Il fait peu de cas de son époque, peut-être parce qu'il la compare sans cesse avec l'antiquité.—Voilà donc comment et dans quelle mesure, sur ce premier point, que nous sommes portés à concevoir une trop haute idée de nous-mêmes, je puis me dire atteint de ce défaut qu'est la présomption. Quant à la seconde façon dont il se manifeste, qui est de ne pas faire suffisamment cas d'autrui, je ne sais si je parviendrai à m'en excuser aussi bien; toutefois et quoi qu'il m'en coûte, je suis décidé à dire ce qui en est. Peut-être que mes fréquentations continues des idées qui prévalaient dans l'antiquité, et ce que j'ai retenu de ces âmes si riches des temps passés, me dégoûtent des autres et de moi-même; peut-être aussi est-il exact que nous vivons en un siècle qui ne produit rien que de bien médiocre; toujours est-il que je ne sais quoi que ce soit parmi nous digne de grande admiration. A la vérité je ne connais pas beaucoup d'hommes assez intimement, pour pouvoir les juger, et pour ce qui est de ceux qu'en raison de ma position je fréquente le plus ordinairement, ce sont pour la plupart des gens qui se préoccupent peu de la culture de l'âme et auxquels on ne propose pour toute satisfaction dernière que l'honneur, et pour tout moyen d'y parvenir que la vaillance.
Il a toujours plaisir à louer le mérite partout où il le rencontre chez ses amis, et même chez ses ennemis.—Ce que je vois de beau chez les autres, je le loue et l'estime très volontiers; je * renchéris même souvent sur ce que j'en pense; je me permets cette exagération, mais rien de plus, car je suis incapable d'inventer de toutes pièces quelque chose qui ne serait pas. Je témoigne avec plaisir de ce qui, chez mes amis, est digne d'éloge; pour un pied de valeur qu'ils peuvent avoir, je leur en accorde aisément un et demi; mais je ne saurais leur attribuer des qualités qu'ils n'ont pas, ni les défendre quand même des imperfections qu'ils ont. Même à mes ennemis, je rends nettement témoignage de ce qui est à leur honneur; mes sentiments vis-à-vis d'eux sont autres, mais mon jugement n'en est pas altéré; je ne fais pas entrer la querelle qui nous sépare, en ligne de compte avec des considérations où elle n'a que faire; je suis si jaloux de conserver toute liberté à mon jugement, que je me résous difficilement à y renoncer, sous l'empire de quelque passion que ce soit; je me fais, en mentant, plus d'injure à moi-même qu'à celui auquel s'applique mon mensonge. Cette louable et généreuse coutume qui régnait en Perse, de toujours parler honorablement et équitablement, autant que le comportait le mérite de leur vertu, de leurs ennemis mortels, de ceux auxquels ils faisaient une guerre à outrance, est digne de remarque.
Les hommes complets sont rares; éloge de son ami Étienne de la Boétie.—Je connais nombre d'hommes qui ont de belles qualités de diverses sortes: celui-ci a de l'esprit, celui-là du cœur, d'autres ont soit de l'habileté, soit de la conscience, soit le don de la parole, sont des savants émérites, etc.; mais des hommes grands en toutes choses, qui aient toutes ces belles facultés réunies, ou l'une d'elles à un degré qui force à les admirer et permet de les comparer aux hommes des temps passés que nous honorons, je n'ai pas eu la bonne fortune d'en rencontrer un seul. De ceux que j'ai connus à fond, le plus grand, j'entends sous le rapport des dons naturels de l'âme, le mieux doué, a été Étienne de la Boétie. C'était une nature vraiment complète, supérieure à tous égards, une âme de vieille marque, qui eût atteint à de grands résultats, si sa fortune l'eût permis; car, à ce naturel déjà si riche, il avait beaucoup ajouté par l'étude et la science.
Les gens de lettres sont vains et faibles d'entendement; peut-être est-on porté envers eux à peu d'indulgence.—Je ne sais comment cela se fait, bien qu'il n'y ait pas de doute sur ce point, qu'on rencontre autant de vanité et de faiblesse de jugement chez ceux de professions comportant une certaine instruction et s'adonnant à l'étude des lettres, ou dans des situations qui font qu'ils fréquentent couramment les livres, que chez n'importe quelle autre sorte de gens. Peut-être est-ce parce qu'on leur demande plus, qu'on en attend davantage, et qu'on ne peut excuser chez eux les mêmes fautes qu'on excuse chez tout le monde; ou encore, parce que la bonne opinion qu'ils ont de leur savoir les rend plus hardis à se produire sans s'observer suffisamment, et fait qu'ils se trahissent et se perdent. De même que chez un artiste se révèle bien plus son incapacité, quand c'est une matière de prix qu'il a entre les mains, s'il vient à la travailler et la traiter maladroitement et contre les règles de l'art, que s'il s'agissait d'une matière sans valeur; de même aussi qu'un défaut dans une statue en or choque plus que si elle était en plâtre; une impression analogue se produit en nous, lorsque ces lettrés mettent en relief des choses bonnes par elles-mêmes et lorsqu'elles sont à leur place, mais dont ils usent sans discrétion, faisant preuve de mémoire aux dépens de leur bon sens, présentant pêle-mêle à notre admiration Cicéron, Galien, Ulpian, Saint Jérôme, et, par ces citations intempestives, ne faisant que davantage ressortir combien ils sont ridicules.
Mauvaise direction imprimée à l'éducation; une bonne éducation modifie le jugement et les mœurs. Les mœurs du peuple, en leur simplicité, sont plus réglées que celles des philosophes de ce temps.—Je me laisse aller à reprendre mes réflexions sur l'ineptie de l'éducation qui nous est donnée; elle vise à faire de nous, non des hommes bons et sages, mais des hommes de savoir; elle y est arrivée. Nous n'avons pas appris à aimer et pratiquer la vertu et la prudence, mais on nous a inculqué de passer à côté et on nous en a enseigné l'étymologie. Vertu est un substantif que nous savons décliner, si nous ne savons aimer ce qu'il représente. Nous ignorons ce que c'est que la prudence, pour n'en pas connaître les effets et ne pas l'avoir expérimentée; mais nous en connaissons la définition et pouvons la réciter par cœur. Lorsqu'il s'agit de nos voisins, nous ne nous contentons pas d'en connaître la race, les parents, les alliés, nous voulons encore lier conversation et entrer en relations avec eux, les avoir pour amis; tandis que pour la vertu, on nous en a bien appris les définitions, les divisions et subdivisions, mais, comme on fait des surnoms et des branches d'une généalogie, sans avoir attention d'établir entre elle et nous des rapports de familiarité et un rapprochement intime. Pour faire notre apprentissage, on nous met des livres en main, non ceux où sont exposées les opinions les plus saines et les plus vraies, mais ceux écrits dans le meilleur grec et le meilleur latin et qui, avec le meilleur choix d'expressions, imprègnent notre esprit des idées les plus vaines qui avaient cours dans l'antiquité.
Une bonne éducation modifie le jugement et les mœurs, ainsi qu'il advint à Polémon, ce jeune Grec débauché qui, étant allé entendre, par occasion, une leçon de Xénocrate, ne fut pas seulement frappé de l'éloquence et du savoir du maître et ne se borna pas à rapporter chez lui la connaissance de quelque belle théorie, mais en retira un fruit plus tangible et plus solide, la réforme et le changement immédiats de la vie qu'il avait antérieurement menée. Qui a jamais ressenti pareil effet de l'enseignement que nous recevons? «Ferez-vous ce que fit autrefois Polémon converti? Quitterez-vous la livrée de la débauche, les bandelettes, les coussins, les vaines parures, comme on raconte de ce jeune débauché qui, assistant un jour, par hasard, à une leçon de l'austère Xénocrate, arracha de son front et jeta à la dérobée les fleurs dont, à la mode des buveurs, il était couronné (Horace)?»
La condition la plus enviable pour l'homme me semble être celle qui, par sa simplicité, nous place au dernier rang et procure à notre existence le plus de régularité. Les mœurs, les aspirations des paysans me paraissent en général plus conformes aux principes de la vraie philosophie que ne sont celles de nos philosophes: «Le vulgaire est plus sage, parce qu'il n'est sage qu'autant qu'il le faut (Lactance).»
