Allons-nous-en! J'entends battre son coeur jusqu'ici!
Avancez;--est-ce que vous devenez fou?
Elle nous regarde, oh! oh!
Mais c'est une petite fille!--Bonsoir, Maleine.--Est-ce que tu ne m'entends pas, Maleine? Nous venons te dire bonsoir.--Es-tu malade, Maleine? Est-ce que tu ne m'entends pas? Maleine! Maleine!
[Maleine fait signe que oui.]
Ah!
Tu es effrayante!--Maleine! Maleine! As-tu perdu la voix?
Bon... soir!...
Ah! tu vis encore;--as-tu tout ce qu'il te faut?--Mais je vais ôter mon manteau. [Elle dépose son manteau sur un meuble et s'approche du lit.]-- Je vais voir.--Oh! cet oreiller est bien dur.--Je vais arranger tes cheveux.--Mais pourquoi me regardes-tu ainsi, Maleine? Maleine?--Je viens te dorloter un peu.--Où est-ce que tu as mal?--Tu trembles comme si tu allais mourir.--Mais tu fais trembler tout le lit!--Mais je viens simplement te dorloter un peu.--Ne me regarde pas ainsi! Il faut être dorlotée à ton âge; je vais être ta pauvre maman.--Je vais arranger tes cheveux. Voyons, lève un peu la tête; je vais les nouer avec ceci.--Lève un peu la tête.--Ainsi.
[Elle lui passe un lacet autour du cou.]
Ah! qu'est-ce que vous m'avez mis autour du cou?
Rien! rien! ce n'est rien! ne criez pas!
Ah! ah!
Arrêtez-la! arrêtez-la!
Quoi? Quoi?
Elle va crier! elle va crier!
Je ne peux pas!...
Vous allez me!... oh! vous allez me!...
Non! non!
Maman! Maman! Nourrice! Nourrice! Hjalmar! Hjalmar! Hjalmar!
Où êtes-vous?
Ici! ici!
Attendez! Attendez un peu! Anne! Madame! roi! roi! roi! Hjalmar!--Pas aujourd'hui!--Non! non! pas maintenant!...
Vous allez me suivre autour du monde à genoux?
[Elle tire sur le lacet.]
Maman!... Oh! oh! oh!
[Le roi va s'asseoir.]
Elle ne bouge plus. C'est déjà fini.--Où êtes-vous? Aidez-moi! Elle n'est pas morte.--Vous êtes assis!
Oui! oui! oui!
Tenez-lui les pieds; elle se débat. Elle va se relever...
Quels pieds? quels pieds? Où sont-ils?
Là! là! là! Tirez!
Je ne peux pas! Je ne peux pas!
Mais ne la faites pas souffrir inutilement!
[Ici la grêle crépite subitement contre les fenêtres.]
Ah!
Qu'est-ce que vous avez fait?
Aux fenêtres!--On frappe aux fenêtres!
On frappe aux fenêtres?
Oui! oui! avec des doigts! oh! des millions de doigts!
[Nouvelle averse.]
C'est la grêle!
La grêle?
Oui.
Est-ce que c'est la grêle?
Oui, je l'ai vu.--Ses yeux deviennent troubles.
Je veux m'en aller! Je m'en vais! Je m'en vais!
Quoi? quoi? Attendez! attendez! Elle est morte.
[Ici une fenêtre s'ouvre violemment sous un coup de vent, et un vase posé sur l'appui et contenant une tige de lys tombe bruyamment dans la chambre.]
Oh! oh!... maintenant!...--Qu'y a-t-il maintenant?
Ce n'est rien, c'est le lys; le lys est tombé.
On a ouvert la fenêtre.
C'est le vent.
[Tonnerres et éclairs.]
Est-ce que c'est le vent?
Oui, oui, vous l'entendez bien.--Enlevez, enlevez l'autre lys;--il va tomber aussi.
Où? où?
Là! là! à la fenêtre. Il va tomber! il va tomber! On l'entendra!
Où faut-il le mettre?
Mais où vous voudrez; à terre! à terre!
Je ne sais pas où...
Mais ne restez pas avec ce lys dans vos mains! Il tremble comme s'il était au milieu d'une tempête! Il va tomber!
Où faut-il le mettre?
