Cette course insensée ranima l’infante; elle ouvrit les yeux, poussa un nouveau cri et se crut un moment le jouet d’un rêve étrange où le fantôme de don Paëz, mort pour elle, l’emportait aux enfers sur un cheval fantastique.
On devait être inquiet de la princesse; le roi envoyait sans doute déjà dans toutes les directions... Peut-être ses ennemis à lui, don Paëz, commentaient-ils déjà son absence...
Et alors, comme les morts ne sont plus soumis aux convenances qui régissent les vivants, elle oublia les lois inflexibles de l’étiquette, les leçons sévères de la camérera-mayor; et soit frayeur, soit élan d’amour, elle passa ses bras au cou de don Paëz et l’enlaça étroitement. Ce fut une course vagabonde et charmante, une féerie arabe, que ce trajet à travers monts et vaux, accompli sur un cheval qui paraissait avoir des ailes, par cet homme et cette femme, beaux tous deux, jeunes tous deux, semblant avoir devant eux l’avenir qui rendrait l’heure présente éternelle.
Malheureusement cette femme était princesse, cet homme était un simple cavalier et le rêve se brisa aux portes de l’Escurial.
La nuit était venue, obscure; le palais était illuminé comme pour une fête, le cor résonnait, et dans toutes les directions, plaines ou collines environnantes, passaient au galop, phares éblouissants dans les ténèbres, des cavaliers portant des torches et cherchant la fille du roi.
—La voilà! s’écrièrent cent voix, au moment où le cheval ruisselant franchit le pont-levis.
—Escortée par don Paëz, ajouta une voix moqueuse qui fit tressaillir le colonel des gardes.
Cette voix, c’était celle du chancelier Déza, son ennemi mortel.
Don Paëz frissonna involontairement en entendant l’insinuation du chancelier; mais l’infante sauta lestement à terre et saluant d’un geste les courtisans accourus et courbés sur son passage, elle leur montra don Paëz et leur dit avec cette assurance que les femmes les plus timides possèdent aux heures critiques:
—Messieurs, voici mon sauveur!
Et comme on se regardait étonné, elle poursuivit:
—Don Paëz a tué de sa main, l’un d’un coup de pistolet, l’autre d’un coup de poignard, et après une lutte corps à corps au bord d’un précipice, deux ours qui n’auraient pas dédaigné de déchirer à belles dents une infante d’Espagne.
Ce mot fut dit avec un calme apparent qui déguisait mal un reste de frayeur; le ton de l’infante avait un cachet de vérité dont nul ne douta; on cria: Vive dona Juanita! on la porta en triomphe chez le roi, qui venait d’être pris d’un accès de goutte.
En même temps on se pressait autour de don Paëz; on le flattait, on le complimentait, et, plus rassuré, don Paëz saluait le chancelier d’un sourire dédaigneux et moqueur.
Les gardes, qui adoraient leur colonel; les pages, qui l’aimaient pour sa munificence et son luxe élégant, qui contrastait avec l’avarice sordide du chancelier, son rival dans la faveur royale, chantaient bien haut ses louanges et son courage, à travers les salles et les corridors qu’il traversait sur les pas de l’infante.
Le roi avait été averti du retour de la jeune princesse; il en connaissait déjà tous les détails bien en avant qu’elle arrivât jusqu’à lui, suivie et presque portée par la foule.
Quand elle parut sur le seuil de la chambre royale, malgré son état souffrant, le roi se leva, alla vers elle et la pressa tendrement dans ses bras, tandis que le chancelier rejoignait le grand inquisiteur et le duc d’Albe, placés derrière le fauteuil de Philippe II.
L’infante raconta alors à son père les péripéties du drame auquel elle avait assisté et dont le colonel Paëz était le héros; elle le fit même avec une volubilité, un enthousiasme tels, que le chancelier, inquiet déjà, en tressaillit de joie et dit tout bas au duc d’Albe:
—L’infante nous sert à merveille.
Le roi écouta gravement le récit de sa fille, puis se tourna vers don Paëz et lui dit:
—Messire Paëz, venez baiser notre main royale. Nous vous remercions en notre nom et au nom de nos sujets.
La joie et l’orgueil brillèrent sur le front du colonel des gardes; il s’avança la tête haute, jetant un superbe regard au chancelier, mit un genou en terre et baisa la main du roi.
—Messire don Paëz, continua le roi, vous êtes notre favori et nous vous aimons à l’égal de nos plus chers sujets, bien que de votre propre aveu vous soyez étranger à notre royaume d’Espagne; pour vous donner une preuve nouvelle de notre gratitude et de notre confiance, nous vous octroyons un gouvernement.
Don Paëz tressaillit et s’inclina frémissant; le chancelier devint livide et jeta au duc d’Albe un regard effaré.
—Le marquis de Mondéjar, poursuivit le roi est parti ce matin pour Grenade, dont il est vice-roi;—vous l’allez rejoindre, nous vous nommons gouverneur de l’Albaïzin, cette ville turbulente que les eaux du Duero ont peine à séparer des terrasses de l’Alhambra.
Don Paëz pâlit: cette faveur, qui l’avait d’abord fait tressaillir d’orgueil, n’était plus qu’une disgrâce. Gouverneur d’un faubourg de Grenade, sous les ordres immédiats d’un autre officier, lui, le colonel-général des gardes, le favori du roi! C’était une dérision amère, si amère, qu’il crut à une plaisanterie et regarda le roi.
Mais le roi était froid et sérieux comme s’il eût été en conseil de ministres.
Le duc d’Albe et le chancelier échangèrent un sourire; le visage du grand inquisiteur redevint calme et souriant, de pâle et contracté qu’il était.
Il y eut un mouvement de stupéfaction parmi les courtisans; on ne comprenait rien à cette disgrâce.
—Sire, dit alors don Paëz un moment interdit, et retrouvant enfin l’usage de sa langue, l’Albaïzin est donc un gouvernement bien important, que vous l’octroyez au colonel-général de vos gardes, de préférence à un simple capitaine de gendarmes ou de lansquenets?
—Très peu en apparence, beaucoup en réalité, ami Paëz, répondit le roi avec calme.
—Vraiment, sire? fit don Paëz pâle de colère.
—Messire don Paëz, poursuivit le roi, il y aura peut-être un soulèvement d’ici à quelques jours, en notre beau royaume de Grenade, et alors vous aurez pour mission de bombarder, du haut des tours de l’Albaïzin, les colonnes et les jardins de l’Alhambra...
Don Paëz tressaillit et releva la tête:
—En ce cas, dit-il, j’accepte la mission que me confie Votre Majesté.
—En vérité? fit le roi, et sans cela vous l’eussiez refusée?
—Peut-être... sire.
Le roi se mordit les lèvres, mais au lieu d’éclater, ainsi que cela lui arrivait souvent, après un mot impertinent, il se contenta de sourire et répondit:
—Tu es donc fier, ami Paëz?