Hommes de guerre, politiques, poètes et autres qui seuls, parmi ceux de son siècle, semblent à Montaigne mériter une mention spéciale.—Les hommes que je mets en première ligne, à en juger par les apparences extérieures (car pour les apprécier à ma manière, il faudrait les examiner de plus près), sont: le duc de Guise qui mourut à Orléans et feu le Maréchal Strozzi, sous le rapport de leur capacité militaire et en tant qu'hommes de guerre; les chanceliers de France Olivier et l'Hospital, comme remarquables par leur haute intelligence et leur vertu supérieure à ce qui se rencontre communément.—La poésie latine semble avoir été fort cultivée en notre siècle, nous y avons abondance de bons auteurs: Daurat, de Bèze, Buchanan, l'Hospital, Mont-Doré, Turnebus. La poésie française a été, à mon avis, portée aussi haut qu'elle atteindra jamais; dans les genres où excellent Ronsard et du Bellay, elle ne s'éloigne guère, j'estime, de la perfection à laquelle on est arrivé dans l'antiquité. Adrien Turnebus savait plus, et ce qu'il savait, il le savait mieux qu'aucun homme de ce siècle, encore pourrait-on remonter plus haut.—La vie du dernier duc d'Albe décédé et celle de notre connétable de Montmorency ont été de nobles existences qui, sur plusieurs points, ont des ressemblances comme il s'en rencontre rarement; mais la belle et glorieuse mort de ce dernier, sous les yeux de Paris et de son roi, pour leur service, à la tête d'une armée victorieuse, dans un coup de main qu'il dirigeait lui-même malgré son extrême vieillesse, ayant comme adversaires ses plus proches parents, mérite de prendre place parmi les événements les plus remarquables de mon époque. De même aussi la bonté, la douceur de mœurs, la conscience éclairée de M. de la Noue, qui ne se démentirent jamais en ces temps d'abus si criants, commis par les factions en armes (véritable école de trahison, d'inhumanité et de brigandage), au milieu desquelles il n'a cessé de se montrer grand homme de guerre, des plus expérimentés.
Éloge de Marie de Gournay, sa fille d'alliance.—J'ai pris plaisir à publier, en plusieurs circonstances, les espérances que j'ai conçues de Marie de Gournay le Jars, ma fille d'alliance, que j'aime certes d'une affection beaucoup plus que paternelle et que, dans ma retraite et ma solitude, je me complais à considérer comme l'une des meilleures portions de moi-même; je n'ai plus d'yeux que pour elle au monde. Si on peut s'en rapporter à ce que présage l'adolescence, cette âme sera quelque jour capable de ce qu'il y a de plus beau; entre autres d'atteindre, en cette chose si sainte qu'est l'amitié, à la perfection portée à un degré auquel nous n'avons pas lu que son sexe ait pu encore parvenir. La sincérité et la solidité de son caractère se sont déjà élevées bien haut; son affection pour moi, qui dépasse tout ce que je pouvais ambitionner, est telle, que je n'ai, en somme, rien à souhaiter que de la voir moins cruellement affectée par l'appréhension qu'elle a de ma mort, m'ayant connu alors que déjà j'avais cinquante-cinq ans. L'appréciation que, femme, jeune, vivant isolée dans sa province, elle a, en ce siècle, portée sur mes premiers Essais, la fougue si remarquée avec laquelle elle s'est prise d'amitié pour moi, le désir qu'elle avait depuis longtemps d'entrer en relations avec moi, uniquement en raison de l'estime que je lui avais inspirée et cela bien longtemps avant de m'avoir vu, sont des particularités qui méritent de retenir l'attention.
Par ces temps de guerre civile continue, la vaillance, en France, est devenue une vertu commune.—Les vertus autres que la vaillance ne sont que peu ou point de mise dans les temps actuels; mais celle-ci s'est tellement généralisée par suite de nos guerres civiles, qu'il y a parmi nous des âmes dont la fermeté va jusqu'à la perfection; et leur nombre en est si grand, qu'une sélection est impossible à faire.
C'est là tout ce que, jusqu'à cette heure, je connais ayant un caractère de grandeur extraordinaire, dépassant ce qui se voit d'habitude.
Si, dans son livre, Montaigne parle si souvent de lui-même, c'est pour laisser un souvenir de lui à ses amis.—Oui, me dira-t-on, se prendre soi-même pour sujet d'un ouvrage, est excusable, mais seulement chez quelques hommes faisant exception qui, arrivés à la célébrité, ont pu, par leur réputation, inspirer le désir de les connaître. Il est certain, je le reconnais et le sais bien, que pour voir un homme qui ne se distingue pas du commun, un artisan lèvera à peine les yeux de dessus son travail, là même où, pour voir passer un grand personnage dont l'arrivée dans une ville est signalée, on abandonne ateliers et boutiques. Il ne sied à personne de se faire connaître, si ce n'est à ceux qui ont de quoi se faire imiter et dont la vie et les opinions peuvent servir de modèle. César et Xénophon, par la grandeur de leurs actions, avaient matière suffisante pour élever et établir, comme sur des bases convenables et solides, les récits qu'ils nous en ont laissés; pour la même raison, nous sommes fondés à regretter que le journal des hauts faits d'Alexandre le Grand, les commentaires qu'ont écrits de leurs propres actes Auguste, Caton, Sylla, Brutus et autres, ne nous aient pas été conservés; on aime et on étudie de telles figures, même si elles ne sont qu'en cuivre ou en pierre.
Cette critique est très juste, mais me touche bien peu: «Je ne récite pas ceci à tout venant, en tous lieux, ni en présence de n'importe qui; je ne le lis qu'à mes amis et seulement lorsqu'ils m'en prient; il est beaucoup d'auteurs, au contraire, qui déclament leurs ouvrages en plein forum et dans les bains publics (Horace).» Je ne dresse pas ici une statue à ériger dans un carrefour d'une ville, dans une église ou sur une place publique: «Mon dessein n'est pas de grossir mon livre de pompeuses billevesées; en quelque sorte en tête à tête avec mon lecteur, j'y parle sans prétention (Perse)»; il est destiné à être rangé dans un coin de bibliothèque et servir à amuser un voisin, un parent, un ami qui aura plaisir à me retrouver et à passer, grâce à cette peinture, encore un moment avec moi. D'autres ont pris à cœur de parler d'eux, parce qu'ils trouvaient que le sujet était digne et fécond; chez moi, au contraire, je l'estime si stérile et si pauvre, que je ne saurais être soupçonné d'ostentation. Je juge volontiers les actions d'autrui, les miennes s'y prêtent peu en raison de leur nullité; je ne trouve pas tant de bien en moi, que je ne me permette de le dire sans rougir.—Quelle satisfaction j'éprouverais d'entendre quelqu'un me dépeindre ainsi les habitudes, les traits du visage, l'attitude, les propos usuels, les incidents de la vie de mes ancêtres; quelle attention j'y prêterais! Ce serait vraiment le fait d'une mauvaise nature, de ne pas faire cas de portraits authentiques de nos amis et de ceux qui nous ont précédés; de ne pas nous intéresser à la forme de leurs vêtements, à celle de leurs armes. Je conserve l'écriture des miens, leur cachet, * des livres de prières, une épée d'un modèle particulier * qu'ils ont portée, et n'ai pas jeté hors de mon cabinet de longues gaules, lui servant de cravaches, que mon père avait ordinairement à la main: «L'habit d'un père, son anneau, sont d'autant plus chers à ses enfants, que ceux-ci lui étaient plus affectionnés (S. Augustin).» Si cependant mes descendants viennent à avoir d'autres idées, je serai très à même d'avoir ma revanche, car ils ne sauraient faire moins de compte de moi, qu'à ce moment je ferai d'eux. Je n'ai en ceci commerce avec le public que parce que je lui emprunte son mode d'écriture, plus rapide et plus commode que l'écriture courante; en récompense, peut-être qu'en le fournissant de papier pour envelopper son beurre, j'empêcherai que sur le marché quelque morceau ne vienne à fondre: «De la sorte les thons et les olives ne manqueront pas d'enveloppes (Martial)»; «Je fournirai souvent aux maquereaux des habits où ils seront à l'aise (Catulle)».
