C'est à cause de l'humidité. Appuyons ensemble. Il faut qu'il y ait quelque chose entre les battants.
Le menuisier l'arrangera demain.
Est-ce que le menuisier vient demain?
Oui, grand-père, il vient travailler dans la cave.
Il va faire du bruit dans la maison!...
Je lui dirai de travailler doucement.
[On entend, tout à coup, le bruit d'une faux qu'on aiguise au dehors.]
Oh!
Qu'est-ce que c'est?
Je ne sais pas au juste; je crois que c'est le jardinier. Je ne vois pas bien, il est dans l'ombre de la maison.
C'est le jardinier qui va faucher.
Il fauche pendant la nuit?
N'est-ce pas dimanche, demain?--Oui.--J'ai remarqué que l'herbe était très haute autour de la maison.
Il me semble que sa faux fait bien du bruit...
Il fauche autour de la maison.
L'aperçois-tu, Ursule?
Non, grand-père, il est dans l'obscurité.
Je crains qu'il ne réveille ma fille.
Nous l'entendons à peine.
Moi; je l'entends comme s'il fauchait dans la maison.
La malade ne l'entendra pas; il n'y a pas de danger.
Il me semble que la lampe ne brûle pas bien ce soir.
Il faudrait y mettre de l'huile.
J'en ai vu mettre ce matin. Elle brûle mal depuis qu'on a fermé la fenêtre.
Je crois que le verre est voilé.
Elle brûlera mieux tout à l'heure.
Grand-père s'est endormi. Il n'a pas dormi depuis trois nuits.
Il a eu bien des inquiétudes.
Il s'inquiète toujours outre mesure. Il y a des moments où il ne veut pas entendre raison.
C'est assez excusable à son âge.
Dieu sait où nous en serons à son âge!
Il a près de quatre-vingts ans.
Alors, on a le droit d'être étrange.
Il est comme tous les aveugles.
Ils réfléchissent un peu trop.
Ils ont trop de temps à perdre.
Ils n'ont pas autre chose à faire.
Et puis, ils n'ont aucune distraction.
Cela doit être terrible.
Il parait qu'on s'y habitue.
Je ne puis me l'imaginer.
Il est certain qu'ils sont à plaindre.
Ne pas savoir où l'on est, ne pas savoir d'où l'on vient, ne pas savoir où l'on va, ne plus distinguer midi de minuit, ni l'été de l'hiver... et toujours ces ténèbres, ces ténèbres... j'aimerais mieux ne plus vivre... Est-ce que c'est absolument incurable?
Il paraît que oui.
Mais il n'est pas absolument aveugle?
Il distingue les grandes clartés.
Ayons soin de nos pauvres yeux.
Il a souvent d'étranges idées.
Il y a des moments où il n'est pas amusant.
Il dit absolument tout ce qu'il pense.
Mais autrefois, il n'était pas ainsi?
Mais non; dans le temps il était aussi raisonnable que nous; il ne disait rien d'extraordinaire. Il est vrai qu'Ursule l'encourage un peu trop; elle répond à toutes ses questions...
Il vaudrait mieux ne pas répondre, c'est lui rendre un mauvais service.
[Dix heures sonnent.]
Suis-je tourné vers la porte vitrée?
Vous avez bien dormi, grand-père?
Suis-je tourné vers la porte vitrée?
Oui, grand-père.
Il n'y a personne à la porte vitrée?
Mais non, grand-père, je ne vois personne.
Je croyais que quelqu'un attendait. Il n'est venu personne?
Personne, grand-père.
Et votre soeur n'est pas venue?
Il est trop tard; elle ne viendra plus; ce n'est pas gentil de sa part.
Elle commence à m'inquiéter.
[On entend un bruit, comme de quelqu'un qui entre dans la maison.]
Elle est là! avez-vous entendu?
Oui; quelqu'un est entré par les souterrains.
Il faut que ce soit notre soeur. J'ai reconnu son pas.
J'ai entendu marcher lentement.
Elle est entrée très doucement.
Elle sait qu'il y a un malade.
Je n'entends plus rien maintenant.
Elle montera immédiatement, on lui dira que nous sommes ici.
Je suis heureux qu'elle soit venue.
J'étais sûr qu'elle viendrait ce soir.
Elle tarde bien à monter.
Il faut cependant que ce soit elle.
