III.
CALLIMAQUE.
ARGUMENT DE CALLIMAQUE.→
Résurrection de Drusiana et de Callimaque. Cette jeune
femme étant morte dans le Seigneur, Callimaque, qui
l’avait aimée vivante, désolé de l’avoir perdue et aveuglé
par une passion coupable, l’aima encore dans le tombeau
plus qu’il ne devait. De là sa mort misérable causée par
la morsure d’un serpent; mais, grâce aux prières de
l’apôtre saint Jean, il est ressuscité, ainsi que Drusiana,
et renaît dans le Christ(33).
CALLIMAQUE.→
PERSONNAGES.
CALLIMAQUE, jeune habitant d’Éphèse.
Les amis de Callimaque.
DRUSIANA.
ANDRONIQUE, mari de Drusiana.
L’apôtre SAINT JEAN.
FORTUNATUS, esclave d’Andronique.
DIEU.
SCÈNE PREMIÈRE.→
CALLIMAQUE, SES AMIS.
- CALLIMAQUE.→
-
Je voudrais, mes amis, vous dire quelques mots.
- LES AMIS.→
-
Usez de notre entretien aussi longtemps qu’il vous
plaira.
- CALLIMAQUE.→
-
Je préfère, si cette proposition ne vous déplaît
pas, vous mettre à l’abri de la foule des importuns.
-
LES AMIS.→
-
Nous sommes prêts à faire tout ce qui vous paraîtra
commode.
- CALLIMAQUE.→
-
Gagnons des lieux moins ouverts, afin que personne
ne vienne interrompre ce que j’ai à vous dire.
- LES AMIS.→
-
Comme il vous conviendra.
SCÈNE II.→
Les précédents.
- CALLIMAQUE.→
-
Je suis depuis longtemps atteint d’une peine profonde
que vos conseils pourront adoucir, j’espère.
- LES AMIS.→
-
Il est juste que la communauté de nos sympathies
nous fasse tous compatir à ce que la fortune apporte
de bien ou de mal à chacun de nous.
- CALLIMAQUE.→
-
Oh! plût à Dieu que vous voulussiez prendre une
part de ma souffrance en y compatissant!
- LES AMIS.→
-
Apprenez-nous quels sont vos chagrins; et, si leur
gravité l’exige, nous y compatirons: sinon, nous
ferons nos efforts pour distraire votre esprit d’une
préoccupation funeste.
-
CALLIMAQUE.→
-
J’aime.
- LES AMIS.→
-
Qu’aimez-vous?
- CALLIMAQUE.→
-
Une chose belle et pleine de grâces.
- LES AMIS.→
-
Ce sont là des attributs; et les attributs ne s’appliquent
ni à un seul ordre d’objets, ni à tous les individus
d’un même ordre(34). Aussi ne peut-on savoir
par votre réponse l’être particulier que vous aimez.
- CALLIMAQUE.→
-
Eh bien! je me servirai du mot femme.
- LES AMIS.→
-
Employer le mot femme, c’est les comprendre
toutes.
- CALLIMAQUE.→
-
Non pas toutes généralement, mais une en particulier.
- LES AMIS.→
-
Ce qu’on dit d’un sujet ne peut s’entendre que
d’un sujet déterminé. Si donc vous voulez que nous
connaissions les attributs, dites-nous d’abord quelle
est la substance.
- CALLIMAQUE.→
-
Drusiana.
- LES AMIS.→
-
La femme du prince Andronique?
-
CALLIMAQUE.→
-
Elle-même.
- LES AMIS.→
-
Vous délirez, notre ami; elle a été purifiée par le
baptême.
- CALLIMAQUE.→
-
Je m’en inquiète peu, si je puis l’amener à m’aimer.
- LES AMIS.→
-
Vous ne le pourrez pas.
- CALLIMAQUE.→
-
Pourquoi cette défiance?
- LES AMIS.→
-
Parce que vous entreprenez une chose difficile.
- CALLIMAQUE.→
-
Suis-je le premier qui tente une aventure de ce
genre, et de nombreux exemples ne me provoquent-ils
pas à tout oser?