Personne ne le lirait il, qu'il n'en aurait pas moins employé son temps d'une façon très agréable à s'étudier et à se peindre.—Alors même que personne ne me lirait, aurai-je perdu mon temps, pour avoir employé tant d'heures oisives à de si utiles et agréables pensées? Prenant un moulage de mon propre visage, j'ai dû bien souvent, pour me produire, me parer et composer mon maintien, si bien que le modèle a pris de la fixité et s'est en quelque sorte formé de lui-même. Me peignant pour autrui, j'ai peint le dedans de moi-même de couleurs plus nettes que celles qu'il présentait primitivement. Je n'ai pas plus fait mon livre, que mon livre ne m'a fait; il ne fait qu'un avec son auteur; c'est une étude de moi-même, il est partie intégrante de ma vie, je ne suis pas autre qu'il me représente et il n'est pas différent de ce que je suis; il ne vise pas comme tous les autres ouvrages un but autre que la personnalité de celui qui l'écrit et auquel il demeure étranger. Ai-je perdu mon temps en me scrutant avec tant de soin et de continuité? Ceux qui, par simple caprice et dans le cours d'une conversation, font un retour de quelques moments à peine sur eux-mêmes, ne s'examinent ni si avant, ni si exactement que celui qui en fait son étude, son œuvre, son métier, qui a pris vis-à-vis de lui-même l'engagement de consigner avec sincérité et sans ambages au mieux de ce qu'il peut, tout ce qu'il sent en lui; les plaisirs les plus délicieux, ne les savourons-nous pas en nous-même, évitant d'en laisser trace et de les révéler aux yeux non seulement de la foule, mais de tout autre? Combien de fois ce travail n'a-t-il pas été une diversion à des pensées ennuyeuses, au nombre desquelles sont à ranger toutes les pensées frivoles.—La nature nous a largement gratifié de la faculté de nous isoler pour réfléchir; et elle nous y invite souvent, pour nous apprendre que nous nous devons en partie à la société, mais plus encore à nous-mêmes. Afin de contraindre notre imagination à apporter de l'ordre jusque dans ses rêveries, de les faire porter sur des objets déterminés et de l'empêcher de se perdre en se laissant aller à extravaguer au gré des vents, il n'est rien de tel que de donner corps, en en prenant note, à ces idées passagères qui se présentent à l'esprit; c'est ce qui fait que j'écoute celles qui me passent par la tête, m'étant imposé de les consigner par écrit. Combien de fois, attristé de quelque action que la civilité ou la raison m'empêchaient de critiquer ouvertement, m'en suis-je déchargé dans ces Essais, avec l'arrière-pensée que cela contribuerait à l'instruction de tous? D'ailleurs ces verges poétiques: «Pan sur l'œil, pan sur le groin, pan sur le dos du sagouin (Marot)», produisent encore plus d'effet sur le papier, qu'appliquées sur la chair vive.—Et puis, je prête un peu plus attention aux livres, depuis que j'y recherche ce que j'en puis grappiller pour agrémenter et donner du relief au mien. Je n'ai aucunement étudié en vue d'en faire un, mais j'ai quelque peu travaillé tandis que je le faisais, si c'est travailler même un peu que d'effleurer tantôt un auteur, tantôt un autre en le prenant soit par le commencement, soit par la fin, non pour me former une opinion, mais afin de m'en servir pour en tirer aide et renfort pour celle déjà faite depuis longtemps en moi.
Son siècle est si corrompu, que l'on ne se fait plus scrupule de parler contre la vérité.—Mais qui croirons-nous, en ces temps pervers, quand il parle de lui-même, alors qu'il n'est personne, ou à peu près, en qui nous puissions croire quand on nous parle d'autrui, cas où il y a moins intérêt à mentir? La première manifestation de la corruption des mœurs, c'est le bannissement de la vérité; être vrai, est, ainsi que le disait Pindare, le commencement d'une grande vertu; c'est la première condition que Platon impose au Gouverneur de sa république. Chez nous aujourd'hui, la vérité n'est pas ce qui est, mais ce qui arrive à persuader autrui; de même que nous appelons monnaie, non seulement celle de bon aloi, mais encore celle qui est fausse, pourvu qu'elle passe. C'est là un vice que l'on reproche depuis longtemps à notre nation; Salvianus Massiliensis, qui vivait du temps de l'empereur Valentinien, disait que «pour les Français, mentir et se parjurer ne sont pas des vices, mais simplement une façon de parler». Celui qui voudrait enchérir sur ce témoignage pourrait dire qu'à présent, pour eux, c'est une vertu; on s'y forme, on s'y façonne, comme on ferait pour un exercice honorable, parce que la dissimulation est devenue une des qualités les mieux portées en ce siècle.
Et cependant rien n'offense plus que de s'entendre vous en faire reproche; il est vrai que mentir est une lâcheté.—J'ai souvent réfléchi d'où pouvait provenir cette coutume que nous observons si religieusement, de nous sentir plus gravement offensés quand on nous reproche ce vice qui nous est si ordinaire, que si le reproche s'adressait à tout autre de nos défauts, et que l'injure la plus grave que l'on puisse nous adresser verbalement soit de nous reprocher de pratiquer le mensonge. J'en suis arrivé à penser, à cet égard, que ce doit être parce qu'il est naturel de nous défendre davantage des défauts auxquels nous sommes le plus enclins; il semble qu'en nous montrant plus sensibles à l'accusation et en nous en émouvant, nous atténuons en quelque sorte notre culpabilité; si nous commettons la faute, du moins la condamnons-nous en apparence. Ne serait-ce pas aussi parce que ce reproche semble dénoncer en nous de la couardise et de la lâcheté de cœur? Où sont-elles en effet plus caractérisées que chez celui qui se dédit de sa parole, qui se dédit de ce qu'il sait être? Mentir est un vilain défaut dont quelqu'un dans l'antiquité faisait bien ressortir la honte, en disant que «c'était un acte de mépris envers Dieu, en même temps qu'un témoignage de la crainte qu'on a des hommes». Il n'est pas possible d'en rendre plus heureusement l'horreur, combien il est vil et marque de dérèglement; car que peut-on imaginer de plus laid que d'être couard vis-à-vis des hommes et de faire le brave vis-à-vis de Dieu? Nos rapports entre nous n'ont lieu que par la parole; fausser cette parole, c'est donc trahir la société, puisqu'elle est le seul moyen par lequel nous pouvons communiquer nos pensées et nos volontés, qu'elle est l'interprète de notre âme. Si cet intermédiaire nous fait défaut, l'association s'effondre, nous ne nous reconnaissons plus les uns les autres; s'il nous trompe, il rompt toutes nos relations, tous les liens qui retiennent notre groupement sont détruits.—Certains peuples des Nouvelles Indes, dont il n'y a pas intérêt à donner les noms qui n'existent plus (car dans cette conquête, accomplie de façon si extraordinaire, si inouïe, la dévastation a été telle que même les noms, servant jadis à désigner certaines localités, ont complètement disparu), offraient à leurs dieux du sang humain, exclusivement tiré de la langue et des oreilles, en expiation du péché de mensonge, perpétré aussi bien en écoutant qu'en parlant.—Ce personnage grec si vertueux, déjà cité, disait qu'on amuse les enfants avec des osselets et les hommes avec des paroles.
Les Grecs et les Romains, moins délicats que nous sur ce point, ne s'offensaient pas de recevoir des démentis.—Je remets à une autre fois à parler des circonstances diverses où nous usons de démentis, et des lois qu'à cet égard l'honneur nous impose et des alternatives par lesquelles elles ont passé; d'ici là je saurai, si cela m'est possible, à quelle époque s'est introduite l'habitude que nous avons de peser et de mesurer, aussi exactement que nous le faisons aujourd'hui, les paroles qui nous sont dites et d'y attacher notre honneur. Il est aisé de constater en effet que cela n'existait anciennement ni chez les Grecs, ni chez les Romains, et il m'a souvent semblé nouveau et étrange de voir, chez ces peuples, les gens se donner des démentis et s'injurier sans que cela les amenât à se battre: ce à quoi le devoir les obligeait en pareille circonstance, devait être autre que maintenant. On lance à César en pleine figure, tantôt l'épithète de voleur, tantôt celle d'ivrogne; nous voyons les uns et les autres s'injurier sans la moindre retenue, les plus grands chefs de deux armées en présence s'invectiver et ne répondre aux injures que par des injures, sans que cela tire autrement à conséquence.
Le zèle religieux est souvent excessif et conséquemment dangereux.—Il est fréquent de voir les bonnes intentions, lorsqu'elles sont menées sans modération, aboutir aux pires résultats. Dans ce conflit qui fait que la France est, à l'heure présente, en proie à la guerre civile, le parti le meilleur, le plus sain, est, sans nul doute, celui qui a en vue le maintien de la religion et du gouvernement tels qu'ils existaient avant ces troubles. Et cependant, entre les gens de bien qui le suivent (je ne parle pas de ceux qui n'y voient que l'occasion, soit d'exercer leurs vengeances personnelles, soit de satisfaire leur avarice, ou encore de se concilier la faveur des princes; mais uniquement de ceux qui ne sont mus que par leur zèle pour la religion et le désir si respectable de voir maintenir dans leur patrie la paix et l'état de choses existant), parmi ceux-ci, dis-je, il s'en voit que la passion entraîne au delà des bornes de la raison, et leur fait prendre parfois des résolutions injustes, violentes et même téméraires.
