LE PAYSAN.

Le pont de pierre du château. On ne peut plus entrer dans le château.

UN VIEILLARD.

Je n'ai pas envie d'y entrer.

UN AUTRE VIEILLARD.

Je ne voudrais pas y être!...

UNE VIEILLE FEMME.

Moi non plus!

LE DOMESTIQUE.

Regardez les cygnes! Regardez les cygnes!

TOUS.

Où? où sont-ils!

LE DOMESTIQUE.

Dans le fossé; sous la fenêtre de la princesse Maleine!

LES UNS.

Qu'est-ce qu'ils ont? Mais qu'est-ce qu'ils ont?

LES AUTRES.

Ils s'envolent! ils s'envolent! ils s'envolent tous!

UN PÈLERIN.

Il y en a un qui ne s'envole pas!

UN DEUXIÈME PÈLERIN.

Il a du sang sur les ailes!

UN TROISIÈME PÈLERIN.

Il flotte à la renverse!

TOUS.

Il est mort!

UN PAYSAN.

La fenêtre s'ouvre!

LE DOMESTIQUE.

C'est la fenêtre de la princesse Maleine!

UN AUTRE PAYSAN.

Il n'y a personne!

[Un silence.]

DES FEMMES.

Elle s'ouvre!

D'AUTRES FEMMES.

Allons-nous-en! allons-nous-en!

[Elles fuient épouvantées.]

LES HOMMES.

Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?

TOUTES LES FEMMES.

On ne sait pas!

[Elles fuient.]

QUELQUES HOMMES.

Mais qu'est-il arrivé?

D'AUTRES HOMMES.

Il n'y a rien! Il n'y a rien!

[Elles fuient.]

TOUS.

Mais pourquoi vous enfuyez-vous? Il n'y a rien! Il n'y a rien!

[Elles fuient.]

UN CUL-DE-JATTE.

Une fenêtre s'ouvre... une fenêtre s'ouvre... Ils ont peur... Il n'y a rien!

[Il fuit épouvanté en rampant sur les mains.]


SCÈNE II

Une salle précédant la chapelle du château.

[On découvre une foule de seigneurs, de courtisans, de dames, etc.. dans l'attente. La tempête continue.]

UN SEIGNEUR, à une fenêtre.

A-t-on jamais vu une pareille nuit!

UN AUTRE SEIGNEUR.

Mais regardez donc les sapins! Venez voir la forêt de sapins, à cette fenêtre! Elle se couche jusqu'à terre à travers les éclairs!--On dirait un fleuve d'éclairs!

UN AUTRE SEIGNEUR.

Et la lune! Avez-vous vu la lune?

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Je n'ai jamais vu de lune plus épouvantable!

TROISIÈME SEIGNEUR.

L'éclipse ne finira pas avant dix heures.

PREMIER SEIGNEUR.

Et les nuages! Regardez donc les nuages! On dirait des troupeaux d'éléphants noirs qui passent depuis trois heures au-dessus du château!

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Ils le font trembler de la cave au grenier!

HJALMAR.

Quelle heure est-il?

PREMIER SEIGNEUR.

Neuf heures.

HJALMAR.

Voilà plus d'une heure que nous attendons le roi!

TROISIÈME SEIGNEUR.

On ne sait pas encore où il est?

HJALMAR.

Les sept béguines l'ont vu en dernier lieu dans le corridor.

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Vers quelle heure?

HJALMAR.

Vers sept heures.

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Il n'a pas prévenu?...

HJALMAR.

Il n'a rien dit. Il doit être arrivé quelque chose; je vais voir.

[Il sort.]

DEUXIÈME SEIGNEUR.

On ne sait pas ce qu'il peut arriver pendant de telles nuits!

TROISIÈME SEIGNEUR.

Mais la reine Anne, où est-elle?

PREMIER SEIGNEUR.

Elle était avec lui.

TROISIÈME SEIGNEUR.

Oh! oh! alors!

DEUXIÈME SEIGNEUR.

Une pareille nuit!

PREMIER SEIGNEUR.

Prenez garde! Les murs écoutent...

[Entre un chambellan.]

TOUS.

Eh bien?

LE CHAMBELLAN.

On ne sait où il est.

UN SEIGNEUR.

Mais il est arrivé un malheur!

LE CHAMBELLAN.

Il faut attendre. J'ai parcouru tout le château; j'ai interrogé tout le monde; on ne sait où il est.

UN SEIGNEUR.

Il serait temps d'entrer dans la chapelle;--écoutez; les sept béguines y sont déjà.