Où vous voudrez; à terre;--n'importe où...
Ici?
Oui, oui.
[Ici Maleine fait un mouvement.]
Ah!
Quoi? quoi?
Elle a!...
Elle est morte; elle est morte. Venez!
Moi?
Oui. Elle saigne du nez.--Donnez-moi votre mouchoir.
Mon... mon mouchoir?
Oui.
Non, non! pas le mien! pas le mien!
[Ici le fou apparaît à la fenêtre restée ouverte et ricane tout à coup.]
Il y a quelqu'un! Il y a quelqu'un à la fenêtre!
Oh! oh! oh!
C'est le fou! Il a vu de la lumière.--Il le dira.--Tuez-le!
[Le roi court à la fenêtre et frappe le fou d'un coup d'épée.]
Oh! oh! oh!
Il est mort?
Il est tombé. Il est tombé dans le fossé. Il se noie! Ecoutez!$
Ecoutez!$...
[On entend des clapotements.]
Il n'y a personne aux environs?
Il se noie; il se noie. Ecoutez!
II n'y a personne aux environs?
[Tonnerres et éclairs.]
Il y a des éclairs! il y a des éclairs!
Quoi?
II pleut! il pleut! Il grêle! il grêle! Il tonne! il tonne!
Que faites-vous là, à la fenêtre?
Il pleut, il pleut sur moi! Ils versent de l'eau sur ma tête! Je voudrais être sur la pelouse! Je voudrais être en plein air! Ils versent de l'eau sur ma tête! Il faudrait toute l'eau du déluge pour me baptiser à présent! Le ciel entier écrase de la grêle sur ma tête! Le ciel entier écrase des éclairs sur ma tête!
Vous devenez fou! Vous allez vous faire foudroyer!
Il grêle! il grêle sur ma tête! Il y a des grêlons comme des oeufs de corbeaux!
Mais vous devenez fou! Ils vont vous lapider.--Vous saignez déjà.--Fermez la fenêtre.
J'ai soif.
Buvez. Il y a de l'eau dans ce verre.
Où?
Là; il est encore à moitié plein.
Elle a bu dans ce verre?
Oui; peut-être.
Il n'y a pas d'autre verre?
[Il verse l'eau qui reste et rince le verre.]
Non,--que faites-vous?
Elle est morte.[Ici on entend d'étranges frôlements et un bruit de griffes contre la porte.] Ah!
On gratte à la porte!
Ils grattent! ils grattent!
Taisez-vous.
Mais ce n'est pas avec une main!
Je ne sais pas ce que c'est.
Prenons garde! Oh! oh! oh!
Hjalmar! Hjalmar! qu'est-ce que vous avez?
Quoi? quoi?
Vous êtes effrayant! Vous allez tomber? Buvez, buvez un peu.
Oui! oui!
On marche dans le corridor.
Il va entrer!
Qui?
Celui... celui... qui!...
[Il fait le geste de gratter.]
Taisez-vous.--On chante...
De profundis clamavi ad te Domine; Domine exaudi vocem meam!
Ce sont les sept béguines qui vont à la cuisine.
Fiant auras tuae intendentes, in vocem deprecationis meae!
[Le roi laisse tomber le verre et la carafe.]
Qu'avez-vous fait?
Ce n'est pas ma faute...
Elles auront entendu le bruit. Elles vont entrer...
Si iniquitates observaveris, Domine: Domine, quis sustinebit?
Elles sont passées; elles vont à la cuisine.
Je veux m'en aller! Je veux m'en aller! Je veux aller avec elles! Ouvrez-moi la porte!
[Il va vers la porte.]
Qu'est-ce que vous faites? Où allez-vous? Vous devenez fou?
Je veux aller avec elles! Elles sont déjà sur la pelouse... Elles sont au bord de l'étang... Il y a du vent; il pleut; il y a de l'eau; il y a de l'air!--Si du moins vous l'aviez fait mourir en plein air! Mais ici dans une petite chambre! Dans une pauvre petite chambre!--Je vais ouvrir les fenêtres...
Mais il tonne! Vous devenez fou? J'aurais mieux fait de venir seule...
Oui! oui!
Vous vous en seriez lavé les mains, n'est-ce-pas? Mais maintenant...
