CHAPITRE XXIV.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XXIIII.)
De la grandeur romaine.

Montaigne ne trouve rien de comparable à cette grandeur des Romains; n'étant encore que simple citoyen, César donne, vend et propose des trônes.—Je ne veux dire qu'un mot de ce sujet inépuisable, pour montrer la simplicité de ceux qui mettent sur le même pied la grandeur romaine et les chétives grandeurs de notre époque.

Dans le livre sept des «Épîtres familières» de Cicéron (cette épithète de familières, les grammairiens peuvent la supprimer, si cela leur convient, car vraiment elle ne se justifie guère; tandis que ceux qui y ont substitué celle de «à ses familiers», peuvent, pour ce faire, s'appuyer sur ce que Suétone, dans sa vie de César, dit qu'il existe de lui un volume de lettres écrites sous cette dénomination); dans ces épîtres donc, s'en trouve une qu'il adresse à César alors que celui-ci était en Gaule, où il reproduit ce passage qui terminait une lettre que lui-même avait reçue de lui: «Quant à Marcus Furius, que tu m'as recommandé, je le ferai roi de Gaule; et si tu veux que je donne une situation à quelque autre de tes amis, envoie-le-moi.» Ce n'était pas une nouveauté qu'un simple citoyen, comme était alors César, disposât de royaumes; déjà, il avait enlevé le sien au roi Déjotarus et en avait fait don à un nommé Mithridate, gentilhomme de la ville de Pergame. Ceux qui ont écrit sa vie, font mention de plusieurs * autres royaumes vendus par lui; et Suétone dit que d'une seule fois il tira trois millions six cent mille écus du roi Ptolémée, qui fut bien près de lui vendre le sien: «A tel prix la Gallicie, à tant le Pont, à tant la Lydie (Claudien)!»

Une lettre du Sénat romain suffit pour faire abandonner ses conquêtes à un roi puissant.—Marc-Antoine disait que la grandeur du peuple romain ne se manifestait pas tant par ce qu'il prenait que par ce qu'il donnait; de fait, un siècle avant Antoine, il avait ôté un royaume entre autres, par un acte merveilleux d'autorité tel, que je ne sais rien, dans toute son histoire, qui donne une plus haute idée de sa puissance. Antiochus était maître de l'Égypte entière et en train de conquérir Chypre et tout ce qui avait appartenu à cet empire. Il marchait de succès en succès, quand C. Popilius se présenta à lui de la part du Sénat et commença, en l'abordant, par refuser de lui toucher la main, avant qu'au préalable il eut pris connaissance des lettres qu'il lui apportait. Le roi les ayant lues, lui dit qu'il en délibérerait; mais Popilius, se mettant à tracer avec sa baguette un cercle autour de lui, lui dit: «Avant de sortir de ce cercle, fais-moi une réponse que je puisse rapporter au Sénat.» Antiochus, étonné de la rudesse d'un ordre aussi pressant, réfléchit un instant, puis répondit: «Je ferai ce que le Sénat me commande»; Popilius le salua alors comme ami du peuple romain. Le roi, victorieux comme il l'était, sur l'impression produite en lui par trois lignes d'écriture, avait renoncé à la conquête d'un aussi grand état que l'Égypte; aussi fut-il bien dans le vrai quand, quelque temps après, il faisait dire au Sénat par ses ambassadeurs, qu'il avait accueilli son injonction avec le même respect que si elle lui était venue des dieux immortels.

Les Romains rendaient leurs royaumes aux rois qu'ils avaient vaincus, pour faire de ceux-ci des instruments de servitude.—Tous les royaumes qu'Auguste acquit par droit de conquête, il les rendit à ceux qui les avaient perdus, ou en fit don à des étrangers. A ce sujet, Tacite, parlant du roi d'Angleterre Cogidunus, nous fait saisir d'une façon merveilleuse cette puissance infinie des Romains. Ils avaient, dit-il, l'habitude, prise de longue date, de laisser en possession de leurs royaumes, sous leur protectorat, les souverains qu'ils avaient vaincus, «de manière à avoir jusqu'aux rois eux-mêmes comme instruments de servitude (Tacite)».—Il est vraisemblable que Soliman, à qui nous avons vu faire généreusement abandon du royaume de Hongrie et d'autres états, était mû plus par cette même raison que par celle qu'il donnait d'ordinaire: «qu'il était las du fardeau de tant de * royaumes et de cette puissance, qu'il devait à sa valeur et à celle de ses ancêtres».

CHAPITRE XXV.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XXV.)
Se garder de contrefaire le malade.

Exemples de personnes devenues soit goutteuses, soit borgnes, pour avoir feint de l'être pendant quelque temps.—Il y a dans Martial, où on en trouve de toutes sortes, des bonnes et des mauvaises, une épigramme des meilleures. Il y raconte plaisamment l'histoire de Célius qui, pour éviter de faire la cour à certains hauts personnages de Rome, d'assister à leur lever, de faire antichambre chez eux ou de leur faire suite, fit semblant d'avoir la goutte. Pour rendre plus vraisemblable l'infirmité qu'il invoquait pour excuse, il se faisait frictionner les jambes, les tenait enveloppées et contrefaisait complètement l'attitude et la démarche d'un goutteux. La fortune finit par lui donner cette satisfaction de le devenir réellement: «Voyez pourtant ce que c'est que de si bien faire le malade! Célius n'a plus besoin de feindre qu'il a la goutte (Martial).»

J'ai vu quelque part, dans Appien, je crois, l'histoire semblable d'un individu qui, pour échapper aux proscriptions des triumvirs de Rome et n'être pas reconnu de ceux qui le poursuivaient, se tenait caché et déguisé; à quoi il imagina d'ajouter de contrefaire d'être borgne. Quand il vint à recouvrer un peu plus de liberté et qu'il voulut enlever l'emplâtre qu'il avait longtemps porté sur l'œil, il constata que, sous ce masque, il avait effectivement perdu la vue. Il se peut que cet organe se soit atrophié pour être demeuré longtemps sans fonctionner, et que sa puissance de vision soit tout entière passée dans l'autre œil. Nous sentons bien nettement, en effet, que si nous tenons un œil fermé, le travail qu'il devrait faire retombe sur l'autre, qui semble en quelque sorte se grossir et s'enfler. Il se peut qu'également chez le podagre de Martial, le défaut d'exercice et l'action des bandages et des médicaments aient fini par développer quelques dispositions à la goutte.

Réflexion de Montaigne sur un vœu formé par quelques gentilshommes anglais.—Lisant dans Froissart qu'une troupe de jeunes gentilshommes anglais avaient fait vœu de porter un bandeau sur l'œil gauche jusqu'à ce qu'ils soient passés en France et y aient accompli quelque haut fait d'armes contre nous, je me suis souvent pris à penser combien il m'eût été agréable qu'il leur fût arrivé même mésaventure qu'à ceux dont je viens de parler, et qu'ils se soient trouvés devenus réellement borgnes, quand ils revirent leurs maîtresses, pour lesquelles, dans le désir de leur complaire, ils avaient conçu cette entreprise.

Il faut empêcher les enfants de contrefaire les défauts physiques qu'ils aperçoivent chez les autres.—Les mères ont raison de tancer leurs enfants, lorsqu'ils contrefont d'être borgnes, boiteux, de loucher ou d'avoir tels autres défauts de conformation. Outre que leur corps, tendre comme il l'est à cet âge, peut en recevoir un mauvais pli, la fortune, je ne sais comment, semble parfois, en cela, s'amuser à nous prendre au mot; et j'ai entendu citer plusieurs cas de gens devenus malades, alors qu'ils s'appliquaient à feindre de l'être. De tous temps j'ai eu l'habitude, que je fusse à pied ou à cheval, de porter à la main une baguette ou un bâton: j'en faisais une question d'élégance et je m'appuyais dessus, me donnant des airs de petit-maître; des personnes m'ont prédit que, ce faisant, une mauvaise chance pourrait bien, un jour, changer cette affectation de ma part en nécessité. Ce qui me rassure, c'est que si cela m'arrivait, je serais le premier de ma race qui aurait eu la goutte.

Exemple d'un homme devenu aveugle en dormant.—Allongeons ce chapitre et diversifions-le en changeant de sujet et disons un mot de la cécité. Pline rapporte que quelqu'un, en dormant, rêva qu'il était aveugle et se trouva l'être le lendemain, sans qu'aucune maladie eût précédé. La puissance de l'imagination, ainsi que je l'ai dit ailleurs, peut bien aider à ce que cela se produise et Pline semble être de cet avis; mais il me paraît plus vraisemblable que c'était le travail qui s'opérait à l'intérieur du corps et a amené la cécité (il appartient aux médecins d'en découvrir la cause, si cela leur convient), qui, en même temps, occasionna le songe.

