roi Aroun; la sultane m’aimera donc un an... J’accepte et je te promets ma tête, sans regrets.
—Et toi? demanda Aroun à l’Abasside.
—Moi, répondit l’Abasside, j’aimerais vivre vieux.
—Tu n’épouseras point ma fille, répondit Aroun.
Puis, quand l’Abasside fut parti, il dit à l’Abencerrage: Tu aimes réellement ma fille, tu l’épouseras et tu vivras. Je n’ai nul besoin de ta tête, et je te fais mon héritier et mon successeur.
Don Fernand s’arrêta; don Paëz sourit et dit:
—Ne pensez-vous pas, mon gentilhomme, que votre conte ressemble singulièrement à notre histoire?
—Oui, car je l’ai inventé. Seulement il y a une légère différence.
—Laquelle?
—C’est que c’est vous le chevalier pauvre, qui probablement aimez la sultane, tandis que moi...
—Ah! bah! fit don Paëz, je croyais que vous l’aimiez...
—J’essaye, murmura philosophiquement don Fernand. Mais vous sentez qu’à la guerre les ruses sont de bon aloi. L’infante aura saisi l’allusion, j’ai voulu qu’elle crût à mon amour.
—Et, demanda don Paëz, vous ne l’aimez donc pas?
—Ma foi, non!
—Et vous voudriez l’épouser?
—Pourquoi pas?
Don Fernand hésita.
—Bah! dit-il enfin, puisque l’un de nous sera mort dans une heure, je puis bien vous confier ce secret.
—Parlez, mon gentilhomme.
—Vous savez que je suis Maure d’origine et le dernier descendant direct de la race royale des rois des Abencerrages. Si les Maures se refaisaient un roi, c’est moi qu’ils choisiraient.
—Je le sais; et vous voulez le devenir, sans doute, en épousant une infante d’Espagne?
—Non, répondit don Fernand avec mélancolie, je ne suis pas ambitieux; mais si j’ai abjuré la foi de mes pères, si je me suis converti à la lumière du christianisme, je n’ai renoncé ni à l’orgueil de ma race, ni à la paix, ni au bonheur du peuple sur lequel a régné ma maison.
Les Maures sont aujourd’hui la population industrieuse, intelligente de l’Espagne, ils tiennent dans leurs mains l’agriculture, les arts et les sciences. Ce ne sont plus des conquérants fanatiques voulant asservir les peuples à leurs lois et à leur religion.—Leur religion? beaucoup sont prêts à abjurer comme moi, et tous ne demandent qu’une chose: exercer librement leurs professions diverses, à l’ombre du sceptre des rois d’Espagne, dont ils seront volontiers les plus fidèles sujets.
Eh bien! cependant, ma malheureuse nation est persécutée sans cesse: l’inquisition la poursuit, la noblesse l’écrase de corvées et d’impôts, le roi, toujours trompé, en alimente ses auto-da-fé.
Or, j’aime mon peuple avant tout, et je ne veux devenir puissant et fort que pour le protéger. C’est pour cela, mon gentilhomme, que je voudrais me faire aimer de l’infante dona Juanita, l’épouser, et cimenter ainsi l’union des deux races par cette alliance.
—Le roi vous refusera sa fille, mon gentilhomme.
—Pourquoi? demanda fièrement don Fernand, ne suis-je pas fils de roi?
Et avant que don Paëz eût répondu, il poursuivit:
—Vous, au contraire, vous aimez l’infante pour elle...
—C’est ce qui vous trompe, interrompit brusquement don Paëz, je ne l’aime pas plus que vous.
Don Fernand recula.
—Est-ce que, fit-il, vous, simple colonel des gardes, vous voudriez l’épouser?
—Je voudrais l’épouser, mon gentilhomme.
Don Fernand recula.
—Vous êtes fou, dit-il; pour être gendre du roi d’Espagne, il faut être fils de maison souveraine.
Un sourire d’orgueil arqua les lèvres de don Paëz.
—Qui vous dit que je ne le suis pas? fit-il.