- LES AMIS.→
-
Écoutez, frère: celle pour laquelle vous brûlez suit
la doctrine de l’apôtre saint Jean; elle s’est vouée tout
entière à Dieu, à tel point que rien, depuis longtemps,
n’a pu la rappeler dans le lit de son époux Andronique,
chrétien zélé. Encore bien moins consentira-t-elle
à satisfaire vos désirs frivoles.
- CALLIMAQUE.→
-
Je vous ai demandé des consolations, et vous enfoncez
le désespoir dans mon cœur!
- LES AMIS.→
-
Dissimuler, c’est tromper, et celui qui flatte vend
la vérité.
-
CALLIMAQUE.→
-
Puisque vous me refusez votre secours, j’irai trouver
Drusiana, et par mes discours passionnés je persuaderai
à son cœur de m’accorder son amour.
- LES AMIS.→
-
Vous n’y parviendrez pas.
- CALLIMAQUE.→
-
C’est qu’alors j’aurai les destins contraires(35).
- LES AMIS.→
-
Nous verrons à l’épreuve.
SCÈNE III.→
CALLIMAQUE, DRUSIANA(36).
- CALLIMAQUE.→
-
C’est à vous que je parle, Drusiana, à vous mon
plus cher et mon plus cordial amour.
- DRUSIANA.→
-
Je cherche avec surprise, Callimaque, ce que vous
voulez de moi en m’adressant la parole.
- CALLIMAQUE.→
-
Vous le cherchez avec surprise?
- DRUSIANA.→
-
Oui, vraiment.
- CALLIMAQUE.→
-
Je veux, avant tout, vous parler de mon amour.
- DRUSIANA.→
-
Que voulez-vous dire par votre amour?
-
CALLIMAQUE.→
-
Je veux dire que je vous chéris plus que toutes choses
au monde.
- DRUSIANA.→
-
Quels sont les liens étroits du sang, quels sont les
nœuds formés par les lois qui vous portent à m’aimer?
- CALLIMAQUE.→
-
Votre beauté.
- DRUSIANA.→
-
Ma beauté!
- CALLIMAQUE.→
-
Oui, certes.
- DRUSIANA.→
-
Quel rapport y a-t-il entre ma beauté et vous?
- CALLIMAQUE.→
-
Hélas! il y en a eu bien peu jusqu’à ce jour; mais
j’espère qu’il en sera bientôt différemment.
- DRUSIANA.→
-
Loin de moi! loin de moi! odieux suborneur! je
rougis d’échanger plus longtemps des paroles avec
vous. Je sens que vous êtes rempli des ruses du démon.
- CALLIMAQUE.→
-
Ma Drusiana, ne repoussez pas un homme qui vous
aime, un homme qui vous est attaché de toute son
âme! Répondez plutôt à son amour.
- DRUSIANA.→
-
Je ne fais pas le moindre cas de votre langage corrupteur;
je n’ai que du dégoût pour vos désirs lascifs,
et je méprise profondément votre personne.
-
CALLIMAQUE.→
-
Je n’ai pas voulu jusqu’ici me livrer à la colère,
parce que je pense que peut-être la pudeur vous empêche
d’avouer l’effet que ma tendresse produit sur
vous.
- DRUSIANA.→
-
Votre tendresse n’excite en moi que l’indignation.
- CALLIMAQUE.→
-
Je crois que vous ne tarderez pas à changer de sentiment.
- DRUSIANA.→
-
Je n’en changerai jamais, soyez-en certain.
- CALLIMAQUE.→
-
Peut-être.
- DRUSIANA.→
-
O homme insensé! amant égaré! pourquoi te tromper
toi-même? pourquoi t’abuser par un vain espoir?
Par quelle raison, par quel aveuglement peux-tu
espérer que je cède à tes folles avances, moi qui depuis
longtemps me suis abstenue de partager la couche
de mon légitime époux?
- CALLIMAQUE.→
-
J’en atteste Dieu et les hommes, Drusiana! si tu
ne cèdes pas à mon amour, je n’aurai ni repos ni relâche,
que je ne t’aie enveloppée et prise dans mes
piéges.
