Or mes opinions, ie les trouue infiniement hardies et constantes
à condamner mon insuffisance. De vray c'est aussi vn subiect,
auquel i'exerce mon iugement autant qu'à nul autre. Le monde
regarde tousiours vis à vis: moy, ie replie ma veuë au dedans, ie
la plante, ie l'amuse là. Chacun regarde deuant soy, moy ie regarde
dedans moy. Ie n'ay affaire qu'à moy, ie me considere sans cesse,
ie me contrerolle, ie me gouste. Les autres vont tousiours ailleurs,
s'ils y pensent bien: ils vont tousiours auant,

Nemo in sese tentat descendere:

moy, ie me roulle en moy-mesme. Cette capacité de trier le vray,
quelle qu'elle soit en moy, et cett'humeur libre de n'assubiectir1
aysément ma creance, ie la dois principalement à moy: car les plus
fermes imaginations que i'aye, et generalles, sont celles qui par
maniere de dire, nasquirent auec moy: elles sont naturelles, et
toutes miennes. Ie les produisis crues et simples, d'vne production
hardie et forte, mais vn peu trouble et imparfaicte: depuis
ie les ay establies et fortifiées par l'authorité d'autruy, et par les
sains exemples des anciens, ausquels ie me suis rencontré conforme
en iugement. Ceux-là m'en ont asseuré de la prinse, et m'en ont
donné la iouyssance et possession plus claire. La recommandation
que chacun cherche, de viuacité et promptitude d'esprit, ie la pretends2
du reglement, d'vne action esclatante et signalée, ou de
quelque particuliere suffisance: ie la pretends de l'ordre, correspondance,
et tranquillité d'opinions et de mœurs. Omnino si quidquam
est decorum, nihil est profectò magis quàm æquabilitas vniuersæ
vitæ, tum singularum actionum: quam conseruare non possis,
si, aliorum naturam imitans, omittas tuam.   Voyla donq iusques où
ie me sens coulpable de cette premiere partie, que ie disois estre
au vice de la presomption. Pour la seconde, qui consiste à n'estimer
point assez autruy, ie ne sçay si ie m'en puis si bien excuser:
car quoy qu'il me couste, ie delibere de dire ce qui en est. A l'aduenture3
que le commerce continuel que i'ay auec les humeurs
anciennes, et l'idée de ces riches ames du temps passé, me dégouste,
et d'autruy, et de moy-mesme: ou bien qu'à la verité nous
viuons en vn siecle qui ne produict les choses que bien mediocres.
Tant y a que ie ne connoy rien digne de grande admiration. Aussi
ne connoy-ie guere d'hommes, auec telle priuauté, qu'il faut pour
en pouuoir iuger: et ceux ausquels ma condition me mesle plus
ordinairement, sont pour la pluspart, gens qui ont peu de soing de
la culture de l'ame, et ausquels on ne propose pour toute beatitude
que l'honneur, et pour toute perfection, que la vaillance.
Ce que ie voy de beau en autruy, ie le louë et l'estime tres-volontiers.
Voire i'enrichis souuent sur ce que i'en pense, et me
permets de mentir iusques là. Car ie ne sçay point inuenter vn
subiect faux. Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i'y
trouue de loüable. Et d'vn pied de valeur, i'en fay volontiers vn
pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n'y sont pas,
ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu'ils
ont. Voyre à mes ennemis, ie rends nettement ce que ie dois de
tesmoignage d'honneur. Mon affection se change, mon iugement1
non. Et ne confons point ma querelle auec autres circonstances qui
n'en sont pas. Et suis tant ialoux de la liberté de mon iugement,
que mal-ayséement la puis-ie quitter pour passion que ce soit. Ie
me fay plus d'iniure en mentant, que ie n'en fay à celuy, de qui ie
mens. On remarque cette loüable et genereuse coustume de la
nation Persienne, qu'ils parloient de leurs mortels ennemis, et à
qui ils faisoyent la guerre à outrance, honorablement et equitablement
autant que portoit le merite de leur vertu.   Ie connoy des
hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l'esprit, qui le
cœur, qui l'adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne2
science, qui vn'autre: mais de grand homme en general, et ayant
tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d'excellence,
qu'on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons
du temps passé, ma fortune ne m'en a faict voir nul. Et le plus
grand que i'aye conneu au vif, ie di des parties naturelles de l'ame,
et le mieux né, c'estoit Estienne de la Boitie: c'estoit vrayement
vn' ame pleine, et qui montroit vn beau visage à tout sens:
vn' ame à la vieille marque: et qui eust produit de grands effects,
si sa fortune l'eust voulu: ayant beaucoup adiousté à ce riche naturel,
par science et estude.   Mais ie ne sçay comment il aduient,3
et si aduient sans doubte, qu'il se trouue autant de vanité et de
foiblesse d'entendement, en ceux qui font profession d'auoir plus
de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges
qui despendent des liures, qu'en nulle autre sorte de gens. Ou bien
par ce que lon requiert et attend plus d'eux, et qu'on ne peut
excuser en eux les fautes communes: ou bien que l'opinion du
sçauoir leur donne plus de hardiesse de se produire, et de se descouurir
trop auant, par où ils se perdent, et se trahissent. Comme
vn artisan tesmoigne bien mieux sa bestise, en vne riche matiere,
qu'il ait entre mains, s'il l'accommode et mesle sottement, et contre
les regles de son ouurage, qu'en vne matiere vile: et s'offence lon
plus du defaut, en vne statue d'or, qu'en celle qui est de plastre.
Ceux cy en font autant, lors qu'ils mettent en auant des choses qui
d'elles mesmes, et en leur lieu, seroyent bonnes: car ils s'en seruent
sans discretion, faisans honneur à leur memoire, aux despens1
de leur entendement: et faisans honneur à Cicero, à Galien, à
Vlpian, et à sainct Hierosme, pour se rendre eux ridicules.   Ie
retombe volontiers sur ce discours de l'ineptie de nostre institution.
Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais
sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure
et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé
la deriuation et l'etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous
ne sçauons l'aymer. Si nous ne sçauons que c'est que prudence par
effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur.
De nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en sçauoir la race,2
les parentelles, et les alliances, nous les voulons auoir pour amis,
et dresser auec eux quelque conuersation et intelligence: elle
nous a appris les definitions, les diuisions, et partitions de la vertu,
comme des surnoms et branches d'vne genealogie, sans auoir autre
soing de dresser entre nous et elle, quelque pratique de familiarité
et priuée accointance. Elle nous a choisi pour nostre apprentissage,
non les liures qui ont les opinions plus saines et plus vrayes, mais
ceux qui parlent le meilleur Grec et Latin: et parmy ses beaux
mots, nous a fait couler en la fantasie les plus vaines humeurs
de l'antiquité.   Vne bonne institution, elle change le iugement3
et les mœurs: comme il aduint à Polemon: ce ieune homme
Grec desbauché, qui estant allé ouïr par rencontre, vne leçon de
Xenocrates, ne remerqua pas seulement l'éloquence et la suffisance
du lecteur, et n'en rapporta pas seulement en la maison, la science
de quelque belle matiere: mais vn fruit plus apparent et plus solide:
qui fut, le soudain changement et amendement de sa premiere
vie. Qui a iamais senti vn tel effect de nostre discipline?