Et comme son adversaire le regardait avec un étonnement profond, il ajouta:
—Mais nous n’avons pas le temps de nous faire des confidences. Nous sommes ambitieux tous deux, tous deux nous avons un but commun, un seul doit l’atteindre; il faut donc que l’un de nous cesse de vivre.
—Sur-le-champ, dit froidement don Fernand en tirant son épée.
Les deux gentilshommes s’attaquèrent avec une froide intrépidité, mesurant habilement leurs coups, maîtres d’eux-mêmes, l’œil terrible et le sourire aux lèvres. Des myriades d’étincelles jaillirent de leurs épées, le fer froissa le fer en grinçant; vingt fois il faillit effleurer leur poitrine, vingt fois il fut détourné.
Après vingt minutes de combat, aucune goutte de sang ne teignait encore leur pourpoint.
Ils s’arrêtèrent essoufflés et respirèrent quelques secondes.
Puis ils se remirent en garde et le combat recommença.
Il recommença sans autre issue que celle de lasser le bras et le poignet des deux champions. Quant à leur poitrine, elle paraissait invulnérable.
Tout à coup don Fernand fit un saut en arrière et jeta son épée.
—Mon gentilhomme, dit-il à don Paëz, puisque nous nous heurtons vainement sans nous pouvoir entamer, voulez-vous essayer d’un autre jeu?
—Je le veux bien, mon maître. Quel est-il?
—J’ai chez moi, dans le logis que le roi me donne en son palais, une fiole d’un poison qui foudroie plutôt qu’il ne tue.
—Après? dit froidement don Paëz.
—J’ai pareillement, poursuivit don Fernand, un cornet et des dés.
—Très bien! Je comprends.
—Une seule partie, et la fiole pour le vaincu.
—J’accepte, fit don Paëz impassible.
—Alors, suivez-moi.
Ils remirent l’épée au fourreau, rappelèrent les sentinelles et se prirent la main comme deux amis qui viennent de vider une querelle d’amour et font la paix.
Ils gagnèrent ainsi la chambre de don Fernand.
Là, celui-ci alluma un flambeau, ouvrit une armoire, y prit les dés et la fiole, posa le tout sur une table et avança un siége à don Paëz.
Don Paëz s’assit à une table, jeta les dés dans le cornet et dit à son adversaire:
—Voulez-vous que je commence?
—Je le veux bien, répondit celui-ci.
Don Paëz agita le cornet et lança les dés sur la table:
—Neuf! dit-il; j’ai des chances...
Don Fernand s’empara du cornet, sans pâlir, et le renversa à son tour:
—Onze! dit-il.
—Vous êtes heureux, fit don Paëz avec un froid sourire.
Il déboucha la fiole, en versa lentement le contenu, et ajouta:
—Il est vraiment bien fâcheux que ce verre de poison se trouve sur ma route, je crois que je serais allé bien loin: j’avais de l’ambition comme feu l’empereur Charles-Quint.
Et saluant don Fernand avec courtoisie:
—Je bois, dit-il, à l’infante dona Juanita.
Il leva son verre sans précipitation ni lenteur à la hauteur de ses lèvres, et s’apprêta à le vider d’un trait...
Mais don Fernand le lui arracha vivement, le jeta loin de lui, et dit:
—Je ne veux pas!
Don Paëz haussa les épaules.
—Vous êtes un noble cœur, dit-il avec calme, mais vous oubliez que l’infante ne peut nous épouser tous deux. Si vous m’offrez la vie, je ne vous céderai pas la femme.
—Eh bien! dit don Fernand, l’infante choisira.
—Par exemple!
—C’est tout simple, reprit l’Abencerrage, celui de nous deux qui aura quelque chance de l’épouser, c’est celui qu’elle aimera.
—Vous croyez donc qu’elle aimera l’un de nous?
—Je crois qu’elle l’aime déjà.
Don Paëz pâlit.
—Je ne sais pas, répondit don Fernand; mais ce que je sais, c’est que nous sommes les deux cavaliers les plus élégants de la cour, et qu’à moins qu’elle n’ait le goût gâté...
—Pas de fausse modestie, dit simplement don Paëz.