SCÈNE IV.→
DRUSIANA, ANDRONIQUE.
- DRUSIANA, se croyant seule.→
-
Hélas! Seigneur Jésus-Christ! que me sert d’avoir
fait profession de chasteté, puisque ma beauté n’en a
pas moins séduit ce jeune fou? Voyez mon effroi,
Seigneur; voyez de quelle douleur je suis pénétrée.
Je ne sais ce que je dois faire: si je dénonce l’audace
de Callimaque, je causerai des discordes civiles;
si je me tais, je ne pourrai, sans votre secours,
éviter ces embûches diaboliques. Ordonnez plutôt, ô
Christ! que je meure en vous bien vite, afin que je
ne devienne pas une occasion de chute pour ce jeune
voluptueux! (Elle meurt).
- ANDRONIQUE.→
-
Infortuné que je suis! Drusiana vient de trépasser
subitement. Je cours appeler saint Jean.
SCÈNE V.→
ANDRONIQUE, JEAN.
- JEAN.→
-
Pourquoi vous affligez-vous avec tant d’excès, Andronique?
pour quelle raison coulent vos larmes?
-
ANDRONIQUE.→
-
Hélas! hélas! seigneur! la vie m’est devenue un
fardeau.
- JEAN.→
-
Quel malheur vous a frappé?
- ANDRONIQUE.→
-
Drusiana, votre élève....
- JEAN.→
-
A-t-elle quitté son enveloppe humaine?
- ANDRONIQUE.→
-
Hélas! vous l’avez dit.
- JEAN.→
-
Il n’est nullement convenable de verser des pleurs
sur la mort de ceux dont nous croyons les âmes heureuses
dans le repos céleste.
- ANDRONIQUE.→
-
Bien que je ne doute pas que son âme, comme vous
l’assurez, ne goûte les joies éternelles, et que son
corps inaccessible à la corruption ne ressuscite un
jour, cependant une chose me pénètre de douleur:
c’est que par ses vœux elle ait, devant moi, invité la
mort à venir la prendre.
- JEAN.→
-
Avez-vous su quel a été son motif?
- ANDRONIQUE.→
-
Je l’ai su, et je vous l’apprendrai, si jamais je parviens
à me guérir de ma tristesse.
- JEAN.→
-
Allons, et employons tous nos soins à célébrer ses
obsèques.
-
ANDRONIQUE.→
-
Il y a non loin d’ici un tombeau de marbre; nous y
déposerons ses restes. Je chargerai Fortunatus, un de
mes serviteurs, du soin de garder ce monument.
- JEAN.→
-
Il est convenable que Drusiana soit inhumée avec
honneur. Puisse Dieu donner à son âme la joie et le
repos!
SCÈNE VI.→
CALLIMAQUE, FORTUNATUS(37).
- CALLIMAQUE.→
-
Qu’arrivera-t-il de tout ceci, Fortunatus? La mort
même de Drusiana ne peut éteindre mon amour.
- FORTUNATUS.→
-
Votre situation est digne de pitié.
- CALLIMAQUE.→
-
Je meurs si ton adresse ne me vient en aide.
- FORTUNATUS.→
-
En quoi puis-je vous aider?
- CALLIMAQUE.→
-
En faisant que je la voie, quoique morte.
- FORTUNATUS.→
-
Son corps, je le pense, est encore intact, parce qu’il
n’a pas été flétri par de longues souffrances, et qu’elle
a, vous le savez, été enlevée par une fièvre légère.
-
CALLIMAQUE.→
-
O plût à Dieu que j’en pusse faire l’épreuve!
- FORTUNATUS.→
-
Si vous me payez généreusement, je livrerai le
corps de Drusiana à vos désirs.
- CALLIMAQUE.→
-
Prends d’abord tout ce que j’ai sous la main, et sois
sûr que tu recevras de moi beaucoup plus ensuite.
- FORTUNATUS.→
-
Allons vite à la tombe.
- CALLIMAQUE.→
-
Ce n’est pas moi qui tarderai.
SCÈNE VII.→
Les précédents, DRUSIANA, couchée dans son cercueil.
