I'AY souuent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté:
et si ay par experience apperçeu, que cette aigreur, et aspreté
de courage malitieux et inhumain, s'accompaigne coustumierement
de mollesse feminine. I'en ay veu des plus cruels, subiets à pleurer
aiséement, et pour des causes friuoles. Alexandre tyran de Pheres,
ne pouuoit souffrir d'ouyr au theatre le ieu des tragedies, de peur
que ses cytoyens ne le vissent gemir aux malheurs d'Hecuba, et
d'Andromache, luy qui sans pitié, faisoit cruellement meurtrir tant
de gens tous les iours. Seroit-ce foiblesse d'ame qui les rendist
ainsi ployables à toutes extremitez? La vaillance, de qui c'est l'effect3
de s'exercer seulement contre la resistence,

Nec nisi bellantis gaudet ceruice iuuenci,

s'arreste à voir l'ennemy à sa mercy. Mais la pusillanimité, pour
dire qu'elle est aussi de la feste, n'ayant peu se mesler à ce premier
rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang. Les
meurtres des victoires, s'exercent ordinairement par le peuple, et
par les officiers du bagage. Et ce qui fait voir tant de cruautez
inouies aux guerres populaires, c'est que cette canaille de vulgaire
s'aguerrit, et se gendarme, à s'ensanglanter iusques aux coudes,
et deschiqueter vn corps à ses pieds, n'ayant resentiment d'autre
vaillance.1

Et lupus et turpes instant morientibus vrsi,
Et quæcunque minor nobilitale fera est.

Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent
les peaux des bestes sauuages, qu'ils n'ont osé attaquer aux
champs. Qu'est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles?
et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance,
nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle
d'arriuée que de tuer? Qu'est-ce, si ce n'est coüardise?   Chacun
sent bien, qu'il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy,
qu'à l'acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir.2
D'auantage que l'appetit de vengeance s'en assouuit et contente
mieux: car elle ne vise qu'à donner ressentiment de soy. Voyla
pourquoy, nous n'attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand
elle nous blesse, d'autant qu'elles sont incapables de sentir nostre
reuenche. Et de tuer vn homme, c'est le mettre à l'abry de nostre
offence. Et tout ainsi comme Bias crioit à vn meschant homme, le
sçay que tost ou tard tu en seras puny, mais ie crains que ie ne le
voye pas: et plaignoit les Orchomeniens, de ce que la penitence que
Lyciscus eut de la trahison contre eux commise, venoit en saison,
qu'il n'y auoit personne de reste, de ceux qui en auoient esté interessez,3
et ausquels deuoit toucher le plaisir de cette penitence.
Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel
elle s'employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur
y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il
se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance.
Il s'en repentira, disons nous. Et pour luy auoir donné
d'une pistolade en la teste, estimons nous qu'il s'en repente? Au
rebours, si nous nous en prenons garde, nous trouuerons qu'il nous
fait la mouë en tombant. Il ne nous en sçait pas seulement mauuais
gré, c'est bien loing de s'en repentir. Et luy prestons le plus4
fauorable de touts les offices de la vie, qui est de le faire mourir
promptement et insensiblement. Nous sommes à conniller, à trotter,
et à fuir les officiers de la iustice, qui nous suyuent: et luy
est en repos. Le tuer, est bon pour euiter l'offence à venir, non
pour venger celle qui est faicte. C'est vne action plus de crainte,
que de brauerie: de precaution, que de courage: de defense, que
d'entreprinse. Il est apparent que nous quittons par là, et la vraye fin
de la vengeance, et le soing de nostre reputation. Nous craignons,
s'il demeure en vie, qu'il nous recharge d'vne pareille. Ce n'est
pas contre luy, c'est pour toy, que tu t'en deffais.   Au Royaume
de Narsingue cet expedient nous demeureroit inutile. Là, non
seulement les gents de guerre, mais aussi les artisans, demeslent1
leurs querelles à coups d'espée. Le Roy ne refuse point le camp à
qui se veut battre: et assiste, quand ce sont personnes de qualité:
estrenant le victorieux d'vne chaisne d'or: mais pour laquelle conquerir,
le premier, à qui il en prend enuie, peut venir aux armes
auec celuy qui la porte. Et pour s'estre desfaict d'vn combat, il en
a plusieurs sur les bras.   Si nous pensions par vertu estre tousiours
maistres de nostre ennemy, et le gourmander à nostre
poste, nous serions bien marris qu'il nous eschappast, comme il
faict en mourant. Nous voulons vaincre plus seurement qu'honorablement.
Et cherchons plus la fin, que la gloire, en nostre querelle.2
   Asinius Pollio, pour vn honneste homme moins excusable,
representa vne erreur pareille: qui ayant escript des inuectiues
contre Plancus, attendoit qu'il fust mort, pour les publier. C'estoit
faire la figue à vn aueugle et dire des pouïlles à vn sourd, et offenser
vn homme sans sentiment plustost que d'encourir le hazard de
son ressentiment. Aussi disoit on pour luy, que ce n'estoit qu'aux
lutins de luitter les morts. Celuy qui attend à veoir trespasser
l'autheur, duquel il veut combattre les escrits, que dit-il, sinon
qu'il est foible et noisif? On disoit à Aristote, que quelqu'vn auoit
mesdit de luy: Qu'il face plus, dit-il, qu'il me fouëtte, pourueu3
que ie n'y soy pas.   Nos peres se contentoyent de reuencher vne
iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre.
Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire,
viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le
voyons en pieds. Et qu'il soit ainsi, nostre belle pratique d'auiourdhuy,
porte elle pas de poursuyure à mort, aussi bien celuy
que nous auons offencé, que celuy qui nous a offencez? C'est aussi
vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers,
cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts.
C'estoit anciennement des duels, ce sont à cette heure rencontres,
et batailles. La solitude faisoit peur aux premiers qui l'inuenterent:
Quum in se cuique minimum fiduciæ esset. Car naturellement
quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement
au danger. On se seruoit anciennement de personnes
tierces, pour garder qu'il ne s'y fist desordre et desloyauté, et
pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu'on a pris
ce train, qu'ils s'engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne
peut honnestement s'y tenir comme spectateur, de peur qu'on ne1
luy attribue, que ce soit faute ou d'affection, ou de cœur. Outre
l'iniustice d'vne telle action, et vilenie, d'engager à la protection
de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue
du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de
soy, d'aller mesler sa fortune, à celle d'vn second: chacun court
assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et
a assez à faire à s'asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de
sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s'il n'a
esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c'est vne
partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les2
bras, auec raison. Et de dire que c'est supercherie, elle l'est voirement:
comme de charger bien armé, vn homme qui n'a qu'vn
tronçon d'espée; ou tout sain, vn homme qui est desia fort blessé.
Mais si ce sont auantages, que vous ayez gaigné en combatant,
vous vous en pouuez seruir sans reproche. La disparité et inegalité
ne se poise et considere, que de l'estat en quoy se commence
la meslée: du reste prenez vous en à la Fortune. Et quand vous
en aurez tout seul, trois sur vous, vos deux compaignons s'estant
laissez tuer, on ne vous fait non plus de tort, que ie ferois à la
guerre, de donner vn coup d'espee à l'ennemy, que ie verrois attaché3
à l'vn des nostres, de pareil auantage. La nature de la societé
porte, où il y a trouppe contre trouppe (comme où nostre
Duc d'Orleans, deffia le Roy d'Angleterre Henry, cent contre cent,
trois cents contre autant, comme les Argiens contre les Lacedemoniens:
trois à trois, comme les Horatiens contre les Curiatiens)
que la multitude de chasque part, n'est considerée que pour vn
homme seul. Par tout où il y a compagnie, le hazard y est confus
et meslé.   I'ay interest domestique à ce discours. Car mon frere
sieur de Matecoulom, fut conuié à Rome, à seconder vn Gentil-homme
qu'il ne cognoissoit guere, lequel estoit deffendeur, et appellé
par vn autre. En ce combat, il se trouua de fortune auoir en
teste, vn qui luy estoit plus voisin et plus cogneu (ie voudrois qu'on
me fist raison de ces loix d'honneur, qui vont si souuent choquant
et troublant celles de la raison). Apres s'estre desfaict de son
homme, voyant les deux maistres de la querelle, en pieds encores,
et entiers, il alla descharger son compaignon. Que pouuoit
il moins? deuoit-il se tenir coy, et regarder deffaire, si le sort
l'eust ainsi voulu, celuy pour la deffence duquel, il estoit là venu?
Ce qu'il auoit faict iusques alors, ne seruoit rien à la besongne: la1
querelle estoit indecise. La courtoisie que vous pouuez, et certes
deuez faire à vostre ennemy, quand vous l'auez reduict en mauuais
termes, et à quelque grand desaduantage, ie ne vois pas
comment vous la puissiez faire, quand il va de l'interest d'autruy,
où vous n'estes que suiuant, où la dispute n'est pas vostre. Il ne
pouuoit estre ny iuste, ny courtois, au hazard de celuy auquel il
s'estoit presté. Aussi fut-il deliuré des prisons d'Italie, par vne
bien soudaine et solemne recommandation de nostre Roy. Indiscrette
nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos
vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations2
estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François
aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble,
sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination,
est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir
de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s'esiouyssent de
nos maux, et qui s'en moquent. Nous allons apprendre en Italie à
escrimer: et l'exerçons aux despends de nos vies, auant que de le
sçauoir. Si faudroit-il suyuant l'ordre de la discipline, mettre la
theorique auant la pratique. Nous trahissons nostre
apprentissage:3