—Eh bien! reprit don Fernand, il y a un moyen infaillible de savoir quel est celui de nous deux qu’elle aime.
—Lequel?
—Demain, au départ pour la chasse, un gentilhomme lui tiendra l’étrier: c’est un grand honneur, et celui à qui il est refusé quand il l’a demandé, se regarde comme disgracié. Nous nous présenterons tous les deux en même temps, tous deux nous étendrons la main vers l’étrier, si bien qu’au lieu de le saisir, nous serons obligés de nous mesurer de l’œil d’un air de défi, et puis, d’en appeler, d’un regard, à l’infante, qui décidera.
L’infante éprouvera un violent dépit, elle souffrira d’avoir à offenser un gentilhomme, mais, à coup sûr, elle n’offensera point celui qu’elle aime: celui-là sera le vainqueur.
—Soit, dit don Paëz, j’accepte l’épreuve.
—Êtes-vous mon ennemi? demanda-t-il enfin.
—Je l’étais; je ne puis plus l’être depuis que je vous dois la vie.
Don Fernand sourit.
—Prenez garde, dit-il, la fiole n’est point vide encore.
—C’est juste, fit don Paëz.
Et il la prit dans sa main.
—Fou! dit don Fernand en la lui arrachant.
—Mon gentilhomme, répondit don Paëz, votre générosité m’est lourde.
—En ce qu’elle me rappelle que je suis le vaincu.
—Vous êtes la victime du hasard, pas davantage.
—Et je ne vois qu’une manière d’en adoucir l’humiliation.
—Laquelle?
—C’est de vous demander votre amitié.
—J’allais vous l’offrir.
Don Paëz lui tendit la main.
—Maintenant, que le sort décide en ma faveur ou me soit contraire, dit-il, peu m’importe! Je serai votre ami à toujours. Mon épée, ma bourse et ma vie vous appartiennent. Disposez-en.
—Ne vous aventurez pas, don Paëz!
—M’aventurer! non, de par Dieu!
—Si l’infante m’aime, vous ne pourrez oublier que je suis la pierre d’achoppement où votre ambition s’est brisée.
Don Paëz haussa les épaules:
—L’ambition est un arc à plusieurs cordes, répondit-il; si je n’épouse pas l’infante, je trouverai un autre marchepied.
—Vous êtes cependant attaché au roi?
—Oui, comme à un bienfaiteur.
—Non, à moins que...
—A moins?... fit don Fernand.
—A moins, reprit don Paëz froidement, que le roi ne me heurtât injustement de front et ne me voulût briser sans motif.
—Ah! fit don Fernand rêveur.
—Et encore, ajouta don Paëz, une trahison est une lâcheté infâme, et je suis trop fier pour m’abaisser jusque-là. Le roi m’a recueilli généreusement, je l’ai servi avec bravoure et loyauté, nous sommes quittes. Si le roi me voulait briser, je dirais au roi: Je ne suis point votre sujet, je ne suis pas né en Espagne, je ne vous appartiens qu’en vertu d’un pacte particulier, vous déchirez le pacte, je suis libre; vous voulez me punir, moi, je vous déclare la guerre; vous êtes un des monarques les plus puissants du monde; moi, je suis un simple gentilhomme de race souveraine, aussi noble que la vôtre, et noblesse vaut royauté, les nobles sont les pairs du roi.
Don Fernand écoutait gravement don Paëz. Quand il eut fini, il répondit:
—Supposons que l’infante vous aime au lieu de m’aimer...
—La supposition me plaît, dit don Paëz.
—Et que, vous aimant, elle m’insulte, comme cela arrivera inévitablement pour l’un de nous... Je serai forcé de me retirer, n’est-ce pas?
—Sans doute.
—De fuir la cour?
—Comme je la fuirai si je suis outragé.
—Très bien. Il est probable qu’alors je gagnerai les montagnes, où mes compatriotes se trouvent en grand nombre, les Alpunares, par exemple...
—Soit. Eh bien?
—Eh bien! il peut arriver qu’un jour ou l’autre les persécutions redoublent contre ma race, et que, lassée enfin, elle se soulève... qu’elle cherche un chef, que ce chef soit le descendant de ses rois.....
