—Eh bien! alors, don Fernand, pourquoi hésiter? Nos dominateurs se font bourreaux, prenons les armes!
—J’ai peut-être un moyen de délivrer les Maures, frère, un moyen pacifique, une alliance qui leur rendrait leur antique splendeur sans les séparer de l’Espagne.
—Ce moyen, quel est-il?
—Je ne puis te le dire encore, car peut-être ne réussira-t-il point. Demain seulement, Aben-Farax, je saurai si je dois être roi.
—Soit;—à demain.
—Et si je refuse demain la couronne?
—Eh bien! tu me diras ton secret. S’il est efficace, les Maures s’inclineront et auront foi en ta sagesse, sinon...
—Sinon? fit don Fernand inquiet.
—Sinon, je serai roi.—Adieu...
Et Aben-Farax, saluant don Fernand, disparut avec la rapidité d’un fantôme.
Don Fernand se mit au lit; comme don Paëz il ne dormit pas, comme lui il examina froidement la situation, et, le matin venu, quand le tumulte des cours intérieures lui apprit que l’heure de l’épreuve fatale allait sonner, il dit:
—Allons voir si je serai gendre du roi, ou roi moi-même.
L’infante avait le plus charmant costume de chasse qui eût jamais été porté à la cour de France, cette reine des cours.
On eût dit que madame Marguerite de Valois, reine de Navarre, et la plus habile des princesses en matière de modes et de travestissements de femme, avait présidé à son ajustement après avoir conseillé les fournisseurs.
L’infante avait une plume blanche à son chapeau, de grosses émeraudes boutonnaient son amazone bleu clair, un gant de peau jaune d’or enfermait sa main délicate, et elle portait sur l’épaule une trompe de chasse avec la grâce charmante d’un page mutin et babillard.
—Duchesse, disait-elle à la camérera-mayor, tandis qu’elle passait au travers des escaliers et des corridors jonchés de courtisans: duchesse, je veux aujourd’hui voir la mort de l’ours de si près, qu’on puisse dire que pour le courage et la hardiesse, les infantes d’Espagne valent les gentilshommes d’ailleurs.
Au moment où la jeune princesse achevait, elle se trouva sur le seuil de la cour d’honneur, où piaffaient aux mains des varlets le cheval du roi et le cheval de l’infante.
—Quel bonheur! dit l’infante en battant les mains, j’arrive la première..... avant le roi.
Et sans attendre qu’un seigneur lui offrît la main, elle courut à son cheval, magnifique étalon d’Afrique, qu’un Arabe eût payé un empire, s’il l’eût eu.
Au même instant, simultanément, deux gentilshommes à cheval déjà mirent pied à terre et s’avancèrent, des deux extrémités de la cour, vers la monture de la princesse.
Ils se placèrent l’un devant l’autre, auprès de l’étrier, fiers et hautains tous deux, semblant attendre que le choix de l’infante fît de l’un une victime, de l’autre un triomphateur.
L’infante rougit et pâlit à cette vue; elle comprit ce qui allait se passer, sans doute, et elle eût donné tout au monde pour éviter une situation pareille...
Mais il était trop tard; ni don Paëz ni don Fernand ne bougeaient, et il fallait choisir...
Elle rougit et pâlit encore; elle sembla hésiter et consulter une voix mystérieuse, une fibre secrète qui résonnèrent doucement au fond de son cœur,—et puis, elle dit enfin bien bas et d’une voix qui tremblait:
—Don Paëz... voulez-vous me tenir l’étrier?
La cour d’honneur était remplie d’une foule nombreuse, élégante. La fleur des Espagnes et du royaume de Grenade s’y était pour ainsi dire donné rendez-vous;—et il y eut un frémissement de crainte, d’étonnement, presque de stupéfaction quand on vit les deux rivaux en face l’un de l’autre, se mesurant du regard et attendant leur arrêt avec le calme des grands courages.
Cet arrêt, l’infante venait de le prononcer en disant à don Paëz, les yeux baissés, et troublée comme une simple manola de Tolède ou de Madrid:
—Don, Paëz, voulez-vous me tenir l’étrier?
Don Paëz était beau, généreux, vaillant; il passait à la cour pour un de ces hardis aventuriers qu’il fait bon avoir au nombre de ses amis, qu’on doit craindre parmi ses ennemis. Et puis, il était le favori du roi...
Il est vrai que le roi l’avait malmené, la veille, à son jeu; mais Sa Majesté, on le savait, avait l’humeur fantasque et maussade, et il n’était personne, duc ou prince, qui n’eût eu à se plaindre, au moins une fois en sa vie, d’une boutade de ce genre.
Don Paëz était donc aimé des uns, craint des autres, choyé de tous.
Don Fernand, lui aussi, était beau, jeune, riche, presque en faveur; on le redoutait moins que don Paëz; peut-être l’aimait-on davantage.
L’affront fait à ce dernier, affront involontaire, il est vrai, causa des impressions diverses aux spectateurs de ce drame improvisé.
Les uns se réjouirent, car don Paëz était vainqueur, et on savait que don Paëz était presque le rival, dans le cœur du roi, du duc d’Albe et autres seigneurs cordialement détestés.
Les autres, au contraire, prirent en pitié ce beau et fier jeune homme au regard profond, au sourire mélancolique, auquel l’infante préférait le hautain don Paëz.
Mais les chuchotements qui eurent lieu aussitôt autour de lui trouvèrent don Fernand calme, froid, non moins fier, non moins hautain que don Paëz.
Seulement, ces deux hommes, qui semblaient se mesurer du regard et se promettre un combat à outrance, se firent un signe mystérieux qui signifiait presque, de la part de l’un: Je regrette ma victoire;—et de la part de l’autre: Je suis assez fort, assez stoïque pour être vaincu.
L’infante s’était mise en selle, rougissante et toujours émue, don Paëz avait senti sa petite main frémir dans la sienne, et s’il avait été maître de son visage, il n’avait pu l’être de son cœur. Son cœur avait battu d’orgueil et il s’était dit:—Elle m’aime!
Don Fernand demeura une seconde encore immobile devant l’infante et mesurant de l’œil don Paëz; puis il s’inclina respectueusement, salua fièrement son adversaire devenu vainqueur, et se retira au milieu des sourds murmures des courtisans étonnés ou peinés, et des regards de compassion et d’encouragement des femmes qui semblaient lui vouloir faire oublier l’ingratitude ou le dédain de la princesse.
Un fauconnier tenait en main le cheval de don Fernand; le gentilhomme se dirigea vers lui, mit le pied à l’étrier, et dit tout bas à l’homme qui l’avait entretenu la veille:—J’accepte.
Pedro, le fauconnier, tressaillit et répondit sur le même ton:
—Il faut partir aujourd’hui même, en ce cas.
—Ce soir, après la chasse.
—C’est trop tard.
—Eh bien! partons avant la chasse.
—Bien, murmura le fauconnier: à bientôt. Et il s’éloigna.
Don Fernand était en selle, il fit faire une courbette à son cheval, tandis que le fauconnier s’éloignait.
Pendant ce temps on continuait à chuchoter derrière les persiennes, dans la cour d’honneur et au travers des corridors.
—Il y aura aujourd’hui même, disaient plusieurs gentilshommes, un combat sans merci entre don Paëz et don Fernand.
—Don Paëz a le bras lourd, murmuraient les uns.
—Don Fernand est le plus habile spadassin des Espagnes, répondaient les autres.
—Et puis, ajoutait un page, que don Fernand soit vainqueur ou vaincu, il est perdu.
—Pourquoi?
—Parce que s’il tue don Paëz, le roi ne le lui pardonnera pas.
—Bah! en duel...
—Don Paëz est le favori du roi, le roi aime don Paëz.
