XXI

Atik Ali pacha habite au cœur de Stamboul, à deux pas du Séraskiérat, un conak austère en bordure sur une route tout à fait silencieuse.

Le conak lui-même n'est pas moins silencieux. Atik Ali pacha est un vieil homme, grave et doux, comme le sont la plupart des Osmanlis. Les parents qui vivent sous son toit,—l'hospitalité turque n'a point de bornes,—sont vieux comme leur hôte, et vieux aussi les domestiques, tous anciens soldats ou paysans. Seul, le fils d'Atik Ali, Hamdi bey, amène parfois dans la maison calme le rire sonore de ses camarades de régiment: Hamdi bey est capitaine aux hussards; et Atik Ali pacha, fier de ce bel officier qui est son fils, accueille avec amitié les jeunes hommes qui portent le même dolman vert et le même tarbouch d'astrakan. D'ailleurs, souvent empli de sabres et de hausse-cols, le conak n'en est guère plus brillant: car la jeunesse turque a gardé intact le respect qu'on rendait jadis aux barbes blanches. Et l'on contient sa voix devant Atik Ali pacha.

Nous déjeunons dans une salle vaste et fraîche, plafonnée à la turque de peintures aux vives couleurs. Et je goûte le contraste de ces deux hommes: Atik Ali, Mehmed Djaleddin. Atik Ali pacha, plus vieux que Mehmed de vingt ans, n'est que général—fékir;—et l'on devine vite, à voir ses yeux pensifs et ses cheveux de neige, que les intrigues de palais n'ont jamais été le fait de ce vieillard. Mehmed Djaleddin pacha, maréchal et tout-puissant favori de Sa Majesté, a jadis fait ses premières armes sous le commandement d'Atik Ali, déjà chef d'escadron. Mais Mehmed, né de race princière, et page au harem impérial pour ses débuts, était, avant même d'avoir porté l'épée, désigné pour une carrière rapide et éclatante.

Partout ailleurs qu'en Turquie, je crois bien qu'entre deux officiers si différents par leur destin, un abîme existerait, qu'aucune amitié ne pourrait combler. Mais la Turquie est la seule terre au monde d'où l'envie soit exclue, parce que les Turcs sont les seuls vrais démocrates que je sache. (J'ai vu hier, à la porte du Séraskiérat, le ministre de la guerre faire attendre son carrosse pour qu'un décrotteur de la rue lui cirât les souliers; le décrotteur et le ministre se traitaient l'un et l'autre d'effendi, et se saluaient avec une affabilité égale.) Aussi Atik Ali n'en veut pas du tout à Mehmed d'être maréchal et de n'avoir pas cinquante ans. Et c'est Mehmed qui s'incline bas devant son ancien chef et qui le nomme «son père», car la vieillesse seule est vénérée sur la terre d'Allah.

Nous mangeons à la turque, naturellement. Rien de trop exotique, d'ailleurs. La cuisine turque est proche parente de la cuisine française. Du mouton rissolé à la broche—chich kébab;—du mouton en sauce—orman kébab;—des légumes d'Europe; du riz; un irréprochable pilaf; des feuilles de vigne farcies; des laitages; le yohourt acidulé, et le célèbre kaïmak, pour lequel on enferme les bufflesses dans des étables obscures. Enfin des fruits: l'admirable raisin d'Anatolie, plus gros que les panses provençales, et plus savoureux que le chasselas de Fontainebleau.

Bien entendu, point de femmes à table. Atik Ali pacha est marié, et Hamdi bey de même, et Mehmed Djaleddin aussi. Mais les dames musulmanes ne paraissent pas dans le logis des hommes, dans le sélamlick. Le haremlick, muré et grillé, voilà leur part. Elles en sortent d'ailleurs comme bon leur semble, pour se promener, faire leurs emplettes, rendre visite à leurs amies, et bavarder comme il leur plaît dans les cours de mosquées. Même, à tout bien peser, les mœurs turques donnent peut-être aux femmes plus de vraie liberté que nos mœurs d'Occident[1]: un mari français n'accepterait probablement pas certaines prérogatives que s'arrogent les harems, et auxquelles nul mari de l'Islam ne voit rien à reprendre. Mais en revanche, la maison conjugale est ici partagée en deux, et l'époux seul a le droit de franchir la cloison-frontière.

Nous sommes dix convives, tous soldats. C'est en l'honneur de Mehmed Djaleddin pacha, décoré de l'Imtiaz, qu'est donné le repas. Mais nul compliment indiscret ou balourd n'est infligé au maréchal. Être brave, cela est tout simple pour des Turcs. Et seulement, à l'entrée, chacun des officiers présents a salué Mehmed un peu plus bas qu'il n'est de règle.

On cause familièrement, sans étiquette. Un capitaine d'état-major, frais arrivé d'Allemagne, où il achevait, dans un régiment d'artillerie, son stage réglementaire, donne en quatre mots son impression sur l'armée prussienne:

—Excellents officiers. Exécrables soldats.

Mehmed pacha me regarde:

—Monsieur le colonel, voilà peut-être qui vous étonne. Vos écrivains militaires français vous rebattent les oreilles des vertus miraculeuses du soldat allemand. Nous, Osmanlis, qui faisons en Allemagne nos études théoriques et nos stages d'application, sommes d'un avis différent.

Le vieil Atik Ali hoche la tête: de son temps, c'était à Paris, non à Berlin, que les Turcs apprenaient l'art de la guerre.

—Izzet bey, vous entendez le pacha: expliquez à monsieur le colonel pourquoi vous jugez avec tant de sévérité les hommes de là-bas?

Izzet bey s'exécute de très bonne grâce. Bien entendu, tout l'état-major turc parle français comme s'il sortait de Saint-Cyr.

—Mon colonel, les Allemands sont des mécaniques. Ça obéit magnifiquement, surtout aux ordres appuyés de coups de bottes. Mais ça n'est propre qu'à obéir. Point d'initiative, point d'intelligence; et presque pas de bravoure. Nos paysans d'Anatolie, que Nasreddin hodja disait pareils à leurs buffles, sont, en comparaison, subtils et délurés.

J'interroge:

—«Nasreddin hodja»?

Tous rient. Atik Ali pacha m'explique:

—Nasreddin hodja est, après Karagheuz, le philosophe national des Osmanlis.

—Moitié Ésope, moitié Socrate, ajoute Mehmed pacha.—Un peu Sancho quelquefois. Ses mille et une aventures sont un trésor. Hamdi bey, vous qui êtes un conteur, réjouissez le colonel.

