Les difficultez, si i'en rencontre en lisant, ie n'en ronge pas mes
ongles: ie les laisse là, apres leur auoir faict vne charge ou deux.
Si ie m'y plantois, ie m'y perdrois, et le temps: car i'ay vn esprit
primsautier. Ce que ie ne voy de la premiere charge, ie le voy moins
en m'y obstinant. Ie ne fay rien sans gayeté: et la continuation et
contention trop ferme esblouït mon iugement, l'attriste, et le lasse.
Ma veuë s'y confond, et s'y dissipe. Il faut que ie la retire, et que ie
l'y remette à secousses. Tout ainsi que pour iuger du lustre de l'escarlatte,1
on nous ordonne de passer les yeux pardessus, en la parcourant
à diuerses veuës, soudaines reprinses et reiterées. Si ce
liure me fasche, i'en prens vn autre, et ne m'y addonne qu'aux
heures, où l'ennuy de rien faire commence à me saisir. Ie ne me
prens gueres aux nouueaux, pour ce que les anciens me semblent
plus pleins et plus roides: ny aux Grecs, par ce que mon iugement
ne sçait pas faire ses besoignes d'vne puerile et apprantisse intelligence.
   Entre les liures simplement plaisans, ie trouue des modernes,
le Decameron de Boccace, Rabelays, et les baisers de Iean
second, s'il les faut loger sous ce tiltre, dignes qu'on s'y amuse.2
Quant aux Amadis, et telles sortes d'escrits, ils n'ont pas eu le credit
d'arrester seulement mon enfance. Ie diray encore cecy, ou
hardiment, ou temerairement, que cette vieille ame poisante, ne se
laisse plus chatouiller, non seulement à l'Arioste, mais encores au
bon Ouide: sa facilité, et ses inuentions, qui m'ont rauy autresfois,
à peine m'entretiennent elles à cette heure. Ie dy librement mon
aduis de toutes choses, voire et de celles qui surpassent à l'aduenture
ma suffisance, et que ie ne tiens aucunement estre de ma iurisdiction.
Ce que i'en opine, c'est aussi pour declarer la mesure de ma
veuë, non la mesure des choses. Quand ie me trouue dégousté de3
l'Axioche de Platon, comme d'vn ouurage sans force, eu esgard à vn
tel autheur, mon iugement ne s'en croit pas. Il n'est pas si outrecuidé
de s'opposer à l'authorité de tant d'autres fameux iugemens
anciens: qu'il tient ses regens et ses maistres: et auecq lesquels il
est plustost content de faillir. Il s'en prend à soy, et se condamne,
ou de s'arrester à l'escorce, ne pouuant penetrer iusques au fonds:
ou de regarder la chose par quelque faux lustre. Il se contente de
se garentir seulement du trouble et du desreglement: quant à sa
foiblesse, il la reconnoist, et aduoüe volontiers. Il pense donner
iuste interpretation aux apparences, que sa conception luy presente:
mais elles sont imbecilles et imparfaictes. La plus part des fables
d'Esope ont plusieurs sens et intelligences: ceux qui les mythologisent,
en choisissent quelque visage, qui quadre bien à la fable:
mais pour la pluspart, ce n'est que le premier visage et superficiel:
il y en a d'autres plus vifs, plus essentiels et internes, ausquels ils
n'ont sçeu penetrer: voyla comme i'en fay.   Mais pour suyure ma
route: il m'a tousiours semblé, qu'en la poësie, Virgile, Lucrece,
Catulle, et Horace, tiennent de bien loing le premier rang: et
signamment Virgile en ses Georgiques, que i'estime le plus accomply1
ouurage de la poësie: à comparaison duquel on peut reconnoistre
aysément qu'il y a des endroicts de l'Æneide, ausquels l'autheur eust
donné encore quelque tour de pigne s'il en eust eu loisir. Et le cinquiesme
liure en l'Æneide me semble le plus parfaict. I'ayme aussi
Lucain, et le practique volontiers, non tant pour son stile, que pour
sa valeur propre, et verité de ses opinions et iugemens. Quant au
bon Terence, la mignardise, et les graces du langage Latin, ie le
trouue admirable à representer au vif les mouuemens de l'ame, et la
condition de nos mœurs: à toute heure nos actions me reiettent à
luy. Ie ne le puis lire si souuent que ie n'y trouue quelque beauté et2
grace nouuelle. Ceux des temps voisins à Virgile se plaignoient, dequoy
aucuns luy comparoient Lucrece. Ie suis d'opinion, que c'est à
la verité vne comparaison inegale: mais i'ay bien à faire à me r'asseurer
en cette creance, quand ie me treuue attaché à quelque beau
lieu de ceux de Lucrece. S'ils se piquoient de cette comparaison, que
diroient ils de la bestise et stupidité barbaresque, de ceux qui luy
comparent à cette heure Arioste: et qu'en diroit Arioste luy-mesme?

O seclum insipiens et infacetum!

I'estime que les anciens auoient encore plus à se plaindre de ceux
qui apparioient Plaute à Terence (cestuy-cy sent bien mieux son3
Gentil-homme) que Lucrece à Virgile. Pour l'estimation et preference
de Terence, fait beaucoup, que le pere de l'eloquence Romaine
l'a si souuent en la bouche, seul de son reng: et la sentence, que
le premier iuge des poëtes Romains donne de son compagnon.   Il
m'est souuent tombé en fantasie, comme en nostre temps, ceux qui
se meslent de faire des comedies, ainsi que les Italiens, qui y sont
assez heureux, employent trois ou quatre argumens de celles de
Terence, ou de Plaute, pour en faire vne des leurs. Ils entassent en
vne seule comedie, cinq ou six contes de Boccace. Ce qui les fait
ainsi se charger de matiere, c'est la deffiance qu'ils ont de se pouuoir
soustenir de leurs propres graces. Il faut qu'ils trouuent vn
corps où s'appuyer: et n'ayans pas du leur assez dequoy nous arrester,
ils veulent que le conte nous amuse. Il en va de mon autheur
tout au contraire: les perfections et beautez de sa façon de dire,
nous font perdre l'appetit de son subiect. Sa gentillesse et sa mignardise
nous retiennent par tout. Il est par tout si plaisant,