—Mais, ricana un seigneur qui la veille, assistait au jeu du roi, Sa Majesté paraît l’aimer beaucoup moins qu’on ne croit. Hier, à son jeu...
—Oh! dit un officier des gardes, le roi traite de même les plus grands dignitaires de son royaume. Il a l’humeur chagrine.
—D’accord. Mais il ne peut punir un gentilhomme qui en aura tué un autre loyalement et en champ-clos.
—Peut-être; car don Fernand n’est pas Espagnol.
—Il l’est devenu.
—En apparence, du moins; mais il est Maure au fond du cœur, et l’inquisition n’oublie pas qu’il est le descendant des rois de Grenade...
Un page qui était présent à la discussion haussa les épaules et dit avec un charmant sourire:
—Le grand inquisiteur hait trop cordialement don Paëz pour ne point protéger son meurtrier.
—Et pourquoi le hait-il?
—Mais simplement parce que le roi l’aime.
—Il est donc jaloux de don Paëz?
—Hum! murmura le page, en imprimant à son sourire une nuance d’ironie,—qui donc n’est pas jaloux de don Paëz, ici?
On eût trouvé, sans doute, le beau page bien hardi, bien impertinent si l’on eût eu le loisir de réfléchir à ses paroles, et d’interpréter son railleur sourire,—mais tous les regards se portèrent soudain vers le grand escalier, sur lequel ruisselait un flot de soie, de velours, de satins et de dentelles.
Le roi arrivait.
Il était vêtu de noir, selon sa coutume.
Il marchait lentement, le front courbé comme d’ordinaire, mais relevant parfois la tête pour jeter un coup d’œil furtif et rapide autour de lui.
Il porta la main à son feutre, répondant aux saluts de la foule qui s’inclinait bien bas devant lui, et il alla droit à sa fille.
Don Paëz était encore auprès de l’infante; il salua respectueusement le roi, comme tous l’avaient salué.
Mais il s’inclina moins bas peut-être, et son visage impassible et hautain témoigna de son ressentiment.
Le roi fronça le sourcil.
Sans doute une dure parole allait tomber de ses lèvres et mettre le comble à l’exaspération du favori, quand celui-ci le prévint et se retira à quelques pas.
Le roi prit la main de l’infante, la baisa galamment et lui dit:
—Comment avez-vous dormi, ma belle étoile?
L’infante prit un air boudeur et répondit:
—Fort mal, sire.
—Et d’où vient cette insomnie, madame?
—C’est Votre Majesté qui l’a causée.
—Moi? fit le roi, qui, déridé un instant, reprit son visage morne et sombre.
—Sans doute, sire, dit l’infante. Vous avez grondé don Paëz.
—Oh! oh! murmura le roi, et cela vous empêche de dormir?
—Oui, parce que de tous les grands seigneurs qui vous environnent, aucun ne vous aime comme don Paëz.
—En êtes-vous certaine, mon étoile?
—Très certaine, sire.
—Eh bien! fit le roi, qui redevint joyeux et presque souriant, comme l’insomnie fait du mal, comme vous avez les yeux battus et qu’il est nécessaire qu’une infante d’Espagne soit belle toujours, je vais rendre mon amitié à don Paëz, tout exprès pour vous plaire.
Un charmant sourire glissa sur les lèvres mutines de l’infante:
—Sire, dit-elle, puisque vous rendez votre amitié à don Paëz, vous devriez bien la retirer un peu à un très vilain seigneur qui possède beaucoup trop votre confiance.
—Ah! ah! murmura le roi moitié souriant, moitié sévère, est-ce que nous nous mêlerions de politique, mon étoile?
—Dieu m’en garde, sire!
—Et... quel est ce très vilain seigneur?
—Un homme bien laid, sire, le chancelier Déza.
—Bon! fit Sa Majesté, qui redevint soucieuse, ils me disent tous la même chose. Le duc d’Albe et le marquis de Mondéjar, le grand inquisiteur et don Paëz.
—Et ils ont bien raison, sire.
Mais le roi fronça le sourcil et tourna le dos à l’infante, qui se mordit les lèvres de dépit.
Le roi se trouva face à face avec don Paëz.
Le colonel des gardes était à pied encore, et tenait la bride de son cheval à la main.
—Ah! dit Philippe II, vous voilà, monsieur?
Don Paëz s’inclina sans mot dire.
Le roi le considéra quelques secondes et finit par reprendre son visage de bonne humeur. Il lui posa la main sur l’épaule et lui dit:
—Sais-tu, don Paëz, que tu as bon nombre d’ennemis à ma cour?
Le ton familier de Sa Majesté rendit au colonel des gardes son expression de physionomie ordinaire:
—Sire, répondit-il avec une assurance respectueuse qui sentait son favori, ces ennemis me sont une preuve que je possède quelque peu l’amitié de Votre Majesté.
—Ah! fit le roi.
—Et que, l’occasion et Dieu aidant, je serais tout prêt à dévouer utilement ma vie pour elle.
—Bien parlé, Paëz, dit le roi. Tes ennemis sont puissants et ils veillent sans cesse, mais tu as, en revanche, des amis qui se promettent de te défendre à outrance.
—Vraiment, sire? murmura don Paëz à son tour.
—Par exemple, le marquis de Mondéjar, mon vieux capitaine.
—Je le sais, sire.
—Et puis encore, Paëz, mon ami, une belle dame...
Le colonel des gardes tressaillit.
—Une belle dame, poursuivit Philippe II, que moi, le roi, j’aime à l’égal de mes sept couronnes.
—Votre Majesté me cachera-t-elle le nom de cette belle dame? fit don Paëz avec un fier sourire.
—Elle se nomme, acheva joyeusement le roi, dona Juanita, infante d’Espagne.
Don Paëz étouffa un cri... Puis, redevenant maître de lui, il joua un étonnement si naïf que le roi s’y laissa prendre.
—En vérité! murmura-t-il, Son Altesse s’intéresse à moi?
—Oh! fit le roi en riant, il ne faut pas t’en enorgueillir trop, maître Paëz; l’infante ne t’aime que parce que mon chancelier, don José Déza te déteste... et elle n’aime pas le chancelier...
—Je m’en doutais, soupira humblement don Paëz; mais pourquoi le chancelier est-il mon ennemi?
Le roi haussa les épaules et répondit avec cette bonhomie à la Louis XI, qui faisait le fond de son caractère dans l’intimité:
—Ceci est de la politique... et tu sais bien que je n’y ai jamais rien compris.
—Hum! pensa don Paëz, Sa Majesté est le plus grand politique de son royaume, quoi qu’elle en dise, mais j’y vois plus loin qu’elle en ce moment; l’infante m’aime... parce qu’elle m’aime.
—Mon cheval? demanda le roi.
On amena un étalon noir comme la nuit, dont la crinière était semée d’étoiles d’argent et dont les brides étincelaient de rubis. Jamais plus noble et plus fier animal n’avait brouté les pâturages de l’Andalousie; c’était, pour nous servir de l’expression antique, un vrai cheval de roi.
—Tiens-moi l’étrier, maître Paëz, dit le roi, frappant sur l’épaule de son favori.
Don Paëz mit un genou en terre, suivant l’usage d’alors.
—Inutile, dit le roi, qui redressa sa taille voûtée et sauta lestement en selle; l’étrier seulement.
Philippe II rassembla son cheval et fit un signe.
—Sonnez le départ! dit-il.
Mais un gentilhomme s’approcha l’épée à la main, tête nue, et salua le roi.
C’était don Fernand.
—Sire, dit-il, des intérêts personnels m’obligent à quitter la cour de Votre Majesté.
—Ah! dit le roi, fronçant le sourcil.
—Et je vous supplie d’accepter ma démission des titres et emplois que Votre Majesté a daigné me conférer.