Faciásne quod olim
Mutatus Polemon? ponas insignia morbi,
Fasciolas, cubital, focalia, potus vt ille
Dicitur ex collo furtim carpsisse coronas,
Postquam est impransi correptus voce magistri?
La moins dedeignable condition de gents, me semble estre,
celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn
commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les
trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la
vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes. Plus sapit1
vulgus, quia tantum, quantum opus est, sapit.   Les plus notables
hommes que i'aye iugé, par les apparences externes, car pour les
iuger à ma mode, il les faudroit esclairer de plus pres, c'ont esté,
pour le faict de la guerre, et suffisance militaire, le Duc de Guyse,
qui mourut à Orleans, et le feu Mareschal Strozzi. Pour gens suffisans,
et de vertu non commune, Oliuier, et l'Hospital Chanceliers
de France. Il me semble aussi de la poësie qu'elle a eu sa vogue
en nostre siecle. Nous auons abondance de bons artisans de ce
mestier-là, Aurat, Beze, Buchanan, l'Hospital, Mont-doré, Turnebus.
Quant aux François, ie pense qu'ils l'ont montée au plus haut2
degré où elle sera iamais: et aux parties, en quoy Ronsart et du
Bellay excellent, ie ne les treuue gueres esloignez de la perfection
ancienne. Adrianus Turnebus sçauoit plus, et sçauoit mieux ce qu'il
sçauoit, qu'homme qui fust de son siecle, ny loing au delà. Les
vies du Duc d'Albe dernier mort, et de nostre Connestable de
Mommorancy, ont esté des vies nobles, et qui ont eu plusieurs
rares ressemblances de fortune. Mais la beauté, et la gloire de la
mort de cettuy-cy, à la veuë de Paris, et de son Roy; pour leur
seruice contre ses plus proches; à la teste d'vne armée victorieuse
par sa conduitte; et d'vn coup de main, en si extreme vieillesse,3
me semble meriter qu'on la loge entre les remerquables euenemens
de mon temps. Comme aussi, la constante bonté, douceur de
mœurs, et facilité consciencieuse de Monsieur de la Nouë, en vne
telle iniustice de parts armées, vraye eschole de trahison, d'inhumanité,
et de brigandage, où tousiours il s'est nourry, grand homme
de guerre, et tres-experimenté.   I'ay pris plaisir à publier en
plusieurs lieux, l'esperance que i'ay de Marie de Gournay le Iars
ma fille d'alliance: et certes aymée de moy beaucoup plus que
paternellement, et enueloppée en ma retraitte et solitude, comme
l'vne des meilleures parties de mon propre estre. Ie ne regarde
plus qu'elle au monde. Si l'adolescence peut donner presage, cette
ame sera quelque iour capable des plus belles choses, et entre
autres de la perfection de cette tressaincte amitié, où nous ne lisons
point que son sexe ait peu monter encores: la sincerité et la
solidité de ses mœurs, y sont desia bastantes, son affection vers
moy plus que sur-abondante: et telle en somme qu'il n'y a rien à
souhaiter, sinon que l'apprehension qu'elle a de ma fin, par les cinquante
et cinq ans ausquels elle m'a rencontré, la trauaillast moins1
cruellement. Le iugement qu'elle fit des premiers Essays, et femme,
et en ce siecle, et si ieune, et seule en son quartier, et la vehemence
fameuse dont elle m'ayma et me desira long temps sur la
seule estime qu'elle en print de moy, auant m'auoir veu, c'est vn
accident de tres-digne consideration.   Les autres vertus ont eu
peu, ou point de mise en cet aage: mais la vaillance, elle est deuenue
populaire par noz guerres ciuiles: et en cette partie, il se
trouue parmy nous, des ames fermes, iusques à la perfection, et
en grand nombre, si que le triage en est impossible à faire.   Voila
tout ce que i'ay cognu, iusques à cette heure, d'extraordinaire2
grandeur et non commune.

