Car quant à l'opinion des Stoiciens, qui disent, le sage œuurer
quand il œuure par toutes les vertus ensemble, quoy qu'il y en ait
vne plus apparente selon la nature de l'action: (et à cela leur pourroit
seruir aucunement la similitude du corps humain; car l'action
de la colere ne se peut exercer, que toutes les humeurs ne nous y
aydent, quoy que la colere predomine) si de là ils veulent tirer pareille
consequence; que quand le fautier faut, il faut par tous les
vices ensemble, ie ne les en croy pas ainsi simplement; ou ie ne les
entend pas: car ie sens par effect le contraire. Ce sont subtilitez
aiguës, insubstantielles, ausquelles la Philosophie s'arreste par fois.2
Ie suy quelques vices: mais i'en fuy d'autres, autant que sçauroit
faire vn sainct. Aussi desaduoüent les Peripateticiens, cette connexité
et cousture indissoluble: et tient Aristote, qu'vn homme
prudent et iuste, peut estre et intemperant et incontinant. Socrates
aduoüoit à ceux qui recognoissoient en sa physionomie quelque
inclination au vice, que c'estoit à la verité sa propension naturelle,
mais qu'il l'auoit corrigée par discipline. Et les familiers du philosophe
Stilpo disoient, qu'estant nay subject au vin et aux femmes,
il s'estoit rendu par estude tresabstinent de l'vn et de l'autre.   Ce
que i'ay de bien, ie l'ay au rebours, par le sort de ma naissance:3
ie ne le tiens ny de loy ny de precepte ou autre apprentissage. L'innocence
qui est en moy, est vne innocence niaise; peu de vigueur,
et point d'art. Ie hay entre autres vices, cruellement la cruauté, et
par nature et par iugement, comme l'extreme de tous les vices.
Mais c'est iusques à telle mollesse, que ie ne voy pas esgorger vn
poulet sans desplaisir, et ois impatiemment gemir vn lieure sous
les dents de mes chiens: quoy que ce soit vn plaisir violent que la
chasse. Ceux qui ont à combattre la volupté, vsent volontiers de
cet argument, pour montrer qu'elle est toute vitieuse et des-raisonnable,
que lors qu'elle est en son plus grand effort, elle nous4
maistrise de façon, que la raison n'y peut auoir accez: et alleguent
l'experience que nous en sentons en l'accointance des femmes,

Cùm iam præsagit gaudia corpus,
Atque in eo est Venus, vt muliebria conserat arua.

où il leur semble que le plaisir nous transporte si fort hors de
nous, que nostre discours ne sçauroit lors faire son office tout perclus
et raui en la volupté.   Ie sçay qu'il en peut aller autrement;
et qu'on arriuera par fois, si on veut, à reietter l'ame sur ce mesme
instant, à autres pensemens: mais il la faut tendre et roidir d'aguet.
Ie sçay qu'on peut gourmander l'effort de ce plaisir, et m'y cognoy
bien, et n'ay point trouué Venus si imperieuse Deesse, que plusieurs1
et plus reformez que moy, la tesmoignent. Ie ne prens pour
miracle, comme faict la Royne de Nauarre, en l'vn des comptes de
son Heptameron, qui est vn gentil liure pour son estoffe, ny pour
chose d'extreme difficulté, de passer des nuicts entieres, en toute
commodité et liberté, auec vne maistresse de long temps desirée,
maintenant la foy qu'on luy aura engagée de se contenter des baisers
et simples attouchemens. Ie croy que l'exemple du plaisir de la
chasse y seroit plus propre: comme il y a moins de plaisir, il y a
plus de rauissement, et de surprinse, par où nostre raison estonnée
perd ce loisir de se preparer à l'encontre: lors qu'apres vne longue2
queste, la beste vient en sursaut à se presenter, en lieu où à l'aduenture,
nous l'esperions le moins. Cette secousse, et l'ardeur de
ces huées, nous frappe, si qu'il seroit malaisé à ceux qui ayment
cette sorte de petite chasse, de retirer sur ce point la pensée ailleurs.
Et les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches
de Cupidon.

