Oui, oui, entrez!
La porte est ouverte!
Elle était fermée?
Elle était fermée tout à l'heure!
Entrez!
[La nourrice entre dans la chambre.]
Ma lumière s'est éteinte en ouvrant la porte... Mais j'ai vu quelque chose...
Quoi? quoi?
Je ne sais pas. La fenêtre est ouverte.--Je crois qu'elle est tombée...
Maleine?
Oui.--Vite! vite!
Quoi?
Une lumière!
Je n'en ai pas.
Il y a une lampe au bout du corridor. Allez la chercher.
Oui.
[Il sort.]
Maleine! où es-tu, Maleine? Maleine! Maleine!
[Rentre Hjalmar.]
Je ne peux la décrocher. Où est votre lampe? J'irai l'allumer.
[Il sort.]
Oui.--Maleine! Maleine! Maleine! Es-tu malade? Je suis ici! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine! Maleine!
[Rentre Hjalmar avec la lumière.]
Entrez!
[Il donne la lumière à la nourrice qui rentre dans la chambre.]
Ah!
Quoi? quoi? qu'y a-t-il?
Elle est morte! Je vous dis qu'elle est morte! Elle est morte! elle est morte!
Elle est morte! Maleine est morte?
Oui! oui! oui! oui! oui! Entrez! entrez! entrez!
Morte? Est-ce qu'elle est morte?
Maleine! Maleine! Maleine! Elle est froide! Je crois qu'elle est froide!
Oui!
Oh! oh! oh!
[La porte se referme.]
[On découvre Hjalmar et la nourrice.--Durant toute la scène on entend sonner le tocsin au dehors.]
Aidez-moi! aidez-moi!
Quoi? à quoi? à quoi?
Elle est raide! Mon Dieu! mon Dieu! Maleine! Maleine!
Mais ses yeux sont ouverts!...
On l'a étranglée! Au cou! au cou! au cou! voyez!
Oui! oui! oui!
Appelez! appelez! criez
Oui! oui! oui! Oh! oh!--[Dehors.] Arrivez! arrivez! Etranglée!$ étranglée!$ Maleine! Maleine! Etranglée!$ étranglée!$ étranglée! Oh! oh! oh! Etranglée! étranglée! étranglée!$
[On l'entend courir dans le corridor et battre les portes et les murs.]
Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il?
Etranglée! étranglée!...
Maleine! Maleine! Ici! ici!
C'est le fou! On l'a trouvé sous la fenêtre!
Le fou?
Oui! oui! Il est dans le fossé! Il est mort!
La fenêtre est ouverte!
Oh! la pauvre petite princesse!
[Entrent Angus, des seigneurs, des dames, des domestiques, des servantes et les sept béguines, avec des lumières.]
Qu'y a-t-il?--Qu'est-il arrivé?
On a tué la petite princesse!...
On a tué la petite princesse?
Maleine?
Oui, je crois que c'est le fou!
J'avais dit qu'il arriverait des malheurs...
Maleine! Maleine! Ma pauvre petite Maleine!... Aidez-moi!
Il n'y a rien à faire!
Elle est froide!
Elle est roide!
Fermez-lui les yeux!
Ils sont figés!
Il faut joindre ses mains!
Il est trop tard!
Oh! oh! oh!
Aidez-moi à soulever Maleine! Aidez-moi; mon Dieu, mon Dieu, aidez-moi donc!
Elle ne pèse pas plus qu'un oiseau!
[On entend de grands cris dans le corridor.]
Ah! ah! ah! ah! ah! Ils l'ont vu! ils l'ont vu! Je viens! je viens! je viens!
Arrêtez! arrêtez! Vous êtes fou!
Venez! venez! Avec moi! avec moi! Mordez! mordez! mordez! [Entre le roi entraînant la reine Anne.] Elle et moi! Je préfère le dire à la fin! Nous l'avons fait à deux!
Il est fou! Aidez-moi!
Non, je ne suis pas fou! Elle a tué Maleine!
Il est fou! Emmenez-le! Il me fait mal! Il arrivera des malheurs!
C'est elle! c'est elle! Et moi! moi! moi! j'y étais aussi!...
Quoi? quoi?
Elle l'a étranglée! Ainsi! ainsi! Voyez! voyez! voyez! On frappait aux fenêtres! Ah! ah! ah! ah! ah! Je vois là son manteau rouge sur Maleine! Voyez! voyez! voyez!
Comment ce manteau rouge est-il ici?
Mais qu'est-il arrivé?
Comment ce manteau est-il ici?
Mais vous voyez bien qu'il est fou!...