Une folle habitant la maison de Sénèque, frappée de cécité, croyait que c'était la maison qui était devenue obscure; réflexion de ce philosophe sur ce que les hommes ressemblent à cette folle, attribuant leurs vices à d'autres causes qu'à eux-mêmes.—Ajoutons à ce propos, comme s'y rattachant, l'histoire suivante contée par Sénèque dans une de ses lettres: «Tu sais, dit-il, en écrivant à Lucilius, qu'Harpasté, la folle de ma femme, est, par héritage, demeurée à ma charge; j'eusse préféré qu'il en fût autrement, les monstres n'étant pas de mon goût, d'autant que lorsqu'il me prend envie de rire d'un fou, je n'ai guère à aller loin, je ris de moi-même. Cette folle a subitement perdu la vue. Ce que je te conte là est extraordinaire, c'est cependant vrai: elle ne sent pas qu'elle est devenue aveugle, et elle tourmente constamment la femme chargée de son service, pour qu'elle l'emmène, parce que, dit-elle, ma maison est obscure. Ce qui nous prête à rire chez elle, est précisément, tu peux m'en croire, ce qui advient chez chacun de nous: nul ne s'aperçoit qu'il est avare, nul qu'il est envieux; encore les aveugles demandent-ils un guide; nous, c'est de nous-mêmes que nous nous enfonçons dans nos erreurs. Je ne suis pas ambitieux, disons-nous, mais, à Rome, on ne saurait vivre autrement; je ne suis pas porté au luxe, mais le séjour à la ville réclame une grande dépense; ce n'est pas ma faute si je suis colère, si je n'ai pas encore un train de vie bien réglé, c'est ma jeunesse qui en est cause. Ne cherchons pas notre mal en dehors de nous, il est en nous; il est enraciné dans nos entrailles; mais, par cela même que nous ne nous sentons pas malades, notre guérison est plus difficile. Si nous ne nous y prenons de bonne heure pour nous soigner, quand aurons-nous fini de panser tant de plaies, de parer à tant de maux? Et cependant nous avons à notre portée ce médicament si doux, qu'est la philosophie; des autres, on n'en ressent l'effet bienfaisant qu'après la guérison; celui-ci est agréable et guérit tout à la fois.» Voilà ce que dit Sénèque, cela m'a entraîné hors de mon sujet, mais nous gagnons au change.

CHAPITRE XXVI.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XXVI.)
Du pouce.

Usage, chez certains rois barbares, de cimenter leurs alliances en entrelaçant leurs pouces, les faisant saigner, et suçant le sang l'un de l'autre.—Tacite raconte que chez certains rois barbares, les engagements les plus sacrés se contractaient en joignant très étroitement les mains droites l'une contre l'autre, les pouces entrelacés; puis quand, à force de presser, le sang en avait gagné les extrémités, ils les piquaient avec une pointe acérée, et se les suçaient réciproquement.

Étymologie du mot pouce.—Les médecins disent que les pouces sont les doigts essentiels de la main, et que le mot d'où dérive leur étymologie latine signifie «être fort, puissant». En grec, le sens du mot qui les désigne est comme qui dirait «une autre main». Il semble que parfois les Latins s'en sont aussi servis dans le sens de main entière: «Pour se dresser, elle n'a besoin ni d'être excitée de la voix, ni caressée du pouce (Martial).»

Coutume des Romains d'abaisser ou d'élever le pouce pour applaudir ou pour ordonner la mort des gladiateurs.—A Rome, la main fermée et renversée, le pouce détaché et en dessous, témoignait la satisfaction: «Tes partisans applaudiront à ton jeu, en baissant les deux pouces (Horace).»—La main fermée, le pouce détaché et en dessus, était une marque de défaveur: «Quand la foule tourne le pouce en haut, il faut, pour lui plaire, que les gladiateurs s'égorgent (Juvénal).»

La mutilation du pouce, chez les anciens, dispensait du service militaire.—Les Romains exemptaient de la guerre ceux qui étaient blessés au pouce, comme n'ayant plus assez de force pour se servir de leurs armes.—Auguste confisqua les biens d'un chevalier romain qui avait tranché le pouce à deux de ses enfants en bas âge, dans le but criminel de leur créer un motif les dispensant de se rendre aux armées.—Avant lui, le Sénat, lors des guerres sociales, avait condamné Caius Vatienus à la prison perpétuelle et à la confiscation de tous ses biens, pour s'être volontairement coupé le pouce de la main gauche afin de s'épargner d'y prendre part.

Quelqu'un dont je ne me souviens pas, ayant remporté une victoire navale, fit trancher les pouces à tous ses prisonniers, pour leur ôter tout moyen de combattre et de manier la rame.—Les Athéniens agirent de même à l'égard des habitants d'Égine, pour leur ôter la supériorité dans l'emploi de leur marine.

A Lacédémone, les maîtres d'école punissaient les enfants en leur mordant les pouces.

CHAPITRE XXVII.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XXVII.)
La poltronnerie est mère de la cruauté.

Vérité de l'adage qui fait l'objet de ce chapitre; le vrai brave épargne son ennemi vaincu, le lâche l'injurie et le frappe quand même il est réduit à l'impuissance.—J'ai souvent entendu dire que la poltronnerie est la mère de la cruauté, et * j'ai constaté par expérience combien un courage faux et perverti, entaché de mauvais sentiments et d'inhumanité, est d'ordinaire accompagné d'une faiblesse d'âme toute féminine; j'ai vu des gens des plus cruels avoir la larme facile et pour des motifs de nulle importance.—Alexandre, tyran de Phères, ne pouvait assister, au théâtre, à la représentation de tragédies, de peur que ses sujets ne le vissent s'attendrir sur les malheurs d'Hécube ou d'Andromaque, lui qui, sans pitié, faisait chaque jour torturer tant de personnes, avec des raffinements de cruauté. Ne serait-ce pas par faiblesse d'âme que les gens de cette espèce vont ainsi d'un extrême à l'autre? La vaillance a pour effet de ne s'exercer que contre qui résiste, «elle ne se plaît à immoler un taureau que s'il se défend (Claudien)», elle suspend ses coups dès qu'elle voit l'ennemi à sa merci; mais la pusillanimité, pour montrer qu'elle est aussi de la fête, n'ayant pu se mêler à ce premier acte, entre en scène au second, celui du massacre et du sang. Les tueries qui suivent les victoires, sont ordinairement le fait des masses inconscientes et de ceux qui ont la garde des bagages; et ce qui fait que l'on voit tant de cruautés inouïes se commettre dans les guerres auxquelles le peuple est mêlé, c'est que la canaille qui en compose les bas-fonds s'accoutume au meurtre et devient cruelle par l'habitude de se vautrer dans le sang jusqu'aux coudes, de mettre en lambeaux les corps étendus à ses pieds, n'ayant pas idée d'une autre sorte de vaillance: «Le loup, les ours, les animaux les moins nobles, s'acharnent sur les mourants (Ovide)», comme les chiens couards qui, à la maison, déchirent à belles dents les peaux des bêtes sauvages qu'ils n'ont pas osé attaquer en pleine campagne. Pourquoi, à notre époque, nos querelles entraînent-elles toujours la mort? c'est que tandis que nos pères avaient des degrés dans leur vengeance, nous, à cette heure, nous commençons par le dernier; dès le début, on ne parle que de tuer; qu'est-ce cela, sinon de la poltronnerie?