CHAPITRE XVIII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XVIII.)
Du desmentir.

VOIRE mais, on me dira, que ce dessein de se seruir de soy, pour
subject à escrire, seroit excusable à des hommes rares et fameux,
qui par leur reputation auroyent donné quelque desir de leur cognoissance.
Il est certain, ie l'adoüe, et sçay bien que pour voir vn
homme de la commune façon, à peine qu'vn artisan leue les yeux
de sa besongne: là où pour voir vn personnage grand et signalé,
arriuer en vne ville, les ouuroirs et les boutiques s'abandonnent.
Il messiet à tout autre de se faire cognoistre, qu'à celuy qui a
dequoy se faire imiter; et duquel la vie et les opinions peuuent3
seruir de patron. Cæsar et Xenophon ont eu dequoy fonder et
fermir leur narration, en la grandeur de leurs faicts, comme en
vne baze iuste et solide. Ainsi sont à souhaiter les papiers iournaux
du grand Alexandre, les Commentaires qu'Auguste, Caton, Sylla,
Brutus, et autres auoyent laissé de leurs gestes. De telles gens, on
ayme et estudie les figures, en cuyure mesmes et en pierre.   Cette
remontrance est tres-vraye; mais elle ne me touche que bien peu.

Non recito cuiquam, nisi amicis, idque rogatus.
Non vbiuis, corámve quibuslibet. In medio qui
Scripta foro recitent sunt multi, quique lauantes.1

Ie ne dresse pas icy vne statue à planter au carrefour d'vne ville,
ou dans vne eglise, ou place publique:

Non equidem hoc studeo bullatis vt mihi nugis
Pagina turgescat:
Secreti loquimur.

C'est pour le coin d'vne librairie, et pour en amuser vn voisin, vn
parent, vn amy qui aura plaisir à me racointer et repratiquer en
cett' image. Les autres ont pris cœur de parler d'eux, pour y auoir
trouué le subject digne et riche; moy au rebours, pour l'auoir trouué
si sterile et si maigre, qu'il n'y peut eschoir soupçon d'ostentation.2
Ie iuge volontiers des actions d'autruy: des miennes, ie donne
peu à iuger, à cause de leur nihilité. Ie ne trouue pas tant de bien
en moy, que ie ne le puisse dire sans rougir. Quel contentement
me seroit-ce d'ouyr ainsi quelqu'vn, qui me recitast les mœurs, le
visage, la contenance, les plus communes parolles, et les fortunes
de mes ancestres, combien i'y serois attentif. Vrayement cela partiroit
d'vne mauuaise nature, d'auoir à mespris les portraits mesmes
de noz amis et predecesseurs, la forme de leurs vestements, et de
leurs armes. I'en conserue l'escriture, le seing et vne espée peculiere:
et n'ay point chassé de mon cabinet, des longues gaules, que3
mon pere portoit ordinairement en la main. Paterna vestis et annulus,
tanto charior est posteris, quanto ergo parentes maior affectus. Si
toutefois ma posterité est d'autre appetit, i'auray bien dequoy me
reuencher: car ils ne sçauroyent faire moins de comte de moy, que
i'en feray d'eux en ce temps là. Tout le commerce que i'ay en cecy
auec le publicq, c'est que i'emprunte les vtils de son escriture, plus
soudaine et plus aisée. En recompense, i'empescheray peut estre,
que quelque coin de beurre ne se fonde au marché.