[On entend des chants lointains.]

UN AUTRE SEIGNEUR [à une fenêtre].

Venez; venez; venez voir le fleuve...

DES SEIGNEURS [accourant].

Qu'y a-t-il?

UN SEIGNEUR.

Il y a trois navires dans la tempête!

UNE DAME D'HONNEUR.

Je n'ose plus regarder un fleuve pareil!

UNE AUTRE DAME D'HONNEUR.

Ne soulevez plus les rideaux! ne soulevez plus les rideaux!

UN SEIGNEUR.

Toutes les murailles tremblent comme si elles avaient la fièvre!

UN AUTRE SEIGNEUR [à une autre fenêtre].

Ici, ici, venez ici!

LES UNS.

Quoi?

LES AUTRES.

Je ne regarde plus!

LE SEIGNEUR [à la fenêtre].

Tous les animaux se sont réfugiés dans le cimetière! Il y a des paons dans les cyprès! Il y a des hiboux sur les croix! Toutes les brebis du village sont couchées sur les tombes!

UN AUTRE SEIGNEUR.

On dirait une fête en enfer!

UNE DAME D'HONNEUR.

Fermez les rideaux! fermez les rideaux!

UN VALET [entrant].

Une des tours est tombée dans l'étang!

UN SEIGNEUR.

Une des tours?

LE VALET.

La petite tour de la chapelle.

LE CHAMBELLAN.

Ce n'est rien. Elle était en ruine.

UN SEIGNEUR.

On se croirait dans les faubourgs de l'enfer.

LES FEMMES.

Mon Dieu! Mon Dieu! que va-t-il arriver!

LE CHAMBELLAN.

Il n'y a pas de danger!--Le château résisterait au déluge!

[Ici un vieux seigneur ouvre une fenêtre, on entend un chien hurler au dehors.--Silence.]

TOUS.

Qu'est-ce que c'est?

LE VIEUX SEIGNEUR.

Un chien qui hurle!

UNE FEMME.

N'ouvrez plus cette fenêtre!

[Entre le prince Hjalmar.]

UN SEIGNEUR.

Le prince Hjalmar!

TOUS.

Vous l'avez vu, Seigneur?

HJALMAR.

Je n'ai rien vu!

DES SEIGNEURS.

Mais alors?...

HJALMAR.

Je n'en sais rien.

[Entre Angus.]

ANGUS.

Ouvrez les portes! le roi vient!

TOUS.

Vous l'avez vu?

ANGUS.

Oui!

HJALMAR.

Où était-il?

ANGUS.

Je ne sais pas.

HJALMAR.

Et la reine Anne?

ANGUS.

Elle est avec lui.

HJALMAR.

Lui avez-vous parlé?

ANGUS.

Oui.

HJALMAR.

Qu'a-t-il dit?

ANGUS.

Il n'a pas répondu.

HJALMAR.

Vous êtes pâle!

ANGUS.

J'ai été étonné!

HJALMAR.

De quoi?

ANGUS.

Vous verrez!

UN SEIGNEUR.

Ouvrez les portes! Je l'entends!

ANNE [derrière la porte].

Entrez, Sire...

LE ROI [derrière la porte].

Je suis malade... Je ne vais pas entrer... J'aimerais mieux ne pas entrer dans la chapelle...

ANNE [à la porte].

Entrez! entrez!

[Entrent le roi et la reine Anne.]

LE ROI.

Je suis malade.-.. Ne faites pas attention...

HJALMAR.

Vous êtes malade, mon père?

LE ROI.

Oui, oui.

HJALMAR.

Qu'avez-vous, mon père?

LE ROI.

Je ne sais pas.

ANNE.

C'est cette épouvantable nuit.

LE ROI.

Oui, une épouvantable nuit!

ANNE.

Allons prier.

LE ROI.

Mais pourquoi vous taisez-vous tous?

HJALMAR.

Mon père, qu'y a-t-il là sur vos cheveux?

LE ROI.

Sur mes cheveux?

HJALMAR.

Il y a du sang sur vos cheveux!

LE ROI.

Sur mes cheveux?--Oh! c'est le mien! [On rit.]--Mais pourquoi riez-vous? II n'y a pas de quoi rire!

ANNE.

Il a fait une chute dans le corridor.

[On frappe à une petite porte.]

UN SEIGNEUR.

On frappe à la petite porte...

LE ROI.

Ah! on frappe à toutes les portes ici! Je ne veux plus qu'on frappe aux portes!