—Un matin,—commence Hamdi bey, Nasreddin hodja éveille sa femme dès la dernière étoile éteinte: «Femme, j'irai aujourd'hui dans la forêt, couper notre bois d'hiver.—Tu iras, dit la femme, inshallah (s'il plaît à Dieu)!—«Inshallah?» riposte Nasreddin, frondeur, pourquoi, «inshallah?» J'irai, s'il me plaît, et non s'il plaît à un autre.—Soit, dit la femme dévote. Tu iras, s'il te plaît, mais aussi s'il plaît à Dieu: inshallah!—Il n'y a point d'inshallah là-dedans», dit Nasreddin hodja. Et pour persuader sa femme, il la bat très fort. Après quoi il sort et s'en va dans la forêt. Mais, en chemin, il rencontre le vali qui va à la chasse. «Holà, Nasreddin, manant, viens rabattre notre gibier.—Excellence, je....—Tu répliques? Qu'on le batte, inshallah!, et qu'il vienne.» Tout le jour, et jusqu'à la première étoile allumée, Nasreddin hodja court les sentiers, rabat le gibier vivant et porte le gibier mort. On le congédie ensuite, sans backchich. A la nuit close, il frappe à sa propre porte, les mains vides, l'estomac creux et l'échine rompue. «Allah nous garde des djins! crie sa femme effrayée. Qui donc frappe si tard?» Et Nasreddin hodja, penaud, de dire: «C'est moi-même.... Ouvre.... inshallah!!»

Nous buvons maintenant un café admirable, dans des tasses à zarfs d'argent ancien. Et l'on apporte, non pas des narghilés vulgaires, mais des tchibouks d'autrefois, en bois de jasmin, longs comme les deux bras.

Le fumoir d'Atik Ali pacha est un atelier. Le vieux chef occupe ses loisirs en peignant, avec une minutie de petite fille, des aquarelles,—natures mortes ou paysages. Sur des étagères, une collection assez belle de verres turcs ou vénitiens met aux quatre murs une ribambelle d'arcs-en-ciel qui rehaussent agréablement le coloris un peu terne des œuvres d'Atik Ali pacha.

Cependant, les tchibouks sont fumés. On n'a parlé, sous le toit de mon hôte, ni politique, ni femmes. Et l'on n'a point médit du prochain.

Près de suivre Mehmed pacha, qui salue déjà son ancien général, je regarde une aquarelle: trois chênes gigantesques, dont la silhouette éveille en moi je ne sais quels souvenirs....

—Vous les reconnaissez?—dit Atik Ali, souriant.—Ce sont des arbres de France. Je les ai peints il y a très longtemps, dans la forêt de Fontainebleau. Autrefois, nous faisions nos stages d'application dans votre armée....

Il va prendre, dans une vitrine, un tout petit verre de cristal turc, rayé de bandes dépolies.

—Monsieur le colonel, acceptez ceci en souvenir d'un vieil homme auquel vous avez fait aujourd'hui beaucoup d'honneur. C'est un verre à vin d'Ismidt.... Vous savez? Le vin d'Ismidt que le Prophète nous a permis.—Et quand vous retournerez dans votre France, saluez de ma part les beaux chênes de la forêt de Fontainebleau.


[1] Quand la page ci-dessus fut écrite,—le 28 juin 1906—l'admirable roman de Pierre Loti: Les Désenchantées, n'avait pas encore paru. Et l'auteur ne croyait pas nécessaire d'appuyer davantage sur cette vraie liberté que les mœurs turques consentent à la femme. Aujourd'hui, beaucoup de lecteurs l'accuseront peut-être d'avoir écrit très légèrement....

Il n'en est rien, pourtant. Qu'on veuille bien relire avec attention Les Désenchantées: on constatera que les dames turques, héroïnes de ce livre, sont de très grandes dames appartenant, non seulement à l'aristocratie, mais à la Cour, et jouissant toutes d'au moins cent mille livres de rentes. Pour ces dames-là, oui, la loi de l'Islam est dure. Dans nul pays plus qu'en Turquie, fortune n'est synonyme d'esclavage. Fortune, cela veut dire: eunuques, suivantes, conak fermé, carrosse,—autant de geôliers, autant de geôles.—Mais l'immense majorité des femmes de Turquie n'ont point de nègres et vont à pied. Et celles-ci que le contact de l'Europe n'a pas encore détraquées trop profondément, vivent en vérité plus libres, plus maîtresses sous leur toit, que ne sont nos femmes à nous. Quel est, par exemple, le mari occidental qui accepterait d'abandonner complètement à sa femme l'éducation de ses filles, et même de ses fils, jusqu'à ce que celles-là soient femmes et ceux-ci adolescents?


XXII

Donc, monsieur de Sévigné, vous voilà tout féru des Turcs et de la Turquie, pour avoir mangé le pilaf et kébab d'un vieux férik à barbe blanche qui peint des aquarelles en collectionnant de la verrerie fêlée.

Madame Érizian m'offre, non pas de son thé anglais que je n'aime guère, mais d'un vin de Chypre agréablement âgé.

Elle fait d'ailleurs une maîtresse de maison parfaite. Je ne sais point de Française qui me tendrait mon verre avec plus de grâce; surtout de Française alourdie, comme est madame Érizian, par soixante-quatre printemps.

—Mais voyons, monsieur de Sévigné! ce sont des sauvages, ces Turcs. Comment vous, Européen, civilisé, pouvez-vous vous entendre avec eux?

Madame Érizian, Arménienne, s'irrite quelquefois de ma prédilection pour l'Islam, et m'en veut un peu des sentiments moins doux que je professe pour sa race à elle, trop amoureuse d'écus ou de pierreries, selon le sexe. J'ignore, hélas, le bel art de dissimuler mes moindres antipathies.

—Madame, vous avez raison quant aux Turcs: ce sont des sauvages. J'irai plus loin que vous; je ne crois pas qu'ils puissent jamais être civilisés. Mais vous vous trompez étrangement sur mon propre compte: je suis, moi, un sauvage comme eux. Songez donc que je m'appelle de Sévigné, que les Sévigné sont une souche bretonne vieille de neuf siècles, et que mes grands-pères, par entêtement de noblesse, ne se sont pas mésalliés trois fois en neuf cents ans. J'ai donc, bon gré mal gré, la cervelle d'un Celte de l'an mille. Et c'est bien autre chose que la cervelle d'un Osmanli des temps présents!

—Ta ta ta ta! Vos Osmanlis des temps présents, vous ne les connaissez guère. Je voudrais que vous fussiez Arménien, un jour de massacre.... Vous admettez le massacre, vous?