Nous n'attendons pas d'autres visites.
Je n'entends aucun bruit dans les souterrains.
Je vais appeler la servante; nous saurons à quoi nous en tenir.
[Il tire un cordon de sonnette.]
J'entends déjà du bruit dans l'escalier.
C'est la servante qui monte.
Il me semble qu'elle n'est pas seule.
Elle monte lentement...
J'entends les pas de votre soeur!
Je n'entends, moi, que la servante.
C'est votre soeur! c'est votre soeur!
[On frappe à la petite porte.]
Elle frappe à la porte de l'escalier dérobé.
Je vais ouvrir moi-même, parce que cette petite porte fait trop de bruit; elle ne sert que lorsqu'on veut entrer dans la chambre sans qu'on s'en aperçoive. [Il entrouvre la petite porte: la servante reste dehors, dans l'entre-bâillement.] Où êtes-vous?
Ici, Monsieur.
Votre soeur est à la porte?
Je ne vois que la servante.
Il n'y a que la servante. [A la servante.] Qui est-ce qui est entré dans la maison?
Entré dans la maison?
Oui, quelqu'un est venu tout à l'heure?
Personne n'est venu, Monsieur.
Qui est-ce qui soupire ainsi?
C'est la servante, elle est essoufflée.
Est-ce qu'elle pleure?
Mais non; pourquoi pleurerait-elle?
Quelqu'un n'est pas entré, tout à l'heure?
Mais non, Monsieur.
Mais nous avons entendu ouvrir la porte!
C'est moi qui ai fermé la porte.
Elle était ouverte?
Oui, Monsieur.
Pourquoi était-elle ouverte, à cette heure?
Je ne sais pas, Monsieur, moi je l'avais fermée.
Mais alors, qui est-ce qui l'a ouverte?
Je ne sais pas, Monsieur, il faut que quelqu'un soit sorti après moi...
Il faut faire attention.--Mais ne poussez donc pas la porte; vous savez bien qu'elle fait du bruit!
Mais, Monsieur, je ne touche pas à la porte.
Mais si! vous poussez comme si vous vouliez entrer dans la chambre!
Mais, Monsieur, je suis à trois pas de la porte!
Parlez un peu moins haut.
Est-ce qu'on éteint la lumière?
Mais non, grand-père.
Il me semble qu'il fait noir tout à coup.
Descendez, mais ne faites plus de bruit dans l'escalier.
Je n'ai pas fait de bruit.
Je vous dis que vous avez fait du bruit; descendez doucement; vous éveilleriez Madame. Et s'il venait quelqu'un, dites que nous n'y sommes pas.
Oui, dites que nous n'y sommes pas!
Il ne fallait pas dire cela!
...Si ce n'est pour ma soeur et pour le médecin.
A quelle heure le médecin viendra-t-il?
Il ne pourra pas venir avant minuit.
[Il ferme la porte. On entend sonner onze heures.]
Elle est entrée?
Qui donc?
La servante?
Mais non, elle est descendue.
Je croyais qu'elle s'était assise à la table.
La servante?
Oui.
Il ne manquerait plus que cela!
Personne n'est entré dans la chambre?
Mais non, personne n'est entré.
Et votre soeur n'est pas ici?
Notre soeur n'est pas venue.
Vous voulez me tromper!
Vous tromper?
Ursule, dis-moi la vérité, pour l'amour de Dieu!
Grand-père! grand-père! qu'est-ce que vous avez?
Il est arrivé quelque chose!... Je suis sûr que ma fille est plus mal!...
Est-ce que vous rêvez?
Vous ne voulez pas me le dire!... Je vois bien qu'il y a quelque chose!...
En ce cas, vous voyez mieux que nous.
Ursule, dis-moi la vérité!
Mais on vous dit la vérité, grand-père!
Tu n'as pas ta voix ordinaire!
C'est parce que vous l'effrayez.
Votre voix est changée, elle aussi!
Mais vous devenez fou!
[Lui et l'oncle se font des signes d'intelligence, pour se persuader que l'aïeul a perdu la raison.]
J'entends bien que vous avez peur!
Mais de quoi donc aurions-nous peur?
Pourquoi voulez-vous me tromper?
Qui est-ce qui songe à vous tromper?
Pourquoi avez-vous éteint la lumière?