Ne toga cordyllis, ne penula desit oliuis,
Et laxas scombris sæpe dabo tunicas.4

Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de
m'estre entretenu tant d'heures oisiues, à pensements si vtiles et
aggreables? Moulant sur moy cette figure, il m'a fallu si souuent
me testonner et composer, pour m'extraire, que le patron s'en est
fermy, et aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour autruy,
ie me suis peint en moy, de couleurs plus nettes, que n'estoyent
les miennes premieres. Ie n'ay pas plus faict mon liure, que mon
liure m'a faict. Liure consubstantiel à son autheur: d'vne occupation
propre: membre de ma vie: non d'vne occupation et fin,
tierce et estrangere, comme tous autres liures. Ay-ie perdu mon1
temps, de m'estre rendu compte de moy, si continuellement, si
curieusement? Car ceux qui se repassent par fantasie seulement,
et par langue, quelque heure, ne s'examinent pas si primement, ny
ne se penetrent, comme celuy, qui en fait son estude, son ouurage,
et son mestier: qui s'engage à vn registre de durée, de toute sa
foy, de toute sa force. Les plus delicieux plaisirs, si se digerent
ils au dedans: fuyent à laisser trace de soy: et fuyent la veuë,
non seulement du peuple, mais d'vn autre. Combien de fois m'a
cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses? Et doiuent estre
comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles. Nature nous a estrenez2
d'vne large faculté à nous entretenir à part: et nous y appelle
souuent, pour nous apprendre, que nous nous deuons en partie à
la societé, mais en la meilleure partie, à nous. Aux fins de renger
ma fantasie, à resuer mesme, par quelque ordre et proiect, et la
garder de se perdre et extrauaguer au vent, il n'est que de donner
corps, et mettre en registre, tant de menues pensées, qui se
presentent à elle. I'escoutte à mes resueries, par ce que i'ay à les
enroller. Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité
et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m'en
suis-ie icy desgorgé, non sans dessein de publique instruction! Et3
si ces verges poëtiques:

Zon sus l'œil, zon sur le groin,
Zon sur le dos du Sagoin,

s'impriment encore mieux en papier, qu'en la chair viue. Quoy si
ie preste vn peu plus attentiuement l'oreille aux liures, depuis que
ie guette, si i'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler
ou estayer le mien? Ie n'ay aucunement estudié pour faire vn liure:
mais i'ay aucunement estudié, pour ce que ie l'auoy faict: si
c'est aucunement estudier, qu'effleurer et pincer, par la teste, ou
par les pieds, tantost vn autheur, tantost vn autre: nullement pour4
former mes opinions: ouï, pour les assister, pieça formées, seconder
et seruir.   Mais à qui croirons nous parlant de soy, en vne
saison si gastée? veu qu'il en est peu, ou point, à qui nous puissions
croire parlants d'autruy, où il y a moins d'interest à mentir.
Le premier traict de la corruption des mœurs, c'est le bannissement
de la verité; car comme disoit Pindare, l'estre veritable, est
le commencement d'vne grande vertu, et le premier article que
Platon demande au gouuerneur de sa republique. Nostre verité de
maintenant, ce n'est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy:
comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle1
seulement, mais la fauce aussi, qui a mise. Nostre nation est de
long temps reprochée de ce vice. Car Saluianus Massiliensis, qui
estoit du temps de l'Empereur Valentinian, dit qu'aux François le
mentir et se pariurer n'est pas vice, mais vne façon de parler. Qui
voudroit encherir sur ce tesmoignage, il pourroit dire que ce leur
est à present vertu. On s'y forme, on s'y façonne, comme à vn
exercice d'honneur: car la dissimulation est des plus notables qualitez
de ce siecle.   Ainsi i'ay souuent consideré d'où pouuoit naistre
cette coustume, que nous obseruons si religieusement, de nous
sentir plus aigrement offencez du reproche de ce vice, qui nous2
est si ordinaire, que de nul autre: et que ce soit l'extreme iniure
qu'on nous puisse faire de parolle, que de nous reprocher la mensonge.
Sur cela, ie treuue qu'il est naturel, de se deffendre le
plus, des deffaux, dequoy nous sommes le plus entachez. Il semble
qu'en nous ressentans de l'accusation, et nous en esmouuans, nous
nous deschargeons aucunement de la coulpe: si nous l'auons par
effect, aumoins nous la condamnons par apparence. Seroit-ce pas
aussi, que ce reproche semble enuelopper la couardise et lascheté
de cœur? En est-il de plus expresse, que se desdire de sa parolle?
quoy se desdire de sa propre science? C'est vn vilain vice, que le3
mentir; et qu'vn ancien peint bien honteusement, quand il dit, que
c'est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de
craindre les hommes. Il n'est pas possible d'en representer plus
richement l'horreur, la vilité, et le desreglement. Car que peut on
imaginer plus vilain, que d'estre couart à l'endroit des hommes,
et braue à l'endroit de Dieu? Nostre intelligence se conduisant par
la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique.
C'est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent
noz volontez et noz pensées: c'est le truchement de nostre ame:
s'il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons
plus. S'il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et
dissoult toutes les liaisons de nostre police. Certaines nations des
nouuelles Indes (on n'a que faire d'en remerquer les noms, ils ne
sont plus; car iusques à l'entier abolissement des noms, et ancienne
cognoissance des lieux, s'est estendue la desolation de cette
conqueste, d'vn merueilleux exemple, et inouy) offroyent à leurs
Dieux, du sang humain, mais non autre, que tiré de leur langue, et
oreilles, pour expiation du peché de la mensonge, tant ouye que1
prononcée. Ce bon compagnon de Grece disoit, que les enfans s'amusent
par les osselets, les hommes par les parolles.   Quant aux
diuers vsages de noz desmentirs, et les loix de nostre honneur en
cela, et les changemens qu'elles ont reçeu, ie remets à vne autre-fois
d'en dire ce que i'en sçay; et apprendray cependant, si ie puis,
en quel temps print commencement cette coustume, de si exactement
poiser et mesurer les parolles, et d'y attacher nostre honneur:
car il est aisé à iuger qu'elle n'estoit pas anciennement
entre les Romains et les Grecs. Et m'a semblé souuent nouueau et
estrange, de les voir se dementir et s'iniurier, sans entrer pourtant2
en querelle. Les loix de leur deuoir, prenoient quelque autre voye
que les nostres. On appelle Cæsar, tantost voleur, tantost yurongne
à sa barbe. Nous voyons la liberté des inuectiues, qu'ils font
les vns contre les autres; ie dy les plus grands chefs de guerre, de
l'vne et l'autre nation, où les parolles se reuenchent seulement par
les parolles, et ne se tirent à autre consequence.