Liquidus, puróque simillimus amni,

et nous remplit tant l'ame de ses graces, que nous en oublions1
celles de sa fable.   Cette mesme consideration me tire plus auant.
Ie voy que les bons et anciens poëtes ont euité l'affectation et la
recherche, non seulement des fantastiques eleuations Espagnoles
et Petrarchistes, mais des pointes mesmes plus douces et plus retenues,
qui sont l'ornement de tous les ouurages poëtiques des
siecles suyuans. Si n'y a il bon iuge qui les trouue à dire en ces
anciens, et qui n'admire plus sans comparaison, l'egale polissure
et cette perpetuelle douceur et beauté fleurissante des epigrammes
de Catulle, que tous les esguillons, dequoy Martial esguise la queuë
des siens. C'est cette mesme raison que ie disoy tantost, comme2
Martial de soy, minus illi ingenio laborandum fuit, in cuius locum
materia successerat. Ces premiers là, sans s'esmouuoir et sans se
picquer se font assez sentir: ils ont dequoy rire par tout, il ne faut
pas qu'ils se chatouillent: ceux-cy ont besoing de secours estranger:
à mesure qu'ils ont moins d'esprit, il leur faut plus de corps:
ils montent à cheual par ce qu'ils ne sont assez forts sur leurs iambes.
Tout ainsi qu'en nos bals, ces hommes de vile condition, qui
en tiennent escole, pour ne pouuoir representer le port et la decence
de nostre noblesse, cherchent à se recommander par des
sauts perilleux, et autres mouuemens estranges et basteleresques.3
Et les dames ont meilleur marché de leur contenance, aux danses
où il y a diuerses descoupeures et agitation de corps, qu'en certaines
autres danses de parade, où elles n'ont simplement qu'à
marcher vn pas naturel, et representer vn port naïf et leur grace
ordinaire. Et comme i'ay veu aussi les badins excellens, vestus en
leur à tous les iours, et en vne contenance commune, nous donner
tout le plaisir qui se peut tirer de leur art: les apprentifs, qui ne
sont de si haute leçon, auoir besoin de s'enfariner le visage, se
trauestir, se contrefaire en mouuemens de grimaces sauuages, pour
nous apprester à rire. Cette mienne conception se reconnoist mieux
qu'en tout autre lieu, en la comparaison de l'Æneide et du Furieux.
Celuy-là on le voit aller à tire d'aisle, d'vn vol haut et ferme, suyuant
tousiours sa poincte: cestuy-cy voleter et sauteler de conte
en conte, comme de branche en branche, ne se fiant à ses aisles,
que pour vne bien courte trauerse: et prendre pied à chasque
bout de champ, de peur que l'haleine et la force luy faille,