Tuer son ennemi quand il est abattu, c'est se priver du plaisir de la vengeance; en outre, le repos lui est acquis, tandis que le survivant est obligé de fuir, de se cacher.—Chacun sent bien qu'il y a plus de bravoure et de dédain à battre son ennemi qu'à l'achever; à le contraindre à céder, qu'à le faire mourir; bien plus, notre soif de vengeance en est mieux assouvie, elle reçoit une plus complète satisfaction, car elle ne vise qu'à causer du ressentiment à notre ennemi; c'est même pour cela que nous n'attaquons pas une bête ou une pierre qui nous blessent, incapables qu'elles sont de comprendre que ce serait une revanche que nous exercerions; tandis que tuer un homme, c'est le mettre à l'abri de nos offenses. C'est ce qui faisait que Bias criait à un méchant dont il avait eu à souffrir: «Je sais que tôt ou tard, tu en seras puni; mais je crains de ne pas le voir»; et qu'il plaignait les habitants d'Orchomène, de ce que la punition de Lyciscus pour sa trahison envers eux venait alors qu'il n'existait plus personne de ceux qui avaient eu à en pâtir et auxquels cette punition devait causer du plaisir. La vengeance est à plaindre, quand elle perd le moyen de faire souffrir celui contre lequel elle s'exerce, car elle veut, et que celui qui se venge y trouve de la jouissance, et que celui duquel il se venge la ressente pour en éprouver du déplaisir et du repentir. «Il s'en repentira», disons-nous; lui loger une balle de pistolet dans la tête, est-ce faire qu'il se repente? Au contraire, si nous y regardons attentivement, nous trouvons qu'il nous nargue en tombant; il ne nous en sait même pas mauvais gré, ce qui est bien loin d'être du repentir; nous lui rendons le meilleur service qui se peut en cette vie, savoir une mort prompte et qui ne se sente pas; nous demeurons à chercher des détours, à nous agiter, à fuir les gens de justice qui nous poursuivent, tandis que lui est en repos. Le tuer, c'est bon pour empêcher qu'il ne nous offense à nouveau dans l'avenir, mais non pour venger une injure reçue; il y a en cela plus de crainte que de bravoure, plus de précaution que de courage, de préoccupation de se défendre que d'idée de punir. Il est évident que c'est renoncer au but réel de la vengeance, et que nous portons atteinte à notre réputation; nous témoignons craindre que, s'il demeure en vie, il ne renouvelle ce dont une première fois nous avons été sa victime; ce n'est pas contre lui, c'est dans notre intérêt, que nous nous en défaisons.

Au royaume de Narsingue, cette manière de faire ne nous serait d'aucune utilité. Dans ce pays, hommes de guerre et artisans démêlent leurs querelles à coups d'épée. Le roi ne refuse à personne qui veut se battre, d'aller sur le terrain; il y assiste même, quand ce sont des gens de qualité, et fait don d'une chaîne d'or au vainqueur; mais quiconque a envie de conquérir cette chaîne, peut se mesurer avec celui qui la porte, de sorte que celui-ci, pour être sorti à son avantage d'un combat, s'en met plusieurs sur les bras.

Si nous pensions être toujours, par notre courage, les maîtres de notre ennemi, et pouvoir le malmener à notre fantaisie, nous serions bien au regret qu'il nous échappe, comme il le fait en mourant. Nous voulons vaincre, * mais avec certitude de succès plutôt que d'une manière honorable; nous cherchons dans une querelle le résultat plutôt que la gloire.

Une chose inexcusable, c'est d'attendre la mort d'un ennemi pour publier des invectives contre lui.—Asinius Pollion commit une erreur pareille, peu excusable chez un homme honorable; il avait écrit une diatribe contre Plancus et il attendit la mort de celui-ci pour la publier; au lieu de courir les chances du ressentiment qu'il provoquait, c'était en quelque sorte narguer un aveugle d'un geste indécent, un sourd par des paroles offensantes ou encore violenter quelqu'un sans connaissance. Aussi disait-on de lui «qu'il n'appartenait qu'à des démons d'entrer en lutte avec les morts». Celui qui attend qu'un auteur soit trépassé pour critiquer ses œuvres, que démontre-t-il, sinon qu'il est faible et se complaît à nuire. On disait à Aristote que quelqu'un avait médit de lui: «Qu'il fasse plus encore, répondit-il, qu'il me fouette, pourvu que je ne sois pas là.»

Les duels dérivent d'un sentiment de lâcheté, et l'usage de tenants d'un sentiment analogue.—Nos pères se contentaient de venger une injure par un démenti, un démenti par des coups, et ainsi par gradation; ils étaient assez valeureux pour ne pas craindre plein de vie, un adversaire qu'ils avaient outragé; nous, nous tremblons de frayeur, aussi longtemps que nous le voyons sur pied. Notre manière de faire aujourd'hui a pour conséquence, qu'elle nous induit à poursuivre la mort de celui que nous avons offensé, aussi bien que celle de qui nous a offensés.—C'est également par une sorte de lâcheté qu'a été introduit l'usage de nous faire accompagner, dans nos combats singuliers de deux, de trois et même de quatre tenants; jadis ces rencontres étaient des duels, à cette heure ce sont de vraies batailles. Les premiers qui imaginèrent cette mode, étaient des gens qui redoutaient d'être abandonnés à eux-mêmes: «Chacun était en défiance de soi»; et, en effet, il est dans la nature qu'en face du danger, se trouver en compagnie réconforte et encourage. Jadis on avait recours à des personnes tierces, uniquement pour faire qu'il ne se produisit ni désordre, ni acte de déloyauté dans le combat et pouvoir en témoigner; mais, depuis qu'est venue cette habitude que les témoins * y prennent également part, quiconque y est convié, ne peut honorablement se borner à demeurer spectateur, de peur qu'on attribue son abstention à un manque d'affection ou de cœur. Outre ce qu'il y a d'inique et de déshonnête dans le fait d'appeler à votre aide, pour la protection de votre honneur, la valeur et la force d'un autre, je trouve préjudiciable à un homme de bien, qui a pleinement confiance en lui-même, d'aller associer sa fortune à celle d'un second: chacun court assez de risques pour lui-même, sans en courir encore pour autrui; a assez à faire fond sur son propre courage pour défendre sa vie, sans s'en remettre à des mains tierces pour la défense d'une chose si chère. Car, si le contraire n'a été expressément convenu, c'est partie liée entre les quatre combattants; si votre second est jeté à bas, vous avez les deux autres sur les bras, et à cela il n'y a rien à redire; prétendre que c'est un abus, c'est évident, tout comme de combattre, quand on est soi-même bien armé, un adversaire qui n'a plus qu'un tronçon d'épée, ou, quand vous êtes valide, un homme déjà grièvement blessé; mais puisque vous devez ces avantages aux chances du combat engagé, vous pouvez en user sans scrupule. Ce n'est que lorsque va commencer l'action, que la dissemblance et l'inégalité des conditions dans lesquelles chacun se trouve, sont à peser et à considérer; pour ce qui survient ensuite, prenez-vous-en à la fortune; si vous êtes trois contre trois, que vos deux compagnons soient tués et que vos trois adversaires se réunissent contre vous, vous n'avez pas plus raison de protester que lorsque à la guerre, je profite pareillement, pour donner un coup d'épée à un ennemi, de ce qu'il est aux prises avec quelqu'un des nôtres. Quand deux troupes sont opposées l'une à l'autre, comme lorsque le duc d'Orléans porta défi au roi d'Angleterre Henri, lui offrant de se mesurer cent contre cent; ou comme firent les Argiens contre les Lacédémoniens qui combattirent trois cents contre un même nombre; ou comme les Horaces contre les Curiaces, en venant aux mains trois contre trois, la règle est que l'ensemble de chaque groupe n'est considéré que comme un homme seul, et, partout où on agit de compagnie, les chances sont confuses et le hasard y a une large part.

Devoirs des tenants en pareille circonstance.—J'ai un intérêt de famille dans la question: mon frère, le sieur de Matecoulom, a été convié, à Rome, à servir de second à un gentilhomme qu'il ne connaissait guère et qui avait été provoqué par un autre. Dans ce combat, il se trouva par hasard avoir à tenir tête à quelqu'un dont il était un peu voisin et qu'il connaissait davantage; combien je voudrais voir faire justice de telles lois d'honneur qui vont si souvent à l'encontre de la raison et la heurtent! Après avoir mis son adversaire hors de combat, voyant les deux principaux intéressés en la querelle encore sur pied et sains et saufs, mon frère vint prêter aide à celui qui l'avait attaché à sa cause. Pouvait-il faire autrement, devait-il se tenir coi et regarder la défaite, si le sort l'eût voulu ainsi, de celui pour la défense duquel il était venu? ce qu'il avait fait lui-même jusqu'alors n'eût, dans ce cas, servi à rien, et la querelle serait demeurée indécise. La courtoisie dont vous pouvez et devez user assurément à l'égard d'un ennemi que vous avez malmené et mis dans un grand état d'infériorité, je ne vois pas qu'elle soit admissible quand il y va de l'intérêt d'autrui, lorsque vous n'êtes qu'un auxiliaire et que la querelle n'est pas vôtre; mon frère n'eût été ni juste, ni courtois, ne pouvant l'être qu'aux dépens de celui qu'il assistait. Aussi fut-il relâché des prisons d'Italie, grâce à une prompte et très chaude intervention de notre roi.—Quelle indiscrète nation que la nôtre! Nous ne nous contentons pas d'une réputation qui répand de par le monde la connaissance de nos défauts et de nos folies, nous allons encore à l'étranger pour les lui placer sous les yeux. Mettez trois Français dans les déserts de la Libye, ils ne s'y trouveront pas ensemble depuis un mois, qu'ils se harcèleront et s'égratigneront; vous diriez que ces voyages en pays lointains font partie d'un plan préconçu en vue de donner le plaisir de nos tragédies aux étrangers, gens qui, le plus souvent, se réjouissent de ce qui nous arrive de mal et s'en moquent. Nous allons apprendre l'escrime en Italie, et en faisons application, au péril de notre vie, avant de la savoir; encore faudrait-il, suivant l'ordre des choses, connaître la théorie avant de passer à la pratique, sans quoi nous montrons que nous ne sommes que des apprentis: «Malheureux coups d'essai de la jeunesse, funeste apprentissage d'une guerre prochaine (Virgile)!»