Je ne l'ai pas tuée! Je n'y ai pas touché! C'est vous qui l'avez tuée! C'est vous! c'est vous! c'est vous!
Bien, bien; taisez-vous.--Nous verrons après. Mais ne criez pas ainsi.
Ne dites plus que c'est moi ou je vous tue aussi! C'est vous! c'est vous!
Mais ne criez pas comme un possédé! On va vous entendre jusqu'au bout du corridor.
On m'a entendu?
[On frappe à la porte.]
On frappe! Ne bougez pas!
[On frappe.]
Que va-t-il arriver? Que va-t-il arriver maintenant?
[On frappe.]
Eteignez la lumière.
Oh!
Je vous dis d'éteindre la lumière.
Non.
Je l'éteindrai moi-même.
[Elle éteint la lumière. On frappe.]
Maleine! Maleine!
C'est la nourrice...
Oh! oh! la nourrice! la bonne, la bonne nourrice! Je veux voir la nourrice! Ouvrons! Ouvrons!
Mais taisez-vous donc; pour Dieu, taisez-vous!
Maleine! Maleine! Est-ce que vous dormez?
Oui; oui; oui; oh!
Taisez-vous.
Maleine... ma pauvre petite Maleine... Vous ne répondez plus? Vous ne voulez plus me répondre?--Je crois qu'elle dort profondément.
Oh! oh! profondément!
[On frappe.]
Taisez-vous!
Maleine!--Ma pauvre petite Maleine! Je vous apporte de beaux raisins blancs et un peu de bouillon. Ils disent que vous ne pouvez pas manger; mais je sais bien que vous êtes très faible; je sais bien que vous avez faim.--Maleine, Maleine! Ouvrez-moi!
Oh! oh! oh!
Ne pleurez pas! elle s'en ira...
Mon Dieu! voilà Hjalmar qui arrive avec le petit Allan. Il va voir que je lui apporte des fruits. Je vais les cacher sous ma mante.
Hjalmar arrive!
Oui.
Et le petit Allan.
Je sais bien; taisez-vous.
Qui est là?
C'est moi, Seigneur.
Ah! c'est vous, nourrice. Il fait si noir dans ce corridor... Je ne vous reconnaissais pas. Que faites-vous ici?
J'allais à la cuisine; et j'ai vu le chien devant la porte...
Ah! c'est Pluton!--Ici Pluton!
C'était le chien!
Quoi?
C'était le chien qui grattait...
Il était dans la chambre de Maleine. Je ne sais pas comment il est sorti....
Est-ce qu'elle n'est plus dans sa chambre?
Je ne sais pas; elle ne répond pas.
Elle dort.
Il ne veut pas s'éloigner de la porte.
Laissez-le; les chiens ont d'étranges idées. Mais quelle tempête, nourrice! mais quelle tempête!...
Et le petit Allan n'est pas encore couché?
Il cherche sa mère; il ne trouve plus sa mère.
Petite mère est pe-erdue!
Il veut absolument la voir avant de s'endormir. Vous ne savez pas où elle est?
Non.
Petite mère est pe-erdue!
On ne la trouve plus.
Petite mère est pe-erdue! pe-erdue! pe-erdue! oh! oh! oh!
Oh!
Il sanglote!
Voyons, ne pleure pas; voici ta balle. Je l'ai trouvée dans le jardin.
Ah! ah! ah!
[On entend des coups sourds contre la porte.]
Ecoutez!$ Ecoutez!$
C'est le petit Allan qui joue à la balle contre la porte!
Ils vont entrer.--Je vais la fermer!
Elle est fermée.
Les verrous! les verrous!
Doucement, doucement!
Mais pourquoi le chien renifle-t-il ainsi sous la porte?
Il voudrait entrer; il est toujours près de Maleine.
Croyez-vous qu'elle puisse sortir demain?
Oui, oui. Elle est guérie.--Eh bien, Allan, que fais-tu là!--Tu ne joues plus? Tu écoutes aux portes? Oh! le petit vilain qui écoute aux portes!
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
Que dit-il?
Il ne faut jamais écouter aux portes. Il arrive des malheurs quand on écoute aux portes.
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte!
Il vous a entendu!...
Oui! oui! Je crois que oui!