—On doit l’être, quand on a l’honneur de servir Votre Majesté.
Le roi frappa amicalement sur l’épaule de son favori, geste qui impressionna désagréablement ses rivaux; puis il fit un signe et demanda qu’on le laissât seul avec son colonel des gardes.
La chambre royale fut évacuée sur-le-champ; une fois seul avec Paëz, le roi dit au colonel des gardes:
—Ami Paëz! je te disais ce matin que tu avais de grands ennemis à ma cour.
—Qu’importe! si j’ai l’amitié de Votre Majesté.
—Tu l’as. Cependant il court d’étranges bruits sur vous. On dit que vous êtes ambitieux...
Le favori pâlit et regarda le roi avec inquiétude.
—Et que, poursuivit Philippe II, non-seulement vous désirez arriver aux premiers emplois du royaume, mais encore...
Le roi s’arrêta et se prit à rire.
—Mais encore, sire? insista don Paëz.
—Oh! ceci est burlesque, ami Paëz, et il faut que le chancelier soit fort ton ennemi...
—Sire, s’écria don Paëz, qui maître de lui, comprenait combien le terrain devenait glissant, je ne consens à savoir quelle accusation le chancelier porte contre moi, que si vous m’autorisez à lui planter, en champ-clos, la lame de mon épée dans la gorge.
—Tout beau! mon maître, j’ai besoin de mon chancelier.
—Eh bien! sire, en ce cas, voyez si mes services passés, si mon dévoûment et ma fidélité ne sont point assez forts pour me garantir de quelque accusation infâme;—et puis, si vous croyez messire don José Déza plus que vous ne croyez votre cœur et vos yeux, sire, envoyez-moi à l’échafaud ou au bûcher, mais ne me dites point de quoi le lâche m’accuse, car, malgré mon respect pour Votre Majesté...
—Eh bien! vois-tu, ami Paëz, interrompit le roi avec bonhomie, je ne veux pas t’attrister davantage, mais il est nécessaire que tu t’éloignes quelques mois de notre cour. Je sais que les Maures vont se révolter, et j’en suis satisfait, ce sera le moyen de les écraser une fois pour toutes, et de ne plus entendre les criailleries du grand inquisiteur, de mon chancelier et de tant d’autres. Dieu! fit le roi avec un soupir d’ennui, comme ces gens-là sont fatigants, et que je les ferais bien bien brûler si je n’en avais si grand besoin!
—Votre Majesté, dit charitablement don Paëz, ne pourrait-elle pas trouver un moyen convenable de les remplacer?
Un large sourire épanouit le visage sombre de Philippe II.
—Tu as de l’esprit comme le roitelet de Navarre.
—Merci, sire.
—Et puisque tu as tant d’esprit, tu devrais songer que je deviens vieux, que j’ai la goutte, qu’une journée de chasse est bien pénible pour moi et que j’ai besoin de me coucher. Frappe sur ce timbre, Paëz, mes gentilhommes me vont venir déshabiller...
—Vous passerai-je la chemise, sire?
—Tu vois bien que tu es ambitieux, Paëz, mon ami, car tu réclames une faveur de prince du sang. Non, va-t’en; il n’y aura pas, ce soir, de coucher du roi.
Don Paëz s’inclina.
—A propos, dit le roi, si tu n’étais pas trop las, tu ferais bien te mettre en route dès ce soir.
—Pour Grenade?
—Sans doute. Le temps est précieux, mon maître.
Don Paëz attacha son œil perçant sur le roi. Le roi avait l’air d’un bonhomme qui n’entendait absolument rien à la politique, et n’avait d’autre préoccupation grave que la goutte dont il souffrait fort.
—Je ne suis jamais las, dit le favori, quand il s’agit du service de Votre Majesté.
—Bien parlé, messire. Ainsi c’est convenu, tu pars ce soir, sans bruit, presque seul, avec quelques gardes bien entendu;—un colonel du roi ne voyage point sans escorte.
—Sire, m’accorderez-vous une grâce?
—Parle, ami Paëz, j’accorde toujours à ceux que j’aime.
—Je voudrais composer moi-même la garnison de l’Albaïzin.
—Eh bien!... prends les régiments que tu voudras.
—Je demanderai donc le premier escadron des gardes, le régiment de gendarmes allemands que commandait don Fernand de Valer, et, de plus, une compagnie de lansquenets.
—Soit, je te les accorde. Ils partiront demain, tandis que tu les précéderas pour prendre possession de la place.
Don Paëz baisa les mains du roi et fit un pas pour sortir. Sur le seuil il s’arrêta:
—Pardon, sire, dit-il, j’ai une dernière prière à vous adresser.
—Voyons? fit le roi avec bonté.
—Messire don Diégo d’Altona, un des gentilshommes de la chambre, est mort en duel il y a huit jours, et il n’est point remplacé encore.
—Et tu voudrais me donner un protégé?
—Un ami, sire, un gentilhomme écossais de bonne maison qui désire vous servir.
—Eh bien! tu me l’enverras.
—Je vais lui mander un messager. Il arrivera demain à l’Escurial, avant le coucher du soleil.
—Je désirerais, sire, que nul, à la cour, ne sût que ce gentilhomme est présenté par moi.
—Je te promets le secret, foi de roi!
Don Paëz sortit par les petits appartements et gagna l’escalier dérobé qui conduisait à son logis.
L’escalier était obscur, cependant il sembla au gentilhomme qu’une forme blanche glissait devant lui.
Il doubla le pas, un léger bruit lui confirma la présence d’un être vivant dans l’escalier;—et au moment où il allait demander qui donc était là, une petite main satinée se posa sur sa bouche et une voix qu’il reconnut murmura tout bas: silence!
Cette voix, cette main c’était celles de l’infante.
—Vous ici, madame? fit-il avec un étonnement mêlé de joie.
—Chut! reprit-elle. Vous m’avez dit vrai, n’est-ce pas, quand vous m’avez dit que vous étiez de maison princière?
—Oui, sur l’honneur!
—Vous allez commander une place forte dans le royaume de Grenade, il court des bruits de guerre, soyez vaillant et songez à moi...
La voix de l’infante tremblait.
—Et... fit don Paëz ému, vous, madame?
—Moi, dit l’infante, j’attendrai que vous soyez le plus grand capitaine des Espagnes, et puissiez reprendre votre nom. Adieu.