- FORTUNATUS.→
-
Voici le corps. (Écartant le linceul.) Ces traits ne sont pas
ceux d’une morte; ces membres ont toute la fraîcheur
de la vie; faites d’elle selon vos désirs.
- CALLIMAQUE.→
-
O Drusiana! Drusiana! quelle tendresse de cœur je
t’avais vouée! comme je t’aimais sincèrement et du
fond de mes entrailles! Et toi, tu m’as toujours repoussé!
toujours tu as contredit mes vœux! (Il l’enlève hors
de la tombe.) Maintenant il est en mon pouvoir de pousser
contre toi mes violences aussi loin que je voudrai.
-
FORTUNATUS.→
-
Ah! ah! un horrible serpent s’élance sur nous!
- CALLIMAQUE.→
-
Malheur à moi! Fortunatus, pourquoi m’as-tu séduit?
pourquoi m’as-tu conseillé ce crime détestable?
Voici que tu meurs sous la blessure de ce serpent, et
moi j’expire avec toi de terreur.
SCÈNE VIII.→
JEAN, ANDRONIQUE, ensuite DIEU.
- JEAN.→
-
Andronique, allons au tombeau de Drusiana, afin
de recommander son âme au Christ par nos prières.
- ANDRONIQUE.→
-
Il est digne de votre sainteté de ne pas oublier
celle qui avait mis toute sa confiance en vous.
-
(Dieu apparaît.)
- JEAN.→
-
Voyez! le Dieu invisible se montre à nous sous
une forme visible. Il a pris les traits d’un très-beau
jeune homme.
- ANDRONIQUE, aux spectateurs(38).→
-
Tremblez!
-
JEAN.→
-
Seigneur Jésus! pourquoi avez-vous daigné vous
manifester en ce lieu à vos serviteurs?
- DIEU.→
-
C’est pour la résurrection de Drusiana et de ce jeune
homme étendu près de sa tombe, que je vous apparais.
Mon nom doit être glorifié en eux.
- ANDRONIQUE, à Jean.→
-
Avec quelle promptitude il est remonté au ciel(39)!
- JEAN.→
-
Je ne comprends pas entièrement la cause de tout
ceci.
- ANDRONIQUE.→
-
Hâtons notre marche; peut-être, quand nous serons
arrivés, trouverons-nous, à la vue des faits, l’explication
de ce que vous assurez ne pas bien comprendre.
SCÈNE IX.→
Les précédents, les trois corps de DRUSIANA,
de FORTUNATUS et de CALLIMAQUE.
- JEAN.→
-
Au nom du Christ, quel prodige vois-je ici? Le
sépulcre est ouvert, le corps de Drusiana a été jeté
hors de sa tombe; à côté gisent deux cadavres enlacés
dans les nœuds d’un serpent!
- ANDRONIQUE.→
-
Je devine ce que cela signifie. Durant sa vie, le
jeune Callimaque aima Drusiana d’un amour criminel.
Drusiana en fut contristée; le chagrin qu’elle en
conçut la fit tomber dans la fièvre, et elle invita la
mort à venir la visiter.
- JEAN.→
-
L’amour de la chasteté a-t-il pu la pousser jusque-là?
- ANDRONIQUE.→
-
Après la mort de celle qu’il aimait, ce jeune insensé,
tourmenté à la fois par l’amour et par le chagrin de
n’avoir pu commettre le crime qu’il méditait, s’abandonna
au désespoir et sentit s’irriter le feu de ses désirs.
- JEAN.→
-
Obstination déplorable!
- ANDRONIQUE.→
-
Je ne doute pas qu’il n’ait séduit à prix d’argent ce
méchant esclave, pour obtenir de lui l’occasion d’accomplir
son dessein criminel.
- JEAN.→
-
O forfait sans exemple!
- ANDRONIQUE.→
-
Aussi, tous les deux, je le vois, ont-ils été frappés
de mort, afin de les empêcher de consommer leur entreprise
scélérate.
- JEAN.→
-
Juste châtiment!