Excursúsque breues tentat.1

Voyla donc quant à cette sorte de subiects, les autheurs qui me
plaisent le plus.   Quant à mon autre leçon, qui mesle vn peu
plus de fruit au plaisir, par où i'apprens à renger mes opinions et
conditions, les liures qui m'y seruent, c'est Plutarque, dépuis qu'il
est François, et Seneque. Ils ont tous deux cette notable commodité
pour mon humeur, que la science que i'y cherche, y est traictée
à pieces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'vn long
trauail, dequoy ie suis incapable. Ainsi sont les Opuscules de Plutarque
et les Epistres de Seneque, qui sont la plus belle partie de
leurs escrits, et la plus profitable. Il ne faut pas grande entreprinse2
pour m'y mettre, et les quitte où il me plaist. Car elles n'ont point
de suite et dependance des vnes aux autres. Ces autheurs se rencontrent
en la plus part des opinions vtiles et vrayes: comme aussi
leur fortune les fit naistre enuiron mesme siecle: tous deux precepteurs
de deux Empereurs Romains: tous deux venus de pays
estranger: tous deux riches et puissans. Leur instruction est de la
cresme de la philosophie, et presentée d'vne simple façon et pertinente.
Plutarque est plus vniforme et constant: Seneque plus ondoyant
et diuers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend pour armer
la vertu contre la foiblesse, la crainte, et les vitieux appetis: l'autre3
semble n'estimer pas tant leur effort, et desdaigner d'en haster
son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions Platoniques,
douces et accommodables à la societé ciuile: l'autre les a
Stoïques et Epicuriennes, plus esloignées de l'vsage commun, mais
selon moy plus commodes en particulier, et plus fermes. Il paroist
en Seneque qu'il preste vn peu à la tyrannie des Empereurs de son
temps: car ie tiens pour certain, que c'est d'vn iugement forcé,
qu'il condamne la cause de ces genereux meurtriers de Cæsar:
Plutarque est libre par tout. Seneque est plein de pointes et saillies,
Plutarque de choses. Celuy là vous eschauffe plus, et vous4
esmeut, cestuy-cy vous contente d'auantage, et vous paye mieux:
il nous guide, l'autre nous pousse.   Quant à Cicero, les ouurages,
qui me peuuent seruir chez luy à mon desseing, ce sont ceux qui
traittent de la philosophie, specialement morale. Mais à confesser
hardiment la verité (car puis qu'on a franchi les barrieres de l'impudence,
il n'y a plus de bride) sa façon d'escrire me semble ennuyeuse:
et toute autre pareille façon. Car ses prefaces, definitions,
partitions, etymologies, consument la plus part de son ouurage. Ce
qu'il y a de vif et de moüelle, est estouffé par ces longueries d'apprets.
Si i'ay employé vne heure à le lire, qui est beaucoup pour1
moy, et que ie r'amentoiue ce que i'en ay tiré de suc et de substance,
la plus part du temps ie n'y treuue que du vent: car il
n'est pas encor venu aux argumens, qui seruent à son propos, et
aux raisons qui touchent proprement le neud que ie cherche. Pour
moy, qui ne demande qu'à deuenir plus sage, non plus sçauant ou
eloquent, ces ordonnances logiciennes et Aristoteliques ne sont pas
à propos. Ie veux qu'on commence par le dernier poinct: i'entens
assez que c'est que mort, et volupté, qu'on ne s'amuse pas à les
anatomizer. Ie cherche des raisons bonnes et fermes, d'arriuée, qui
m'instruisent à en soustenir l'effort. Ny les subtilitez grammairiennes,2
ny l'ingenieuse contexture de parolles et d'argumentations, n'y
seruent. Ie veux des discours qui donnent la premiere charge dans
le plus fort du doubte: les siens languissent autour du pot. Ils sont
bons pour l'escole, pour le barreau, et pour le sermon, où nous
auons loisir de sommeiller: et sommes encores vn quart d'heure
apres, assez à temps, pour en retrouuer le fil. Il est besoin de parler
ainsin aux iuges, qu'on veut gaigner à tort ou à droit, aux
enfans, et au vulgaire, à qui il faut tout dire, et voir ce qui portera.
Ie ne veux pas qu'on s'employe à me rendre attentif, et qu'on
me crie cinquante fois, Or oyez, à la mode de nos heraux. Les Romains3
disoyent en leur religion, Hoc age: que nous disons en la
nostre, Sursum corda, ce sont autant de parolles perdues pour moy.
I'y viens tout preparé du logis: il ne me faut point d'alechement,
ny de saulse: ie mange bien la viande toute crue: et au lieu de
m'esguiser l'appetit par ces preparatoires et auant-ieux, on me le
lasse et affadit. La licence du temps m'excusera elle de cette sacrilege
audace, d'estimer aussi trainans les dialogismes de Platon
mesme, estouffans par trop sa matiere? Et de pleindre le temps
que met à ces longues interlocutions vaines et preparatoires, vn
homme, qui auoit tant de meilleures choses à dire? Mon ignorance
m'excusera mieux, sur ce que ie ne voy rien en la beauté de son
langage. Ie demande en general les liures qui vsent des sciences,
non ceux qui les dressent. Les deux premiers, et Pline, et leurs
semblables, ils n'ont point de Hoc age, ils veulent auoir à faire à
gens qui s'en soyent aduertis eux mesmes: ou s'ils en ont, c'est vn,
Hoc age, substantiel et qui a son corps à part.   Ie voy aussi volontiers
les Epistres ad Atticum, non seulement par ce qu'elles contiennent1
vne tresample instruction de l'Histoire et affaires de son
temps: mais beaucoup plus pour y descouurir ses humeurs priuées.
Car i'ay vne singuliere curiosité, comme i'ay dict ailleurs, de
connoistre l'ame et les naïfs iugemens de mes autheurs. Il faut
bien iuger leur suffisance, mais non pas leurs mœurs, ny eux par
cette montre de leurs escris, qu'ils étalent au theatre du monde.
I'ay mille fois regretté, que nous ayons perdu le liure que Brutus
auoit escrit de la vertu: car il fait bel apprendre la theorique de
ceux qui sçauent bien la practique. Mais d'autant que c'est autre
chose le presche, que le prescheur: i'ayme bien autant voir Brutus2
chez Plutarque, que chez luy-mesme. Ie choisiroy plustost de sçauoir
au vray les deuis qu'il tenoit en sa tente, à quelqu'vn de ses
priuez amis, la veille d'vne bataille, que les propos qu'il tint le
lendemain à son armée: et qu'il faisoit en son cabinet et en sa
chambre, que ce qu'il faisoit emmy la place et au Senat.   Quant
à Cicero, ie suis du iugement commun, que hors la science, il n'y
auoit pas beaucoup d'excellence en son ame: il estoit bon citoyen,
d'vne nature debonnaire, comme sont volontiers les hommes gras,
et gosseurs, tel qu'il estoit, mais de mollesse et de vanité ambitieuse,
il en auoit sans mentir beaucoup. Et si ne sçay comment3
l'excuser d'auoir estimé sa poësie digne d'estre mise en lumiere.
Ce n'est pas grande imperfection, que de mal faire des vers, mais
c'est imperfection de n'auoir pas senty combien ils estoyent indignes
de la gloire de son nom. Quant à son eloquence, elle est du
tout hors de comparaison, ie croy que iamais homme ne l'egalera.
Le ieune Cicero, qui n'a ressemblé son pere que de nom, commandant
en Asie, il se trouua vn iour en sa table plusieurs estrangers,
et entre autres Cæstius assis au bas bout, comme on se fourre souuent
aux tables ouuertes des grands: Cicero s'informa qui il estoit
à l'vn de ses gents, qui luy dit son nom: mais comme celuy qui4
songeoit ailleurs, et qui oublioit ce qu'on luy respondoit, il le luy
redemanda encore dépuis deux ou trois fois: le seruiteur pour
n'estre plus en peine de luy redire si souuent mesme chose, et pour
le luy faire cognoistre par quelque circonstance, C'est, dit-il, ce
Cæstius de qui on vous a dict, qu'il ne fait pas grand estat de l'eloquence
de vostre pere au prix de la sienne: Cicero s'estant soudain
picqué de cela, commanda qu'on empoignast ce pauure Cæstius, et
le fit tres-bien fouëter en sa presence: voyla vn mal courtois hoste.
Entre ceux mesmes, qui ont estimé toutes choses contées cette
sienne eloquence incomparable, il y en a eu, qui n'ont pas laissé1
d'y remerquer des fautes. Comme ce grand Brutus son amy, disoit
que c'estoit vne eloquence cassée et esrenée, fractam et elumbem.
Les orateurs voisins de son siecle, reprenoyent aussi en luy, ce curieux
soing de certaine longue cadance, au bout de ses clauses, et
notoient ces mots, esse videatur, qu'il y employe si souuent. Pour
moy, i'ayme mieux vne cadance qui tombe plus court, coupée en
yambes. Si mesle il par fois bien rudement ses nombres, mais rarement.
I'en ay remerqué ce lieu à mes aureilles. Ego verò me minus
diu senem esse mallem, quàm esse senem, antequam essem.   Les
historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et2
quant et quant l'homme en general, de qui ie cherche la cognoissance,
y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu: la varieté
et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la
diuersité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le
menacent. Or ceux qui escriuent les vies, d'autant qu'ils s'amusent
plus aux conseils qu'aux euenemens: plus à ce qui part du dedans,
qu'à ce qui arriue au dehors: ceux là me sont plus propres. Voyla
pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque. Ie suis
bien marry que nous n'ayons vne douzaine de Laërtius, ou qu'il ne
soit plus estendu, ou plus entendu. Car ie suis pareillement curieux3
de cognoistre les fortunes et la vie de ces grands precepteurs du
monde, comme de cognoistre la diuersité de leurs dogmes et fantasies.
En ce genre d'estude des Histoires, il faut feuilleter sans
distinction toutes sortes d'autheurs et vieils et nouueaux, et barragouins
et François, pour y apprendre les choses, dequoy diuersement
ils traictent.   Mais Cæsar singulierement me semble meriter
qu'on l'estudie, non pour la science de l'Histoire seulement, mais
pour luy mesme: tant il a de perfection et d'excellence par dessus
tous les autres: quoy que Salluste soit du nombre. Certes ie lis cet
autheur auec vn peu plus de reuerence et de respect, qu'on ne lit
les humains ouurages: tantost le considerant luy-mesme par ses
actions, et le miracle de sa grandeur: tantost la pureté et inimitable
polissure de son langage, qui a surpassé non seulement tous
les historiens, comme dit Cicero, mais à l'aduenture Cicero mesme.
Auec tant de syncerité en ses iugemens, parlant de ses ennemis,
que sauf les fausses couleurs, dequoy il veut couurir sa mauuaise
cause, et l'ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu'en cela1
seul on y puisse trouuer à redire, qu'il a esté trop espargnant à
parler de soy: car tant de grandes choses ne peuuent auoir esté
executées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien, qu'il
n'y en met.   I'ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens.
Les simples, qui n'ont point dequoy y mesler quelque chose du leur,
et qui n'y apportent que le soin, et la diligence de r'amasser tout
ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer à la bonne foy toutes
choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier,
pour la cognoissance de la verité. Tel est entre autres pour exemple,
le bon Froissard, qui a marché en son entreprise d'vne si2
franche naïfueté, qu'ayant faict vne faute, il ne craint aucunement
de la recognoistre et corriger, en l'endroit, où il en a esté aduerty:
et qui nous represente la diuersité mesme des bruits qui couroyent,
et les differens rapports qu'on luy faisoit. C'est la matiere de l'Histoire
nuë et informe: chacun en peut faire son profit autant qu'il
a d'entendement. Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce
qui est digne d'estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui
est plus vray-semblable: de la condition des Princes et de leurs
humeurs, ils en concluent les conseils, et leur attribuent les paroles
conuenables: ils ont raison de prendre l'authorité de regler nostre3
creance à la leur: mais certes cela n'appartient à gueres de gens.
Ceux d'entre-deux, qui est la plus commune façon, ceux là nous
gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent
loy de iuger et par consequent d'incliner l'Histoire à leur fantasie:
car depuis que le iugement pend d'vn costé, on ne se peut garder de
contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de
choisir les choses dignes d'estre sçeuës, et nous cachent souuent telle
parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent
pour choses incroyables celles qu'ils n'entendent pas: et peut estre
encore telle chose pour ne la sçauoir dire en bon Latin ou François.
Qu'ils estalent hardiment leur eloquence et leur discours: qu'ils iugent
à leur poste, mais qu'ils nous laissent aussi dequoy iuger apres
eux: et qu'ils n'alterent ny dispensent par leurs racourcimens et par
leur choix, rien sur le corps de la matiere: ains qu'ils nous la r'enuoyent
pure et entiere en toutes ses dimensions.   Le plus souuent
on trie pour cette charge, et notamment en ces siecles icy, des personnes
d'entre le vulgaire, pour cette seule consideration de sçauoir
bien parler: comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire:
et eux ont raison n'ayans esté gagez que pour cela, et1
n'ayans mis en vente que le babil, de ne se soucier aussi principalement
que de cette partie. Ainsin à force de beaux mots ils nous
vont patissant vne belle contexture des bruits, qu'ils ramassent és
carrefours des villes. Les seules bonnes Histoires sont celles, qui
ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires,
ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu
la fortune d'en conduire d'autres de mesme sorte. Telles sont quasi
toutes les Grecques et Romaines. Car plusieurs tesmoings oculaires
ayans escrit de mesme subiect (comme il aduenoit en ce temps là,
que la grandeur et le sçauoir se rencontroient communement) s'il y2
a de la faute, elle doit estre merueilleusement legere, et sur vn accident
fort doubteux. Que peut on esperer d'vn medecin traictant
de la guerre, ou d'vn escholier traictant les desseins des Princes?
Si nous voulons remerquer la religion, que les Romains auoient en
cela, il n'en faut que cet exemple: Asinius Pollio trouuoit és histoires
mesme de Cæsar quelque mesconte, en quoy il estoit tombé,
pour n'auoir peu ietter les yeux en tous les endroits de son armée,
et en auoir creu les particuliers, qui luy rapportoient souuent des
choses non assez verifiées, ou bien pour n'auoir esté assez curieusement
aduerty par ses lieutenans des choses, qu'ils auoient conduites3
en son absence. On peut voir par là, si cette recherche de la
verité est delicate, qu'on ne se puisse pas fier d'vn combat à la
science de celuy, qui y a commandé; ny aux soldats, de ce qui s'est
passé pres d'eux, si à la mode d'vne information iudiciaire, on ne
confronte les tesmoins, et reçoit les obiects sur la preuue des
ponctilles, de chaque accident. Vrayement la connoissance que
nous auons de nos affaires est bien plus lasche. Mais cecy a esté
suffisamment traicté par Bodin, et selon ma conception.   Pour
subuenir vn peu à la trahison de ma memoire, et à son defaut, si
extreme, qu'il m'est aduenu plus d'vne fois, de reprendre en main
des liures, comme recents, et à moy inconnus, que i'auoy leu soigneusement
quelques années au parauant, et barbouillé de mes
notes: i'ay pris en coustume dépuis quelque temps, d'adiouster au
bout de chasque liure, ie dis de ceux desquels ie ne me veux seruir
qu'vne fois, le temps auquel i'ay acheué de le lire, et le iugement
que i'en ay retiré en gros: à fin que cela me represente au moins
l'air et idée generale que i'auois conceu de l'autheur en le lisant.
Ie veux icy transcrire aucunes de ces annotations.   Voicy ce que1
ie mis il y a enuiron dix ans en mon Guicciardin: car quelque langue
que parlent mes liures, ie leur parle en la mienne. Il est historiographe
diligent, et duquel à mon aduis, autant exactement que
de nul autre, on peut apprendre la verité des affaires de son temps:
aussi en la pluspart en a-t-il esté acteur luy mesme, et en rang honnorable.
Il n'y a aucune apparence que par haine, faueur, ou vanité
il ayt déguisé les choses: dequoy font foy les libres iugemens qu'il
donne des grands: et notamment de ceux, par lesquels il auoit esté
auancé, et employé aux charges, comme du Pape Clement septiesme.
Quant à la partie dequoy il semble se vouloir preualoir le plus,2
qui sont ses digressions et discours, il y en a de bons et enrichis
de beaux traits, mais il s'y est trop pleu. Car pour ne vouloir rien
laisser à dire, ayant vn suiect si plain et ample et à peu pres infiny,
il en deuient lasche, et sentant vn peu le caquet scholastique.
I'ay aussi remerqué cecy, que de tant d'ames et effects qu'il iuge,
de tant de mouuemens et conseils, il n'en rapporte iamais vn seul
à la vertu, religion, et conscience: comme si ces parties là estoyent
du tout esteintes au monde: et de toutes les actions, pour belles
par apparence qu'elles soient d'elles mesmes, il en reiecte la cause
à quelque occasion vitieuse, ou à quelque proufit. Il est impossible3
d'imaginer, que parmy cet infiny nombre d'actions, dequoy il iuge,
il n'y en ait eu quelqu'vne produite par la voye de la raison. Nulle
corruption peut auoir saisi les hommes si vniuersellement, que
quelqu'vn n'eschappe de la contagion. Cela me fait craindre qu'il y
aye vn peu de vice de son goust, et peut estre aduenu, qu'il ait
estimé d'autruy selon soy.   En mon Philippe de Comines, il y a
cecy: Vous y trouuerez le langage doux et aggreable, d'vne naïfue
simplicité, la narration pure, et en laquelle la bonne foy de l'autheur
reluit euidemment, exempte de vanité parlant de soy, et
d'affection et d'enuie parlant d'autruy: ses discours et enhortemens,4
accompaignez, plus de bon zele et de verité, que d'aucune
exquise suffisance, et tout par tout de l'authorité et grauité, representant
son homme de bon lieu, et éleué aux grans affaires.

Sur les Memoires de monsieur du Bellay: C'est toujours plaisir
de voir les choses escrites par ceux, qui ont essayé comme il les
faut conduire: mais il ne se peut nier qu'il ne se découure evidemment
en ces deux Seigneurs icy vn grand dechet de la franchise
et liberté d'escrire, qui reluit és anciens de leur sorte: comme au
Sire de Iouinuille domestique de S. Loys, Eginard chancelier de
Charlemaigne, et de plus fresche memoire en Philippe de Comines.
C'est icy plustost vn plaidoyer pour le Roy François, contre l'Empereur
Charles cinquiesme, qu'vne Histoire. Ie ne veux pas croire,
qu'ils ayent rien changé, quant au gros du faict, mais de contourner1
le iugement des euenemens souuent contre raison, à nostre
auantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie
de leur maistre, ils en font mestier: tesmoing les reculemens de
Messieurs de Montmorency et de Brion, qui y sont oubliez, voire le
seul nom de Madame d'Estampes, ne s'y trouue point. On peut
couurir les actions secrettes, mais de taire ce que tout le monde
sçait, et les choses qui ont tiré des effects publiques, et de telle
consequence, c'est vn defaut inexcusable. Somme pour auoir l'entiere
connoissance du Roy François, et des choses aduenuës de son
temps, qu'on s'addresse ailleurs, si on m'en croit. Ce qu'on peut2
faire icy de profit, c'est par la deduction particuliere des batailles
et exploits de guerre, où ces Gentils-hommes se sont trouuez:
quelques paroles et actions priuées d'aucuns Princes de leur temps,
et les pratiques et negociations conduites par le Seigneur de Langeay,
où il y a tout plein de choses dignes d'estre sceues, et des
discours non vulgaires.

CHAPITRE XI.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XI.)
De la cruauté.

IL me semble que la vertu est chose autre, et plus noble, que les
inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées
d'elles mesmes et bien nées, elles suyuent mesme train, et representent
en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la3
vertu sonne ie ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de
se laisser par vne heureuse complexion, doucement et paisiblement
conduire à la suite de la raison. Celuy qui d'vne douceur et facilité
naturelle, mespriseroit les offences receuës, feroit chose tresbelle
et digne de loüange: mais celuy qui picqué et outré iusques au vif
d'vne offence, s'armeroit des armes de la raison contre ce furieux
appetit de vengeance, et apres vn grand conflict, s'en rendroit en
fin maistre, feroit sans doubte beaucoup plus. Celuy-là feroit bien,
et cestuy-cy vertueusement: l'vne action se pourroit dire bonté,
l'autre vertu. Car il semble que le nom de la vertu presuppose de la
difficulté et du contraste, et qu'elle ne peut s'exercer sans partie.
C'est à l'auenture pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et
liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations
sont toutes naïfues et sans effort.   Des philosophes non seulement1
Stoiciens, mais encore Epicuriens (et cette enchere ie l'emprunte
de l'opinion commune, qui est fauce, quoy que die ce subtil
rencontre d'Arcesilaüs, à celuy qui luy reprochoit, que beaucoup
de gents passoient de son eschole en l'Epicurienne, et iamais au
rebours: Ie croy bien. Des coqs il se fait des chappons assez, mais
des chappons il ne s'en fait iamais des coqs. Car à la verité en fermeté
et rigueur d'opinions et de preceptes, la secte Epicurienne ne
cede aucunement à la Stoique. Et vn Stoicien reconnoissant meilleure
foy, que ces disputateurs, qui pour combattre Epicurus, et se
donner beau ieu, luy font dire ce à quoy il ne pensa iamais, contournans2
ses paroles à gauche, argumentans par la loy grammairienne,
autre sens de sa façon de parler, et autre creance, que celle
qu'ils sçauent qu'il auoit en l'ame, et en ses mœurs, dit qu'il a laissé
d'estre Epicurien, pour cette consideration entre autres, qu'il
trouue leur route trop hautaine et inaccessible: et ij qui φιληδονοι
vocantur, sunt φιλοχαλοι et φιλοδιχαιοι, omnésque virtutes et colunt, et
retinent). Des philosophes Stoiciens et Epicuriens, dis-ie, il y en a
plusieurs qui ont iugé, que ce n'estoit pas assez d'auoir l'ame en
bonne assiette, bien reglée et bien disposée à la vertu: ce n'estoit
pas assez d'auoir nos resolutions et nos discours, au dessus de tous3
les efforts de Fortune: mais qu'il falloit encore rechercher les occasions
d'en venir à la preuue: ils veulent quester de la douleur,
de la necessité, et du mespris, pour les combattre, et pour tenir
leur ame en haleine: multum sibi adijcit virtus lacessita.   C'est
l'vne des raisons, pourquoy Epaminondas, qui estoit encore d'vne
tierce secte, refuse des richesses que la Fortune luy met en main,
par vne voye tres-legitime: pour auoir, dit-il, à s'escrimer contre
la pauureté, en laquelle extreme il se maintint tousiours. Socrates
s'essayoit, ce me semble, encor plus rudement, conseruant pour
son exercice, la malignité de sa femme, qui est vn essay à fer4
esmoulu. Metellus ayant seul de tous les Senateurs Romains entrepris
par l'effort de sa vertu, de soustenir la violence de Saturninus
tribun du peuple à Rome, qui vouloit à toute force faire passer vne
loy iniuste, en faueur de la commune: et ayant encouru par là, les
peines capitales que Saturninus auoit establies contre les refusans,
entretenoit ceux, qui en cette extremité, le conduisoient en la place
de tels propos: Que c'estoit chose trop facile et trop lasche que de
mal faire; et que de faire bien, où il n'y eust point de danger,
c'estoit chose vulgaire: mais de faire bien, où il y eust danger,
c'estoit le propre office d'vn homme de vertu. Ces paroles de Metellus1
nous representent bien clairement ce que ie vouloy verifier,
que la vertu refuse la facilité pour compagne; et que cette aisée,
douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d'vne
bonne inclination de nature, n'est pas celle de la vraye vertu. Elle
demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir ou des difficultez
estrangeres à luicter, comme celle de Metellus, par le moyen
desquelles Fortune se plaist à luy rompre la roideur de sa course:
ou des difficultez internes, que luy apportent les appetits desordonnez
et imperfections de nostre condition.   Ie suis venu iusques
icy bien à mon aise: mais au bout de ce discours, il me tombe en2
fantasie que l'ame de Socrates, qui est la plus parfaicte qui soit
venuë à ma cognoissance, seroit à mon compte vne ame de peu de
recommendation. Car ie ne puis conceuoir en ce personnage aucun
effort de vitieuse concupiscence. Au train de sa vertu, ie n'y puis
imaginer aucune difficulté ny aucune contrainte: ie cognoy sa raison
si puissante et si maistresse chez luy, qu'elle n'eust iamais
donné moyen à vn appetit vitieux, seulement de naistre. A vne vertu
si esleuée que la sienne, ie ne puis rien mettre en teste. Il me semble
la voir marcher d'vn victorieux pas et triomphant, en pompe et
à son aise, sans empeschement, ne destourbier. Si la vertu ne peut3
luire que par le combat des appetits contraires, dirons nous donq
qu'elle ne se puisse passer de l'assistance du vice, et qu'elle luy doiue
cela, d'en estre mise en credit et en honneur? Que deuiendroit aussi
cette braue et genereuse volupté Epicurienne, qui fait estat de
nourrir mollement en son giron, et y faire follatrer la vertu; luy
donnant pour ses iouets, la honte, les fieures, la pauureté, la mort,
et les gehennes? Si ie presuppose que la vertu parfaite se cognoist
à combattre et porter patiemment la douleur, à soustenir les efforts
de la goutte, sans s'esbranler de son assiette: si ie luy donne pour
son obiect necessaire l'aspreté et la difficulté, que deuiendra la vertu4
qui sera montée à tel poinct, que de non seulement mespriser la
douleur, mais de s'en esiouyr; et de se faire chatouiller aux pointes
d'vne forte colique, comme est celle que les Epicuriens ont establie,
et de laquelle plusieurs d'entre eux nous ont laissé par leurs actions,
des preuues tres-certaines? Comme ont bien d'autres, que ie
trouue auoir surpassé par effect les regles mesmes de leur discipline.
Tesmoing le ieune Caton.   Quand ie le voy mourir et se
deschirer les entrailles, ie ne me puis contenter, de croire simplement,
qu'il eust lors son ame exempte totalement de trouble et d'effroy:
ie ne puis croire, qu'il se maintint seulement en cette desmarche,
que les regles de la secte Stoique luy ordonnoient, rassise,
sans esmotion et impassible: il y auoit, ce me semble, en la vertu1
de cet homme, trop de gaillardise et de verdeur, pour s'en arrester
là. Ie croy sans doubte qu'il sentit du plaisir et de la volupté, en
vne si noble action, et qu'il s'y aggrea plus qu'en autre de celles de
sa vie. Sic abijt è vita, vt causam moriendi nactum se esse gauderet.
Ie le croy si auant, que i'entre en doubte s'il eust voulu que l'occasion
d'vn si bel exploict luy fust ostée. Et si la bonté qui luy faisoit
embrasser les commoditez publiques plus que les siennes, ne
me tenoit en bride, ie tomberois aisément en cette opinion, qu'il
sçauoit bon gré à la Fortune d'auoir mis sa vertu à vne si belle
espreuue, et d'auoir fauorisé ce brigand à fouler aux pieds l'ancienne2
liberté de sa patrie. Il me semble lire en cette action, ie ne
sçay quelle esiouyssance de son ame, et vne esmotion de plaisir
extraordinaire, et d'vne volupté virile, lors qu'elle consideroit la
noblesse et haulteur de son entreprise:

Deliberata morte ferocior.

Non pas aiguisée par quelque esperance de gloire, comme les
iugements populaires et effeminez d'aucuns hommes ont iugé: car
cette consideration est trop basse, pour toucher vn cœur si genereux,
si haultain et si roide, mais pour la beauté de la chose
mesme en soy: laquelle il voyoit bien plus clair, et en sa perfection,3
luy qui en manioyt les ressorts, que nous ne pouuons faire.
La Philosophie m'a faict plaisir de iuger, qu'vne si belle action eust
esté indecemment logée en toute autre vie qu'en celle de Caton:
et qu'à la sienne seule il appartenoit de finir ainsi. Pourtant
ordonna-il selon raison et à son fils et aux Senateurs qui l'accompagnoyent,
de prouuoir autrement à leur faict. Catoni, quum incredibilem
natura tribuisset grauitatem, eámque ipse perpetua constantia
roborauisset, sempérque in proposito consilio permansisset, moriendum
potius, quàm tyranni vultus aspiciendus erat. Toute mort
doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas autres pour4
mourir. I'interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m'en recite
quelqu'vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie
tiens qu'ell' est produitte de cause foible et sortable à sa vie.   L'aisance
donc de cette mort, et cette facilité qu'il auoit acquise par la
force de son ame, dirons nous qu'elle doiue rabattre quelque chose
du lustre de sa vertu? Et qui de ceux qui ont la ceruelle tant soit
peu teinte de la vraye Philosophie, peut se contenter d'imaginer
Socrates, seulement franc de crainte et de passion, en l'accident de
sa prison, de ses fers, et de sa condemnation? Et qui ne recognoist
en luy, non seulement de la fermeté et de la constance, c'estoit son
assiette ordinaire que celle-là, mais encore ie ne sçay quel contentement
nouueau, et vne allegresse enioüée en ses propos et façons
dernieres? A ce tressaillir, du plaisir qu'il sent à gratter sa iambe,1
apres que les fers en furent hors: accuse-il pas vne pareille douceur
et ioye en son ame, pour estre desenforgée des incommodités
passées, et à mesme d'entrer en cognoissance des choses aduenir?
Caton me pardonnera, s'il luy plaist; sa mort est plus tragique, et
plus tendue, mais cette-cy est encore, ie ne sçay comment, plus
belle. Aristippus à ceux qui la plaignoyent, Les Dieux m'en enuoyent
vne telle, fit-il. On voit aux ames de ces deux personnages, et de
leurs imitateurs (car de semblables, ie fay grand doubte qu'il y en
ait eu) vne si parfaicte habitude à la vertu, qu'elle leur est passée
en complexion. Ce n'est plus vertu penible, ny des ordonnances de2
la raison, pour lesquelles maintenir il faille que leur ame se roidisse:
c'est l'essence mesme de leur ame, c'est son train naturel
et ordinaire. Ils l'ont renduë telle, par vn long exercice des
preceptes de la Philosophie, ayans rencontré vne belle et riche nature.
Les passions vitieuses, qui naissent en nous, ne trouuent plus
par où faire entrée en eux. La force et roideur de leur ame,
estouffe et esteint les concupiscences, aussi tost qu'elles commencent
à s'esbranler.   Or qu'il ne soit plus beau, par vne haulte et
diuine resolution, d'empescher la naissance des tentations; et de
s'estre formé à la vertu, de maniere que les semences mesmes des3
vices en soient desracinées: que d'empescher à viue force leur
progrez; et s'estant laissé surprendre aux esmotions premieres des
passions, s'armer et se bander pour arrester leur course, et les
vaincre: et que ce second effect ne soit encore plus beau, que d'estre
simplement garny d'vne nature facile et debonnaire, et desgoustée
par soy mesme de la desbauche et du vice, ie ne pense point qu'il
y ait doubte. Car cette tierce et derniere façon, il semble bien
qu'elle rende vn homme innocent, mais non pas vertueux: exempt
de mal faire, mais non assez apte à bien faire. Ioint que cette condition
est si voisine à l'imperfection et à la foiblesse, que ie ne sçay4
pas bien comment en demesler les confins et les distinguer. Les
noms mesmes de bonté et d'innocence, sont à cette cause aucunement
noms de mespris.   Ie voy que plusieurs vertus, comme la
chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par
deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la
faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes,
peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien
iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu'ils sont. La
faute d'apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les
effects vertueux. Comme i'ay veu souuent aduenir, qu'on a loué
des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme. Vn Seigneur
Italien tenoit vne fois ce propos en ma presence, au des-auantage
de sa nation: Que la subtilité des Italiens et la viuacité de leurs
conceptions estoit si grande, qu'ils preuoyoient les dangers et accidens
qui leur pouuoyent aduenir, de si loing, qu'il ne falloit pas1
trouuer estrange, si on les voyoit souuent à la guerre prouuoir à
leur seurté, voire auant que d'auoir recognu le peril: que nous et
les Espagnols, qui n'estions pas si fins, allions plus outre; et qu'il
nous falloit faire voir à l'œil et toucher à la main, le danger auant
que de nous en effrayer; et que lors aussi nous n'auions plus de
tenue: mais que les Allemans et les Souysses, plus grossiers et
plus lourds, n'auoyent le sens de se rauiser, à peine lors mesmes
qu'ils estoyent accablez soubs les coups. Ce n'estoit à l'aduenture
que pour rire. Si est-il bien vray qu'au mestier de la guerre, les
apprentis se iettent bien souuent aux hazards, d'autre inconsideration2
qu'ils ne font apres y auoir esté eschauldez.

Haud ignarus, quantùm noua gloria in armis,
Et prædulce decus, primo certamine, possit.

Voyla pourquoy quand on iuge d'vne action particuliere, il faut
considerer plusieurs circonstances, et l'homme tout entier qui l'a
produicte, auant la baptizer.   Pour dire vn mot de moy-mesme:
I'ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui
estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce
qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m'attribuer vn tiltre
pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte. Au demeurant,3
il s'en faut tant que ie sois arriué à ce premier et plus parfaict degré
d'excellence, où de la vertu il se faict vne habitude; que du second
mesme, ie n'en ay faict guere de preuue. Ie ne me suis mis
en grand effort, pour brider les desirs dequoy ie me suis trouué
pressé. Ma vertu, c'est vne vertu, ou innocence, pour mieux dire,
accidentale et fortuite. Si ie fusse nay d'vne complexion plus desreglée,
ie crains qu'il fust allé piteusement de mon faict: car ie n'ay
essayé guere de fermeté en mon ame, pour soustenir des passions,
si elles eussent esté tant soit peu vehementes. Ie ne sçay point
nourrir des querelles, et du debat chez moy.   Ainsi, ie ne me puis
dire nul grand-mercy, dequoy ie me trouue exempt de plusieurs
vices:

Si vitiis mediocribus, et mea paucis
Mendosa est natura, alioqui recta, velut si
Egregio inspersos reprehendas corpore næuos.

Ie le doy plus à ma fortune qu'à ma raison. Elle m'a faict naistre
d'vne race fameuse en preud'hommie, et d'vn tres-bon pere: ie ne
sçay s'il a escoulé en moy partie de ses humeurs, ou bien si les
exemples domestiques, et la bonne institution de mon enfance, y1
ont insensiblement aydé; ou si ie suis autrement ainsi nay,

Seu Libra, seu me Scorpius adspicit
Formidolosus, pars violentior
Natalis horæ, seu tyrannus
Hesperiæ Capricornus vndæ.

Mais tant y a que la pluspart des vices ie les ay de moy mesmes en
horreur. La responce d'Antisthenes à celuy, qui luy demandoit le
meilleur apprentissage: Desapprendre le mal: semble s'arrester à
cette image. Ie les ay, dis-ie, en horreur, d'vne opinion si naturelle
et si mienne, que ce mesme instinct et impression, que i'en ay2
apporté de la nourrice, ie l'ay conserué, sans qu'aucunes occasions
me l'ayent sçeu faire alterer. Voire non pas mes discours propres,
qui pour s'estre desbandez en aucunes choses de la route commune,
me licentieroyent aisément à des actions, que cette naturelle inclination
me fait haïr. Ie diray vn monstre: mais ie le diray pourtant.
Ie trouue par là en plusieurs choses plus d'arrest et de regle en mes
mœurs qu'en mon opinion: et ma concupiscence moins desbauchée
que ma raison. Aristippus establit des opinions si hardies en faueur
de la volupté et des richesses, qu'il mit en rumeur toute la philosophie
à l'encontre de luy. Mais quant à ses mœurs, Dionysius le tyran3
luy ayant presenté trois belles garses, afin qu'il en fist le chois:
il respondit, qu'il les choisissoit toutes trois, et qu'il auoit mal
prins à Paris d'en preferer vne à ses compaignes. Mais les ayant
conduittes à son logis, il les renuoya, sans en taster. Son vallet se
trouuant surchargé en chemin de l'argent qu'il portoit apres luy:
il luy ordonna qu'il en versast et iettast là, ce qui luy faschoit. Et
Epicurus, duquel les dogmes sont irreligieux et delicats, se porta en
sa vie tres-deuotieusement et laborieusement. Il escrit à vn sien
amy, qu'il ne vit que de pain bis et d'eaue; le prie de luy enuoyer
vu peu de formage, pour quand il voudra faire quelque somptueux4
repas. Seroit-il vray, que pour estre bon tout à faict, il nous le
faille estre par occulte, naturelle et vniuerselle proprieté, sans loy,
sans raison, sans exemple?   Les desbordemens, ausquels ie me
suis trouué engagé, ne sont pas Dieu mercy des pires. Ie les ay
bien condamnez chez moy, selon qu'ils le valent: car mon iugement
ne s'est pas trouué infecté par eux. Au rebours, ie les accuse
plus rigoureusement en moy, qu'en vn autre. Mais c'est tout: car
au demeurant i'y apporte trop peu de resistance, et me laisse trop
aisément pancher à l'autre part de la balance, sauf pour les regler,
et empescher du meslange d'autres vices, lesquels s'entretiennent
et s'entre-enchainent pour la plus part les vns aux autres, qui ne
s'en prend garde. Les miens, ie les ay retranchez et contrains les
plus seuls, et les plus simples que i'ay peu:

nec vltra
Errorem foueo.1