CHAPITRE XIX.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XIX.)
De la liberté de conscience.

IL est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites
sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux.
En ce desbat, par lequel la France est à present agitée de
guerres ciuiles, le meilleur et le plus sain party, est sans doubte3
celuy, qui maintient et la religion et la police ancienne du pays.
Entre les gens de bien toutesfois, qui le suyuent (car ie ne parle
point de ceux, qui s'en seruent de pretexte, pour, ou exercer leurs
vengeances particulieres, ou fournir à leur auarice, ou suiure la
faueur des Princes: mais de ceux qui le font par vray zele enuers
leur religion, et saincte affection, à maintenir la paix et l'estat de
leur patrie) de ceux-cy, dis-ie, il s'en voit plusieurs, que la passion
pousse hors les bornes de la raison, et leur faict par fois prendre
des conseils iniustes, violents, et encore temeraires.   Il est certain,
qu'en ces premiers temps, que nostre religion commença de
gaigner authorité auec les loix, le zele en arma plusieurs contre1
toute sorte de liures payens; dequoy les gens de lettre souffrent
vne merueilleuse perte. I'estime que ce desordre ait plus porté de
nuysance aux lettres, que tous les feux des barbares. Cornelius
Tacitus en est vn bon tesmoing: car quoy que l'Empereur Tacitus
son parent, en eust peuplé par ordonnances expresses toutes les
librairies du monde: toutes-fois vn seul exemplaire entier n'a peu
eschapper la curieuse recherche de ceux qui desiroyent l'abolir,
pour cinq ou six vaines clauses, contraires à nostre creance.   Ils
ont aussi eu cecy, de prester aisément des louanges fauces, à tous
les Empereurs, qui faisoyent pour nous, et condamner vniuersellement2
toutes les actions de ceux, qui nous estoyent aduersaires,
comme il est aisé à voir en l'Empereur Iulian, surnommé l'Apostat.
C'estoit à la verité vn tres-grand homme et rare; comme celuy,
qui auoit son ame viuement tainte des discours de la philosophie,
ausquels il faisoit profession de regler toutes ses actions: et
de vray il n'est aucune sorte de vertu, dequoy il n'ait laissé de tres-notables
exemples. En chasteté, de laquelle le cours de sa vie donne
bien clair tesmoignage, on lit de luy vn pareil traict, à celuy d'Alexandre
et de Scipion, que de plusieurs tresbelles captiues, il n'en
voulut pas seulement voir vne, estant en la fleur de son aage: car il3
fut tué par les Parthes aagé de trente vn an seulement. Quant à la
iustice, il prenoit luy-mesme la peine d'ouyr les parties: et encore
que par curiosité il s'informast à ceux qui se presentoient à luy, de
quelle religion ils estoient: toutes-fois l'inimitié qu'il portoit à la
nostre, ne donnoit aucun contrepoix à la balance. Il fit luy mesme
plusieurs bonnes loix, et retrancha vne grande partie des subsides
et impositions, que leuoyent ses predecesseurs.   Nous auons deux
bons historiens tesmoings oculaires de ses actions: l'vn desquels,
Marcellinus, reprend aigrement en diuers lieux de son histoire,
cette sienne ordonnance, par laquelle il deffendit l'escole, et interdit
l'enseigner à tous les rhetoriciens et grammairiens Chrestiens,
et dit, qu'il souhaiteroit cette sienne action estre enseuelie
soubs le silence. Il est vray-semblable, s'il eust faict quelque chose
de plus aigre contre nous, qu'il ne l'eust pas oublié, estant bien affectionné
à nostre party. Il nous estoit aspre à la verité, mais non1
pourtant cruel ennemy. Car noz gens mesmes recitent de luy cette
histoire, que se promenant vn iour autour de la ville de Chalcedoine,
Maris Euesque du lieu, osa bien l'appeller meschant, traistre
à Christ, et qu'il n'en fit autre chose, sauf luy respondre: Va
miserable, pleure la perte de tes yeux: à quoy l'Euesque encore
repliqua: Ie rends graces à Iesus Christ, de m'auoir osté la veuë,
pour ne voir ton visage impudent: affectant en cela, disent-ils, vne
patience philosophique. Tant y a que ce faict là, ne se peut pas
bien rapporter aux cruautez qu'on le dit auoir exercées contre nous.
Il estoit, dit Eutropius mon autre tesmoing, ennemy de la Chrestienté,2
mais sans toucher au sang.   Et pour reuenir à sa iustice,
il n'est rien qu'on y puisse accuser, que les rigueurs, dequoy il
vsa au commencement de son empire, contre ceux qui auoyent
suiuy le party de Constantius son predecesseur. Quant à sa sobrieté,
il viuoit tousiours vn viure soldatesque: et se nourrissoit
en pleine paix, comme celuy qui se preparoit et accoustumoit à
l'austerité de la guerre. La vigilance estoit telle en luy, qu'il departoit
la nuict à trois ou à quatre parties, dont la moindre estoit
celle qu'il donnoit au sommeil: le reste, il l'employoit à visiter
luy mesme en personne, l'estat de son armée et ses gardes, ou à3
estudier: car entre autres siennes rares qualitez, il estoit tres-excellent
en toute sorte de literature. On dit d'Alexandre le grand,
qu'estant couché, de peur que le sommeil ne le desbauchast de ses