-
ANDRONIQUE.→
-
Ce qui dans tout ceci m’étonne le plus, c’est que la
voix de Dieu ait plutôt annoncé la résurrection de celui
dont la volonté fut coupable, que celle de l’homme
qui n’a été que son complice; cela vient peut-être de
ce que l’un, entraîné par les séductions de la chair,
a failli sans discernement, tandis que l’autre a péché
par pure méchanceté.
- JEAN.→
-
Avec quel scrupule l’Arbitre suprême juge les actions
humaines, et dans quelle juste balance il pèse les
mérites de chacun, c’est ce qu’il est difficile de savoir,
et ce que personne ne peut expliquer; car le mystère
des jugements divins passe de bien loin la sagacité
de l’esprit de l’homme.
- ANDRONIQUE.→
-
Aussi n’avons-nous pas pour les jugements de Dieu
assez d’admiration: nous voyons les événements; mais
la science nous manque pour en discerner les causes.
- JEAN.→
-
Ce n’est d’ordinaire qu’après les faits accomplis que
l’événement nous révèle le secret des choses.
- ANDRONIQUE.→
-
Mais, faites donc, bienheureux Jean, ce que vous
avez reçu la mission de faire: ressuscitez Callimaque,
pour que nous arrivions au dénoûment de cette mystérieuse
aventure.
- JEAN.→
-
Je pense devoir invoquer d’abord le nom du Christ
pour chasser le serpent; ensuite je ressusciterai Callimaque.
- ANDRONIQUE.→
-
Vous avez raison; c’est le moyen qu’il ne soit pas
blessé de nouveau par la morsure du reptile.
- JEAN, au serpent.→
-
Éloigne-toi de ce jeune homme, bête cruelle! car
il doit dorénavant servir le Christ.
- ANDRONIQUE.→
-
Quoique cette brute soit sans raison, son oreille au
moins n’est pas sourde; elle a entendu votre ordre.
- JEAN.→
-
Ce n’est pas à ma puissance, mais à celle du Christ
qu’elle a obéi.
- ANDRONIQUE.→
-
Aussi a-t-elle disparu plus vite que la parole(40).
- JEAN.→
-
Dieu infini et que nul espace ne peut contenir; être
simple et incommensurable, qui seul es ce que tu es;
qui, réunissant deux substances dissemblables, as de
l’une et de l’autre créé l’homme, et qui, désunissant
ces deux principes, sépares ce qui formait un tout;
ordonne que le souffle de vie rentre dans ce corps,
que l’union rompue se rétablisse, et que Callimaque
ressuscite homme parfait comme auparavant, afin
que tu sois glorifié par toutes les créatures, toi qui
peux seul opérer de tels miracles!
-
ANDRONIQUE.→
-
Amen.—Tenez! voici Callimaque qui respire l’air
vital! Seulement la stupeur le retient encore immobile.
- JEAN.→
-
Callimaque, au nom du Christ, levez-vous! et quoi
que vous ayez fait, confessez-le; à quelques tentations
coupables que vous ayez succombé, proclamez-les,
pour que la vérité ne nous reste en rien cachée.
- CALLIMAQUE.→
-
Je ne puis nier que je ne sois venu ici dans une intention
criminelle. J’étais consumé par une mélancolie
funeste et je ne pouvais apaiser le feu de mon amour
illicite.
- JEAN.→
-
Quelle démence, quelle frénésie s’était emparée de
vous, pour oser vouloir faire subir à ces chastes restes
un si honteux outrage?
- CALLIMAQUE.→
-
J’étais entraîné par ma propre folie et par les suggestions
captieuses de ce Fortunatus.
- JEAN.→
-
Avez-vous eu, trois fois infortuné, le malheur de
parvenir à commettre le mal que vous désiriez?
- CALLIMAQUE.→
-
Nullement. J’ai eu la possibilité de vouloir; mais le
pouvoir d’exécuter m’a tout à fait manqué.
- JEAN.→
-
Quel obstacle vous arrêta?
-
CALLIMAQUE.→
-
A peine avais-je écarté le suaire et essayé d’odieux
attentats sur le corps inanimé de Drusiana, que ce
Fortunatus, le fauteur et l’instigateur du crime, périt
sous le venin d’un serpent.