—J'admets très bien que ruiné, dépouillé, raclé jusqu'à l'os, et légalement désarmé contre les prêteurs et les rapaces, on se fasse justice soi-même.

—Par l'assassinat?

—Voilà un gros mot. Disons par le meurtre....

La porte s'ouvre. Un pas vif que je connais bien.... Lady Falkland entre et embrasse sa vieille amie.

Je ne manifeste pas tout l'étonnement diplomatique qui serait de circonstance. Pour ne pas mentir, la rencontre est préméditée. Lady Falkland et moi nous sommes promenés avant-hier, une heure, dans Stamboul, et rendez-vous a été pris pour aujourd'hui.... Il est vrai que madame Érizian n'est pas des gens dont il faut se défier.

Et d'ailleurs, en matière de diplomatie, lady Falkland en remontrerait à l'Alceste de Molière. Elle vient droit à moi, souriante, et me tend sa main à baiser,—pas le bout des doigts, le poignet.

—Bonjour! Savez-vous que c'est notre troisième rencontre de cette semaine?

Madame Érizian nous regarde l'un et l'autre:

—Encore ces maudites promenades en tête-à-tête, qui me font trembler pour vous, ma petite!

Lady Falkland se moque:

—Trembler!... vous tremblez toujours. Ah! les Turcs ont raison: Allah a fait le lièvre et l'Arménien....

—Hum! vous connaissez mal le proverbe, ou vous le citez trop poliment.... Les Turcs disent: «Allah a fait le lièvre, le serpent et l'Arménien....» Le serpent!... je suis peut-être peureuse ... et encore! les Arméniennes ont toujours été plus courageuses que leurs maris. Mais, avant tout, je suis prudente. Et vous, vous êtes folle!... Monsieur de Sévigné, ayez de la raison pour elle. A quoi cela vous avance-t-il tous les deux, je vous le demande, de courir Stamboul, bras-dessus, bras-dessous, comme deux amoureux que vous n'êtes pas, au risque de toute une ribambelle de catastrophes?

—Ça nous avance à faire l'école buissonnière! Ma vieille amie, ne grondez pas. Nous nous amusons comme nous pouvons, et nos escapades sont bien innocentes. Voyez-vous, M. de Sévigné et moi, nous nous ressemblons beaucoup: nous sommes deux bêtes en cage; ma cage à moi, la cage conjugale, est la plus étroite; mais sa cage à lui, la cage diplomatique et mondaine, n'est pas bien large non plus. Alors, vous comprenez notre rage de grand air! Dans le beau Stamboul désert, si grand qu'il n'en finit plus, nous galopons comme des poulains échappés; et, une pauvre petite heure durant, nous nous donnons l'illusion d'être libres, d'avoir cassé nos laisses et rompu nos colliers. Allez, cette illusion-là vaut bien qu'on risque quelque chose.... Et puis, quelle chose? vous avez des yeux arméniens, des yeux immenses! vous voyez trop large. «Des catastrophes!» quelles catastrophes?

—Avec ça que le jour où un espion de votre mari vous pincera toute seule au bras de ce colonel-là, vous ne serez pas à la merci d'un bon scandale, et forcée de mettre les pouces pour éviter le pire! Vous savez dans quel pays nous vivons, et vous savez que le tribunal consulaire anglais, requis par sir Archibald, se contenterait de modestes preuves....

Lady Falkland hoche la tête. Elle sait tout cela,—et moi comme elle. Oui, certes, ma responsabilité serait lourde, si jamais....

Mais soudain, lady Falkland, d'un geste de la main, donne la volée à son souci. Et je revois l'habituel sourire qui me plaît tant,—le sourire enfantin qui n'efface pas tout à fait le pli triste de la bouche:

—Figurez-vous, monsieur de Sévigné, que mon fils, ne vous ayant pas vu de toute la semaine, m'affirmait hier que votre grand ami le maréchal Mehmed Djaleddin avait dû vous coudre dans un sac et vous jeter au fond du Bosphore....


XXIII

26 octobre.

C'est le jour des manifestations féminines; deux femmes m'ont fait ce matin l'insigne honneur de s'apercevoir que j'existe.... Je n'ai, bien entendu, pas la moindre envie de consigner dans ces notes tous mes faits et gestes; et je préfère omettre spécialement certaines aventures très vulgaires auxquelles bien peu d'hommes ont le courage de se dérober, mais que seuls les jeunes gens peuvent avouer avec élégance. Un amoureux de quarante-six ans risque d'être souvent ridicule, et un amant de même âge risque parfois d'être répugnant.

Néanmoins, je m'en voudrais de passer sous silence les anecdotes d'aujourd'hui; car l'une est ma foi, jolie, et l'autre joyeuse à souhait.

J'étais donc, tout à l'heure, attelé à l'étude des récentes cartes de Macédoine qu'a dressées, je ne sais par quel sortilège, le grand état-major autrichien, quand mon cavas Achmet vint, avec quelque mystère, m'informer qu'une vieille femme insistait pour me parler à moi-même.

Intrigué, je fis entrer; et je vis une Arménienne propre et pauvre, toute vêtue de noir, l'air digne et décent. Elle me salua d'une révérence quasi monacale, puis entr'ouvrant son grand châle, en sortit une gerbe de tubéreuses qu'elle me présenta. Après quoi elle s'en fut, sur une deuxième révérence. Le tout, sans avoir ouvert la bouche.

Je demeurais, les fleurs en main, un peu ahuri, quand j'avisai une lettre, très cachetée, qu'on avait insinuée parmi les tiges. Je l'ouvris et, du premier coup d'œil, je reconnus le papier à dentelle d'or de ma petite voisine de Béicos. Seigneur! voilà plus d'un mois.... J'avais tout à fait oublié cette histoire.

La lettre est charmante, et la jeune personne bien ingénue,—ou tout le contraire:

«Vous n'êtes pas revenu, malgré votre promesse. Et bientôt nous quitterons Béicos à notre tour. Déjà nous préparons le départ. Ma mère passe toutes ses journées en ville, et elle y reste parfois la nuit. Ces nuits-là, je m'accoude au shahnichir, sous les étoiles, et j'attends que votre caïque vous ramène près de moi.»


J'ai mis les tubéreuses dans un vieux vase de cuivre niellé, que M. Carazoff m'a vendu l'autre jour: «Travail de Damas, monsieur le marquis! Beau comme une lampe de mosquée!...» Et j'ai fait, avec le papier à dentelle, une infinité de petits papillons que je noierai, ce soir, du haut du grand pont, dans la Corne d'Or.

Cependant, je m'étais remis à mes cartes autrichiennes. Et le cavas Achmet, tout à coup, frappa encore, m'informant cette fois, qu'une jeune dame insistait, etc. Voir plus haut.