Quis non malarum, quas amor curas habet,
Hæc inter obliuiscitur?
Pour reuenir à mon propos, ie me compassionne fort tendrement
des afflictions d'autruy, et pleurerois aisément par compagnie, si3
pour occasion que ce soit, ie sçauois pleurer. Il n'est rien qui tente
mes larmes que les larmes: non vrayes seulement, mais comment
que ce soit, ou feintes, ou peintes. Les morts ie ne les plains guere,
et les enuierois plustost; mais ie plains bien fort les mourans. Les
Sauuages ne m'offensent pas tant, de rostir et manger les corps des
trespassez, que ceux qui les tourmentent et persecutent viuans. Les
executions mesme de la iustice, pour raisonnables qu'elles soient,
ie ne les puis voir d'vne veuë ferme. Quelqu'vn ayant à tesmoigner
la clemence de Iulius Cæsar: Il estoit, dit-il, doux en ses vengeances:
ayant forcé les pyrates de se rendre à luy, qui l'auoient auparauant4
pris prisonnier et mis à rançon; d'autant qu'il les auoit menassez
de les faire mettre en croix, il les y condamna; mais ce fut apres les
auoir faict estrangler. Philomon son secretaire, qui l'auoit voulu
empoisonner, il ne le punit pas plus aigrement que d'vne mort
simple. Sans dire qui est cet autheur Latin, qui ose alleguer pour
tesmoignage de clemence, de seulement tuer ceux, desquels on a
esté offencé, il est aisé à deuiner qu'il est frappé des vilains et horribles
exemples de cruauté, que les tyrans Romains mirent en
vsage.   Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà
de la mort simple, me semble pure cruauté. Et notamment à nous,
qui deurions auoir respect d'en enuoyer les ames en bon estat; ce1
qui ne se peut, les ayant agitées et desesperées par tourmens insupportables.
Ces iours passés, vn soldat prisonnier, ayant apperceu
d'vne tour où il estoit, que le peuple s'assembloit en la place, et
que des charpantiers y dressoient leurs ouurages, creut que c'estoit
pour luy: et entré en la resolution de se tuer, ne trouua qui l'y
peust secourir, qu'vn vieux clou de charrette, rouillé, que la Fortune
luy offrit. Dequoy il se donna premierement deux grands
coups autour de la gorge: mais voyant que ce auoit esté sans
effect: bien tost apres, il s'en donna vn tiers, dans le ventre, où il
laissa le clou fiché. Le premier de ses gardes, qui entra où il estoit,2
le trouua en cet estat, viuant encores: mais couché et tout affoibly
de ses coups. Pour emploier le temps auant qu'il deffaillist, on se
hasta de luy prononcer sa sentence. Laquelle ouïe, et qu'il n'estoit
condamné qu'à auoir la teste tranchée, il sembla reprendre vn nouueau
courage: accepta du vin, qu'il auoit refusé: remercia ses
iuges de la douceur inesperée de leur condemnation. Qu'il auoit
prins party, d'appeller la mort, pour la crainte d'vne mort plus
aspre et insupportable: ayant conceu opinion par les apprests qu'il
auoit veu faire en la place, qu'on le vousist tourmenter de quelque
horrible supplice: et sembla estre deliuré de la mort, pour l'auoir3
changée.   Ie conseillerois que ces exemples de rigueur, par le
moyen desquels on veut tenir le peuple en office, s'exerçassent contre
les corps des criminels. Car de les voir priuer de sepulture, de
les voir bouillir, et mettre à quartiers, cela toucheroit quasi autant
le vulgaire, que les peines, qu'on fait souffrir aux viuans; quoy que
par effect, ce soit peu ou rien, comme Dieu dit, Qui corpus occidunt,
et postea non habent quod faciant. Et les poëtes font singulierement
valoir l'horreur de cette peinture, et au dessus de la mort,

Heu! reliquias semiassi regis, denudatis ossibus,
Per terram sanie delibutas fœdè diuexarier.