ANNE.

Voulez-vous aller voir, Seigneur?...

UN SEIGNEUR [ouvrant la porte].

C'est la nourrice, Madame.

LE ROI.

Qui?

UN SEIGNEUR.

La nourrice, Sire!

ANNE [se levant].

Attendez, c'est pour moi...

HJALMAR.

Mais qu'elle entre! qu'elle entre!

[Entre la nourrice.]

LA NOURRICE.

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.

LE ROI.

Quoi?

LA NOURRICE.

Je crois qu'il pleut dans la chambre de Maleine.

ANNE.

Vous aurez entendu la pluie contre les vitres.

LA NOURRICE.

Je ne puis pas ouvrir?

ANNE.

Non! non! il lui faut le repos!

LA NOURRICE.

Je ne puis pas entrer?...

ANNE.

Non! non! non!

LE ROI.

Non! non! non!

LA NOURRICE.

On dirait que le roi est tombé dans la neige.

LE ROI.

Quoi?

ANNE.

Mais que faites-vous ici? Allez-vous-en! Allez-vous-en!

[Sort la nourrice.]

HJALMAR.

Elle a raison; vos cheveux me semblent tout blancs. Est-ce un effet de la lumière?

ANNE.

Oui, il y a trop de lumière.

LE ROI.

Mais pourquoi me regardez-vous tous?--Est-ce que vous ne m'avez jamais vu?

ANNE.

Voyons; entrons dans la chapelle; l'office sera fini, venez donc.

LE ROI.

Non, non, j'aimerais mieux ne pas prier ce soir...

HJALMAR.

Ne pas prier, mon père?

LE ROI.

Si, si, mais pas dans la chapelle... je ne me sens pas bien, pas bien du tout!

ANNE.

Asseyez-vous un instant, Seigneur.

HJALMAR.

Qu'avez-vous, mon père?

ANNE.

Laissez, laissez, ne l'interrogez pas; il a été surpris par l'orage; laissez-lui le temps de se remettre un peu,--parlons d'autre chose.

HJALMAR.

Ne verrons-nous pas la princesse Uglyane ce soir?

ANNE.

Non, pas ce soir, elle est toujours souffrante.

LE ROI.

Je voudrais titre à votre place!

HJALMAR.

Mais ne dirait-on pas que nous sommes malades nous aussi?--Nous attendons comme de grands coupables...

LE ROI.

Où voulez-vous en venir?

HJALMAR.

Plaît-il, mon père?

LE ROI.

Où voulez-vous en venir? Il faut le dire franchement...

ANNE.

Vous n'avez pas compris.--Vous étiez distrait.--Je disais qu'Uglyane est souffrante, mais elle va mieux.

ANGUS.

Et la princesse Maleine, Hjalmar?...

HJALMAR.

Vous la verrez ici, avant la fin de...

[Ici la petite porte que la nourrice a laissé entr'ouverte se met à battre sous un coup de vent qui fait trembler les lumières.]

LE ROI [se levant].

Ah!

ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous! C'est une petite porte qui bat... Asseyez-vous; il n'y a rien!

HJALMAR.

Mon père, qu'avez-vous donc ce soir?

ANNE.

N'insistez pas; il est malade.--[A un seigneur.] Voudriez-vous aller fermer la porte?

LE ROI.

Oh! fermez bien les portes!--Mais pourquoi marchez-vous sur la pointe des pieds?

HJALMAR.

Y a-t-il un mort dans la salle?

LE ROI.

Quoi? Quoi?

HJALMAR.

On dirait qu'il marche autour d'un catafalque!

LE ROI.

Mais pourquoi ne parlez-vous que de choses terribles ce soir!...

HJALMAR.

Mais, mon père...

ANNE.

Parlons d'autre chose. N'y a-t-il pas de sujet plus joyeux?

UNE DAME D'HONNEUR.

Parlons un peu de la princesse Maleine...

LE ROI [se levant].

Est-ce que? est-ce que?...

ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous!

LE ROI.

Mais ne parlez pas de la...

ANNE.

Mais pourquoi ne parlerions-nous pas de la princesse Maleine?--Il me semble que les lumières brûlent mal ce soir.

HJALMAR.

Le vent en a éteint plusieurs.

LE ROI.

Allumez les lampes! oui, allumez-les toutes![On rallume les lampes.] Il fait trop clair maintenant! Est-ce que vous me voyez?

HJALMAR.

Mais mon père?...

LE ROI.

Mais pourquoi me regardez-vous tous?