Au zèle outré des premiers chrétiens est due la perte d'un grand nombre d'ouvrages de l'antiquité.—Il est certain que dans les premiers temps, lorsque notre religion commença à être admise par les lois, le zèle de ses prosélytes en amena quelques-uns à se porter contre les livres païens, de quelque nature qu'ils fussent, à des excès qui amenèrent des pertes irréparables que déplorent les gens de lettres, et qui causèrent à la littérature plus de préjudice que tous les incendies allumés par les Barbares. Cornélius Tacite en est un exemple probant; car bien que l'empereur Tacite, son parent, eût, par des ordonnances spéciales, répandu son ouvrage dans toutes les bibliothèques du monde, pas un seul exemplaire n'a pu cependant échapper entier aux recherches acharnées qu'en firent ceux qui, pour cinq ou six passages contraires à nos croyances, en ont poursuivi la destruction.
Leur intérêt les a aussi portés à louer de très mauvais empereurs favorables au christianisme et à en calomnier de bons qui leur étaient contraires. Du nombre de ces derniers est Julien surnommé l'Apostat; sa continence et sa justice.—A cette même époque, on fut aussi très porté à exalter outre mesure les empereurs favorables au christianisme, et à condamner, de parti pris, tous les actes de ceux qui lui étaient contraires, ainsi que cela se peut aisément constater à l'égard de l'empereur Julien, surnommé l'Apostat.—Ce prince fut véritablement un très grand homme comme on en voit peu, ainsi qu'il arrive de ceux dont l'âme est profondément imbue des principes de la philosophie, d'après lesquels il s'était fait une loi de régler toutes ses actions; et la vérité, c'est qu'il n'y a pas de vertu dont il n'ait donné de remarquables exemples. Sous le rapport de la chasteté, qu'il n'a cessé d'observer ainsi qu'en témoigne d'une manière irréfutable tout le cours de sa vie, on lit de lui un trait semblable à ceux attribués à Alexandre et à Scipion: plusieurs belles captives lui ayant été amenées, il ne voulut pas seulement en voir une, et il était alors à la fleur de l'âge, puisque lorsqu'il fut tué par les Parthes, il n'avait que trente et un ans. Pour ce qui est de sa justice, il prenait lui-même la peine d'entendre les parties; et bien que, par curiosité, il s'informât auprès de ceux qui se présentaient à lui, de quelle religion ils étaient, jamais cependant l'inimitié qu'il portait à la nôtre ne fit pencher la balance à leur préjudice. Lui-même fit plusieurs bonnes lois, et il réduisit dans de notables proportions les subsides et les impositions que levaient ses prédécesseurs.
Nous avons deux historiens dignes de foi qui furent témoins oculaires de ses actes. L'un d'eux, Ammien Marcellin, critique sévèrement en divers passages de son ouvrage l'édit de ce prince, par lequel il défendait à tous les rhétoriciens et grammairiens chrétiens de tenir école et d'enseigner; cet historien ajoute qu'il serait à souhaiter que cette action pût être ensevelie dans le silence. Il est probable que si Julien avait commis quelque acte de plus grande gravité contre nous, Ammien Marcellin, qui était très affectionné à notre parti, n'eût pas oublié de le relater. A la vérité, il fut dur, mais non cruel; les nôtres racontent eux-mêmes de lui le fait suivant. Se promenant un jour dans la banlieue de Chalcédoine, Maris, évêque de cette ville, osa l'appeler «méchant, traître au Christ»; Julien se borna à lui répondre: «Va-t'en, malheureux, pleure la perte de tes yeux.» A quoi, l'évêque répliqua: «Je rends grâce à Jésus-Christ de m'avoir ôté la vue, ce qui me permet de ne pas voir ton visage impudent.» L'empereur, en cette circonstance, ajoutent ceux qui rapportent le fait, fit preuve d'une patience toute philosophique. Toujours est-il que cela ne cadre guère avec les cruautés qu'on l'accuse d'avoir commises contre nous.—Eutrope, mon second témoin, dit qu'il était ennemi du christianisme, mais qu'il ne répandit pas de sang.
Sa sobriété, son application au travail, son habileté dans l'art militaire.—Pour en revenir à sa justice, il n'est rien qu'on puisse lui reprocher en dehors des rigueurs dont il usa, au commencement de son règne, contre ceux qui avaient suivi le parti de Constance, son prédécesseur.—Quant à sa sobriété, sa nourriture était constamment celle du soldat; il vivait en pleine paix, comme quelqu'un se préparant et voulant s'habituer aux austérités de la guerre.—Sa vigilance était telle, qu'il faisait de la nuit trois ou quatre parts: il donnait la moins longue au sommeil et employait le reste à se rendre compte par lui-même de l'état de son armée, à visiter ses postes ou à étudier; car parmi les autres qualités qui le distinguaient entre tous, il excellait dans tous les genres de littérature.—On dit d'Alexandre le Grand que, lorsqu'il était couché, de peur que le sommeil ne l'emportât sur ses méditations ou ses études, il faisait placer près de son lit un bassin, et dans l'une de ses mains qu'il laissait en dehors, tenait une petite boule de cuivre, de telle sorte que si le sommeil venait à le gagner, ses doigts se desserrant, le bruit que faisait la boule en tombant dans le bassin le réveillait. Julien était tellement à ce qu'il voulait et avait la tête si dégagée en raison de l'abstinence qu'il observait à si haut degré, qu'il n'avait pas besoin de recourir à ce moyen.—Pour ce qui est de ses qualités militaires, il fut admirable dans tout ce qui est du ressort d'un grand capitaine; aussi fut-il, pendant presque toute sa vie, occupé à guerroyer, particulièrement avec nous, en Gaule, contre les Allemands et les Francs de la Franconie. Nous n'avons guère d'hommes, dont la mémoire ait été conservée, qui aient couru plus de dangers, et payé plus souvent de leur personne.
Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas.—Sa mort a quelque similitude avec celle d'Épaminondas: comme lui, il fut frappé d'un javelot qu'il essaya d'arracher de sa blessure; il l'eût fait, si les arêtes n'en avaient été tranchantes, ce qui fit qu'il se coupa et ne put se servir de sa main. En cet état, il ne cessa de demander qu'on le ramenât au combat, pour pouvoir encourager ses soldats qui, du reste, bien que hors de sa présence, disputèrent avec opiniâtreté la victoire, si bien que la nuit vint qui sépara les deux armées. Il devait à la philosophie le singulier mépris qu'il avait pour la vie et tout ce qui touche à l'humanité; il croyait fermement à l'immortalité de l'âme.
On l'a surnommé l'Apostat: c'est un surnom qu'il ne mérite pas, n'ayant vraisemblablement jamais été chrétien par le cœur. Il était excessivement superstitieux.—En matière de religion, il était absolument dévoyé; on l'a surnommé l'Apostat, pour avoir abandonné le christianisme. Je crois plus vraisemblable qu'il n'y avait jamais été attaché, mais que, pour obéir aux lois, il a dissimulé jusqu'à ce qu'il ait eu l'empire en main.—Il était d'une telle superstition que ceux mêmes de son époque, qui partageaient ses croyances, s'en moquaient, et, disait-on, s'il avait été victorieux des Parthes, il eût multiplié les sacrifices au point que c'en était fait de la race des bœufs en ce monde. Il avait aussi une confiance outrée dans la science des devins et croyait aux pronostics de tous genres. Entre autres choses, à son lit de mort, il dit savoir gré aux dieux, et les en remercier, de ce qu'ils ne l'avaient pas frappé par surprise, l'ayant depuis longtemps déjà averti du lieu et de l'heure de sa fin; et de ce qu'ils ne lui avaient pas infligé une mort molle ou lâche, telle que celle qui semble devoir être réservée aux gens oisifs et délicats, non plus qu'une mort languissante, longue et douloureuse; et de ce qu'ils l'avaient jugé digne de mourir si honorablement, au cours de ses victoires et dans tout l'éclat de sa gloire. A deux reprises différentes, il avait eu une vision semblable à celle de Marcus Brutus: une première fois en Gaule, qui l'avait averti d'un danger qui le menaçait; une seconde fois en Perse, un peu avant sa mort.—Quant à ces paroles qu'on lui prête, quand il se sentit frappé: «Tu as vaincu, Nazaréen!» ou selon d'autres: «Sois satisfait, Nazaréen!» les relations de mes deux historiens ne les eussent vraisemblablement pas omises, non plus que certains autres miracles qui se seraient produits et qu'on y rattache, s'ils y eussent ajouté foi, eux qui présents à l'armée, ont noté jusqu'aux moindres accidents et propos de cette fin.