Ie me rencontray vn iour à Rome, sur le point qu'on deffaisoit Catena,
vn voleur insigne: on l'estrangla sans aucune emotion de
l'assistance, mais quand on vint à le mettre à quartiers, le bourreau
ne donnoit coup, que le peuple ne suiuist d'vne voix pleintiue, et
d'vne exclamation, comme si chacun eust presté son sentiment à
cette charongne. Il faut exercer ces inhumains excez contre l'escorce,
non contre le vif. Ainsin amollit, en cas aucunement pareil,
Artaxerxes, l'aspreté des loix anciennes de Perse; ordonnant que les1
Seigneurs qui auoyent failly en leur estat, au lieu qu'on les souloit
foüetter, fussent despouillés, et leurs vestemens foüettez pour eux;
et au lieu qu'on leur souloit arracher les cheueux, qu'on leur ostast
leur hault chappeau seulement. Les Ægyptiens si deuotieux, estimoyent
bien satisfaire à la iustice diuine, luy sacrifians des pourceaux
en figure, et representez. Inuention hardie, de vouloir payer
en peinture et en ombrage Dieu, substance si essentielle.   Ie vy
en vne saison en laquelle nous abondons en exemples incroyables de
ce vice, par la licence de noz guerres ciuiles: et ne voit on rien aux
histoires anciennes, de plus extreme,que ce que nous en essayons2
tous les iours. Mais cela ne m'y a nullement appriuoisé. A peine me
pouuoy-ie persuader, auant que ie l'eusse veu, qu'il se fust trouué
des ames si farouches, qui pour le seul plaisir du meurtre, le voulussent
commettre; hacher et destrancher les membres d'autruy;
aiguiser leur esprit à inuenter des tourmens inusitez, et des morts
nouuelles, sans inimitié, sans proufit, et pour cette seule fin, de
iouir du plaisant spectacle, des gestes, et mouuemens pitoyables,
des gemissemens, et voix lamentables, d'vn homme mourant en
angoisse. Car voyla l'extreme poinct, où la cruauté puisse atteindre.
Vt homo hominem, non iratus, non timens, tantum spectaturus occidat.3
   De moy, ie n'ay pas sçeu voir seulement sans desplaisir,
poursuiure et tuer vne beste innocente, qui est sans deffence, et de
qui nous ne receuons aucune offence. Et comme il aduient communement
que le cerf se sentant hors d'haleine et de force, n'ayant
plus autre remede, se reiette et rend à nous mesmes qui le poursuiuons,
nous demandant mercy par ses larmes,

quæstuque cruentus,
Atque imploranti similis,

ce m'a tousiours semblé vn spectacle tres-deplaisant. Ie ne prens
guere beste en vie, à qui ie ne redonne les champs. Pythagoras les4
achetoit des pescheurs et des oyseleurs, pour en faire autant.

Primóque à cæde ferarum
Incaluisse puto maculatum sanguine ferrum.

Les naturels sanguinaires à l'endroit des bestes, tesmoignent vne
propension naturelle à la cruauté. Apres qu'on se fut appriuoisé à
Rome aux spectacles des meurtres des animaux, on vint aux hommes
et aux gladiateurs. Nature a, ce crains-ie, elle mesme attaché à
l'homme quelque instinct à l'inhumanité. Nul ne prent son esbat à
voir des bestes s'entreiouer et caresser; et nul ne faut de le prendre
à les voir s'entredeschirer et desmembrer. Et afin qu'on ne se
moque de cette sympathie que i'ay auec elles, la theologie mesme
nous ordonne quelque faueur en leur endroit. Et considerant, qu'vn
mesme maistre nous a logez en ce palais pour son seruice, et qu'elles
sont, comme nous, de sa famille; elle a raison de nous enjoindre
quelque respect et affection enuers elles.   Pythagoras emprunta1
la metempsychose, des Ægyptiens, mais depuis elle a esté receuë
par plusieurs nations, et notamment par nos Druides:

Morte carent animæ; sempérque priore relicta
Sede, nouis domibus viuunt, habitántque receptæ.