ANNE.

Eteignez les lumières. Il a les yeux très faibles.

[Un des seigneurs se lève et va pour sortir.]

LE ROI.

Où allez-vous?

LE SEIGNEUR.

Sire, je...

LE ROI.

Il faut rester! il faut rester ici! Je ne veux pas que quelqu'un porte de la salle! Il faut rester autour de moi!

ANNE.

Asseyez-vous, asseyez-vous. Vous attristez tout le monde.

LE ROI.

Quelqu'un touche-t-il aux tapisseries?

HJALMAR.

Mais non, mon père.

LE ROI.

Il y en a une qui...

HJALMAR.

C'est le vent.

LE ROI.

Pourquoi a-t-on déroulé cette tapisserie?

HJALMAR.

Mais elle y est toujours; c'est le Massacre des Innocents.

LE ROI.

Je ne veux plus la voir! je ne veux plus la voir! Ecartez-la!$

[On fait glisser la tapisserie et une autre apparaît, représentant le Jugement dernier.]

LE ROI.

On l'a fait exprès!

HJALMAR.

Comment?...

LE ROI.

Mais avouez-le donc! Vous l'avez fait exprès, et je sais bien où vous voulez en venir!...

UNE DAME D'HONNEUR.

Que dit le roi?

ANNE.

N'y faites pas attention; il a été épouvanté par cette abominable nuit.

HJALMAR.

Mon père; mon pauvre père... qu'est-ce que vous avez?

UNE DAME D'HONNEUR.

Sire, voulez-vous un verre d'eau?

LE ROI.

Oui, oui,--ah, non! non!--enfin tout ce que je fais! tout ce que je fais!

HJALMAR.

Mon père!... Sire!...

UNE DAME D'HONNEUR.

Le roi est distrait.

HJALMAR.

Mon père!...

ANNE.

Sire!--Votre fils vous appelle.

HJALMAR.

Mon père.--pourquoi tournez-vous toujours la tête?

LE ROI.

Attendez un peu! attendez un peu!...

HJALMAR.

Mais pourquoi tournez-vous la tête?

LE ROI.

J'ai senti quelque chose dans le cou.

ANNE.

Mais enfin, n'ayez pas peur de tout!

HJALMAR.

Il n'y a personne derrière vous.

ANNE.

N'en parlez plus.. . n'en parlez plus, entrons dans la chapelle. Entendez-vous les béguines?

[Chants étouffés et lointain: la reine Anne va vers la porte de la chapelle, le roi la suit, puis retourne s'asseoir.]

LE ROI.

Non! non! ne l'ouvrez pas encore!

ANNE.

Vous avez peur d'entrer?--Mais il n'y a pas plus de danger là qu'ici, pourquoi la foudre tomberait-elle plutôt sur la chapelle? Entrons.

LE ROI.

Attendons encore un peu. Restons ensemble ici.--Croyez-vous que Dieu pardonne tout? Je vous ai toujours aimés jusqu'ici.--Je ne vous ai jamais fait de mal--jusqu'ici--jusqu'ici, n'est-ce pas?

ANNE.

Voyons, voyons, il n'est pas question de cela.--Il parait que l'orage a fait de grands ravages.

ANGUS.

On dit que les cygnes se sont envolés.

HJALMAR.

Il y en a un qui est mort.

LE ROI [sursautant].

Enfin, enfin, dites-le si vous le savez! Vous m'avez assez fait souffrir! Dites-le tout d'un coup! Mais ne venez pas ici...

ANNE.

Asseyez-vous! asseyez-vous donc!

HJALMAR.

Mon père! mon père! qu'est-il donc arrivé?

LE ROI.

Entrons!

[Eclairs et tonnerres;--une des sept béguines ouvre la porte de la chapelle et vient regarder dans la salle; on entend les autres chanter les litanies de la Sainte Vierge «Rosa mystica,--ora pro nobis.--Turris davidica», etc., tandis qu'une grande clarté rouge provenue des vitraux et de l'illumination du tabernacle inonde subitement le roi et la reine Anne.]

LE ROI.

Qui est-ce qui a préparé cela?

TOUS.

Quoi? quoi? qu'y a-t-il?

LE ROI.

Il y en a un ici qui sait tout! il y en a un ici qui a préparé tout cela! mais il faut que je sache...

ANNE [l'entraînant].

Venez! venez!

LE ROI.

Il y en a un qui l'a vu!

ANNE.

Mais c'est la lune, venez!

LE ROI.