La première surprise m'avait aguerri. Et je faillis trouver toute naturelle l'apparition, sous ma petite ogive d'ébène, de Calliope Kolouri en personne;—de Calliope; elle se nomma en entrant;—de Calliope toute seule; sans le plus léger chaperon.

Elle-même, en dépit de l'aplomb considérable qu'elle possède en propre, et dont sa visite me donnait une preuve superflue, mais forte, fut décontenancée du sourire placide qui l'accueillait et du geste aisé qui lui désigna un fauteuil. Assise, ses yeux un peu incertains braqués sur les miens, elle hésita presque une minute avant de me débiter les diverses excuses qu'elle avait évidemment préparées tout le long du chemin qu'il y a de chez elle ici:

—Figurez-vous ... je passais sous vos fenêtres, par hasard. Alors, j'ai songé que vous viviez dans cette grande maison.... J'étais si curieuse de voir votre chez vous. Je n'ai pas résisté....

Je la laissai s'en dépêtrer comme elle put. Elle finit par des mines confuses, puis contempla mes quatre murs l'un après l'autre, religieusement:

—Comme c'est bien! Comme on sent le goût français!

Elle feignait une admiration excessive et invraisemblable: mes deux salons, simples jusqu'à la nudité, et seulement parés de grands tapis persans, couleur de pourpre sombre, n'ont pas de quoi plaire aux yeux d'une petite Grecque de Péra, affolée de bibelots. Mais parmi ses oh! et ses ah! je cherchais vainement la vraie raison de sa visite. Et je ne trouvais pas....

Je n'ai d'ailleurs pas trouvé encore. Une idée m'est bien venue, mais tellement absurde!...

Voici le fait: les salons inspectés en détail, mademoiselle Kolouri réclama, non sans rougir très fort, une petite promenade dans le reste de l'appartement. La salle à manger ne la retint qu'une minute. Et, comme à la porte suivante, je l'avertissais loyalement que nous arrivions à ma chambre, elle entra comme un trait, non sans bredouiller, très vite:

—Vraiment, je ne sais pas si je puis....

Apparemment, elle pouvait. Elle pouvait même à ce point, qu'après être demeurée un instant debout entre la chaise et le fauteuil, elle se décida soudain à s'asseoir sur le sommier.

Je la regardai faire, un peu gêné.... Mais sans doute qu'un lit n'est pas pour lui faire peur.

—Oh! dit-elle, avec un sourire de coin, vous avez un très bon sommier....

Je ne bronchai pas. Elle continua, enhardie et bavarde:

—Vous devez me juger bien sévèrement.... Entrer ainsi dans la chambre d'un monsieur.... Mais je sais que les Français respectent les jeunes filles....

Elle fixait le bout de ses bottines avec la plus soigneuse attention.

—Jamais je n'oserais entrer de la sorte chez un jeune homme d'ici.... («Jeune homme!» peste! je suis flatté.) C'est que vous connaissez une définition de l'amour? (Aïe! où est l'excellente madame Kerloff?) «L'échange de deux fantaisies, et le contact....» Comme jeune fille, je ne peux naturellement que m'en tenir à l'échange ... et les jeunes gens d'ici exigent le contact.... C'est très difficile, pour une jeune fille, de flirter à Péra....

Je riposte, malgré moi:

—Mais alors, puisque c'est si difficile ... les jeunes filles qui flirtent doivent être extrêmement habiles?

Elle rit d'un petit rire nerveux, très aigu:

—Oh!... pas tant que vous croyez ... mais tout de même ... elles savent des choses....

Ses yeux se baissent, hésitent, puis me regardent derechef, avec une sorte de résolution, de—défi.

Ah bah? est-ce que? Mais c'est vrai, que les Français respectent instinctivement les jeunes filles. Je recule jusqu'au fauteuil, et je m'assieds.


Mademoiselle Calliope Kolouri est sortie de chez moi, dix minutes plus tard, tout à fait intacte. Et, bien entendu, je n'admets pas un seul instant que cette jeune fille ait eu, sous mon toit, la moindre arrière-pensée.


XXIV

27 octobre.

Très singulière soirée, hier; quatre heures douteuses et troubles, qui me laissent un dégoût et presque une salissure....

J'ai dîné au cabaret Tokatlian, à Péra. La visite matinale de Calliope m'avait tourné l'esprit vers des idées d'un ordre folâtre, et je m'étais décidé à ne pas achever la journée chez moi, tout seul. Chez Tokatlian, la salle basse était cependant trop claire et trop bruyante pour mon goût. Je montai donc au restaurant du premier étage, plus discret, plus aimable aussi, car souvent dînent en ce lieu des dames solitaires, chapeautées très somptueusement. L'une d'elles, qu'on nomme Carline, a déjà consenti, à diverses reprises, à s'asseoir en face de moi. Or, Carline n'était point là. Et par contre, deux convives s'y trouvaient, dont la vue me contraria: sir Archibald Falkland, et son inséparable Cernuwicz....

Le Polonais m'aperçut tout de suite, et m'interpella. Je ne crois pas être beaucoup plus sympathique à sir Archibald que lui-même à moi. Sa femme est entre nous, et il a trop de sagacité, sous ses dehors de brute, pour ne pas sentir fortement que nous ne pouvons être, lui et moi, qu'ennemis. Mais Cernuwicz, que je n'aime guère plus, et pour qui mon antipathie se double d'une répugnance quasi peureuse, me prodigue au contraire en toutes rencontres une cordialité sans bornes, dont je suis encombré et gêné.

Hier, notamment, il n'eut point de cesse que je n'eusse accepté de dîner à leur table. Je n'avais d'ailleurs aucun motif poli à refuser. Falkland, correct toujours, m'avait accueilli très courtoisement.

Je dînai donc avec eux: Cernuwicz fit tous les frais et bavarda si bien que je pus garder à peu près le silence. Cependant je songeai à me libérer promptement de cette compagnie fort différente de celle que j'avais cherchée et le dessert expédié, je me levai.

—Marquis! fit Cernuwicz, vous ne nous quitterez pas si tôt? Je parie que vous allez, de ce pas, voir des filles. Hein, ne dites pas non! Nous aussi, nous irons. Demeurez donc avec nous.

J'essayai une excuse.

—Ah bah! vous, un Français, vous reculez devant une petite fête? Allons, il faut s'encanailler de temps en temps. Encore non? Mais nous allons croire que c'est par fidélité d'amour.... Ah! ah! marquis, vous voulez nous faire honte, et spécialement à Falkland, qui est marié. Vous vous gardez à la dame de vos pensées.... Et qui est-elle? Nous allons deviner, attendez un peu!