La religion de noz anciens Gaulois, portoit que les ames estans
eternelles, ne cessoyent de se remuer et changer de place d'vn corps
à vn autre: meslant en outre à cette fantasie, quelque consideration
de la iustice diuine. Car selon les desportemens de l'ame, pendant
qu'elle auoit esté chez Alexandre, ils disoient que Dieu luy
ordonnoit vn autre corps à habiter, plus ou moins penible, et rapportant2
à sa condition:

Muta ferarum
Cogit vincla pati: truculentos ingerit vrsis,
Prædonésque lupis, fallaces vulpibus addit.

Atque vbi per varios annos, per mille figuras
Egit, Lethæo purgatos flumine, tandem
Rursus ad humanæ reuocat primordia formæ.

Si elle auoit esté vaillante, la logeoient au corps d'vn lyon; si voluptueuse,
en celuy d'vn pourceau; si lasche, en celuy d'vn cerf ou
d'vn lieure; si malitieuse, en celuy d'vn renard; ainsi du reste;3
iusques à ce que purifiée par ce chastiement, elle reprenoit le corps
de quelque autre homme;

Ipse ego, nam memini, Troiani tempore belli,
Panthoïdes Euphorbus eram.
Quant à ce cousinage là d'entre nous et les bestes, ie n'en fay
pas grande recepte: ny de ce aussi que plusieurs nations, et notamment
des plus anciennes et plus nobles, ont non seulement receu
des bestes à leur société et compagnie, mais leur ont donné vn
rang bien loing au dessus d'eux; les estimans tantost familieres, et
fauories de leurs Dieux, et les ayans en respect et reuerence plus4
qu'humaine; et d'autres ne recognoissans autre Dieu, ny autre diuinité
qu'elles. Belluæ à barbaris propter beneficium consecratæ:

Crocodilon adorat
Pars hæc, illa pauet saturam serpentibus ibin,
Effigies sacri hic nitet aurea cercopitheci;
hic piscem fluminis, illic
Oppida tota canem venerantur.

Et l'interpretation mesme que Plutarque donne à cet erreur, qui est
tresbien prise, leur est encores honorable. Car il dit, que ce n'estoit
le chat, ou le bœuf, pour exemple, que les Ægyptiens adoroyent;
mais qu'ils adoroyent en ces bestes là, quelque image des facultez
diuines. En cette-cy la patience et l'vtilité: en cette-là, la viuacité,1
ou comme noz voisins les Bourguignons auec toute l'Allemaigne,
l'impatience de se voir enfermez: par où ils representoyent la
liberté, qu'ils aymoient et adoroient au delà de toute autre faculté
diuine, et ainsi des autres. Mais quand ie rencontre parmy les
opinions plus moderées, les discours qui essayent à montrer la
prochaine ressemblance de nous aux animaux: et combien ils ont
de part à nos plus grands priuileges; et auec combien de vray-semblance
on nous les apparie; certes i'en rabats beaucoup de nostre
presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire,
qu'on nous donne sur les autres creatures.   Quand tout cela en2
seroit à dire, si y a-il vn certain respect, qui nous attache, et vn
general deuoir d'humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie
et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous deuons
la iustice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures,
qui en peuuent estre capables. Il y a quelque commerce entre
elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Ie ne crains point
à dire la tendresse de ma nature si puerile, que ie ne puis pas
bien refuser à mon chien la feste, qu'il m'offre hors de saison, ou
qu'il me demande. Les Turcs ont des aumosnes et des hospitaux
pour les bestes: les Romains auoient vn soing public de la nourriture3
des oyes, par la vigilance desquelles leur Capitole auoit esté
sauué: les Atheniens ordonnerent que les mules et mulets, qui
auoyent seruy au bastiment du temple appellé Hecatompedon, fussent
libres, et qu'on les laissast paistre par tout sans empeschement.
Les Agrigentins auoyent en vsage commun, d'enterrer serieusement
les bestes, qu'ils auoient eu cheres: comme les cheuaux
de quelque rare merite, les chiens et les oyseaux vtiles: ou
mesme qui auoyent seruy de passe-temps à leurs enfans. Et la magnificence,
qui leur estoit ordinaire en toutes autres choses, paroissoit
aussi singulierement, à la sumptuosité et nombre des monuments4
esleuez à cette fin: qui ont duré en parade, plusieurs siecles
depuis. Les Ægyptiens enterroyent les loups, les ours, les crocodiles,
les chiens, et les chats, en lieux sacrés: embausmoyent
leurs corps, et portoyent le deuil à leurs trespas. Cimon fit vne
sepulture honorable aux iuments, auec lesquelles il auoit gaigné
par trois fois le prix de la course aux ieux Olympiques. L'ancien
Xanthippus fit enterrer son chien sur vn chef, en la coste de la
mer, qui en a depuis retenu le nom. Et Plutarque faisoit, dit-il,
conscience, de vendre et enuoyer à la boucherie, pour vn leger
profit, vn bœuf qui l'auoit long temps seruy.