Répondez-moi! comment est-il ici?...
Est-ce que c'est le mien?
Oui, le vôtre! le vôtre! le vôtre! le vôtre!...
Lâchez-moi donc! Vous me faites mal!
Comment est-il ici? ici? ici?--Vous l'avez?...
Après!...
Oh! la putain! putain! putain! monstru... monstrueuse putain!... Voilà! voilà! voilà! voilà! voilà!
[Il la frappe de plusieurs coups de poignard.]
Oh! oh! oh!
[Elle meurt.]
Il a frappé la reine!
Arrêtez-le!
Vous empoisonnerez les corbeaux et les vers!
Elle est morte!...
Hjalmar! Hjalmar!
Allez-vous-en! Voilà! voilà! voilà! [Il se frappe de son poignard.] Maleine! Maleine! Maleine!--Oh! mon père! mon père!...
[II tombe.]
Ah! ah! ah!
Maleine! Maleine! Donnez-moi, donnez-moi sa petite main!--Oh! oh! ouvrez les fenêtres! Oui! oui! oh! oh!
[Il meurt.]
Un mouchoir! un mouchoir! Il va mourir!
Il est mort!
Soulevez-le! Le sang l'étouffe!
II est mort!
Oh! oh! oh! Je n'avais plus pleuré depuis le déluge! Mais maintenant je suis dans l'enfer jusqu'aux yeux!--Mais regardez leurs yeux! Ils vont sauter sur moi comme des grenouilles!
Il est fou!
Non, non, mais j'ai perdu courage!... Ah! c'est à faire pleurer les pavés de l'enfer!...
Emmenez-le, il ne peut plus voir cela!...
Non, non, laissez-moi;--je n'ose plus rester seul... où donc est la belle reine Anne?--Anne!...--Anne!...--Elle est toute tordue!...--Je ne l'aime plus du tout!... Mon Dieu! qu'on a l'air pauvre quand on est mort!... Je ne voudrais plus l'embrasser maintenant!... Mettez quelque chose sur elle...
Et sur Maleine aussi... Maleine! Maleine... oh! oh! oh!
Je n'embrasserai plus personne dans ma vie, depuis que j'ai vu tout ceci!... Où donc est notre pauvre petite Maleine? [Il prend la main de Maleine.]--Ah! elle est froide comme un ver de terre!--Elle descendait comme un ange dans mes bras... Mais c'est le vent qui l'a tuée!
Emmenons-le! pour Dieu, emmenons-le!
Oui! oui!
Attendons un instant!
Avez-vous des plumes noires? Il faudrait des plumes noires pour savoir si la reine vit encore... C'était une belle femme, vous savez!-- Entendez-vous mes dents?
[Le petit jour entre dans la chambre.]
Quoi?
Entendez-vous mes dents?
Ce sont les cloches, Seigneur...
Mais, c'est mon coeur alors!... Ah! je les aimais bien tous les trois, voyez-vous!--Je voudrais boire un peu...
Voici de l'eau.
Merci.
[Il boit avidement.]
Ne buvez pas ainsi... Vous êtes en sueur.
J'ai si soif!
Venez, mon pauvre Seigneur! Je vais essuyer votre front.
Oui.--Aïe! vous m'avez fait mal! Je suis tombé dans le corridor... j'ai eu peur!
Venez, venez. Allons-nous-en.
Ils vont avoir froid sur les dalles...--Elle a crié Maman! et puis, oh! oh! oh!--C'est dommage, n'est-ce pas? Une pauvre petite fille... mais c'est le vent... Oh! n'ouvrez jamais les fenêtres!--Il faut que ce soit le vent... Il y avait des vautours aveugles dans le vent cette nuit!-- Mais ne laissez pas traîner ses petites mains sur les dalles... Vous allez marcher sur ses mains!--Oh! oh! prenez garde!
Venez, venez. Il faut se mettre au lit. Il est temps. Venez, venez.
Oui, oui, oui, il fait trop chaud ici... Eteignez les lumières; nous allons au jardin; il fera frais sur la pelouse, après la pluie! J'ai besoin d'un peu de repos... Oh! voilà le soleil!
[Le soleil entre dans la chambre.]
Venez, venez; nous allons au jardin.
Mais il faut enfermer le petit Allan! Je ne veux plus qu'il vienne m'épouvanter!
Oui, oui, nous l'enfermerons. Venez, venez.
Avez-vous la clef?
Oui, venez.
Oui, aidez-moi... J'ai un peu de peine à marcher... Je suis un pauvre petit vieux... Les jambes ne vont plus... Mais la tête est solide...[S'appuyant sur la nourrice.] Je ne vous fais pas mal?