- ANDRONIQUE.→
-
O punition bien méritée!
- CALLIMAQUE.→
-
Alors m’apparut un jeune homme d’un aspect terrible;
sa main recouvrit respectueusement le corps;
de sa face rayonnante jaillirent des étincelles sur le
tombeau; une d’elles atteignit mon visage, et en même
temps se fit entendre une voix qui dit: «Callimaque,
meurs pour vivre!» Ayant ouï ces mots, j’expirai.
- JEAN.→
-
Bienfait de la grâce céleste, qui ne se complaît pas
dans la perte des impies!
- CALLIMAQUE.→
-
Vous avez entendu la misère de ma chute, daignez
ne pas ajourner le remède de votre miséricorde.
- JEAN.→
-
Je ne l’ajournerai point.
- CALLIMAQUE.→
-
Car je suis confus et contristé jusqu’au fond de
l’âme, je souffre, je gémis, je pleure sur mon horrible
sacrilége.
-
JEAN.→
-
Ce n’est pas sans raison; un aussi grave délit exige
le remède d’une pénitence qui ne soit point légère.
- CALLIMAQUE.→
-
Oh! plût à Dieu que je pusse vous ouvrir les plus
profonds replis de mon cœur! vous y verriez l’amertume
du regret que je souffre, et vous compatiriez à
ma douleur.
- JEAN.→
-
Je me réjouis de cette douleur; car je sens que la
tristesse vous est salutaire.
- CALLIMAQUE.→
-
Je n’ai que dégoût pour ma vie passée, je n’ai que
dégoût pour les voluptés coupables.
- JEAN.→
-
Ce n’est point à tort.
- CALLIMAQUE.→
-
Je me repens du crime que j’ai commis.
- JEAN.→
-
La raison le veut.
- CALLIMAQUE.→
-
J’ai tant de déplaisir de ce que j’ai fait, que je ne
puis éprouver ni le désir ni le bonheur de vivre, à
moins que, renaissant en Jésus-Christ, je ne mérite de
devenir meilleur.
- JEAN.→
-
Je ne doute pas que la grâce d’en-haut ne se manifeste
en vous.
- CALLIMAQUE.→
-
Ne tardez donc pas, ne différez pas à relever mon
abattement, à adoucir ma tristesse par vos consolations,
afin qu’aidé de vos avis et sous votre direction,
de gentil je devienne chrétien, et que de débauché je
devienne chaste; et qu’entré, sous votre conduite,
dans le chemin de la vérité, je vive selon les préceptes
de la promission divine.
- JEAN.→
-
Béni soit le fils unique de Dieu, qui a bien voulu
participer à notre faiblesse, et dont la clémence, ô
mon fils Callimaque, vous a tué et en vous tuant vous
a vivifié! Béni soit celui qui, par ce faux semblant
de trépas, a délivré sa créature de la mort de
l’âme!
- ANDRONIQUE.→
-
Chose inouïe et digne de toute notre admiration!
- JEAN.→
-
O Christ! rédemption du monde, holocauste offert
pour nos péchés! je ne sais par quelles louanges assez
éclatantes te célébrer dignement. J’adore avec crainte
ta bénigne clémence et ta clémente patience, toi qui
tantôt traites les pécheurs avec une bonté de père,
tantôt les châties avec une juste sévérité et les forces à
la pénitence.
- ANDRONIQUE.→
-
Gloire à sa divine miséricorde!
- JEAN.→
-
Qui aurait osé le croire? qui l’aurait espéré? La
mort surprend ce jeune homme tout occupé de satisfaire
ses désirs coupables; elle l’enlève au moment du
crime, et ta miséricorde, ô Seigneur! daigne le rappeler
à la vie et lui rendre des chances de pardon!
Béni soit ton saint nom dans tous les siècles, ô toi qui
seul opères de si admirables prodiges!
- ANDRONIQUE.→
-
Et moi donc, bienheureux Jean! ne tardez pas à me
consoler; car la tendresse conjugale que je porte à
Drusiana ne permet à mon âme aucun repos, jusqu’à
ce que je l’aie vue, elle aussi, ressuscitée au plus vite.