—Vous, n’est-ce pas?
—Précisément. Alors, comme l’affront de l’infante m’aura contraint d’envoyer au roi la démission de mes charges et dignités, comme je serai franc avec lui de tout lien, de tout vasselage, de toute obéissance; que l’insurrection me faisant roi à mon tour, me rendra son égal—je me trouverai le rival, l’ennemi de celui qui sera demeuré votre maître.
—C’est juste.
—Et si votre maître vous donne le commandement d’un corps d’armée destiné à me réduire, que ferez-vous?
—Eh bien! on peut être amis et se combattre.
—D’accord; mais si ma tête est mise à prix, si je tombe entre vos mains?
—Diable! murmura don Paëz.
—Si, malgré cette amitié que nous venons de nous jurer, votre devoir vous oblige à me faire trancher la tête?
—Je le ferai... si, auparavant, je n’ai pu réussir à vous faire évader.
—A merveille! s’écria don Fernand, nous pouvons être amis désormais.
—Et à toujours, ajouta don Paëz. Mais venez, la partie d’échecs du roi doit tirer à sa fin, et il ne faut pas qu’on remarque notre absence; messire le duc d’Albe et ce cuistre de chancelier Déza profiteraient de la mienne pour la commenter.
—Venez, dit don Fernand en lui prenant le bras.
Le roi Philippe II était vieux déjà à l’époque où commence notre récit.
C’était un homme usé par les soucis de l’ambition et de la politique, chauve, amaigri, sujet à de fréquents accès de de goutte.
Son œil seul avait conservé le feu de la jeunesse et semblait être devenu le foyer de cette intelligence aussi grande peut-être, quoique moins brillante, que celle de Charles-Quint.
Le roi, au moment où les deux gentilshommes entrèrent chez lui, jouait encore avec le duc d’Albe, son féroce et hardi lieutenant.
Le duc était conseillé par don Francesco Münoz, chanoine de Madrid et aumônier de Sa Majesté.
Le chancelier Déza, debout derrière le roi, se permettait quelquefois une observation bien respectueuse, que le roi écoutait d’un air distrait.
Sa Majesté, en effet, était fort peu à la partie et s’occupait d’une conversation étouffée qui avait lieu derrière lui, au lieu de parer un échec et mat que le duc d’Albe, un des plus habiles joueurs de son temps, lui préparait en sourdine. Cette conversation avait lieu entre le marquis de Mondéjar, vice-roi de Grenade, et le grand inquisiteur don Antonio.
—Marquis, disait le grand inquisiteur, le roi faiblit sans cesse à l’endroit de cette race maudite.
—Le roi est sage.
—Sage!... Pouvez-vous dire que le roi est sage en cette occasion?
—Sans doute.
—Sage! quand il laisse cette race de mécréants et de païens vivre en paix auprès de nous?
—Pourquoi pas?
—Comment! pourquoi pas? Des hommes qui professent secrètement le culte de Mahomet, des hommes qui, il y a trois siècles à peine, étaient encore les maîtres de l’Espagne.
—Ils en sont devenus les sujets.
—En réalité, monseigneur. Paisibles et résignés aujourd’hui, ils ne demandent plus qu’une chose: vivre en paix selon leurs coutumes et leurs mœurs, payer les impôts et travailler.
—Payer les impôts et travailler, d’accord; mais vivre selon leurs mœurs impies et leurs abominables coutumes...
—Monseigneur, murmura froidement le marquis, la politique ne doit point marcher de front avec la religion, elles souffrent toutes deux de ce voisinage. Les Maures sont des mécréants, dites-vous?... convertissez-les par la douceur, la persuasion, non par l’effroi des supplices.
—Il faut des exemples terribles.
—Il faut de l’indulgence, monseigneur. Quant à la question politique, la voici, je crois: Si les Maures quittent l’Espagne, l’Espagne reculera de cent ans.
Le grand inquisiteur fit un soubresaut.
—Que me dites-vous là? fit-il.