Don Paëz écoutait encore cette voix mélodieuse et tremblante, qui soulevait son cœur d’orgueil et d’enthousiasme, que déjà l’infante était loin et que le frôlement de sa robe s’était éteint dans les corridors. Il gagna son logis, ivre d’espérance; puis avant d’appeler le Maure qui lui servait de valet de chambre, pour lui ordonner de préparer son départ, il se jeta un moment dans un fauteuil, croisa les bras, et se dit avec un fier sourire:
—Ah! messire Philippe II, roi des Espagnes, vous êtes un grand politique, dit-on, et vous l’êtes, puisque vous déguisez une disgrâce sous l’apparence de l’amitié la plus vive;—mais vous ne connaissez point don Paëz, sire roi, et don Paëz est plus profond politique que vous. O ambition! ajouta-t-il, tu es la plus noble et la plus grande des passions, car ceux que tu prends en croupe montent si haut, qu’ils ne s’arrêtent que sur les dernières marches d’un trône!
Une heure après don Paëz galopait à cheval, suivi de son Maure, une route escarpée qui courait aux flancs de la Sierra.
Il était deux heures du matin environ et la lune enfin levée, versait des flots de clarté tremblante sur la plaine et les montagnes, guidant les deux cavaliers. Ce n’était point, cependant, la route de Grenade que suivait don Paëz; c’était peut-être à cause de cela qu’il enfonçait l’éperon aux flancs de sa monture pour arriver plus vite et ne point perdre un temps précieux.
Pourtant, quelque diligence qu’il fît, don Paëz voyagea toute la nuit, quittant parfois le penchant des montagnes, pour entrer dans une vallée sauvage comme on en voit dans la chaîne des Sierras espagnoles; puis, abandonnant les vallées pour de petites plaines arides, caillouteuses, que bornaient à l’horizon de nouvelles collines couvertes de bruyères, et des forêts de chênes verts rabougris. A mesure que la nuit s’écoulait, le chemin que suivait le colonel des gardes devenait plus étroit et moins frayé; bientôt ce ne fut plus qu’un sentier tracé à peine par les pâtres et les muletiers; et enfin, quand vint le point du jour, notre cavalier se trouva au sommet d’un mamelon où disparaissait tout vestige du passage et de la présence des hommes.
Il se trouvait sur l’un des pics les plus élevés de la Sierra.
Sous ses pieds s’étendait une petite vallée creusée en entonnoir, couverte de bruyères verdoyantes, entourée de jeunes taillis et ayant çà et là un coin de frais pâturages où venaient brouter les chèvres sauvages de la montagne.
Au milieu s’élevait une petite habitation, non point la venta espagnole, non point la posada où s’arrêtent les muletiers, ni la cabane du chasseur d’ours, mais une maison au toit élancé qui rappelait vaguement les climats du Nord, la hutte du montagnard écossais.
Une vigne sauvage grimpait le long des murs et entrelaçait ses pampres capricieuses à l’entour des fenêtres; un grand sycomore rejetait une partie de son feuillage sur la toiture, pour l’abriter des rayons du soleil; un rideau de bruyères lui servait de ceinture, et sur la pelouse verte qui s’étendait devant la porte paissait une vache blanche et noire, venue à grands frais des bords de la Twed.
Malgré l’heure matinale, les croisées de la petite maison écossaise étaient ouvertes, et l’arrivée du colonel des gardes fut signalée par un lévrier noir et feu qui gardait le logis en compagnie d’une vieille femme vêtue à l’écossaise et assise sur le seuil, sa quenouille à la main.
Le lévrier s’élança en grognant à la rencontre de don Paëz, mais il le reconnut sans doute à mi-chemin, car ses aboiements dégénérèrent en cris de joie, et il dressa ses longues pattes sur l’étrier du gentilhomme pour lui lécher les mains.
—Bonjour, Mary, dit le colonel des gardes en saluant la vieille Écossaise. Hector est-il levé?
—Il est parti pour la chasse depuis plus d’une heure, monseigneur.
—Pourvu, fit don Paëz, qu’il ne soit pas trop loin encore.
Et il entra dans la maison, y prit une cornemuse accrochée au-dessus du manteau de la cheminée et sonna, à pleins poumons, une fanfare de chasse, bien connue en Écosse, celle du roi Robert.
Peu après la même fanfare retentit dans les bruyères et bientôt, au sommet d’un coteau voisin, don Paëz vit se dessiner sur le gris cendré du ciel matinal, la silhouette du chasseur qui répondait à son appel. En même temps un autre chien, noir comme le premier, mais de cette belle race épagneule qu’on nomme de nos jours les chiens du roi Charles Ier, apparut bondissant au-dessus des bruyères et devançant son maître pour venir fêter le nouveau venu.
Le chasseur qui accourait presser don Paëz dans ses bras, c’était Hector.
Cinq ans s’étaient écoulés depuis son départ d’Écosse; mais le temps avait été impuissant à écarter de son front ce voile de sombre tristesse que nous lui avons déjà vu. Il était aussi mélancolique, aussi désespéré, le pauvre jeune homme, que le jour où son frère Gontran l’arracha tout sanglant du combat et l’emporta, sur son cheval, loin de Bothwell et de cette reine ingrate qu’il avait tant aimée.
En vain don Paëz avait-il cherché à cicatriser la plaie vivace de son âme: soins empressés, attentions exquises, tout avait été superflu.
Hector avait voulu vivre loin du monde, il avait paru regretter les montagnes et les sauvages vallées de sa chère Écosse: don Paëz lui avait fait élever cette maison, dont le style rappelait l’Écosse, au milieu de ce paysage agreste qui avait un air de famille avec les sites des monts Cheviot; Hector avait un jour souhaité de revoir Mary, la nourrice de son malheureux Henry, don Paëz avait fait venir la vieille femme.
Don Paëz, l’ambitieux et le cœur froid, laissait ses rêves de grandeur et son égoïsme sur le seuil de la maison d’Hector. Il l’aimait plus que Gaëtano, plus que Gontran, plus que tout au monde. Hector, c’était pour lui cette maîtresse qu’on dérobe à tous les regards, dont on cache l’existence à tous, pour laquelle on s’échappe furtivement et qu’on vient visiter en secret. C’était encore cet enfant gâté dont on épie les fantaisies et les caprices pour les satisfaire aussitôt, dont on envie un sourire, dont la joie devient une source de bonheur, dont la tristesse assombrit l’âme et plisse le front.
Don Paëz avait laissé ignorer à la cour l’existence de son frère; il venait le voir, à l’insu de tous, même du roi. Pour quelques heures, il oubliait près de lui ses rêves, son but, son orgueil. Il prenait dans ses mains la tête blonde d’Hector, comme un frère aîné celle d’une sœur chérie, il la couvrait de baisers et cherchait dans ses yeux un furtif rayon de bonheur.
Hélas! ce rayon ne brillait jamais!
Hector accourut, se jeta dans les bras de son frère qui l’y tint longtemps serré;—puis il lui dit:
—Passeras-tu la journée avec moi, Paëz?
—Non, dit brièvement Paëz, je ne descendrai pas même de cheval.
