CHAPITRE XI.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XI.)
De la cruauté.

La bonté a l'apparence de la vertu; caractères qui les différencient.—Il me semble que la vertu est chose autre et plus noble que le penchant à la bonté qui est naturellement en nous. Les âmes bien équilibrées dont l'éducation a été bonne, se comportent comme les âmes vertueuses, les actions des unes et des autres se ressemblent; mais la vertu se distingue par je ne sais trop quoi de plus grand, de plus actif que de se laisser, sous l'influence d'un heureux naturel, doucement et paisiblement mener par la raison. Celui qui, par douceur et indifférence inhérentes à son tempérament, méprise les offenses, fait une chose très belle et digne d'éloges; mais celui qui, piqué au vif et profondément irrité par une offense, chez lequel la raison combat un furieux désir de vengeance, qu'après une longue lutte il parvient à surmonter, fait, sans aucun doute, beaucoup mieux encore. Celui-là agit bien, celui-ci vertueusement; l'acte du premier est de la bonté, celui du second de la vertu. Il semble que la vertu présuppose de la difficulté et de l'opposition, et qu'elle ne peut exister que s'il y a lutte. C'est peut-être pour cela que nous qualifions Dieu de bon, de fort, de libéral, de juste, mais non de «vertueux», parce que tout ce qu'il fait lui est naturel et qu'il n'a besoin d'aucun effort pour le faire.

Des philosophes, non seulement des Stoïciens mais même des Épicuriens, ont jugé qu'il ne suffit pas que l'âme soit animée de bons sentiments, voie juste et soit pleinement disposée à la pratique de la vertu, que par nos résolutions et nos discours nous nous élevions au-dessus des vicissitudes de la fortune, ils veulent encore que nous recherchions les occasions d'en faire la preuve, et ils vont au-devant de la douleur, de la misère, du mépris, afin de les combattre et de tenir leur âme en haleine: «La vertu s'affermit par la lutte (Sénèque).»—J'ai dit des Stoïciens, et même aussi des Épicuriens, suivant à cet égard l'opinion commune qui place les premiers au-dessus des seconds, et cela bien à tort, quoi qu'en dise Arcésilas dans cette boutade spirituelle par laquelle il répondait à quelqu'un qui lui faisait la remarque que beaucoup de gens passaient de son école à celle d'Épicure, * mais que l'inverse ne se produisait jamais: «Je crois bien; avec des coqs on fait assez de chapons, avec des chapons on n'a jamais fait de coqs.» La vérité est que la secte d'Épicure ne le cède en rien, comme fermeté et rigidité de principes et de préceptes, à celle de Zénon. Quelqu'un de cette dernière école, de meilleure foi que ceux qui dénigrent Épicure et qui, pour le combattre et se donner beau jeu, lui font dire ce qu'il n'a jamais pensé, interprètent ses paroles de travers, s'armant des règles de la grammaire pour y trouver un sens tout autre que celui suivant lequel il professait et des idées qu'ils savent contraires à ce qu'il pensait et mettait en pratique, disait que, entre autres considérations qui avaient fait qu'il n'avait pas voulu être épicurien, la voie qu'ils suivent, placée à trop grande hauteur, lui paraissait inaccessible, «car ceux qu'on appelle «les amoureux de la volupté», le sont en effet «de l'honnêteté et de la justice», et respectent et pratiquent toutes les vertus (Cicéron)».

C'est par les combats qu'elle livre que la vertu se perfectionne.—C'est parce que la vertu s'affermit par la lutte, qu'Épaminondas, qui était cependant d'une autre secte que les deux que je viens de citer, refuse les richesses que, très légitimement, la fortune lui met en mains, pour avoir sujet, dit-il, de lutter contre la pauvreté qui, chez lui, était grande et dont il ne sortit jamais.—Socrate était, ce me semble, soumis à plus rude épreuve encore, ayant affaire à une femme méchante qui, toujours appliquée à le tourmenter, était en quelque sorte pour lui comme un piège constamment tendu.—A Rome, Métellus, n'écoutant que la voix de la vertu, seul de tous les sénateurs résistait aux violences du tribun du peuple Saturninus qui voulait à toute force faire passer en faveur des plébéiens une loi injuste. Ayant, de ce fait, encouru la peine capitale portée par ce tribun contre quiconque y ferait opposition, il tenait à ceux qui le conduisaient au lieu du supplice, des propos de cette nature: «Il est bien facile de mal faire et cela demande peu de courage; faire le bien sans courir de risques, est chose vulgaire; faire bien, alors qu'il y a danger à le faire, est le propre de l'homme vertueux.» Ces paroles nous peignent très clairement ce que je voulais établir: que la vertu n'admet pas la facilité pour compagne; et que cette voie aisée, commode, à pente douce sur laquelle nous sommes naturellement entraînés, n'est pas celle que suit la véritable vertu, son chemin à elle est ardu et épineux. Il lui faut la lutte, soit contre les difficultés qui naissent en dehors de nous comme dans le cas de Métellus vis-à-vis duquel la fortune s'est plu à interrompre les peines de la vie, soit contre les difficultés intimes produites en nous par nos appétits désordonnés et les imperfections de notre nature.

Dans les âmes touchant à la perfection, la vertu est facile à pratiquer parce qu'elle y est à l'état d'habitude.—Jusqu'ici ma thèse marche bien; mais voilà que je m'aperçois qu'à ce compte, l'âme de Socrate, qui est pourtant la plus parfaite qui soit à ma connaissance, ne serait pas très recommandable; car je ne puis concevoir qu'il ait jamais été en proie à des désirs condamnables; étant donnée sa vertu, je n'imagine pas qu'il ait éprouvé de difficulté à la pratiquer et que, pour cela, il ait dû entrer en lutte avec lui-même. Sa raison était si grande et il avait un tel empire sur lui, qu'elle n'a jamais dû seulement laisser naître en lui le moindre appétit répréhensible; sa vertu était si haute, que je ne puis supposer que rien de blâmable ait existé chez lui et je me la représente marchant constamment d'un pas victorieux et triomphant, solennel, sans embarras, sans que quoi que ce soit l'arrête ou la trouble.—Si, pour exister, la vertu a besoin de luttes contre les passions contraires, en conclurons-nous qu'elle ne peut se passer du concours du vice et qu'il lui est indispensable pour qu'elle obtienne le crédit et l'honneur en lesquels on la tient? Que vaudrait alors cette brave et généreuse volupté que prône Épicure, qui a pour la vertu des sentiments maternels, qu'elle élève pour ainsi dire sur ses genoux, folâtrant avec elle, lui donnant pour jouets la honte, les fièvres, la pauvreté, la mort, les cachots?—Si j'admets que la vertu parfaite se reconnaît dans la manière dont elle combat la douleur, dans la patience avec laquelle, sans en être émue, elle supporte les violences de la goutte; si l'âpreté et la difficulté sont les conditions essentielles de son existence, qu'est-ce donc alors que cette vertu montée à un diapason tel, que non seulement elle méprise la souffrance, mais s'en réjouit et se délecte sous l'étreinte d'une violente colique; cette vertu qui est celle dont les Épicuriens ont posé le principe auquel nombre d'entre eux ont d'une façon incontestable conformé leurs actes, et que bien d'autres qu'eux ont même outrepassé, comme par exemple Caton le jeune?

Combien est belle la mort de Caton d'Utique!—Quand je vois Caton se déchirer les entrailles lorsqu'il se donne la mort, je ne puis croire que c'est simplement parce que son âme était absolument exempte de trouble et d'effroi, ni penser qu'il agissait ainsi uniquement pour obéir aux règles posées par les Stoïciens, qui voulaient que l'acte qu'il accomplissait le fût de propos délibéré, sans émotion, sans que son impassibilité se démentit. Il devait, j'estime, y avoir dans sa vertu trop d'énergie, elle était de trop bonne trempe pour s'en tenir là; et je crois plutôt qu'il trouvait plaisir et volupté dans l'accomplissement de cette si noble action, et qu'il s'y complut plus que dans toute autre de son existence: «Il sortit de la vie, heureux d'avoir trouvé un prétexte de se donner la mort (Cicéron).» Je le crois si bien, que je doute qu'il eût voulu que cette occasion d'un si bel exploit ne se présentât pas; j'en demeurerais convaincu, n'était sa hauteur de sentiments qui lui disait placer le bien public au-dessus du sien propre; et je suis persuadé qu'il sut gré à la fortune, puisqu'elle favorisait un brigand foulant aux pieds les antiques libertés de sa patrie, de lui avoir réservé à lui-même une si belle épreuve. Il me semble voir, dans sa conduite en cette circonstance, je ne sais quelle satisfaction intime de son âme qui devait éprouver un plaisir extraordinaire, une mâle volupté, lorsqu'elle considérait la noblesse et l'élévation de ce qu'il allait faire, «d'autant plus fière, qu'il avait résolu de mourir (Horace)», soutenu non par le désir d'acquérir de la gloire, comme l'ont prétendu quelques-uns, le jugeant comme peuvent le faire les masses toujours portées à voir les choses par leur petit côté: c'eût été là un motif indigne de ce cœur si généreux, si haut placé, si scrupuleux, mais par la beauté de l'acte lui-même dont il appréciait la sublimité mieux que nous ne pouvons le faire, parce que plus que personne il en connaissait les mobiles. Les philosophes, à ma grande satisfaction, ont estimé que cette action si belle, n'eût été chez personne mieux en place que dans la vie de Caton, qu'à lui seul il appartenait de finir ainsi; et néanmoins, il eut également raison d'ordonner à son fils et aux sénateurs qui l'accompagnaient de prendre une résolution autre: «Caton, qui avait reçu de la nature une sévérité incroyable, qui, par une perpétuelle constance et l'immuabilité de ses principes, avait encore affermi son caractère, devait mourir plutôt que de soutenir la vue d'un tyran (Cicéron).»—Toute mort doit être conforme à la vie à laquelle elle met un terme; au moment de mourir, nous ne devenons pas autres que nous n'étions. Je juge toujours de la mort par la vie et, si on vient à m'en citer quelqu'une témoignant de l'énergie, consécutive à une vie faible, je tiens que ce n'est là qu'un effet d'apparence et qu'elle n'en a pas moins une cause entachée de faiblesse, assortie à cette vie.