L'art de l'escrime est à flétrir, parce qu'il ne procure la victoire qu'à force de feintes et de ruses.—Je sais bien que c'est un art utile au but en vue duquel il existe: Tite-Live rapporte qu'en Espagne dans un duel entre deux princes cousins germains, le plus vieux, par son adresse aux armes et ses feintes, eut facilement raison de la vigueur inconsidérée du plus jeune. C'est un art dont la connaissance, j'ai eu occasion de le constater, donne du cœur à certains au delà de ce qu'ils en ont; on ne saurait dire qu'en eux ce sentiment est du courage, puisqu'il s'appuie sur l'adresse et repose par suite sur autre chose que sur soi-même. L'honneur au combat consiste à ne faire, avec un soin jaloux, appel qu'à sa valeur et non à l'habileté; c'est ce qui faisait qu'un de mes amis, qui passait pour être de première force à l'escrime, choisissait, lorsqu'il avait quelque querelle à vider par les armes, celles dont l'emploi lui ôtait cet avantage et où tout ne dépendait plus que du hasard et de la fermeté, afin qu'on n'attribuât pas sa victoire à sa force en escrime plutôt qu'à sa valeur. Dans mon enfance, la noblesse évitait comme injurieuse d'avoir de la réputation en cet art; elle ne s'y exerçait qu'à la dérobée, comme à un métier de loyauté douteuse s'alliant mal au vrai courage tel que nous le tenons de la nature: «Ils ne veulent ni esquiver, ni parer, ni fuir; l'adresse n'a pas part à leur combat; leurs coups ne sont point feints, tantôt directs, tantôt obliques; la colère, la fureur, leur ôtent tout usage de l'art. Écoutez le choc horrible de ces épées qui se heurtent en plein fer; ils ne rompraient pas d'une semelle; leurs pieds restent immobiles et leurs mains sont toujours en mouvement; d'estoc ou de taille, tous leurs coups portent (Le Tasse).»

Le tir à l'arc et à l'arbalète, les tournois, les sauts de barrière, tous les jeux images de la guerre, tels étaient les exercices que pratiquaient nos pères; celui de l'escrime est d'autant moins noble, qu'il ne vise qu'un but personnel; il nous apprend à nous mettre à mal les uns les autres, en contrevenant aux lois et à la justice; aussi, sous tous rapports, ses effets sont-ils préjudiciables; au lieu de se livrer à cet exercice, qui n'a en vue que des actes qui tombent sous le coup de la loi, il serait beaucoup plus digne et convenable de s'adonner à ceux qui ont pour objet d'assurer son exécution et sont la sauvegarde de notre indépendance et de notre gloire à tous.—* Le consul Publius Rutilius fut le premier qui instruisit le soldat à manier ses armes avec adresse et par principes; qui accoupla l'art et le courage, non en vue de querelles particulières, mais en prévision des guerres que pouvait entreprendre ou avoir à soutenir le peuple romain; ce fut une escrime pour tous, à laquelle furent astreints tous les citoyens. Outre l'exemple de César qui, à la bataille de Pharsale, commanda aux siens de tirer principalement au visage des gens d'armes de Pompée, nombre d'autres chefs militaires ont introduit, suivant les besoins du moment, des changements dans la forme des armes et dans leur mode d'emploi pour l'attaque et pour la défense.

D'ailleurs, à la guerre, il est inutile et parfois dangereux.—Philopœmen proscrivit la lutte, où il excellait, parce que l'entraînement par lequel on s'y préparait était en désaccord avec ce qui convenait pour former à l'observation des principes de la discipline militaire, ce à quoi, selon lui, un homme d'honneur, dans ses jeux, devait uniquement employer son temps. Il me semble de même, que cette adresse qu'on cherche à communiquer au corps, ces feintes, ces attaques, ces parades, ces ripostes auxquelles, en cette nouvelle école, * on exerce la jeunesse, loin d'être utiles, sont plutôt contraires et préjudiciables à ce qui est d'application à la guerre. On y emploie même des armes particulières, spécialement destinées à cet usage; et j'ai vu qu'un gentilhomme convié à un combat à l'épée et au poignard, était mal venu de s'y présenter en habit de guerre, tout aussi bien qu'un autre qui proposerait d'y venir avec manteau d'armes et sans poignard.—Il est à remarquer que Lachez, dans Platon, parlant d'un enseignement de l'escrime tel que nous la pratiquons, dit n'avoir jamais vu cette école produire un seul grand homme de guerre, et ses chefs en particulier n'avoir jamais brillé sous ce rapport; notre propre expérience nous montre que, de nos jours, ces escrimeurs ne font pas mieux. Du reste, nous sommes fondés à dire qu'il n'y a aucune relation entre les habiletés qui se peuvent acquérir en des genres si différents; dans l'éducation que Platon veut pour les enfants de son état imaginaire, il interdit les exercices de pugilat introduits par Amycus et Epicius et ceux d'Antéus et Cercyo pour la lutte, comme tendant à autre chose qu'à développer parmi les jeunes gens l'aptitude au combat, et, de fait, ils n'y contribuent en rien. Mais je m'aperçois que me voilà bien à côté de mon sujet.

Les gens sanguinaires et cruels sont généralement lâches et un premier acte de cruauté en amène nécessairement d'autres.—L'empereur Maurice, prévenu par des songes et par plusieurs pronostics qu'un certain Phocas, soldat alors inconnu, devait l'assassiner, s'enquit auprès de Philippe, son gendre, de ce qu'était ce Phocas, de sa nature, de sa situation et de ses mœurs. Philippe lui ayant dit, entre autres choses, que c'était un homme pusillanime et lâche, l'empereur en conclut immédiatement qu'il devait être enclin au meurtre et à la cruauté.—Ce qui rend les tyrans si sanguinaires, c'est le soin de leur sûreté; la lâcheté qu'ils ont au cœur ne leur fournit pas d'autre moyen pour assurer cette sécurité que d'exterminer, par peur d'une simple égratignure, ceux, jusqu'aux femmes, qui peuvent les offenser: «Il frappe tout, parce qu'il craint tout (Claudien).» Les premières cruautés s'exercent pour elles-mêmes; puis, la crainte qu'elles n'engendrent une revanche justifiée en amène une nouvelle série; et elles vont se succédant ainsi, pour étouffer les vengeances au fur et à mesure qu'elles les font naître.—Philippe, roi de Macédoine, qui eut de si nombreux démêlés avec le peuple romain, inquiet des meurtres commis par ses ordres, ne pouvant triompher de la crainte que lui inspiraient tant de familles qu'à des époques diverses il avait offensées, prit le parti de s'emparer de tous les enfants de ceux qu'il avait fait tuer pour, un jour l'un, un jour l'autre, les perdre les uns après les autres et, par là, assurer son repos.

Les sujets intéressants font * toujours bien en quelque endroit qu'on les mette. Moi qui me préoccupe plus de la valeur et de l'utilité de mes propos que de les avoir en ordre et qu'ils se fassent suite, je ne regarde pas à placer ici la narration d'un beau fait, alors même qu'il semble n'être pas à sa place; il me suffit que des anecdotes aient de l'intérêt et soient de nature à se faire accepter d'elles-mêmes, pour que je me contente de la moindre corrélation avec la question que je traite et les y introduise.