—Mon Dieu! fit Hector tremblant et regardant le soucieux visage de son frère; qu’as-tu donc, Paëz?
—Enfant, répondit le colonel des gardes, je cours un grand danger.
—Un danger! toi? et lequel?
La disgrâce du roi.
—Mon Dieu! fit Hector, que vas-tu donc me dire?
—Frère, dit don Paëz, tu as horreur du monde; mais il faut, si tu m’aimes, rentrer dans le monde.
Hector jeta un muet et douloureux regard à sa chère solitude, et répondit:
—Frère, compte sur moi. Faut-il reprendre la cape et l’épée, courir à cheval et sans trêve à travers les populations et les contrées différentes de l’univers?
—Rien de tout cela; il faut vivre à la cour du roi Philippe II.
—Près de toi!
—Non, loin de moi. Je suis presque exilé.
—Que me dis-tu donc là, frère?
—Le roi me donne le gouvernement de l’Albaïzin, un faubourg de Grenade, à moi son colonel des gardes! N’importe! il faut obéir; et pendant que je serai loin de lui, mes ennemis infatigables et qui ont juré ma perte, mes ennemis creuseront sans relâche un souterrain dont la voûte s’écroulera sous mes pas, à mon retour. Je n’ai personne à Madrid, personne à l’Escurial qui m’aime assez pour me défendre.
—Je te défendrai, moi, dit fièrement Hector.
—Aussi viens-je à toi pour te dire: Frère, nous nous devons l’un à l’autre, car nous porterons un jour le même nom, et il faut que ce nom soit grand et respecté entre tous; tu étais en péril en Écosse, et je suis accouru; maintenant c’est moi que le danger menace. A moi, frère! à moi!
—Je suis prêt, répondit Hector. Que dois je faire?
—J’ai annoncé au roi l’arrivée d’un gentilhomme écossais dont il fera un gentilhomme de la chambre; j’ai sa parole royale que nul, à la cour, ne saura que nous sommes parents;—tu y porteras le nom de ton père adoptif, ce laird écossais qui t’éleva. Ta charge te placera près du roi à toute heure; à toute heure tu pourras l’approcher et veiller sur mes ennemis, qui sapent sourdement mon crédit et ma faveur.
—Et je ferai bonne garde, frère, sois tranquille.
—Le plus acharné de tous est le grand chancelier, et il se nomme don José Déza.
—Bien, et les autres?
—Des autres, deux sont redoutables: le duc d’Albe et don Antonio, le grand inquisiteur.
—Voici des noms à jamais gravés dans ma mémoire.
—Au moindre bruit qui te parviendra, à la moindre crainte qui surgira dans ton esprit, au plus léger froncement de sourcils du roi, quand mon nom sera prononcé devant lui, mets un messager à cheval et envoie-le à Grenade avec cet anneau.
Don Paëz tira une bague de son doigt et la remit à Hector.
—Si le danger est réel, tu m’enverras celui-ci.
Et il lui passa au doigt un second brillant.
—Et s’il est pressant, s’il n’y a ni temps à perdre ni moyen de soutenir la lutte de loin, tu mettras toi-même le pied à l’étrier, tu crèveras dix chevaux en route, et tu arriveras à Grenade. Alors je retournerai près du roi, j’irai me défendre moi-même, et si je suis vainqueur... Oh! s’écria don Paëz, dont l’œil étincela comme l’éclair, si je suis vainqueur! ils verront si les griffes du lion s’émoussent et se brisent, même sur l’airain et sur l’acier? A cheval, Hector! à cheval!
La petite habitation d’Hector renfermait deux chevaux, tous deux nés dans la verte Écosse, ayant brouté dans leur jeunesse les genêts d’or et les bruyères grises des montagnes; animaux dociles, patients, infatigables comme tout ce qui ne naît pas dans les plaines; rapides comme une étincelle du tonnerre et galopant à la crête des précipices et sur le bord des torrents avec la fantastique assurance de ces chevaux-fantômes des ballades de leur pays.
Mary sella l’un d’eux, le plus jeune et le plus fort; il était gris de fer, ses jambes étaient grêles comme les fuseaux de la vieille femme, on eût aisément compté chaque muscle et chaque veine sur son large garrot, et son œil à fleur de tête étincelait comme celui des andalous et des arabes. Hector se mit en selle, prit sa claymore, son plaid et sa carabine à deux canons superposés; il suspendit à son flanc droit la dague et la gourde des chefs de clans, rejeta sur son épaule la cornemuse de chasse, agrafa à son chapeau une plume de geai noire et bleue, qui était celle du clan où il avait passé sa jeunesse—et, ainsi équipé, il siffla ses deux chiens, l’épagneul et le lévrier.
—Tiens, frère, dit-il à don Paëz, emmène l’un des deux, celui que tu voudras, et puis, arrivé à Grenade, renvoie-le-moi.
—Pourquoi cela? demanda don Paëz.
—Parce qu’ainsi il connaîtra la route en te portant l’anneau que tu me confies, bien plus rapidement et surtout plus sûrement qu’un cavalier.
—Tu as raison, fit don Paëz, les chiens valent mieux que les hommes; leur fidélité est à l’abri de l’or... et de l’ambition. Je choisis le lévrier.
Mary se mit à sangloter en voyant partir Hector.
—Ce sera comme mon fils Henry, murmura-t-elle, ils me l’ont tué... et pourtant il devait revenir.
—Je reviendrai, mère nourrice, murmura Hector avec émotion... je reviendrai...
Et comme un pressentiment funeste venait l’assaillir, il poussa son cheval en avant et s’engagea le premier dans le sentier abrupt qui conduisait vers les plaines.
Les deux frères coururent côte à côte pendant deux heures; puis, arrivés aux portes d’un misérable village bâti sur la hauteur, ils s’arrêtèrent un moment.
La route se bifurquait. D’un côté elle remontait vers le nord et gagnait l’Escurial; de l’autre, elle descendait au midi et courait en longs détours vers les fertiles vallées de ce paradis de l’Espagne qu’on nomme le royaume de Grenade.
Hector fit un signe au lévrier, et l’animal docile se plaça devant le cheval de don Paëz.
—Frère, dit alors celui-ci en pressant une dernière fois Hector dans ses bras:—quand dans les corridors de l’Escurial ou de Madrid, tu rencontreras seule une belle et charmante fille, blanche comme du lait d’Écosse, avec de grands yeux noirs comme la plume de ton feutre, une femme comme en rêvent les poètes arabes,—si nul ne t’entend, si nul le voit, approche-toi et dis-lui bien bas:
—L’aimez-vous toujours?
—Enfin! dit Hector tressaillant soudain, tu aimes, frère Paëz, ton cœur de marbre s’est ouvert?
Un sourire glacé passa sur les lèvres de don Paëz.
—Fou! dit-il, est-ce que je puis aimer, moi?