Mais on n'a pas éteint la lumière; il fait aussi clair qu'auparavant.
Il me semble que la lampe a baissé.
J'y vois aussi clair que d'habitude.
J'ai des meules de moulin sur les yeux! Mes filles, dites-moi donc ce qui arrive ici! dites-le-moi pour l'amour de Dieu, vous autres qui voyez! Je suis ici, tout seul, dans des ténèbres sans fin! Je ne sais pas qui vient s'asseoir à côté de moi! Je ne sais plus ce qui se passe à deux pas de moi!... Pourquoi parliez-vous à voix basse, tout à l'heure?
Personne n'a parlé à voix basse.
Vous avez parlé à voix basse, près de la porte.
Vous avez entendu tout ce que j'ai dit.
Vous avez introduit quelqu'un dans la chambre?
Mais je vous dis que personne n'est entré!
Est-ce votre soeur ou un prêtre?--Il ne faut pas essayer de me tromper.--Ursule, qui est-ce qui est entré?
Personne, grand-père.
Il ne faut pas essayer de me tromper; je sais ce que je sais!--Combien sommes-nous ici?
Nous sommes six autour de la table, grand-père.
Vous êtes tous autour de la table?
Oui, grand-père.
Vous êtes là, Paul?
Oui.
Vous êtes là, Olivier?
Mais oui; mais oui; je suis ici, à ma place ordinaire. Ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas?
Tu es là, Geneviève?
Oui, grand-père.
Tu es là, Gertrude?
Oui, grand-père.
Tu es ici, Ursule?
Oui, grand-père, à côté de vous.
Et qui est-ce qui est assis là?
Où donc, grand-père?--Il n'y a personne.
Là, là, au milieu de nous?
Mais il n'y a personne, grand-père!
On vous qu'il n'y a personne!
Mais vous ne voyez pas, vous autres!
Voyons, vous voulez rire?
Je n'ai pas envie de rire, je vous assure.
Alors, croyez-en ceux qui voient.
Je croyais qu'il y avait quelqu'un... Je crois que je ne vivrai plus longtemps...
Pourquoi irions-nous vous tromper? à quoi cela servirait-il?
Il faudrait bien vous dire la vérité.
A quoi bon se tromper mutuellement?
Vous ne pourriez vivre longtemps dans l'erreur.
Je voudrais percer ces ténèbres!...
Où voulez-vous aller?
De ce côté là...
Ne vous troublez pas ainsi...
Vous êtes étrange ce soir.
C'est vous autres qui me semblez étranges!
Que cherchez-vous ainsi?...
Je ne sais pas ce que j'ai!
Grand-père, grand-père, que vous faut-il, grand-père?
Donnez-moi vos petites mains, mes filles.
Oui, grand-père.
Pourquoi tremblez-vous toutes les trois, mes filles?
Nous ne tremblons presque pas, grand-père.
Je crois que vous êtes pâles toutes les trois.
Il est tard, grand-père, et nous sommes fatiguées.
Il faudrait aller vous coucher et grand-père aussi ferait mieux de prendre un peu de repos.
Je ne pourrais pas dormir cette nuit!
Nous attendrons le médecin.
Préparez-moi à la vérité!
Mais il n'y a pas de vérité!
Alors, je ne sais pas ce qu'il y a!
Je vous dis qu'il n'y a rien du tout!
Je voudrais voir ma pauvre fille!
Mais vous savez bien que c'est impossible; il ne faut pas l'éveiller inutilement.
Vous la verrez demain.
On n'entend aucun bruit dans sa chambre.
Je serais inquiet si j'entendais du bruit.
Il y a bien longtemps que je n'ai vu ma fille!... Je lui ai pris les mains hier au soir et je ne la voyais pas!... Je ne sais plus ce qu'elle devient... Je ne sais plus comment elle est... Je ne connais plus son visage... Elle doit être changée depuis ces semaines! ... J'ai senti les petits os de ses joues; sous mes mains... Il n'y a plus que les ténèbres entre elle et moi, et vous tous!... Je ne peux plus vivre ainsi ... ce n'est pas vivre cela!... Vous êtes là, tous; les yeux ouverts à regarder mes yeux morts; et pas un de vous n'a pitié! ... Je ne sais pas ce que j'ai... on ne dit jamais ce qu'il faudrait dire... et tout est effrayant lorsqu'on y songe.... Mais pourquoi ne parlez-vous plus?