Primitiæ iuuenum miseræ, bellique futuri
Dura rudimenta!
Ie sçay bien que c'est vn art vtile à sa fin (au duel des deux
Princes, cousins germains, en Hespaigne, le plus vieil, dit Tite
Liue, par l'addresse des armes et par ruse, surmonta facilement les
forces estourdies du plus ieune) et comme i'ay cognu par experience,
duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre
leur mesure naturelle. Mais ce n'est pas proprement vertu, puis
qu'elle tire son appuy de l'addresse, et qu'elle prend autre fondement
que de soy-mesme. L'honneur des combats consiste en la4
ialousie du courage, non de la science. Et pourtant ay-ie veu
quelqu'vn de mes amis, renommé pour grand maistre en cet exercice,
choisir en ses querelles, des armes, qui luy ostassent le moyen
de cet aduantage: et lesquelles dépendoient entierement de la
Fortune, et de l'asseurance: à fin qu'on n'attribuast sa victoire,
plustost à son escrime, qu'à sa valeur. Et en mon enfance, la noblesse
fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse:
et se desroboit pour l'apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant
à la vraye et naïfue vertu.

Non schiuar, non parar, non ritirarsi,
Voglion costor, nè qui destrezza ha parte;
Non danno i colpi finti hor pieni, hor scarsi,
Toglie l'ira e il furor l'vso de l'arte,1
Odi le spade horribilmente vrtarsi
A mezzo il ferro, il piè d'orma non parte,
Sempre è il piè fermo, é la man sempre in moto;
Nè scende taglio in van, ne punta a voto.
Les butes, les tournois, les barrieres, l'image des combats guerriers,
estoyent l'exercice de nos peres. Cet autre exercice, est
d'autant moins noble, qu'il ne regarde qu'vne fin priuée: qui nous
apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en
toute façon, produict tousiours des effects dommageables. Il est
bien plus digne et mieux seant, de s'exercer en choses qui asseurent,2
non qui offencent nostre police: qui regardent la publique
seurté et la gloire commune. Publius Rutilius Consus fut le premier,
qui instruisit le soldat, à manier ses armes par adresse et
science, qui conioignit l'art à la vertu: non pour l'vsage de querelle
priuée, ce fut pour la guerre et querelles du peuple Romain. Escrime
populaire et ciuile. Et outre l'exemple de Cæsar, qui ordonna aux
siens de tirer principalement au visage des gensdarmes de Pompeius
en la bataille de Pharsale: mille autres chefs de guerre se sont
ainsin aduisez, d'inuenter nouuelle forme d'armes, nouuelle forme
de frapper et de se couurir, selon le besoing de l'affaire present.3
Mais tout ainsi que Philopœmen condamna la lucte, en quoy il
excelloit, d'autant que les preparatifs qu'on employoit à cet exercice,
estoient diuers à ceux, qui appartiennent à la discipline militaire, à
laquelle seule il estimoit les gens d'honneur, se deuoir amuser:
il me semble aussi, que cette adresse à quoy on façonne ses membres,
ces destours et mouuements, à quoy on dresse la ieunesse, en
cette nouuelle eschole, sont non seulement inutiles, mais contraires
plustost, et dommageables à l'vsage du combat militaire. Aussi
y employent communement noz gents, des armes particulieres, et
peculierement destinées à cet vsage. Et i'ay veu, qu'on ne trouuoit4
guere bon, qu'vn Gentil-homme, conuié à l'espée et au poignard,
s'offrist en equipage de gendarme. Ny qu'vn autre offrist d'y aller
auec sa cape, au lieu du poignard. Il est digne de consideration,
que Lachez, en Platon, parlant d'vn apprentissage de manier les
armes, conforme au nostre, dit n'auoir iamais de cette eschole veu
sortir nul grand homme de guerre, et nomméement des maistres
d'icelle. Quant à ceux là, nostre experience en dit bien autant. Du
reste, aumoins pouuons nous tenir que ce sont suffisances de nulle
relation et correspondance. Et en l'institution des enfants de sa
police, Platon interdit les arts de mener les poings, introduittes par
Amycus et Epeius: et de lucter, par Antæus et Cecyo: par ce
qu'elles ont autre but, que de rendre la ieunesse apte au seruice1
bellique, et n'y conferent point. Mais ie m'en vois vn peu bien à
gauche de mon theme.   L'Empereur Maurice, estant aduerty par
songes, et plusieurs prognostiques, qu'vn Phocas, soldat pour lors
incognu, le deuoit tuer: demandoit à son gendre Philippus, qui
estoit ce Phocas, sa nature, ses conditions et ses mœurs: et comme
entre autres choses Philippus luy dict, qu'il estoit lasche et craintif,
l'Empereur conclud incontinent par là, qu'il estoit doncq meurtrier
et cruel. Qui rend les tyrans si sanguinaires? c'est le soing
de leur seurté, et que leur lasche cœur, ne leur fournit d'autres
moyens de s'asseurer, qu'en exterminant ceux qui les peuuent offencer,2
iusques aux femmes, de peur d'vne esgratigneure.

Cuncta ferit, dum cuncta timet.