Le grand inquisiteur attacha un œil perçant sur le roi.
Le roi avait un visage impassible.
Le grand inquisiteur se trouvait à deux pas avec le duc d’Albe et le chancelier Déza.
—Si le roi se fâche, dit-il, les Maures sont à nous.
—Et... s’il accepte?
—Ils seront perdus doublement, car nul ne les défendra plus ici.
—Vous vous trompez, monseigneur, dit le chancelier.
—Et qui donc osera les défendre?
—Deux hommes: Mondéjar et don Paëz.
Le duc d’Albe fit un geste de colère:
—Mondéjar, dit-il, est un vieux fou sans influence sur l’esprit du roi; mais don Paëz...
—Don Paëz, interrompit le chancelier est plus puissant que nous tous.
—Peut-être, murmura le grand inquisiteur.
—Très certainement, répondit le grand chancelier; mais à moi seul, je puis le perdre.
—Ah! dirent-ils, et comment?
Le chancelier eut un mauvais sourire.
—Faisons alliance tous trois, dit-il, et je le perdrai!
En ce moment le roi répondait flegmatiquement à don Fernand:
—Vous pouvez vous retirer, monsieur, j’accepte votre démission!
Don Fernand salua, remit son épée au fourreau et son feutre sur sa tête; puis, en passant près de don Paëz, il lui souffla à l’oreille:
—Adieu... je vais être roi!
Don Fernand sortit de la cour, à pied, comme un gentilhomme congédié.
Le cheval qu’il montait tout à l’heure appartenait au roi; le roi acceptait la démission de ses emplois: il était donc naturel qu’il lui rendît le cheval qu’il tenait de sa munificence.
Mais, de l’autre côté du pont-levis de l’Escurial, un Maure tenait en main deux étalons andalous presque aussi beaux que celui du roi.
Ce Maure était le pauvre fauconnier Aben-Farax, qui avait eu le temps de changer de costume.
Don Fernand sauta en selle, le Maure l’imita; et tous deux s’éloignèrent au galop.
Quand ils eurent atteint la dernière rampe de ce chemin escarpé qui montait à la sombre demeure de Philippe II, don Fernand arrêta court son cheval, se retourna, embrassa d’un coup d’œil le palais aux murs sévères, à l’aspect morose, auquel les rayons du soleil essayaient vainement d’arracher un sourire; et, la main à la garde de son épée, d’une voix solennelle et grave, il s’écria:
—Je n’étais point ambitieux pour moi-même, messire Philippe II, roi des Espagnes; j’aimais le peuple de mes ancêtres et j’espérais l’arracher à la persécution aveugle de tes sujets. Le sort en a décidé autrement, et mes efforts sont impuissants à rendre le calme et le bonheur à une nation qui paye, depuis des siècles, les revers d’un jour de guerre, par des larmes de sang et de cruelles humiliations. Ce peuple me réclame, roi des Espagnes, il évoque le souvenir de mes ancêtres et me demande mon nom comme un drapeau; mon nom, mon épée, mes trésors et ma vie sont à lui. Ce n’est point don Fernand de Valer, capitaine de tes gendarmes, qui lève l’étendard de la révolte et te déclare la guerre, c’est Aben-Humeya, roi de Grenade, qui, de roi à roi, de pair à pair, te jette le gant!—Je t’ai rendu les insignes de ma servitude, j’ai repris mon indépendance, je ne suis plus ton sujet. Dès ce jour, don Fernand de Valer, le gentilhomme espagnol, n’existe plus; je redeviens Maure; et sauf ma religion, qui est la tienne, et que je regarde comme la vraie religion, je quitte tout, nom, mœurs, coutumes, pour reprendre les mœurs, les coutumes, le nom de mes ancêtres!
Philippe II, roi des Espagnes, des Pays-Bas et des Indes, moi, Aben-Humeya, roi de Grenade et le dernier des Abencerrages, je te déclare la guerre au nom de mon peuple, qui t’a trop longtemps obéi.
Et don Fernand repartit, suivi de son futur lieutenant Aben-Farax; et bientôt, des terrasses de l’Escurial, on n’aperçut plus à l’horizon que deux points noirs enveloppés d’un tourbillon de poussière et se dérobant dans la brume.
Pendant ce temps, le roi Philippe II et sa cour descendaient, à leur tour, les rampes de l’aride coteau qui supporte l’Escurial, et la chasse royale gagnait au galop les gorges de la Sierra où, pendant la nuit, une ourse gigantesque et mère d’une redoutable nichée, avait été détournée.
L’infante paraissait avoir oublié déjà l’affront involontaire qu’elle avait fait à don Fernand—affront, du reste, qui servait en ce moment encore de texte aux conversations et aux demi-mots des courtisans.
Elle babillait, railleuse et coquette, gourmandait la camérera-mayor, qui lui faisait respectueusement observer qu’elle devait être plus réservée dans son langage et dans son maintien, impatientant son cheval qui bondissait et se cabrait à demi sous sa cravache, et souriant parfois d’un air mutin à don Paëz, qui caracolait auprès d’elle avec l’élégance et l’habileté d’un écuyer consommé.
Autour du roi, au contraire, la conversation avait pris une couleur sombre et sérieuse comme le front du monarque. Deux hommes attaquaient les Maures avec la violence du fanatisme et de la haine, renversant, détruisant un à un les derniers scrupules de ce terrible maître qu’on nommait Philippe II.
Au moment où le brillant cortège entrait dans la gorge désignée pour le rendez-vous de chasse, le roi, à demi vaincu, se tourna vers le marquis de Mondéjar, qui chevauchait à dix pas, échangeant des réponses insignifiantes avec le grand inquisiteur, et l’appelant d’un signe:
—Marquis, dit-il, je me faisais un plaisir véritable de chasser avec vous aujourd’hui, car vous êtes un excellent veneur, plein d’ardeur et d’expérience...
Le marquis laissa échapper un geste d’étonnement, et regarda le roi.
—Mais, poursuivit Philippe II, il me vient en mémoire que vous êtes gouverneur de Grenade.
—En effet, sire, balbutia le marquis.
—Et savez-vous, marquis, qu’un gouvernement sans gouverneur est bien mal gouverné?
Le marquis tressaillit et fronça le sourcil.
—Aussi bien, j’ai réfléchi qu’il pouvait, d’un moment à l’autre, nous advenir de fâcheuses affaires dans notre royaume de Grenade, et qu’il était tout à fait convenable qu’au lieu de perdre votre temps à courre le sanglier et l’ours en notre compagnie, vous piquiez des deux et retourniez a l’Alhambra.
—Sire, répondit le marquis d’une voix respectueuse mais ferme, comme il convient à un vieux soldat, ceci ressemble fort à une disgrâce...
—Une disgrâce! mon vieux capitaine, fit le roi avec bonhomie! par saint Jacques de Compostelle! je n’y songe pas. Retourne à Grenade, je t’y enverrai bientôt mes instructions.
Le marquis s’inclina sans mot dire, tourna bride et quitta le cortége; à quelques pas, il jeta un regard en arrière et l’arrêta sur le roi, autour duquel se pressaient le duc d’Albe, le chancelier et le grand inquisiteur.
—Mon Dieu! dit-il avec émotion, les Maures sont perdus! fasse le ciel que mon honneur sorte sauf de la lutte qui va s’engager!
Pendant ce temps le grand inquisiteur disait au chancelier:
—C’est un grand malheur que Mondéjar soit gouverneur de Grenade.
—Pourquoi cela, monseigneur?
—Parce que les Maures seront protégés par lui, quoiqu’il arrive.
—Tant mieux! répondit le chancelier, nous l’accuserons de tiédeur, on le rappellera et nous enverrons le duc d’Albe à Grenade.