Parmi les victimes de Philippe, s'était trouvé un Hérodicus, prince des Thessaliens; postérieurement, il avait fait aussi périr ses deux gendres qui avaient laissé chacun une veuve, Théoxéna et Archo, avec chacune un tout jeune enfant. Théoxéna, quoique fort recherchée, ne se décida pas à se remarier. Archo épousa Poris, le premier d'entre les Éniens, dont elle eut nombre d'enfants, qui tous étaient en bas âge, quand elle-même vint à mourir. Théoxéna, poussée par les sentiments tout maternels qu'elle portait à ses neveux, épousa Poris, afin d'être à même de les diriger et de les protéger. Alors parut l'édit du roi qui réclamait que les enfants de ceux qu'il avait condamnés, lui fussent remis. Théoxéna, en mère courageuse, se défiant de la cruauté de Philippe et des violences de ses satellites à l'égard de ces jeunes et beaux enfants, osa déclarer qu'elle les tuerait de ses propres mains, plutôt que de les lui remettre. Poris, effrayé de cette protestation, lui promit de les enlever et de les transporter à Athènes, pour les confier à la garde de quelques hôtes qu'il y avait et de la fidélité desquels il était certain. Prenant occasion de la fête annuelle qui se célébrait à Énie, en l'honneur d'Énée, ils s'y rendent; dans la journée, ils assistent aux cérémonies, prennent part au banquet public, et, à la nuit, se glissent sur un vaisseau tenu prêt à cet effet, pour fuir par mer. Le vent leur fut contraire; et, se trouvant le lendemain en vue de la terre d'où ils étaient partis, les gardes du port leur donnèrent la chasse. Sur le point d'être rejoints, tandis que Poris s'efforce de stimuler les matelots pour hâter leur fuite, Théoxéna, surexcitée par son amour et son désir de vengeance, revenant à son premier projet, prépare des armes et du poison, et les leur présentant: «Allons, mes enfants, leur dit-elle, la mort est maintenant le seul moyen de défendre votre liberté; les dieux, dans leur sainte justice, nous jugeront; ces épées nues, ces coupes * pleines la mettent à notre disposition; ayez du courage! Toi, mon fils, qui es le plus grand, prends ce fer pour mourir de la mort la plus noble.» Pressés d'un côté par cette intrépide conseillère, de l'autre par leurs ennemis près de s'emparer d'eux, ils se précipitent tête baissée sur ce qui est le plus à leur portée et, à moitié morts, sont jetés à la mer. Théoxéna, fière d'avoir si glorieusement pourvu à la sûreté de tous ses enfants, embrasse chaleureusement son mari et lui dit: «Suivons ces garçons, mon ami, et jouissons, nous aussi, de la même sépulture qu'eux»; et, se tenant étroitement embrassés, ils se précipitent dans les flots et le vaisseau est ramené au port, vide de ses maîtres.

Les tyrans s'ingénient à prolonger les tourments de leurs victimes; souvent leurs intentions à cet égard sont déçues.—Les tyrans se sont ingéniés à trouver le moyen de prolonger la durée de la mort qu'ils infligeaient, dans le double but de faire périr les gens et de leur faire ressentir les effets de leur colère; ils veulent que leurs ennemis ne passent pas tellement vite de vie à trépas, qu'ils n'aient, eux, le plaisir de savourer leur vengeance. Ils ont bien du mal à y arriver, parce que lorsque les tourments sont violents, ils sont courts; s'ils sont de longue durée, ils ne sont pas assez douloureux à leur gré, et ils se mettent à doser les tortures en conséquence. Nous en voyons mille exemples dans l'antiquité et je ne sais si, sans y penser, nous n'avons pas conservé quelque chose de cette barbarie.

Dans les exécutions ordonnées par la justice, tout ce qui outrepasse la mort simple est pure cruauté.—Tout ce qui outrepasse la mort simple me semble pure cruauté. Notre justice ne saurait espérer que celui que la crainte de la mort par décapitation ou pendaison n'empêche pas de faillir, en sera empêché par l'idée d'être brûlé à petit feu, tenaillé ou roué. De plus, je ne sais trop si nous ne plongeons pas dans le désespoir ceux auxquels nous infligeons de tels supplices. En quel état, en effet, peut se trouver l'âme d'un homme attendant la mort pendant vingt-quatre heures, étendu sur une roue, les membres rompus ou, comme on faisait jadis, cloué à une croix? Josèphe raconte que pendant les guerres des Romains en Judée, passant en un endroit où on avait crucifié plusieurs Juifs, en croix depuis trois jours déjà, ayant reconnu parmi eux trois de ses amis, il obtint leur grâce; deux moururent, dit-il, le troisième en réchappa.

Détail de quelques supplices atroces.—Chalcondyle, qui a laissé des mémoires dignes de foi sur ce qui s'est passé de son temps et près de lui, rapporte que l'empereur Mahomet appliquait souvent cet horrible supplice de faire couper des hommes en deux, d'un seul coup de cimeterre, par le milieu du corps, au-dessus des hanches, ce qui faisait qu'ils mouraient, pour ainsi dire, de deux morts à la fois; on voyait, dit-il, chacun des deux tronçons pleins de vie se démener encore longtemps, sous l'action de la douleur. Je ne crois cependant pas que ce supplice dût occasionner de bien grandes souffrances; ce ne sont pas toujours les plus hideux à voir qui font le plus souffrir et je trouve bien plus atroce ce que, d'après d'autres historiens, ont enduré certains seigneurs épirotes, que ce même Mahomet fit écorcher vifs, ordonnant, par un raffinement de cruauté, que l'opération fût conduite de telle sorte que leur supplice se prolongeât quinze jours durant.

Que dire de ces deux autres: Crésus ayant fait prendre un gentilhomme, favori de Pantaléon son frère, le fit conduire dans une boutique de foulon, où il le fit gratter et carder jusqu'à ce qu'il en mourût, avec les cardes et peignes employés dans ce métier.—Georges Sechel, chef de ces paysans de Pologne qui, sous prétexte de croisade, firent tant de mal, avait été défait dans un combat, et fait prisonnier par le Vayvode de Transylvanie. Pendant trois jours, il demeura nu, attaché sur un chevalet, exposé à tous les tourments qu'il plut à chacun d'exercer contre lui; durant ce temps, plusieurs autres prisonniers étaient soumis à un jeûne rigoureux. Alors, lui vivant encore et ayant sa pleine connaissance, on fit boire son sang à son frère Lucas qu'il chérissait et pour le salut duquel il ne cessait uniquement de supplier, cherchant à attirer sur lui seul la haine inspirée par leurs méfaits; puis on fit se repaître de sa chair vingt de ses capitaines préférés qui le déchirèrent à belles dents et le dévorèrent morceau par morceau; enfin quand il eut rendu le dernier soupir, on fit bouillir ses entrailles et tout ce qui restait de son corps, et on le fit manger à d'autres de sa suite.

CHAPITRE XXVIII.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XXVIII.)
Chaque chose en son temps.

Caton le censeur et Caton d'Utique; la vertu de celui-ci l'emporte de beaucoup sur celle du premier.—Ceux qui mettent sur le même rang Caton le censeur et Caton d'Utique, celui qui s'est lui-même donné la mort, assimilent l'une à l'autre deux belles natures qui ont bien des points communs. Caton le censeur montra son beau naturel sous plus d'aspects différents, il l'emporte par ses succès militaires et les services rendus dans les charges publiques qu'il a occupées; mais la vertu de Caton d'Utique, outre que ce serait un blasphème d'estimer qu'une autre puisse lui être comparée sous le rapport de l'énergie, a été beaucoup plus pure. Qui oserait en effet décharger celle de Caton le censeur du reproche d'envie et d'ambition, lui qui alla jusqu'à attaquer l'honneur de Scipion qui, en bonté et à tous autres égards, était de beaucoup meilleur que lui et que tout autre de son siècle?

Dans sa vieillesse Caton le censeur s'avisa d'apprendre le grec, c'est un ridicule; toutes choses doivent être faites en leur temps.—On dit entre autres de Caton le censeur que, dans son extrême vieillesse, il se mit à apprendre la langue grecque, y apportant beaucoup d'application, comme s'il voulait satisfaire un désir inné depuis longtemps; je ne tiens pas cela comme si digne d'admiration, c'est à proprement parler ce que j'appellerais retomber en enfance. Chaque chose a son temps, les bonnes comme le reste; et il peut fort bien arriver qu'une prière soit dite à un moment inopportun, ainsi que cela fut reproché à Q. Flaminius, que, général en chef, on avait vu, lors d'une bataille qu'il gagna, se mettre à l'écart, au moment de s'engager, et s'amuser à prier Dieu: «Le sage lui-même met des bornes à sa vertu (Juvénal).»