—Oh! presque rien; la vérité. Les Maures sont—et c’est un dur aveu à faire pour un Espagnol—les Maures sont, ici, la population intelligente et instruite, laborieuse et infatigable. Les arts, les lettres, les sciences, l’industrie, l’agriculture, le commerce, ils tiennent tout en Espagne, et ils emporteront le secret de tout avec eux. Ce sont eux, monseigneur, qui impriment les livres saints de nos moines et de nos prêtres, eux qui cultivent nos terres et les rendent fécondes, eux encore qui produisent ces statues de marbre de nos jardins, ces tableaux qui ornent nos églises, ces armes ciselées dont nous nous servons, ces tissus mœlleux qui deviennent nos vêtements de luxe. Chassez-les! et puis demandez au Castillan, au Léonais, à l’Arragonais de vous remplacer ces chefs-d’œuvre...
—Monsieur, dit brusquement l’inquisiteur, nos pères n’avaient ni statues, ni tableaux, ni armes ciselées, ni tissus précieux. Croyez-vous que sous leurs habits grossiers et avec leurs épées d’acier brut, ils fussent moins fervents et moins vaillants?
Le marquis haussa imperceptiblement les épaules et ne répondit pas.
C’est à ce moment de la conversation que don Fernand et don Paëz, se tenant par la main, entrèrent sans bruit, pour ne point troubler la partie du roi.
Don Fernand se mêla à un groupe de courtisans qui causaient dans le fond de la salle; don Paëz s’approcha de la table du roi et se plaça derrière le marquis de Mondéjar.
Le grand inquisiteur l’aperçut et lui fit signe d’approcher.
—Tenez, don Paëz, dit-il, le marquis et moi sommes en querelle. Savez-vous pourquoi?
—Il ne tiendra qu’à vous, monseigneur, que je le sache bientôt.
—Eh bien! je soutiens que les Maures sont la plaie et la perdition de l’Espagne.
—Et moi, ajouta le marquis, je réponds à Sa Grandeur que les Maures sont la fortune, les arts, le commerce, l’industrie, l’opulence de l’Espagne.
—Moi, fit don Paëz avec un sourire, sans vouloir approfondir la question religieuse, au point de vue de laquelle parle monseigneur le grand inquisiteur, je me permettrai d’être de l’avis de M. le marquis de Mondéjar.
Ces paroles étaient à peine tombées de la bouche de don Paëz que le roi, jusque-là entièrement absorbé en apparence par son jeu, et qui, cependant, ne perdait pas un mot de l’entretien, se tourna et dit froidement:
—Messire don Paëz?
Don Paëz s’avança respectueusement vers le roi.
—Messire don Paëz, reprit Philippe II, êtes-vous Espagnol?
—Non, sire.
—Du moins vous n’en êtes pas très certain?
—Très certain, au contraire, sire.
—Eh bien! en ce cas, je vous trouve bien osé de vous mêler des questions politiques de mon royaume.
Don Paëz devint pâle de colère et voulut balbutier quelques mots; mais le roi ne lui en laissa pas le temps, et se tournant de nouveau vers son partenaire:
—Mon cher duc, dit-il, la partie est perdue pour vous... Tenez... échec et mat!
Don Paëz prit son feutre, se retira à pas lents jusqu’à la porte, salua sur le seuil et sortit, la rage et le dépit au cœur.
Don Paëz dormit mal ou plutôt ne dormit pas du tout. Les heures s’écoulèrent pour lui avec une lenteur désespérante; il les entendit sonner toutes aux horloges d’airain de l’Escurial, depuis le moment où il se mit au lit jusqu’au premier rayon du jour. Son imagination créa et construisit, détruisit et renversa vingt fois le drame muet du départ pour la chasse, drame terrible qui devait presque décider de son avenir. Il se rappela à grand peine, en interrogeant ses souvenirs, tout ce qui s’était passé entre lui et l’infante depuis son retour, chaque heure où il l’avait rencontrée, la moindre circonstance, le plus mince détail; il compta un à un les rares sourires qu’elle avait laissé tomber sur lui, et puis ceux que son rival, maintenant son ami, avait recueillis pour son compte; il analysa les gestes, les demi-mots, les jeux de physionomie de cette enfant, bien éloignée à cette heure, sans doute, de songer que ses actions étaient ainsi passées au creuset.