pensemens, et de ses estudes, il faisoit mettre vn bassin ioignant
son lict, et tenoit l'vne de ses mains au dehors, auec vne boulette
de cuiure: affin que le dormir le surprenant, et relaschant les prises
de ses doigts, cette boullette par le bruit de sa cheutte dans le
bassin, le reueillast. Cettuy-cy auoit l'ame si tendue à ce qu'il
vouloit, et si peu empeschée de fumées, par sa singuliere abstinence,
qu'il se passoit bien de cet artifice. Quant à la suffisance4
militaire, il fut admirable en toutes les parties d'vn grand Capitaine:
aussi fut-il quasi toute sa vie en continuel exercice de
guerre: et la pluspart, auec nous, en France contre les Allemans
et Francons. Nous n'auons guere memoire d'homme, qui ait veu
plus de hazards, ny qui ait plus souuent faict preuue de sa
personne.   Sa mort a quelque chose de pareil à celle d'Epaminondas:
car il fut frappé d'vn traict, et essaya de l'arracher, et l'eust
fait, sans ce que le traict estant tranchant, il se couppa et affoiblit
la main. Il demandoit incessamment qu'on le repportast en ce
mesme estat, en la meslée, pour y encourager ses soldats; lesquels
contesterent cette battaille sans luy, trescourageusement, iusques à
ce que la nuict separa les armées. Il deuoit à la philosophie, vn singulier
mespris, en quoy il auoit sa vie, et les choses humaines. Il
auoit ferme creance de l'eternité des ames.   En matiere de religion,1
il estoit vicieux par tout; on l'a surnommé l'Apostat, pour
auoir abandonné la nostre: toutesfois cette opinion me semble
plus vray-semblable, qu'il ne l'auoit iamais euë à cœur, mais que
pour l'obeïssance des loix il s'estoit feint iusques à ce qu'il tinst
l'empire en sa main. Il fut si superstitieux en la sienne, que ceux
mesmes qui en estoyent de son temps, s'en mocquoient: et disoit-on,
s'il eust gaigné la victoire contre les Parthes, qu'il eust fait
tarir la race des bœufs au monde, pour satisfaire à ses sacrifices.
Il estoit aussi embabouyné de la science diuinatrice, et donnoit authorité
à toute façon de prognostics. Il dit entre autres choses, en2
mourant, qu'il sçauoit bon gré aux Dieux et les remercioit, dequoy
ils ne l'auoyent pas voulu tuer par surprise, l'ayant de long temps
aduerty du lieu et heure de sa fin, ny d'vne mort molle ou lasche,
mieux conuenable aux personnes oysiues et delicates, ny languissante,
longue et douloureuse: et qu'ils l'auoyent trouué digne de
mourir de cette noble façon, sur le cours de ses victoires, et en la
fleur de sa gloire. Il auoit eu vne pareille vision à celle de Marcus
Brutus, qui premierement le menassa en Gaule, et depuis se representa
à luy en Perse, sur le point de sa mort. Ce langage qu'on luy
fait tenir, quand il se sentit frappé: Tu as veincu, Nazareen: ou,3
comme d'autres, Contente toy, Nazareen; à peine eust il esté oublié,
s'il eust esté creu par mes tesmoings: qui estants presens en
l'armée ont remarqué iusques aux moindres mouuements et parolles
de sa fin: non plus que certains autres miracles, qu'on y
attache.   Et pour venir au propos de mon theme: il couuoit, dit
Marcellinus, de long temps en son cœur, le paganisme; mais par
ce que toute son armée estoit de Chrestiens, il ne l'osoit descouurir.
En fin, quand il se vit assez fort pour oser publier sa volonté, il
fit ouurir les temples des Dieux, et s'essaya par tous moyens de mettre
sus l'idolatrie. Pour paruenir à son effect, ayant rencontré en
Constantinople, le peuple descousu, auec les prelats de l'Eglise Chrestienne
diuisez, les ayant faict venir à luy au palais, les admonesta
instamment d'assoupir ces dissentions ciuiles, et que chacun sans
empeschement et sans crainte seruist à la religion. Ce qu'il sollicitoit
auec grand soing, pour l'esperance que cette licence augmenteroit
les parts et les brigues de la diuision, et empescheroit le1
peuple de se reünir, et de se fortifier par consequent, contre luy,
par leur concorde, et vnanime intelligence: ayant essayé par la
cruauté d'aucuns Chrestiens, qu'il n'y a point de beste au monde
tant à craindre à l'homme, que l'homme.   Voyla ses mots à peu
pres: en quoy cela est digne de consideration, que l'Empereur Iulian
se sert pour attiser le trouble de la dissention ciuile, de cette
mesme recepte de liberté de conscience, que noz Roys viennent
d'employer pour l'estaindre. On peut dire d'vn costé, que de lascher
la bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est espandre et
semer la diuision, c'est prester quasi la main à l'augmenter, n'y2
ayant aucune barriere ny coërction des loix, qui bride et empesche
sa course. Mais d'autre costé, on diroit aussi, que de lascher la
bride aux pars d'entretenir leur opinion, c'est les amollir et relascher
par la facilité, et par l'aisance, et que c'est esmousser l'eguillon
qui s'affine par la rareté, la nouuelleté, et la difficulté. Et
si croy mieux, pour l'honneur de la deuotion de noz Roys; c'est,
que n'ayans peu ce qu'ils vouloient, ils ont fait semblant de vouloir
ce qu'ils pouuoient.