Mais c'est abominablement lâche! Il y en a un qui sait tout! Il y en a un qui l'a vu et qui n'ose pas le dire!...

ANNE.

Mais c'est le tabernacle!...--Allons-nous-en!

LE ROI.

Oui! oui! oui!

ANNE.

Venez! venez!

[Ils sortent précipitamment par une porte opposée à celle de la chapelle.]

LES UNS.

Où vont-ils?

LES AUTRES.

Qu'y a-t-il?

UN SEIGNEUR.

Toutes les forêts de sapins sont en flamme!

ANGUS.

Les malheurs se promènent cette nuit.

[Ils sortent tous.]


SCÈNE III

Un corridor du château.

[On découvre le grand chien noir qui gratte à une porte.--Entre la nourrice avec une lumière.]

LA NOURRICE.

Il est encore à la porte de Maleine!--Pluton! Pluton! qu'est-ce que tu fais là?--Mais qu'a-t-il donc à gratter à cette porte?--Tu vas éveiller ma pauvre Haleine! Va-t'en! va-t'en! va-t'en! [Elle frappe des pieds.]-- Mon Dieu! qu'il a l'air effrayé! Est-il arrivé un malheur? A-t-on marché sur ta patte, mon pauvre Pluton? Viens, nous allons à la cuisine.[Le chien retourne gratter à la porte.] Encore à cette porte! encore à cette porte! Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte? Tu voudrais être auprès de Maleine?--Elle dort, je n'entends rien! Viens, viens; tu l'éveillerais.

[Entre le prince Hjalmar.]

HJALMAR.

Qui va là?

LA NOURRICE.

C'est moi, Seigneur.

HJALMAR.

Ah c'est vous, nourrice! Encore ici?

LA NOURRICE.

J'allais à la cuisine, et j'ai vu le chien noir qui grattait à cette porte.

HJALMAR.

Encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton!

LA NOURRICE.

Est-ce que l'office est fini?

HJALMAR.

Oui... Mon père était étrange ce soir!

LA NOURRICE.

Et la reine de mauvaise humeur!...

HJALMAR.

Je crois qu'il a la fièvre;--il faudra veiller sur lui; il pourrait arriver de grands malheurs.

LA NOURRICE.

Enfin; les malheurs ne dorment pas...

HJALMAR.

Je ne sais ce qui arrive ce soir;--ce n'est pas bien ce qui arrive ce soir. Il gratte encore à cette porte!...

LA NOURRICE.

Ici Pluton! donne-moi la patte.

HJALMAR.

Je vais un moment au jardin.

LA NOURRICE.

Il ne pleut plus?

HJALMAR.

Je crois que non.

LA NOURRICE.

Il gratte encore à cette porte! Ici Pluton! ici Pluton! Fais le beau! voyons, fais le beau!

[Le chien aboie.]

HJALMAR.

Il ne faut pas aboyer. Je vais l'emmener. Il finirait par éveiller Maleine. Viens! Pluton! Pluton! Pluton!

LA NOURRICE.

Il y retourne encore!

HJALMAR.

Il ne veut pas la quitter...

LA NOURRICE.

Mais qu'y a-t-il donc derrière cette porte?

HJALMAR.

Il faut qu'il s'en aille. Va-t'en! va-t'en! va-t'en!

[Il donne un coup de pied au chien, qui hurle, mais retourne gratter à la porte.]

LA NOURRICE.

Il gratte, il gratte, il renifle.

HJALMAR.

Il flaire quelque chose sous la porte.

LA NOURRICE.

Il doit y avoir quelque chose...

HJALMAR.

Allez voir...

LA NOURRICE.

La chambre est fermée; je n'ai pas la clef.

HJALMAR.

Oui est-ce qui a la clef?

LA NOURRICE.

La reine Anne.

HJALMAR.

Pourquoi a-t-elle la clef?

LA NOURRICE.

Je n'en sais rien.

HJALMAR.

Frappez doucement.

LA NOURRICE.

Je vais l'éveiller.

HJALMAR.

Ecoutons.

LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

HJALMAR.

Frappez un petit coup.

[Elle frappe trois petits coups.]

LA NOURRICE.

Je n'entends rien.

HJALMAR.

Frappez un peu plus fort.

[Au moment où elle frappe le dernier coup, on entend subitement le tocsin, comme s'il était sonné dans la chambre.]

LA NOURRICE.

Ah!

HJALMAR.

Les cloches! le tocsin!...

LA NOURRICE.

Il faut que la fenêtre soit ouverte.