Certes, si don Paëz eût été un de ces hommes qui, trop faibles pour oser regarder en face l’adversité, préfèrent s’endormir avec de décevantes illusions, il eût trouvé dans ses souvenirs ample matière à se rassurer; il se fût écrié peut-être:
—C’est moi qui tiendrai l’étrier, moi qui serai vainqueur.
Mais don Paëz avait le froid génie de l’ambition, don Paëz ne se forgeait jamais de chimères, et en ce moment suprême, lui l’audacieux et le brave, il eut peur et trembla.
Du moment où il eut tremblé, le fier jeune homme se posa cette question:
—Qu’adviendra-t-il, si je suis vaincu?
Il vit clairement alors, et dans tous ses détails, la position que lui ferait cette lutte dernière, dans le cas où l’issue lui en serait fatale. D’abord il aurait à choisir:—ou tuer don Fernand en duel, ou quitter la cour en fugitif.—Tuer don Fernand... c’était impossible, puisque don Fernand était devenu son ami.
Fuir! c’est-à-dire laisser à la cour d’Espagne la réputation d’un lâche, et renoncer du même coup à ses projets d’ambition; autre alternative également impossible!
Don Paëz réfléchit longtemps, puis il s’écria:
—Oui, je fuirai la cour; oui, l’on me croira lâche; mais je deviendrai rebelle et fort, le roi d’Espagne sera forcé de compter avec moi, et alors...
Comme il achevait ces mots, le jour parut et pénétra à travers le trèfle des persiennes.
Il sauta hors du lit, rejeta en arrière ses grands cheveux, leva la tête, arma ses lèvres d’un dédaigneux sourire et ajouta:
—Le roi a été bien impertinent avec moi, hier au soir... et je ne suis pas son sujet, cependant.
Cette phrase était tout un plan de révolte, et maintenant qu’il avait pris son parti, l’infante pouvait lui demander ou lui refuser l’étrier, peu lui importait. Si la fortune se cabrait sous lui, il saurait étreindre et dompter la fortune!
A sept heures, le château s’éveilla, et bientôt les cours intérieures s’emplirent d’une foule bariolée de seigneurs aux manteaux sombres avec un galon d’or, de pages au justaucorps rouge, de varlets et de fauconniers, aux casaques jaunes et vertes, de piqueurs, tenant en laisse et sous le fouet, de grands lévriers orangés, et des chiens couchants au poil fauve, de gardes du roi au panache blanc et de gendarmes à la plume bleue.
Puis, le son du cor se fit entendre...
Et alors, les persiennes s’entr’ouvrirent, les manolas et les infantes montrèrent, au travers, leurs minois éveillés et coquets, leurs petites mains blanches comme l’ivoire, leurs lèvres plus rouges que le carmin;—les duègnes glissèrent un regard curieux et railleur aux beaux pages qui se gaussaient d’elles; les maris regardèrent aussi les pages, et, loin de se moquer froncèrent les sourcils.
Les pages retroussèrent avec fatuité leurs moustaches naissantes, et rirent pour les maris, comme ils avaient fait pour les duègnes.
Puis, peu à peu, les portes s’ouvrirent, les corridors se dégagèrent, les gentilshommes de la chambre et les gardes du roi s’échelonnèrent sur le passage de Sa Majesté.
Le roi s’habillait, le roi se faisait attendre...
C’était son droit.
Mais la jeune infante, plus leste, avait, dès le point du jour, éveillé la camérera-mayor, qui rêvait de sa jeunesse évanouie, et ses jeunes femmes de chambre, qui songeaient aux moustaches en croc d’un beau garde ou d’un fringant gendarme. Elle avait gourmandé tout le monde, et demandé qu’on l’habillât au plus vite.
Sa toilette avait été terminée en moins d’une heure.
—Venez, duchesse, venez vite, avait-elle dit, je veux arriver avant le roi, et je veux surtout le plus beau gentilhomme de la cour pour m’offrir son genou et me tenir l’étrier.
—Voici, avait grommelé la camérera-mayor, qui est à l’adresse de don Paëz.