CHAPITRE XX.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XX.)
Nous ne goustons rien de pur.

LA foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité
et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre3
vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux
de mesme, et l'or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour
l'accommoder à nostre seruice. Ny la vertu ainsi simple, qu'Ariston
et Pyrrho, et encore les Stoiciens faisoient fin de la vie, ny
a peu seruir sans composition: ny la volupté Cyrenaique et Aristippique.
Des plaisirs, et biens que nous auons, il n'en est aucun
exempt de quelque meslange de mal et d'incommodité:

Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, quod in ipsis floribus angat.

Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte.
Diriez vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Voire quand nous en
forgeons l'image en son excellence, nous la fardons d'epithetes et1
qualitez maladifues, et douloureuses: langueur, mollesse, foiblesse,
deffaillance, morbidezza, grand tesmoignage de leur consanguinité,
et consubstantialité. La profonde ioye a plus de seuerité, que de
gayeté. L'extreme et plein contentement, plus de rassis que d'enioué.
Ipsa felicitas, se nisi temperat, premit. L'aise nous masche.
C'est ce que dit vn verset Grec ancien, de tel sens: Les Dieux nous
vendent tous les biens qu'ils nous donnent: c'est à dire, ils ne
nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n'achetions au
prix de quelque mal.   Le trauail et le plaisir, tres-dissemblables
de nature, s'associent pourtant de ie ne sçay quelle ioincture naturelle.2
Socrates dit, que quelque Dieu essaya de mettre en masse,
et confondre la douleur et la volupté: mais, que n'en pouuant sortir,
il s'aduisa de les accouppler au moins par la queuë. Metrodorus
disoit qu'en la tristesse, il y a quelque alliage de plaisir. Ie ne sçay
s'il vouloit dire autre chose; mais moy, i'imagine bien, qu'il y a
du dessein, du consentement, et de la complaisance, à se nourrir
en la melancholie. Ie dis outre l'ambition, qui s'y peut encore mesler:
il y a quelque ombre de friandise et delicatesse, qui nous rit
et qui nous flatte, au giron mesme de la melancholie. Y a-il pas des
complexions qui en font leur aliment?3