Eudémonidas voyant Xénocrate, à un âge avancé, s'empresser aux leçons de son école, dit: «Quand donc celui-ci saura-t-il, s'il apprend encore?»—Philopœmen, entendant prodiguer les éloges au roi Ptolémée, parce que chaque jour il s'endurcissait en faisant des armes, disait: «Un roi de son âge n'est pas à louer de ce qu'il se livre à de semblables exercices, qu'il ne devrait plus qu'appliquer quand l'occasion s'en présente.»—L'homme jeune, disent les sages, doit se préparer, le vieillard jouir du fruit de sa préparation; et le plus grand défaut qu'ils relèvent en nous, c'est que nos désirs se rajeunissent sans cesse, que sans cesse nous recommençons notre vie.

Nos désirs devraient être amortis par l'âge, mais nos goûts et nos passions survivent à la perte de nos facultés.—Nos études et nos goûts devraient quelquefois être ceux qui conviennent à la vieillesse; déjà nous avons un pied dans la fosse, et nos aspirations, ce que nous poursuivons, viennent à peine de naître: «Tu fais tailler des marbres à la veille de mourir, élever des maisons, quand tu ne devrais songer qu'à un tombeau (Horace).» Le plus long des desseins que je conçois, ne demande pas un an pour sa réalisation; je ne pense qu'à ma fin et me défais de toutes nouvelles espérances et entreprises; j'adresse un adieu définitif à tous les lieux que je quitte et aliène chaque jour quelque chose de ce que je possède: «Depuis longtemps je ne perds, ni ne gagne..., il me reste plus de provisions que je n'ai de chemin à faire (Sénèque)»; «J'ai vécu, j'ai fourni la carrière que m'avait assignée la fortune (Virgile).»

Finalement, la vieillesse m'apporte du soulagement en toutes choses; elle amortit en moi des désirs et des préoccupations qui, dans la vie, sont une cause d'inquiétude: préoccupations des affaires de ce monde, de richesse, de grandeur, de science, de santé, de moi-même. Caton le censeur apprenait à parler, quand il lui fallait apprendre à se taire pour jamais. Jusqu'à la fin, l'étude peut se poursuivre, mais non le temps passé à l'école; quelle sotte chose qu'un vieillard qui apprend à épeler! «A qui se trouvent dans des conditions différentes, conviennent des choses diverses; chaque âge a ses appétits qui lui sont propres (Pseudo Gallus).»

Sans doute un vieillard peut encore étudier, mais ses études doivent être conformes à son âge et le préparer à quitter ce monde.—S'il nous faut étudier, livrons-nous à une étude appropriée à notre condition, de manière à pouvoir répondre comme celui à qui on demandait à quoi aboutissaient celles qu'il pratiquait, alors qu'il était en pleine décrépitude: «A partir meilleur et plus à mon aise.» Ce fut le cas de celle à laquelle s'adonnait Caton d'Utique sentant sa fin prochaine, étude qui se trouva être l'entretien de Platon sur l'éternité de l'âme. Non, comme on pourrait le croire, que depuis longtemps il ne fût prêt, sous tous rapports, à ce départ: certitude de ce qui allait arriver, volonté arrêtée qu'il en soit ainsi, connaissance de tout ce qui peut se savoir de ce qui nous attend au delà de la vie, de tout cela il avait plus que Platon n'en a mis dans ses écrits; sa science et son courage étaient, à cet égard, au-dessus de ce que prône la philosophie elle-même; et cet ouvrage, il ne l'avait pas choisi en vue de sa mort; mais, comme quelqu'un dont une telle résolution, malgré son importance, n'interrompt même pas le sommeil, il poursuivait ses études sans en modifier le cours, pas plus qu'il n'apporta de changement aux autres occupations habituelles de son existence. La nuit où échoua sa candidature à la préture, il la passa à jouer; celle où il devait mourir, il la passa à lire; la perte de sa vie, celle de sa charge, n'eurent pas sur lui plus d'effet l'une que l'autre.

CHAPITRE XXIX.    (ORIGINAL LIV. II, CH. XXIX.)
De la vertu.

Par le mot vertu, il faut entendre ici la force d'âme; ce n'est pas en des élans impétueux, mais passagers, qu'elle consiste; elle demande de la constance et se rencontre rarement.—L'expérience me montre qu'il y a une très grande différence entre les boutades et les saillies de l'âme et ce qu'elle est dans le courant habituel de la vie. Je vois bien que rien ne nous est impossible, pas même de faire plus que la divinité elle-même, dit quelqu'un; il y a plus de mérite, par exemple, à demeurer impassible par la force de notre volonté, que d'être tel parce que l'impassibilité serait dans nos attributs. Nous en arrivons à pouvoir joindre à la faiblesse humaine, la résolution et la fermeté de Dieu lui-même, mais ce n'est que par à-coups. Dans la vie de ces héros des temps passés il y a quelquefois des actes prodigieux, qui semblent excéder de beaucoup les forces que nous avons reçues de la nature; mais ce ne sont à la vérité que des actes passagers, et on se persuadera difficilement que leurs âmes aient pu s'imprégner et se pénétrer de ces idées élevées au point qu'elles leur soient devenues d'application constante et pour ainsi dire naturelles. Il nous arrive bien à nous-mêmes, qui ne sommes que des avortons d'hommes, que parfois notre âme, éveillée par les discours ou les exemples d'autrui, s'élève beaucoup au-dessus de ce qui lui est habituel, mais elle est alors comme emportée par une sorte de passion qui la pousse, l'agite, la ravit en quelque sorte hors d'elle-même; et, ce tourbillon franchi, nous la voyons, sans y penser, se détendre, se relâcher d'elle-même, sinon peut-être jusqu'à sa dernière limite, au moins dans une mesure qui fait qu'elle n'est plus ce qu'elle était devenue; si bien qu'il suffit alors de la moindre occasion, d'un oiseau perdu, d'un verre cassé, pour nous émotionner à peu près autant qu'il peut advenir chez un homme du commun. Sauf l'ordre, la modération et la constance, j'estime tout possible à un homme même défectueux, qui d'ordinaire est au-dessous de ce qu'il devrait être; c'est pour cela que les sages posent que, pour juger sainement d'un homme, il est essentiel d'examiner surtout ses actions privées et de le surprendre dans ce qui est sa vie de tous les jours.

Bien que la possédant à un haut degré, Pyrrhon essaya vainement de toujours mettre sa vie en conformité avec sa doctrine.—Pyrrhon, qui érigea l'ignorance en science de si plaisante sorte, essaya, comme tous les philosophes vraiment dignes de ce nom, de conformer sa vie à sa doctrine. Il prétendait que la faiblesse du jugement humain est si grande, qu'il est incapable de prendre un parti, ou d'incliner dans un sens plutôt que dans un autre; il le voulait continuellement en suspens, hésitant, considérant et accueillant tout comme chose indifférente. Aussi avait-il toujours, raconte-t-on, même manière de faire et même physionomie: s'il avait commencé à raconter quelque chose, il le contait jusqu'au bout, ne cessant de parler, alors même que son interlocuteur l'avait quitté; s'il marchait, il ne changeait pas de direction, quelque obstacle qui se présentât, et il fallait l'intervention de ses amis, pour le préserver des précipices, du heurt des charrettes et autres accidents; craindre ou éviter quelque chose était en effet contraire à ses principes, qui ne reconnaissaient pas nos sens capables de faire choix de quoi que ce soit, et ne tenaient rien pour certain. Il lui est arrivé quelquefois de supporter avec une telle constance des incisions et des cautérisations, qu'on ne lui voyait seulement pas ciller les yeux. C'est quelque chose de faire que l'âme accepte des idées de cette nature; c'est bien autre d'en faire application, ce n'est pourtant pas impossible. Mais les appliquer avec une persévérance, une constance telles, qu'elles deviennent notre manière d'être habituelle quand il s'agit de pratiques si éloignées de ce qui est communément, il est presque incroyable que cela se puisse. C'est ce qui explique pourquoi, aperçu chez lui, se querellant parfois très vivement avec sa sœur, et apostrophé sur ce qu'il se départissait en cela de son indifférence, il s'écria: «Eh quoi! faut-il que cette femmelette, elle aussi, vienne en témoignage à l'appui des règles de ma doctrine?» Une autre fois, ayant été vu se défendant contre un chien: «Il nous est bien difficile, dit-il, de nous dépouiller complètement de notre nature humaine; c'est d'abord par des actes qu'il faut nous défendre de ce qui nous menace, et la raison et la fatalité n'entrer en ligne que faute de mieux.»