Ce verbiage me portait terriblement sur les nerfs. Mais je m'avisai que le plus simple était, tout bien pesé, de rester avec eux. Un instinct me le conseillait comme un acte de prudence.... Les plaisanteries polonaises de Cernuwicz me causaient un malaise confus, et il m'eût été très désagréable de donner un corps à son soupçon, et de le laisser en tête-à-tête avec le mari de lady Falkland, cherchant l'un et l'autre, parmi les femmes de notre monde, laquelle pouvait bien servir de raison à ma fuite.... Je restai.

Oui, soirée singulière.... Falkland et moi, également taciturnes; Cernuwicz, exagérant son exubérance....

Nous avons bu, comme de rigueur; d'abord, l'extra-brut classique, avant de nous lever de table; puis, au buffet du Cirque (c'était mercredi, gala diplomatique: le Cirque était obligatoire), un autre extra-brut, qui ressemblait à s'y méprendre au plus médiocre des whisky and soda; et enfin, çà et là, des mixtures diverses.

Péra n'est qu'une sous-préfecture: l'incognito y est impossible. Les jeunes Pérotes, très gourmés dans leurs immenses faux-cols, et scintillants de breloques et de bagues, nous regardaient avec un respect curieux: nous étions «des ambassades!» Mais il n'importait guère d'être ou non reconnus: une fête correcte,—smoking ou habit, cravate noire,—cela n'est pas mal porté dans la carrière.

... Le Cirque, d'abord. Ensuite, Concordia, le boui-boui le moins malpropre de la Grand'Rue....

Nous buvions, tous trois seuls à une table ronde. Des femmes nous frôlaient en rôdant. Mais le décorum ne permettait pas de les inviter dans un lieu aussi public.

En France, on sait faire la fête. La fête française est élégante, spirituelle, lumineuse: elle se souvient des soupers du XVIIIe siècle, des marquis pailletés et des petites maisons; elle sait n'être jamais vulgaire ni crapuleuse; elle déguise l'obscénité en libertinage; elle pimente la galanterie d'épigrammes et de madrigaux. J'ai vu des nuits de Paris et de Nice où il se prodiguait plus de grâce et plus de verve, entre quatre viveurs et quatre courtisanes, que tout le reste de l'Europe n'en dépense dans une année. Mais ailleurs, à Berlin, à Vienne même, les fêtards, toujours, irrémédiablement, ont l'air d'ivrognes en rut, et leurs maîtresses de putains.

Et, hier, c'était brutal et morose....

Assez tard, nous avons quitté les lieux où l'on a le droit d'être vu, pour d'autres qui exigent le mystère. Rue Linardi, Cernuwicz nous a conduits dans une maison assez ignoble, où des créatures soi-disant artistes ont dansé nues devant nous. J'ai l'horreur de ces trémoussements qui n'ont pas de beauté et ne sont que lubriques. Mais je voyais à côté de moi la face de sir Archibald rougir, et les veines de ses tempes enfler.

Après cette maison, une autre; et puis une autre encore. Entre temps, nous avons marché dans la Grand'Rue, moins laide quand il fait nuit, et quasi romantique, à cause de ses maisons irrégulières et hautes. Finalement, et selon le protocole de toute orgie pérote, nous avons frappé à la porte de madame Artémise. Madame Artémise est une vieille Grecque assez digne, qui accepte que, sous son toit hospitalier, des hommes du monde et de jolies filles qui n'en sont pas fassent connaissance. Des Grecques, des Arméniennes, voire des Slaves ou des Roumaines, fréquentent là très assidûment. On ne leur demande rien que d'être bien faites, et d'avoir au moins douze ans....

Or, ici se place un incident assez curieux.

Nous étions, en galante compagnie, dans le salon de madame Artémise, et j'essayais, à grand renfort de compliments lourds comme des massues,—les trottins d'ici n'en comprendraient point d'autres,—de dérider ces pauvres fillettes, qui avaient trop visiblement la mine d'être là par obligation professionnelle. Ce n'est pas gai à voir une prostitution qui se résigne.

Sir Archibald, au fond d'un fauteuil, m'écoutait parler, et regardait Cernuwicz, en train de flirter, plus brutalement, avec une gamine à jupe courte, en rupture d'école maternelle. La porte se rouvrait par intervalles, pour l'entrée d'une nouvelle venue, introduite en cérémonie. Tout à coup, sir Archibald se leva.

Madame Artémise amenait par la main une retardataire,—une fille assez belle, grande, mince, blonde et blanche, coiffée en bandeaux:—un type inattendu, parmi le petit bétail levantin à la peau mate, aux crins noirs.... Un souvenir de portrait italien me passa dans l'esprit: cette toile de Selvatico, vue à Milan.... Et je songeai soudain que la femme qui était là ressemblait, beaucoup, par tout l'essentiel de son corps et son visage, à lady Edith, cousine et maîtresse de sir Archibald Falkland....



Lui, à n'en pas douter, y songeait aussi. Debout, pâle, il regardait fixement l'image vivante. Et je voyais ses poings puissants trembler.

Brusquement, il fit trois pas, saisit le bras de la jeune femme, et, sans un mot, l'entraîna. Ils disparurent.

Il y eut un ricanement. Cernuwicz, très ivre, s'esclaffait, le bras tendu vers la porte. Il déclama tout de suite, racinien:

—J'ai revu l'ennemi que j'avais éloigné;
Ma blessure trop vive aussitôt a saigné ...

Puis, se reprenant, et de cet air soudain féroce qui caractérise ses accès d'alcoolisme:

—Mais vous savez, monsieur le colonel français, je ne plaisante pas à propos de ces choses! Mon honorable ami, sir Archibald Falkland, est un homme libre....

Comme je ne bronchais pas, il s'attendrit:

—Et aussi, un homme sentimental. Et c'est pourquoi, lui, le géant, est épris des plus pures et des plus frêles, et couche avec elles, délicatement....

Au fait, tous ces boxeurs, couleur de bœuf cru, s'éprenaient des modèles de Romney et de Hoppner. Et ce doit être pour cela....


XXV

Épilogue de la soirée d'hier: le cavas des Falkland m'apporte, à l'instant, le billet que voici:

«Cher monsieur,

«Ceci est une ambassade.

«Mon mari, charmé, dit-il, des heures délicieuses que vous lui avez fait passer au cercle,—c'est si délicieux que cela le cercle?—me prie de vous inviter à déjeuner pour dimanche, sans aucune cérémonie. Je m'acquitte de cette ambassade avec l'empressement que vous devinez, et je vous prie de croire à tous mes sentiments les plus distingués.