Un éclair passa dans les yeux du grand inquisiteur.
—Vous avez raison, dit-il.
—Et puis, continua le chancelier, le marquis Mondéjar nous gênait ici; il était tout dévoué à don Paëz, et il nous faut perdre celui-ci dans l’esprit du roi.
—Ce sera fort difficile, chancelier.
—Vous croyez? murmura flegmatiquement don José Déza.
Et en ce moment le lancer fut sonné sous le couvert, les chiens découplés s’élancèrent, en hurlant, sur la brisée, et les plus ardents des veneurs, sans attendre le roi, emportés par cette indomptable passion que les sons du cor allument et excitent chez certains chasseurs d’élite, mirent leurs chevaux au galop et suivirent les chiens.
A leur tête, on voyait courir l’infante, dont le cheval ardent laissait déjà derrière lui presque tous les autres. Mais un cavalier la suivait de près et galopa bientôt à ses côtés; c’était don Paëz.
—Tenez, dit le chancelier Déza en étendant sa cravache dans leur direction, regardez!
—Eh bien? demanda le grand inquisiteur.
—Mais, dit le chancelier avec un méchant sourire, je trouve maître don Paëz, simple gentilhomme et de naissance plus qu’obscure, assez hardi de suivre d’aussi près une infante d’Espagne, qui fait, du reste, assez peu de cas des grands seigneurs de la cour, en priant un aventurier de lui tenir l’étrier.
Le grand inquisiteur fit un mouvement d’inquiétude:
—Savez-vous, dit-il, qu’on joue sa tête à de pareilles accusations?
—Bah! répondit le chancelier, un courtisan n’expose sa tête que lorsqu’il est un imbécile ou un honnête homme... et je ne suis ni l’un ni l’autre.
—Moi, répondit le grand inquisiteur avec un sourire glacé, je ne suis pas courtisan, chancelier, et bien que je haïsse don Paëz autant que vous le haïssez, je ne vous suivrai pas sur un chemin glissant.
—Je ferai la besogne tout seul, soyez tranquille. Et puis du reste qui sait...
Le chancelier s’arrêta, craignant d’exprimer indiscrètement toute sa pensée.
—Achevez! insista le grand inquisiteur, en attachant sur lui un regard profond.
—Qui sait, murmura tout bas le chancelier, si ce serait vraiment une calomnie et si l’infante...
—Oh! dit le grand inquisiteur avec colère, pour l’honneur des Espagnes, silence, monsieur, taisez-vous!
—Eh bien! messieurs, cria le roi, interrompant sa conversation avec le duc d’Albe, nous ne chassons pas, ce me semble; pourtant la bête est sur pied.
La vallée où la chasse venait de s’engager était une gorge tortueuse et profonde, encaissée parmi des rochers escarpés, recélant mainte caverne dans leurs flancs grisâtres, boisée de taillis rabougris et serrés, au travers desquels serpentaient plusieurs sentiers se croisant, se rejoignant et se séparant ensuite comme les dédales d’un labyrinthe.
Les voix des chiens, les sons du cor y trouvaient un magnifique et retentissant écho. Bientôt voix et sons se dispersèrent, et on les entendit simultanément sur des points différents; chaque veneur s’abandonna soit à l’instinct sagace de son cheval, soit à ses propres inspirations, et s’enfonça sous le couvert à droite ou à gauche selon qu’il croyait couper la chasse et gagner la tête des chiens en suivant telle ou telle direction.
L’infante, emportée par son ardeur et confiante dans les jarrets d’acier de son étalon, suivit le fond de la vallée, franchissant les blocs de rochers et les troncs d’arbres, les précipices et les divers accidents qui la fermaient çà et là.
Bientôt elle eut mis entre elle et le reste des veneurs un espace si considérable que leurs fanfares ne lui arrivèrent plus qu’indécises et perdues dans l’éloignement. Seul, l’un d’entre eux, don Paëz, ne perdait pas un pouce de terrain sur elle et galopait côte à côte.
A mesure que les sons du cor allaient s’affaiblissant, la voix des chiens devenait plus distincte, et nos chasseurs paraissaient s’en approcher.
Leurs chevaux étaient déjà blancs d’écume, une bave sanglante frangeait leurs mors; mais ils étaient tous deux de vaillante race et n’avaient nul besoin de sentir l’éperon.
Tout à coup la voix de la meute qui, jusque-là, avait paru se rapprocher, sembla s’éloigner et perdit de son ensemble.
L’infante se retourna vers don Paëz à qui elle n’avait point encore adressé la parole:
—Il y a un défaut, dit-elle, ou nous perdons la chasse.
—L’un et l’autre, madame, répondit don Paëz; tournons à gauche.
Ils quittèrent les bas-fonds de la première gorge et s’enfoncèrent dans une seconde plus étroite, plus sauvage, plus tourmentée encore, dans laquelle, soit réalité, soit simple effet d’un écho lointain, la meute semblait hurler de plus belle. La gorge était étroite, disons-nous, si étroite, même, qu’à un certain moment les deux veneurs galopant toujours côte à côte se trouvèrent si près l’un de l’autre que leurs selles se touchèrent et que le vent chassait parfois sûr le visage de don Paëz les boucles brunes de la chevelure de l’infante.
A ce contact, don Paëz tressaillit profondément, et il vit avec une joie sauvage la vallée tourner brusquement par coudes multipliés, et devenir de plus en plus déserte.
Cependant, la voix des chiens approchait toujours; bientôt elle résonna stridente, bientôt encore les taillis du sommet de la vallée semblèrent frémir et s’agiter sous un souffle inconnu; puis un monstre en sortit la gueule sanglante et les flancs haletants... C’était l’ourse.
Puis, derrière l’ourse et la buvant[1], la meute, ardente et tellement serrée, qu’on l’eût recouverte avec un manteau.
[1] Expression consacrée en terme de vénerie.
L’ourse passa, sans les voir, à vingt pas des chasseurs, traversa le torrent desséché qui servait de chemin, et dans lequel don Paëz et l’infante chevauchaient,—et grimpa le talus opposé, où elle disparut sous les broussailles.
La meute s’y engouffra après elle; mais la meute n’obéissait plus, du reste, qu’à ses propres instincts, car valets, chiens et piqueurs, elle avait tout laissé en arrière.
—Le talus était trop rapide pour que les chevaux, malgré leur ardeur, y pussent tenir pied aux chiens, et l’infante laissa échapper un petit cri de colère.
—Voilà, dit-elle que nous allons encore perdre la chasse.
—Ne craignez rien, répondit don Paëz, l’ourse sera morte avant une heure.
L’infante hocha la tête d’un air de doute.
—Tenez, fit-elle avec dépit, entendez-vous déjà les chiens qui s’éloignent et courent vers le Nord? La chasse est manquée.
—Pardon, répondit don Paëz avec calme, si j’en crois mes instincts de veneur, rien n’est perdu, et nous sommes près de la tanière de l’ourse.
—Vrai! fit-elle avec une joie enfantine.
—Silence! interrompit brusquement don Paëz, écoutez...
Un hurlement sauvage, une sorte de grognement confus résonnait à cinq ou six cents pas dans les broussailles, au pied d’un banc de rochers caverneux.
—Entendez-vous les oursons?... Réveillés par la voix des chiens, ils ont distingué au milieu de leurs hurlements deux ou trois cris de rage échappés à leur mère. Venez, madame...
Et don Paëz poussa son cheval, qui, malgré les ronces, gravit le talus à moitié et porta son cavalier à l’entrée de la caverne qui servait de retraite habituelle à l’ourse.
L’infante l’avait suivi.
Les oursons étaient au nombre de trois. Ils étaient tout jeunes encore, et à la voix de leur mère, ils s’étaient traînés à l’entrée de la tanière.