Que voulez-vous que nous disions^ puisque vous ne voulez pas nous croire?
Vous avez peur de vous trahir!
Mais soyez donc raisonnable, à la fin!
Il y a longtemps que l'on me cache quelque chose!... Il s'est passé quelque chose dans la maison... Mais je commence à comprendre maintenant... Il y a trop longtemps qu'on me trompe!--Vous croyez donc que je ne saurai jamais rien?--Il y a des moments où je suis moins aveugle que vous^ vous savez?... Est-ce que je ne vous entends pas chuchoter, depuis des jours et des jours, comme si vous étiez dans la maison d'un pendu?--Je n'ose pas dire ce que je sais ce soir... Mais je saurai la vérité!... J'attendrai que vous disiez la vérité; mais il y a longtemps que je la sais, malgré vous!--Et maintenant, je sens que vous êtes tous plus pâles que des morts!
Grand-père! grand-père! qu'avez-vous donc, grand-père?
Ce n'est pas de vous que je parle, mes filles, non, ce n'est pas de vous que je parle... Je sais bien que vous m'apprendriez la vérité, s'ils n'étaient pas autour de vous!... Et d'ailleurs je suis sûr qu'ils vous trompent aussi... Vous verrez, mes filles, vous verrez!... Est-ce que je ne vous entends pas sangloter toutes les trois?
Est-ce que, vraiment, ma femme est en danger?
Il ne faut plus essayer de me tromper; il est trop tard maintenant, et je sais la vérité mieux que vous!...
Mais enfin, nous ne sommes pas aveugles, nous!
Voulez-vous entrer dans la chambre de votre fille? Il y a ici un malentendu et une erreur qui doivent finir.--Voulez-vous?
Non; non, pas maintenant... pas encore...
Vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.
On ne sait jamais tout ce qu'un homme n'a pas pu dire dans sa vie!...--Qui est-ce qui fait ce bruit?
C'est la lampe qui palpite ainsi, grand-père.
Il me semble qu'elle est bien inquiète... bien inquiète...
C'est le vent froid qui la tourmente...
Il n'y a pas de vent froid, les fenêtres sont fermées.
Je crois qu'elle va s'éteindre.
Il n'y a plus d'huile.
Elle s'éteint tout à fait.
Nous ne pouvons pas rester ainsi dans les ténèbres.
Pourquoi pas?--J'y suis déjà habitué.
Il y a de la lumière dans la chambre de ma femme.
Nous en prendrons tout à l'heure quand le médecin sera venu.
Il est vrai qu'on y voit assez; il y a la clarté du dehors.
Est-ce qu'il fait clair dehors?
Plus clair qu'ici.
Moi, j'aime autant causer dans l'obscurité.
Moi aussi.
[Silence.]
Il me semble que l'horloge fait bien du bruit!...
C'est qu'on ne parle plus, grand-père.
Mais pourquoi vous taisez-vous tous?
De quoi voulez-vous que nous parlions?--Vous n'êtes pas sérieux ce soir.
Est-ce qu'il fait très noir dans la chambre?
Il n'y fait pas très clair.
[Silence.]
Je ne me sens pas bien, Ursule; ouvre un peu la fenêtre.
Oui, ma fille, ouvre un peu la fenêtre; je commence à avoir besoin d'air, moi aussi.
[La fille ouvre une fenêtre.]
Je crois positivement que nous sommes restés enfermés trop longtemps.
Est-ce que la fenêtre est ouverte?
Oui, grand-père, elle est grande ouverte.
On ne dirait pas qu'elle est ouverte; il ne vient aucun bruit du dehors.
Non, grand-père, il n'y a pas le moindre bruit.
Il y a un silence extraordinaire.
On entendrait marcher un ange.
Voilà pourquoi je n'aime pas la campagne.
Je voudrais entendre un peu de bruit. Quelle heure est-il, Ursule?
Minuit bientôt, grand-père.
[Ici l'Oncle se met à marcher de long en large dans la chambre.]
Oui est-ce qui marche ainsi, autour de nous?
C'est moi, c'est moi, n'ayez pas peur. J'éprouve le besoin de marcher un peu. [Silence.]--Mais je vais me rasseoir;--je ne vois pas où je vais.
[Silence.]
Je voudrais être ailleurs!