Tandis que, la veille, don Paëz regagnait son logis de l’Escurial, les dents serrées par la colère, l’esprit agile des plus lugubres pressentiments, don Fernand lui aussi, s’éclipsait de la chambre royale et rentrait chez lui.
Non qu’il eût hâte de se trouver seul, mais il eût préféré peut-être une ou deux heures encore de causerie insignifiante aux angoisses de l’isolement qui devaient s’emparer de lui aussitôt que rien ne le pourrait plus distraire de la pensée dominante de l’épreuve terrible du lendemain. Pourtant don Fernand était un loyal adversaire; témoin de la disgrâce momentanée de don Paëz, il le voyait sortir pâle et hautain comme sont tous les grands cœurs blessés dans leur orgueil; sortir sous les yeux de l’infante qui avait tout vu, tout entendu;—et il eût regardé comme une lâcheté de demeurer auprès d’elle et de faire un pas, un geste, de prononcer un mot qui pût être fatal à l’homme qui venait de lui offrir son amitié, et dont cependant il était encore le rival.
Don Fernand rentra chez lui, et non moins homme de sangfroid que don Paëz, il procéda méthodiquement et avec le plus grand calme à sa toilette de nuit.
Tandis qu’il se déshabillait, on frappa doucement à une petite porte de service donnant sur un escalier dérobé, qui reliait secrètement les appartements des officiers du roi.
—Qui est là? demanda-t-il.
—Dieu est grand, répondit une voix.
Don Fernand parut étonné, mais il ouvrit sans renouveler sa question.
Un homme parut, jeta un regard furtif autour de lui pour s’assurer que don Fernand était bien seul, souffla sa lanterne sourde qu’il tenait à la main, et entra avec précaution.
Ce n’était cependant ni un alguazil cauteleux furetant à droite et à gauche pour découvrir un voleur, ni un alcade superbe, ni un inquisiteur terrible, ni un grand seigneur que l’ambition privait de sommeil, ni un mari jaloux, ni un courtisan en bonne fortune ou un page la cherchant; ce n’était ma foi! qu’un pauvre diable de fauconnier portant chausses olive et casaque mi-partie vert et jaune, n’ayant d’autre arme qu’un gant de peau rembourré et tenant à la main son bonnet, comme un humble vassal, un maigre hère qu’il était.
Il est vrai que sous son modeste costume, on devinait un homme énergique, intelligent, brave et insoucieux. Sa barbe noire, son œil brillant, ses cheveux, crépus et lustrés, ses épaules herculéennes, la finesse d’attache de ses poignets, et la noble simplicité de ses gestes, annonçaient un personnage d’une condition supérieure à celle qu’il paraissait occuper.
Il salua don Fernand avec respect, mais sans humilité, et lui dit:
—Seigneur, pouvez-vous m’écouter une heure?
—Qui êtes-vous et que me voulez-vous? demanda le gentilhomme en l’examinant avec une attention mêlée de curiosité.
—Ce que j’ai à vous dire est long; quant à mon nom, il vous est inconnu, je me nomme Pedro, je suis attaché à la vénerie du roi.
—Voyons ce qui vous amène...
Don Fernand s’assit dans un fauteuil à large dossier, croisa les jambes et regarda son visiteur.
—Je me nomme Pedro, reprit celui-ci, parce que l’inquisition m’a baptisé et m’a donné ce nom; je suis fauconnier du roi, parce qu’il faut avoir un état dans ce monde, sous peine d’être réputé riche ou sorcier, ce qui l’un ou l’autre indistinctement, conduit au bûcher. Mais avant d’être fauconnier, j’étais Maure, et je sculptais des coupes, des aiguières et des statues en plein or massif,—comme avant de me nommer Pedro, je me nommais Aben-Farax.
Don Fernand fit un geste d’étonnement.
—Et que venez-vous me demander? fit-il.
—Pour moi, rien; pour mes frères beaucoup.
—Voyons, qu’exigez-vous?
—Je vous ai dit, que je me nommais Aben-Farax, comme vous, avant de prendre le nom de don Fernand et le titre de marquis de Valer, vous vous appeliez Aben-Humeya et vous vous faisiez gloire de descendre de nos derniers rois.