«Mais venez, n'est-ce pas? Pour une fois, grâce à vous, cette table familiale, mon cauchemar de chaque jour, sera moins sinistre. A dimanche, je compte sur vous et je suis votre amie.

«GRANDMORNE FALKLAND».

Assurément, j'irai;—quand ce ne serait que pour raviver mon souvenir, et comparer la jeune personne d'hier à lady Edith, et, peut-être, revoir, devant celle-ci comme devant celle-là, sir Archibald, silencieux et pâle, les poings tremblants....


XXVI

Un déjeuner glacial, pire certes que tout ce que j'avais imaginé. Nous sommes six autour de la table deux fois trop grande: lady Falkland et son mari, lady Edith et Cernuwicz, l'enfant,—muet comme une borne et raide comme un piquet,—et moi.... Très beau couvert, anglais, mais discret en couleurs: nappe blanche, et rien que des chrysanthèmes tous du même ton de rouille. Un goût latin a corrigé l'habituel bariolage des tables britanniques;—oui, latin; et je doute fort que, lorsque sir Archibald aura, selon son désir, changé de femme, la nouvelle lady Falkland sache, aussi bien que celle d'aujourd'hui, mettre partout dans sa maison cette élégance sobre, cette harmonie dont l'œil s'enchante....

Mais dans ce décor irréprochable, quelle comédie lugubre et laide! Lady Falkland, morne, ne lève pas les yeux. L'enfant ne mange pas à sa faim, et se tient avec une correction ankylosée, dont je souffre pour lui. Cernuwicz lui-même, malgré sa souplesse slave, perd contenance dans cette atmosphère trouble, et modère son habituel bavardage. Peut-être aussi qu'une compassion l'amollit: je surprends plusieurs fois son regard posé sur lady Falkland,—un regard doux, presque tendre.

Seuls, parlent l'amant et la maîtresse, et leurs propos, qui contrastent si fort avec la contrainte générale, augmentent ma gêne et mon malaise. Sir Archibald, maître de maison, marque une cordialité correcte; lady Edith, une attitude assurée de femme qui est bien chez elle; on s'étonne de ne point la voir au milieu de la table; et c'est lady Falkland qui semble l'intruse et l'usurpatrice.

Menu anglais, tempéré toutefois. Les dames se lèvent après le dessert. Nous restons à boire un temps. Puis réunion au «parloir»:—c'est le salon tapissé d'yorghès qu'on nomme ainsi.

Café—à la franque,—cigarettes,—turques et anglaises.—Lady Falkland offre les tasses, lady Edith, les Bird's eye et les Corps Diplomatique....

Elles sourient toutes deux, du même sourire obligatoire, mondain. Leurs mains voisines se tendent ensemble vers chaque invité. Cela ne se voit pas d'abord, qu'elles sont ennemies, qu'elles luttent sans pitié pour ce prix qui est sous nos yeux, le foyer, l'enfant, la dignité vitale de mère et d'épouse. On distingue seulement qu'elles sont différentes, opposées, étrangères....

Et à cause de mon amitié pour celle-là, je sens que je hais celle-ci, que je la hais violemment.... Il faut que mon amitié soit bien forte....

Incident. Le petit s'est réfugié près de sa mère, et lui murmure à l'oreille, je ne sais quoi.

—Edward!—appelle le père, durement.—Venez.

Il vient tout de suite, craintif.

—Il est grossier de parler bas. Vous serez puni. Sortez.

L'enfant, silencieux, obéit. Lady Falkland ne broncha pas. Mais je vois ses sourcils soudain froncés très bas et sa lèvre supérieure, un peu crispée, qui découvre ses dents; et je connais cette expression farouche de bête qui a mal.

Lady Edith rit:

—Archie, ne grondez pas ainsi le baby en présence de Mary. Mary n'est pas pour l'éducation énergique, vous savez....

Nulle parole de la mère. Sir Archibald hausse les épaules.

—Je pense, Edith, que ce n'est pas vous qui me conseillerez jamais de souffrir que mon fils, un Falkland, ait des manières qui ne soient pas d'un gentleman.

Edith rit toujours, d'un rire aigu, persifleur:

—Oh! sans doute. Mais une «mamma» est une faible chose, compatissante. Il faut ménager celle-ci, Archie....

Nulle parole encore. Mais je vois les beaux yeux bruns que j'aime lever vers moi leur regard intense qui appelle au secours. Et je parle, moi:

—Oh? sir Archibald, croyez-vous qu'un bébé de six ans ait des manières qui ne soient pas d'un gentleman, et même d'un gentilhomme,—ce qui est peut-être mieux,—parce qu'il montre sans feinte sa tendresse pour sa mère? Vous m'avez fait une fois l'honneur de vanter ma race; et c'est vrai qu'elle est de vieux sang breton, rude et même brutal. Cependant, mon aïeul le plus illustre,—une marquise d'il y a deux cents ans,—est principalement célèbre par l'amour aveugle, puéril et touchant qu'elle eut pour sa fille.... Même dans ma France d'autrefois, moins sensible pourtant que celle d'aujourd'hui, il n'était pas mal porté de gâter un peu les enfants. Et m'est avis que l'indulgence les rend plus hardis et plus fiers. Je n'aime pas les mines de chiens battus....

Silence. Un dur regard gris s'appuie une seconde sur moi, puis se détourne. Et, après un mouvement, c'est lady Edith qui riposte de flanc:

—Oh, la France a toujours été le pays des tendresses et des faiblesses. Et cela lui va si bien! Mais naturellement, cela n'irait pas du tout à d'autres peuples. Notre sang écossais, plus fier....

—Plus fier?

—Mais oui, cher monsieur. Voyez plutôt, comparez votre stature et votre force à celles de mon cousin.... Vous avez tout à fait l'air d'une femme, monsieur de Sévigné; moi, je suis plus grande que vous! Vous mettriez très bien ma robe,—-en la relevant un peu. Alors, c'est tout simple que vous soyez du parti des câlineries et du sucre d'orge....

Oh! oh! mais, elle m'embête.... Je la moucherai, patience.... Ah bah! voici Cernuwicz qui réplique à la donzelle, et assez ironiquement, ma foi:

—Hum! lady Edith, ne vous fiez pas aux apparences. Le marquis, tout fluet qu'il est, donnerait peut-être du fil à retordre même à mon honorable ami, sir Archibald Falkland en personne....