- JEAN.→
-
Drusiana, que Jésus-Christ, notre Seigneur, vous
ressuscite!
- DRUSIANA.→
-
Gloire et honneur à toi, Christ, qui me fais revivre.
- CALLIMAQUE.→
-
O ma Drusiana! grâces soient rendues à celui qui
vous sauve, à celui qui vous fait renaître dans la joie,
vous qui aviez atteint votre dernier jour dans la tristesse.
- DRUSIANA.→
-
O mon vénérable père, bienheureux Jean, il est
digne de votre sainteté qu’après avoir ressuscité Callimaque
qui m’aima d’un amour coupable, vous ressuscitiez
aussi l’esclave qui lui a livré mon corps
enseveli.
- CALLIMAQUE.→
-
Apôtre du Christ, ne croyez point qu’il soit digne
de vous de délivrer des liens de la mort ce traître, ce
malfaiteur qui m’a trompé, qui m’a séduit, qui m’a
provoqué à oser cet horrible attentat.
-
JEAN.→
-
Vous ne devez point lui envier la grâce de la clémence
divine.
- CALLIMAQUE.→
-
Non, il n’est pas digne de la résurrection celui qui
fut cause de la perte de son prochain.
- JEAN.→
-
La loi de notre religion nous enseigne qu’un homme
doit remettre ses offenses à un autre homme, s’il souhaite
que Dieu lui remette les siennes(41).
- ANDRONIQUE.→
-
Cela est juste.
- JEAN.→
-
Car le fils unique de Dieu, le premier né de la
Vierge, qui seul est venu au monde innocent, immaculé
et exempt de la tache du péché originel, a trouvé
tous les hommes courbés sous le lourd fardeau du
péché.
- ANDRONIQUE.→
-
Cela est vrai.
- JEAN.→
-
Certes, il ne pouvait rencontrer aucun juste, aucun
homme digne de sa miséricorde; cependant il ne méprisa
personne, il n’excepta personne de sa grâce et de
sa charité; mais il s’offrit lui-même pour tous, et donna
sa vie précieuse pour le salut de tous.
- ANDRONIQUE.→
-
Si l’innocent n’eût pas été mis à mort, nul homme
n’eût été justement sauvé.
-
JEAN.→
-
Aussi ne se réjouit-il pas de la perte des hommes,
lui qui se rappelle les avoir rachetés de son sang précieux.
- ANDRONIQUE.→
-
Grâces lui soient rendues!
- JEAN.→
-
C’est pourquoi nous ne devons pas envier aux autres
la grâce divine, que nous voyons avec joie abonder
en nous, sans que nous l’ayons méritée.
- CALLIMAQUE.→
-
Votre remontrance m’a effrayé.
- JEAN.→
-
Néanmoins, pour ne pas paraître repousser vos
désirs, cet homme ne sera pas ressuscité par moi, mais
par Drusiana, qui a reçu de Dieu le pouvoir de le
faire.
- DRUSIANA.→
-
Substance divine, qui seule es vraiment immatérielle
et sans forme! toi qui as créé et modelé l’homme
à ton image(42), et qui as inspiré à ta créature le souffle
de vie, permets que le corps matériel de Fortunatus recouvre
sa chaleur et redevienne une âme vivante, afin
que notre triple résurrection tourne à ta louange, vénérable
Trinité!
- JEAN.→
-
Amen.
- DRUSIANA.→
-
Réveillez-vous, Fortunatus, et, par l’ordre du
Christ, rompez les liens de la mort!
-
FORTUNATUS.→
-
Qui me prend par la main et me relève? qui a parlé
pour me faire revivre?
- JEAN.→
-
Drusiana.
- FORTUNATUS.→
-
Quoi! c’est Drusiana qui m’a ressuscité?
- JEAN.→
-
Elle-même.
- FORTUNATUS.→
-
N’avait-elle pas succombé, il y a quelques jours, à
une mort imprévue?
- JEAN.→
-
Oui, mais elle vit en Jésus-Christ.