Don Paëz mit froidement pied à terre, aux yeux de l’infante étonnée, en prit un par les oreilles, le serra dans ses bras et l’étouffa.
Le second eut le même sort.
Puis don Paëz dénoua sa ceinture, attacha fortement les pattes de derrière du troisième, et le suspendit, la tête en bas, à un arbre voisin.
L’ourson fit alors entendre des hurlements désespérés, et comme l’infante ne comprenait point encore, don Paëz lui dit:
—La mère reconnaîtra les cris de son nourrisson, et elle va revenir. En effet, dix minutes après, la voix des chiens se rapprocha de nouveau, mêlée à de sourds grognements; bientôt l’ourse arriva au galop et bondit vers l’étroite plate-forme sur laquelle don Paëz, à pied, et l’infante, toujours à cheval, avaient fait halte.
L’ourse s’arrêta une minute, mesura ses adversaires du regard, flaira ses deux nourrissons morts avec un hurlement de douleur, puis se dressa sur deux pattes et marcha, terrible et l’œil sanglant, vers don Paëz qui l’attendait de pied ferme.
L’ourse avançait avec un calme qui donnait le vertige.
Don Paëz avait ses pistolets au poing. Il laissa faire dix pas au monstre, l’ajusta ensuite et fit feu.
L’ourse jeta un cri de douleur, recula d’un pas et ne tomba point; elle se remit en marche, au contraire, et arriva si près de son adversaire qu’elle lui brûla le visage de sa rugueuse haleine.
Alors don Paëz étendit le bras, et de son second pistolet lui cassa la tête;—elle tomba raide morte.
Mais au moment où il se retournait triomphant vers l’infante, celle-ci poussa un cri d’indicible effroi, et, étendant sa main tremblante vers les bruyères voisines, montra à don Paëz une masse noirâtre qui bondissait vers eux.
C’était le mâle de l’ourse qui accourait venger sa femelle et ses petits.
Et don Paëz n’avait plus d’arme chargée! il ne lui restait que sa dague...
L’ours n’hésita point; comme sa femelle, il ne flaira pas ses nourrissons morts, il ne prit pas garde à celui qui, suspendu à un arbre, remplissait l’air de ses hurlements;—il bondit vers don Paëz, et fut si rapide dans son élan, que l’Espagnol désarmé n’eut point le temps de tirer son arme.
L’ours était tout debout et touchait don Paëz.
Il ouvrit les pattes, saisit le gentilhomme et le serra sur sa poitrine velue avec une violence telle, qu’il en fut suffoqué et ferma les yeux une seconde.
Un cri d’angoisse de l’infante, qui demeurait immobile et pétrifiée à quelques pas, rendit à don Paëz son énergie et son sangfroid.
L’infante était là! elle allait assister a cette lutte sans précédent, à ce duel à mort d’un homme et d’un monstre;—et l’infante l’aimait déjà!
—Don Paëz, mon ami, pensa-t-il, il s’agit de mourir ou d’être gendre du roi... Choisis!
Et, quand il se fut dit cela, don Paëz se sentit si fort, lui, le gentilhomme élégant, qui parfumait sa barbe avec des essences mauresques, qu’il étreignit l’ours à son tour; celui-ci poussa un hurlement sourd.
Ce fut une lutte vraiment grandiose et terrible que celle qui s’engagea alors, sur une étroite plate-forme de rochers, avec un mur infranchissable d’une part, et un ravin profond de l’autre.
L’homme et le monstre se balancèrent quelques secondes, enlacés comme des rivaux de jeux olympiques; pendant quelques secondes, ils ne présentèrent aux yeux de l’infante, fascinée par la terreur, que la silhouette d’une masse informe, oscillant au-dessus de l’abîme et prête à y rouler sans cesse. Puis, tout à coup, un cri retentit, la masse sembla se fendre en deux. Au cri strident échappé à l’homme, un hurlement de détresse répondit, et l’ours, balancé un moment dans les robustes bras de don Paëz, fut jeté dans le ravin et y tomba inerte et sans vie.
Don Paëz était parvenu à tirer sa dague, et l’avait enfoncée jusqu’à la garde dans le flanc du monstre.
L’ours était tombé dans le ravin avec la dernière arme de don Paëz, qui n’avait point songé à la retirer de ce fourreau improvisé.
Le cavalier se tourna alors vers l’infante, toujours blanche et froide comme une statue; il lui jeta un regard d’orgueil et de triomphe; il voulut courir à elle et la rassurer... Mais ses forces, épuisées par la lutte, le trahirent; il eut le vertige, tomba d’abord sur un genou, puis s’affaissa tout à fait et s’évanouit.
Les griffes du monstre avaient meurtri ses épaules, le sang perlait sous son pourpoint bleu de ciel et jaspait les dentelles de sa collerette.........
Quand don Paëz revint à lui, il aperçut, penché sur son visage, le visage empourpré de l’infante qui mouillait ses tempes avec l’eau fraîche d’une source puisée dans son feutre, et lui faisait respirer un flacon d’essence qu’elle portait suspendu au cou par une chaîne d’or.
L’infante avait seize ans: si elle était princesse, elle était femme aussi; de plus, elle aimait don Paëz sans avoir jamais osé se l’avouer peut-être.
Don Paëz venait de courir un grand péril; don Paëz était évanoui, don Paëz était plus beau que jamais avec son front pâle et sa large poitrine tachée d’un sang rose et transparent... Don Paëz, enfin, malgré les soins empressés qu’elle lui prodiguait, tardait à reprendre ses sens...
Et puis l’infante était seule en ce lieu, elle n’avait à ses côtés ni camérera grondeuse, ni courtisans jaloux; elle pouvait donc s’abandonner à sa douleur... et elle pleura.
Elle pleura, la naïve enfant, sans prendre garde que ses larmes, tombant brûlantes sur le visage pâle de don Paëz le ranimeraient bien mieux que l’eau et les essences qu’elle y répandait. Et, en effet, ce fut sans doute à leur contact que don Paëz ouvrit les yeux; il jeta, à la vue de ces larmes qui coulaient sur les joues veloutées de l’infante, un de ces cris où se fondent la joie et l’orgueil, et qui rendent fous les cœurs faibles.
L’infante se redressa comme une biche effarée à laquelle te souffle du vent apporte un lointain jappement; elle se retira rougissante, émue, cachant son visage dans ses mains.
Mais ces larmes, tombées sur lui comme des perles, avaient ranimé don Paëz; il courut vers l’infante, se précipita à ses genoux, lui prit les mains, les couvrit de baisers, murmurant de cette voix enchanteresse à laquelle il savait imprimer toutes les nuances de la passion:
—Oh! pleurez, madame, pleurez encore...
L’infante, confuse, retira ses mains, essuya ses larmes et lui dit avec une émotion presque solennelle:
—Don Paëz, relevez-vous et écoutez-moi.
Il obéit, et la regarda avec enthousiasme.
—Don Paëz, reprit-elle, vous êtes un simple gentilhomme, et je suis, moi, une infante d’Espagne. Il y a un mur d’airain entre nous, un mur que rien ne saurait briser. Mais la fatalité m’a arraché mon secret; vous m’avez vu pleurer, vous savez que je vous aime, don Paëz. Eh bien! don Paëz, il ne nous reste plus, après cet aveu, à vous qu’à mourir, à moi qu’à me séparer du monde à jamais. Vous allez vous tuer, don Paëz, vous tuer, quand j’aurai mis ma main dans votre main, et un baiser sur votre front. Demain, j’annoncerai à mon père que j’entre au couvent des Camaldules pour n’en jamais sortir.
Et comme don Paëz se taisait toujours, elle continua avec exaltation:
—Eh bien! ami, la mort vous épouvanterait-elle?—Et quand je t’ai dit que je t’aimais...