Il voulait rétablir le paganisme et détruire les chrétiens en entretenant leurs divisions par une tolérance générale.—Pour achever ce que je veux en dire: Suivant Ammien Marcellin, l'empereur Julien méditait depuis longtemps, en son cœur, de restaurer le paganisme; mais son armée était entièrement composée de chrétiens, et il n'osa dévoiler ses projets que lorsque enfin il se vit assez fort pour oser rendre publique sa volonté; il fit alors rouvrir les temples des dieux et essaya par tous les moyens de remettre sur pied l'idolâtrie. Pour y parvenir, trouvant à Constantinople le peuple désuni, du fait même des divisions des prélats de l'Église chrétienne, il manda ceux-ci près de lui, à son palais, et les invita instamment à assoupir ces dissensions intestines, de telle sorte que chacun pût, sans obstacle et sans crainte, pratiquer sa religion comme il l'entendrait. Il s'y employa avec grand soin, dans l'espérance que cette liberté augmenterait le nombre des factions et des cabales religieuses et par là empêcherait le peuple de s'unir et de tourner contre lui la force que lui auraient donnée la concorde et une entente unanime. Il avait éprouvé, par les cruautés commises par quelques chrétiens «qu'il n'y a pas de bête féroce au monde qui soit tant à redouter pour l'homme que l'homme lui-même»; ce sont là à peu près ses propres expressions.
Nos rois, probablement par impuissance, suivent ce même système à l'égard des catholiques et des protestants.—Cette tactique de l'empereur Julien est à remarquer en ce que, pour attiser les troubles occasionnés par la discorde qui régnait dans les esprits, il mit en œuvre ce même moyen de liberté de conscience dont usent nos rois pour les apaiser. Ce qui conduit à dire que, si, d'une part, donner toute liberté d'opinions aux partis, c'est développer et semer la division, prêter la main pour ainsi dire à l'accroître en faisant tomber toute barrière, toute restriction du fait des lois qui la contiennent et l'arrêtent dans sa course; d'un autre côté, lâcher la bride et permettre à tous les partis de manifester leurs opinions, c'est aussi les affaiblir par la facilité et la latitude qu'on leur donne, c'est émousser l'aiguillon qui les pousse et qu'affinent la rareté, la nouveauté et la difficulté. Pour l'honneur de nos rois, je préfère croire que n'ayant pu ce qu'ils auraient voulu, ils ont fait semblant de vouloir ce qu'ils pouvaient.
Les hommes ne sauraient goûter de bonheur sans mélange, toujours quelque amertume se joint à la volupté.—La faiblesse de notre condition fait que les choses ne peuvent, dans leur simplicité et pureté naturelle, être employées telles; tout ce dont nous avons la jouissance, est altéré: tels les métaux, et jusqu'à l'or qu'il faut mélanger avec d'autres de moindre valeur pour qu'il puisse servir aux usages que nous en faisons. La vertu dégagée de tout artifice, qu'Ariston et Pyrrhon et avec eux les Stoïciens indiquent comme le «but de la vie», ne peut davantage exister sans mélange, pas plus que la volupté telle que la conçoivent l'école Cyrénaïque et celle d'Aristippe. Des plaisirs et des biens dont nous jouissons, il n'en est pas un auquel ne se mêle quelque mal ou quelque inconvénient; aucun n'en est exempt: «De la source des plaisirs, s'élève comme une amertume qui tourmente, même sur un lit de fleurs (Lucrèce).»—L'extrême volupté qu'il nous est donné d'éprouver a quelque air de gémissement et de plainte! Ne diriez-vous pas qu'elle se meurt d'angoisse? Même quand nous nous la représentons dans ses sensations les plus délectables, nous l'accompagnons d'épithètes rappelant des impressions maladives et douloureuses: la langueur, la mollesse, la faiblesse, la défaillance, la morbidesse, qui témoignent bien de leur parenté et de leur semblable composition. Une joie profonde revêt plutôt un caractère de sévérité que de gaîté; l'extrême et plein contentement est calme plutôt qu'enjoué: «La félicité qui ne se modère pas, se détruit elle-même (Sénèque)»; la satisfaction nous épuise. C'est ce qu'exprime un ancien verset grec, dont le sens est: «Les dieux nous vendent tous les biens qu'ils nous donnent (Epicharme)»; c'est-à-dire qu'ils ne nous en donnent aucun de pur et de parfait et que nous n'achetons par quelque mal.
Le travail et le plaisir, qui sont de nature très dissemblable, sont liés pourtant par je ne sais quelle corrélation naturelle. Socrate dit qu'un dieu ayant essayé de faire un tout, où douleurs et voluptés se confondent, n'arrivant pas à ses fins, s'avisa de les accoupler au moins par leurs extrémités. Métrodorus disait que dans la tristesse il y a quelque alliage de plaisir; je ne sais si, dans sa pensée, cela avait une signification autre, mais je m'imagine bien que celui qui vit dans la mélancolie y apporte du parti pris, s'y prête et s'y complaît, sans compter que l'ambition peut encore s'y mêler. Dans nos accès mêmes de rêverie et de solitude, il y a comme une nuance légère de friandise, de délicatesse, qui nous rit et nous flatte; quelques tempéraments s'en repaissent: «Il y a de la volupté à pleurer (Ovide).»—Un certain Attale, dans Sénèque, dit que le souvenir des amis que nous avons perdus, nous cause une sorte de sensation agréable, tout comme l'amertume d'un vin trop vieux: «Jeune esclave, toi qui verses le vin vieux de Falerne, verse-m'en de plus amer (Catulle)»; ou comme le goût de pommes légèrement acides.—Dans la nature, le même contraste apparaît; les peintres admettent que les mouvements et les plis du visage, mis en jeu quand on pleure, sont les mêmes que lorsqu'on rit; et, en effet, regardez un tableau avant que le peintre ait achevé d'indiquer s'il veut que son sujet pleure ou rie, vous êtes en doute lequel des deux il va représenter; le rire confine aux larmes: «Il n'y a pas de mal qui n'ait sa compensation (Sénèque).»
Quand je me représente l'homme en pleine jouissance de tout ce qu'il peut désirer d'agréable (admettons qu'il ressente d'une manière continue un plaisir semblable à celui que lui procure l'acte de génération, au moment où ce plaisir est à son apogée), je le vois céder sous le contentement qu'il éprouve et qui l'oppresse; il m'apparaît incapable de supporter sans discontinuité cette volupté sans mélange qui s'est emparée de tout son être. Et, en vérité, quand il la ressent, il la fuit; il a, de par la nature, hâte d'y échapper, comme d'un mauvais pas où il ne se sent pas solide et craint de s'effondrer.
Au moral il en est de même: point de bonté sans quelque teinte de vice, point de justice sans quelque mélange d'injustice.—Si je fais sincèrement mon examen de conscience, je trouve que tout élan de bonté chez moi, même le meilleur, est entaché de sentiments qui le diminuent; et je crois bien que Platon, malgré la rigidité de sa vertu (et je fais loyalement et sincèrement autant de cas que qui que ce soit de vertus portées à un aussi haut degré), s'il s'est examiné de près, comme sans doute il le faisait, ne se soit aperçu que la nature humaine n'était pas sans réagir légèrement en lui en sens contraire; réaction assurément bien atténuée et qu'il était seul à pouvoir constater. En tout et partout, l'homme n'est qu'un assemblage de pièces dépareillées. Les lois mêmes de la justice ne sauraient subsister sans qu'il s'y mêle de l'injustice; et, suivant l'expression de Platon, ceux-là entreprennent de couper la tête de l'hydre, qui prétendent faire disparaître des lois tous les inconvénients et toutes les imperfections: «Les punitions exemplaires ont toujours quelque chose d'inique, qui atteint les particuliers, mais dont bénéficie la société,» dit Tacite.
Dans la société même, les esprits les plus parfaits ne sont pas les plus propres aux affaires.—Il est également vrai que, pour son application dans la vie privée et aussi aux services de la vie publique, il peut y avoir excès dans la pureté et la perspicacité de notre esprit; trop de lucidité et de pénétration de sa part conduisent à trop de subtilité et de curiosité; il faut diminuer son activité et l'émousser, pour le plier à suivre les exemples qui lui sont donnés et devenir pratique; l'alourdir et l'obscurcir, pour le mettre au niveau des conditions de notre vie terrestre qui va à tâtons à travers les ténèbres. C'est pour cela que les esprits ordinaires, moins affinés, sont plus propres à la conduite des affaires et s'en tirent plus heureusement; les esprits plus élevés, plus exquis, tels que ceux portés aux idées philosophiques, sont impropres à les gérer. Cette vivacité d'esprit par trop acérée, cette volubilité qui s'applique à tout et s'inquiète de tout, jette le trouble dans les négociations dont nous avons à nous occuper. Les affaires humaines demandent à être menées plus grossièrement et plus superficiellement, et bonne et large part doit en être laissée à la fortune. Il n'est pas besoin d'examiner les questions si à fond, ni si finement; on se perd à vouloir tenir compte de tant d'aspects différents et de tant de formes diverses qu'elles affectent: «Voyant par eux-mêmes des choses si opposées, ils en étaient stupéfiés (Tite Live).»