Et don Paëz prononçait ce blasphème sous un étincelant rayon de soleil levant, au penchant d’une colline embaumée, dont chaque arbre fleuri était un orchestre, où, musiciens du roi des cieux, les oiseaux chantaient un hymne d’amour; devant une fontaine ombragée d’un sycomore et sous les rameaux duquel deux jeunes filles du village s’étaient assises, les bras arrondis sur leur alcaraza, pour deviser tout bas de deux beaux muletiers qui reviendraient le lendemain des plaines d’Andalousie avec des tissus mauresques, des étoffes et quelques-uns de ces romanceros aux sons desquels les mules marchent gravement et cadencent leurs pas.
—Impie! murmura Hector, tu ne l’aimes pas, et cependant...
Hector hésita.
—Cependant? demanda don Paëz.
—Et cependant, tu veux savoir si elle t’aime toujours...
—Oui, fit don Paëz; mais sais-tu quel nom elle porte?
Il se pencha sur le cou de son cheval, et effleurant de ses lèvres l’oreille d’Hector:
—Elle se nomme dona Juanita, infante d’Espagne.
—Imprudent! fit Hector qui tressaillit.
—Bah! répondit don Paëz, l’audace est le talisman des ambitieux; oser, c’est pouvoir!
Et il fit de la main un geste d’adieu à son frère, siffla le lévrier et lança son cheval au galop sur la route de Grenade, dont les cailloux grincèrent et jetèrent des myriades d’étincelles.
Don Paëz courut toute la journée sous ce soleil ardent de l’Espagne qui terrasse les plus énergiques natures et les accable de son poids.
La sueur ruisselait de son front, son cheval était mourant de fatigue,—mais l’orgueilleux don Paëz avait hâte d’arriver et de se convaincre, en présence de ce faubourg mesquin qu’on avait décoré pour lui du nom de gouvernement, de l’étendue de sa disgrâce pour la regarder en face et la dominer.
Don Paëz n’était pas un de ces cœurs pusillanimes qui fuient le malheur ou le danger; il allait au contraire au-devant d’eux, et les mesurait avec un calme superbe.
Vers le soir, cependant, après une halte de quelques minutes à une posada, dans laquelle lui et son Maure changèrent de chevaux et où ils prirent un frugal repas,—don Paëz modéra son allure et se mit à réfléchir.
Quand don Paëz réfléchissait, il laissait volontiers flotter la bride sur le cou de son cheval et parfois même lui permettait d’arracher un rameau vert aux arbres de la route ou de brouter une touffe d’herbes.
Il cheminait alors dans une plaine déserte malgré sa fertilité et sa luxuriante végétation, une plaine se déroulant en long boyau entre deux chaînes de montagnes boisées, au flanc desquelles paraissaient, épars çà et là, un troupeau de moutons blancs ou fauves dont les clochettes tintaient au loin, et un vieux pâtre, fièrement drapé dans ses haillons, debout sur une roche grise, chantant d’une voix grave et sonore un romancero des rois mauresques, les maîtres du passé, les proscrits du présent, et toujours les héros de ce peuple de poètes qui a inventé les balcons, les guitares et les sérénades.
Le soleil avait émoussé ses rayons; la brise du soir s’était levée embaumée et tiède; les orangers et les grenadiers secouaient leurs panaches à son souffle, et des nuées d’oiseaux bavards, de merles siffleurs et de perdrix rouges, s’enlevaient, au passage du cavalier, des broussailles et des genêts voisins, fuyant à tire d’ailes la présence de l’homme.
Alors don Paëz laissa quelques minutes ses projets d’ambition s’assoupir dans son esprit inquiet,—il s’abandonna à ce calme grandiose et poétique du paysage qu’il parcourait, et involontairement il songea à ce mot impie que lui avait jeté Hector, le matin, quand il niait et raillait l’amour. Il se laissa bercer ainsi par les doux soupirs du vent, le chant des oiseaux et ces mille bruits confus qui s’élèvent des champs au déclin du jour, admirant, comme à son insu, les riches teintes de l’horizon, et ces accidents infinis de forme et de couleur que le soleil couchant sème dans le ciel et sur les collines lointaines.
Et alors, peut-être, se prit-il à penser que les plus nobles, les plus orgueilleuses ambitions humaines n’excitaient qu’un sourire de mépris de cet artiste sublime, de ce poète des poètes, de ce roi des rois qu’on nomme Dieu,—tandis qu’un rayon d’amour pur et vrai, un de ces élans du cœur comme n’en ont plus ces hommes que l’ambition ronge et mord éternellement, trouveraient grâce devant son dédain.
Aimer une femme!
Don Paëz pesa ces trois mots quelques minutes, et il répondit enfin par ceux-ci:
—Aimer, qui? Serait-ce l’infante, cette naïve enfant qui avait enlacé son cou de ses bras d’albâtre avec la spontanéité candide de la passion?
—Bah! se répondit-il on n’aime pas la femme dont on veut faire un marchepied à son ambition.
Serait-ce cette gitana. Bohémienne couverte d’oripeaux, devant laquelle des bandits s’inclinaient avec respect, dont la voix avait un charme magnétique, fascinateur, inexplicable; sous le regard de laquelle on baissait involontairement les yeux, et qui, malgré sa condition misérable et son luxe d’emprunt, l’avait fait tressaillir, lui, don Paëz, le cœur de marbre?
—Peut-être, se dit-il au milieu de sa rêverie.
Et il se souvint que toute Bohémienne qu’elle pût être, elle était femme, et qu’il l’avait presque outragée... Il se souvint encore qu’elle ne s’était point montrée courroucée de la dureté de ses paroles; que plus d’une fois, au contraire, l’oppression de son sein, le timbre tremblant de sa voix, l’avait averti qu’elle souffrait en silence...
Don Paëz en était là de ses réflexions quand le site, changeant tout à coup à ses yeux, les interrompit un moment.
Il entrait dans une sauvage vallée, déserte en apparence comme la plaine qu’il abandonnait, mais en réalité, remplie d’une population mystérieuse et presque invisible, dont il devina bientôt la présence à certains mouvements qui se firent dans les touffes voisines, à des coups de sifflet lointains qui se croisèrent dans l’espace.
Mais don Paëz était brave,—il se contenta de visiter les amorces de ses pistolets et de recommander la même précaution à son Maure.
A mesure que les brumes du soir tombaient sur la vallée de plus en plus étroite et sauvage, il semblait à don Paëz que des ombres se mouvaient imperceptiblement sur les rochers voisins et, enfin, au moment où la nuit arriva tout à fait et jeta son humide manteau sur les épaules calcinées des montagnes, plusieurs pâtres descendirent de toutes parts dans la vallée et se placèrent bientôt sur la route du cavalier, semblant lui défendre de passer outre.