Non, non, appuyez hardiment.
Il ne faut pas m'en vouloir, n'est-ce pas? Moi qui suis le plus vieux, j'ai du mal à mourir... Voilà! voilà! à présent c'est fini! Je suis heureux que ce soit fini; car j'avais tout le monde sur le coeur.
Venez, mon pauvre Seigneur.
Mon Dieu! mon Dieu! elle attend à présent sur les quais de l'enfer!
Venez! venez!
Y a-t-il quelqu'un ici qui ait peur de la malédiction des morts?
Oui, Sire, moi...
Eh bien! fermez leurs yeux alors et allons-nous en!
Oui, oui, venez, venez.
Je viens, je viens! Oh! oh! comme je vais être seul maintenant!...--Et me voilà dans le malheur jusqu'aux oreilles!--A soixante-dix sept ans! Où donc êtes-vous?
Ici, ici.
Vous ne m'en voudrez pas?--Nous allons déjeuner; y aura-t-il de la salade?--Je voudrais un peu de salade...
Oui, oui, il y en aura.
Je ne sais pas pourquoi, je suis un peu triste aujourd'hui.--Mon Dieu! mon Dieu! que les morts ont donc l'air malheureux!...
[Il sort avec la nourrice.]
Encore une nuit pareille et nous serons tout blancs!
[Ils sortent tous, à l'exception des sept béguines, qui entonnent le Miserere en transportant les cadavres sur le lit. Les cloches se taisent. On entend les rossignols au dehors. Un coq saute sur l'appui de la fenêtre et chante.]
A Edmond Picard.
PERSONAGES
L'AÏEUL. (Il est aveugle).
LE PÈRE.
L'ONCLE.
LES TROIS FILLES.
LA SOEUR DE CHARITÉ.
LA SERVANTE.
[Une salle assez sombre en un vieux château. Une porte à droite, une porte à gauche et une petite porte masquée, dans un angle. Au fond, des fenêtres à vitraux où domine le vert, et une porte vitrée s'ouvrant sur une terrasse. Une grande horloge flamande dans un coin. Une lampe allumée.]
Venez ici, grand-père, asseyez-vous sous la lampe.
Il me semble qu'il ne fait pas très clair ici.
Allons-nous sur la terrasse, ou restons-nous dans cette chambre?
Ne vaudrait-il pas mieux rester ici? Il a plu toute la semaine et ces nuits sont humides et froides.
Il y a des étoiles cependant.
Oh! les étoiles ça ne prouve rien.
Il vaut mieux rester ici on ne sait pas ce qui peut arriver.
Il ne faut plus avoir d'inquiétudes. Il n'y a plus de danger, elle est sauvée...
Je crois qu'elle ne va pas bien...
Pourquoi dites-vous cela?
J'ai entendu sa voix.
Mais puisque les médecins affirment que nous pouvons être tranquilles...
Vous savez bien que votre beau-père aime à nous inquiéter inutilement.
Je n'y vois pas comme vous.
Il faut vous en rapporter alors à ceux qui voient. Elle avait très bonne mine cette après-midi. Elle dort profondément et nous n'allons pas empoisonner la première bonne soirée que le hasard nous donne... Il me semble que nous avons le droit de nous reposer, et même de rire un peu, sans avoir peur, ce soir.
C'est vrai, c'est la première fois que je me sens chez moi au milieu des miens, depuis cet accouchement terrible.
Une fois que la maladie est entrée dans une maison, on dirait qu'il y a un étranger dans la famille.
Mais alors on voit aussi qu'en dehors de la famille, il ne faut compter sur personne.
Vous avez bien raison.
Pourquoi n'ai-je pu voir ma pauvre fille aujourd'hui?
Vous savez bien que le médecin l'a défendu.
Je ne sais pas ce qu'il faut que je pense...
Il est inutile de vous inquiéter.
Elle ne peut pas nous entendre?
Nous ne parlerons pas trop haut; d'ailleurs la porte est très épaisse et puis la soeoeur de charité est avec elle et nous avertirait si nous faisions trop de bruit.
Il ne peut pas nous entendre?
Non, non.
Il dort?
Je suppose que oui.
Il faudrait aller voir.
Il m'inquiéterait plus que votre femme ce petit. Voilà plusieurs semaines qu'il est né et il a remué à peine; il n'a pas poussé un seul cri jusqu'ici; on dirait un enfant de cire.
Je crois qu'il sera sourd, et peut-être muet... Voilà ce que c'est que les mariages consanguins...