Les premieres cruautez s'exercent pour elles mesmes, de là s'engendre
la crainte d'vne iuste reuanche, qui produict apres vne enfileure
de nouuelles cruautez, pour les estouffer les vnes par les
autres. Philippus Roy de Macedoine, celuy qui eust tant de fusées à
demesler auec le peuple Romain, agité de l'horreur de meurtres
commis par son ordonnance: ne se pouuant resoudre contre tant
de familles, en diuers temps offensées: print party de se saisir de
touts les enfants de ceux qu'il auoit faict tuer, pour de iour en3
iour les perdre l'vn apres l'autre, et ainsin establir son repos.
Les belles matieres siesent bien en quelque place qu'on les
seme. Moy, qui ay plus de soin du poids et vtilité des discours, que
de leur ordre et suite, ne doy pas craindre de loger icy vn peu à
l'escart, vne tres-belle histoire. Quand elles sont si riches de leur
propre beauté, et se peuuent seules trop soustenir, ie me contente
du bout d'vn poil, pour les ioindre à mon propos.   Entre les
autres condamnez par Philippus, auoit esté vn Herodicus, Prince
des Thessaliens. Apres luy, il auoit encore depuis faict mourir ses
deux gendres, laissants chacun vn fils bien petit. Theoxena et Archo
estoyent les deux vefues. Theoxena ne peut estre induicte à
se remarier, en estant fort poursuyuie. Archo espousa Poris, le
premier homme d'entre les Æniens, et en eut nombre d'enfants,
qu'elle laissa tous en bas aage. Theoxena, espoinçonnée d'vne
charité maternelle enuers ses nepueux, pour les auoir en sa conduitte
et protection, espousa Poris. Voicy venir la proclamation de
l'edict du Roy. Cette courageuse mere, se deffiant et de la cruauté
de Philippus, et de la licence de ses satellites enuers cette belle et
tendre ieunesse, osa dire, qu'elle les tueroit plustost de ses mains,1
que de les rendre. Poris effrayé de cette protestation, luy promet
de les desrober, et emporter à Athenes, en la garde d'aucuns
siens hostes fidelles. Ils prennent occasion d'vne feste annuelle,
qui se celebroit à Ænie en l'honneur d'Æneas, et s'y en vont. Ayans
assisté le iour aux ceremonies et banquet publique, la nuict ils
s'escoulent en vn vaisseau preparé, pour gaigner païs par mer. Le
vent leur fut contraire: et se trouuans l'endemain à la veuë de la
terre, d'où ils auoyent desmaré, furent suyuis par les gardes des
ports. Au ioindre, Poris s'embesoignant à haster les mariniers
pour la fuitte, Theoxena forcenée d'amour et de vengeance, se2
reiettant à sa premiere proposition, fait apprest d'armes et de poison,
et les presentant à leur veuë: Or sus mes enfants, la mort est
meshuy le seul moyen de vostre defense et liberté, et sera matiere
aux Dieux de leur saincte iustice: ces espées traictes, ces couppes
pleines vous en ouurent l'entrée. Courage. Et toy mon fils, qui
es plus grand, empoigne ce fer, pour mourir de la mort plus forte.
Ayants d'vn costé cette vigoureuse conseillere, les ennemis de l'autre,
à leur gorge, ils coururent de furie chacun à ce qui luy fut le
plus à main. Et demy morts furent iettez en la mer. Theoxena fiere
d'auoir si glorieusement pourueu à la seureté de tous ses enfants,3
accollant chaudement son mary: Suyuons ces garçons, mon amy,
et iouyssons de mesme sepulture auec eux. Et se tenants ainsin
embrassez, se precipiterent: de maniere que le vaisseau fut ramené
à bord, vuide de ses maistres.   Les tyrans pour faire tous
les deux ensemble, et tuer, et faire sentir leur colere, ils ont employé
toute leur suffisance, à trouuer moyen d'allonger la mort. Ils
veulent que leurs ennemis s'en aillent, mais non pas si viste, qu'ils
n'ayent loisir de sauourer leur vengeance. Là dessus ils sont en
grand peine: car si les tourmens sont violents, ils sont cours: s'ils
sont longs, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré: les voyla à4
dispenser leurs engins. Nous en voyons mille exemples en l'antiquité;
et ie ne sçay si sans y penser, nous ne retenons pas quelque
trace de cette barbarie.   Tout ce qui est au delà de la mort simple,
me semble pure cruauté. Nostre iustice ne peut esperer, que
celuy que la crainte de mourir et d'estre decapité, ou pendu, ne
gardera de faillir; en soit empesché, par l'imagination d'vn feu
languissant, ou des tenailles, ou de la roue. Et ie ne sçay cependant,
si nous les iettons au desespoir. Car en quel estat peut estre
l'ame d'vn homme, attendant vingt-quatre heures la mort, brisé sur
vne rouë, ou à la vieille façon cloué à vne croix? Iosephe recite, que1
pendant les guerres des Romains en Iudée, passant où lon auoit
crucifié quelques Iuifs, trois iours y auoit, il recogneut trois de ses
amis, et obtint de les oster de là; les deux moururent, dit-il, l'autre
vescut encore depuis.   Chalcondyle homme de foy, aux memoires
qu'il a laissé des choses aduenues de son temps, et pres de
luy, recite pour extreme supplice, celuy que l'Empereur Mechmed
pratiquoit souuent, de faire trancher les hommes en deux parts,
par le faux du corps, à l'endroit du diaphragme, et d'vn seul coup
de simeterre: d'où il arriuoit, qu'ils mourussent comme de deux
morts à la fois: et voyoit-on, dit-il, l'vne et l'autre part pleine de2
vie, se demener long temps apres pressée de tourment. Ie n'estime
pas, qu'il y eust grand'souffrance en ce mouuement. Les supplices
plus hideux à voir, ne sont pas tousiours les plus forts à souffrir.
Et trouue plus atroce ce que d'autres historiens en recitent contre
des Seigneurs Epirotes, qu'il les feit escorcher par le menu, d'vne
dispensation si malicieusement ordonnée, que leur vie dura quinze
iours à cette angoisse.   Et ces deux autres. Crœsus avant faict
prendre vn Gentilhomme fauori de Pantaleon son frere, le mena
en la boutique d'vn foullon, où il le feit gratter et carder, à coups
de cardes et peignes de ce mestier, iusques à ce qu'il en mourut.3
George Sechel chef de ces paysans de Polongne, qui soubs
tiltre de la Croysade, firent tant de maux, deffaict en battaille par
le Vayuode de Transsiluanie, et prins, fut trois iours attaché nud
sur vn cheualet; exposé à toutes les manieres de tourmens que
chacun pouuoit apporter contre luy: pendant lequel temps on fit
ieusner plusieurs autres prisonniers. En fin, luy viuant et voyant,
on abbreuua de son sang Lucat son cher frere, et pour le salut duquel
seul il prioit, tirant sur soy toute l'enuie de leurs meffaits:
et fit on paistre vingt de ses plus fauoris Capitaines, deschirans à
belles dents sa chair, et en engloutissants les morceaux. Le reste
du corps, et parties du dedans, luy expiré, furent mises bouillir,
qu'on fit manger à d'autres de sa suitte.