C'est ce qui, d'après des auteurs anciens, advint à Simonide: sur une question que lui avait posée le roi Hiéron et pour laquelle il avait eu pour répondre plusieurs jours de réflexion, il lui vint à l'esprit tant de considérations diverses, toutes si aiguës et si subtiles que, doutant laquelle était la plus vraisemblable, il vint à désespérer complètement de distinguer la vérité.
Qui recherche et considère toutes les circonstances et conséquences d'une affaire, empêche qu'elle n'aboutisse; un esprit de moyenne capacité permet également d'atteindre le but et suffit à l'accomplissement des grandes comme des petites choses. Regardez les gens qui gèrent le mieux leurs biens: ce sont ceux le moins à même de nous dire comment ils s'y prennent; tandis que les autres qui parlent de la question avec le plus de suffisance, ne font souvent rien qui vaille. Je connais un grand parleur, qui expose parfaitement tout ce qui a trait à l'économie domestique et entre les mains duquel a coulé bien piteusement un patrimoine de cent mille livres de rente. J'en sais un autre qui pérore, donne des consultations mieux que n'importe quel expert en la matière; à personne au monde on ne prête plus d'esprit et de capacité, mais, sous le rapport des résultats, ses serviteurs trouvent que c'est tout différent, et cela sans faire entrer la malchance en ligne de compte.
C'est un devoir pour un prince de mourir debout, c'est-à-dire sans cesse occupé des affaires de l'État.—L'empereur Vespasien, au cours de la maladie dont il mourut, ne laissait pas de vouloir s'occuper des affaires de l'empire; et, dans son lit même, il ne cessait de traiter les questions importantes. Son médecin lui en faisant reproche comme d'une chose nuisible à son état de santé: «Il faut, lui répondit-il, qu'un empereur meure debout.» Voilà, à mon avis, un beau mot, digne d'un grand prince.—L'empereur Adrien, en semblable circonstance, a, depuis, tenu ce même propos que l'on devrait souvent rappeler à la mémoire des rois, pour leur faire comprendre que cette grande charge qu'ils ont, de commander à tant d'hommes, n'est pas une situation où on puisse demeurer oisif; et qu'il n'est rien qui, avec juste raison, soit de nature à dégoûter un sujet de se donner de la peine et de courir les hasards de la fortune pour le service de son prince, comme de le voir, pendant ce même temps, s'accoutumer à la paresse, s'adonnant à des occupations molles et frivoles, et avoir soin de sa conservation tout en se montrant si peu soucieux de la nôtre.
Il est naturel qu'un prince commande ses armées; les succès qu'il remporte sont plus complets et sa gloire mieux justifiée.—A quelqu'un qui voudrait établir qu'il est préférable qu'un prince fasse commander ses armées à la guerre au lieu de les commander lui-même, l'histoire fournit assez d'exemples de lieutenants qui ont mené à bien de grandes entreprises, et de princes dont la présence à l'armée eût été plus nuisible qu'utile; mais, de ceux-ci, aucun ayant vertu et courage ne pourrait souffrir qu'on lui conseillât une si honteuse abstention. Sous couleur de conserver sa tête, comme la statue d'un saint, pour le bien de ses états, on le dégrade * précisément de ce qui est son devoir qui consiste, surtout et * à très juste titre, dans la conduite des actions de guerre, et on lui délivre un brevet d'incapacité. J'en sais un qui préférerait être battu, plutôt que de dormir pendant que l'on se bat pour lui; il n'a même jamais vu sans en être jaloux ses propres gens accomplir quelque chose de grand en son absence.—Sélim Ier avait grandement raison, ce me semble, quand il disait que «les victoires qui se gagnent sans que le maître soit là, ne sont pas complètes». Il eût dit encore plus volontiers que ce maître doit rougir de honte de n'y participer que de nom et de n'y coopérer que par ses instructions et par la pensée; et encore même pas, car en pareille occurrence les avis et commandements dont on peut s'honorer, sont uniquement ceux qui se donnent sur le moment, dans le cours même de l'action. Il n'y a pas de pilote qui exerce son métier en demeurant en terre ferme.—Les princes de race ottomane, celle qui au monde doit le plus à la fortune des combats, étaient chauds partisans de ce principe; Bajazet II et son fils s'en départirent, s'amusant à l'étude des sciences et autres occupations sédentaires, aussi leur empire en a-t-il ressenti grandement le contre-coup; leur successeur actuel Amurat III, qui suit leur exemple, commence aussi à en subir pas mal les conséquences.—N'est-ce pas Edouard III, roi d'Angleterre, qui dit de notre Charles V: «Il n'y a jamais eu roi qui se soit mis moins en campagne, et il n'y en a jamais eu qui m'ait donné tant à faire»? Et il était fondé à trouver étrange qu'il en fût ainsi, car c'était un effet de la fortune, plus que de la raison.—Qu'ils cherchent d'autres que moi pour adhérer à leur opinion, ceux qui veulent mettre au nombre des conquérants belliqueux et magnanimes, ces rois de Castille et de Portugal qui, à douze cents lieues de leur capitale où ils demeurent oisifs, sont, par les troupes d'escorte de leurs facteurs, devenus maîtres des Indes orientales et occidentales, alors qu'il n'est pas certain qu'ils auraient seulement le courage de s'y rendre en personne.
A l'activité, les princes doivent joindre la sobriété.—L'empereur Julien disait plus encore: «Un philosophe et un homme au cœur généreux ne devraient pas, selon lui, seulement respirer»; c'est-à-dire ne devraient donner aux nécessités physiques que ce à quoi on ne peut se refuser, l'âme et le corps devant toujours demeurer exclusivement occupés de choses grandes, belles et vertueuses. Il avait honte d'être vu crachant ou transpirant en public (sentiment qu'éprouvait également, dit-on, la jeunesse de Lacédémone, et aussi, d'après Xénophon, celle de Perse), estimant que l'exercice, un travail continu et la sobriété devaient arriver à dessécher et détruire ces sécrétions.—L'explication que donne Sénèque de la cause qui faisait que la jeunesse chez les anciens Romains se tenait toujours debout, ne fera pas mal à être rapportée ici: «Ils n'enseignaient rien à leurs enfants, dit-il, que ceux-ci dussent apprendre en demeurant assis.»
Le désir de mourir bravement et utilement est très louable, mais ce n'est pas toujours en notre pouvoir.—C'est un généreux désir que de souhaiter une mort digne d'un homme de cœur et qui ait son utilité; mais cela ne dépend pas tant de notre résolution, si ferme soit-elle, que de notre bonne fortune. Des milliers de gens se sont proposé de vaincre ou de périr en combattant, qui n'ont réalisé ni l'un ni l'autre; les blessures, la captivité ont entravé leur dessein et leur ont imposé de vivre; il y a des maladies qui paralysent même notre volonté et nous enlèvent jusqu'à notre connaissance. La Fortune ne devait pas se montrer favorable à la vanité qui dictait à ces légions romaines le serment par lequel elles s'obligeaient à vaincre ou à mourir: «Je reviendrai vainqueur du combat, ô Marcus Fabius; si je manque à mon engagement, que sévisse contre moi la colère de Jupiter, de Mars et des autres dieux (Tite Live).»—Les Portugais racontent que, lors de la conquête des Indes, ils eurent affaire, en certains endroits, à des soldats qui, consacrant leur résolution par les plus horribles imprécations, s'étaient condamnés à n'entrer en aucune composition et à se faire tuer ou être victorieux; comme marque de leur vœu, ils portaient la tête et la barbe rasées.—Nous avons beau nous aventurer et nous obstiner, il semble que les coups fuyent ceux qui s'y exposent bien franchement, qu'ils se refusent d'ordinaire à qui les recherchent, d'où avortement de leur dessein. Il en est qui, ne pouvant arriver à recevoir la mort de la main de l'adversaire, après avoir tout fait pour cela, ont été contraints à se la donner eux-mêmes dans la chaleur du combat, pour satisfaire à leur résolution d'en revenir avec l'honneur ou d'y laisser la vie. Il en existe de nombreux exemples, en voici un: Philistus, chef de l'armée de mer de Denys le jeune, en guerre avec les Syracusains, leur présenta la bataille qui, les forces étant égales, fut vivement disputée. Il débuta heureusement, grâce à sa valeur; mais les Syracusains ayant entouré sa galère et l'ayant cernée, et lui, n'ayant pu se dégager malgré de beaux faits d'armes où il paya vaillamment de sa personne, désespérant d'échapper, de sa propre main il s'ôta la vie dont il avait si libéralement et en vain fait abandon à l'ennemi.