[Silence réprobateur.]
Je lui en veux presque du mal qu'il a fait à sa mère.
Il faut être raisonnable; ce n'est pas sa faute au pauvre petit.-- Il est tout seul dans cette chambre?
Oui, le médecin ne veut plus qu'il reste dans la chambre de sa mère.
Mais la nourrice est avec lui?
Non, elle est allée se reposer un moment; elle l'a bien gagné depuis ces derniers jours.--Ursule, va donc voir s'il dort bien.
Oui, mon père.
[Les trois soeurs se lèvent, et, se tenant par la main, entrent dans la chambre, à droite.]
A quelle heure notre soeur viendra-t-elle!
Je crois qu'elle viendra vers neuf heures.
Il est neuf heures passées. Je voudrais qu'elle vienne ce soir; ma femme tient beaucoup à la voir.
Il est certain quelle viendra. C'est la première fois qu'elle vienne ici?
Elle n'est jamais entrée dans la maison.
Il lui est très difficile de quitter son couvent.
Elle sera seule?
Je pense qu'une des nonnes l'accompagnera. Elles ne peuvent pas sortir seules.
Elle est la supérieure cependant.
La règle est la même pour toutes.
Vous n'avez plus d'inquiétudes?
Pourquoi donc aurions-nous des inquiétudes? Il ne faut plus revenir là-dessus. Il n'y a plus rien à craindre.
Votre soeur est plus âgée que vous?
Elle est l'ainée de nous tous.
Je ne sais pas ce que j'ai; je ne suis pas tranquille. Je voudrais que votre soeur fût ici.
Elle viendra; elle l'a promis.
Je voudrais que cette soirée fût passée!
Il dort?
Oui, mon père, très profondément.
Qu'allons-nous faire en attendant?
En attendant quoi?
En attendant notre soeur.
Tu ne vois rien venir, Ursule?
Non, mon père.
Et dans l'avenue?--Tu vois l'avenue?
Oui, mon père; il y a clair de lune et je vois l'avenue jusqu'aux bois de cyprès.
Et tu ne vois personne?
Personne, grand-père.
Quel temps fait-il?
Il fait très beau; entendez-vous les rossignols?
Oui, oui.
Un peu de vent s'élève dans l'avenue.
Un peu de vent dans l'avenue?
Oui, les arbres tremblent un peu.
C'est étonnant que ma soeur ne soit pas encore ici.
Je n'entends plus les rossignols.
Je crois que quelqu'un est entré dans le jardin, grand-père.
Qui est-ce?
Je ne sais pas, je ne vois personne.
C'est qu'il n'y a personne.
Il doit y avoir quelqu'un dans le jardin; les rossignols se sont tus tout à coup.
Je n'entends pas marcher cependant.
Il faut que quelqu'un passe près de l'étang, car les cygnes ont peur.
Tous les poissons de l'étang plongent subitement.
Tu ne vois personne?
Personne, mon père.
Mais cependant, l'étang est dans le clair de lune...
Oui; je vois que les cygnes ont peur.
Je suis sûr que c'est ma soeur qui les effraie. Elle sera entrée par la petite porte.
Je ne m'explique pas pourquoi les chiens n'aboient point.
Je vois le chien de garde tout au fond de sa niche.--Les cygnes vont vers l'autre rive!...
Ils ont peur de ma soeur. Je vais voir. [Il appelle.] Ma soeur! ma soeur! Est-ce toi?--Il n'y a personne.
Je suis sûre que quelqu'un est entré dans le jardin. Vous allez voir.
Mais elle me répondrait!
Est-ce que les rossignols ne recommencent pas à chanter, Ursule?
Je n'en entends plus un seul dans toute la campagne.
Il n'y a pas de bruit cependant.
Il y a un silence de mort.
Il faut que ce soit un inconnu qui les effraie car si c'était quelqu'un de la maison, ils ne se tairaient pas.
Allez-vous vous occuper des rossignols à présent?
Toutes les fenêtres sont-elles ouvertes, Ursule?
La porte vitrée est ouverte, grand-père.
Il me semble que le froid entre dans la chambre.
Il y a un peu de vent dans le jardin, grand-père, et les roses s'effeuillent.
Eh bien, ferme la porte. Il est tard.
Oui, mon père.--Je ne peux pas fermer la porte.
Nous ne pouvons pas la fermer.
Qu'y a-t-il donc, mes filles?
Il ne faut pas dire cela d'une voix extraordinaire. Je vais les aider.
Nous ne parvenons pas à la fermer tout à fait.