Mais don Paëz l’interrompit d’un geste, et mettant la main sur son cœur:
—Madame, dit-il, je ne suis point un simple gentilhomme méritant la hache et le billot pour avoir osé lever les yeux sur une fille de roi...
Don Paëz s’arrêta, redressa sa taille superbe, porta la tête en arrière avec une noblesse sans égale, et poursuivit:
—Je ne suis point don Paëz le simple et obscur gentilhomme que vous croyez—je me nomme Jean de Penn-Oll, et je suis le descendant d’une race princière, qui a porté couronne ducale au front au temps où les ducs étaient les pairs des rois.
L’infante poussa un cri—cri de joie et d’ivresse s’il en fut!—et puis, à son tour, elle s’affaissa sur le gazon jauni par le soleil des Espagnes et ferma les yeux.
Don Paëz la prit dans ses bras, et il allait l’emporter vers la source où naguère elle avait puisé de l’eau, quand trois hommes, portant le costume de l’époque, mais armés de mousquets et de pistolets, se dressèrent du milieu des bruyères et l’entourèrent.
—Qui êtes-vous? demanda don Paëz tressaillant et interdit.
—De pauvres bohémiens qui valent mieux, à cette heure, que les gardes du roi que tu commandes, beau don Paëz, répondit l’un d’eux en ricanant.
Et tous trois s’élancèrent sur le gentilhomme désarmé et tenant l’infante dans ses bras;—ils l’enlacèrent avec une force herculéenne, le terrassèrent malgré ses efforts inouïs, désespérés, et le garrottèrent.
—Beau don Paëz, dit alors celui qui déjà avait pris la parole, tu viens de faire notre fortune. Merci! une infante d’Espagne! voilà, par saint Jacques! une belle rançon!
Don Paëz frissonna; don Paëz, le brave et le hardi, eut peur à ces mots sinistres.
—Misérable! exclama-t-il, que comptez-vous donc faire de nous?
—Rien de mauvais, beau gentilhomme; nous espérons avoir quelques milliers de doublons à l’effigie de feu Sa Majesté l’empereur Charles-Quint et de son très haut et puissant héritier Philippe II, roi des Espagnes et des Indes. Voilà tout.
—Je vous ferai pendre, scélérats! s’écria le favori de Philippe II.
—Si nous voulions te pendre nous-mêmes et à l’instant, répliqua le gitano en ricanant, la chose nous serait facile; il y a ici bon nombre d’arbres qui serviraient de potence, mon maître; mais, sois tranquille, nous ne sommes pas de ces obscurs bandits satisfaits de pouvoir assassiner un gentilhomme afin de lui voler sa bourse et sa défroque; nous entendons mieux nos affaires, ami Paëz, comme dit le roi; et nous savons ce que vaut la vie d’un colonel des gardes et celle d’une infante d’Espagne.
—Vraiment! fit don Paëz redevenu calme, vous ne paraissez vous en douter nullement, mes maîtres, car cette infante d’Espagne dont vous voulez tirer parti, vous la laissez évanouie et couchée sur l’herbe, sans lui porter le moindre secours. Don Paëz en parlant ainsi avait un sourire de mépris aux lèvres, et il essayait vainement de ronger ses liens ou de les couper avec ses dents.
—Beau don Paëz, répondit le gitano avec un dédain glacé, tu insultes notre race et tu as tort, car les Maures valent les Espagnols, et nous avons sous nos capes trouées plus d’or qu’il n’en résonne dans ta ceinture de cuir de Cordoue ouvragé. Et puis, ajouta négligemment le gitano, tu nous insultes, toi qui es brave, ni plus ni moins qu’un lâche, car tu sais bien que notre métier n’est pas de tuer les gens désarmés—surtout...—et le Maure ricana de nouveau, quand ce sont des colonels, favoris d’un roi puissant, et pour la liberté desquels l’Espagne fera sans scrupule une large trouée aux caisses d’or enfouies dans les caves de l’Escurial. Sois tranquille, Paëz, nous allons transporter l’infante en lieu sûr, et nous en aurons les plus grands soins. Nous la traiterons selon son rang, et puis, comme tu as une parole excellente, comme on y peut croire aveuglément, nous te demanderons ta parole, et tu iras chercher à l’Escurial ou à Madrid sa rançon et la tienne.
—Je n’irai pas! fit don Paëz avec colère.
—Bah! murmura le gitano avec insouciance, tu iras, mon maître; tu iras parce que l’infante t’aime et que tu veux être gendre du roi...
Don Paëz tressaillit.
—Sois tranquille, beau don Paëz, nous ne trahissons jamais un secret, surtout quand ce secret doit être profitable à notre cause et nuisible à nos ennemis. Ah! tu veux épouser une infante? Tant mieux! mon maître, parce que si tu deviens puissant en Espagne, les Maures seront plus heureux... En route!
L’un des trois hommes prit l’infante dans ses bras, l’autre s’empara des chevaux, le troisième aida don Paëz à se lever et lui dit:
—Marche, mon gentilhomme; le chemin est court, du reste, et nous serons bientôt arrivés.
Et don Paëz, les mains liées derrière le dos, suivit les gitanos, et s’enfonça avec eux sous le couvert.
Don Paëz avait été moins soucieux et moins sombre un quart d’heure auparavant, quand il luttait corps à corps avec le monstre.
L’infante prisonnière avec lui, l’infante tombée au pouvoir des Bohémiens en sa compagnie; c’était sa perte, aux yeux du roi.
Mais don Paëz était homme de ressources; il n’avait point donné sa parole encore, et il pouvait méditer et exécuter un plan d’évasion si brillant qu’il reconquerrait à l’instant tout l’avantage de la position.
Il cheminait donc tête baissée et méditant, tandis que les gitanos portaient l’infante à tour de rôle, quand le sentier tortueux qu’ils suivaient au travers des bruyères, s’arrêta brusquement en face d’un mur de rochers qui semblaient défendre au voyageur de passer outre.
Celui qui paraissait être le chef de la troupe alla droit à l’un des rochers, et le heurta avec la crosse de son mousquet. Une partie de ce même roc s’entr’ouvrit, tourna sur des gonds invisibles, et laissa à découvert les premières marches d’un mystérieux escalier.
—Nous voici chez nous, dit-il; entrez, mon gentilhomme.
Le gitano qui portait l’infante s’engagea le premier dans cet étrange chemin; puis, après lui, le second bohémien qui venait d’attacher les chevaux à un chêne, puis don Paëz, et enfin le chef qui fermait la marche.
Ils descendirent ainsi une trentaine de degrés, guidés par le jour tremblotant de l’orifice; puis, tout à coup, les degrés firent place à une couche de sable criant sous les pieds; au lieu de descendre encore, don Paëz sentit qu’il suivait une route latérale de plain-pied et il se trouvait maintenant dans l’obscurité; à un coude de cette route, il vit poindre, dans l’éloignement, la lueur rougeâtre d’une torche.
Un bruit sourd se fit alors entendre au-dessus de sa tête, et il se retourna vivement.
—C’est la porte qui se referme, lui dit le gitano.
A mesure qu’il approchait de la torche, don Paëz distinguait plus aisément les objets d’alentour; et bientôt il aperçut, au bout du souterrain, plusieurs hommes environnant une table et occupés à jouer aux dés.
A l’arrivée des nouveaux venus ces hommes se levèrent avec empressement, et l’un d’eux cria:
—Holà! gitanos, quelle aubaine avez-vous?
—Une infante d’Espagne!
Un murmure de joie courut parmi les Bohémiens, qui abandonnèrent leurs dés et se groupèrent en tumulte auprès de l’infante, qu’on déposa sur la table et dont on ne s’occupa point davantage.