CHAPITRE XXVIII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXVIII.)
Toutes choses ont leur saison.

CEVX qui apparient Caton le Censeur, au ieune Caton meurtrier
de soy-mesme, apparient deux belles natures et de formes voisines.
Le premier exploitta la sienne à plus de visages, et precelle
en exploits militaires, et en vtilité de ses vacations publiques. Mais
la vertu du ieune, outre ce que c'est blaspheme de luy en apparier
nulle en vigueur, fut bien plus nette. Car qui deschargeroit d'enuie
et d'ambition, celle du Censeur, ayant osé chocquer l'honneur de1
Scipion, en bonté et en toutes parties d'excellence, de bien loing
plus grand que luy, et que tout autre homme de son siecle?   Ce
qu'on dit entre autres choses de luy, qu'en son extreme vieillesse,
il se mit à apprendre la langue Grecque, d'vn ardant appetit,
comme pour assouuir vne longue soif, ne me semble pas luy estre
fort honnorable. C'est proprement ce que nous disons, retomber en
enfantillage. Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout. Et
ie puis dire mon patenostre hors de propos. Comme on defera
T. Quintius Flaminius, de ce qu'estant general d'armée, on l'auoit
veu à quartier sur l'heure du conflict, s'amusant à prier Dieu, en2
vne battaille, qu'il gaigna.

Imponit finem sapiens et rebus honestis.
Eudemonidas voyant Xenocrates fort vieil s'empresser aux leçons
de son escole: Quand sçaura cettuy-cy, dit-il, s'il apprend encore?
Et Philopœmen, à ceux qui hault-louoyent le Roy Ptolomæus, de ce
qu'il durcissoit sa personne tous les iours à l'exercice des armes:
Ce n'est, dit-il, pas chose louable à vn Roy de son aage, de s'y exercer,
il les deuoit hormais reellement employer. Le ieune doit faire
ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand
vice qu'ils remerquent en nous, c'est que noz desirs raieunissent
sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure.   Nostre estude
et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous
auons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que
naistre.

Tu secanda marmora
Locas sub ipsum funus, et, sepulcri
Immemor, struis domos.

Le plus long de mes desseins n'a pas vn an d'estenduë: ie ne pense1
desormais qu'à finir: me deffay de toutes nouuelles esperances et
entreprinses: prens mon dernier congé de tous les lieux, que ie
laisse: et me depossede tous les iours de ce que i'ay. Olim iam nec
perit quicquam mihi, nec acquiritur, plus superest viatici quàm
viæ.