Bel exemple de vertus guerrières donné par Mouley-Moluch, roi de Fez, dans un combat où il expire vainqueur des Portugais.—Mouley-Moluch, roi de Fez, qui vient de remporter sur le roi de Portugal, Sébastien, cette journée fameuse par la mort de trois rois et qui a eu pour conséquence de faire passer la couronne de ce royaume sur la tête des rois de Castille, était gravement malade, lorsque les Portugais pénétrèrent à main armée dans ses états; et, à partir de ce moment, sa maladie ne fit qu'empirer, l'acheminant vers la mort qu'il sentit venir; jamais homme cependant ne montra plus d'énergie et de bravoure que lui en cette circonstance. Se trouvant trop faible pour supporter les fatigues de son entrée solennelle dans son camp qui, selon les usages de ce peuple, se fait en grande cérémonie et entraîne à beaucoup de représentation, il délégua son frère pour recevoir cet honneur. Mais ce fut la seule de ses attributions de capitaine qu'il résigna; toutes les autres, nécessaires et utiles, si pénibles qu'elles fussent pour lui, il les remplit avec la plus grande exactitude; il demeurait couché, mais son esprit et son courage restèrent debout et fermes jusqu'à son dernier soupir et même au delà. Il pouvait épuiser son ennemi qui s'était imprudemment avancé dans les terres, et il lui en coûta beaucoup de ce que, faute d'un peu de vie et de ce qu'il n'avait personne à qui remettre la conduite de cette guerre et le gouvernement en ces temps difficiles, il se trouvait contraint de chercher une victoire, toujours incertaine, qui ferait couler des flots de sang, tandis qu'il avait sous la main les moyens d'obtenir, sans grandes pertes, un succès assuré. Toutefois il profita merveilleusement de ce que sa maladie se prolongeait, pour user son adversaire, l'attirer loin de sa flotte et des places fortes qu'il possédait sur les côtes d'Afrique, et cela, jusqu'au dernier jour de sa vie que, de propos délibéré, il réservait et employa à cette grande journée. Il forma sa ligne de bataille en cercle, investissant de toutes parts l'armée des Portugais; et, ce cercle venant à se rétrécir et à se fermer, obligés de faire face de tous côtés, non seulement ils se trouvèrent gênés pendant le combat (qui fut très acharné, en raison de la valeur du jeune roi qui attaquait), mais encore ils furent mis dans l'impossibilité de fuir après leur déroute. Aussi trouvant toutes les issues occupées et fermées, contraints de se replier sur eux-mêmes, «entassés non seulement par le carnage, mais aussi par la fuite (Tite Live)», et de s'amonceler les uns sur les autres, ils procurèrent aux vainqueurs une victoire complète, des plus meurtrière pour les vaincus. Mourant, Mouley-Moluch se fit porter et mener çà et là, partout où besoin en était; circulant au travers des rangs, il encourageait ses capitaines et ses soldats, les uns après les autres. Ses troupes cédant sur un point de sa ligne, on ne put l'empêcher de monter à cheval et de mettre l'épée à la main, s'efforçant de se jeter dans la mêlée, tandis que ses gens l'arrêtaient, qui par la bride, qui par sa robe ou ses étriers. Cet effort acheva d'épuiser le peu de vie qui lui restait; on le recoucha et il ne sortit plus de son évanouissement qu'un instant, en sursaut, pour, sans recouvrer aucune autre faculté, dire de taire sa mort, ce qui était bien l'ordre le plus important qu'il put donner à ce moment, afin que la nouvelle ne vînt pas désespérer les siens; et il expira, tenant un doigt sur sa bouche close, signe ordinaire de faire silence. Qui a jamais vécu si longtemps et si avant dans la mort? qui jamais plus que lui, est mort debout?
Tranquillité d'âme de Caton, résolu à la mort et sur le point de se la donner.—L'attitude la plus courageuse à conserver vis-à-vis de la mort, et la plus naturelle, c'est de la voir venir, non seulement sans étonnement, mais aussi sans * préoccupation; de continuer à vivre, jusqu'à ce qu'elle s'empare de nous, sans rien changer à son genre de vie, comme fit Caton, qui s'amusait à étudier et à dormir, quand déjà il avait résolu sa fin violente et sanglante, qu'elle était présente * à sa pensée et dans son cœur, et qu'il la tenait en sa main.
Montaigne, petit et trapu, courait volontiers la poste dans sa jeunesse.—Je n'étais pas des moins résistants à courir la poste, exercice auquel conviennent les gens de ma taille, petite et trapue; mais j'y ai renoncé, il fatigue trop pour être pratiqué longtemps.
L'usage de disposer à demeure des chevaux de relais, de distance en distance, a été établi par Cyrus; les Romains l'ont employé.—Je lisais tout à l'heure que le roi Cyrus, afin de recevoir plus promptement les nouvelles des diverses parties de son empire, qui était fort étendu, fit expérimenter ce qu'un cheval peut, en un jour, parcourir d'une seule traite, et qu'il fit établir, à cette distance les uns des autres, des hommes qui avaient charge de tenir des chevaux prêts, pour en fournir à ceux qui lui étaient dépêchés; on dit que la vitesse ainsi obtenue, atteint celle des grues.
César rapporte que L. Vibulus Rufus, pressé de porter un avis à Pompée, se rendit vers lui en marchant jour et nuit, et changeant de chevaux, chemin faisant, pour aller plus vite.—César lui-même, dit Suétone, faisait cent milles par jour sur un char de louage, mais c'était un fameux courrier; car * là où les rivières interceptaient la route, il les franchissait à la nage et ne se détournait pas * de sa direction pour aller chercher un pont ou un gué.—Tibérius Néron (Tibère) allant voir son frère Drusus, qui se trouvait malade en Allemagne, fit deux cents milles en vingt-quatre heures; il voyageait avec trois chars.—Pendant la guerre de Rome contre le roi Antiochus, T. Sempronius Gracchus, écrit Tite Live, «alla en trois jours d'Amphise à Pella, sur des chevaux de relais, marchant avec une rapidité presque incroyable»; en se rendant compte des lieux, il semble qu'en la circonstance, il a dû faire usage de relais permanents et non de relais récemment établis en vue de cette course.
Emploi d'hirondelles, de pigeons, pour faire parvenir rapidement les nouvelles.—Pour communiquer avec les siens, Cecina imagina un moyen bien plus prompt: il emportait avec lui des hirondelles, et, quand il voulait donner de ses nouvelles, il les relâchait après les avoir teintes d'une couleur convenue avec ses correspondants, suivant ce qu'il voulait leur faire savoir, et elles regagnaient leurs nids.
A Rome, les chefs de famille qui allaient au théâtre, emportaient dans leur sein des pigeons auxquels ils attachaient des lettres et qu'ils lâchaient quand ils voulaient mander quelque chose à ceux des leurs demeurés au logis; ces pigeons étaient dressés à leur rapporter la réponse.—D. Brutus, assiégé dans Modène, usa de ce procédé, et d'autres pareillement en d'autres circonstances.
Au Pérou, c'était avec des porteurs que se courait la poste.—Au Pérou, on courait la poste avec des hommes qui vous portaient sur leurs épaules, à l'aide de brancards; ils y mettaient une telle agilité que, tout en courant, les porteurs qui devaient céder la place à d'autres, le faisaient sans ralentir leur course d'un seul pas.
Mesure prise en Turquie pour assurer le service des courriers.—J'ai ouï dire que les Valaques, qui sont employés comme courriers pour le service du Grand Seigneur, vont avec une rapidité extrême, d'autant qu'ils sont autorisés à démonter le premier passant qui se rencontre sur leur route, en lui laissant, en échange du sien, leur cheval épuisé de fatigue.—Pour se préserver de la lassitude, ils se ceignent fortement les reins avec une large bande d'étoffe, comme assez d'autres le pratiquent; j'en ai usé, mais n'en ai éprouvé aucun soulagement.