Il entend votre coeur ou vos dents!
On entend mes dents?
Je les entends jusqu'ici! Fermez la bouche!
Moi?
Mais ne vous couchez pas contre la porte! Allez-vous-en!
Où? où?
Ici! ici!
Il y a un petit ga-arçon derrière la porte.
Viens; tu as sommeil.
Viens; c'est un méchant petit garçon.
Je veux voir le petit ga-arçon!...
Oui, tu le verras demain. Viens, nous allons chercher petite mère. Ne pleure pas, viens!
Je veux voir le petit ga-arçon! oh! oh! Je dirai à petite mère! oh! oh!
Et moi, je dirai à petite mère que tu as éveillé Maleine. Viens, Maleine est malade.
Ma-aleine est plus ma-alade.
Viens; tu vas éveiller Maleine.
Non, non, j'éveillerai pas Ma-aleine! j'éveillerai pas Ma-aleine!
Ils sont partis?
Oui! oui! Allons-nous-en! Je vais ouvrir la porte! la clef! la clef! où est la clef?
Ici.--Attendez un peu.--Nous allons la porter sur son lit.
Qui?
Elle...
Je n'y touche plus!
Mais on verra qu'on l'a étranglée! Aidez-moi!
Je n'y touche plus! Venez! venez! venez!
Aidez-moi à ôter le lacet!
Venez! venez!
Je ne puis pas ôter le lacet! un couteau! un couteau!
Oh! qu'est-ce qu'elle a autour du cou? Qu'est-ce qui brille autour de son cou? Venez avec moi! venez avec moi!
Mais ce n'est rien! C'est un collier de rubis! votre couteau!
Je n'y touche plus! je n'y touche plus, vous dis-je! Mais le bon Dieu serait à genoux devant moi!... je le renverserais! je le renverserais! Je n'y touche plus! Oh! il y a!... il y a ici!...
Quoi? quoi?
Il y a ici!... Oh! oh! oh!
[Il ouvre la porte en tâtonnant et s'enfuit.]
Où?... Il s'est enfui... Qu'a-t-il vu?... Je ne vois rien... Il court contre les murs du corridor... Il tombe au bout du corridor...--Je ne reste pas seule ici.
[Elle sort.]
[On découvre une grande foule. La tempête continue.]
La foudre est tombée sur le moulin!
Je l'ai vue tomber!
Oui! oui! un globe bleu! un globe bleu!
Le moulin brûle! ses ailes brûlent!
Il tourne! il tourne encore!
Oh!
Avez-vous jamais vu une nuit comme celle-ci?
Voyez le château! le château!
Est-ce qu'il brûle?--Oui.
Non, non! ce sont des flammes vertes! Il y a des flammes vertes aux crêtes de tous les toits!
Je crois que le monde va finir!
Ne restons pas dans le cimetière!
Attendons! attendons un peu! Ils éclairent toutes les fenêtres du rez-de-chaussée!
Il y a une fête!
Ils vont manger!
Il y a une fenêtre du rez-de-chaussée qui ne s'éclaire pas!
C'est la chambre de la princesse Maleine.
Celle-là?
Oui; elle est malade.
Il y a un grand navire de guerre dans le port.
Un grand navire de guerre?
Un grand navire noir; on ne voit pas de matelots.
C'est le jugement dernier.
[Ici la lune apparaît au-dessus du château.]
La lune! la lune! la lune!
Elle noire; elle est noire... Qu'est-ce qu'elle a?
Une éclipse! une éclipse!
[Eclair et coup de foudre formidables.]
La foudre est tombée sur le château.
Avez-vous vu trembler le château?
Toutes les tours ont chancelé!
La grande croix de la chapelle a remué... Elle remue! elle remue!
Oui, oui; elle va tomber! elle va tomber!
Elle tombe! elle tombe! avec le toit de la tourelle!
Elle est tombée dans le fossé.
Il y aura de grands malheurs.
On dirait que l'enfer est autour du château.
Je vous dis que c'est le jugement dernier.
Ne restons pas dans le cimetière.
Les morts vont sortir!
Je crois que c'est le jugement des morts!
Ne marchez pas sur les tombes!
Ne marchez pas sur les croix!
Une des arches du pont s'est écroulée!
Du pont? Quel pont?