—C’est vrai, et je suis toujours fier de ma race.
—Merci pour cette parole, monseigneur; elle double la confiance que j’ai mise en vous, et je vais remplir ma mission. Les Maures sont malheureux en Espagne; sur cette terre autrefois leur conquête et leur bien, ils sont maintenant esclaves. On leur interdit la carrière des armes et l’épée; ils se sont résignés et sont devenus artisans et laboureurs; puis on leur a défendu l’exercice de leur culte, et ils ont encore courbé le front; mais aujourd’hui, don Fernand, il court d’étranges bruit à la cour d’Espagne...
—Ah! fit don Fernand attentif, et quels sont ces bruits?
—On dit qu’on défendra aux Maures de porter leurs vêtements, qu’on les baptisera tous de force, qu’eux seuls désormais paieront l’impôt, et qu’on leur interdira de résider—dans la ville de Grenade—aux environs de l’Alhambra.
—Après? dit don Fernand.
—Seigneur, reprit Pedro, les Maures sont à bout de patience, ils sont las de souffrir, de pleurer, de fléchir le genou et de subir le joug d’un peuple insolent et ingrat. On nous a défendu de porter des armes, mais nous en avons dans les caves de nos demeures; on a essayé de nous ruiner, mais nous possédons plus d’or, de rubis et d’émeraudes que dix rois d’Espagne réunissant leurs richesses.
—Je le sais. Que comptez-vous faire?
—Prendre les armes, don Fernand.
Le gentilhomme tressaillit:
—Folie! dit-il.
—Et puis continua Aben-Farax, chercher parmi nous un homme qui descende en ligne directe de nos anciens rois, et lui dire: Il nous faut un chef, veux-tu l’être?
—Ah! et ce chef... l’avez-vous trouvé?—Quel est-il?
—L’un de nous deux, dit froidement le fauconnier.
Don Fernand se leva brusquement:
—Moi peut-être... dit-il;—du moins ce serait mon droit... mais toi, quels sont tes titres?
—Je suis le dernier descendant de la race royale des Abassides, comme toi le dernier des Abencerrages, répondit Pedro.
—Tu es presque mon égal, dit don Fernand en saluant.
—Je serai ton sujet ou ton ennemi, don Fernand, ton roi ou ton lieutenant.
—Que veux-tu dire?
—Je veux dire que dans huit jours, si les bruits sinistres qui circulent à Madrid sur notre race se confirment, les Maures se lèveront en armes, secoueront le joug odieux qui les accable, et évoquant l’ombre de Boabdil, leur dernier et malheureux souverain, se referont enfin un roi.
—Et ce roi? demanda don Fernand.
—Ce sera toi si tu acceptes, moi si tu refuses.
—Je ne refuse ni n’accepte, dit froidement don Fernand.
—Que signifient ces paroles?
Don Fernand examina le sablier qui coulait sans s’arrêter dans un coin de la chambre, et, étendant la main:
—Il est une heure du matin, dit-il. A huit heures, je te répondrai.
—Pourquoi ce délai?
—C’est mon secret.
—Est-il donc besoin de réfléchir pour accepter une couronne?
—Oui, quand cette couronne doit être achetée au prix d’un torrent de sang.
—Ce sera le sang des martyrs.
—Sans doute; mais peut-être, hélas! ne suffira-t-il point pour l’affermir sur ma tête; peut-être sera-t-il impuissant à faire le bonheur du peuple qui m’aura choisi pour son chef.
—Don Fernand, murmura Aben-Farax, tu parles bien: mais on voit à tes discours que tu vis, toi, de la vie espagnole, et que tu ne souffres point comme nos frères.
—Je souffre plus qu’aucun d’eux, Aben-Farax, murmura don Fernand;—il n’est pas nécessaire de régner pour être roi, d’être aimé et respecté d’une nation pour aimer tendrement le peuple. Je suis roi moralement, frère; je me souviens que mes pères ont tenu un sceptre, et je verse une larme à chaque larme que laisse échapper le peuple de mes pères.