—Oh! oh! dit don Paëz à voix basse, voici des pâtres qui ont des mines bien sombres et qui ne me paraissent pas savoir le moindre romancero. Essayons de dérider leur front nuageux. Et il retira ses pistolets de leurs fontes et passa la bride à son bras.
—Holà! cria-t-il, quand la tête de son cheval toucha presque la poitrine de ces pâtres étranges, holà! mes maîtres; place, au nom du roi!
—De quel roi? demanda l’un d’eux.
—Du roi d’Espagne, corbleu!
—Lequel? demandèrent-ils encore.
Don Paëz éclata de rire:
—Je ne sache pas, dit-il qu’il y en ait deux.
—Pardon, répliqua celui qui avait pris la parole le premier, il y a le roi de Castille, de Navarre et d’Aragon qui se nomme Philippe II...
—Et l’autre?
—L’autre est le roi de Grenade.
—Boabdil, peut-être, ricana don Paëz; et vous êtes sans doute les fantômes des Abencerrages, qui furent décapités dans la fameuse cour des Lions, au palais de l’Alhambra, et dont les têtes sanglantes roulèrent dans le bassin de marbre?
—Nous sommes des êtres vivants, et non point des fantômes, sire cavalier, et le roi de Grenade auquel nous obéissons a été proclamé cette nuit même à dix lieues d’ici, dans les Alpunares.
—Ah! ah! fit don Paëz qui tressaillit, et comment se nomme-t-il, ce roi-là?
—Aben-Humeya; il est le dernier des Abencerrages.
—C’est-à-dire qu’hier encore il avait nom don Fernand de Valer?
—Eh bien! fit don Paëz avec calme, moi, don Paëz, colonel général des gardes du roi Philippe II, je vous somme de me livrer passage.
—Don Paëz! murmurèrent les pâtres en se regardant, celui qui a défendu le Maure?... Il peut passer. Passez, seigneur don Paëz, et que le prophète, que vous niez, vous prenne en pitié et vous garde!
—Voici des gens courtois, fit don Paëz. Et il passa.
A une lieue plus loin, une nouvelle troupe l’arrêta. Il se nomma et passa encore.
—Morbleu! pensa le colonel des gardes, ces braves gens sont bien reconnaissants pour quelques mots qui me sont échappés avant-hier et qui leur sont arrivés je ne sais comment; ils semblent se croire obligés de me laisser aller prendre possession des canons que je pointerai sur eux à la première occasion favorable.
Il était tard, don Paëz mourait de faim, aucune habitation ne se trouvait sur la route.
—Pardieu! s’écria-t-il, j’aimerais mieux qu’ils m’arrêtassent. Au moins, j’aurais un lit et un souper.
Don Paëz achevait à peine cette réflexion faite à haute voix, qu’un homme se dressa lentement d’une touffe de grenadiers et lui dit:
—Si le seigneur don Paëz veut passer avec moi jusqu’au château de Madame, il y trouvera une excellente hospitalité.
—Qu’est-ce que Madame? demanda don Paëz, tremblant au souvenir de la gitana à laquelle les Bohémiens donnaient ce nom.
—C’est une princesse, répondit l’inconnu.
Une princesse! pensa don Paëz, ce ne peut être ma gitana; à moins cependant que ce ne soit une princesse de la Bohême, une reine des fous habitant un château en ruines et ayant pour sujets des vagabonds et des voleurs! Voyons toujours. Pour l’heure présente, je ne désire qu’une seule chose, un souper; et après ce souper, je n’aurai d’autre souhait qu’un bon lit et des rêves agréables, de ceux que je fais tout éveillé, et qui ne se réalisent encore que dans le sommeil.
Après ce monologue, don Paëz talonna sa monture essoufflée et suivit son guide inconnu.
C’était un beau garçon, autant qu’en put juger le colonel des gardes à la faible lueur de ce dernier crépuscule qui se prolonge assez avant dans la nuit et qui n’est que la réverbération de la terre encore brûlante, à cette heure, dans les chaudes contrées.
Le guide marchait d’un pas alerte, le poing sur la hanche, une main sur un vieux cimeterre de forme mauresque. Il portait la braye large et le turban vert et blanc des anciens maîtres du pays, et son visage olivâtre seyait à ravir à ce costume oriental.
A une centaine de pas du lieu où il s’était montré à don Paëz, il abandonna le creux de la vallée, et prit sur la gauche un sentier qui grimpait en rampes inégales au flanc ardu de la montagne.
—Diable! murmura don Paëz, mon souper serait-il bien loin?
—N’ayez crainte, seigneur don Paëz, répondit le Maure; nous n’avons plus qu’une demi-lieue à faire.
—Comment savez-vous mon nom?
—Qui ne saurait point le nom de notre généreux défenseur?
—Imbécile! pensa le colonel des gardes, tu ne sais donc pas que je suis nommé gouverneur de l’Albaïzin et que j’ai mission de bombarder l’Alhambra, si besoin est...
Le sentier était étroit et perdu sous les bruyères; de plus, il côtoyait un torrent desséché, et il fallait tout l’instinct des chevaux qu’ils montaient, pour que les cavaliers ne roulassent point au fond de quelque précipice que les brumes de la nuit enveloppaient soigneusement.
L’œil de don Paëz plongeait dans les ténèbres et cherchait vainement un point lumineux qui lui montrât enfin ce château où l’on devait convenablement l’héberger.
Tout à coup le Maure fut arrêté par deux hommes qui lui barrèrent le chemin:
—Où vas-tu? lui demanda-t-on?
—Chez Madame, répondit-il.
—Quels sont ces cavaliers?
—Des Espagnols qui viennent de l’Escurial.
—Sont-ils prisonniers?
—Non. C’est le seigneur don Paëz et son domestique.
—Don Paëz! firent les nouveaux venus, celui qui protége les Maures? Il peut aller où bon lui semble, en ce cas.
—Par le ciel! exclama le colonel des gardes, ceci dégénère en mauvaise plaisanterie, et je ne croyais pas ma réputation aussi étendue.
Les deux Maures s’inclinèrent profondément sur son passage, et il continua sa route.
Le sentier montait toujours au flanc de la sierra, et don Paëz cherchait en vain. Rien ne lui présageait le voisinage d’une habitation, castel ou chaumière.
Enfin, aux rampes abruptes des chemins succéda un brin de plaine, puis une gorge étroite,—et les cavaliers se trouvèrent sur un point culminant, d’où ils purent apercevoir, autant que le leur permettaient les vagues ombres de la nuit, une petite vallée au fond de laquelle étincelait une construction féodale, illuminée de la base au faîte.
—Voilà le château, dit le Maure conducteur.
—Ah! enfin, fit don Paëz avec un soupir de soulagement.
En ce moment la lune se leva derrière les montagnes voisines, et ses premiers rayons, tombant sur la vallée, firent resplendir comme un miroir les eaux d’un petit lac, au bord duquel surgissait le château.