CHAPITRE XII.    (TRADUCTION LIV. II, CH. XII.)
Apologie de Raimond de Sebonde.

C'EST à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science:1
ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie
n'estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme
qu'aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit
en elle le souuerain bien, et tenoit qu'il fust en elle de nous rendre
sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d'autres ont
dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est
produit par l'ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue
interpretation.   Ma maison a esté dés long temps ouuerte aux
gens de sçauoir, et en est fort cogneuë; car mon pere qui l'a commandée
cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouuelle,2
dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en
credit, rechercha auec grand soin et despence l'accointance des
hommes doctes, les receuant chez luy, comme personnes sainctes,
et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse diuine, recueillant
leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et
auec d'autant plus de reuerence, et de religion, qu'il auoit moins
de loy d'en iuger: car il n'auoit aucune cognoissance des lettres,
non plus que ses predecesseurs. Moy ie les ayme bien, mais ie ne
les adore pas.   Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation
de sçauoir en son temps, ayant arresté quelques iours à3
Montaigne en la compagnie de mon pere, auec d'autres hommes de
sa sorte, luy fit present au desloger d'vn liure qui s'intitule Theologia
naturalis; siue Liber creaturarum, magistri Raimondi de Sebonde.
Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient
familieres à mon pere, et que ce liure est basty d'vn Espagnol barragouiné
en terminaisons Latines, il esperoit qu'auec bien peu
d'ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme
liure tres-vtile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna: ce
fut lors que les nouuelletez de Luther commençoient d'entrer en
credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance.
En quoy il auoit vn tresbon aduis; preuoyant bien par discours de1
raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en
vn execrable atheisme. Car le vulgaire n'ayant pas la faculté de
iuger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la Fortune
et aux apparences, apres qu'on luy a mis en main la hardiesse
de mespriser et contreroller les opinions qu'il auoit euës en extreme
reuerence, comme sont celles où il va de son salut, et qu'on
a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il
iette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres
pieces de sa creance, qui n'auoient pas chez luy plus d'authorité ny
de fondement, que celles qu'on luy a esbranlées: et secoue comme2
vn ioug tyrannique toutes les impressions, qu'il auoit receues par
l'authorité des loix, ou reuerence de l'ancien vsage,

Nam cupidè conculcatur nimis antè metutum;