Tiens! est-ce que le Polonais passerait dans notre camp? Voilà qui est bien extraordinaire. Mais je n'ai pas le temps de m'étonner: sir Archibald, péremptoire, clôt la discussion:

—J'espère que vous n'êtes pas offensé, colonel? Les jeunes filles aiment à plaisanter.... Quant à l'enfant, nous différons un peu d'avis, vous et moi, sur l'éducation qu'il lui faut. Mais cela n'importe pas: voyez, ma femme et moi différons aussi.... Il est vrai que, d'ici à peu de temps, nous ne différerons plus.

Et, nettement, il regarde la malheureuse, avec une résolution froide au fond de ses yeux couleur de brumes et de lacs.


J'en ai vite assez. Je prends congé de bonne heure, prétextant mon service à l'ambassade.

Lady Falkland, qui n'a pas dit en tout quatre paroles, me sourit d'un air très las, tandis que je baise sa main. Pauvre, pauvre femme! La voilà au fond de ce fauteuil, abattue, écroulée, et si triste que je détourne d'elle mon visage. Ah! je comprends sa folie de grand air et de liberté, je comprends le geste enfantin dont elle gonfle sa poitrine, pour respirer plus large, quand je suis seul à côté d'elle, dans le désert des rues de Stamboul, et qu'il n'y a point de regard féroce embusqué alentour, pour la guetter et la menacer....

Sir Archibald m'accompagne, à travers le jardin, jusqu'à mon caïque. Lady Edith vient aussi. Il me semble avoir surpris un bref coup d'œil de lui à elle, l'appelant. Lady Falkland est restée au salon, à cause de Cernuwicz qui ne part pas encore....

Mon caïque est au perron. Je revois, à gauche de la grille, en bordure sur le Bosphore, et surplombant l'eau, le vieux pavillon qui sert de refuge à celle qui, sans doute, ne veut pas s'exposer à voir des choses viles.

Le caïque pousse. Tous deux, Archibald et Edith, debout côte à côte, et se tenant le bras, me saluent ensemble de la tête, puis font demi-tour. Ah! je vois leurs dos ... et la main du baronnet, rapide, qui étreint la taille de sa maîtresse. La taille ploie et ne se dérobe pas.


XXVII

4 novembre.

Lady Falkland reçoit?

Le cavas baisse la tête, à la mode levantine. Et me revoilà dans le salon aux yorghès. Je viens «digérer» mon déjeuner de dimanche.

... En outre, j'ai ma raison d'être venu, précisément cet après-midi, dans le Haut-Bosphore. Et peut-être ne redescendrai-je pas ce soir à Péra....

Je connais les us et coutumes de céans. Aussi ne suis-je point étonné de voir entrer, d'abord, lady Edith. Je me souviens de ma première visite. Lady Edith était entrée pareillement, et j'avais été, quoique étonné, courtois.

J'ai envie de l'être moins, aujourd'hui.

Commençons,—ex abrupto. Nous autres hussards, avons un faible pour l'offensive:

—Mademoiselle!... (elle peut attendre sous l'orme que je lui donne du lady Edith!) comme c'est gentil de votre part de venir tout de suite me tenir compagnie, chaque fois que je rends visite à lady Falkland!...

Elle m'examine de coin. Elle a beau n'être pas Française, l'ironie ne lui est pas tout à fait inaccessible. Elle hésite à riposter; elle se décide:

—C'est vous qui êtes prodigieusement aimable de venir voir si souvent lady Falkland, et de si loin.... Il faut que vous trouviez en elle un charme attractif irrésistible!...

—Oh! sur un Bosphore pareil, l'excursion est un plaisir. Voici un mois de novembre qui s'annonce comme un mois de juin. Et je finirai par ne plus m'étonner de l'obstination de votre cousin à demeurer toujours à la campagne, dans cette vieille maison solitaire, qui a l'air faite exprès pour deux amoureux....

Ah! les lèvres minces se serrent un peu l'une contre l'autre. Si nous faisions de l'escrime, je crois bien que j'entendrais crier «Touché!» Mais ceci n'est pas de l'escrime: du «terrain», plutôt.... Bah! je suis peut-être le plus fort,—malgré ma taille de femmelette, comme elle disait l'autre jour.... Essayons.... L'ennemi ne demande qu'à combattre. Même, il attaque, et pousse au lieu de parer:

—Pour deux amoureux?... cette maison-ci?... Vous n'y pensez pas, cher monsieur! Elle est trop grande, et trop froide et trop sombre!... Ah! si vous parliez du petit pavillon quiest au bord de l'eau ... là, oui, tout est gentil, galant, romanesque ... et les caïques, la nuit, y abordent comme ils veulent....

En vérité?... Voilà une diversion qui ressemble à une vilenie. Tu cherches les coups, ma petite! Tant pis pour toi!...

—Maison, pavillon, c'est tout un: on y doit geler.... Mais, au fait, vous autres Anglais n'avez pas peur, je crois, des villégiatures d'hiver. Vous, mademoiselle, n'avez-vous pas été élevée en Écosse, dans un rude manoir des Highlands? chez un frère à vous, m'a-t-on dit?

Deux éclairs flamboyants jaillissent des yeux gris. Cette fois, j'ai frappé sur la plaie vive.

Lady Edith cesse de respirer, et suffoque avant de répondre.

Certes, l'outrage ancien vit toujours et remue dans ce cœur plein de haine. Et je viens de la ramener, un peu brutalement, au jour terrible de sa fuite d'Écosse,—alors que son frère, juge impitoyable et irrité, la chassait de chez lui comme on chasse une servante voleuse....

Gare à moi, dès qu'elle pourra parler.

Mais, armistice: voici lady Falkland.

—En vérité, cher monsieur, c'est comme un fait exprès: vous ne venez pas ici sans qu'on oublie de m'avertir....

Dès que son mari n'y est pas, elle reprend un peu de ressort, sinon de gaieté.

Ce n'est point encore la camarade vive et presque enjouée de nos promenades à travers Stamboul, la courageuse qui refoule sa mélancolie et lutte contre son spleen à force d'insouciance et de témérité,—non. Mais ce n'est point non plus la créature écrasée qui, dimanche, au creux de son fauteuil, se taisait obstinément, et courbait la tête....

—Madame, je vous attendais le plus agréablement du monde; miss Edith me tenait compagnie, et, justement, commençait le récit de ses anciens séjours en Écosse. Voilà plusieurs années que vous avez quitté votre château de là-bas, mademoiselle? Sans dessein de retour?

Battez, tirez droit! Je m'anime au jeu. Lady Falkland, qui ne s'y attendait pas, s'assied. Elle sourit à moitié, pas trop rassurée sur l'issue de ma fantaisie belliqueuse.