A la clarté tremblante de l’astre nocturne, le colonel des gardes examina cette demeure où il allait passer la nuit, et le paysage qui l’environnait.
Le castel et la vallée avaient un charmant et poétique aspect. Ce n’était plus le château-fort morne et désolé sur son roc aride de la vieille Castille ou du pays de Léon, ni la gorge brûlée du soleil, sans eau et sans ombrage, comme on en trouve à chaque pas sous le ciel espagnol;—c’était au contraire une jolie construction arabe, blanche, coquette, aux vitraux coloriés, aux tourelles sveltes aux nervures élégantes, au toit pointu à flèches multipliées—une délicieuse maison de campagne, baignant son pied mignon dans les flots bleus et tranquilles d’un lac, ayant une ceinture de bosquets et de prairies, de grands sycomores secouant leurs verts panaches sous les fenêtres; et, tout autour du lac, des bouquets d’orangers, de citronniers et de grenadiers poudrés à frimats par le printemps ou diaprés de rouge comme une coquette qui ne dit plus son âge.
Au nord du château, c’est-à-dire dans une direction opposée au lac, s’étendait un jardin que celui des Hespérides n’eût point dédaigné pour rival, et où l’on devait trouver aisément des fleurs, des fruits et des parfums.
Don Paëz ne vit point tout cela distinctement, mais il le devina, et il poussa sa monture avec une joyeuse impatience.
Le sentier qui descendait au château était désormais uni, sablé, facile comme une route battue par des pieds de fée et qui s’assouplit à ce léger contact. Une double haie de saules pleureurs, d’aulnes tremblant au moindre souffle, de pommiers en fleurs et de jaunes mûriers, l’escortait jusqu’à la grille d’entrée, qui remplaçait le pont-levis. Les chevaux se laissèrent séduire par ce chemin facile, et, malgré leur lassitude, ils prirent le trot.
—Seigneur don Paëz, dit alors le Maure en montrant au cavalier les lumières scintillant çà et là aux croisées des divers étages, vous le voyez, on nous attend.
—Bah! répondit le colonel des gardes, vous, peut-être, mais moi?
—Vous, seigneur don Paëz; Madame savait que vous deviez passer cette nuit.
—Par exemple! grommela don Paëz, il paraît que la police de votre princesse est mieux faite que celle de l’Inquisition?
—Il le faut bien, fit modestement le Maure; sans cela l’Inquisition aurait déjà brûlé ce château, sous le prétexte qu’on y adore Mahomet.
—Votre princesse est donc musulmane?
—Je ne sais trop, murmura le Maure, qui devint sombre tout à coup.
Les chevaux s’arrêtèrent, hennissant à la grille.
La grille s’ouvrit, don Paëz entra.
Une douzaine de Maures, portant, non plus les haillons des pâtres, mais de splendides costumes nationaux, attendaient dans la petite cour ombragée sur laquelle ouvrait le blanc péristyle du château, et qu’arrosait une fontaine jaillissant des lèvres d’un triton.
Ils entourèrent don Paëz avec force marques de respect et lui dirent:
—Seigneur don Paëz, votre souper est servi depuis dix minutes. Voulez-vous nous suivre à la salle à manger?
Les uns s’emparèrent de son cheval pour le conduire à l’écurie, les autres, portant des torches, le précédèrent et lui firent gravir un grand escalier de marbre jaune à chaque repos duquel de vastes corbeilles de fleurs et des orangers, tout entiers poussés dans des caisses, jetaient d’enivrants et tièdes parfums.
Le cavalier était émerveillé et croyait faire un rêve.
Jamais, en lisant les romans de chevalerie des conteurs arabes ou espagnols de l’époque, il n’avait vu description de fée qui approchât de cette réalité.
Ses guides lui firent traverser plusieurs galeries, décorées avec ce luxe coquet quoique lourd des palais arabes, puis ils l’introduisirent dans une dernière salle entièrement meublée à l’espagnole, où la table était dressée.
Une exquise courtoisie de la fée du logis avait dicté sans doute ce changement de décoration et d’ameublement. Elle n’avait point voulu assujettir aux coutumes orientales un homme qui n’en avait point l’usage.
Les tentures étaient des tapisseries de haute lice, les siéges sculptés étaient garnis en cuir de Cordoue cloué d’or; quelques tableaux de prix de l’école italienne, alors dans toute sa splendeur, et de l’école espagnole, presque à son aurore, ornaient les murs; une horloge, des premières inventées, faisait entendre en un coin son uniforme et monotone respiration.
Le génie arabe ne s’était réservé qu’une chose dans cette salle toute castillane—un jet d’eau placé au milieu, et des fleurs, des corbeilles de fruits semés çà et là à profusion.
Don Paëz s’attendait à trouver enfin son hôtesse dans ce dernier salon;—mais il n’aperçut que son Maure Juan, qu’on avait conduit par un escalier dérobé, et qui, derrière le fauteuil réservé à son maître, se tenait prêt à le servir à table.
Ce qui étonna plus encore don Paëz, c’est qu’un seul couvert était mis.
La table était servie cependant avec une somptueuse prodigalité et les mets qui fumaient et répandaient leurs parfums délicats à l’entour, étaient en assez grand nombre pour satisfaire l’appétit d’une douzaine de gardes du roi affamés par une journée de chasse.
Les vins exquis de Malvoisie, de Xérès et de Malaga, le Lachryma-Christi et autres crus merveilleux miroitaient et étincelaient à la clarté des bougies dans des flacons de cristal aux arabesques d’or.
Don Paëz se tourna vers ses conducteurs:
—Souperai-je donc seul? demanda-t-il.
—Madame a soupé, lui répondit-on.
—Ah!... Ne la verrai-je donc pas ce soir?
Les Maures haussèrent les épaules d’une certaine façon qui signifiait qu’ils n’en savaient absolument rien, et qu’il leur était impossible de le renseigner le moins du monde.
—Quand Votre Seigneurie aura besoin de quelque chose, ajouta l’orateur ordinaire, elle voudra bien frapper avec cette baguette sur ce timbre. Votre Seigneurie a besoin sans doute d’être seule et de méditer. Son souper est servi; nous lui laissons son domestique pour la servir.
Et les Maures s’inclinèrent avec respect et se retirèrent, laissant don Paëz seul avec Juan.
—Après tout, la princesse inconnue qui m’héberge a une étrange manière de recevoir ses hôtes! Mais le souper est délicieux, en apparence, du moins. J’ai faim, soupons!
Sur un signe qu’il fit, Juan découpa un quartier de venaison, tandis que lui-même, don Paëz, se servait amplement d’une bisque de perdreaux aux truffes de Guienne.