- FORTUNATUS.→
-
Et pourquoi Callimaque a-t-il ce maintien grave et
modeste? pourquoi ne laisse-t-il pas éclater, selon sa
coutume, son amour effréné pour Drusiana?
- JEAN.→
-
Parce que, renonçant à cette mauvaise pensée, il
s’est transformé en un vrai disciple du Christ.
- FORTUNATUS.→
-
Non; cela n’est pas.
- JEAN.→
-
Il en est ainsi.
- FORTUNATUS.→
-
Eh bien! si, comme vous l’assurez, Drusiana m’a
ressuscité, et si Callimaque croit au Christ, je rejette
la vie, et fais volontairement choix de la mort; car
j’aime mieux ne pas exister que de sentir continuellement
en eux une telle abondance de grâce et de vertus.
-
JEAN.→
-
O étonnante envie du démon! ô malice de l’antique
serpent, qui fit goûter la coupe de la mort à nos premiers
pères, et qui ne cesse de gémir sur la gloire des
justes! Ce malheureux Fortunatus, tout rempli d’un
fiel diabolique, ressemble à un mauvais arbre qui
ne produit que des fruits amers. Qu’il soit donc retranché
du collége des justes et rejeté de la société
de ceux qui craignent le Seigneur; qu’il soit précipité
dans le feu de l’éternel supplice, pour y être torturé
sans un seul intervalle de rafraîchissement.
- ANDRONIQUE.→
-
Voyez comme les blessures que le serpent lui a faites
se gonflent: il tourne de nouveau à la mort; il trépassera
plus vite que je n’aurai parlé.
- JEAN.→
-
Qu’il meure, et devienne un des habitants de l’enfer,
lui qui, par haine du bonheur d’autrui, a refusé
de vivre.
- ANDRONIQUE.→
-
Punition effroyable!
- JEAN.→
-
Rien n’est plus effroyable que l’envieux; nul n’est
plus criminel que le superbe.
- ANDRONIQUE.→
-
L’un et l’autre sont misérables.
- JEAN.→
-
Un seul et même homme est toujours en proie à ces
deux vices, parce qu’ils ne vont jamais l’un sans l’autre.
- ANDRONIQUE.→
-
Expliquez-vous plus clairement.
-
JEAN.→
-
Oui, le superbe est envieux et l’envieux est superbe,
parce qu’un esprit rongé par l’envie, ne pouvant souffrir
d’entendre l’éloge d’autrui et désirant voir déprimer
ceux qui le surpassent en perfection, dédaigne
d’être placé au-dessous des plus dignes et s’efforce orgueilleusement
d’être mis au-dessus de ses égaux.
- ANDRONIQUE.→
-
Évidemment.
- JEAN.→
-
De là vint que ce misérable se trouva blessé au fond
du cœur, et ne put supporter l’humiliation de se
reconnaître inférieur à ceux dans lesquels il voyait
briller avec plus d’éclat la grâce divine.
- ANDRONIQUE.→
-
Je comprends enfin, maintenant, pourquoi Dieu
n’avait pas compté Fortunatus au nombre de ceux qui
devaient ressusciter; c’est qu’il devait mourir presque
aussitôt.
- JEAN.→
-
Il méritait ce double trépas, d’abord pour avoir
outragé une sépulture qui lui était confiée, ensuite
pour avoir poursuivi de sa haine injuste ceux qui
étaient ressuscités.
- ANDRONIQUE.→
-
Le malheureux a cessé de vivre.
- JEAN.→
-
Retirons-nous et laissons le démon reprendre son
fils. Nous, cependant, pour célébrer dignement la
conversion merveilleuse de Callimaque et cette double
résurrection, passons ce jour dans la joie(43), rendant
grâces à Dieu, ce juge équitable, ce pénétrant
scrutateur de toutes les consciences, qui seul voit tout,
et, disposant toutes choses comme il convient, distribuera
à chacun, selon qu’il l’en aura reconnu digne,
les récompenses ou les châtiments. A lui seul l’honneur,
la vertu, la force, la victoire! à lui seul la gloire
et le triomphe pendant la durée infinie des siècles!
Amen.