entreprenant deslors en auant, de ne receuoir rien, à quoy il n'ait
interposé son decret, et presté particulier consentement.   Or quelques
iours auant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce
liure soubs vn tas d'autres papiers abandonnez, me commanda de
le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme
celuy-là, où il n'y a guere que la matiere à representer: mais ceux
qui ont donné beaucoup à la grace, et à l'elegance du langage, ils3
sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à
vn idiome plus foible. C'estoit vne occupation bien estrange et
nouuelle pour moy: mais estant de fortune pour lors de loisir, et
ne pouuant rien refuser au commandement du meilleur pere qui
fut onques, i'en vins à bout, comme ie peuz: à quoy il print vn singulier
plaisir, et donna charge qu'on le fist imprimer: ce qui fut
executé apres sa mort.   Ie trouuay belles les imaginations de cet
autheur, la contexture de son ouurage bien suyuie; et son dessein
plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s'amusent à le lire, et
notamment les dames, à qui nous deuons plus de seruice, ie me4
suis trouué souuent à mesme de les secourir, pour descharger leur
liure de deux principales obiections qu'on luy faict. Sa fin est hardie
et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles,
establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la
religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, ie le trouue si
ferme et si heureux, que ie ne pense point qu'il soit possible de
mieux faire en cet argument là; et croy que nul ne l'a esgalé. Cet
ouurage me semblant trop riche et trop beau, pour vn autheur, duquel
le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçauons,
c'est qu'il estoit Espagnol, faisant profession de medecine à Thoulouse,
il y a enuiron deux cens ans; ie m'enquis autrefois à Adrianus
Turnebus, qui sçauoit toutes choses, que ce pouuoit estre de ce
liure: il me respondit, qu'il pensoit que ce fust quelque quinte essence1
tirée de S. Thomas d'Aquin: car de vray cet esprit là, plein
d'vne erudition infinie et d'vne subtilité admirable, estoit seul capable
de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l'autheur
et inuenteur, et ce n'est pas raison d'oster sans plus grande
occasion à Sebonde ce tiltre, c'estoit vn tres-suffisant homme, et
ayant plusieurs belles parties.   La premiere reprehension qu'on
fait de son ouurage; c'est que les Chrestiens se font tort de vouloir
appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit
que par foy, et par vne inspiration particuliere de la grace diuine.
En cette obiection, il semble qu'il y ait quelque zele de pieté: et à2
cette cause nous faut-il auec autant plus de douceur et de respect
essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en auant. Ce seroit
mieux la charge d'vn homme versé en la theologie, que de moy, qui
n'y sçay rien. Toutefois ie iuge ainsi, qu'à vne chose si diuine et si
haultaine, et surpassant de si loing l'humaine intelligence, comme
est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer,
il est bien besoin qu'il nous preste encore son secours, d'vne
faueur extraordinaire et priuilegiée, pour la pouuoir conceuoir et
loger en nous: et ne croy pas que les moyens purement humains
en soyent aucunement capables. Et s'ils l'estoient, tant d'ames3
rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles
és siecles anciens, n'eussent pas failly par leur discours, d'arriuer
à cette cognoissance.   C'est la foy seule qui embrasse viuement
et certainement les hauts mysteres de nostre religion. Mais ce
n'est pas à dire, que ce soit vne tresbelle et treslouable entreprinse,
d'accommoder encore au seruice de nostre foy, les vtils naturels et
humains, que Dieu nous a donnez. Il ne faust pas doubter que ce
ne soit l'vsage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner:
et qu'il n'est occupation ny dessein plus digne d'vn homme Chrestien,
que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir,
estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons
point de seruir Dieu d'esprit et d'ame: nous luy deuons encore,
et rendons vne reuerence corporelle: nous appliquons noz
membres mesmes, et noz mouuements et les choses externes à
l'honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de
toute la raison qui est en nous: mais tousiours auec cette reseruation,1
de n'estimer pas que ce soit de nous qu'elle despende, ny que
nos efforts et arguments puissent atteindre à vne si supernaturelle et
diuine science.   Si elle n'entre chez nous par vne infusion extraordinaire:
si elle y entre non seulement par discours, mais encore
par moyens humains, elle n'y est pas en sa dignité ny en sa splendeur.
Et certes ie crain pourtant que nous ne la iouyssions que par
cette voye. Si nous tenions à Dieu par l'entremise d'vne foy viue:
si nous tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn
pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n'auroient pas
le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont: nostre fort ne seroit2
pas pour se rendre à vne si foible batterie: l'amour de la
nouuelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d'vn party,
le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n'auroient pas
la force de secouër et alterer nostre croyance: nous ne la lairrions
pas troubler à la mercy d'un nouuel argument, et à la persuasion,
non pas de toute la rhetorique qui fut onques: nous soustiendrions
ces flots d'vne fermeté inflexible et immobile:

Illisos fluctus rupes vt vasta refundit,
Et varias circùm latrantes dissipat vndas
Mole sua.3
Si ce rayon de la diuinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit
par tout: non seulement nos parolles, mais encore nos
operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit
de nous, on le verroit illuminé de cette noble clarté. Nous deurions
auoir honte, qu'és sectes humaines il ne fut iamais partisan, quelque
difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n'y conformast
aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si diuine et
celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue.
Voulez vous voir cela? comparez nos mœurs à vn Mahometan, à vn
Payen, vous demeurez tousiours au dessoubs. Là où au regard de4
l'auantage de nostre religion, nous deurions luire en excellence,
d'vne extreme et incomparable distance: et deuroit on dire, sont
ils si iustes, si charitables, si bons? ils sont donq Chrestiens. Toutes
autres apparences sont communes à toutes religions: esperance,
confiance, euenemens, ceremonies, penitence, martyres.
La merque peculiere de nostre verité deuroit estre nostre vertu,
comme elle est aussi la plus celeste merque, et la plus difficile: et
que c'est la plus digne production de la verité. Pourtant eut raison
nostre bon S. Loys, quand ce Roy Tartare, qui s'estoit faict Chrestien,
desseignoit de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y recognoistre
la sanctimonie qu'il esperoit trouuer en nos mœurs, de1
l'en destourner instamment, de peur qu'au contraire, nostre desbordée
façon de viure ne le dégoustast d'vne si saincte creance.
Combien que depuis il aduint tout diuersement, à cet autre, lequel
estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des
prelats, et peuple de ce temps là, s'establit d'autant plus fort en
nostre religion, considerant combien elle deuoit auoir de force et
de diuinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmy tant de
corruption, et en mains si vicieuses.   Si nous auions vne seule
goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict
la saincte parole: nos actions qui seroient guidées et accompaignées2
de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines, elles
auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance.
Breuis est institutio vitæ honestæ beatæque, si credas. Les vns font
accroire au monde, qu'ils croyent ce qu'ils ne croyent pas. Les autres
en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne
sçachants pas penetrer que c'est que croire.   Nous trouuons estrange
si aux guerres, qui pressent à cette heure nostre Estat, nous
voyons flotter les euenements et diuersifier d'vne maniere commune
et ordinaire: c'est que nous n'y apportons rien que le nostre.
La iustice, qui est en l'vn des partis, elle n'y est que pour ornement3
et couuerture: elle y est bien alleguée, mais elle n'y est ny
receuë, ny logée, ny espousée: elle y est comme en la bouche de
l'aduocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu
doit son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à
nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s'y seruent de la
religion: ce deuroit estre tout le contraire. Sentez, si ce n'est par
noz mains que nous la menons: à tirer comme de cire tant de
figures contraires, d'vne regle si droitte et si ferme. Quand s'est il
veu mieux qu'en France en noz iours? Ceux qui l'ont prinse à gauche,
ceux qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux
qui en disent le blanc, l'employent si pareillement à leurs violentes
et ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'vn progrez si conforme
en desbordement et iniustice, qu'ils rendent doubteuse et
malaisée à croire la diuersité qu'ils pretendent de leurs opinions en
chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on
veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus vnies,
plus vnes?   Voyez l'horrible impudence dequoy nous pelotons les
raisons diuines: et combien irreligieusement nous les auons et1
reiettées et reprinses selon que la Fortune nous a changé de place
en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: S'il est permis
au subiect de se rebeller et armer contre son Prince pour la
defense de la religion: souuienne vous en quelles bouches cette
année passée l'affirmatiue d'icelle estoit l'arc-boutant d'vn parti:
la negatiue, de quel autre parti c'estoit l'arc-boutant. Et oyez à
present de quel quartier vient la voix et instruction de l'vne et de