La gaîté qui accompagne la mort de Socrate met celle-ci au-dessus de celle de Caton.—De ce que la mort de Caton s'est accomplie dans d'heureuses conditions, de ce qu'elle lui a été rendue facile par la force d'âme qu'il avait acquise, cela diminue-t-il le mérite transcendant de sa vertu? Qui, parmi ceux tant soit peu imbus des vrais principes de la philosophie, se borne à se représenter Socrate uniquement exempt de crainte et de passions, lorsqu'il fut jeté en prison, chargé de fers, puis condamné? Qui ne reconnaît en lui, outre la fermeté et la constance qui étaient le propre de sa vie ordinaire, une sorte de satisfaction nouvelle, de joie manifeste dans ses entretiens et sa manière d'être, lorsqu'il approche de sa fin? Le tressaillement de plaisir qu'il éprouve à se frotter la jambe quand ses fers viennent de lui être ôtés, n'est-ce pas un reflet du contentement, du bonheur que son âme ressent d'être dégagée des incommodités du passé et de l'approche du moment où l'avenir va se révéler à elle! Caton me pardonnera, je l'espère: sa mort est plus tragique et frappe davantage que celle de Socrate, mais celle-ci est, je ne sais pourquoi, encore plus belle. Aristippe, répondant à ceux qui le plaignaient, disait: «Puissent les dieux m'en accorder une pareille!» Chez ces deux personnages, Caton et Socrate, et chez ceux qui marchent sur leurs traces (car pour de semblables je doute qu'il en ait jamais existé), la pratique constante de la vertu l'a rendue partie intégrante d'eux-mêmes, l'âme n'a plus besoin de faire effort pour obéir à la raison; il est dans son essence même qu'il en soit ainsi, c'est un état naturel qui lui est ordinaire, et elle en est arrivée là par une longue pratique des préceptes de la philosophie appliqués par une belle et riche nature. Les mauvaises passions qui s'emparent de nous, n'ont point accès en eux, où la force et la rigidité des principes étouffent et éteignent les désirs malsains dès qu'ils commencent à germer.

Différents degrés de vertu.—Or, il faut reconnaître qu'il est plus beau, grâce à une haute et divine résolution, d'empêcher les tentations de naître et de se former à la vertu en étouffant le vice dans son germe que de s'opposer aux progrès du mal, de s'armer et de faire effort pour l'arrêter dans sa course et en triompher quand une fois on s'est laissé aller aux premières émotions des passions. Cette seconde façon de se conduire est elle-même, sans doute possible, plus méritoire que d'être simplement d'un tempérament facile et débonnaire, éloigné par nature de la débauche et du vice. Dans cette troisième et dernière hypothèse, l'homme, ce me semble, peut demeurer innocent mais il n'est pas vertueux, il est exempt de faire le mal mais sans énergie suffisante pour faire le bien, et cela lui constitue un état voisin de l'imperfection et de la faiblesse dont les limites sont si difficiles à distinguer, que ces mots mêmes de «Bonté» et «Innocence» n'éveillent plus en nous en quelque sorte qu'une idée de mépris.

Certaines vertus nous sont attribuées qui ne proviennent que de la faiblesse de nos facultés.—Je constate que plusieurs vertus, telles que la chasteté, la sobriété, la tempérance, peuvent être produites en nous par un affaiblissement de nos facultés corporelles; la fermeté dans les dangers (si cela peut s'appeler de la fermeté), le mépris de la mort, la résignation dans le malheur, peuvent provenir et proviennent souvent de ce que l'homme ne juge pas bien de ces accidents et ne les conçoit pas tels qu'ils sont; c'est ainsi que faute de comprendre et par bêtise, on semble parfois être vertueux, et que j'ai vu louer des gens de choses pour lesquelles ils étaient à blâmer.—Un seigneur italien a tenu un jour devant moi le propos suivant, peu à l'avantage de sa nation: «La subtilité d'esprit des Italiens, disait-il, et la vivacité de leurs conceptions sont si grandes, ils prévoient de si loin les dangers et accidents qui peuvent leur advenir, qu'il n'est pas étrange qu'on les voie si souvent, à la guerre, pourvoir à leur sûreté avant même d'avoir reconnu le péril. Les Espagnols et nous qui ne sommes pas si fins, allons plus avant; il nous faut voir de nos propres yeux, toucher le danger avec la main, pour que nous nous en effrayions; mais, à partir de ce moment, nous n'avons pas meilleure tenue. Pour ce qui est des Allemands et des Suisses, plus grossiers et plus lourds, ils ont à peine l'esprit de se raviser, quand les coups commencent à pleuvoir sur eux.» C'était peut-être là une plaisanterie; il n'en est pas moins vrai qu'à la guerre, les débutants se risquent souvent avec une imprudence bien autrement grande qu'ils ne le font après avoir été échaudés: «On sait ce que peuvent sur un guerrier la soif de la gloire et l'espoir caressé d'un premier triomphe (Virgile).» Et c'est pourquoi, lorsqu'on juge une action particulière, il faut considérer les circonstances au milieu desquelles elle s'est produite, et dans son entier l'homme qui en est l'auteur, avant de se prononcer sur la qualification à lui donner.

Montaigne déclare qu'il a dû à son tempérament, plus qu'aux efforts faits pour résister, de n'avoir pas cédé à ses passions, et qu'il était plus réglé dans ses mœurs que dans ses pensées.—Un mot sur moi-même à ce propos. J'ai vu quelquefois mes amis appeler «prudence» ce qui, chez moi, n'était qu'une chance heureuse, et considérer comme un résultat de mon courage et de ma patience ce qui était un effet de mon jugement et de l'opinion que je m'étais faite de la situation, m'attribuant ainsi un titre pour un autre, tantôt à mon avantage, tantôt à mon détriment. Du reste, il s'en faut de tant que j'en sois arrivé à cet état qui tient le premier rang et réalise la perfection, où la vertu est passée en habitude, que je n'ai même donné que peu de preuves d'avoir atteint le degré précédent, n'ayant jamais fait grand effort pour contenir les désirs qui ont pu m'assaillir. Ma vertu n'est que de l'innocence ou, pour mieux dire, une vertu tout accidentelle et fortuite. Si j'étais venu au monde avec un tempérament plus ardent, j'aurais été en fort mauvaise posture, je le crains, car je n'ai guère trouvé en moi une fermeté d'âme capable de refréner mes passions, pour peu qu'elles aient été tant soit peu violentes; les querelles et débats à soutenir en moi-même ne sont pas mon fait.

Je n'ai donc pas grand mérite à ne pas avoir certains vices. «Si ma nature est bonne et si je n'ai que quelques légers défauts, comme un beau visage peut avoir des taches légères (Horace)», je le dois moins à la raison qu'à la fortune. Celle-ci m'a fait naître d'une race réputée pour son honorabilité et d'un excellent père; je ne sais s'il m'a passé en partie son caractère, si les exemples de ma famille, la bonne éducation que j'ai reçue dans mon enfance, y ont insensiblement aidé, ou bien si je suis né dans ces dispositions; «Que je sois venu au monde sous le signe de la Balance, sous celui du Scorpion dont le regard est si funeste au moment de la naissance, ou sous celui du Capricorne qui règne en tyran sur les mers d'Occident (Horace)», ce qu'il y a de certain, c'est que de moi-même j'ai la plupart des vices en horreur. Le mot d'Antisthènes à quelqu'un qui lui demandait quel est le meilleur apprentissage de la vie: «Désapprendre le mal», ne semble pas applicable à mon cas. La répulsion que j'en ressens part d'un sentiment qui m'est si naturel et si personnel que cet instinct, cette impression qui remontent à mes premiers ans, sont demeurés sans qu'aucune circonstance ait pu les modifier, bien que, mes principes se départant sur quelques points de leur rigorisme, je me laisse aller, comme tout le monde, à des actes que ma nature intime réprouve. Cela peut paraître une énormité, il n'en est pas moins vrai que j'ai sur certaines choses plus de retenue et de règle dans mes mœurs que dans ma manière de voir, et que mes désirs ont moins que ma raison de propension à la débauche.—Aristippe, qui émet en faveur de la volupté et des richesses, des idées tellement hardies qu'elles ont mis en émoi et soulevé contre lui tous les philosophes, était tout autre dans sa vie privée: Denys le tyran lui ayant présenté trois belles filles pour qu'il fît son choix, il lui répond qu'il les choisit toutes les trois, Pâris s'étant trop mal trouvé d'en avoir préféré une aux deux autres; mais, arrivé chez lui, il les renvoie sans y toucher. Son valet, l'accompagnant dans un voyage, trouvait avoir trop grosse charge de l'argent qu'il portait; il lui dit d'en retirer ce qui pouvait l'embarrasser et de le laisser sur le bord du chemin.—Épicure, dont les dogmes sont irréligieux et nous incitent plutôt à bien jouir de la vie, vécut très attaché aux pratiques religieuses et adonné au travail. Nous le voyons écrire à un de ses amis qu'il ne vit que de pain bis et d'eau et qu'il le prie de lui envoyer un morceau de fromage, pour lui procurer la possibilité de faire à un moment donné un repas somptueux.—Serait-il donc vrai que, pour être tout à fait bon, il faille que nous y soyons porté par une disposition naturelle qui s'empare complètement de nous, dont nous n'avons pas conscience et à laquelle ni les lois, ni le raisonnement, ni l'exemple ne peuvent rien!

Mes propres débordements n'ont pas été, Dieu merci, des plus répréhensibles; je les ai condamnés, comme ils le méritaient, car mon jugement ne s'en est pas trouvé faussé; * il les a même blâmés chez moi plus que chez tout autre, mais c'est tout. Je conviens que j'y oppose bien peu de résistance et que je me laisse aisément entraîner par eux, sauf à en prévenir les abus et empêcher qu'ils ne dégénèrent en excès de toute nature parce que, volontiers, si on n'y prend garde, les différents vices naissent les uns des autres et finissent par agir simultanément. Je me suis efforcé de restreindre les miens, de les isoler, de les simplifier de mon mieux, «sauf cela, je ne suis pas vicieux (Juvénal)».

Il estime que pour être adonné à un vice on n'est pas nécessairement sujet à tous autres.—Les Stoïciens disent que «lorsque le sage agit, toutes les vertus qui sont en lui, participent à l'action, bien qu'il y en ait une qui, suivant la nature de l'acte, semble avoir un effet prédominant». Nous retrouvons quelque chose de semblable dans le corps humain, qui ne peut, par exemple, s'abandonner à la colère, sans que toutes ses humeurs ne soient en mouvement, cette passion elle-même ne cessant de prédominer. De là, ils concluent que du moment où nous cédons à un vice, tous les autres se donnent simultanément carrière en nous. Je ne crois pas que les choses se passent aussi simplement ou je ne saisis pas bien ce qu'ils veulent dire, car, chez moi, je ressens l'effet contraire; ce sont là subtilités des plus délicates qui échappent au raisonnement et sur lesquelles s'exerce parfois la philosophie; j'ai des vices, mais il en est d'autres que je fuis avec autant d'attention qu'un saint peut en apporter. Les Péripatéticiens non plus n'admettent pas cette connexité, cette relation inévitable, et Aristote est d'avis qu'un homme peut être prudent et juste tout en étant intempérant et incontinent. Socrate avouait à ceux qui trouvaient que sa physionomie marquait un penchant au vice, qu'il y était, en effet, naturellement porté, mais qu'il s'en était corrigé parce qu'il s'en était fait un devoir. Les familiers du philosophe Stilpon disaient de lui que, né avec un goût prononcé pour le vin et les femmes, il était arrivé, en s'y appliquant, à s'abstenir complètement de l'un et de l'autre.

Au contraire, ce que j'ai de bien, je l'ai, parce que le sort me l'a attribué à ma naissance; ce n'est un effet ni des obligations, ni des principes qui m'ont été inculqués, non plus que de l'apprentissage que j'ai pu en faire; l'innocence qui est en moi, est essentiellement primitive, elle a peu de ressort et est sans malice.—Parmi les vices, il en est un, la cruauté, que j'exècre particulièrement; par nature aussi bien que par raison, je le considère comme le pire de tous; j'en suis arrivé à cette faiblesse que je ne vois pas égorger un poulet sans que cela me soit désagréable et il m'est pénible d'entendre gémir un lièvre sous les dents de mes chiens, quoique je sois très passionné pour la chasse.—Ceux qui s'élèvent contre la volupté, arguent volontiers, pour montrer qu'elle est vicieuse et déraisonnable, de ce que «lorsqu'elle est portée à son paroxysme, elle nous maîtrise au point que la raison n'y peut avoir accès», et, à l'appui, ils invoquent ce que nous ressentons lorsque nous nous unissons à la femme, «quand, à l'approche du plaisir, Vénus va féconder son domaine (Lucrèce)», alors qu'il leur semble que la satisfaction de nos sens nous met tellement hors de nous que notre raison, anéantie et accaparée par la volupté, est hors d'état de jouer son rôle.

Il est possible à l'homme de demeurer maître de ses pensées et de sa volonté, dans les transports amoureux plus encore qu'à la chasse.—Je tiens qu'il peut en être autrement et qu'il est possible parfois, quand on le veut, de faire qu'en ce même instant, l'âme se reporte vers d'autres pensées; mais pour cela, il faut faire effort et que ce soit de propos délibéré. Je sais qu'on peut contenir l'effet de ce plaisir et j'en parle avec connaissance de cause; je n'ai pas trouvé que Vénus soit une si impérieuse déesse que le prétendent d'autres plus sévères que moi. Je ne considère pas comme un miracle, ainsi que le fait la reine de Navarre dans l'un des contes de son Heptaméron (livre très agréable en son genre), ni comme une difficulté excessive de passer des nuits entières, alors qu'on a toute liberté et facilité, avec une maîtresse que l'on a longuement désirée, et d'observer l'engagement que l'on aurait pris de se contenter de ses baisers et de simples attouchements. Je crois que la chasse nous donne un exemple plus probant de cette impuissance momentanée de la raison: le plaisir y est moins grand, le ravissement et la surprise le sont davantage, et cependant notre raison étonnée y perd la faculté de se ressaisir inopinément, quand, après une longue quête, la bête débouche tout à coup là où nous l'attendions le moins; la secousse, les cris poussés de toutes parts, nous entraînent au point qu'il serait difficile à ceux qui aiment cet exercice, de reporter à ce moment leur pensée ailleurs; aussi les poètes représentent-ils Diane victorieuse des embrasements et des flèches de Cupidon: «Comment ne pas oublier, au milieu de telles distractions, les soucis de l'amour (Horace)?»

Sensibilité de Montaigne; son horreur pour tout ce qui est cruauté.—Revenons à notre sujet. Je m'attendris très facilement sur les misères d'autrui; et, lorsqu'une circonstance quelconque me fait trouver avec d'autres personnes en larmes, je pleurerais facilement de compagnie, si une raison quelconque pouvait me tirer les larmes des yeux. Il n'est rien qui m'émeuve comme de voir pleurer, que ce soit en réalité, que l'on fasse semblant, ou même que ce soit simplement en peinture. Je ne plains guère les morts, je les envierais plutôt, mais je plains très fort les mourants. Les sauvages qui font rôtir et mangent les corps des trépassés, me produisent une impression moins pénible que ceux qui les tourmentent et les torturent quand ils sont encore vivants; je ne puis même voir avec calme les exécutions capitales ordonnées par la justice, si rationnelles qu'elles soient.—Quelqu'un voulant donner une preuve de la clémence de Jules César, disait: «Il était doux dans ses vengeances: Ayant contraint de se rendre à lui des pirates qui, quelque temps avant, l'avaient fait prisonnier, mis à rançon et qu'il avait menacés de faire mettre en croix, il leur tint parole, mais ne les y fit attacher qu'après les avoir fait étrangler auparavant. Philomon, son secrétaire, ayant tenté de l'empoisonner, il le fit simplement mettre à mort, sans le torturer autrement». Sans nommer l'auteur latin qui ose produire comme un témoignage de clémence, de se borner à mettre à mort qui vous a offensé, il est facile de deviner que cet auteur écrivait sous l'impression des si vilains et horribles faits de cruauté, dont usèrent les tyrans qui régnèrent à Rome.

Même à l'égard des criminels, la peine de mort devrait être appliquée sans aggravation de tourments inutiles.—Pour moi, je tiens pour de la cruauté tout ce qui, même du fait de la justice, va au delà de la mort simplement appliquée, surtout de notre part à nous, qui devrions avoir la préoccupation d'envoyer les âmes en bon état dans l'autre monde, ce qui ne se peut, quand elles quittent celui-ci agitées et désespérées par les tourments intolérables qu'elles ont eus à subir.—Ces jours derniers, un soldat qui était prisonnier, apercevant de la tour où il était détenu que la foule se réunissait sur la place et que des charpentiers y montaient un échafaud, crut que c'était pour lui. Il en conçut la résolution de se tuer, et, pour ce faire, ne trouva qu'un vieux clou de charrette, tout rouillé, que le hasard lui mit entre les mains. Il s'en porta d'abord deux coups dans la gorge; puis, voyant qu'il n'obtenait pas le résultat qu'il cherchait, il s'en donna peu après un troisième coup dans le ventre, laissant le clou dans la plaie. Le premier gardien qui entra dans sa prison, le trouva en cet état, encore vivant mais gisant à terre et presque sans force du fait de ses blessures. De peur qu'il ne vint à trépasser, sans perdre de temps, on lui lut en hâte sa sentence; quand il l'eut entendue et qu'il vit qu'il n'était condamné qu'à avoir la tête tranchée, il parut reprendre courage, accepta du vin qu'il avait d'abord refusé et remercia ses juges de la douceur inespérée de sa condamnation, déclarant qu'il avait pris le parti de se donner la mort, par crainte d'avoir à en subir une plus dure et plus douloureuse, croyant, d'après les préparatifs qu'il avait vu faire sur la place, qu'on voulait lui faire subir quelque horrible supplice. De ce que son genre de mort était changé, il semblait que ce fût pour lui comme s'il était gracié.

Ces barbaries devraient uniquement s'exercer sur les corps inanimés des suppliciés; ils produiraient tout autant d'effet sur le public.—Je serais d'avis que ces exemples de rigueur, que l'on fait pour retenir le peuple dans le devoir, s'exerçassent seulement sur les cadavres des criminels; les voir privés de sépulture, brûlés, écartelés, cela impressionnerait le vulgaire autant que peuvent le faire les peines que l'on fait souffrir aux vivants, bien que de fait ce soit peu ou même rien, comme il est dit dans les saintes Écritures: «Ils tuent le corps; mais après, que peuvent-ils faire de plus (S. Luc)?» Les poètes font très bien ressortir ce que l'horreur de ces sévices exercés après la mort, vient y ajouter: «Ho! ne leur laissez pas, sur ces champs désolés, traîner d'un roi sanglant les restes à demi brûlés (Ennius, cité par Cicéron).»—Je me trouvais un jour, par hasard, sur les lieux, quand, à Rome, fut supplicié Catena, un voleur fameux. On l'étrangla sans que l'assistance manifestât la moindre émotion; mais, quand on en vint à le mettre en quartiers, chaque coup que donnait le bourreau provoquait dans la foule des gémissements plaintifs et des exclamations, comme si chacun prêtait à ce cadavre les sensations qu'il éprouvait lui-même. Il faut exercer ces barbaries excessives, non sur qui vit encore, mais sur sa dépouille.—C'est en s'inspirant d'une pensée à peu près semblable, qu'Artaxerxès tempérait la rigueur des anciennes lois des Perses, en édictant que les seigneurs qui avaient manqué aux devoirs de leur charge, au lieu d'être fouettés, comme cela se faisait, seraient dépouillés de leurs vêtements que l'on fouetterait à leur place, et qu'au lieu de leur arracher les cheveux, on leur ôterait simplement leurs tiares.—Les Égyptiens, si remplis de dévotion, estimaient bien satisfaire à la justice divine, en lui sacrifiant des pourceaux, soit vivants, soit en effigie; idée hardie que de croire pouvoir s'acquitter ainsi par des moyens fictifs, tels que la peinture et l'ombre, vis-à-vis de Dieu qui est lui-même d'essence si essentiellement positive.

Je vis à une époque où, par suite des excès de nos guerres civiles, abondent des exemples incroyables de cruauté; je ne vois rien dans l'histoire ancienne, de pire que les faits de cette nature qui se produisent chaque jour et auxquels je ne m'habitue pas. A peine pouvais-je concevoir, avant de l'avoir vu, qu'il existât des gens assez farouches pour commettre un meurtre pour le seul plaisir de tuer; qui hachent, dépècent leur prochain, s'ingénient à inventer des tourments inusités et de nouveaux genres de mort, sans être mûs ni par la haine, ni par la cupidité, dans le seul but de se repaître du plaisant spectacle des gestes, des contorsions à faire pitié, des gémissements et des cris lamentables d'un homme agonisant dans les tortures; c'est là le dernier degré auquel la cruauté puisse atteindre: «Qu'un homme tue un homme, sans y être poussé par la colère ou la crainte, et seulement pour le voir mourir (Sénèque).»

Humanité de Montaigne vis-à-vis des bêtes.—Quant à moi, je n'ai seulement jamais pu voir sans peine poursuivre et tuer une innocente bête, qui est sans défense et de laquelle nous n'avons rien à redouter, ainsi que c'est d'ordinaire le cas du cerf qui, lorsqu'il se sent hors d'haleine, à bout de forces, qu'il n'a plus d'autre moyen d'échapper, se rend à nous qui le poursuivons et, les larmes aux yeux, implore merci, «plaintif, ensanglanté, il demande grâce (Virgile)»; ce spectacle m'a toujours été très pénible. Je ne prends guère de bêtes en vie, auxquelles je ne rende la liberté; pour en faire autant, Pythagore en achetait aux pêcheurs et aux oiseleurs.—«C'est, je crois, du sang des animaux que le fer a été teint pour la première fois (Ovide)»; un naturel sanguinaire à l'égard des bêtes, témoigne une propension naturelle à la cruauté. Quand on se fut, à Rome, habitué au spectacle du meurtre des animaux, on en vint à celui des hommes et aux combats de gladiateurs. La nature, je le crains, nous a inculqué des tendances à l'inhumanité: nul ne prend plaisir à voir des bêtes jouant entre elles et se caressant; tout le monde en a, à les voir aux prises, se déchirant et se mettant en pièces réciproquement. Pour qu'on ne raille pas cette empathie que j'éprouve pour elles, je ferai observer que la théologie elle-même les recommande à notre bienveillance; par cela même qu'un même maître nous a placés, elles et nous, dans son palais pour son service, que, comme nous, elles sont de sa famille, c'est à bon droit qu'elle nous enjoint d'avoir pour elles quelque respect et de l'affection.

Le dogme de l'immortalité de l'âme a conduit au système de la métempsycose.—Pythagore a emprunté le dogme de la métempsycose aux Égyptiens; depuis, ce dogme a été admis par plusieurs nations, notamment par nos Druides: «Les âmes ne meurent pas; après avoir quitté leurs premières demeures, elles passent dans d'autres qu'elles habitent, et il en est éternellement ainsi (Ovide).» La religion des anciens Gaulois, admettant que l'âme est immortelle, en concluait qu'elle ne cesse d'être en mouvement et passe d'un corps dans un autre, associant en outre cette idée, acceptée par leur imagination, à l'action de la justice divine. Suivant la conduite qu'une âme a tenue, pendant qu'elle était chez tel d'entre nous, Dieu, disaient-ils, lui assigne un autre corps à habiter, la plaçant dans une condition plus ou moins pénible, d'après ce qu'elle a été: «Il emprisonne les âmes dans des corps d'animaux: celle de qui a été cruel va animer un ours, celle d'un voleur un loup, celle du fourbe un renard;... et, après avoir ainsi subi mille métamorphoses, purifiées enfin dans le fleuve de l'Oubli, elles sont rendues à leur forme humaine primitive (Claudien).» Si elle avait été vaillante, ils l'incarnaient dans le corps d'un lion; voluptueuse, dans celui d'un pourceau; lâche, dans un cerf ou un lièvre; malicieuse, dans un renard; et ainsi de suite, jusqu'à ce que, purifiée par cette pénitence, elle rentrât à nouveau dans le corps d'un autre homme: «Moi-même, il m'en souvient, au temps de la guerre de Troie, j'étais Euphorbe fils de Panthée,» fait dire Ovide à Pythagore.

Chez certains peuples, certains animaux étaient divinisés.—Je n'admets guère cette parenté entre nous et les bêtes; je ne partage pas davantage la manière de voir de certains peuples, des plus anciens et des plus avancés en civilisation notamment, où les bêtes étaient non seulement admises dans la société et la compagnie des hommes, mais y occupaient même un rang bien au-dessus du leur. Les uns les tenaient comme les familiers privilégiés des dieux et avaient pour elles un respect et une considération plus que pour n'importe quel être humain; d'autres, allant plus loin, les reconnaissaient pour dieux et n'avaient d'autres divinités qu'elles: «Les barbares ont divinisé les bêtes, à cause du profit qu'ils en retirent (Cicéron)»;—«Les uns adorent le crocodile, d'autres regardent avec une sainte terreur l'ibis engraissé de serpents; ici, brille sur l'autel la statue d'or d'un singe à longue queue;... là, on adore un poisson du Nil; ailleurs, des villes entières se prosternent devant un chien (Juvénal).»—L'explication très acceptable, que Plutarque donne de cette erreur, est encore en l'honneur des bêtes: Ce n'est pas le chat ou le bœuf par exemple, que les Égyptiens adoraient, mais les attributs divins dont ils étaient l'image éloignée: dans le bœuf, c'était sa patience et son utilité; dans le chat, sa vivacité, ou, comme chez les Bourguignons nos voisins, et par toute l'Allemagne, son impatience de se voir enfermé; il symbolisait pour eux la liberté que ces peuples aimaient et adoraient au delà de tous les dons qu'ils tenaient de Dieu, et ainsi des autres.—Quand je rencontre chez des auteurs aux idées les plus sensées, des dissertations tendant à démontrer une certaine ressemblance entre nous et les bêtes, faisant ressortir combien elles participent aux plus grands privilèges dont nous jouissons nous-mêmes, et combien il est vrai qu'il y a des points communs entre nous et eux, je rabats certainement beaucoup de mes présomptions et abdique sans difficulté cette royauté imaginaire que l'homme se donne sur tous les animaux.

Nous devons nous montrer justes envers nos semblables et avoir des égards vis-à-vis de toutes les autres créatures.—Témoignages de gratitude envers les animaux.—Quoi qu'on en puisse dire, nous sommes tenus, et c'est là un devoir d'humanité qui s'impose à tous, à avoir quelque respect, non seulement pour les bêtes, mais pour tout ce qui a vie et sentiment; et cela s'étend même aux arbres et aux plantes. Nous devons aux hommes la justice; à toutes les autres créatures, capables d'en sentir les effets, de la sollicitude et de la bienveillance; entre elles et nous, il y a des relations, d'où certaines obligations réciproques des uns vis-à-vis des autres.—Je n'ai pas honte d'avouer que je suis tellement porté à la tendresse, et si enfant sous ce rapport, que j'ai peine à ne pas me prêter aux caresses de mon chien, ou à celles qu'il me demande, même lorsque c'est dans un moment inopportun.—Les Turcs ont des établissements où ils recueillent les bêtes, et des hôpitaux où ils les soignent.—Les Romains nourrissaient aux frais du trésor public les oies dont la vigilance avait sauvé le Capitole.—Les Athéniens avaient décidé que les mules et les mulets qui avaient été employés à la construction du temple, connu sous le nom d'Hecatempedon, seraient laissés en liberté et pourraient paître partout, sans que personne puisse y mettre empêchement.—Les Agrigentins avaient la coutume, pratiquée couramment, d'enterrer d'une façon effective les bêtes qui leur avaient été chères, telles que les chevaux qui avaient présenté quelque particularité remarquable, les chiens et les oiseaux qui leur avaient été utiles ou qui, simplement, avaient servi à amuser leurs enfants; la richesse et le nombre de ces sépultures, qu'on admirait encore plusieurs siècles après, se ressentaient de la magnificence qu'ils apportaient à toutes choses.—Les Égyptiens enterraient les loups, les ours, les crocodiles, les chiens et les chats dans des lieux consacrés; ils les embaumaient et portaient leur deuil quand ces animaux trépassaient.—Cimon fit donner une sépulture honorable aux juments avec lesquelles, par trois fois, il avait remporté le prix de la course aux jeux Olympiques.—Xantippe, dans l'antiquité, fit enterrer son chien au bord de la mer, sur un promontoire qui depuis en a porté le nom.—Plutarque lui-même se faisait scrupule, nous dit-il, de vendre et d'envoyer à la boucherie, pour en tirer un léger profit, un bœuf qui l'avait longtemps servi.

CHAPITRE XII.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XII.)
Apologie de Raimond * Sebond.

Est-il vrai que la science soit la mère de toutes les vertus?—La science est, je le reconnais, chose très grande et très utile; ceux qui la méprisent font preuve de bêtise. Je n'estime pourtant pas que sa valeur soit aussi élevée que certains l'admettent, comme le philosophe Herillus par exemple, qui la considère comme le souverain bien et lui attribue le pouvoir, qu'elle n'a pas suivant moi, de nous rendre sages et satisfaits; ou comme d'autres, qui la considèrent comme la mère de toutes les vertus, et qui, par contre, tiennent l'ignorance comme la cause de tous les vices; si cela est, bien des réserves sont à faire.

Le père de Montaigne qui avait les savants en haute estime, ayant reçu de l'un d'eux la Théologie naturelle de Sebond, la fit traduire d'espagnol en français par son fils.—Ma maison est depuis longtemps ouverte aux gens de science, et ils la connaissent bien. Mon père, qui s'est trouvé à sa tête pendant cinquante ans et plus, enflammé de cette ardeur nouvelle que le roi François Ier porta aux lettres et qui les mit en faveur, était très porté pour les gens instruits, recherchant leur société et se mettant en grands frais pour eux. Il les recevait chez lui comme des personnes en odeur de sainteté, quelque peu inspirées de la sagesse divine; il recueillait leurs préceptes et leurs entretiens comme des oracles, et avec d'autant plus de déférence et de foi qu'il n'était pas à même d'en juger, n'ayant pas plus que n'avaient eu ses aïeux, de connaissances littéraires. Moi, je les aime beaucoup, mais cela ne va pas jusqu'à l'adoration.

Parmi ceux qu'a reçus mon père, était Pierre Bunel qui, en son temps, avait une grande réputation de savoir, et qui, s'étant arrêté quelques jours à Montaigne, avec quelques autres savants comme lui, lui fit présent, au moment de partir, d'un ouvrage intitulé: «Théologie naturelle ou Livre des créatures, par maître Raimond Sebond.» Mon père connaissait parfaitement les langues italienne et espagnole, et cet ouvrage étant écrit en espagnol auquel venaient s'ajouter des terminaisons latines, Bunel pensait qu'avec bien peu d'aide, mon père pourrait le lire avec fruit. Il le lui recommanda comme un livre très utile et très approprié aux circonstances: c'était l'époque où la réforme de Luther commençait à se répandre et à ébranler, dans bien des pays, nos anciennes croyances. A cet égard Bunel avait vu juste en prévoyant, simplement par le raisonnement, que ce commencement de maladie dégénérerait aisément en un exécrable athéisme; et cela, parce que le vulgaire, ne pouvant juger des choses par elles-mêmes, se laisse entraîner par les apparences et selon les caprices de la fortune. Lorsque une fois on a eu la témérité de l'inciter à mépriser et à contrôler les opinions pour lesquelles il avait eu jusque-là le plus profond respect comme celles où il y va de son salut, et qu'on a jeté le doute sur certains points de la religion, qu'on les soumet à son jugement, il arrive bien rapidement à éprouver la même incertitude sur toutes ses autres croyances, ce qui en reste n'ayant pas plus d'autorité et de fondement que ce qu'on a mis en question. Il secoue alors, comme pesant sur lui d'un joug tyrannique, toutes les impressions qui ont leur source soit dans ce qu'édictent les lois, soit dans le respect qu'il a pour d'anciens usages, «car on foule aux pieds de bon cœur ce qu'on a trop révéré (Lucrèce)»; et, dès lors, il entreprend de ne plus rien recevoir sans qu'au préalable, il n'ait eu à se prononcer et ne l'ait agréé.

Quelques jours avant sa mort, mon père ayant, par hasard, retrouvé ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me demanda de le lui traduire en français. C'est un travail facile que de traduire des auteurs comme celui-ci, chez lesquels le fond est tout; il n'en est pas de même de ceux qui sacrifient beaucoup à la grâce et à l'élégance du style, surtout quand il faut les rendre dans une langue moins expressive que celle dans laquelle ils sont écrits. C'était pour moi un travail tout nouveau et auquel j'étais complètement étranger; mais me trouvant, par un heureux hasard, avoir en ce moment des loisirs, et ne pouvant me refuser au désir du meilleur des pères qui ait jamais existé, je fis mon possible et en vins à bout. Mon père en éprouva une grande satisfaction et voulut que cette traduction fût imprimée; elle l'a été après sa mort.

Éloge de ce livre.—J'y trouvai de très belles idées; l'auteur est inspiré par la piété; toutes les parties de son ouvrage s'enchaînent parfaitement. Beaucoup de personnes, et, dans le nombre, des dames, auxquelles nous avons le plus d'obligations, s'amusant à le lire, j'ai souvent été à même de leur venir en aide en détruisant les deux objections principales dont ce livre est l'objet. Il y a de la hardiesse et du courage dans le but qu'il se propose; il entreprend d'établir et de prouver contre les athées, tous les articles de foi de la religion chrétienne en se basant uniquement sur des raisons humaines et naturelles; et, à dire vrai, je le trouve si ferme, réussissant si bien dans cette voie, que je ne crois pas qu'il soit possible de mieux faire dans ce sens, ni que quelqu'un ait jamais fait aussi bien. L'ouvrage me paraissant trop riche et trop beau pour un auteur dont le nom est si peu connu, et dont nous ne savons rien autre, si ce n'est qu'il était espagnol et professait la médecine à Toulouse il y a environ deux cents ans, je m'enquis, quand je commençais à m'en occuper, de ce que ce pouvait bien être, auprès d'Adrien Tournebus qui savait tout. Celui-ci me répondit qu'il pensait que ce devait être une sorte de quintessence extraite des ouvrages de saint Thomas d'Aquin, dont l'érudition infinie et l'admirable subtilité d'esprit étaient seules à même d'avoir produit de telles idées. Toujours est-il que, quel qu'en soit l'auteur ou l'inventeur (et cette supposition de Tournebus ne suffit pas pour dépouiller Sebond de ce titre), c'est assurément un homme très capable qui a produit de très belles pages.

Première objection contre cet ouvrage: «Il ne faut point appuyer de raisons humaines ce qui est article de foi.»—La première objection qu'on adresse à son ouvrage, c'est que les chrétiens se font tort, en voulant appuyer de raisons purement humaines leurs croyances, qui ne peuvent se concevoir qu'autant qu'on a la foi et par une intervention particulière de la grâce divine.—Il semble que cette objection ait sa source dans une piété exagérée, aussi faut-il apporter à sa réfutation d'autant plus de délicatesse et de respect pour ceux qui la mettent en avant, et c'est dans cet esprit que je voudrais essayer de leur répondre. Ce serait mieux le fait d'un homme versé en théologie que le mien, car je n'y connais rien; toutefois, j'estime que lorsqu'il s'agit d'une question aussi haute, qui touche de si près à la divinité et excède autant l'intelligence humaine, comme est cette vérité dont il a plu à la bonté de Dieu de nous éclairer, il est bien besoin qu'il continue à nous venir en aide, et que ce ne peut être que par l'effet d'une faveur extraordinaire et privilégiée de sa part, que nous pouvons la concevoir et nous en pénétrer. Abandonnés à notre seule intelligence, nous n'en sommes pas capables; sans cela, il n'y aurait pas tant d'esprits d'une supériorité qui se rencontre rarement, réunissant toutes les qualités que l'homme tient de la nature et qui, dans les temps anciens, étaient seules à sa disposition, que leur raison a égarés quand, avec son seul secours, ils ont cherché à la connaître.

La foi est indispensable; mais quand elle existe, la raison corrobore utilement ses enseignements.—C'est la foi qui, seule, nous découvre les ineffables mystères de notre religion et nous confirme leur vérité; ce qui ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très louable entreprise, que de mettre au service de cette foi les moyens d'investigation que l'homme tient naturellement de Dieu. Il n'y a pas de doute que ce ne soit là l'usage le plus honorable que nous puissions faire de ces moyens, et qu'il n'y a pas d'occupation, de dessein plus dignes d'un chrétien, que d'appliquer toutes ses études et toutes ses pensées à embellir, étendre et accroître les vérités en lesquelles il croit. Ne nous contentons pas de mettre au service de Dieu notre esprit et notre âme; tout notre être matériel lui doit et lui rend hommage; tous nos organes, tous nos faits et gestes, tout ce qui sort de nos mains, concourent à sa glorification; notre raison doit faire de même et s'employer à étayer notre foi, mais toujours sous cette réserve, de ne pas s'imaginer que par elle-même, par la puissance à laquelle elle peut atteindre et la valeur des arguments qu'elle peut émettre, il lui soit possible d'acquérir cette science surnaturelle qui nous vient de Dieu.

Si, par grâce extraordinaire, cette science ne nous est infuse, si elle n'entre en nous que par la force du raisonnement et tous autres procédés humains, elle n'y occupe pas la place et n'a pas la splendeur qu'elle devrait avoir; je crains bien pourtant que ce ne soit que dans ces conditions qu'elle nous ait pénétrés. Si nous étions attachés à Dieu par une foi ardente; si nous tenions à lui parce qu'il nous y a appelés, et non parce que nous y avons été conduits de nous-mêmes; si notre foi reposait sur une base émanant de lui, les tentations auxquelles est exposée l'humanité et qui l'ébranlent si fort, ne pourraient rien contre elle. Nous serions en état de résister à d'aussi faibles attaques; l'amour de la nouveauté, la contrainte que les princes peuvent exercer sur nous, la bonne fortune d'un parti, les changements si peu fondés et si inopinés qui surviennent dans nos opinions, n'auraient pas la force de secouer et d'altérer nos croyances; nous ne nous laisserions pas troubler par des arguments nouveaux, et toute la rhétorique du monde ne pourrait nous en dissuader; fermes et inébranlables, nous soutiendrions tous ces assauts, sans nous départir de notre calme: «Tel un vaste rocher oppose sa masse à la faveur des flots qui grondent et se brisent autour de lui (vers imités de Virgile).»

Chez le chrétien, la foi fait généralement défaut.—Si ce rayon divin nous touchait tant soit peu, il y paraîtrait en tout et partout; sa lueur se refléterait non seulement dans nos paroles, mais dans nos faits et gestes qui en acquerraient du lustre; tout ce qui émanerait de nous, serait illuminé de cette noble clarté. Nous devrions avoir honte; l'adepte de n'importe quelle secte de celles en lesquelles se répartit l'humanité, si difficile, si étrange que soit la doctrine de sa secte, y conforme rigoureusement sa conduite et sa vie; tandis que chez les Chrétiens leur doctrine, si divine, si céleste qu'elle soit, ne se manifeste que dans les mots. En voulez-vous la preuve? Comparez nos mœurs à celles des Mahométans et des Païens, voyez combien les nôtres leur sont toujours inférieures; tandis qu'en raison de l'excellence de notre religion nous devrions briller et, par notre perfection, laisser tous autres bien loin derrière: «Ils sont si justes, si charitables, si bons, que ce doivent être des Chrétiens!» devrait-on dire. Le reste est commun à toutes les religions: l'espérance, la confiance, les événements sur lesquels elles s'étayent, les cérémonies, la pénitence, les martyrs; ce qui devrait distinguer la nôtre entre toutes, c'est notre vertu qui, en même temps qu'elle est le signe le plus caractéristique de son origine divine, est aussi le résultat le plus beau et le plus difficile auquel elle tend, parce qu'elle est la vérité.—C'est parce que nous ne sommes pas ce que nous devrions être que notre bon saint Louis avait raison quand il détournait, avec instance, de son dessein, ce roi tartare qui s'était fait chrétien, de venir à Lyon baiser les pieds du Pape et contempler la pureté des mœurs qu'il croyait trouver en nous, de peur qu'au contraire les débordements de notre vie ne tarissent en lui son admiration pour nos croyances.—Ce fut l'impression inverse que ressentit cet autre venu à Rome dans ces mêmes sentiments et qui, voyant la vie dissolue qu'y menaient en ce temps les prélats et le peuple, s'affermit d'autant plus dans la bonne opinion qu'il avait conçue de notre religion, en considérant combien elle devait avoir de force et tenir de Dieu même, pour se maintenir si digne et en un tel degré de splendeur en des mains si vicieuses et dans un milieu si corrompu.

Si nous avions un seul atome de foi, nous déplacerions des montagnes, disent les saintes Écritures; nos actions, inspirées par la divinité qui présiderait aussi à leur exécution, ne seraient pas simplement d'entre celles que l'homme peut accomplir, elles tiendraient du miracle comme nos croyances elles-mêmes: «Crois, et la voie qui te conduira à la vertu et au bonheur sera courte (Quintilien).» Les uns s'appliquent à faire croire au monde qu'ils croient, et ils ne croient pas; les autres, c'est le plus grand nombre, se le persuadent à eux-mêmes et ne savent pas ce que c'est que croire.

Dans les guerres de religion, ce sont les intérêts des partis qui seuls les guident.—Nous trouvons étrange que, dans la guerre qui, dans les temps présents, désole notre pays, les événements flottent indécis et se produisent tantôt dans un sens, tantôt dans un autre comme généralement cela arrive d'ordinaire; ils ne sont ainsi que parce que nous sommes livrés à nous-mêmes. L'un des partis a pour lui la justice, mais il en a fait simplement un drapeau et un masque; on la met en avant, mais on n'en tient pas compte; ce n'est pas elle qui fait agir, ce n'est pas sa cause que l'on a épousée; elle est là, comme dans la bouche d'un avocat; le parti qui s'en targue ne l'a ni dans le cœur, ni en affection. Dieu nous doit son aide dans les circonstances extraordinaires, mais quand sont en jeu la foi et la religion, et non nos passions; et ici, ce sont les hommes qui conduisent tout; pour eux, la religion n'est qu'un moyen, c'est le contraire qui devrait être. Réfléchissez et voyez si ce n'est pas nous qui la menons et qui, d'une règle si droite et si ferme, extrayons tant de conclusions opposées, tout comme avec de la cire se modèlent les figures les plus contraires? La situation de la France a-t-elle jamais, plus que de nos jours, présenté plus exactement ce caractère? Les uns tirent la religion à droite, les autres à gauche; ceux-là en disent blanc, ceux-ci, noir; tous la font également servir à leurs violences et à leurs vues ambitieuses. Ils en agissent d'une façon tellement identique en leurs débordements et leurs injustices, qu'on se prend à douter et qu'on a peine à croire qu'ils soient d'opinions différentes, étant donné que notre opinion est ce qui doit régler notre conduite et faire loi dans notre vie; une même école, ayant mêmes principes, ne produirait pas des mœurs se ressemblant davantage, observées d'une manière aussi invariable.

Voyez l'horrible impudence avec laquelle nous jouons à la balle avec la parole divine, et avec quelle irréligion nous l'accueillons ou la rejetons, suivant que la fortune modifie notre place dans le cours de nos orages publics. Rappelez-vous quel parti, l'année dernière, tenait pour l'affirmative dans cette proposition d'importance capitale: «Est-il permis au sujet de se révolter et de s'armer contre son roi, pour la défense de la religion?» dont il avait fait sa pierre d'assise, quel autre tenait pour la négative dont il s'était constitué l'apôtre, et voyez aujourd'hui de quel côté sont l'un et l'autre et si les armes résonnent moins depuis que la cause de l'un est devenue celle de l'autre. Nous brûlons les gens qui disent qu'il faut faire subir à la vérité les modifications qu'exige l'intérêt de notre cause; en France, on fait bien pis que de le dire! Soyons francs: si l'on triait dans l'armée, voire même dans l'armée royale, ceux qui y sont uniquement par zèle pour leur foi et même aussi ceux qui n'ont en vue que la défense des lois du pays ou le service du prince, on n'en retirerait pas de quoi former une compagnie complète de gens d'armes. D'où vient que si peu de gens demeurent fidèles à leur foi première sans varier, quelle que soit la tournure que prennent les événements, tandis que nous en voyons tant y évoluer les uns à pas lents, les autres à bride abattue, et les mêmes hommes gâter tout tantôt par leur violence et leur âpreté, tantôt par leur froideur, leur mollesse et leur inertie? N'est-ce pas parce que la masse obéit à des considérations d'intérêt personnel, soumises à des chances variables comme les circonstances dans lesquelles elle se meut?

Chacun fait servir la religion à ses passions; le zèle du chrétien éclate surtout pour produire le mal.—Il est évident pour moi que nous ne nous astreignons volontiers qu'aux devoirs qui flattent nos passions. Il n'est point d'hostilité plus agissante que celle des Chrétiens quand ils invoquent l'intérêt de la religion; notre zèle fait merveille lorsqu'il s'exerce secondant notre penchant naturel à la haine, à la cruauté, à l'ambition, à l'avarice, à la médisance, à la rébellion; par contre, à moins que, par miracle, une raison quelconque ne nous y porte, rien ne nous décide, d'une façon ou d'une autre, à la bonté, à la bienveillance et à la modération. Notre religion vise à déraciner le vice; on la fait servir à le dissimuler, le nourrir, lui donner carrière. Il ne faut pas se moquer de Dieu, ou, comme on dit, payer la dîme en donnant une gerbe de paille pour une gerbe de blé. Si nous croyions en lui, je ne dis pas parce que nous aurions la foi, mais simplement parce que nous aurions la conviction qu'il existe; je dirai même, à notre extrême confusion, si nous y croyions et si nous le connaissions comme nous faisons d'autre chose, d'un de nos compagnons, par exemple, nous l'aimerions par-dessus tout, en raison de son infinie bonté et de la beauté qui resplendit en lui; tout au moins occuperait-il le même rang que tiennent les richesses, les plaisirs, la gloire, les amis. Le meilleur de nous craint de blesser son voisin, ses parents, son maître, et ne redoute pas de l'outrager, Lui. Est-il quelqu'un, si simple d'esprit qu'il soit, qui, mettant en comparaison, d'un côté, ce qui nous cause un seul de ces plaisirs que nous procurent nos vices, et de l'autre, l'espérance d'une gloire immortelle dont il a connaissance et dont il est persuadé, ne troquerait pas l'un pour l'autre? Et cependant que de fois nous renonçons à cette gloire par le mépris que nous en faisons; car qu'est-ce qui nous pousse au blasphème sinon l'envie qui, sans rime ni raison, nous prend d'offenser Dieu!—Le philosophe Antisthène se faisait initier aux mystères d'Orphée; le prêtre lui disant que ceux qui embrassaient cette religion, jouiraient éternellement à leur mort des biens les plus parfaits: «Pourquoi donc, lui fit-il, si tu le crois, ne meurs-tu pas toi-même?»—Diogène, poussant encore plus avant dans ce sens, répondait avec sa brutalité ordinaire à un autre qui lui prêchait de se faire initier à la secte dont lui-même était prêtre, afin d'obtenir la possession des biens de l'autre monde: «Tu veux que je croie que d'aussi grands hommes qu'Agésilas et Épaminondas seront misérables, tandis que toi, qui n'es qu'un veau et ne fais rien qui vaille, tu serais des bienheureux, parce que tu es prêtre?»—Si nous accueillions ces grandes promesses de béatitude éternelle en y prêtant la même attention que nous apportons à tout argument philosophique, nous n'aurions pas la mort en si grande horreur que nous l'avons: «Loin de nous plaindre de la désagrégation de notre être, nous nous réjouirions plutôt de partir et de laisser notre dépouille mortelle, comme le serpent change de peau, comme le cerf se défait de son vieux bois (Lucrèce).» «Je veux être dissous, dirions-nous, pour être avec Jésus-Christ.» La puissance de raisonnement de Platon sur l'immortalité de l'âme ne porta-t-elle pas quelques-uns de ses disciples à se donner la mort, pour jouir plus tôt des espérances qu'il leur faisait concevoir!

C'est ne pas croire que de croire par faiblesse ou par crainte.—Tout cela est un signe très évident que nous ne comprenons notre religion qu'à notre façon et en usons à notre guise et pas autrement, comme il arrive de toutes les autres religions. Si elle est nôtre, c'est que le sort nous a fait naître dans un pays où elle existe, qu'elle y remonte à une haute antiquité, ou que les hommes qui l'y ont établie y ont une grande autorité, que nous craignons les peines dont elle menace ceux qui sont en dehors d'elle, ou que nous avons été séduits par les promesses qu'elle nous fait; de telles considérations sont de nature à donner du poids à nos croyances mais ne sont que secondaires, ce sont des attaches purement humaines. Dans une autre contrée, d'autres influences, des promesses et des menaces semblables pourraient tout aussi bien, par un même travail, déterminer en nous d'autres croyances; nous sommes Chrétiens, tout comme nous sommes Périgourdins ou Allemands.

Les athées ne le sont guère que par vanité; en présence de la mort, ils reviennent aux idées religieuses.—Platon dit qu'il est peu d'athées qui le soient au point qu'un danger pressant ne les ramène pas à reconnaître la puissance divine; cet aphorisme ne s'applique pas au vrai chrétien; ce n'est que vers les religions enfantées par l'imagination de l'homme et qui n'ont qu'un temps, que nous sommes ainsi portés uniquement par des considérations humaines. Quelle foi peut être celle que font naître et développent en nous la lâcheté et la faiblesse de notre cœur! qu'elle est plaisante en vérité, ne croyant ce qu'elle croit, que parce qu'elle n'a pas le courage de cesser d'y croire! Un sentiment aussi vicieux que l'inconstance ou la frayeur, peut-il produire en notre âme une impression judicieuse!—Il en est qui prétendent prouver, dit encore Platon, que la raison doit nous faire considérer comme de pures inventions, tout ce qui se dit des enfers et des peines futures; que l'occasion se présente d'être conséquents avec leurs dires, que la vieillesse ou les maladies les mettent aux portes du tombeau, la terreur, l'horreur de ce que leur réserve l'avenir modifient du tout au tout leurs croyances. C'est parce que ces appréhensions enlèvent à l'homme son courage, que lui-même, dans ses lois, défend d'enseigner de telles menaces et de donner à croire que du mal puisse arriver aux hommes, du fait des dieux, autrement que lorsque c'est nécessaire pour leur plus grand bien, comme traitement pour les guérir d'affections morales. On dit de Bion, qu'adepte fervent de l'athéisme de Théodore, longtemps il s'était moqué des hommes adonnés à la religion; mais que, surpris par la mort, il se livra aux pratiques les plus superstitieuses, comme si les dieux existaient ou cessaient d'être, selon que cela faisait ou non l'affaire de Bion.—Platon conclut, et ces exemples confirment cette conclusion, que, soit par raison, soit par force, nous sommes toujours ramenés à croire à l'existence de Dieu. L'athéisme est une conception monstrueuse et contre nature qu'il est difficile et malaisé de faire admettre par l'esprit humain, quelque insolent et déréglé qu'il puisse être, quoiqu'il se soit vu assez de gens affectant d'en faire profession, soit par vanité, soit pour se donner la gloriole d'émettre des idées tendant à réformer le monde et qui ne soient pas celles de tous. Mais si ces gens sont fous au point de faire parade de ce qu'ils ne croient pas en Dieu, ils ne sont pas assez forts pour implanter cette conviction dans leur conscience; donnez-leur un bon coup d'épée dans la poitrine, ils ne laisseront pas de joindre les mains et d'implorer le ciel; et, quand la crainte ou la maladie aura tempéré ou abattu cette licencieuse ardeur d'humeur volage, ils reviendront à eux et, bien discrètement, feront comme les autres et croiront ce que chacun croit. Autre chose est un dogme sérieusement étudié et que tout le monde admet, et autre chose ces impressions passagères qui, nées d'esprits déséquilibrés, vont entretenant les idées les plus téméraires et les moins définies que leur fantaisie leur inspire, et combien misérables et écervelés leurs auteurs qui s'efforcent d'être pires que cela ne leur est possible!

Ce sont les œuvres de Dieu qui nous amènent à lui et non notre faiblesse d'esprit; c'est ce que Sebond s'applique à démontrer.—Les erreurs du paganisme et l'ignorance où il était de notre sainte vérité, ont fait encore tomber la grande âme * de Platon, grande mais seulement autant que peut l'être l'âme de l'homme, dans cet autre abus voisin du précédent: «Que les enfants et les vieillards sont plus accessibles que les autres à la religion», comme si elle naissait et tenait sa puissance de notre faiblesse d'esprit. Le nœud qui devrait contenir notre jugement et notre volonté, étreindre notre âme et l'unir à notre Créateur, ne devrait ni être fait ni tirer sa force de nos considérations, de nos raisonnements, de nos passions; mais, d'essence divine, surnaturelle, se présenter à nous sous une forme, dans des conditions, avec un éclat uniques, n'être autre en un mot que l'autorité de Dieu et sa grâce. Notre cœur et notre âme sont régis et commandés par la foi; celle-ci doit donc pouvoir user, pour l'accomplissement de ses desseins, de toutes les autres parties de notre être suivant ce que chacune peut donner. Aussi n'est-il pas croyable que cet ensemble qui constitue le monde, que cette admirable machine ne porte pas trace dénonçant la main du grand architecte qui l'a construite; et que, dans quelques-unes de ses pièces, il ne demeure rien rappelant l'ouvrier qui les a faites et les a assemblées. Et, de fait, ses plus importants ouvrages dénotent le caractère de sa divinité et, seule, la faiblesse de notre esprit nous empêche de nous en apercevoir; car, ainsi que Dieu le dit lui-même, «ses œuvres invisibles se manifestent par celles qui sont visibles».—Sebond s'est appliqué à cette étude digne de notre attention; et il nous montre que rien de ce qui est en ce monde, ne dément son créateur. Ce serait vraiment faire tort à la bonté divine, que l'univers ne se prêtât pas à affirmer la vérité de nos croyances; le ciel, la terre, les éléments, notre corps, notre âme, toutes choses y concourent: à nous de trouver le moyen de nous en servir; elles nous livrent leur secret, sous condition que nous serons en état de le comprendre, car le monde est le temple sacré par excellence dans lequel l'homme a accès pour y contempler des statues sorties, non des mains des mortels, mais de celles de la divine pensée qui les a faites accessibles à nos sens, comme sont le soleil, les étoiles, les eaux, la terre, pour nous en donner la compréhension et «faire, comme dit saint Paul, que nous concevions l'existence de celles qui échappent à notre vue, par ce que nous voyons de ce monde qu'il a créé, et que par ses œuvres nous nous rendions compte de sa sagesse éternelle et de sa divinité». «En ne dérobant pas jalousement à la terre la vue du ciel, en le faisant se dérouler sans cesse sur nos têtes, Dieu se dévoile sous tous ses aspects; de lui-même il s'offre, il s'inculque à nous; voulant être clairement connu, par son œuvre il nous montre qui il est et nous convie à méditer ses lois (Manilius).»

Ses arguments, par leur conformité avec notre foi, ont une valeur indéniable.—Or, tous les raisonnements, tous les discours humains sont choses inertes et stériles, qui ne prennent forme qu'autant que Dieu, par le moyen de la grâce, leur en ménage la possibilité et leur donne de la valeur. Les actes de vertu de Socrate et de Caton sont demeurés vains et inutiles, parce qu'ils n'avaient pas pour fin l'amour et l'obéissance qu'en tout nous devons à Dieu, véritable créateur de toutes choses, et qu'ils ne le connaissaient pas. Il en est de même de nos raisonnements et de nos discours: ils semblent avoir du corps, mais ne sont en réalité que des masses confuses, sans forme définie, condamnés à l'impuissance si la foi et la grâce n'y sont pas jointes. La foi venant à donner du coloris et du lustre aux arguments que fait valoir Sebond, leur communique de la fermeté et de la solidité et les rend capables d'initier un apprenti, de guider ses premiers pas sur la voie qui mène à la connaissance de la vérité en le façonnant dans une certaine mesure et le disposant à recevoir la grâce de Dieu qui affermit ses croyances et les rend parfaites. Je connais un homme faisant autorité, versé dans l'étude des lettres, qui m'a avoué avoir été ramené des erreurs de l'incrédulité par les arguments de Sebond. Alors même qu'on les dépouillerait de l'ornement et de l'appui que leur donne la foi en les approuvant, à ne les considérer que comme des fantaisies purement humaines, imaginées pour combattre ceux qui se sont précipités dans les épouvantables et horribles ténèbres de l'irréligion, leur valeur est telle qu'ils auraient autant de puissance et de solidité que tous autres que, dans les mêmes conditions, on pourrait leur opposer; si bien que nous serions fondés à dire aux parties en présence: «Si vous avez de meilleurs arguments, produisez-les, sinon soumettez-vous (Horace)»; reconnaissez la validité de nos preuves ou montrez-en d'autres, serait-ce même sur quelque autre sujet, qui se présentent mieux et soient plus probantes.—Mais voilà que, sans y penser, je suis déjà à demi engagé dans la discussion de la seconde des objections que l'on fait à Sebond et que, en son lieu et place, je me suis proposé de réfuter.

Seconde objection faite à Sebond: «Ses arguments sont faibles.»—Il y en a qui trouvent que ses arguments sont faibles, qu'ils n'arrivent pas à démontrer ce qu'il veut prouver, et ils prétendent pouvoir les réfuter aisément. Ces gens-là méritent d'être tancés un peu plus rudement que je n'ai fait des premiers, parce qu'ils sont plus dangereux et ont plus de malice. On détourne volontiers le sens des paroles d'autrui pour appuyer ses propres opinions; pour un athée, tout écrit a quelque rapport avec l'athéisme, et il infecte de son propre venin même ce qui n'en porte pas trace. Ceux-ci ont des scrupules qui leur font paraître fades les raisons de Sebond, et ils trouvent que c'est leur donner beau jeu que de les mettre à même de combattre, avec des armes purement humaines, notre religion qu'ils n'oseraient attaquer, si elle leur apparaissait majestueusement dans la plénitude de l'autorité et du commandement. Pour maîtriser leur folie, ce qu'il y a de mieux me paraît être de froisser et de fouler aux pieds l'orgueil et l'arrogance de l'homme; de leur faire sentir son inanité, sa vanité, son néant; de leur ôter des mains ces chétives armes que leur fournit leur raison; de les obliger à s'incliner et à baiser la terre devant l'autorité et le respect de la majesté divine. A elle seule appartiennent la science et la sagesse; seule, elle vaut qu'on fasse cas d'elle; c'est à elle que nous dérobons ce dont nous nous parons et ce que nous apprécions tant en nous. «Dieu ne permet pas qu'un autre que lui s'enorgueillisse (Hérodote)», rabattons donc cette orgueilleuse prétention, point de départ de la tyrannie qu'exerce sur nous le malin esprit: «Dieu résiste aux superbes et fait grâce aux humbles (Saint Pierre).» L'intelligence est l'apanage des dieux, dit Platon, les hommes n'en ont que peu ou point. Aussi est-ce une grande consolation pour le chrétien de voir nos moyens, mortels et impuissants, s'adapter si bien à ce qu'exige notre foi sainte et divine que, lorsque nous les appliquons à des sujets, mortels impuissants comme ils le sont eux-mêmes, ils ne s'y appareillent ni mieux, ni avec plus de force.

Il faut reconnaître que bien des choses ne peuvent s'expliquer par la raison seule.—En conséquence, examinons si l'homme dispose de raisons plus puissantes que celles de Sebond, et s'il lui est possible d'arriver à quelque certitude par les preuves et les raisonnements qu'il est en état de produire. Saint Augustin, réfutant ces mêmes gens, leur reproche l'injustice qu'il y a à considérer comme faux tout ce que, dans nos croyances, notre raison ne parvient pas à prouver; et pour montrer que bien des choses sont et ont été, dont notre intelligence ne peut découvrir ni la nature, ni les causes, il leur cite des faits connus et indubitables que l'homme confesse ne pouvoir expliquer; en cela, du reste, comme en tout ce qu'il fait, saint Augustin déploie un soin remarquable et beaucoup d'esprit. Nous, il nous faut faire davantage et leur montrer que pour rendre manifeste la faiblesse de leur raison, il n'est pas besoin d'avoir recours à de rares exemples longuement recherchés: elle présente tant de points faibles, est si aveugle, qu'il n'y a rien de si clair et de si facile qui lui paraisse d'une parfaite évidence; que pour elle, ce qui est aisé et malaisé ne sont qu'un; qu'enfin tout ce sur quoi elle entreprend de porter un jugement et la nature en général, se dérobent à sa juridiction et à sa compétence.

Que nous prêche la vérité, quand elle nous invite à fuir la philosophie de ce monde; quand, si souvent, elle nous inculque que notre sagesse n'est que folie devant Dieu; que, de toutes les vanités, l'homme est ce qu'il y a de plus vain; que celui qui se targue de son savoir, ne sait pas ce que c'est que savoir; que l'homme n'est rien, lorsqu'il s'imagine être quelque chose; qu'il s'exalte et se leurre lui-même? Ces sentences qui émanent de l'Esprit saint, expriment si clairement et si nettement ce que je veux établir que toute autre preuve serait superflue avec des gens qui, soumis et obéissants, s'inclineraient devant son autorité; mais ceux-ci tiennent à faire les frais des verges qui serviront à les fouetter, et n'admettent pas que l'on combatte leur raison autrement qu'en l'opposant à elle-même.

L'homme croit avoir une grande supériorité sur toutes les autres créatures, examinons ce qui en est: Est-il fondé à prétendre que toutes les merveilles de la nature n'ont été créées que pour lui?—Envisageons donc, pour le moment, l'homme abandonné à lui-même sans secours étranger, armé uniquement des armes qui lui sont propres et n'ayant pas l'aide de la grâce et de la connaissance de Dieu qui sont tout son honneur, toute sa force et auxquelles il doit d'être ce qu'il est, et voyons ce dont il est capable en ce bel équipage. Qu'il m'explique, par la puissance de son raisonnement, sur quoi repose la grande supériorité qu'il prétend avoir sur les autres créatures? Qui l'autorise à penser que le mouvement admirable de la voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si majestueusement au-dessus de sa tête, les fluctuations émouvantes de la mer aux horizons infinis, ont été créés et se continuent depuis tant de siècles pour sa seule commodité et son service? Est-il possible d'imaginer rien de si ridicule que cette misérable et chétive créature qui n'est seulement pas maîtresse d'elle-même, est exposée aux offenses de tant de choses et qui vient se dire la maîtresse et l'impératrice de l'univers? il n'est pas en son pouvoir d'en connaître la moindre parcelle, à plus forte raison de le commander. Qui lui a octroyé ce privilège qu'il s'arroge, d'être seul sur ce vaste bâtiment capable d'en apprécier la beauté et celle des pièces dont il se compose; de pouvoir seul en rendre grâce à l'architecte, et d'être seul en état d'en apprécier les ressources et de les mettre en valeur? Qu'il produise les lettres patentes qui lui confèrent ce bel et grand office! n'ont-elles été concédées qu'au bénéfice des sages? elles s'appliqueraient à bien peu; ou les fous et les méchants sont-ils dignes également d'une faveur aussi exceptionnelle? ils sont ce qu'il y a de pire au monde, pourquoi seraient-ils avantagés de la sorte sur tous les autres êtres de la création? Faut-il croire celui qui a dit: «Qui donc nous enseignera pour qui le monde a été fait? C'est sans doute pour les êtres animés qui ont l'usage de la raison, c'est-à-dire pour les dieux et les hommes qui sont les plus parfaits de tous les êtres (Cicéron)!» ou plutôt pourrons-nous jamais assez bafouer son impudence, d'accoupler ainsi les dieux et les hommes? Qu'a donc alors en lui le pauvret, qui puisse lui valoir un tel avantage?