Les états politiques sont sujets aux mêmes vicissitudes et accidents que le corps humain; lorsque la population s'accroît outre mesure, on recourt aux émigrations, à la guerre, etc.—Il existe, dans ce qui est la règle universelle des œuvres de la nature, une merveilleuse corrélation et une similitude qui montrent bien qu'elle n'est pas l'effet du hasard et que sa direction n'est pas le fait de plusieurs. Les maladies, les conditions diverses de notre corps, se retrouvent dans les états et les gouvernements; tout comme les individus, les royaumes, les républiques naissent, fleurissent et déclinent, quand la vieillesse les atteint. Nous sommes sujets à des surabondances d'humeurs inutiles et nuisibles; les médecins les redoutent, même quand ces humeurs sont de celles qui nous sont bonnes, disant à cela que rien n'étant stable en nous, une santé trop florissante, qui nous communique trop de vivacité et de vigueur, est à contenir et à affaiblir avec art, de peur que la nature n'ayant plus son fonctionnement normal lorsqu'elle est arrivée à un degré où il ne lui est plus possible de continuer à s'améliorer, il n'en résulte un mouvement en arrière trop subit qui occasionne des désordres; c'est pour cela qu'ils prescrivent aux athlètes les purgations et les saignées, afin de leur enlever cet excès de santé; quant aux humeurs qui nous sont préjudiciables, leur surabondance est la cause ordinaire de nos maladies.
De semblables superfluités se voient souvent dans les états malades, et, en pareil cas, on leur administre pareillement des purgations de diverses sortes; par exemple, on expulse des familles en grand nombre pour en décharger le pays, et elles vont ailleurs chercher où s'implanter aux dépens d'autrui. C'est ainsi que nos anciens Francs, partis du fond de l'Allemagne, vinrent s'emparer de la Gaule, en en chassant ses anciens habitants; c'est à cela aussi que fut dû ce flot immense qui s'écoula en Italie, sous la conduite de Brennus et autres; que les Goths et les Vandales, ainsi que les peuples qui possèdent actuellement la Grèce, abandonnèrent leur pays natal, pour aller s'établir plus au large ailleurs; à peine, dans le monde, existe-t-il deux ou trois coins qui n'aient pas ressenti les effets de ces migrations.—C'est de la sorte que les Romains créaient leurs colonies. Lorsqu'ils sentaient la population de leur ville croître outre mesure, ils l'allégeaient de ce qui, en elle, leur était le moins nécessaire et l'envoyaient habiter et cultiver les terres qu'ils avaient conquises. Parfois aussi, ils ont intentionnellement entretenu la guerre avec certains de leurs ennemis, non seulement pour tenir le peuple en haleine, de peur que l'oisiveté, mère de la corruption, ne leur apportât pire: «Nous subissons les maux inséparables d'une trop longue paix; plus terrible que les armes, le luxe nous a domptés (Juvénal)»; mais encore pour servir de saignée à leur république, calmer les aspirations trop fougueuses de leur jeunesse, tailler et élaguer les branches de cet arbre * se développant avec trop de vigueur; c'est ce à quoi leur servirent jadis leurs guerres contre les Carthaginois.
Quand il conclut le traité de Brétigny, Édouard III d'Angleterre ne voulut pas comprendre, dans la paix générale qu'il fit avec notre roi, le différend relatif au duché de Bretagne, afin d'avoir où se débarrasser de cette foule d'Anglais qu'il avait employés au règlement de ses affaires sur le continent et empêcher qu'ils ne se rejetassent sur l'Angleterre.—Ce fut aussi une des raisons qui décidèrent notre roi Philippe à envoyer son fils Jean guerroyer outre mer; il emmenait de la sorte * hors du royaume toute cette jeunesse aux passions ardentes, enrôlée sous sa bannière.
Quelques personnes, en ces temps-ci, raisonnent de la même façon; elles souhaiteraient que ce sentiment chaleureux qui est en nous, trouvât un dérivatif dans une guerre faite à quelqu'un de nos voisins, de peur que ces humeurs viciées qui, pour le moment, nous tracassent, ne continuent, si on ne les fait s'écouler ailleurs, l'état de fièvre qui nous tient et ne finissent par causer la ruine complète de notre pays. Il faut convenir qu'une guerre étrangère est un mal moindre qu'une guerre civile; mais je ne crois pas que Dieu soit favorable à une entreprise aussi inique que serait de chercher querelle à autrui et de l'offenser, pour notre propre commodité: «O puissante Némésis, fais que je ne désire rien à tel point que j'entreprenne de l'avoir au détriment de son légitime possesseur (Catulle).»
La faiblesse de notre condition nous réduit à recourir, dans un bon but, à de mauvais moyens; les combats de gladiateurs avaient été inventés pour inspirer au peuple romain le mépris de la mort.—Et cependant la faiblesse de notre condition nous pousse souvent à employer des moyens condamnables pour arriver à bien. Lycurgue, le plus vertueux et le plus parfait législateur qui fut jamais, imagina, pour inspirer la tempérance à son peuple, ce moyen si contraire à la justice, de contraindre les Ilotes, leurs esclaves, à s'enivrer, afin que les voyant, sous l'action du vin, perdre et l'esprit et tous sentiments, les Spartiates prissent en horreur de s'adonner à ce vice.—Ceux qui autorisaient que les criminels condamnés à mort fussent, quel que fût le genre de mort que portait la condamnation, disséqués tout vifs par les médecins, pour permettre à ceux-ci de saisir à même l'être vivant, le fonctionnement de nos organes intérieurs, et, par là, arriver à plus de certitude dans la pratique de leur art, étaient encore plus dans leur tort; car s'il est indispensable de transgresser les lois de l'humanité, il est plus excusable de le faire dans l'intérêt de la santé de l'âme que de celle du corps, ainsi que le faisaient les Romains, quand, pour inspirer au peuple la vaillance et le mépris des dangers et de la mort, ils lui donnaient en spectacle ces furieux combats de gladiateurs et d'escrimeurs à outrance, qui se combattaient, s'écharpaient et s'entretuaient en sa présence: «Autrement quel serait le but de ces combats impies de gladiateurs, de ces massacres de jeunes gens, de cette volupté se repaissant du sang (Prudence)?» usage qui dura jusqu'à l'empereur Théodose: «Saisissez, ô prince, une gloire réservée à votre règne, la seule dont il vous reste à grossir l'héritage paternel. Que le sang humain ne soit plus versé dans nos cirques, pour le plaisir du peuple! Que l'arène se contente du sang des bêtes et que nos regards ne soient plus souillés par la vue de jeux homicides (Prudence).»—Ce devait être vraiment un merveilleux exemple, d'une puissante action sur l'éducation du peuple, que d'avoir, chaque jour, sous les yeux, cent, deux cents et jusqu'à mille couples d'hommes armés les uns contre les autres, se taillant en pièces avec un courage si résolu, qu'on ne les vit jamais laisser échapper un mot témoignant de la faiblesse ou implorant de la pitié, tourner le dos, ou faire seulement un mouvement pouvant les faire soupçonner de lâcheté pour esquiver le coup porté par l'adversaire; ils tendaient la gorge à son épée et s'offraient à ses coups. Il est arrivé à plusieurs d'entre eux, blessés à mort, percés de coups, de faire demander au peuple, avant de s'étendre sur place pour expirer, s'il était satisfait de la manière dont ils avaient accompli leur devoir. Il ne fallait pas seulement qu'ils combattissent et que le combat se terminât fatalement par leur mort, il fallait encore qu'ils le fissent avec courage; si bien qu'on les huait et les accablait de malédictions, si on les voyait répugner à recevoir le coup fatal; les jeunes filles elles-mêmes les y incitaient: «La vierge modeste se lève à chaque coup; toutes les fois que le vainqueur égorge son adversaire, elle est charmée et ravie, et si le vaincu demande grâce, elle renverse le pouce et ordonne qu'il meure (Prudence).» Les premiers Romains employaient des criminels à ces jeux sanglants qui étaient un moyen d'éducation; après, on y a employé des esclaves auxquels on n'avait rien à reprocher, et même des hommes libres qui se vendaient dans ce but; on y vit même des sénateurs, des chevaliers romains, et jusqu'à des femmes: «Maintenant ils vendent leur sang et, pour un prix convenu, vont mourir dans l'arène; en pleine paix, chacun d'eux s'est d'abord fait un ennemi, pour venir ensuite le combattre devant le peuple (Manilius)»; «Mêlé aux frémissements de ces nouveaux jeux, un sexe inhabile au dur maniement du fer, descend effrontément dans l'arène aux applaudissements de la foule et combat à l'instar des gladiateurs (Stace)»; ce qui me paraîtrait bien étrange et incroyable, si nous n'étions accoutumés à voir, tous les jours, dans nos guerres, tant de myriades d'étrangers engageant, pour de l'argent, leur sang et leur vie au service de querelles dans lesquelles ils n'ont aucun intérêt.