Un homme qui a faim et soif n’a pas le temps de réfléchir. Le colonel des gardes fit largement honneur au souper succulent de la princesse mystérieuse; il vida gaillardement les deux flacons, et, arrivé enfin à cet état de béatitude inexprimable qu’on éprouve après un excellent repas, il se renversa mollement sur le dossier de son fauteuil et se prit à rêver.
Les fenêtres étaient ouvertes; l’air embaumé des jardins entrait à flots et se mariait aux parfums de la salle; la lune, d’une pureté extrême, éclairait en plein le lac et les coteaux voisins, répandant sur ce vallon frais et charmant une teinte de mélancolie vaporeuse à laquelle une âme plus vulgaire que celle de don Paëz se fût abandonnée tout entière.
De la place qu’il occupait, notre cavalier apercevait une partie du paysage qui entourait le castel maure.
Il se laissa aller à le contempler, oubliant pendant une heure ses rêves d’ambition, pour se dire que si la princesse était aussi belle que le castel et ses alentours, bien heureux serait l’homme qui posséderait son amour.
Et involontairement encore il songea à la gitana.
—Elle était bien belle! murmura-t-il, et jamais femme ne m’a frappé comme cette reine en haillons. Son amour doit être une enivrante chose pour un homme capable de le comprendre et de le partager... tandis que moi...
Don Paëz allait blasphémer sans doute une fois de plus, quand les sons d’un brillant orchestre résonnèrent sous la croisée. C’était une sérénade, politesse toute castillane que lui faisait son hôtesse inconnue.
Les instruments étaient, pour la plupart, des instruments à cordes d’une harmonie parfaite, et ils palpitaient sous des mains habiles.
D’abord la musique fut brillante, animée, presque joyeuse comme une danse mauresque ou un boléro de muletiers et de majas; ensuite elle prit une tournure grave comme un chant d’église, un psaume débité par les voix sourdes d’une communauté de Bénédictins, derrière les vitraux d’un cloître, entre minuit et deux heures du matin—enfin, les notes sévères s’adoucirent par degrés, puis revêtirent un cachet de mélancolie si rêveuse et si triste que le cœur de marbre du cavalier remua dans sa poitrine et qu’il sentit une larme obscurcir la prunelle de son œil noir. Puis encore, il vint un moment où cette musique fut tellement poignante que don Paëz éprouva une violente douleur, et porta alternativement sa main fébrile de sa poitrine à son front.
Et l’image de la gitana reparut plus séduisante, plus belle mille fois dans son souvenir troublé.
Alors l’infante aux bras d’albâtre, le sombre Philippe II son père, cette maison du roi si brillante qu’il commandait, ces courtisans jaloux acharnés à sa perte, ce frère qu’il aimait comme son enfant, cet enfant perdu qu’il fallait retrouver pour lui conquérir un trône, tout ce qui remplissait l’âme et la tête de don Paëz s’évanouit et s’effaça... La gitana seule resta debout avec son enivrant et fier sourire aux lèvres, son regard magnétique, ses mains et ses pieds de reine, sa chevelure noire et crêpée, que l’imagination de don Paëz se plut à dérouler en flots capricieux pour voiler des épaules délicieuses.
Et la musique résonnait toujours, magique enchanteresse, à la voix de laquelle don Paëz semblait se métamorphoser peu à peu et perdre sa sauvage humeur. Un moment cependant il parut vouloir se réveiller de ce songe qu’il croyait faire, et contre lequel protestaient son égoïsme et son orgueil;—mais, soudain, une porte s’ouvrit à deux battants, un Maure parut et annonça:
—Madame!
Et don Paëz, qui s’était levé à demi, retomba dans son fauteuil et poussa un cri étrange où se fondirent la joie et la terreur, l’angoisse et la folie, le désespoir et la défaite et les enivrements du rêve enfin réalisé.
Une femme éblouissante de pierreries, portant des vêtements de soie et d’or, sous lesquels sa peau transparente et veinée avait la blancheur et l’éclat d’un marbre antique; une femme aussi belle que la peut rêver un poète du désert, plus belle que cet idéal des peintres, qui n’est que matière et couleur et à qui manque l’expression;—une femme auprès de laquelle auraient pâli toutes les infantes de toutes les Espagnes, les Allemandes les plus vaporeuses, les plus fraîches filles de France et la reine de Navarre elle-même, entra d’un pas lent et grave et s’approcha de don Paëz qui frémissait et tremblait sur son siége comme une feuille qui tournoie au souffle du vent.
—Bonjour, seigneur don Paëz, lui dit elle, je vous attendais...
Jusque-là le cavalier avait cru faire un songe; jusque-là il n’avait pu se convaincre que cette créature sublime qui portait dans ses cheveux plus de diamants que le roi d’Espagne n’en avait dans ses coffres, fût cette gitana, vêtue d’oripeaux, qu’il avait entrevue l’avant-veille.
Mais c’était le même son de voix, et au tressaillement inexprimable qu’elle lui fit éprouver en l’effleurant de sa main, don Paëz ne douta plus et s’écria:
—La gitana! la gitana ici?
—Tu vois bien, don Paëz, fit-elle avec une douceur fascinatrice, que je ne suis point une gitana ordinaire, car ce palais, ces serviteurs, cet or, ces diamants sont à moi...
Don Paëz était muet et pâle et attachait sur elle un regard éperdu.
—Je suis une princesse maure, don Paëz, reprit-elle; une fille des anciens rois, qui haïssait l’Espagne, et qui, ne sachant plus comment nuire à ses oppresseurs, s’était faite chef de bandits pour dépouiller le plus d’Espagnols qui tomberaient en son pouvoir...
Don Paëz fit un geste de dégoût.
—Oh! reprit-elle, rien de ce que tu vois ici, don Paëz, n’est le fruit de nos rapines. Notre butin servait à acheter et à fabriquer des armes pour nous venger. Tout ce luxe qui t’environne, tout ce qui brille à tes yeux provient des trésors de mes ancêtres, et tu n’en vois qu’une faible partie.—Tiens, don Paëz, viens voir si en détroussant des hidalgos ruinés et des courtisans endettés, si même en pillant les gabelles du roi on pourrait ramasser en vingt ans la moitié de mes richesses.
Elle le prit par la main et l’entraîna vers la porte des appartements par où elle était arrivée. Au contact de cette main, aux caresses mystérieuses de cette voix, don Paëz, le robuste et le fort, l’insensible et l’orgueilleux frissonna et fut pris du vertige. Allait-il donc être vaincu?
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| CHAP. | I. | 5 |
| — | II. | 29 |
| — | III. | 47 |
| — | IV. | 77 |
| — | V. | 117 |
| — | VI. | 155 |
| — | VII. | 237 |
| — | VIII. | 263 |
| Fin de la table du premier volume. | ||
Fin de la table du premier volume.
Fontainebleau,—Imp. de E. Jacquin.