—Il faut appeler Madame, dit le chef des gitanos.
—Madame a fait défendre sa porte.
—Cordieu! même pour une infante.
—Hum! firent quelques-uns.
Et, tandis qu’on hésitait, les regards de plusieurs tombèrent sur don Paëz.
—Et celui-là, quel est-il? demanda-t-on.
—Celui-là? fit le chef en riant, c’est le colonel des gardes, messire don Paëz.
—Oh! oh! le favori du roi?
—Précisément, mes maîtres.
—Eh bien, faut-il prévenir Madame?
—Sangdieu! fit don Paëz impatienté et rompant le morne silence qu’il avait gardé jusque-là, votre maîtresse est donc une bien grande dame qu’elle ne puisse interrompre ses occupations pour recevoir une infante d’Espagne!...
Don Paëz achevait à peine qu’un pan de mur s’ouvrit absolument de la même manière que le bloc de roche qui avait mis à découvert l’escalier souterrain, et le gentilhomme aperçut au travers une petite pièce de forme octogone, tendue de soie, décorée avec luxe et dans le goût oriental, vivement éclairée par d’énormes candélabres de bronze, dans lesquels brûlait la cire la plus pure qu’on eût jamais recueillie dans les gorges des Alpunares ou sur les coteaux de Grenade.
Une femme parut sur le seuil de cet étrange boudoir, et don Paëz l’ayant envisagée, la trouva si admirablement belle qu’il poussa un cri d’admiration.
Cette femme qui se présentait ainsi inopinément aux yeux de don Paëz n’était point une de ces affreuses bohémiennes que la tradition nous représente lisant dans la main des jeunes filles et leur prédisant l’avenir; ce n’était pas non plus cette créature folâtre et sautillante, belle, mutine, rieuse, comme celles des tableaux de Giraud et de Desbarolles, c’était une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au front sérieux, presque sévère, au profil correct et pur du type oriental, au grand œil noir qui fascinait plus qu’il ne séduisait peut-être.
Entre la beauté de cette femme et celle de l’infante, il y avait un abîme de passions et de sombres douleurs.
L’infante était la jeune fille naïve, traduisant en larmes perlées les premières et mystérieuses émotions de son cœur. Cette femme était la statue vivante de la passion assombrie par la jalousie, dominée parfois par un but inconnu vers lequel elle devait marcher sans relâche.
Si cette femme n’avait point encore souffert ces tortures sans nom que l’amour enfonce au cœur des femmes, le doigt de la fatalité avait du moins écrit sur son front qu’elle les endurerait un jour.
Don Paëz, le blasé et le sceptique, don Paëz l’ambitieux, qui se servait de l’amour comme d’un marchepied, don Paëz qui jouait avec la candide passion d’une fille de roi, baissa involontairement les yeux sous l’ardent regard de cette femme, et il se sentit saisi d’un trouble inconnu.
La Bohémienne, car c’en était une, à coup sûr, à en juger par sa robe de velours noir, sa résille enfermant à grand’peine une chevelure abondante et d’un noir de jais, son corsage écarlate et ses bas de même couleur—la Bohémienne, disons-nous, s’arrêta une minute sur le seuil, promena son œil perçant sur les dix ou douze hommes groupés autour de la table, l’arrêta une seconde sur la jeune princesse évanouie, puis le reporta sur don Paëz qui, malgré ses liens, conservait sa fière attitude, et l’y arrêta longtemps.
Don Paëz, troublé d’abord, se remit bientôt de son émotion inexpliquée, et soutint le regard de la Bohémienne avec assurance.
Alors, celle-ci baissa les yeux à son tour, rougit imperceptiblement, puis, s’adressant à celui qui s’était emparé de l’infante:
—Hammed, dit-elle, te voilà bien joyeux, n’est-ce pas, d’avoir fait une prise aussi importante?
—Oui, Madame, répondit le gitano avec respect.
—Et tu comptes avoir ta part de la rançon?
—Comme c’est mon droit, répondit Hammed.
—Tu te trompes, Hammed...
Le gitano recula, interrogea la Bohémienne du regard, mais n’osa ouvrir la bouche.
—Tiens, fit un autre, plus hardi, pourquoi donc?
—Parce que nous préférons l’infante à une rançon.
Il y eut un murmure d’étonnement parmi les Bohémiens, et don Paëz lui-même haussa les épaules et grommela:
—Quelle charmante plaisanterie!
La Bohémienne leva de nouveau les yeux sur lui.
—Et savez-vous, reprit-elle, sans cesser de regarder le gentilhomme, mais s’adressant toujours aux gitanos, et savez-vous pourquoi nous garderons l’infante sans demander de rançon?
—La garder, et pourquoi? murmurèrent les bandits.
—Parce que les Maures, hier encore, étaient des esclaves persécutés, à qui il était permis de voler leurs persécuteurs—et qu’ils seront demain un peuple libre, ayant un roi, reprenant les mœurs et les coutumes de ses pères, et déclarant ouvertement la guerre à ses oppresseurs.
Don Paëz tressaillit et regarda la Bohémienne avec attention.
—Or, poursuivit la Bohémienne, la guerre déclarée par les Maures aux Espagnols, l’infante nous devient un ôtage précieux que nous pourrons échanger ou faire valoir convenablement.
—C’est juste, murmura Hammed. Mais j’aurais préféré les doublons du roi Philippe.
La Bohémienne lui jeta un regard de mépris:
—Vous voilà bien tous, dit-elle, Maures dégénérés, qui n’avez conservé de vos ancêtres que le nom. Vos frères ont courbé le front sous le joug, ils sont devenus artisans et cultivateurs; vous, plus fiers, plus indépendants, vous vous êtes réfugiés dans les montagnes; vous avez, sous le nom de Bohémiens, fait à vos oppresseurs une guerre de brigandages et de rapines, et cette guerre vous a plu si fort, elle a si bien flatté vos instincts pervers, que le jour où il faut arborer un drapeau et combattre, non plus comme des bandits, mais comme des chevaliers, vous hochez la tête et regrettez votre profession de voleurs!
Un sourd murmure de désapprobation à l’endroit d’Hammed se fit entendre, et les gitanos s’inclinèrent devant la Bohémienne avec ce respect que les peuplades orientales accordent à ceux qui parlent bien.
—Quant à ce gentilhomme, continua la Bohémienne, désignant du doigt don Paëz, nous allons lui rendre la liberté sans rançon.
—Pourquoi? firent les gitanos surpris.
—Parce que, répondit-elle, il est le seul gentilhomme de la cour d’Espagne qui ait appuyé, hier soir, le marquis de Mondéjar, défendant les Maures au jeu du roi.
—Sangdieu! murmura don Paëz, ce n’est donc pas un vain bruit qui court, et les Bohémiennes sont donc de race mauresque?
—Quelques-unes, messire don Paëz, répondit la gitana, en le regardant fièrement.
Puis, se tournant vers Hammed qui murmurait dans son coin:
—Coupe les liens du sire don Paëz, dit-elle, il est libre.
Hammed obéit.
—Tout ceci est parfaitement inutile, fit le gentilhomme avec calme, je veux demeurer prisonnier.
—Tu veux demeurer prisonnier! s’écria la gitana avec un mouvement de joie.
—Oui, répliqua don Paëz, je ne m’en retournerai certes pas à la cour d’Espagne sans l’infante: puisque j’ai été pris avec elle, elle sera libre avec moi ou je partagerai sa captivité.
La Bohémienne était devenue soucieuse et fronçait le sourcil:
—Viens avec moi, dit-elle, je veux te parler sans témoins.
Elle lui prit la main, et don Paëz frissonna au contact de cette main qui pressait la sienne; elle l’entraîna; il la suivit sans résistance.