Vixi, et quem dederat cursum fortuna peregi.
C'est en fin tout le soulagement que ie trouue en ma vieillesse,
qu'elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie
est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses,
de la grandeur, de la science, de la santé, de moy. Cettuy-cy apprend2
à parler, lors qu'il luy faut apprendre à se taire pour iamais.
On peut continuer à tout temps l'estude, non pas l'escholage.
La sotte chose, qu'vn vieillard abecedaire!

Diuersos diuersa iuuant, non omnibus annis
Omnia conueniunt.
S'il faut estudier, estudions vn estude sortable à nostre condition:
afin que nous puissions respondre, comme celuy, à qui quand
on demanda à quoy faire ces estudes en sa decrepitude: A m'en
partir meilleur, et plus à mon aise, respondit-il. Tel estude fut celuy
du ieune Caton, sentant sa fin prochaine, qui se rencontra au3
discours de Platon, de l'eternité de l'ame. Non, comme il faut
croire, qu'il ne fust de long temps garny de toute sorte de munition
pour vn tel deslogement. D'asseurance, de volonté ferme, et
d'instruction, il en auoit plus que Platon n'en a en ses escrits. Sa
science et son courage estoient pour ce regard, au dessus de la
philosophie. Il print cette occupation, non pour le seruice de sa
mort, mais comme celuy qui n'interrompit pas seulement son sommeil,
en l'importance d'vne telle deliberation, il continua aussi sans
choix et sans changement, ses estudes, auec les autres actions accoustumées
de sa vie. La nuict, qu'il vint d'estre refusé de la Preture,4
il la passa à iouer. Celle en laquelle il deuoit mourir, il la
passa à lire. La perte ou de la vie, ou de l'office, tout luy fut vn.

CHAPITRE XXIX.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XXIX.)
De la vertu.

IE trouue par experience, qu'il y a bien à dire entre les boutées
et saillies de l'ame, ou vne resolue et constante habitude: et voy
bien qu'il n'est rien que nous ne puissions, voire iusques à surpasser
la diuinité mesme, dit quelqu'vn, d'autant que c'est plus, de
se rendre impassible de soy, que d'estre tel, de sa condition originelle:
et iusques à pouuoir ioindre à l'imbecillité de l'homme,
vne resolution et asseurance de Dieu. Mais c'est par secousse. Et
és vies de ces heros du temps passé, il y a quelque fois des traits1
miraculeux, et qui semblent de bien loing surpasser noz forces naturelles:
mais ce sont traits à la verité: et est dur à croire, que
de ces conditions ainsin esleuées, on en puisse teindre et abbreuuer
l'ame, en maniere, qu'elles luy deuiennent ordinaires, et comme
naturelles. Il nous eschoit à nous mesmes, qui ne sommes qu'auortons
d'hommes, d'eslancer par fois nostre ame, esueillée par
les discours, ou exemples d'autruy, bien loing au delà de son ordinaire.
Mais c'est vne espece de passion, qui la pousse et agite, et
qui la rauit aucunement hors de soy: car ce tourbillon franchi,
nous voyons, que sans y penser elle se desbande et relasche d'elle2
mesme, sinon iusques à la derniere touche; au moins iusques à
n'estre plus celles-là: de façon que lors, à toute occasion, pour vn
oyseau perdu, ou vn verre cassé, nous nous laissons esmouuoir à
peu pres comme l'vn du vulgaire. Sauf l'ordre, la moderation, et
la constance, i'estime que toutes choses soient faisables par vn
homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause disent les
sages, il faut pour iuger bien à poinct d'vn homme, principalement
contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à
tous les iours.   Pyrrho, celuy qui bastit de l'ignorance vne si
plaisante science, essaya, comme tous les autres vrayement philosophes,
de faire respondre sa vie à sa doctrine. Et par ce qu'il
maintenoit la foiblesse du iugement humain, estre si extreme, que
de ne pouuoir prendre party ou inclination: et le vouloit suspendre
perpetuellement balancé, regardant et accueillant toutes choses,
comme indifferentes, on conte qu'il se maintenoit tousiours de
mesme façon, et visage: s'il auoit commencé vn propos, il ne laissoit
pas de l'acheuer, quand celuy à qui il parloit s'en fust allé:
s'il alloit, il ne rompoit son chemin pour empeschement qui se presentast,
conserué des precipices, du heurt des charrettes, et autres1
accidens par ses amis. Car de craindre ou euiter quelque chose,
c'eust esté choquer ses propositions, qui ostoient au sens mesmes,
toute eslection et certitude. Quelquefois il souffrit d'estre incisé et
cauterisé, d'vne telle constance, qu'on ne luy en veit pas seulement
siller les yeux. C'est quelque chose de ramener l'ame à ces imaginations,
c'est plus d'y ioindre les effects, toutesfois il n'est pas impossible:
mais de les ioindre auec telle perseuerance et constance,
que d'en establir son train ordinaire, certes en ces entreprinses si
esloignées de l'vsage commun, il est quasi incroyable qu'on le
puisse. Voyla pourquoy comme il fust quelquefois rencontré en sa2
maison, tançant bien asprement auecques sa sœur, et luy estant reproché
de faillir en cela à son indifferance: Quoy? dit-il, faut-il
qu'encore cette femmelette serue de tesmoignage à mes regles?
Vn'autre fois, qu'on le veit se deffendre d'vn chien: Il est, dit-il,
tres-difficile de despouiller entierement l'homme: et se faut mettre
en deuoir, et efforcer de combattre les choses, premierement par
les effects; mais au pis aller par la raison et par les discours.   Il
y a enuiron sept ou huict ans, qu'à deux lieuës d'icy, vn homme de
village, qui est encore viuant, ayant la teste de long temps rompue
par la ialousie de sa femme, reuenant vn iour de la besongne, et3
elle le bien-veignant de ses crialleries accoustumées, entra en telle
furie, que sur le champ à tout la serpe qu'il tenoit encore en ses
mains, s'estant moissonné tout net les pieces qui la mettoyent en
fieure, les luy ietta au nez. Et il se dit, qu'vn ieune Gentil-homme
des nostres, amoureux et gaillard, ayant par sa perseuerance amolli
en fin le cœur d'vne belle maistresse, desesperé, de ce que sur le
point de la charge, il s'estoit trouué mol luy mesmes et deffailly,
et que,