Traits de courage amenés par une soudaine résolution.—Il y a environ sept à huit ans, qu'à deux lieues d'ici, un villageois qui vit encore, ayant depuis longtemps la tête rompue par les scènes de jalousie que lui faisait sa femme, fut, comme il revenait du travail, accueilli, en manière de bienvenue, par les criailleries habituelles de celle-ci. Là-dessus, il entra dans une fureur telle que, sur-le-champ, avec une serpe qu'il avait encore à la main, il se coupa net les parties de lui-même qui mettaient sa femme si fort en fièvre et les lui jeta au nez.—On conte aussi qu'un gentilhomme des nôtres, amoureux et très gaillard, parvenu, par sa persévérance, à attendrir le cœur d'une jolie maîtresse, s'étant trouvé, au moment d'entrer en possession d'elle, frappé d'impuissance et hors d'état de la satisfaire, «l'organe dont il attendait les services, n'ayant redressé qu'une tête défaillante (Tibulle)», dans son désespoir, rentré chez lui, sans plus attendre, il s'en priva et envoya cette cruelle et sanglante victime à sa belle, en réparation de l'offense qu'il lui avait faite. Que ne dirions-nous d'un fait de si grande originalité, s'il avait été accompli avec réflexion et sous l'effet d'un mobile religieux, comme faisaient les prêtres de Cybèle?

Il y a peu de jours, à Bergerac, à cinq lieues de chez moi lorsqu'on remonte la rivière de la Dordogne, une femme qui, la veille au soir, avait été molestée et battue par son mari de naturel chagrin et peu sociable, résolut d'échapper à ses brutalités par le sacrifice de sa vie. A son lever, se rencontrant comme d'ordinaire avec d'autres femmes ses voisines, elle leur glissa quelques mots de recommandation sur ses affaires, puis * prenant par la main une sœur qu'elle avait, elle l'emmena sur le pont. Là, comme pour se jouer, elle lui fit ses adieux, et, sans laisser voir le moindre changement ou altération en elle, se précipita de haut en bas, dans la rivière où elle se perdit. Ce que ceci présente de plus particulier, c'est qu'elle mûrit ce dessein, dans sa tête, pendant une nuit entière.

Autres exemples, mais suites de déterminations, de projets arrêtés longtemps à l'avance.—Les femmes indoues font bien autre chose. Il est dans les mœurs de ces peuples que les maris aient plusieurs femmes et qu'à la mort de l'un d'eux, celle qui lui est la plus chère se tue après lui. C'est là un privilège que, pendant toute sa vie, chacune s'efforce de mériter à l'encontre de ses compagnes; les attentions qu'elles ont pour leur mari, les services qu'elles lui rendent, ont surtout pour objet d'obtenir la préférence pour lui tenir compagnie à sa mort: «Dès que la torche funèbre est lancée sur le bûcher, on voit à l'entour les épouses échevelées se disputer l'honneur de mourir et de suivre leur époux; lui survivre est une honte pour elles. Celle qui sort victorieuse de cette lutte, se précipite dans les flammes et, d'une bouche ardente, embrasse en mourant l'époux qui n'est plus (Properce).»

Quelqu'un rapporte avoir vu, dans ces contrées d'Orient, cette coutume encore en usage de nos jours; non seulement les femmes, lorsqu'elles ont perdu leur mari, s'ensevelissent avec lui, mais aussi les esclaves auxquelles il a accordé ses faveurs. A cet effet, on procède de la manière suivante: Le mari mort, la veuve peut, si elle désire, mais il est rare qu'elle le veuille, demander deux ou trois mois de répit, pour mettre ordre à ses affaires. Le jour venu, montée sur un cheval, parée comme pour une noce, la mine joyeuse, ayant à la main gauche un miroir, dans l'autre une flèche, «allant, dit-elle, dormir avec son époux», accompagnée de ses parents, de ses amis et d'une foule considérable en liesse, elle se promène en grande pompe, pour se rendre ensuite sur l'emplacement réservé à ce genre de spectacle. C'est une place assez vaste; au milieu, une fosse remplie de bois; joignant cette fosse, une plate-forme élevée de quatre ou cinq marches, sur laquelle la femme est amenée. Là, on lui sert un repas magnifique; puis elle se met à danser et à chanter, et, quand elle le juge à propos, commande qu'on allume le feu. Ceci fait, elle descend, et prenant par la main le plus proche parent de son mari, ils vont ensemble à la rivière voisine, où elle se dépouille de ses vêtements qu'elle distribue, ainsi que ses joyaux, à ses amis, et, toute nue, va se plonger dans l'eau, pour s'y laver de ses péchés. En en sortant, elle s'enveloppe dans une pièce de linge jaune de quatorze brasses de long; et, reprenant la main du parent de son mari, elle revient à la plate-forme, d'où elle parle à la foule, recommandant ses enfants, si elle en a. D'ordinaire, entre le foyer et l'estrade, on tend un rideau pour lui masquer la vue de cette fournaise ardente; quelques-unes s'y opposent pour témoigner plus de courage. Quand elle a achevé ce qu'elle a à dire, une femme lui présente un vase plein d'huile, dont elle s'oint la tête et tout le corps; lorsqu'elle a fini, elle jette dans le feu ce qui en reste et, au même moment, s'y précipite elle-même. Aussitôt la foule l'accable de bûches pour empêcher que ses souffrances ne se prolongent, et la joie de tout à l'heure se change en deuil et en tristesse.—S'il s'agit de personnes de moindre importance, le corps du mort est porté au lieu où on veut l'enterrer; on l'y place assis, sa veuve à genoux devant lui le tient étroitement embrassé et demeure de la sorte, pendant qu'autour d'eux on élève un mur. Quand ce mur est arrivé à hauteur des épaules de la femme, un de ses parents, lui saisissant la tête par derrière, lui tord le cou; et, dès qu'elle a rendu l'âme, on achève de monter le mur et de clore cette tombe où mari et femme demeurent ensevelis.

Dans ce même pays, ceux de leurs philosophes appartenant à la secte des Gymnosophistes agissaient d'une façon analogue, et cela sans y être contraints par n'importe qui, sans que ce fût l'effet d'une exaltation suite d'une idée survenant à l'improviste, mais uniquement parce que telle était leur règle. Lorsqu'ils avaient atteint un certain âge, ou se voyaient menacés de quelque maladie, ils faisaient dresser un bûcher et, au-dessus, un lit somptueusement paré; puis, après avoir joyeusement festoyé avec leurs amis et connaissances, ils allaient se placer sur ce lit avec tant de résolution qu'une fois le bûcher allumé, on ne leur voyait plus remuer ni pieds ni mains. Ainsi mourut l'un d'eux, Calanus, devant toute l'armée d'Alexandre le Grand. Ces philosophes n'estimaient ni saint, ni bienheureux, aucun des leurs qui ne s'était pas donné la mort de la sorte, rendant son âme purgée et purifiée par le feu, après anéantissement de tout ce qu'il y avait de mortel et de terrestre en lui. Ce qui est prodigieux dans cet acte, c'est qu'il était, toute leur vie durant, l'objet d'une préméditation constante de leur part.

Le dogme de la fatalité est souvent mis en avant, quoique facile à réfuter; fréquemment, il est employé pour surexciter les esprits.—Au nombre des questions qui nous divisent, est celle de «la fatalité». Pour subordonner ce qui arrive, y compris notre volonté, à une nécessité qui serait arrêtée à l'avance et à laquelle nous ne pourrions nous soustraire, on se sert, encore aujourd'hui, de cet argument des temps passés: «Puisque Dieu, ce qui n'est pas douteux, prévoit tout ce qui doit arriver, toute chose arrive donc fatalement déterminée à l'avance.» A quoi nos maîtres répondent: «Constater qu'une chose arrive, comme nous le faisons et comme Dieu lui-même le fait (car présent partout, il voit plutôt qu'il ne prévoit), ce n'est pas obliger cette chose à se produire; si nous voyons, c'est parce que les choses sont; et ce n'est pas parce que nous les voyons qu'elles sont. C'est l'événement qui fait la science que nous en avons, et non cette science qui fait l'événement. Ce que nous voyons arriver, est; mais il pouvait en être autrement; et Dieu, qui a la prescience des causes qui produisent les événements, a également celle des causes dites fortuites et aussi la prescience de celles qui dépendent de notre volonté, en raison de la liberté que nous tenons du libre arbitre qu'il nous a octroyé; il sait que si nous manquons à notre devoir, c'est parce que nous avons voulu y manquer.»

J'ai vu beaucoup de gens encourager leurs partisans, en ayant recours à ce dogme de la fatalité: «Si notre heure, disent-ils, doit arriver à point nommé, ni les arquebusades de l'ennemi, ni la hardiesse que nous déployons vis-à-vis de lui, non plus que notre fuite et notre lâcheté ne peuvent ni l'avancer, ni la reculer.» Cela est bon à dire, mais cherchez qui l'applique. Si une foi vive et forte produit des actions empreintes de ces mêmes qualités, notre foi, dont, en ce siècle, nous ne cessons de faire étalage, doit être merveilleusement faible à en juger par les résultats qu'elle produit, à moins qu'elle n'ait si peu de considération pour les œuvres qu'elle inspire, qu'elle dédaigne leur compagnie.—Sur ce sujet, nous lisons dans le Sire de Joinville, témoin digne de foi autant que tout autre, que les Bédouins qui étaient mêlés aux Sarrasins, lorsque le roi saint Louis eut affaire en Terre Sainte, croyaient si fermement, de par leur religion, que les jours de chacun sont, de toute éternité, déterminés et comptés, sans qu'il lui soit possible d'échapper à sa destinée, qu'ils allaient à la guerre complètement nus, n'ayant qu'un sabre à la turque et le corps couvert seulement d'un pan d'étoffe blanche. Leur plus grande malédiction, qu'ils proféraient sans cesse quand ils étaient en colère contre quelqu'un des leurs, était: «Maudit sois-tu, comme l'est celui qui s'arme par crainte de la mort!» C'est là une preuve de croyance et de foi, bien autre que celles que nous donnons nous-mêmes. Celle que, du temps de nos pères, donnèrent ces deux moines de Florence, est de même ordre: Se trouvant d'opinions opposées sur un point de science, ils convinrent, s'en remettant à la Providence de décider entre eux, d'entrer tous deux, en présence de tout le peuple, dans un brasier allumé sur la place publique; déjà les apprêts en étaient terminés et ils allaient passer à l'exécution, quand elle fut interrompue par un incident imprévu.

Un jeune seigneur turc s'était signalé par un fait d'armes accompli personnellement, en vue des deux armées d'Amurat et d'Huniade sur le point d'en venir aux mains. Amurat lui ayant demandé à quoi il devait, lui si jeune et si inexpérimenté (c'était la première guerre à laquelle il prenait part), d'avoir déployé une vigueur et un courage si généreux, il répondit que la vaillance lui avait été enseignée par un professeur hors ligne, qui était un lièvre: «Étant un jour à la chasse, dit-il, je vis un lièvre au gîte; et, bien que j'eusse avec moi deux excellents lévriers, comme il se présentait d'une façon tout à fait avantageuse, il me sembla que, pour être plus sûr de ne pas le manquer, il valait encore mieux le tirer avec mon arc. Je me mis donc à lui décocher une flèche, puis une autre, et ainsi jusqu'à quarante qui étaient dans mon carquois, non seulement sans le toucher, mais même sans l'éveiller. Alors je découplai et lançai sur lui mes lévriers; ils ne réussirent pas davantage à l'atteindre. Je compris par là qu'il avait été protégé par la destinée; que ni les traits, ni les glaives ne portent, si la fatalité n'en a ainsi décidé, et que nous ne pouvons ni devancer, ni retarder son arrêt.»—Ce conte doit, en passant, servir à nous montrer combien notre raison est sensible aux impressions les plus diverses. Un personnage considérable par son âge, son nom, ses dignités et ses opinions, se vantait à moi d'avoir été amené à une modification très importante de sa foi, par un fait qui n'y avait qu'un rapport indirect et tout aussi bizarre que celui survenu à ce seigneur turc; fait si peu concluant du reste, que je trouve qu'il militait encore davantage dans le sens contraire. Il le qualifiait de miracle; moi aussi, mais en l'envisageant d'autre façon.—Les historiens turcs estiment que la conviction que, chez ce peuple, tout le monde a, que nos jours sont fixés d'une manière immuable par la fatalité, aide d'une façon évidente à lui donner cette assurance qu'il montre dans le danger. Je connais un grand prince qui fait servir fort heureusement cette croyance à ses intérêts, soit qu'il y ait foi, soit qu'il n'en use que pour se défendre contre le reproche de trop s'aventurer; puisse la fortune ne pas trop tôt se lasser de lui être favorable.

Quant aux assassins, la plupart du temps, ce sont les passions religieuses ou politiques qui arment leur bras.—Il n'y a pas, autant qu'il m'en souvient, de fait témoignant de plus de résolution, que celui de ces deux hommes qui attentèrent à la vie du prince d'Orange. Il est merveilleux comment le second, qui réussit dans son entreprise, ait pu y être déterminé, alors qu'elle avait si mal tourné chez le premier qui y avait cependant apporté toutes les garanties possibles de succès. Il s'agissait en effet, pour lui, de s'attaquer après ce précédent fâcheux, avec la même arme, à un seigneur qui, mis en garde par l'attentat dont récemment il venait d'être l'objet, avait un entourage nombreux d'amis dévoués, était doué d'une grande force physique et se trouvait chez lui, au milieu de ses gardes, dans une ville toute à sa dévotion. Certes, il a fallu, pour perpétrer cet assassinat, une main bien sûre d'elle-même et un courage inspiré par une bien violente passion. Le poignard frappe plus sûrement, mais nécessite plus de mouvement et demande un bras plus vigoureux que le pistolet, aussi y a-t-il plus de risque que le coup ne dévie ou ne soit porté d'une main hésitante. Je suis convaincu que ce second assassin ne doutait pas qu'il courait à une mort certaine, car les espérances dont on a pu le leurrer à cet égard ne pouvaient être admises par qui avait un peu de bon sens, et sa conduite en la circonstance montre qu'il ne lui faisait pas plus faute que le courage. Les raisons qui peuvent inspirer une telle assurance sont diverses, notre imagination faisant d'elle et de nous ce qui lui plaît.—L'attentat commis près d'Orléans ne ressemble en rien au précédent; sa réussite fut due au hasard plus qu'à la vigueur d'exécution; le coup n'eût pas été * mortel, si le destin ne s'en fût mêlé; et l'avoir entrepris à cheval, en tirant de loin, sur un homme qui, à cheval lui-même, participait au mouvement de sa monture, est le fait de quelqu'un plus soucieux de se sauver que de réussir. Ce qui suivit le montre bien: l'assassin prit peur et se troubla tellement à la pensée de l'acte qu'il venait d'accomplir contre une si haute personnalité, qu'il perdit complètement la tête, aussi bien pour diriger sa fuite, que dans les réponses qu'il fit. Pour échapper, il n'avait qu'à franchir une rivière et il rejoignait ses amis; c'est une chose que j'ai faite pour me soustraire à des dangers bien moindres, et j'estime qu'on n'y court pas grand risque, quelque large que soit le cours d'eau, pourvu que le cheval puisse y entrer facilement et que, de l'autre côté, vous ayez en aval un point où il soit aisé d'aborder.—Quand on notifia à l'assassin du prince d'Orange l'horrible sentence portée contre lui, il dit ces seuls mots: «Je m'y attendais, et vous étonnerai par ma patience.»

Les Assassins, peuplade de la Phénicie, sont réputés chez les Mahométans, d'une dévotion et d'une pureté de mœurs s'élevant au-dessus de tout. Ils tiennent que la voie la plus courte pour gagner le paradis, c'est de tuer quelqu'un d'une religion autre que la leur; et on les a souvent vus s'attaquer, soit seuls, soit à deux, à des ennemis puissants, n'étant eux-mêmes vêtus que d'un simple caftan, sûrs d'y laisser la vie et sans prendre aucun soin de leur propre danger. Ainsi fut assassiné (le mot vient de leur nom), à l'époque de nos guerres saintes, au milieu de sa ville, Raymond, comte de Tripoli, qui était français; et aussi Conrad, marquis de Montferrat. Leurs meurtriers, conduits au supplice, étaient gonflés d'orgueil et fiers d'avoir accompli de si beaux chefs-d'œuvre.