Sur le seuil du boudoir, elle dit aux gitanos:
—Faites respirer des sels à l’infante; voici bien longtemps que dure son évanouissement, et il n’est pas convenable qu’une fille d’Espagne soit aussi mal soignée par des Maures.
Puis elle poussa don Paëz dans sa mystérieuse retraite; le pan du mur s’abaissa, et ils se trouvèrent seuls.
—Don Paëz, dit-elle alors, tu es ambitieux, n’est-ce pas?
Don Paëz tressaillit.
—Qui vous a dit cela? fit-il.
Don Paëz bondit et s’écria:
—Comment savez vous mon secret?
—Qu’importe! si je le sais.
—Et... le sachant, reprit don Paëz qui retrouva son humeur altière et fougueuse, comment oses-tu, Bohémienne, me le dire à moi-même?
—Ah! fi! don Paëz, murmura la gitana avec un accent de dédain glacé; je suis une femme, il me semble...
—C’est vrai, et je vous demande pardon, madame.
—Je connais donc votre secret, don Paëz, mais je sais aussi que les plus grands projets rencontrent une imperceptible pierre d’achoppement qui les fait avorter.
Don Paëz parut inquiet.
—Aimes-tu l’infante? don Paëz?
—Non, de par Dieu! l’amour est l’ennemi de l’ambition.
—Et laquelle de ces deux passions, l’ambition ou l’amour, conduit au bonheur, selon toi?
Don Paëz haussa les épaules.
—Pour être heureux, il suffit de croire qu’on l’est en effet, fit-il avec un dédaigneux sourire. Qu’importe le talisman!
Un éclair passa dans les yeux de la gitana; elle prit la main de don Paëz et le fit asseoir auprès d’elle sur des coussins lamés d’or.
—Pauvre insensé! dit-elle avec douceur, un regard, un mot d’amour d’une femme valent peut-être mille fois mieux que cette puissance après laquelle tu cours...
Et la voix de la gitana était fascinatrice, et don Paëz en était ému malgré lui.
—Tu ne me réponds pas, don Paëz, reprit-elle.
Don Paëz sentit sa raison chanceler au bruit magique de cette voix; il fit un violent effort, rompit le charme qui l’enlaçait, et s’écria avec un éclat de rire sardonique:
—Est-ce que tu parlerais pour toi, sorcière maudite?
L’œil de la Bohémienne s’alluma de colère; elle regarda don Paëz avec mépris, puis se leva froidement et lui dit:
—Messire don Paëz vous êtes libre, et vous pouvez vous retirer.
—Je crois vous avoir dit, madame, répondit le colonel des gardes avec un ton plus respectueux, qu’il m’était impossible de retourner à l’Escurial sans l’infante. Mon honneur en souffrirait grand dommage.
La Bohémienne hésita:
—Eh bien! dit-elle tout à coup en tirant un anneau de son doigt, regardez bien cette bague; sur le chaton est écrit un mot arabe, qui signifie serment...
—Après? dit don Paëz.
—Si un jour, demain ou dans dix ans, un inconnu se présentait à vous en quelque lieu que vous fussiez, et vous dît: Je suis prisonnier, vous allez me rendre la liberté; ne me demandez ni quel est mon désir, mon crime ou mon but. Je me présente chez vous et je vous somme, en vous montrant cette bague, de me faire conduire, moi et les deux personnes qui m’accompagnent, en tel lieu que je vous désignerai?
—Diable! fit don Paëz, ceci pourrait devenir gênant en temps de guerre.
—A ce prix, ajouta la bohémienne, quand tu m’auras engagé ton honneur de gentilhomme, l’infante pourra te suivre et retourner avec toi à l’Escurial.
—Est-ce tout ce que vous me demandez?
—Je te demande en outre le silence le plus absolu sur ce qui vient de se passer ici et, si l’infante n’est point revenue à elle avant qu’elle sorte du souterrain, elle ignorera qu’on l’a conduite en ce lieu avec toi; si elle a repris ses sens, eh bien! tu lui recommanderas la discrétion... elle t’aime...
Et la gitana prononça ce mot avec un accent de douleur.
—Elle t’aime... reprit-elle, elle t’obéira...
—Comme ces mots te coûtent à prononcer! gitana, fit don Paëz avec douceur.
Mais elle lui montra le mur qui se rouvrait:
—Va-t’en, dit-elle, tu es libre; emmène l’infante.
L’infante était toujours évanouie.
Le grand air, quelques gouttes d’eau fraîche répandues sur son visage l’eussent ranimée bien mieux que la chaude atmosphère des souterrains.
—Allons, dit la gitana avec intérêt, prends l’infante dans tes bras, don Paëz, et va-t’en.
Don Paëz obéit.
—Conduisez-les jusqu’à la porte du souterrain, continua-t-elle s’adressant à l’un des Bohémiens.
La voix de la gitana tremblait d’émotion, son regard ne brillait plus de courroux, elle avait les yeux baissés.
Don Paëz remarqua son trouble, et lui dit à voix basse en s’éloignant:
—Je te jure de remplir scrupuleusement les conditions que tu m’as faites en me rendant la liberté.
—J’y compte, murmura-t-elle sans lever les yeux.
—Singulière femme! pensa le cavalier en s’éloignant.
Quand il eut fait dix pas, précédé et éclairé par deux guides, il entendit quelques murmures derrière lui. C’étaient les Bohémiens qui trouvaient étrange que celle qu’ils nommaient Madame renvoyât ainsi l’infante après avoir annoncé qu’elle la garderait en ôtage.
—Je vous ordonne de vous taire! leur dit-elle d’un ton impérieux.
Et les murmures s’éteignant soudain, don Paëz put juger de l’ascendant qu’elle avait sur ces hommes; et, comme tout sceptique qu’il pût être, il vivait en un siècle où la magie ne manquait ni d’adorateurs ni de croyants, il se prit à penser que la gitana était bien réellement sorcière.
Les deux Bohémiens conduisirent don Paëz jusqu’à l’issue du souterrain, où les chevaux étaient encore attachés à un arbre.
Puis ils le saluèrent sans mot dire, et le bloc entr’ouvert se referma lentement sur eux.
Don Paëz chercha des yeux une source, un filet d’eau où il pût tremper son mouchoir et en humecter le front pâle de la jeune fille; partout autour de lui le sol était aride, brûlé du soleil, et il était loin de cette fontaine suintant au travers des rochers et auprès de laquelle les gitanos l’avaient surpris et terrassé.
Les forces du gentilhomme étaient épuisées par la lutte physique soutenue d’abord contre le monstre, ensuite contre les Bohémiens, et par les angoisses morales qu’il venait d’éprouver. Il n’eut point le courage de transporter l’infante au bord de la fontaine, mais il songea que l’air et la rapidité de la course allaient avoir un résultat plus efficace que les soins insuffisants qu’il essayerait de lui prodiguer.
Il sauta donc en selle sur le cheval de l’infante, abandonnant le sien, plaça la jeune fille devant lui et piqua des deux.
Le cheval s’élança au galop sur la pente rapide de la forêt.
Don Paëz devait se hâter, du reste. Il était plus de midi quand il avait rejoint la meute, combattu les deux ours, et fait si fâcheuse rencontre des Maures vagabonds. Il avait passé près de deux heures, soit en route avec eux, soit sous leur garde dans le souterrain. Au moment où il mit le pied à l’étrier pour regagner l’Escurial, le soleil, déclinant à l’horizon, amortissait ses derniers rayons dans les brumes épaisses du soir.
Don Paëz avait près de six lieues à faire pour atteindre la plaine que domine l’Escurial, et il ne pourrait rejoindre la chasse, quoi qu’il fît.
Toutes ces réflexions mirent l’aiguillon au cœur du fier jeune homme et il lança sa fringante monture à travers ravins et précipices.