Non viriliter
Iners senile penis extulerat caput,4

il s'en priua soudain reuenu au logis, et l'enuoya, cruelle et sanglante
victime pour la purgation de son offence. Si c'eust esté par
discours et religion, comme les prestres de Cibele, que ne dirions
nous d'vne si hautaine entreprise?   Depuis peu de iours à Bragerac
à cinq lieuës de ma maison, contremont la riuiere de Dordoigne,
vne femme, ayant esté tourmentée et battue le soir auant,
de son mary chagrin et fascheux de sa complexion, delibera d'eschapper
à sa rudesse au prix de sa vie, et s'estant à son leuer accointée
de ses voisines comme de coustume, leur laissa couler
quelque mot de recommendation de ses affaires, prit vne sienne1
sœur par la main, la mena auec elle sur le pont, et apres auoir
pris congé d'elle, comme par maniere de ieu, sans montrer autre
changement ou alteration, se precipita du hault en bas, en la riuiere,
où elle se perdit. Ce qu'il y a de plus en cecy, c'est que ce
conseil meurit vne nuict entiere dans sa teste.   C'est bien autre
chose, des femmes Indiennes; car estant leur coustume aux maris
d'auoir plusieurs femmes, et à la plus chere d'elles, de se tuer apres
son mary, chacune par le dessein de toute sa vie, vise à gaigner ce
poinct, et cet aduantage sur ses compagnes: et les bons offices
qu'elles rendent à leur mary, ne regardent autre recompence que2
d'estre preferées à la compagnie de sa mort.

Vbi mortifero iacta est fax vltima lecto,
Vxorum fusis stat pia turba comis:
Et certamen habent lethi, quæ viua sequatur
Coniugium: pudor est non licuisse mori.
Ardent victrices, et flammæ pectora præbent,
Imponúntque suis ora perusta viris.