Lady Edith, blême, fait un terrible effort pour se ressaisir. Ses pommettes anglaises, de ce rose vaporeux qui cependant est cru, ont verdi. Elle n'arrive qu'à balbutier, d'une voix toute blanche:

—Oui ... plusieurs années ... deux ans....

Pas de quartier! je redouble:

—Deux ans, pas davantage?... Vous vous accommodez bien vite de pays nouveaux, de maisons nouvelles.... C'est un génie qu'ont les Anglais d'être partout comme chez eux, et de se créer, en un clin d'œil, et n'importe comment, un home!...

En garde! La voici qui va charger. Bon Dieu, quelle haine dans ces yeux qui étincellent comme des épées, dans cette bouche tordue qui voudrait mordre!...

—C'est un génie que nous avons, oui. Nous sommes, quoique grands voyageurs, des gens d'humeur stable.... C'est le contraire pour vous autres, Français. Vous vous contentez de la première auberge venue, et vous couchez quelquefois dans des draps douteux, sans vous en apercevoir....

Qu'est-ce qu'elle veut dire? Bah! pourquoi s'en inquiéter? allons toujours:

—Peut-être bien.... Mais du moment qu'on ne s'en aperçoit pas!... L'auberge, d'ailleurs, a un avantage: c'est qu'on y paye son écot, honnêtement; si bien que l'hôte n'a pas le droit, quoi qu'il arrive, d'accuser les voyageurs d'ingratitude....

Ses mains grelottent de fureur, et elle a trouvé le moyen de blêmir davantage.

Où diable a bien pu passer le sang de ses joues? Va-t-elle s'évanouir ou entrer en crise! Mais non. Ces Anglaises sont des animaux à sang froid.

Tout de même, lady Falkland, inquiète, estime qu'il est temps d'intervenir:

—Monsieur de Sévigné, vous êtes aujourd'hui d'humeur romanesque. Ça n'arrive que dans les hôtelleries de don Quichotte, des voyageurs en querelle avec leurs hôteliers....

On est toujours imprudent de s'interposer entre des duellistes.

—Ma chère, siffle lady Edith, vous parlez d'or. Mais votre qualité de Française, dont vous vous targuez à tout propos et hors de propos, devrait vous rendre indulgente au marquis: Don Quichotte est précisément très célèbre en France, et c'est sans doute pour imiter ses exploits que les Français rompent si volontiers leurs lances contre des moulins, et se mêlent de ce qui ne les regarde pas.

Peuh! pauvre riposte. J'espérais mieux.

—De ce qui ne nous regarde pas, j'en conviens. Que voulez-vous, c'est une manie française que de jouer au redresseur de torts. Pour mon compte, je n'ai jamais pu voir des femmes ou des enfants pleurer sans demander à quelqu'un la raison de leurs larmes.

—Don Quichotte délivrant les galériens!

—Il y en avait peut-être d'innocents.

—Dans le doute, abstiens-toi. Proverbe français, ce me semble?

—Dans le doute, éclaire-toi! Et, la lumière faite, protège les bons, tape sur les autres.

—Oui, la lumière est faite. Mais, souvent, on la fait mal. Certaines gens s'éblouissent facilement et prennent des vessies pour des lanternes.

—D'autres ont d'excellents yeux.

—Même à ceux-là, je conseillerai parfois de mettre des lunettes.... C'est toujours l'histoire des draps d'auberge. Les hommes délicats, avant de se coucher, y regardent à deux fois. N'est-ce pas, Mary? Le prince Cernuwicz nous débitait l'autre jour des vers délicieux, sur un sujet analogue....

Encore cette allusion? Je continue à ne pas comprendre.... Et Cernuwicz, qu'est-ce qu'il vient faire là-dedans.

Je regarde lady Falkland.... Oh! la voilà fort pâle à son tour.... De quelle diable de méchanceté s'agit-il donc? Halte-là! à tout hasard, m'est avis qu'il est temps de se fendre à fond:

—Soyez tranquille, miss Edith: le cas échéant, je ne me contente pas de lunettes. J'ai une longue-vue qui rapproche beaucoup les objets: tenez! de Péra, je vois très distinctement Canlidja et ce qui s'y passe.

Bien mieux! mon matériel d'attaché militaire comporte un télescope d'astronome ... grâce auquel je me fais fort, quand la fantaisie m'en prend, de pousser mes regards aussi loin qu'il me plaît ... jusqu'en Écosse, par exemple. Mais je m'oublie à bavarder, et je crois qu'il est déjà bien tard....

Cette fois, c'est le coup de miséricorde. Elle reste sur place, hors de combat. Et c'est lady Falkland, seule, qui me reconduit au perron. Je lui baise la main:

—Eh bien? j'espère que je sais prendre votre parti!

Mais elle paraît beaucoup moins ravie que je n'aurais pensé. Elle hoche la tête:

—Mon ami, mon ami! je vous en conjure, soyez prudent....

—Prudent? C'est vous qui prononcez ce mot-là? vous, la téméraire?

Elle hoche encore la tête, réfléchit un temps, hésite.

Au fond du jardin, j'entends des éclats de rire d'enfant.

—Téméraire, oui! s'il ne s'agissait que de moi.... Mais j'ai mon petit. Et croyez-vous que je n'aie pas à veiller sur ce rire qui sonne là-bas? Moi partie, mon petit ne rira plus, vous le savez....

Je réplique, malgré moi.

—Oui, je le sais.... Et je vous l'ai dit moi-même autrefois, quand madame Érizian nous suppliait si fort de renoncer à nos escapades. Vous m'avez défendu, alors, de jamais vous parler de prudence. Qu'y a-t-il aujourd'hui de changé?

Elle regarde, inquiète, vers la fenêtre d'où sans doute les yeux gris nous espionnent:

—Il n'y a rien de changé.... Mais je sens le péril qui plane sur moi, qui plane chaque jour plus proche de ma tête.... Mon ami, épargnez-moi!

Une émotion brusque me pénètre. Je ne réponds pas. Je baise encore la main qu'on me tend, et je descends le perron. Le caïque, au bas des marches, est accosté.

—Adieu ... à quand?

—Attendez! il y a une chose ... qu'il faut que je vous dise ... une chose.

Dour!

Ceci aux caïkdjis, qui obéissent et s'arrêtent. Lady Falkland change d'avis, fait un geste de la main:

—Non!... Impossible. Impossible ici. J'étais folle! Mais je vous dirai plus tard. Je vous promets de vous dire.... Nous nous reverrons à Stamboul. Je vous écrirai. Attendez ma lettre. Adieu....