Est quædam flere voluptas.

Et dit vn Attalus en Seneque, que la memoire de noz amis perdus
nous aggrée comme l'amer au vin trop vieil:

Minister veteris, puer, falerni
Ingere mi calices amariores:

et comme des pommes doucement aigres. Nature nous descouure
cette confusion. Les peintres tiennent, que les mouuemens et plis
du visage, qui seruent au pleurer, seruent aussi au rire. De vray,
auant que l'vn ou l'autre soyent acheuez d'exprimer, regardez à la
conduitte de la peinture, vous estes en doubte, vers lequel c'est4
qu'on va. Et l'extremité du rire se mesle aux larmes. Nullum sine
auctoramento malum est.   Quand i'imagine l'homme assiegé de
commoditez desirables: mettons le cas, que touts ses membres fussent
saisis pour tousiours, d'vn plaisir pareil à celuy de la generation
en son poinct plus excessif: ie le sens fondre soubs la charge de
son aise: et le voy du tout incapable de porter vne si pure, si constante
volupté, et si vniuerselle. De vray il fuit, quand il y est, et
se haste naturellement d'en eschapper, comme d'vn pas, où il ne se
peut fermir, où il craind d'enfondrer.   Quand ie me confesse à
moy religieusement, ie trouue que la meilleure bonté que i'aye, a
quelque teinture vicieuse. Et crains que Platon en sa plus nette
vertu (moy qui en suis autant sincere et loyal estimateur, et des1
vertus de semblable marque, qu'autre puisse estre) s'il y eust
escouté de pres (et il y escoutoit de pres) il y eust senty quelque
ton gauche, de mixtion humaine: mais ton obscur, et sensible seulement
à soy. L'homme en tout et par tout, n'est que rappiessement
et bigarrure. Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister
sans quelque meslange d'iniustice. Et dit Platon, que ceux-là
entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster
des loix toutes incommoditez et inconueniens. Omne magnum exemplum
habet aliquid ex iniquo, quod contra singulos vtilitate publica
rependitur, dit Tacitus.   Il est pareillement vray, que pour l'vsage
2
de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l'excez
en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante,
a trop de subtilité et de curiosité. Il les faut appesantir et esmousser,
pour les rendre plus obeissans à l'exemple et à la pratique;
et les espessir et obscurcir, pour les proportionner à cette vie
tenebreuse et terrestre. Pourtant se trouuent les esprits communs
et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires.
Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent
ineptes à l'exercice. Cette pointue viuacité d'ame, et cette volubilité
soupple et inquiete, trouble nos negotiations. Il faut manier3
les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement;
et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune.
Il n'est pas besoin d'esclairer les affaires si profondement et si
subtilement. On s'y perd à la consideration de tant de lustres
contraires et formes diuerses, volutantibus res inter se pugnantes,
obtorpuerant animi.   C'est ce que les anciens disent de Simonides:
par ce que son imagination luy presentoit sur la demande
que luy auoit faict le Roy Hieron, pour à laquelle satisfaire il auoit
eu plusieurs iours de pensement, diuerses considerations, aiguës
et subtiles: doubtant laquelle estoit la plus vray-semblable, il desespera
du tout de la verité.   Qui en recherche et embrasse toutes
les circonstances, et consequences, il empesche son eslection. Vn
engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de
grand, et de petit poix. Regardez que les meilleurs mesnagers, sont
ceux qui nous sçauent moins dire comme ils le sont; et que ces1
suffisans conteurs, n'y font le plus souuent rien qui vaille. Ie sçay
vn grand diseur, et tres excellent peintre de toute sorte de mesnage,
qui a laissé bien piteusement, couler par ses mains, cent mille liures
de rente. I'en sçay vn autre, qui dit, qu'il consulte mieux
qu'homme de son conseil, et n'est point au monde vne plus belle
montre d'ame, et de suffisance, toutesfois aux effects, ses seruiteurs
trouuent, qu'il est tout autre; ie dy sans mettre le malheur
en conte.

CHAPITRE XXI.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXI.)
Contre la faineantise.