l'autre: et si les armes bruyent moins pour cette cause que pour
celle là. Et nous bruslons les gents, qui disent, qu'il faut faire souffrir
à la verité le ioug de nostre besoing: et de combien faict la2
France pis que de le dire? Confessons la verité, qui trieroit de l'armée
mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d'vne
affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection
des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n'en sçauroit
bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D'où vient cela,
qu'il s'en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et
mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les
voyons tantost n'aller que le pas, tantost y courir à bride aualée?
et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et
aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n'est3
qu'ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles,
selon la diuersité desquelles ils se remuent?   Ie voy cela euidemment,
que nous ne prestons volontiers à la deuotion que les
offices, qui flattent noz passions. Il n'est point d'hostilité excellente
comme la Chrestienne. Nostre zele fait merueilles, quand il va secondant
nostre pente vers la haine, la cruauté, l'ambition, l'auarice,
la detraction, la rebellion. A contre-poil, vers la bonté, la
benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion
ne l'y porte, il ne va ny de pied, ny d'aile. Nostre religion
est faicte pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les
incite. Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu, comme on dict.
Si nous le croyions, ie ne dy pas par foy, mais d'vne simple
croyance: voire, et ie le dis à nostre grande confusion, si nous le
croyions et cognoissions comme vne autre histoire, comme l'vn de
nos compaignons, nous l'aimerions au dessus de toutes autres choses,
pour l'infinie bonté et beauté qui reluit en luy: au moins marcheroit
il en mesme reng de nostre affection, que les richesses, les
plaisirs, la gloire et nos amis. Le meilleur de nous ne craind point
de l'outrager, comme il craind d'outrager son voisin, son parent,1
son maistre. Est-il si simple entendement, lequel ayant d'vn costé
l'obiect d'vn de nos vicieux plaisirs, et de l'autre en pareille cognoissance
et persuasion, l'estat d'vne gloire immortelle, entrast, en
bigue de l'vn pour l'autre? Et si nous y renonçons souuent de pur
mespris: car quelle enuie nous attire au blasphemer, sinon à l'aduenture
l'enuie mesme de l'offense? Le philosophe Antisthenes,
comme on l'initioit aux mysteres d'Orpheus, le prestre luy disant,
que ceux qui se voüoyent à cette religion, auoyent à receuoir apres
leur mort des biens eternels et parfaicts: Pourquoy si tu le crois
ne meurs tu donc toy mesmes? luy fit-il. Diogenes plus brusquement2
selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au prestre qui
le preschoit de mesme, de se faire de son ordre, pour paruenir aux
biens de l'autre monde: Veux tu pas que ie croye qu'Agesilaüs et
Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy qui
n'es qu'vn veau, et qui ne fais rien qui vaille; seras bien heureux,
par ce que tu és prestre? Ces grandes promesses de la beatitude
eternelle si nous les receuions de pareille authorité qu'vn discours
philosophique, nous n'aurions pas la mort en telle horreur que
nous auons:

Non iam se moriens dissolui conquereretur,3
Sed magis ire foras, vestémque relinquere, vt anguis,
Gauderet, prælonga senex aut cornua ceruus.

Ie veux estre dissoult, dirions nous, et estre aueques Iesus-Christ.
La force du discours de Platon de l'immortalité de l'ame, poussa
bien aucuns de ses disciples à la mort, pour iouïr plus promptement
des esperances qu'il leur donnoit.   Tout cela c'est vn signe
tres-euident que nous ne receuons nostre religion qu'à nostre façon
et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions
se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle estoit
en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l'authorité des4
hommes qui l'ont maintenuë, ou craignons les menaces qu'elle attache
aux mescreans, ou suyuons ses promesses. Ces considerations
là doiuent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires:
ce sont liaisons humaines. Vne autre region, d'autres
tesmoings, pareilles promesses et menasses, nous pourroyent imprimer
par mesme voye vne creance contraire. Nous sommes Chrestiens
à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans.